II
paraître au conseil ; on savait les conférences qui se tenaient chez lui et les résolutions qui s'y prenaient. Le 16, on vit placardé sur tous les murs de Paris le fameux seizième bulletin, qui, bien que venant à la suite d'une série d'autres bulletins rédigés tous dans le même esprit de démagogie et de socialisme violent, offrait un caractère si directement menaçant, que la population entière, qui se groupait et se pressait pour le lire, ne put s'empêcher d'y voir le manifeste de guerre du nouveau comité de salut public et le coup de tocsin qui précédait et annonçait l'action.
Paris, était-il dit dans ce bulletin, se regarde avec raison comme le mandataire de toute la population du territoire national : Paris est le poste avancé de l'armée républicaine; Paris est à certaines heures le rendez-vous de toutes les volontés généreuses, de toutes les forces morales de la France. Si l'anarchie travaille au loin, si les influences sociales pervertissent le jugement ou trahissent le vœu des masses dispersées et trompées par l'éloignement, le peuple de Paris se croit et se déclare solidaire des intérêts de toute la nation.
Si les élections ne font pas triompher la vérité sociale
il n'y aurait alors qu'une voie de salut pour le peuple qui a fait les barricades: ce serait de manifester une seconde fois sa volonté d'ajourner la décision d'une fausse représentation nationale. Ce remède extrême, la France voudra-t-elle forcer Paris à y recourir?... Citoyens, il ne faut pas que vous veniez à en être forcés de violer vous-mêmes le principe de votre souveraineté !
Que ce bulletin ait été fait pour la circonstance et pour justifier d'avance le coup d'État qu'on allait faire au nom du peuple de Paris, nous ne pouvons l'affirmer. On a soutenu, dans l'enquête, qu'il sortait de la plume d'une femme célèbre, George Sand, que c'est par erreur qu'entre plusieurs projets de style et de caractères différents on aurait choisi celui-là, qui était le plus vif; que la personne chargée de le soumettre au contrôle du ministre, pressée qu'elle était de par-
tir pour la campagne, l'aurait porté directement à l'imprimerie, et cent autres versions différentes sur lesquelles nous n'avons pas à nous prononcer. Toujours est-il qu'une telle menace émanée du ministère de l'intérieur, le jour même où un mouvement populaire allait porter le ministre à la dictature, pouvait bien être prise pour le manifeste précurseur de ce mouvement ; la population et le gouvernement le crurent, et ils étaient bien autorisés à le croire.
Les membres menacés du Gouvernement provisoire étaient tellement convaincus qu'ils allaient être attaqués par une force populaire irrésistible, qu'ils résolurent de ne pas s'assembler le 17 à l'Hôtel de ville, craignant d'y être enlevés ; ils choisirent le ministère des finances, où ils se regardaient comme plus en sûreté, sous la protection de la l'"^ et de la 2« légion de la garde nationale, qui furent convoquées à cet effet ; M. Arago, de son côté, était allé s'établir dans la mairie du IX^ arrondissement, pour être plus à portée, disait-il, de veiller sur ce qui se passerait à l'Hôtel de ville. M. de Lamartine s'apprêtait à mourir stoïquement et faisait ses dispositions dernières, lorsque le général Changarnier, qui se trouvait accidentellement à Paris, revenu récemment de l'Algérie, et qui faisait une visite à Lamartine, apprit de lui les dangers dont le gouvernement était menacé.
Ce général, qui débutait ainsi sur la scène politique qu'il devait bientôt remplir de son nom et de son importance, est un de ces hommes qui puisent une grande force dans la confiance absolue qu'ils ont en eux-mêmes, confiance justifiée chez lui par un coup d'œil militaire très-sûr, par un courage personnel et un sang-froid au milieu de l'action admirés des plus braves : on ne saurait mieux juger de ce personnage que par la lettre qu'il écrivait au Gouvernement provisoire en lui offrant ses services après le 24 février.
« L'amour passionné de la gloire, y disait-il, la volonté et l'habitude de vaincre me permettront de remplir avec succès les devoirs qui me seront imposés. » Nous verrons, plus tard, se produire les avantages, mais aussi les dangers d'un caractère si résolu et si confiant.
Après avoir offert et fait accepter ses services, le général Changarnier court à l'Hôtel de ville , rassemble les bataillons de la garde mobile qui en forment la garnison, les échauft'e de son zèle, leur communique son courage et sa confiance, distribue les postes et prépare sur ce point si important une résistance sérieuse. Puis, sans perdre un moment, il se rend à fétat-major de la garde nationale et y transmet Tordre de battre le rappel dans tous les quartiers de Paris.
De son côté, Ledru-Rollin, chez qui la raison l'avait enfin emporté, sortant de son irrésolution, s'était décidé à se rendre chez Lamartine dans la matinée de ce même jour, M avril, et à lui tout révéler. C'était bien tard : car la conspiration se tramait depuis quinze jours, et il n'apprenait à Lamartine que ce que celui-ci savait déjà depuis longtemps. Faire battre le rappel, noyer le mouvement démagogique dans un immense déploiement de cette même garde nationale que la veille encore on rudoyait, tel était le seul parti à prendre. « S'il y a encore une garde nationale, nous sommes sauvés! » dit Lamartine à Ledru-Rollin, et celui-ci se retira pour aller donner l'ordre de battre le rappel.
