CHAPITRE lY
Quelle est la part de responsabilité qui revient aux membres du Gouvernement provisoire dans cette situation et dans les conséquences qu'elle devait fatalement produire ? Nous ne parlons pas de ceux de ces membres qui appartenaient à l'école jacobine ou socialiste. Ceux-là, ils sont responsables, non-seulement du mal qui s'est produit, mais aussi de celui qui était dans leur volonté et qu'ils n'ont pu faire. Nous parlons des membres modérés de ce gouvernement.
Leur première faute, leur faute capitale, dont toutes les autres dérivaient nécessairement,fut de s'associer, le 24 février, à cette violence démagogique qui, à une réforme appelée par les besoins et les vœux du pays, substituait une révolution radicale, sans cause et sans but. Ils ont beaucoup dit, pour leur justification, qu'ils avaient été entraînés par un mouvement devenu irrésistible, et qu'ils n'avaient fait que céder à la nécessité. Cela serait vrai qu'en morale il n'y aurait pas là, pour eux, une justification ; il n'est jamais permis de s'associer au mal, sous le prétexte qu'on ne peut pas l'empêcher ; mais l'excuse manque de vérité, en fait. L'effort de quelques enfants perdus des sociétés se-
crêtes, s'il eût été laissé à lui-même et à ses propres forées, n'eût produit qu'un désordre passager. En accordant à l'insurrection la sanction et l'autorité de leurs noms, les députés de l'extrême gauche et de la droite ont pu seuls donner à cette orgie démagogique du 24 février les fausses apparences d'une résolution parlementaire ; ce sont eux qui ont procuré à cette folle entreprise la consistance d'une révolution. Cela suffit pour leur en faire supporter moralement la responsabilité.
La révolution une fois consommée, il faut reconnaître que les difficultés étaient à peu près insurmontables. En effet, donner à cette révolution une signification qui ne fût pas celle d'une simple réforme politique, et cependant ne pas tomber en plein socialisme ; concilier avec la liberté la plus entière un gouvernement qui s'avouait lui-même n'être qu'un gouvernement de minorité ; défendre une société qui ne pouvait vivre qu'au moyen de la plus entière sécurité, et cependant ménager les passions populaires d'où ce gouvernement était sorti et auquel il devait la vie : il y avait là autant de problèmes insolubles.
Réunis un instant dans l'œuvre commune du renversement du gouvernement de Juillet, les républicains et les socialistes poursuivaient, en réalité, et sans s'en apercevoir, deux buts non-seulement différents, mais absolument opposés. Pour les uns, il s'agissait de fonder une république en France ; pour les autres, il ne s'agissait de rien moins que de refaire la société sur des bases entièrement nouvelles. Les uns pas plus que les autres n'avaient une idée bien arrêtée, ni une perception bien nette des difficultés du problème qu'ils voulaient résoudre ; ils étaient tous à la recherche d'un inconnu, et c'est précisément à raison du vague de leurs aspirations que la contrariété des buts ne leur apparut pas tout d'abord. Tant qu'on en
restait à ces formules générales de liberté, égalité^ fraternité; qu'on exhalait son enthousiasme aux cris de Vice la République, on paraissait d'acord ; mais à mesure que les doctrines et les prétentions des deux partis se produisaient et se traduisaient par des actes; à mesure, surtout, que les conséquences s'en développaient au grand péril de la société, le désaccord devenait de plus en plus éclatant et plus profond. Ainsi s'expliquent le concert aux premiers jours, puis les défiances, puis les animosités, et enfin les conflits sanglants. Ces conflits étaient en germe dans la profonde et absolue incompatibilité qui existait et qui existera éternellement entre la république et le socialisme, tel au moins qu'il s'est produit de nos jours.
La république, en eftet, est un non-sens, si elle n'est pas le plus grand développement possible, la plus forte garantie du droit individuel et, par contre, la plus grande simplification du pouvoir social ou! central: c'est pour les peuples ce que l'âge de la majorité est pour les individus, c'est-à-dire, l'émancipation complète, l'afiranchissement d'une tutelle, jusque-là non-seulement utile, mais nécessaire. C'^st ce qui fera toujours du gouvernement républicain un but vers lequel tendront les esprits généreux ; c'est ce qui lui donne tant d'attraits pour ceux qui estiment assez leur patrie pour la croire arrivée à la complète maturité.
