‹ Mémoires posthumesChapitre 12 sur 30 · Voir Topinionde M. Durieu. Moniteur, ^ge · texte numérisé non relu

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sion, le canon n'ayant été tiré que contre les pavés des quarante-sept barricades élevées subitement par les ouvriers, et non sur les masses insurgées. Il produisit le chiffre des victimes, déjà trop considérable, mais qu'on avait de beaucoup exagéré : onze hommes tués surplace, soixante-treize blessés. Il terminait en mettant au défi ses adversaires de contester la vérité d'une seule de ses assertions. La grande majorité de l'Assemblée l'appuya de ses applaudissements.

Après cet épisode, lAssemblée décida par assis et levé que le Gouvernement provisoire avait, bien mérité de la patrie. Trois ou quatre membres, parmi lesquels Barbes, se levèrent à la contre-épreuve, et elle renvoya à une commission la seconde partie de la proposition, celle relative à la délégation du pouvoir exécutif.

Dès le lendemain, un rapport bref mais très-substantiel proposait, par l'organe de M. Peupin, ouvrier, de décider que l'Assemblée choisirait elle-même des ministres pour chacune des branches du pouvoir exécutif, et de plus, un ministre sans portefeuille pour présider le conseil des ministres.

La discussion s'engagea immédiatement sur ce rapport ; elle fut orageuse et prolongée, et cependant la question était bien simple.

Indépendamment de la condition essentielle à tout pouvoir constituant, qui est d'être souverain et de n'admettre aucun partage dans sa souveraineté, dans une situation aussi menacée que la nôtre par les violences de l'extérieur, c'étaient l'unité et l'homogénéité dans le pouvoir, en même temps que la parfaite concordance de vues et de sentiments avec l'Assemblée, qu'on devait avant tout rechercher. Or la seule manière d'établir ce double accord des ministres entre eux et du ministère avec l'Assemblée, c'était de faire nommer par celle-ci un président du conseil, qui serait chargé de

choisir ses collègues; c'était de faire par raison ce que l'Assemblée devait faire quelques jours plus tard par nécessité et sous la pression des événements. Le système de la commission était celui qui se rapprochait le plus de cette combinaison, la seule raisonnable. Je me décidai donc à l'appuyer et à sortir pour cela de la réserve que je m'étais jusqu'alors imposée.

C'était la première fois que je remontais à la tribune depuis l'effort désespéré et infructueux que j'y avais fait le 24 février, pour tenter d'épargner à mon pays la terrible épreuve dans laquelle il se débattait en ce moment. Je fus écouté avec déférence et même avec une certaine faveur.

Je commençai par déclarer que j'étais heureux de pouvoir ramener le débat à une pure question de principes constitutionnels et de nécessité gouvernementale. J'établis que l'Assemblée, tant qu'elle procéderait à son œuvre constituante, ne pouvait déléguer aucune partie de sa souveraineté à un pouvoir indépendant d'elle ; que le moment n'était pas encore venu d'équilibrer des pouvoirs distincts et indépendants les uns des autres; que ce serait là l'œuvre de la Constitution; que, d'ailleurs, quelque fût le nom qu'on donnerait à ceux à qui l'Assemblée déléguerait tout ou partie du pouvoir exécutif, ces délégués interpellables, responsables, et par conséquent destituables par elle, ne seraient, dans la réalité, que ses ministres; qu'ils ne cesseraient pas de l'être par cela seul qu'on les admettrait à nommer d'autres agents pour administrer sous eux; qu'on aurait beau appeler ces agents des ministres, ils ne seraient à côté d'eux que de tristes et inutiles comparses ; que c'était créer dans le pouvoir exécutif un double enploi, un rouage inutile et un danger de plus, etc.

Mon discours avait fait quelque impression. M. de Lamartine crut devoir y répondre.

En écoutant M. Odilon Barrot, dit-il, dont la parole a tant d'autorité sur mon esprit dans ces matières ; en me rendant compte de l'hésitation que sa parole pouvait jeter dans l'esprit de tant de bons citoyens, cherchant la vérité comme nous, j'ai senti la nécessité de faire connaître mes propres impressions sur ce grave sujet. Il y a dans la matière, telle que l'a traitée l'honorable M. Odilon Barrot, deux questions, pour moi parfaitement distinctes ; une question un peu vide pour la grandeur du sujet, une question de mécanisme constitutionnel, et une autre question de politique grave quoique circonstancielle.

Il était impossible de dire plus crûment que la question des choses et des principes devait se subordonner à la question des personnes, et que tout devait céder au grand intérêt de conserver M. Ledru-Rollin au pouvoir : car c'était là qu'aboutit tout l'effort de la discussion de 31. de Lamartine.