Telle était la confiance des chefs du mouvement en leurs forces, tel était le mépris qu'ils ressentaient pour leurs adversaires, que, bien que privés du concours de Ledru-Rollin qui entraînait avec lui Barbes, Et. Arago et plusieurs autres chefs importants, ils n'en persévérèrent pas moins à réunir les masses ouvrières et à les diriger contre l'Hôtel de ville.
Les ouvriers que Louis Blanc et les délégués du Luxembourg conduisaient, au nombre de 40,000 à peu près, devaient se réunir au Champ de Mars ; ceux queCaussidière et ses nombreux agents dirigeaient avaient leur rendez-vous à l'Hippodrome. Chaque bande avait ses bannières sur lesquelles étaient écrites ces formules qui se répétaient depuis le 24 février dans tous les ateliers : Abolition de l'exploitation de lliomme par r homme ; organisation du travail pacifique; égalité. Chaque bande, à son arrivée au lieu du rendez-vous, plantait son drapeau en terre, se réunissait autour de ce drapeau, et alors commençaient les discours contre la tyrannie du capital, l'égoïsme des riches, le modérantisme, etc.; des offrandes à la patrie étaient recueillies; tout ce qui pouvait exalter cette masse ouvrière, ivre de ses précédentes victoires, aigrie par ses misères et ses déceptions, haletante après ces jouissances promises et toujours ajournées, était employé par les meneurs. Enfin, le signal du départ est donné, et la masse s'ébranle.
Lamartine et Marrast étaient à l'Hôtel de ville, les yeux fixés sur l'horloge ; ils entendaient déjà gronder l'orage qui s'approchait, anxieux de savoir si les secours devanceraient l'attaque. Déjà la colonne insurrectionnelle faisait entendre ses bruits confus, lorsque la 42* légion paraît, traverse le pont d'Arcole au pas de course et vient se ranger autour de l'Hôtel de ville. Barbes la commande. Lamartine aussitôt s'écrie : Nous sommes sauvés; la garde nationale ressuscite! et, au même instant, le général Duvivier exécute la manœuvre convenue avec Marrast : de forts pelotons de gardes mobiles descendent par les rues latérales du quai et coupent la colonne des ouvriers, de manière à en isoler toutes les parties ; cette colonne, ainsi heurtée de front par la garde nationale, coupée dans ses files par les gardes mobiles, perd toute con-,
sistance ; des cris : A la trahison ! s'échappent de son sein. Pendant ce temps, les autres légions de la garde nationale arrivent successivement et remplissent la place de rHotel-de-Ville qui, désormais, est hors de toute atteinte.
En révolution comme à la guerre, la fortune a ses retours et ses caprices: la veille c'étaient les gardes nationaux qui passaient sous les fourches caudines des ouvriers ; aujourd'hui ce sont les ouvriers dont les délégués ohtiennent par grâce la permission d'aller déposer rofirando dont ils se disaient porteurs, et qui, tristes et décontenancés, défilent à travers une haie profonde de gardes nationaux, où ils ont à leur tour plus d'une insulte à dévorer. Encore le gouvernement ne fit-il pas même l'honneur à cette députation de la recevoir: il la renvoya avec dédain à son secrétaire. M. Adam, qui rappela sévèrement à la modération et aux convenances l'orateur de cette troupe vaincue, dont les paroles étaient encore menaçantes. Cette députation, au moment où elle se retirait, rencontrant M. Louis Blanc, se plaignit amèrement à lui de la réception qu'on venait de lui faire, et surtout des remontrances de M. Adam. Louis Blanc leur promit satisfaction et courut au conseil demander la destitution de l'imprudent secrétaire. Il se trompait de temps: il ne fut pas même écouté, et s'il eût pénétré jusque dans le cabinet de Marrast, il y aurait assisté à une scène qui eût achevé de lui enlever toute illusion ; il y eût trouvé plusieurs chefs de légion et plusieurs maires qui pressaient le maire de Paris de profiter de cette victoire pour faire arrêter Louis Blanc lui-même, le dictateur de la veille, mais le vaincu du jour.
Marrast résista et refusa. « Ne voyez-vous pas, disait-il à ceux qui le pressaient de frapper ce grand coup sur l'apôtre du socialisme, derrière cette garde nationale, les dynastiques de toutes nuances; gardons-
nous de les faire profiter d'un succès qui ne tient qu'à une querelle de famille. Louis Blanc est un frère politique, rival seulement de circonstance ; les autres sont nos ennemis éternels; la victoire que nous venons de remporter est pleine de dangers. »
M. Marrast avait raison à son point de vue. Cette victoire, en effet, était un premier pas vers le rétablissement de l'ordre. Ces sortes de réactions qui ne sont pas autre chose que le mouvement irrésistilole de tout un peuple, tantôt en faveur de l'humanité odieusement outragée, comme en thermidor de l'an IV, sous la première république, tantôt en faveur de l'ordre social profondément troublé, comme dans la circonstance actuelle, ces réactions ne se dirigent pas à volonté ; on ne peut pas leur dire : Là tu t'arrêteras. La réaction d'ordre qui commençait ne devait pas plus s'arrêter que ne s'était arrêtée la réaction d'humanité de thermidor; elle devait également suivre son cours, et cela, malgré les appréhensions de ceux qui l'avaient provoquée et qui se prenaient de terreur pour le remède qui les avait sauvés. La condition fatale de ce malheureux gouvernement était de rester suspendu entre deux peurs : la peur des ouvriers et la peur des bourgeois, et d'être ballotté entre ces deux sentiments jusqu'au jour où l'expiration de ses pouvoirs viendrait mettre un terme à son supplice.
