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LE 15 MAI

L'événement que nous allons raconter est un des plus extraordinaires, mais aussi des plus tristement caractéristiques de l'état dans lequel les révolutions successives ont conduit notre société, état où tout est

si précaire et si exposé aux hasards de l'imprévu. Jamais aussi la faiblesse du pouvoir n'avait offert un plus étrange contraste avec la force résistante de la société ; jamais la démagogie ne s'était montrée plus impuissante à fonder à elle seule un gouvernement même d'un jour; jamais une victoire plus facile de l'anarchie n'avait été suivie d'un avortement plus complet et plus subit ; jamais insurrection populaire n'avait présenté au même degré les caractères d'un drame des boulevards ou d'une farce de tréteaux, et ne fut cependant plus près de dégénérer en une sanglante tragédie ; jamais enfin la violence sans but, l'imprévoyance du lendemain, le tout combiné avec un certain esprit de conspiration et même une sorte de machiavélisme, ne fit mieux ressortir les traits distinctifs de notre démagogie française, si facile à se soulever, si prête aux coups de mains, si habile à démolir, mais si incapable de concevoir par elle-même quelque chose de raisonnable et de pratique et de le vouloir avec suite.

Nous l'avons vu, l'Assemblée constituante était condamnée dans les clubs avant même d'être née. Ses premiers actes n'avaient pas été de nature à la racheter de cette condamnation: il ne restait plus qu'à exécuter la sentence.

Le maintien de Ledru-Rollin au pouvoir, cette concession faite aux partis extrêmes, bien loin de les désarmer, n'avait fait que redoubler leur confiance. Ils croyaient avoir en lui un complice sur lequel ils pouvaient compter au jour de l'action ; ils savaient en outre, quoiqu'ils n'eussent pas prévu jusqu'à quel point la résistance serait faible, qu'ils ne rencontreraient ni dans le général de la garde nationale Courtais, ni dans le préfet de police Caussidière, ni dans le ministre de la guerre Charras, ni dans le directeur général des postes Etienne Arago , des adversaires

bien sérieux ni bien redoutables. Ils n'ignoraient pas non plus que cette garnison de Paris, dont M. de Lamartine avait fait si grand bruit dans son rapport, n'était, comme il l'avait dit, tout au plus qu'une décorattion. Les facilités étaient donc grandes ; il ne man- (|uait plus qu'une occasion, qui ne devait pas tarder à se présenter.

Kn attendant cette occasion, la démagogie préparait ses armes. Une nouvelle activité se remarquait dans ses différents centres d'action, chez Sobrier, rue de Rivoli, comme au Palais-Royal : on transportait des armes, de la poudre ; on fabriquait des cartouches ; on façonnait des blouses, des cocardes, des drapeaux ; on rédigeait des proclamations , on préparait des décrets révolutionnaires. Des conciliabules se tenaient à la barrière de l'Étoile entre les chefs, pour fixer le jour de l'attaque.

Le Gouvernement et l'Assemblée étaient avertis, le premier par ses agents, la seconde par la rumeur publique ; l'un et l'autre se préparaient à repousser l'agression. Le Gouvernement se hâtait de nommer son ministère, dont la composition était notifiée à l'Assemblée dans la séance du jeudi 11 mai.

C'étaient MM, Crémieux, à la justice; Rastide, aux affaires étrangères, avec Jules Favre pour sous-secrétaire d'État ; la guerre , destinée au général Cavaignac encore absent, était confiée par intérim au colonel Charras ; la marine, à l'amiral Casy ; l'intérieur, au citoyen Recurt, avec M. Carteret pour soussecrétaire d'État ; Carnot gardait l'instruction publique ; le citoyen Trélat avait les travaux publics ; Flocon, l'agriculture et le commerce ; Bethmont, les cultes ; Duclerc, ami de Garnier-Pagès, les finances ; Marrast restait maire de Paris; Caussidière, préfet de police, et Courtais, général de la garde nationale.

Comme on le voit, c'était toujours le personnel du Gouvernement pro\isoire, moins pourtant Albert et Louis Blanc, lesquels se trouvaient bien et définitivement exclus du Gouvernement.