Eh quoi ! s'écrie-t-il, nous avons traversé deux mois et demi les situations les plus critiques où jamais des hommes politiques se soient rencontrés. iNous avons été portés ensemble par l'acclamation du peuple, le 24 février, à l'Hôtel de ville. Le peuple, avec un instinct admirable, n'a pas choisi un seul homme pour lui confier ses destinées ; il a choisi dans tous les partis ; il a dit à ces partis : Ralliez-vous, unissez -vous, oubliez vos dissidences; consacrez-vous comme une seule âme, un seul corps, au salut public. C'est là un océan capable d'immerger tous les dissentiments qui sont entre vous. C'est là ce qu'a fait le peuple ; faites comme lui.

Certes, l'exemple du Gouvernement provisoire était bien mal choisi. Le souvenir des déchirements qui avaient désolé ce malheureux gouvernement pendant sa courte existence était bien peu propre à faire naître le désir de reproduire sous l'Assemblée constituante une situation pareille. Le bonheur d'être délivré de ce gouvernement à plusieurs têtes et de ses tristes dissensions intestines était pour beaucoup dans l'impa-

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tiejice avec laquelle la France avait appelé et salué Favénement de cette assemblée. Son ressentiment fut donc vif et profond, lorsque, se croyant enfin arrivée au port, elle se vit, par le fait de M. de Lamartine, rejetée dans les mêmes orages qu'elle venait de traverser. L'expiation ne tarda pas à suivre la faute.

Vainement MM. de Lamartine et Ledru-Rollin vinrent-ils affirmer, avec plus d'assurance que de vérité, qu'ils n'avaient jamais été divisés sérieusement, quiîs avaient toujours vécu en frères , quil 'n'y avait eu entre eux que desimpies nuances qui constituaient la variété dans Vunité^ les faits étaient trop récents et trop éclatants pour être oubliés. La proposition Dornès , malgré toute la violence faite, au nom des circonstances et des ménagements dus aux personnes^ sur la raison de l'Assemblée, ne passa qu'à 411 votants contre 385, après trois épreuves déclarées douteuses.

Dans le scrutin de nomination des cinq commissaires, MM. Arago, Garnier-Pagès et Marie tenaient la tête de la liste avec de fortes majorités, tandis que MM. de Lamartine et Ledru-Rollin ne venaient que les derniers, et comme par concession, avec des chiffres de beaucoup inférieurs. (M. Arago avait 725, M. de Lamartine 641 et M. Ledru-Rollin 458 voix.)

Mais cette première faute du parti républicain devait avoir une bien autre portée que celle d'humilier et de dépopulariser un homme : elle eut ce résultat de constituer une espèce de Directoire dépourvu d'unité et d'indépendance, par conséquent sans force, tant vis-à-vis de la démagogie que de l'Assemblée. D'un autre côté, c'était un désir de conciliation qui avait servi de prétexte à cette violation des règles les plus élémentaires en fait de gouvernement, et cette conciliation était bien loin d'être réalisée. En effet, sur onze membres du Gouvernement provisoire, on en écartait six. M. Dupont (de l'Eure) s'éloignait volontairement;

mais les autres ressentaient vivement l'ostracisme dont on les frappait.

M. Louis Blanc commença par donner avec éclat à la tribune sa démission de président de la commission du Luxembourg; puis, le lendemain, il tenta de faire revivre cette mission, sous le titre de ministère du travail. Il fit à ce sujet un long discours où se reproduisaient, un peu adoucies et voilées, toutes les doctrines socialistes du Luxembourg, auxquelles on trouva piquant d'opposer le simple bon sens d'un ouvrier. M. Peupin répondit, avec beaucoup d'esprit et de raison, que le véritable ministère du travail, c'était le ministère des travaux publics, et qu'au surplus la commission du Luxembourg n'avait rien fait pour le bien des ouvriers. Il fut applaudi par l'Assemblée, qui, à la presque unanimité, rejeta le projet de M. Louis Blanc ; et, pour ne pas laisser dire qu'elle était indifférente à la condition des classes ouvrières, sur la proposition de quinze représentants conservateurs, elle nomma une commission d'enquête, chargée de constater la situation et de rechercher les moyens de soulager la condition des travailleurs industriels et agricoles.

L'élément socialiste, vaincu à d'énormes majorités dans l'Assemblée et ne pouvant plus conserver aucune illusion de ce côté, se retourna vers les clubs et les sociétés secrètes, et s'y ménagea une revanche.

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