On se félicitait dans le gouvernement d'avoir échappé à un grand danger sans combat; mais les hommes vraiment politiques de ce gouvernement, M. Pagnerre entre autres, regrettaient, au contraire, qu'il n'y eût pas eu un conflit : car alors la victoire eût été plus significative et plus féconde en résultats ; le Gouvernement provisoire en fût sorti plus fort et plus maître de régler selon les lois de la raison la marche de la révolution, tandis qu'après cette manifestation ni réprimée ni punie, mais simplement avor-
aS6 MÉMOIRES D'ODILON BARROT.
tée, les choses restaient à peu près dans l'état où elles étaient la veille.
Bien plus, le gouvernement paraissait comme embarrassé et honteux de sa victoire ; cet embarras se trahit dans sa proclamation :
La journée d'hier, disait-il, n'a fait qu'ajouter une consécration nouvelle à ce qu'avait si puissamment inauguré la journée du 17 mars; de môme que le 17 mars, le i6 avril a montré combien sont inébranlables les fondements de la république. Plus de royauté, avions-nous dit dans les premiers jours, et pas de régence ! ces mots libérateurs, ces mots qui rendent la guerre civile impossible, Paris les a répétés hier dans ce cri unanime : Vive la République, vive le Gouvernement provisoire ! Voilà comment vous avez confondu les espérances des ennemis de la république. Citoyens, Punité du Gouvernement provisoire représente l'unité delà patrie: c'est ce que vous avez compris. Grâces vous soient rendues! dans trois jours une grande fête doit vous réunir encore, etc.
Ces anathèmes à la monarchie, à la régence, n'avaient évidemment d'autre but que d'avertir les partisans de l'ordre de ne pas trop se prévaloir de leur succès. Cependant, le Gouvernement provisoire se crut assez fort pour interdire les clubs armés et pour faire rentrer à Paris deux à trois mille soldats; il poussa même l'audace jusqu'à permettre au procureur général de commencer des poursuites judiciaires contre les auteurs et fauteurs de la conspiration qui venait d'être déjouée; mais ces poursuites furent presque aussitôt abandonnées : on voyait trop jusqu'où elles auraient porté.
D'ailleurs, comme le faisait remarquer plus tard M. Ledru-Rolhn dans l'enquête, entre les poursuivants et les poursuivis, où était le droit? Le Gouvernement provisoire était-il lui-même autre chose qu'une insurrection? C'était donc une querelle d'insurgés
contre insurgés entre eux : c'est la force et non le droit qui décidait.
La fête annoncée par la proclamation du Gouvernement provisoire, et qui avait pour objet la distribution des drapeaux à la garde nationale, fournit l'occasion aux deux partis de sceller une apparente réconciliation. Cette fête, en réunissant dans une masse de plus de 200,000 baïonnettes toute la population virile de Paris, qui vint défiler depuis midi jusqu'assez avant dans la nuit devant l'Arc de triomphe, où trônait le Gouvernement provisoire, eut pour eftet tout à la fois de porter tous les membres de ce gouvernement à des sentiments de confiance et de conciliation au moins momentanés, et de relever le courage du parti démagogique, toujours disposé à regarder la foule comme lui appartenant. En eft'et, le défilé de cette masse d'hommes armés, le retentissement de ces cris formidables de Vive la République! sortant de plus de 200,000 poitrines, tout cela était bien de nature à lui faire illusion.
A l'issue de cette revue, les membres du gouvernement convinrent de jeter un voile d'indulgence et d'oubli sur le passé, et l'ordre fut donné au procureur général de la république de renoncer aux poursuites commencées ; comme après la manifestation du 17 mars, le contingent des clubs, c'est-à-dire 10 à 12,000 hommes environ, se portèrent au ministère de l'intérieur et firent une ovation aux flambeaux à M. Ledru-Rollin.
L'impression de cette immense démonstration de la force populaire fut vive sur le Gouvernement provisoire, et particulièrement sur M. de Lamartine, ainsi que nous le verrons plus tard : elle ne fit pas seulement oublier les torts du 17 avril, elle porta ce gouvernement à des mesures de rigueur contre le parti modéré. Soixante-quatre généraux de l'armée furent
mis à la retraite ; quatre ou cinq présidents de cour furent destitués, espèce d'holocauste que le gouvernement offrait au peuple en expiation de la victoire du 17 avril.
Aussi le parti anarchique, bien loin d'être démoralisé ou abattu par son insuccès, redoublait-il d'audace et de violence.
C'est dans ce moment que Louis Blanc jetait l'anathème à cette société qui avait commis le crime de le méconnaître, et la condamnait solennellement à périr. (( J'en jure, disait-il dans une de ses trop fameuses conférences du Luxembourg, devant Dieu, devant ma conscience : si jamais je suis appelé à régler les conditions de cette société inique, je n'oublierai pas que j'ai été un des plus malheureux enfants du peuple; que la société a pesé sur moi. J'ai fait contre cet ordre social le serment d'Annibal!... »
Cri de haine et de convoitise qui explique beaucoup de choses de cette révolution.
