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C'est le 4 mai 1848 que l'Assemblée constituante devait se réunir ; après plus d'un demi-siècle écoulé au milieu d'essais infructueux, d'avortements et d'expériences de toute nature, elle avait à reprendre cette même oeuvre déjà si malheureusement tentée en 17$9.

Le seul fait de la réunion de cette assemblée était un grand événement : elle apportait, en eftet, dans la situation, d'importants changements. A un gouvernement improvisé par l'insurrection, pouvant d'un jour à l'autre être brisé par la force brutale et capricieuse qui Pavait créé, allait succéderune assemblée qui était bien, elle, la représentation vraie de cette souveraineté nationale au nom de laquelle venait de se faire la révolution du 24 février. Issue du suffrage le plus radicalement universel qui eût jamais été reconnu et pratiqué dans le monde, il n'y avait pas un républicain consciencieux, quelque fanatique qu'il fût de la forme républicaine, pas un de ces logiciens intraitables, quelque possédé qu'il fût de la manie de l'absolu, qui pût contester à cette nouvelle assemblée son autorité, sous peine d'inconséquence. Mais le fanatisme républicain et l'abus de la logique n'étaient pas les seuls mobiles de la révolution. L'orgueil, qui, lorsqu'il est

sans moralité, ne veut relever que de lui-même, la passion envieuse des classes ouvrières contre la bourgeoisie, et surtout l'opinion où l'on avait eu soin d'entretenir la population de Paris qu'elle avait conquis la France le 24 février et qu'elle pouvait lui imposer ses idées et ses passions : tout cela n'annonçait que trop aux députés des départements quelles luttes ils auraient à soutenir. Ils y avaient du reste été préparés : M. Lcdru-Rollin, dans ses circulaires, n'avait-il pas pris soin de les menacer de la juste colère du peuple de Paris, s'ils s'avisaient de tromper son attente? M. Louis Blanc ne déniait-il pas en plein Luxembourg toute autorité à l'Assemblée, et cela par la raison qu'elle avait précédé et non suivi la destruction de la vieille société?

Toutefois, comme les passions anarchiques et antisociales dont ces deux hommes étaient les organes et les représentants, malgré tout le bruit qu'elles faisaient et toute la peur qu'elles inspiraient, n'étaient après tout ressenties que par une assez faible minorité dans la nation, la nouvelle Assemblée constituante, par la sécurité qu'elle apportait aux uns, par la force du principe qu'elle représentait pour les autres, n'en avait pas moins en elle une grande et incontestable puissance.

Mais, on le verra dans la suite de ce récit , si cette assemblée n'a pas eu d'abord la pleine conscience de cette puissance ou si elle a pu se faire illusion quelques jours sur la grandeur du péril social qu'elle avait à conjurer, une fois avertie, elle n'a pas faibli devant le danger, et elle a su faire courageusement et résolument son devoir.

Elle n'a pas été aussi heureuse, il est vrai, dans cette autre partie de sa mission, qui était de constituer la république; mais c'est que là se rencontraient des difficultés, des impossibilités même contre lesquelles

le courage ne suffisait pas. Il est toujours plus difficile de se défendre contre ses préjugés et ses propres entraînements que contre les violences du dehors.

Avant de retracer les différentes phases de l'existence si pleine d'orages, de généreux sentiments et de tristes avortements de cette assemblée, jetons un coup d'œil sur sa composition.

Le nombre des membres de l'Assemblée constituante avait été porté au chiffre énorme de neuf cents ^ ce qui ne contribua pas peu à en rendre les discussions orageuses et souvent confuses.

Bien qu'élue dans les premiers enivrements de la révolution de Février, et bien que, par un accord tacite mais général, très-peu de candidatures se fussent produites comme ouvertement hostiles à la République , néanmoins la plupart des députés qui avaient marqué dans les assemblées précédentes de la monarchie furent élus, tandis qu'un fort petit nombre de commissaires de Ledru-Rollin, tous cependant candidats obligés du nouveau pouvoir, réussirent à se faire élire. D'étranges rapprochements se remarquèrent dans cette élection; on y rencontrait les situations les plus opposées. Ainsi, dans le département du Cher, M. Félix Pyat sortait de Turne électorale entre M. de Vogué et M. Duvergier de Hauranne; M. de Mortemart était nommé à Lyon à côté de Greppo. Il n'y avait pas encore de parti pris, de jugement arrêté sur les hommes : c'était une espèce de pêle-mêle général. La révolution de 1848, comme ces violents orages qui remuent profondément et troublent les eaux des fleuves, avait agité et fait monter à la surface les éléments les plus divers de notre société.

