CENT JOURS (1615). S
dans la salle des maréchaux. A peine étions-nous étendus sur les banquettes et sur quelques matelas apportés pour notre bivouac, qu'un certain mouvement se manifesta parmi les gens de service, et bientôt nous vîmes Louis XVIII en habit de voyage, soutenu par deux de ses serviteurs, sortir lentement de ses appartements; nous eûmes bientôt l'explication de cette sortie. Le roi venait d'apprendre la défection de toutes les troupes, même de celles de Saint>Denis : il jugeait inutile de livrer un combat dans les rues de Paris et il se décidait à abandonner momentanément la capitale à Napoléon. Il marchait difficilement ; je ▼ois encore ce vieillard, dont la vie avait été si cruellement éprouvée, descendre péniblement l'escalier du pavillon de Flore : je le suivis en silence avec mes camarades, nous lui offrîmes de l'escorter. c( Non, mes enfants, nous dit-il, en montant en voiture ; c'est inu- . tile, réservez-vous pour de meilleurs jours... » La nuit se passa en tristes réflexions. A peine le jour avait-il paru, que la nouvelle du départ du roi commençait à se répandre parmi les gens du château qui n'avaient pas été mis dans le secret du départ :1e bruit, la confusion, les sanglots , les imprécations de toute cette fourmilière de serviteurs empressés à faire leurs paquets, avaient un côté bien triste. Il y en avait beaucoup dont la vie entière s'était écoulée dans les douleurs de Texil et qui, à peine rentrés dans la patrie, voyaient avec terreur se rouvrir pour eux les portes de l'émigration. Hais il faut bien peu de chose à la jeunesse, après les premiers moments donnés à la pitié, pour la ramener à sa disposition rieuse et inconsidérée ; quelques visages que le désordre deia nuit, la précipitation d'un déménagement un peu brusque rendaient plus étranges encore suffirent, je l'avoue, pour faire soecéder à nos impressions pénibles un rire fou et assurément déplacé. Nous reçûmes d'un de ces ser*
viteurs, encore plus grotesque que les autres, une leçon sévère et bien méritée, qui nous rappela bientôt à nous-mêmes. « Riez bien , messieurs, nous dit ce vieux ser\'iteur, deihain vous pleurerez des larmes de sang. » Nous lui fîmes humblement nos excuses.
Cependant le jour avait paru ; les Tuileries et la place du Carrousel s'emplissaient insensiblement de cette même foule qui, la veille, les faisait retentir de ses cris en faveur des Bourbons. Nous avions Tordre de garder le silence sur la retraite du roi, et nous répondions évasivement aux questions qui nous étaient faites ; Tenthousiasme était encore tel pour le roi et sa famille qu'un général, je crois que c'est le général Brayer, s'étant hasardé à paraître dans le jardin des Tuileries avec une cocarde tricolore, fut entouré, pressé par la foule, et que nous eûmes toutes les peines du monde à Tarracher à la mort. Nous le déposâmes dans notre corps de garde, d*où il sortait quelque temps après en triomphateur.
Notre légion avait été rangée le long du palais des Tuileries faisant face à la place du Carrousel ; un moment nous crûmes que le feu était au château, une fumée épaisse sortait des cheminées ; on nous rassura : c'étaient des papiers que les partants jugeaient prudent de brûler. Bientôt nous vîmes arriver des officiers tout couverts de poussière, de vieux soldats avec leur uniforme de la garde impériale, nous annonçant que l'empereur approchait. Pendant ce temps, la foule du matin avait fait place à une autre foule non moins compacte, mais animée de sentiments tout contraires; les cris de : Vive Napoléon I succédaient aux cris de : Viveie Roit Enfin, un groupé d'officiers à demi-solde, entrant avec une sorte d'impétuosité dans la cour des Tuileries, nous laissa voir au milieu d'eux Napoléon, fatigué et soucieux, qui venait d'accomplir l'acte le plus surprenant de sa vie, celui qui