C'est dans ce même temps que Ledru-Rollin, ne tenant aucun compte des désaveux éclatants qu'il avait reçus de ses collègues, écrivait dans une de ses circulaires cette phrase qui le plaçait bien près' de Louis Blanc :
« Quiconque ne sait pas que l'ancienne société a péri et qu'il faut en éditier une nouvelle, ne serait qu'un député tiède et dangereux ; son intluence compromettrait la paix de la France. »
C'est alors aussi que Caussidière, accumulant à la préfecture munitions, armes, matières incendiaires, et faisant de son hôtel une sorte de forteresse menaçante, adressait aux commissaires de police réunis chez lui ces insolentes menaces : « Dites à vos stupides bourgeois que, s'ils ont le malheur de se laisser aller à la moindre réaction, 400,000 travailleurs attendent le signal pour faire table rase de Paris ; ils ne laisseront
pas pierre sur pierre, et pour cela, ils n'auront besoin que d'allumettes chimiques. »
Les clubs, de leur côté, bien loin d'être intimidés par leur défaite, redoublaient de fureur; ils faisaient entendre d'atroces menaces : on parlait ouvertement d'une Saint-Barthélémy des députés qui n'appartiendraient pas à la république démagogique et sociale. Il y a toujours, surtout en France, bien loin des paroles aux actions; mais ces menaces étaient prises au sérieux par un assez grand nombre d'électeurs et jetaient le trouble dans les âmes timides.
Ce qui était plus sérieux et plus alarmant, c'est que, dans les réunions de la garde nationale, dans celles de la garde mobile, se posait ouvertement et publiquement cette question : Si la nouvelle Assemblée constituante venait à marcher dans des errements stationnaires, quel serait le devoir? Et la réponse unanime était que le devoir serait de marcher contre l'Assemblée.
Cependant la journée du 17 avril avait produit ce grand résultat, que l'élection de l'Assemblée constituante était désormais assurée ; les partis les plus violents eux-mêmes, désespérant de pouvoir l'empêcher, s'apprêtaient, au milieu de toutes leurs vociférations et de leurs menaces, à transporter un instant la lutte dans la lice électorale. D'une part, ils cherchaient à se rapprocher et à se réunir pour arriver à une seule et même liste de leurs candidats. Dans leur opinion, Paris c'était la France, et c'était surtout dans Paris qu'ils attachaient une grande importance à obtenir la majorité. Aussi que d'efforts pour déterminer les ouvriers à voter ! l'ouvrier en général, et surtout l'ouvrier de Paris, est bien plus prêta prendre un fusil et à descendre dans la rue qu'à se concerter pour voter avec calme et réflexion ; il comprendra toujours mieux la pratique de la force que l'exercice d'un droit. Cette indifférence désespérait les chefs, qui redoublaient
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d'efforts pour animer leurs soldats et les pousser à prendre part à la lutte électorale. Les circulaires, les placards, les proclamations, dont ils couvraient les murs, répondaient tous à un même mot d'ordre : pousser les ouvriers à se faire inscrire et à se concerter pour adopter une seule et même liste; faire peur à la Ixmrgeoisie, lui crier bien haut que si elle ne prenait pas les candidats de la démagogie, elle devait s'attendre à toutes les rigueurs de la justice du peuple. Le ministre de l'intérieur avait donné le signal de cette menace : Réactionnaires^ ou même douteuses^ avait-il dit dans sa circulaire, les élections condamneraient le pays à de terribles déchirements. Le Comité révolutionnaire ou Club des clubs renchérissait sur ces menaces dans son adresse au peuple :
Ne t'endors pas, lui disait-il, dans uneaveugle confiance: la légitimité, l'orléanisme, conspirent au grand jour; surveille avec vigilance les insensés qui rêvent les royautés. Si, dans leur aveuglement, ils osent attaquer ta souveraineté, fais justice des rebelles ; espérons encore qu'ils renonceront à provoquer ta juste colère; mais, pour les maintenir, que ton œil soit ouvert, comme l'a dit le citoyen Lamennais.
Pour faire justice des Intrigants, des réactionnaires, des sangsues, disait Sobrier, dans une proclamation électorale également affichée sur les murailles de Paris, il faudra ressaisir vos armes et livrer de nouveaux combats. Cinq noms, surtout, sortiront de l'urne: Béranger, Lamartine, Lamennais, Ledru-Rollin, [.ouis Blanc.
On voit qu'il payait Lamartine de ses coquetteries.
Qu'on se représente les deux ou trois cents clubs de Paris en permanence, s'occupant jour et nuit de cette question brûlante : la composition de l'Assemblée constituante; les nombreux journaux politiques créés sous les noiT\s les plus bizarres, les plus sauvages, parfois môme les plus effrayants, s'évertuant à qui fera retentir le plus fort la grosse cloche électorale ; les
innombrables agents de la police de Caussidière, de Ledru-Rollin, leurs émissaires cachés et officiels s'agitant tous pour pétrir cette matière rebelle ; les mille et mille candidats se disputant les murailles de Paris pour les couvrir de leurs professions de foi républicaines, socialistes, démagogiques, philanthropiques et dithyrambiques, professions dont quelques-uns de ces candidats devaient plus tard être si embarrassés, et on pourra juger de l'agitation fiévreuse qui s'était emparée de notre société dans cette grande et décisive circonstance.
Louis Blanc, qui sentait bien que l'épreuve était décisive ; que, s'il était vaincu à Paris dans son propre foyer, c'en était fait de tous ses projets, redoublait d'eftbrts. Il lui fallait vingt-quatre ouvriers sur les trente-quatre membres dont se composait la députation de Paris, afin de consacrer, disait-il, la domination de la classe ouvrière au moins à Paris. Il faisait entendre que, si on obtenait la majorité dans la députation de Paris, cette majorité saurait bien entraîner le reste de l'assemblée. Il se rapprochait d'Emile Thomas, alors encore directeur des ateliers nationaux, et lui faisait, pour le décider à faire adopter par les ateliers nationaux la liste du Luxembourg, les oft'res les plus séduisantes. Vains efforts ! il ne pouvait pas plus triompher de l'inertie de ses adeptes que de l'ambition de ses rivaux.