Le parti qui, en proportion de sa force numérique dans le pays, fut le mieux partagé dans l'élection, fut le parti légitimiste. Il avait concouru à la révolution; il fraternisait avec les républicains et n'effrayait pas les

consenateurs. De plus, l'influence du clergé, qui se révélait avec le suffrage universel, s'exerçait tout entière en sa faveur. Pour la première fois depuis i 789, des évêques, des prêtres, des moines même reparurent en assez grand nombre sur les sièges de la représentation nationale ; il y eut des départements, particulièrement dans l'Ouest, où la liste dressée par l'évêque passa tout entière. Les républicains n'avaient pas prévu ce résultat du suffrage universel qui leur préparait, au reste, bien d'autres mécomptes.

Les légitimistes, pendant le règne de Louis-Philippe, ne formaient dans les Chambres qu'un faible appoint dans les luttes des autres partis; mais, à partir de la révolution de Février, ils devinrent une fraction considérable de la représentation nationale : il fallut compter avec eux. La partie ardente des républicains dits de la veille, parce qu'ils se vantaient d'avoir toujours professé la foi républicaine, prit tout de suite le titre et le rôle de l'ancienne et trop fameuse Montagne. Ils représentaient tout au plus un quart de l'Assemblée; le parti légitimiste, à peu près le même chiffre ; le reste se partageait entre les républicains modérés et les anciens libéraux constitutionnels : c'était là qu'était la vraie force de l'Assemblée; à ces derniers surtout appartenait la principale influence, à raison de leur expérience des assemblées et de leur notoriété politique déjà établie. On en peut juger par ce fait que, sur les c?îx-neM/" présidents élus pour la première fois dans les bureaux, [dix-sept étaient d'anciens parlementaires. Quoique vaincus, ils étaient naturellement appelés à diriger ou tout au moins à modérer cette révolution.

Il y a dans tous les corps politiques une certaine dissimulation, qui n'est pas de l'hypocrisie ni de la fausseté, mais une concession forcée à telles ou telles circonstances du moment.

Ainsi, à en juger par les démonstrations extérieures

de la nouvelle assemblée, on eût pensé qu'elle était tout entière composée de républicains profondément convaincus, ce qui était loin d'être la réalité : la grande majorité sentait, il est vrai, la nécessité de se rallier à la république et de se prêter de bonne grâce à Texpérience qui allait en être faite ; mais ce n'était là, pour un grand nombre, qu'une concession faite aux circonstances, un pur mariage de raison, comme on le disait alors.

Aussi verrons-nous bientôt les quatre principaux éléments dont se composait l'Assemblée constituante s'unir ou se disjoindre, se coaliser ou se combattre selon les nécessités du moment ; les alliés de la veille devenir les ennemis du lendemain ; les républicains modérés, par exemple, marcher avec les constitutionnels et les légitimistes contre les socialistes, lorsque la société est violemment attaquée, puis faire volte-face lorsqu'ils entrevoient que la république à son tour est menacée, ou plutôt que sa direction passe en d'autres mains. Nous verrons les partisans de la monarchie arborer d'abord résolument la bannière républicaine pour combattre le socialisme ; puis, le danger passé, revenir à leurs anciennes convictions, à leurs vieilles affections. C'est ce qui explique les contradictions apparentes que nous remarquerons dans l'histoire de cette assemblée, et surtout le contraste bien marqué qui existe entre son commencement et sa fin.

Ajoutons quelques détails de la police intérieure, qui ne sont pas sans rapport avec les événements que nous avons à retracer.