Quanta l'Assemblée, elle se pressait de faire son règlement ; elle en détachait, pour les voter d'urgence, les dispositions qui armaient le président du droit de requérir directement la force publique ; elle choisissait , en dépit des résistances de Caussidière , un commissaire de police spécialement affecté à sa sûreté et ne devant recevoir des ordres que de son bureau. De plus, informée que les clubs se proposaient, à l'imitation de ce qui se passait en 1793, sous le prétexte de lui apporter une pétition, de défder devant elle et de lui imposer leurs volontés, elle interdisait expressément tout apport de pétition à sa barre ; elle signifiait avec hauteur aux membres de la Commission, qui affichaient la prétention de se faire représenter dans les séances par leurs ministres, qu'ils eussent à y être présents de leur personne et à ne s'absenter qu'avec son autorisation. Enfin, pour suppléer à l'insuffisance de son gouvernement, elle s'organisait en comités permanents. Déjà et dans chacune de ces mesures éclatait un sentiment de défiance contre le pouvoir si récemment constitué : l'Assemblée semblait se repentir de ce qu'elle venait de faire.

Le samedi iS avait d'abord été fixé pour l'attaque. Une pétition en faveur de la Pologne devait être portée et fut en effet portée à l'Assemblée. Mais, ayant appris que la discussion sur la Pologne avait été renvoyée au lundi, les meneurs, qui n'étaient d'ailleurs pas encore entièrement préparés, ajournèrent au lundi l'attaque sérieuse. L'attroupement, qui s'était avancé jusqu'à la place de la Concorde, s'arrêta et consentit à remettre sa pétition dans les mains de

M. Vavin, un des députés de Paris, homme de bien, au cœur chaud, qui s'était passionné pour la cause de la Pologne, et en était le défenseur en quelque sorte consacré.

Le lundi 15 mai, M. Wolowski, auteur des interpellations en faveur de la Pologne, était à la tribune. Fils de réfugié polonais, il exposait avec une chaleur toute patriotique les malheurs de sa patrie d'origine et les droits qu'elle avait à la protection de la France, lorsque nous entendîmes le bruit encore lointain mais très-distinct d'une foule qui s'approchait : c'était la masse des clubs et des sociétés secrètes, qui, parties de la place de la Bastille, où elles s'étaient donné rendez-vous dès le matin, défilaient le long des boulevards, et, se grossissant en chemin de tous les contingents de l'émeute, fondait comme une avalanche sur le palais Bourbon.

Prévenu depuis plusieurs jours de cette agression, le Gouvernement avait la veille tenu conseil au palais du Luxembourg ; il y avait mandé le préfet de police, qui, sous le prétexte d'un accident de cheval, s'était excusé de n'y pas paraître. Mais ce fonctionnaire assurait d'ailleurs par écrit au Gouvernement que la manifestation populaire que l'on paraissait redouter navait rien de dangereux; quil en répondait^ et quau surplus il la ferait surveiller par ses agents. Malgré ces assurances, la Commission executive crut devoir concentrer toutes les forces actives, tant de l'armée que de la garde nationale, dans les mains d'un seul chef: c'était là une très-sage mesure assurément; mais elle confia ce commandement au général Courtais, qu'elle devait bien connaître : ce qui était, de sa part, une haute imprudence.

F]n effet, les ordres que ce général donna pour le lendemain furent si tardifs et si mal exécutés, que les détachements de gardes nationales qui devaient en-

tourer et protéger l'Assemblée n'étaient pas encore réunis, lorsque l'émeute frappait déjà aux portes du palais Bourbon. Il ne monta à cheval pour visiter les postes qu'à onze heures : or le rassemblement était en mouvement depuis 10 heures et demie. Il allégua pour sa défense qu'on lui avait dit que les insurgés ne s'ébranleraient qu'à une heure. C'était bien mal aux insurgés, il faut en convenir, d'avoir ainsi trompé le général en avançant l'heure du rendez-vous. Quatre bataillons de garde mobile avaient été réunis, par les soins et sur les ordres des questeurs de l'Assemblée, sur le pont de la Concorde, et devaient l'occuper en masse ; ce qui eût plus que suffi pour arrêter les envahisseurs, si le général n'eût pris sur lui de changer leur consigne et de leur ordonner de se ranger en haie le long des parapets, et de mettre leur baïonnette dans le fourreau, comme pour faire honneur à l'émeute et l'inviter à entrer. Ce n'est pas tout : la grille était fermée, et, tout faible qu'il était, cet obstacle eût peut-être suffi à arrêter les premiers assaillants, qui parlementeraient et demanderaient à être admis seulement par députation, lorsque le général Courtais ordonna d'ouvrir la grille ; et alors le flot populaire se précipita et inonda en un instant le péristyle et les couloirs de l'Assemblée.