Nous avons parmi nous 400,000 électeurs, disait la veille de l'élection à ses camarades un ouvrier de Paris, dans une de ces nombreuses affiches électorales ; il n'y a plus que deux jours pour se faire inscrire, et nous ne sommes pas encore 20,000 inscrits dans toutes les mairies du département de la Seine. Quoi ! vous combattez sur les barricades pour être libres, et vous ne savez pas vous servir de la liberté ! Quoi ! vous avez voulu être électeurs! et vous ne vous faites pas inscrire pour voter!... Qui donc défendra alors vos intérêts ?
Mais il n'aurait pas suffi d'amener tous les ouvriers à voter: il fallait encore leur faire adopter une môme liste, et c'était là le plus difficile. Dans d'autres temps, lorsqu'ils étaient les vaincus du jour, ils se discif)linaient ; mais, enivrés de leur victoire, leur orgueil se révoltait contre toute discipline; on avait tellement exalté cette classe que chacun s'y croyait digne d'être représentant, et puis chaque métier se disait le plus important et voulait avoir une part plus grande dans la répartition des candidats. On s'indignait même contre la liste proposée par Louis Blanc, on criait à la tyrannie.
D'un autre côté, les ateliers nationaux, obéissant aux inspirations de leur directeur, ne voulaient pas se laisser imposer la liste des délégués du Luxembourg. Le désordre et l'anarchie étaient dans les rangs de cette armée, d'avance vaincue.
Tandis qu'au contraire les autres classes, ralliées par le sentiment du danger commun, n'ayant aucunes prétentions rivales et personnelles à concilier et à combattre, plus habituées d'ailleurs, par les luttes politiques du régime précédent, à se concerter, à se discipliner, reconnaissant soit dans les hommes politiques déjà accrédités, soit dans leurs curés et leurs maires, des guides naturels, se disposaient à voter » comme un seul homme, et à assurer la victoire aux candidats du parti conservateur.
Ce parti, alors bien inspiré, bien conseillé, averti par une sorte d'habileté instinctive que certaines positions doivent être tournées et non emportées, avait compris qu'il devait choisir ses candidats, autant que possible, parmi les modérés du parti républicain, ou au plus près de ce parti, parmi les anciens libéraux. Ledru-Rollin avait vainement proclamé dans ses circulaires que c'était précisément là qu'étaient ses adversaires les plus dangereux ; il avait eu beau leur donner
une exclusion, pour ainsi dire, nominative et recommander à ses commissaires de combattre surtout les anciens opposants constitutionnels^ : les masses ne changent pas si facilement leurs jugements et leurs impressions sur les hommes; elles ne pouvaient se décider à repousser comme ennemis de leur république des hommes qu'elles avaient vus combattre toute leur vie pour la liberté, et elles se montraient d'autant plus empressées à les nommer qu'on mettait plus de violence à les repousser.
Enfin, le résultat pressenti par le parti démagogique se réalisa : la grande majorité des élus appartenait à l'opinion libérale et modérée. L'élection de Paris surtout était caractéristique : au lieu de vingt-quatre ouvriers, qui était le contingent espéré par Louis Blanc, il n'y en avait que trois : son acolyte Albert et deux autres, Corbon et Peupin ; il y en avait bien un quatrième, nommé Schmitt, mais c'était un conservateur qui avait faussement pris le titre d'ouvrier. Son élec= tion fut annulée pour cette supercherie. Quant à Louis Blanc, jusqu'à ce jour le dominateur de la révolution, celui qui commandait à ces ouvriers si nombreux, si puissants et si redoutés, qui en était tout à la fois le chef et l'apôtre, il n'arrivait qu'un des derniers, le vingt-sixième sur la liste. Le chiffre des votes obtenus par les socialistes les plus influents et les plus accrédités, tels que Raspail, Pierre Leroux, Eugène Sue, Cabet, Sobrier, qui n'obtenaient que d'infimes minorités (20 à 40,000 suff'rages), pouvait faire juger de la force réelle de cette secte qui faisait tant de bruit; ce n'était pas parce que^ mais quoique socialiste que Louis Blanc avait passé. Le mot d'ordre donné dans la masse des électeurs, môme conservateurs, avait, en
t. Voir le rapport de M. Ducos sur les fonds dépensés dans If département de l'Aisne,
lu MÉMOIRES D'ODILON BARROT.