Un décret du Gouvernement provisoire avait chargé Albert de choisir le personnel des agents et serviteurs de l'Assemblée, et on peut juger dans quels rangs il les avait pris. De plus, les clubs avaient revendiqué le droit de se faire représenter aux séances de l'Assemblée par des délégués ; cette prétention avait été ac-

cueillie. Une tribune spéciale [et un bureau leur avaient été, en conséquence, réservés, comme pour leur faciliter le droit de surveillance qu'ils prétendaient exercer sur les représentants : l'Assemblée n'était pas maîtresse, même chez elle et dans sa propre enceinte. En outre, comme l'ancienne salle était jugée trop petite pour contenir neuf cents membres, et que d'ailleurs le Gouvernement provisoire craignait jusqu'aux souvenirs de l'ancienne Chambre des députés, il fut ordonné qu'une nouvelle salle serait construite dans la cour du palais Bourbon ; et, comme on dut y mettre beaucoup de précipitation, cette nouvelle salle était parfaitement impropre à sa destination. Une grande partie des auditeurs était trop éloignée de la tribune, tandis qu'une autre en était beaucoup trop rapprochée et trop disposée à l'assiéger : cette circonstance toute matérielle contribua aussi beaucoup à rendre les délibérations difficiles et tumultueuses.

C'est dans cette salle qu'eut lieu, le 4 mai 1848, l'inauguration solennelle de la seconde Assemblée constituante de France. Le spectacle était bien diff'érent de celui qu'avait offert la première Assemblée, celle de 1789.

Ce n'étaient plus ces trois ordres, momentanément réunis en présence du trône, mais si profondément divisés par leurs mœurs, par leurs intérêts, par leurs traditions, ^ui allaient, avant de se fondre ensemble, bouleverser la France et remplir le monde de leurs luttes sanglantes. Aujourd'hui, l'œuvre de fusion était accomplie : plus d'ordres distincts, plus de classes ; les anciens ducs et pairs, les évêques, les artisans, tous siégeaient côte à côte et pêle-mêle ; nul n'avait la pensée de revendiquer une place à part, mais tous avaient la conscience qu'ils étaient engagés dans une lutte où quelque chose de plus grand, de plus impor-

tant que de simples privilèges personnels, l'existence même de la société, allait se débattre. Aussi, et malgré la légèreté imprévoyante de notre caractère français, les physionomies étaient-elles sérieuses et graves; on s'observait en silence, et les esprits étaient sous le poids des préoccupations d'un avenir inconnu et menaçant.

Le programme de la séance d'ouverture avait été d'avance tracé par le gouvernement de l'Hôtel de ville. Tout y était prévu et réglé : la division de l'Assemblée en dix-huit bureaux pour la vérification des pouvoirs, les procédés à suivre pour rendre cette vérification aussi prompte, aussi simultanée que possible; la nomination du bureau de l'Assemblée, l'ajournement de tout débat sur les élections contestées, enfin la formule d'inauguration de l'Assemblée, tout était minutieusement réglé ^ Cette formule était la suivante :

Art. 22. — Le Président se lève et prononce ces mots : Représentants du Peuple,

Au nom de la République une et indivisible, l'Assemblée nationale est définitivement constituée. Vive la République l...

On le voit, le Gouvernement provisoire n'admettait pas que la république put être remise en question devant l'Assemblée ; il ne demandait ni vote ni même une simple ratification ; il ne reconnaissait à cette Assemblée que le droit de crier : Vive la République ! sur le signal qu'en donnerait le président ; et encore cette acclamation était-elle prévue d'avance, comme le serait l'incident obligé d'un programme de fête : car dans les dispositions prises par le Gouvernement provisoire pour l'ouverture de l'Assemblée et insérées au Moni-

1. C'est à la suite de ce programme que se trouve dans le Moniteur le décret ridicule qui règle la coupe des gilets que devaient porteries députés.

teur, il était dit, article 4 : « Lorsqu'un signe extérieur annoncera au dehors l'acclamation de la République faite par l'Assemblée, les gardes nationaux et les troupes présenteront les armes, les tambours battront aux champs, etc. »

Telle était la part qu'on faisait à la représentation nationale; telle était la loyauté qu'on mettait à tenir l'engagement pris solennellement le 24 février envers la France de lui laisser le libre choix de son gouvernement!