A ce moment, un des questeurs, M. Degousée, se précipite à la tribune et s'écrie : La salle est envahie! Contrairement aux ordres donnés par les questeurs^ le commandant en chef de la garde nationale a exigé que la garde mobile remît la baïonnette dans le fourreau. A peine il avait prononcé ces paroles, qu'une foule d'hommes en blouse pénètrent dans les tribunes, agitant des drapeaux et criant: Vive la Pologne! \]nQ anxiété très-vive se manifeste parmi les spectateurs; les dames jettent des cris d'effroi. Bientôt après, ces hommes se laissent glisser le long des colonnes qui soutiennent les tri-

bunes et se trouvent ainsi en pleine séance, au milieu de nous; une autre partie des envahisseurs se présentent par les portes de la grande salle des pas perdus qu'on leur ouvre, ils viennent se joindre à leurs camarades. D'autres, plus nombreux encore, ont tourné le palais ; ils en escaladent les grilles et remplissent en un instant les cours. Là, ils sont harangués par trois représentants, Barbes, Albert et Louis Blanc, qui, du haut d'une fenêtre, s'enveloppant dans les plis d'un drapeau tricolore, exaltent en termes pompeux la grandeur du peuple, son droit à se faire entendre de ses représentants^ etc. Ainsi encouragée, la foule en délire se précipite par l'escalier qui surmonte cette tribune improvisée, et remplit en un clin d'œil la salle qui précède celle de nos séances. M. de Lamartine essaye de se faire entendre ; il parle en vain du respect dû à la représentation nationale : il est accueilli par des murmures : « Encore des phrases! toujours des phrases! nous en avons assez comme cela de ta lyre!... Ce ne sont plus des phrases, ce sont des actes que nous demandons! lui crient les hommes du peuple. Les temps étaient bien changés ! Quelques amis l'emportent évanoui à la présidence. Louis Blanc, au contraire, est le triomphateur de la journée; monté sur une chaise, il harangue de nouveau la foule qui se presse autour de lui. Cette journée n'est pas, s'écrie-t-il, de celles qui ébranlent, mais de celles qui renversent ! Bdins la salle de l'Assemblée, le tumulte et la confusion sont indescriptibles ; la tribune est escaladée par des hommes qui se la disputent. Barbes y monte et parvient à se faire écouter : « Citoyens, dit-il, vous êtes venus exercer votre droit de pétition ; ce droit, vous avez bien fait de l'exercer : désormais il ne vous sera plus contesté. (Bruyants applaudissements.) — Maintenant l'Assemblée va délibérer. « Cela voulait dire : maintenant que vous avez fait acte de force, retirez-

VOUS. Mais, comme à l'Hôtel de ville, le 48 mars, et peut-être les mêmes hommes s'écrient : Nonl nous attendons la réponse, et dépêckeZ'-vousf... Blanqui succède à Barbes; il formule au nom du peuple trois demandes : la guerre immédiate pour sauver la Pologne!... justice contre ceux qui ont fait tirer sur les ouvriers à lîouen ; du travail et du pain pour les masses qui meurent de faim. — M. Ledru-Rollin parait, se porte garant que la Pologne sera sauvée. « Voms avez demandé, dit-il, que le rappel ne fût pas battu : il ne le sera pas. — Vous l'avez fait battre le 16 mars, lui crient les factieux ; vous vous en êtes vanté : vous nous avez trahis! » — Ledru- Rollin affecte de ne pas entendre l'interruption ; il continue : « Avec cet admirable bon sens qui distingue le peuple de Paris et qui comprend si bien la justice et les convenances, vous concevez qu'il est impossible à une assemblée de délibérer dans la situation que vous lui faites, sous peine de se suicider. — Elle a bien délibéré le 24 février! )) lui répliquent ces mêmes hommes dans leur inexorable logique. Et Ledru-Rollin descend de la tribune, confus et découragé : il venait d'éprouver à son tour ce qu'a de capricieux et d'éphémère la faveur du peuple. Cependant le flot des envahisseurs grossissait toujours; un groupe de forcenés portant une bannière entourée d'un crêpe noir parait ; des cris sinistres sont proférés.