eti'et, été de nommer le Gouvernement provisoire tout entier : c'était, disait-on, une convenance et dans le fait une grande habileté. Ledru-Rollin lui-même, la plus haute et la plus vraie personnification de la république démagogique, ne venait que le vingt-quatrième sur la liste, et le célèbre Lamennais, le dernier. Tous les honneurs de l'élection étaient pour les modérés du Gouvernement provisoire : ils passaient à d'immenses majorités ; mais c'est surtout sur Lamartine que se réunissaient tous les rayons de la faveur publique. Son nom figurait le premier sur la liste de Paris avec 259,800 suti'rages, c'est-à-dire la presque unanimité, près du double des votes donnés à M. Ledru-Rollin, et dix autres élections dans les départements venaient couronner son triomphe. Jamais homme n'avait été élevé plus haut par une nation. On oubliait ses fautes pour ne se souvenir que de son éloquence et de son courage contre les violences de la démagogie. Le soir de ce beau et grand jour pour lui, à son entrée à rOpéra, il fut accueilli par les acclamations unanimes de Vive Lamartine l 3L Elias Regnault nous rapporte, dans son Hidoire du gouvernement provisoire^ que, lorsque M. Marrast vint annoncer à Lamartine le résultat de l'élection, ce dernier, s'élan^ant de son canapé, se serait écrié : « Me voilà donc plus grand de la tête que César et Alexandre/... » Quoique l'auteur auquel nous empruntons cette citation soit un des familiers de M. de Lamartine, nous hésitons à croire à la vérité de ces paroles; elles seraient, dans tous les cas, l'élan d'une bien puérile, je dirais presque d'une bien sotte vanité. Un homme plus sérieux se serait plutôt senti écrasé qu'exalté par un tel triomphé, qui allait faire peser sur lui une si grande et si périlleuse responsabilité.
L'élection, celle de Paris surtout, était un grand événement pour la France. On doit reconnaître qu'elle
Ut exempte de violences et que, malgré les intrigues, les menaces des agents et des organes du parti démagogique, les suffrages furent partout donnés librement, et même avec un ordre et un calme qu'il était difficile d'espérer dans cette première épreuve si hasardeuse du suffrage le plus radicalement universel qui ait jamais été pratiqué dans le monde. M. Ledru-Rollin essaya bien d'envoyer des commissaires dans les diverses sections électorales de Paris, dans la vue d'influencer l'élection par leur présence ; mais le maire de Paris, M. Armand Marrast, prit sur lui de les congédier. Les opérations du dépouillement employèrent toute la journée du 28 et se prolongèrent dans la soirée; la multitude qui remplissait la place de Grève attendait avec la plus vive impatience la proclamation du résultat de l'élection.
La nuit était sombre, dit le Moniteur, et la population, qui attendait depuis le matin le résultat du scrutin, a poussé des cris d'un enthousiasme immense quand le maire, avec ceux qui le suivaient, ont monté sur l'estrade improvisée derrière la grille où s'arrêtaient les flots de la foule. Des torches nombreuses jetaient une lueur brillante, qui se reflétait sur les armes de la garde nationale et de la garde mobile et sur tous ces visages attentifs et joyeux ; des drapeaux flottaient au-dessus des magistrats municipaux, et ajoutaient à l'effet pittoresque et saisissant de cette grande scène populaire. On se ferait difficilement une idée de l'allégresse qui régnait dans le peuple, quand le dernier nom proclamé est venu annoncer le terme de cette opération, qui a tenu Paris tout entier en suspens pendant cinq jours, etc.
îj'immense intérêt que la population prenait aux résultats de cette élection se comprend facilement ; ils lui apprenaient au vrai quelles étaient respectivement les forces des partis. A travers le bruit de ces démagogues qui se multipliaient et s'agitaient, il avait n. iO
été très-difficile, jusque-là, déjuger de leur nombre. L'élection révélait combien ce nombre était peu considérable et comme perdu dans la masse du peuple ; elle apprenait que, même dans la classe ouvrière, le socialisme ne représentait qu'une infime minorité.
C'est à ce moment qu'on put se féliciter des heureux résultats de cette modération si habile, déployée par le parti conservateur, qui, mettant de côté ses ressentiments et ses prédilections, avait eu le bon esprit de faire ses choix de manière à éviter toute apparence de réaction monarchique. Ces choix étaient assez modérés pour rassurer la société ; ils étaient assez libéraux, assez républicains même, pour satisfaire les républicains sincères et honnêtes : c'est grâce à cette modération, que le résultat du scrutin fut accueilli avec allégresse par la masse de la population.
3Iais si la société entière se reprenait à l'espérance, le parti démagogique n'en était que plus excité à recourir à la violence et à répondre aux votes par des coups de fusil. Les discours prononcés dans les clubs, les adresses affichées sur les murailles, tout annoncerait ([ue ce parti était bien loin d'accepter le verdict que la nation venait de porter, et cela se comprend. Après avoir connu tous les enivrements de la victoire, aj)rès avoir respiré, pendant deux mois entiers, l'encens que la peur et la spéculation brûlent toujours en laveur de la force, aj)[)rendre tout à coup qu'on n'est (ju'une fail)le minorité, être obligé de céder la puissanc(^ à ces misérables bourgeois qu'on méprisait tant ; après avoir tenu dans sa main et à sa discrétion cette société qu'on couvait depuis si longtemps, voir cette riche proie vous échapper et, au lieu des rêves de richesse dont on s'était bercé, retomber dans la nécessité du travail quotidien ou dans la misère et les privations, c'était déjà bien dur ; mais recevoir ce coup du suffrage universel, de cette conquête tant
désirée, tant vantée, dans laquelle on s'attendait à trouver le remède à tous les maux, la source de toutes les jouissances, <î'était plus que la résignation des démagogues ne pouvait supporter.
Aussi, Louis Blanc, au Luxembourg, faisait-il le procès au suffrage universel lui-même.
On a proclamé le suffrage universel, disait-il aux ouvriers : est-il l'expression de la volonté du peuple? Oui, dans une société où toutes les conditions seraient égales; non, mille fois non, lorsque le maître peut dire à louvrier: Si tu ne votes pas comme je le désire, tu mourras, ta femme et tes enfants mourront : on appelle cela de la liberté ! Je jure que c'est l'esclavage!... (Applaudissements.)