Une assemblée constituante investie directement de tous les pouvoirs du souverain aurait pu se sentir blessée de ce sans-façon avec lequel on la traitait, et cependant aucune réclamation ne s'éleva. Bien plus, au milieu de la vérification des pouvoirs, avant même qu'un nombre de représentants suffisant pour rendre régulières et valables les délibérations de l'Assemblée eussent été vérifiés et admis, M. Berger, que nous avons déjà nommé dans ce récit, proposa tout à coup, au nom de la députation de Paris, dont il était membre, de déclarer à la face du monde entier que la république proclamée le2i février était et resterait la forme du gouvernement de la France; proposition suivie, dit le Moniteur, d'acclamations unanimes et prolongées. Vainement un autre membre, M. Ducoux, tout en partageant cet enthousiasme républicain, regrette-t-il que la proclamation de la République soit ainsi faite à la suite d'un rapport d' élections et demande-t-il que, dans une réunion prochaine., V Assemblée nationale vienne comme un seul homme proclamer la République ; on crie de toutes parts : Non^ pas d'ajournements!... et les cris de : Vive la République ! de redoubler. D'ailleurs , M. Degousée rappelle à l'Assemblée assez naïvement que le Gouvernement provisoire a annoncé d'avance que cette journée ne s'écoulera pas sans que la proclamation de la République ait eu lieu, et que le canon est tout prêt à

répondre à ses cris; et puis le terrible et sincère Barbes vient dire le mot vrai de la situation :

La République, s'écrie-t-il, n'a pas besoin d'une nouvelle proclamation ; le 24 février, le premier acte du peuple, en reconquérant sa souveraineté, a été de proclamer la République : il ne dépend plus de personne de mettre en doute son existence; nous sommes les serviteurs du peuple, nous n'avons ici qu'à acclamer sa volonté. Vive la République une, indivisible, démocratique et sociale!...

Il n'y avait donc plus à délibérer, il n'y avait plus qu'à crier, et on ne s'en fit pas faute. Des gens qui les ont comptés prétendent qu'il y eut successivement, et sur les motions enthousiastes de divers membres, onze acclamations successives de la République. Le président Bûchez, dans son discours de remerciements, porte ce chiflre à dix-sept. Il faut convenir que, puisque le fait de la république était consommé, de toutes les manières de manifester sa résignation à ce fait, celui des acclamations était le plus commode : il engageait et compromettait moins qu'un vote après délibération. Sous ce rapport, il y avait quelque habileté dans la proposition de M. Berger ; il était bien sûr d'avance de rencontrer l'assentiment de tous les membres de l'Assemblée, des républicains de la veille comme de ceux du lendemain: les premiers, parce qu'ils y trouvaient la sanction de leur insolente prétention de faire de la volonté de la populace de Paris la loi de la France ; les seconds, parce qu'ils aimaient mieux s'incliner devant un fait accompli que d'en assumer la responsabihté par leurs votes. Ainsi la violence des uns, la prudence des autres étaient satisfaites : qu'importait après cela une inconséquence de plus dans une de ces révolutions faites cependant au nom de la logique?

Ce n'était pas assez de cet hommage à la toute-puissance de la démagogie parisienne: le général de la

garde nationale, M. Courtais, vient tout à coup, et au milieu de cet enthousiasme, annoncer que le peuple demandait à voir le Gouvernement et r Assemblée nationale : ce désir ainsi exprimé ressemblait bien à un ordre . C'était une continuation des habitudes de l'Hôtel de ville. Il y a des temps où les peuples, absorbés par les soins de leur vie ordinaire, savent à peine qui les gouverne et comment on les gouverne ; il en est d'autres, et ce sont les jours de fièvre révolutionnaire, où au contraire ils éprouvent le besoin d'intervenir personnellement et activement dans tous les actes de leur gouvernement. Pleins de défiance envers leurs représentants et leurs délégués, ils voudraient les voir agir en pleine place publique, sous leur surveillance et leur pression incessante. Le peuple de Paris était encore dans ces jours de fièvre : il voulait voir l'Assemblée, non pour l'honorer, mais pour bien l'avertir qu'il était là, toujours prêt à revendiquer sur elle et contre elle son droit de surveillance et de souveraineté. Céder à ce sentiment, c'était le fortifier et l'encourager : il eût donc été politique de se refuser à cette exigence populaire, de rompre ainsi dès le début avec les habitudes des jours d'anarchie et d'annoncer hautement au peuple de Paris que, du jour où la représentation nationale de toute la France était assemblée, la dictature de la multitude avait cessé, et qu'il devait renoncer désormais à toute intervention révolutionnaire. Quelques représentants le sentaient; l'un d'eux, M. Flandin, s'opposa même à l'étrange sommation du général Courtais, non pas, il est vrai, hautement et courageusement, au nom de la dignité et des droits de l'Assemblée, mais timidement et dans l'intérêt, disait-il, de la continuation de ses travaux législatifs. Le courant révolutionnaire était encore trop fort pour s'arrêter devant une telle opposition : toute l'Assemblée, son