Le socialisme, pris dans sa plus pure acception, c'est-à-dire cette sympathie vraie et profonde pour les classes laborieuses ; ce besoin du cœur de soulager, autant que possible, toutes leurs misères, de leur tendre une main secourable pour les aider à s'élever, à s'instruire et à entrer en participation, dans la mesure du possible, des biens matériels et surtout moraux de ce monde ; ce socialisme n'a rien d'incompatible avec la république ; il se rencontre avec elle en
GOUVERNEMENT PROVISOIRE. lot
ce point, que c'est de la liberté même, du respect le plus étendu pour le droit individuel, qu'il s'efforce, 'Comme elle, de faire sortir cette secourable assistance. Mais le socialisme que nous avons connu, celui qui a pris soin de se définir lui-même, et par ses doctrines professées avec cynisme et par ses actes trop éclatants, celui-là prétend, au contraire, réaliser le bien-être •des classes indigentes, non par le développement, mais par la destruction du droit individuel, c'est-àdire de toute liberté. Il tend à absorber les forces, les facultés de l'individu, dans ce qu'il appelle l'être social; ainsi, pour établir l'égalité des jouissances, il détruira toute appropriation privée; pour rendre la condition des travailleurs identique', il fera disparaître le crédit privé, et par suite les capitaux libres ; il attaquera même la différence des salaires et désintéressera, pour ainsi dire, l'ouvrier de la bonne conduite, de l'économie, de toutes les vertus sociales ; pour prévenir la concurrence, il anéantira la liberté des transactions; pour éviter que la famille ait des intérêts et des sentiments à part, il détruira la famille, il proclamera que les enfants appartiennent à l'État et non à leurs parents ; il poursuivra enfin le droit individuel dans tout ce qui le constitue : dans la propriété, dans la famille, dans la commune, dans la liberté, et ne s'arrêtera que lorsqu'il l'aura complètement et radicalement anéantie. Il ne croira avoir réalisé son idéal que lorsqu'il sera parvenu à transformer la société en une communauté où les hommes, perdant toute individualité, ne seront plus que des chiffres toujours égaux, toujours les mêmes, et pourront être désignés par de simples numéros, comme les soldats le sont dans les casernes, les moines dans les couvents ou les forçats dans les bagnes. Peut-on concevoir rien qui soit plus contradictoire que ce socialisme ainsi compris, non pas seulement avec une
république, mais même avec toute liberté humaine?
Gomment les républicains et les socialistes pouvaient-ils poursuivre en commun et en même temps deux buts aussi contraires? Gela était d'autant plus impossible que, si les buts étaient opposés, les moyens ne l'étaient pas moins ; et, en effet, si on voulait fonder une république, on devait non-seulement respecter les garanties existantes et protectrices de ces droits individuels que nous venons de retracer, mais il était nécessaire de les étendre encore; tandis que, pour organiser cette communauté rêvée par les socialistes, il fallait, au contraire, détruire toutes ces garanties et n'en pas laisser subsister une seule. Ges deux chemins d'avance tracés aux deux partis ne couraient pas même parallèlement, ils se dirigeaient en sens inverse : comment pouvaient-ils jamais se rencontrer?
G'est cependant à cette œuvre impossible que le Gouvernement provisoire s'était condamné ; il ne pouvait qu'échouer.
L'entreprise même n'aurait jamais été tentée, si nos républicains eussent eu une idée plus juste et plus vraie de ce qui constitue une république. Malheureusement, chez la plupart d'entre eux le mot 7'épublique ne réveillait que des idées de révolution, de destruction , de nivellement général , d'unité et de concentration de pouvoir; c'est par cette fausse appréciation de la république qu'ils touchaient au socialisme, et qu'ils purent considérer un moment les socialistes comme des frères un peu exagérés, sans doute, quelquefois même compromettants, mais enfui comme des membres de la grande famille libérale et républicaine.
G'était là une grossière et profonde méprise qu'ils ont durement expiée, mais dont la France subit et subira longtemps encore les funestes conséquences.
On peut dire avec vérité que, dans l'ordre poli-
tique, la révolution de Février a fait faire un pas de plus à cette œuvre de centralisation commencée par la monarchie absolue et continuée par le despotisme impérial. Elle a été un progrès, non vers la liberté, mais en sens contraire de la liberté, c'est-à-dire un grossier contre-sens. On aurait pu pardonner aux hommes du 24 février d'avoir jeté leur pays dans les hasards d'une révolution, si c'eût été au profit de la liberté ; mais faire courir à son pays de tels dangers pour étouffer de plus en plus cette liberté dans les liens d'une concentration absorbante, c'est une folie coupable.