Le suffrage universel n'était donc bon, selon Louis Blanc, qu'autant qu'il était précédé de la destruction de la société. Mais comment opérer cette destruction en écartant préalablement .le vote des citoyens, si ce n'est par la violence ? Il était impossible de proclamer avec plus de cynisme le désespoir, mais aussi la rage de l'impuissance.
Les clubs, un moment étonnés, reprirent bientôt leurs furieuses déclamations.
Vous avez besoin, disait insolemment le comité directeur de la Société des Droits de l'homme, dans une adresse aux habitants de Paris, placardée sur tous les murs ; vous avez besoin du pardon de ceux que vous avez trop longtemps sacrifiés. Si vous persistez à vous isoler pour défendre l'ancienne forme sociale, vous trouverez à l'avant-garde, au jour de la lutte, nos sections organisées, et ce ne sera plus de pardon que vos frères vous parleront, mais de justice !
On sait assez de quelle justice les signataires de cette adresse, parmi lesquels figure Blanqui, menaçaient la population de Paris, qui avait eu l'audace criminelle de prendre au sérieux le droit de suffrage, et d'en user âve<î une certaine indépendance.
A Rouen, les ouvriers ne s'en tinrent pas aux menaces.
Se voyant vaincus dans le scrutin électoral, ils coururent tout de suite aux barricades : les autorités administratives et municipales sorties, pour la plupart, de ce foyer de passions démagogiques,bien loin de réprimer cet appel à la force brutale, l'approuvaient tacitement; l'autorité militaire n'osait pas prendre sur elle la répression, ne sachant si elle ne serait pas désavouée à Paris : et cependant la garde nationale, sous la pression du danger commun, s'était spontanément réunie et attendait des ordres que nul n'osait donner, lorsque 31. Sénard, avocat célèbre du barreau de Rouen, qui avait été nommé procureur général près la Cour de Rouen, mais qui venait de se démettre de ces fonctions, libéral avancé, d'opinion même un peu teintée de socialisme, mais assez éclairé pour détester cette anarchie violente des minorités, court au Palais, reprend sa robe de magistrat, donne l'ordre à l'autorité militaire de commencer le feu. Nous ne pouvons qu'honorer un tel acte de courage civil, beaucoup trop rare dans notre France. Nous verrons ce même homme donner, comme président de l'Assemblée constituante, d'autres preuves de ce même courage, dans des circonstances plus critiques encore.
Sous cette vigoureuse impulsion, les barricades furent promptement enlevées, et un assez grand nombre d'ouvriers furent arrêtés. Un commissaire de M. Ledru- Rollin et quelques membres de l'autorité municipale, complices, au moins moralement, de Tinsurrection, furent également mis sous la main de la justice.
Le contre-coup de cet événement fut très-grand à Paris. Les conservateurs y virent un exemple et un encouragement ; les démagogues, un premier attentat contre l'inviolabilité et la toute-puissance reconnues jusqu'à ce jour de la populace : leur colère en redou-
bla de violence, ils eurent l'audace de dénoncer comme un crime, non pas l'insurrection, mais sa répression.
Dans une adresse au Gouvernement provisoire, émanée de la Société républicaine, se lisait cette phrase : « La contre-révolution vient de se baigner dans le sang du peuple ; nous demandons justice immédiate des assassins et le désarmement de la garde nationale de Rouen, l'arrestation et la mise en jugement des généraux et officiers de cette garde, des membres de la cour d'appel. »
Dans le club des Droits de l'homme, un membre proposa de partir immédiatement pour Rouen, afin de demander compte aux bourgeois du sang versé ; un autre, de mettre en accusation sept membres du Gouvernement provisoire ; un autre dit que c'était à l'Assemblée constituante qu'il faudrait s'en prendre, si elle ne faisaitpas justice des bourreaux. — Oui, oui, s'écrie l'assemblée : vengeance!
Dans une autre adresse délibérée, rédigée et signée dans le club des Antonins, la démagogie exhalait ainsi ses fureurs :
Qu'est-ce que ce procureur général laissant traîner dans la boue des magistrats municipaux, chasser le représentant de la république, mettant ses mandats à la discrétion des mains sanglantes d'un général? Que signifient ces magistrats siégeant sur les cadavres des vaincus au milieu d'une caste et de soldats gorgés de vin ? etc.
Cette insurrection de Rouen était-elle un fait isolé , ou bien se rattachait-elle à un complot général ayant pour but d'empêcher la réunion de l'Assemblée con stituante ? C'est là une question qui reste encore environnée de nuages.
Ce qui est certain, c'est que, dans ce même temps, se tenaient chez Ledru-Rollin des conférences où
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s'agitait la question de rajournement de l'Assemblée constituante et de sa dissolution partielle ou générale, et, ce qui est remarquable , c'est que les mêmes hommes, M3I. Portails, Landrin, Jules Favre, etc., qui avaient, lors du complot du 17 avril, agi le plus énergiquement sur Ledru-Rollin pour le détourner de se joindre à ceux qui voulaient mutiler le Gouvernement provisoire, agissaient cette fois dans un sens contraire et poussaient à un coup d'État révolutionnaire contre l'Assemblée. Ce revirement s'explique : le danger de réaction qui, au 17 avril, ne leur paraissait qu'éventuel, était devenu à leurs yeux, depuis l'élection, un danger actuel qu'il fallait à tout prix conjurer.