bureau en tête, se présenta en masse sur le péristyle du palais Bourbon ; des cris de : Vive la République ! s'échangèrent; des drapeaux, qu'on était allé chercher dans une caserne voisine, s'agitèrent, et de tout ce faux et dangereux enthousiasme il ne resta que le sentiment chez le peuple de la subordination de l'Assemblée à ses volontés: sentiment qui, quelques jours plus tard, devait se traduire en une scène inouïe de violence.

Après ces manifestations, la vérification des pouvoirs se continua sans présenter d'autres incidents remarquables que celui d'une enquête ordonnée sur l'élection de l'évêque d'Orléans dans le département de la Lozère, élection signalée par le procureur de la république de Marvejols comme ayant été le résultat tout à la fois et d'obsessions ecclésiastiques et de distributions d'argent, et celui de l'annulation de l'élection d'un sieur Schmùt, employé supérieur d'une administration, qui, dans une brochure pleine de sens et de sagesse adressée aux ouvriers, ayant pris luimême le titre d'ouvrier pour donner plus de force à ses conseils, avait été élu député au moyen d'un certain nombre de suffrages donnés à cette qualité empruntée.

Du reste, toutes les difficultés électorales furent écartées avec empressement : l'Assemblée était impatiente de constituer son bureau définitif. Elle décida même qu'elle n'attendrait pas pour nommer ses officiers la vérification complète de tous les pouvoirs, et que les représentants même non vérifiés seraient admis à voter.

Le programme du Gouvernement provisoire décidait que la nomination du président devait être faite à la majorité absolue, et celles des vice-présidents et secrétaires à la simple majorité relative. L'Assemblée, tout en refusant de reconnaître à ce programme

force de loi, jugea cependant à propos de s'y conformer.

Il y avait accord tacite dans toute l'Assemblée de ne pas faire de la composition du bureau une question de parti et d'accepter pour cette composition les choix du parti républicain modéré. Trois candidats étaient proposés par ce parti : c'étaient trois médecins du faubourg Saint-Antoine, MM. Bûchez, Recurt et Trélat, tous trois hommes de bien, animés d'une philanthropie plus ardente qu'éclairée, et surtout parfaitement inexpérimentés dans les affaires et peutêtre les plus impropres de toute l'Assemblée aux fonctions qu'on voulait leur confier. M. Bûchez l'emporta par 382 voix sur 727. Les vice-présidents furent M3I. Recurt, Cavaignac, Corbon (ouvrier), Guinard, Cormenin et Senard. Ce dernier choix, par 318 votants sur 727, avait seul quelque signification politique : c'était une réponse aux violentes accusations du parti démagogique contre le courageux procureur général qui avait donné l'ordre de tirer sur les émeutiers de Rouen. Les secrétaires appartenaient également, sauf M. Lacrosse, au parti républicain avancé. Pour la nomination de ses questeurs, plus spécialement chargés de veiller à sa sûreté, l'Assemblée parut obéir à un sentiment plus politique et plus conservateur : le général Négrier, M. Bureaux de Puzy et M. Degousée, qui furent nommés questeurs, étaient des hommes énergiques, résolus à combattre toute violence démagogique. Les deux premiers étaient ralliés à la république par raison, le dernier l'était de conviction et depuis longtemps ; il avait même joué un rôle assez actif dans la journée du 24 février, où, à la tête d'un bataillon de la 3" légion de la garde nationale, il s'était interposé entre l'insurrection et la troupe, et avait donné l'ordre à son bataillon de croiser la baïonnette contre les dragons qui voulaient

charger les émeutîers. Mais, doué d'un certain sens, quoique s'exaltant facilement, il était du nombre de ces républicains qui comprenaient bien que les excès de la démagogie, en troublant profondément la sécurité et compromettant les intérêts, ne pouvaient qu'être mortels pour la République.