Après la faute d'avoir tenté l'épreuve impossible de la république, les hommes du Gouvernement provisoire ont commis celle de ne pas en comprendre les premières conditions. Là surtout sera leur double responsabilité devant l'histoire.
Nous reconnaîtrons, si on veut, qu'après avoir fait la faute de se livrer au parti socialiste le 24 février, le combattre le lendemain était chose bien hasardeuse ; mais après le 17 avril, alors que le parti socialiste avait produit ses prétentions et ses doctrines, qu'il avait révélé sa folie et son impuissance, que la classe moyenne et le parti républicain modéré avaient repris confiance, que la garde nationale, selon l'expression de M. de Lamartine, était ressuscitée^ le gouvernement ne devait-il pas tenter de briser cette dangereuse alliance? Ne devait-il pas, au risque même de succomber dans le conflit dont on le menaçait, accepter la démission de M. Ledru-Rollin, et mettre en accusation Louis Blanc et Albert, rappeler les troupes à Paris et entrer enfin ouvertement et résolument dans les voies d'un vrai gouvernement républicain? N'eût-il pas en cela bien mieux servi la cause de la république que parla marche contraire qu'on a suivie?
A quoi leur a servi de continuer ces ménagements,
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ces tïatteries envers les socialistes et les jacobins, et ces témoignages de défiance, ces répulsions contre la bourgeoisie? lis n'ont réussi qu'à exalter et exaspérer de plus en plus les passions perturbatrices, à décourager, à éloigner et à rendre de plus en plus hostiles à la république tous les sentiments conservateurs et tous les intérêts de Timmense majorité de la société. Au lieu de préparer et de faciliter l'œuvre de l'Assemblée qui allait avoir à constituer la république, ils ont rendu sa mission à peu près impossible, en accumulant sur elle des orages au milieu desquels il lui était bien difficile de conserver le calme d'esprit nécessaire à cette mission ; ils l'ont forcée à se préoccuper exclusivement de sa défense, et à employer tout ce qu'elle avait d'énergie à repousser des attentats qui faillirent iemportcr , et avec elle la société entière.
Quelques-uns de ceux qui siégeaient à l'Hôtel de ville ont eu le sentiment de cette politique courageuse et vraiment républicaine que nous venons d'indiquer; mais ce sentiment ne put jamais l'emporter sur la peur de la réaction monarchique qui dominait et aveuglait le Gouvernement provisoire. Étrange <h'stinée !... les républicains perdent la république par peur de la monarchie, comme Louis-Philippe venait (h^ perdre la monarchie par peur de la république !
il est d'usage de dire dans les divers partis que les hommes ont manqué à cette révolution ou qu'elle a été trop modérée; qu'elle a eu le tort de respecter la vie, la fortune de ses adversaires, de permettre l'élection de l'Assemblée constituante, de ne pas prolonger la dictature révolutionnaire et de ne pas lui avoir donné le terrible appui d'un nouveau Comité de salut public : rien de tcmt cela n'aurait pu sauver la république ni de ses propres difficultés, ni des impossibilités que lui créait son alliance forcée avec le socialisme. Cette alliance a été sa fatalité, son avortement
était inévitable ; plus de violence aurait pu retarder ou précipiter ce dénoûment, le rendre plus sanglant ou plus odieux; on ne pouvait l'éviter, et cela par l'unique mais irrésistible raison que la révolution était à son origine plus sociale que politique.
Les Américains avaient bien pressenti ce dénoûment : un des membres du Congrès fédéral de Philadelphie ayant proposé de voter une adresse de félicitations à la France pour la révolution qu'elle venait d'accomplir, cette proposition fut combattue et rejetée par le motif, aussi prudent que prévoyant , qu'il fallait attendre, et que l'expérience de la premièi^e république n était pas de nature à inspirer une grande confiance dans la seconde^. Que l'on compare cette froide et prudente réserve avec leur empressement enthousiaste à reconnaître et à saluer notre révolution de 1830! C'est que dans la révolution de J830 ils avaient reconnu un élan de liberté; dans celle de 1848 ils n'entrevoyaient qu'un mouvement de socialisme aveugle : les événements ne se sont que trop chargés de justifier leurs prévisions.
En poursuivant notre récit nous allons voir la révolution entrer avec l'Assemblée constituante dans une nouvelle phase : les acteurs changent, mais le drame reste toujours le même. Nous y retrouverons la société aux prises avec les mêmes ennemis ; seulement les conflits sanglants jusqu'alors suspendus vont éclater ; mais, du moins, si les passions et les haines prennent un nouveau caractère de violence dans l'attaque, les moyens de répression sont plus puissants pour la défense.