Ce qui parait avoir donné quelque consistance à cette opinion d'une action concertée entre les démagogues de Rouen et ceux de Paris, c'est que, quelques jours avant l'insurrection, un ordre était parti du ministère de rintérieur de délivrer aux ouvriers de Rouen 30,000 fusils sous le prétexte, qui a été reconnu faux, d'armer la garde bourgeoise de cette ville, laquelle n'en avait aucun besoin et n'avait fait aucune demande à ce sujet. Le fait de cet envoi d'armes au moment de l'insurrection est constant. Se reliait-il à cette insurrection? en était-il la préparation? Une instruction judiciaire avait été commencée à ce sujet devant la cour de Rouen. Le rapport du magistrat chargé de l'instruction est parmi les documents que nous produisons : on [y voit que la pensée de la magistrature était portée à admettre entre le fait de l'envoi des armes et celui de l'insurrection un lien de complicité.
Nous avons dû aussi faire porter notre enquête sur ce point ; mais nous n'avons rien trouvé de plus positif que cette double circonstance de l'envoi non justifié d'un si grand nombre de fusils et la concordance précise de cet envoi avec l'insurrection. Dans tous les cas, ces fusils n'arrivèrent pas à temps, l'insur-
rection ayant éclaté pendant qu'ils étaient en route. Ce qui nous ferait douter de l'existence d'un complot concerté entre Rouen et Paris,, c'est que, dans cette dernière ville, où il était si facile de provoquer une insurrection ou du moins une manifestation populaire, rien de pareil ne fut tenté pour appuyer le mouvement des ouvriers de Rouen. On voit même, au ton des discours et des adresses des clubs, que ceux-ci furent surpris par l'événement.
Mais, en admettant qu'il n'y ait pas eu concert dans l'action, il n'y en avait pas moins une solidarité qui porta les démagogues de Paris à revendiquer une éclatante réparation en faveur de leurs frères de Rouen.
« La contre-révolution vient de se baigner dans le sang du peuple, disait la Société républicaine de Rouen, dans une adresse au Gouvernement provisoire: justice immédiate des assassins! » Les pétitionnaires demandaient ensuite, avec menace, le désarmement de la garde bourgeoise de Rouen, l'arrestation et la mise en jugement des officiers et généraux qui avaient concouru à la répression, celles des membres de la Cour d'appel qui avaient signé le mandat de justice et évoqué l'affaire. La première signature apposée au bas de cette pétition est celle de Blanqui.
Ce qui est remarquable, c'est que cette demande, qui intervertissait si étrangement les rôles, et qui des criminels faisait des juges, fut appuyée au sein du Gouvernement provisoire par Ledru-Rollin, d'accord, en ee point, avec Blanqui '.
Le gouvernement ne se laissa pas entraîner jusqu'à une telle énormité ; mais, malgré le résultat des élections qui aurait dû l'encourager à prendre une attitude plus décidée et plus sévère contre les anarchistes,
1 . Voir la déposilion d'Arago dans la commission d'enquête. Le résultat de l'élection avait sans doute rapproché les deux démagogues.
fidèle à son système de ménagements pour eux , il fit insérer dans le Moniieur une note dans laquelle, au milieu de quelques expressions de regret et de blâme contre le désordre qui venait d'ensanglanter la ville de Rouen, se manifeste une certaine répugnance de la part de ce gouvernement à se prononcer contre les insurgés. Il y] annonce que, « d'accord avec le ministre de l'intérieur, il a envoyé un commissaire pour prendre connaissance des causes des événements, et qu'aussitôt qu'il connaîtra les faits, il agira avec l'impartialité et la fermeté qu'il puise dans son origine. »
C'est ainsi que la fureur des démagogues, un moment suspendue pendant les élections, était portée à son paroxysme depuis que la composition de l'Assemblée constituante et le réveil des classes moyennes de la société menaçaient ce qu'ils appelaient les fruits de leur victoire du 24 février.
Leur violence avait même atteint un degré tel, que Caussidière lui-même en fut ému, et qu'il secrutobligé de tancer ses amis et de leur recommander plus de calme et de modération dans une proclamation où il disait :
Des rumeurs sourdes circulent depuis quelques jours dans tous les rangs de la société ; des provocations, soit verbales, soit écrites, sont adressées à une partie de la population contre l'autre... Vos magistrats se refusent à croire à un pareil égarement; la lutte armée, quand s'ouvre l'arène de la discussion des idées, ne peut être que l'œuvre des traîtres à la république ou d'insensés voulant amener dans l'ordre matériel le désordre de leurs esprits.
Qu'étaient devenues ces illusions qui, au début de la révolution, le 25 février, faisaient dire au Gouvernement provisoire : « Encore deux jours et la paix publique sera complètement rétabbe?» Qu'était devenue cette foi aveugle dans le suffrage universel, cette panacée qui devait guérir tous les maux? Qu'était devenue
cette confiance dans l'apaisement général de toutes les passions que devait apporter avec elle l'Assemblée constituante? Les deux mois qui venaient de s'écouler, l'exercice du suffrage universel, la réunion de l'Assemblée constituante, tout cela n'avait fait qu'ajouter à l'exaspération des passions subversives. Le Gouvernement provisoire livrait à l'Assemblée constituante une société menacée de la banqueroute, assaillie par toutes les misères et, de plus, prête à subir les horreurs d'une guerre sociale. Nous avons traversé deux mois d'anarchie sans verser une goutte de sang, disait un des membres de ce gouvernement à la tribune. — Oui, lui répondait-on, vous avez suspendu le conflit^ mais vous raves rendu plus inévitable pour vos successeurs.