S'il était facile aux partis de se faire de telles concessions sur les personnes, il leur était moins facile de s'entendre sur les choses. D'abord, le Gouvernement provisoire avait à rendre compte à l'Assemblée de ses actes. M. de Lamartine , au nom du président M. Dupont, puis en son propre nom, comme ministre des affaires étrangères, vint faire une apologie brillante des actes de ce gouvernement, apologie qu'il résumait dans cette phrase, dont il aurait pu se contenter :

Nous avons passé quarante-cinq jours sans autre force que la force morale; et le peuple a consenti à se laisser gouverner par la parole, par nos conseils ; nous descendons de cette longue dictature et pouvons nous mêler au peuple sur la place publique, sans qu'un citoyen puisse nous demander: Qu'as-tu fait d'un citoyen ?

Il eût été juste cependant d'ajouter que ce résultat était dû en grande partie à l'influence persistante de ces mêmes institutions que la révolution de février venait de briser. — Mais une telle justice n'appartient qu'à l'histoire.

Tout le reste du compte rendu est rempli de cette phraséologie à effet, destinée à faire illusion sur des choses qui n'admettraient pas une discussion sérieuse. Ainsi, lorsque M. de Lamartine parlait de la révolution du 24 février, inaugurée par la grandeur d'âme, pure comme une idée ^ magnanime comme un sentiment f sainte comme une vertu; lorsqu'il disait que le 24 février, en proclamant la République , il n'avait fait qu'écrite

le cri de la nation; lorsqu'il s'écriait avec une confiance que certainement il ne ressentait pas : Il n'y a plus de faction possible, tout le monde a son droit et son arme ; lorsqu'il déclarait avec une assurance bien étrange, et qui devait sitôt recevoir un si éclatant démenti , que V armée, rappelée par le peuple de Paris y n'y sei^ait plus quune garnison honoraire^ une simple décoration; lorsqu'il appelait la Commission du Luxembourg un laboratoire d'idées^ un congrès préparatoire; lorsqu'il faisait au Gouvernement provisoire l'honneur d'avoir sauvé la France de la banqueroute, que le gouvernement de Louis-Philippe avait rendue inévitable; lorsqu'enfin il représentait les traités de 1815 comme annulés de fait et de droit, tout en les respectant dans les possessions qu'ils avaient créées, assurément il ne trompait personne, pas plus qu'il ne se trompait lui-même; et cependant, pas un représentant ne contredisait, et les applaudissements étaient universels: à quoi auraient servi, en effet, des récriminations sur le passé? c'était bien assez de pourvoir à l'avenir. MM. Ledru-Rollin et Carnot purent même essayer de justifier leurs circulaires , sans que le sentiment à peu près unanime qu'elles avaient inspiré se trahît par une seule interruption.

Mais, lorsqu'il fallut voter sur la constitution du nouveau pouvoir exécutif, un dissentiment éclata dans l'Assemblée : c'est qu'à ce point la République rencontrait sa principale difficulté, laquelle, dans la circonstance, se compliquait de la rivalité des personnes et du choc de leurs passions diverses.

Ce pouvoir serait-il exercé par l'Assemblée ellemême , au moyen de ministres responsables et toujours révocables, qu'elle désignerait? ou bien serait-il délégué par elle à des commissaires, qui choisiraient eux-mêmes leurs ministres et les autres agents? Dans ce dernier cas, quels seraient ces commissaires?

seraient-ce tous les membres du Gouvernement provisoire indistinctement, ou seulement quelques-uns; et alors qui serait conservé? qui exclu? C'est ce dernier point qui agitait surtout les esprits ; trois opinions se produisaient dans les différents groupes'de représentants : ceux qui voulaient mettre à l'écart tout le Gouvernement provisoire et procéder à nouveau par le choix de simples ministres; ceux qui voulaient, au contraire, continuer le Gouvernement provisoire tout entier avec ses onze membres , Louis Blanc et Albert compris ; enfin , ceux qui par transaction proposaient une commission de cinq membres , dans laquelle Ledru-Rollin entrerait comme représentant l'élément avancé du Gouvernement provisoire. Inutile d'entrer dans toutes les intrigues, toutes les laborieuses négociations auxquelles ces diverses combinaisons donnèrent lieu : celle qui tendait à la conservation du gouvernement provisoire tout entier n'avait que très-peu de partisans; la lutte sérieuse était entre les partisans des deux autres combinaisons dont les chances se balançaient. M. Dupont (de l'Eure) , que son grand âge désintéressait personnellement dans le débat, pouvait faire pencher la balance. Le souvenir des embarras, des dangers qu'avait créés au sein du Gouvernement provisoire l'élément jacobin ou montagnard, dont M. Ledru-Rollin était le représentant, était trop récent pour que l'ancien président ne fût pas disposé à écarter cet élément du futur gouvernement; ses amis assurent même qu'ils avaient reçu de lui , la veille même du vote, l'assurance qu'il emploierait toute son influence dans ce sens. Mais dans cette circonstance, comme dans d'autres non moins importantes, sa raison le poussait d'un côté, et sa faiblesse l'entraînait de l'autre. M. Martin ( de Strasbourg), honnête républicain, mais esprit faux et caractère absolu, le décida au dernier moment en Ji. |2

faveur de la résolution qui conservait Ledru-Rollin au pouvoir.

Quant à M. de Lamartine , il s'était tout d'abord hautement prononcé pour Ledru-Rollin; en dire la raison serait peut-être difficile. La logique du patriotisme, celle du bon sens, celle même de son intérêt, le portaient à appuyer la combinaison qui tendait à faire désigner par l'Assemblée un ministère dont il était d'avance le président en quelque sorte forcé, et cela sans aucune compétition possible : désignation qui emportait avec elle et comme perspective à peu près assurée la nomination à la présidence de la République. Pour atteindre à cette haute destinée, il n'avait qu'à se laisser porter par le courant des idées qui dominaient alors dans l'immense majorité de la nation. II en fut détourné par deux choses qui l'ont toujours égaré dans sa vie : son imagination et sa vanité. L'une lui grossit outre mesure ia force du parti jacobin en France, l'autre lui donna la confiance de dominer ou de diriger ce parti. Il trouva tout à la fois politique et généreux de patronner Ledru-Rollin ; il donna le signal de ce qu'il appelait la conciliation. Une réunion de cent cinquante députés se chargea de régler les conditions de cette conciliation, et M. Dornès, républicain avancé, fort accrédité dans son parti, fut chargé de porter à l'Assemblée une proposition dans laquelle, après avoir déclaré que le Gouvernement provisoire avait bien mérité de la patrie ^ cette assemblée déclarait déléguer le pouvoir exécutif à cinq membres de ce gouvernement: MM. de Lamartine., Arago., Ledru- Bollin^ Garnier-Pagès et Marie. Les signataires étaient, outre M. Dornès, MM. Jean Reynaud et Trélat.

Les auteurs de cette proposition s'étaient imaginé qu'on la voterait par acclamation, que ce serait l'affaire d'un coup de majorité; ils furent bientôt désabusés.

La seule lecture de la proposition fut le signal d'un tumulte effroyable dans l'Assemblée. On ne permit pas à l'orateur de prononcer les noms qu'il se permettait de désigner d'avance. Pas de noms propres! lui cria-t-on de toutes parts; et chaque effort qu'il faisait pour prononcer ces noms était étouffé par des protestations bruyantes et presque générales. Il fut obligé de déclarer qu'il modifiait sa proposition et qu'il en retranchait les désignations personnelles.

Cet incident vidé, on demanda la division des deux parties distinctes de la proposition. Le vote de remerciement au Gouvernement provisoire ne pouvait rencontrer de sérieuses contradictions dans le sein de l'Assemblée, dès qu'on était généralement convenu que toute liberté d'approbation ou de désapprobation était réservée sur chacun des actes de ce gouvernement ' .

Cependant Barbes protesta contre ce vote, ayant, disait-il, au nom du peuple, à reprocher au Gouvernement provisoire une foule à'actes antipopulaires. Et comme on le sommait de préciser :Oui^ s'écrie-t-il, nous avons à demander compte à ce gouvernement des tueries qui ont été faites à Rouen par les gardes nationaux contre le peuple. C'était porter dans toute sa violence à la tribune le cri de rage qui avait été poussé dans les clubs à la nouvelle de la répression de l'émeute des ouvriers de Rouen.

M. Senard y répondit avec habileté et modération ; il fit ressortir tout ce qu'il y avait eu de patience et de longanimité dans la conduite de la garde nationale de Rouen, de violence non motivée dans la conduite des ouvriers, qui, parce qu'ils n'avaient pas eu la majorité dans l'élection, s'étaient crus autorisés à recourir aux armes. Tout en déplorant le conflit, il exposait combien on avait apporté de ménagement dans la répres-

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