Pendant ces mortelles heures d'angoisse, l'Assemblée gardait une attitude calme et imposante. Sauf deux représentants, qui durent se retirer sur les instances de leurs amis, M. Senard ^ et M. Taschereau,

1, M. Senard fut en effet averti par M. Flocon du danger qui le menaçait, et invité à se retirer. 11 refusa de le faire, et il ne quitta la salle qu'avec ses collègues pour aller à la présidence, oii il signa, d'accord avec M. Corbon, vice-président comme lui, les réquisitions en vertu desquelles la garde nationale et la garde mobile firent évacuer U Balle des séances.

plus personnellement désignés aux vengeances populaires, l'un pour sa noble et courageuse conduite à Rouen, l'autre pour ses révélations sur les rapports secrets de la police avec les conspirateurs, tous les autres membres de l'Assemblée restèrent impassibles sur leurs bancs. Barbes parvint, au milieu du tumulte et de la confusion, à monter à la tribune : soit que l'ivresse de la foule l'eût gagné, soit qu'il ne voulût pas le céder en zèle démagogique à Blanqui, son rival et son ennemi personnel; lui qui, quelques instants auparavant, suppliait la foule de se retirer, s'écrie tout à coup :

Il faut que V Assemblée vote immédiatement et séance tenante Je départ d'une armée pour la Pologne, un impôt d'un milliard sur les riches. (Plusieurs inembres des clubs: non ! non! Barbés,

CE n'est pas cela : tu te trompes ! DEUX HEURES DE PILLAGE ! ...)

Il faut qu'elle défende de battre le rappel, qu'elle fasse sortir les troupes de Paris ; sinon, les représentants seront déclarés traîtres à la patrie ! ! ! (Tonnerre d'applaudissements.) (Extrait du Moniteur.)

A ce moment, il se fait dans la foule un mouvement qui semble annoncer un plan concerté. Nous voyons un grand nombre d'hommes à figure sinistre et qui se distinguaient des autres émeutiers par une sorte d'uniforme (ils portaient tous une blouse blanche neuve, sous laquelle s'apercevaient des armes) quitter le milieu de l'enceinte, se ranger en cercle derrière nos bancs, comme pour nous enfermer et nous dominer, crier : Aux voix le décret de Barbes!... Le moment était solennel; les représentants restaient silencieux et paraissaient résignés à tout plutôt que de céder à cette violence : qu'allait-il arriver? Barbes déclarait traîtres à la patrie ceux qui refuseraient de voter son décret. Les hommes qui nous entouraient étaient-ils là pour exécuter sa sentence? quelque drame horrible allait-

il se passer? Heureusement, en ce moment un nouveau débordement de peuple se précipite dans l'enceinte et remplit la salle d'une telle confusion, d'un tel tumulte, d'un tel encombrement, qu'il devient matériellement impossible de rien mettre aux voix et de simuler même une apparence de vote.

Il était trois heures et demie. Aucun secours du dehors ne s'annonçait; le président de l'Assemblée, entouré, pressé par les factieux, dont l'un se tenait derrière lui le sabre en main, faisait de vains efforts pour se faire entendre. La tribune, escaladée de tous côtés, ne retentissait plus que de vociférations confuses; l'atmosphère s'était chargée de miasmes étouffants : quelques-uns des chefs des clubs, Huber lui-même, tombèrent en défaillance. Rien ne manquait à cette hideuse orgie démagogique que le sang versé, et il pouvait l'être d'un moment à l'autre, lorsque tout à coup le rappel se fait entendre dans le lointain : des cris de rage partent de la foule. Barbes s'élance à la tribune :

Qui a donné l'ordre de battre le rappel ? s'écrie-t-il avec l'accent de la fureur; que celui qui l'a donné soit déclaré traître à la patrie et mis hors la loi ! Ces paroles sont suivies d'une immense acclamation : On nous trahit, on veut nous tuer ici ! A bas les traîtres!!! Des menaces de mort se font entendre contre le président. — Qu'on donne l'ordre de ne plus battre le rappel ! s'écrient mille voix frénétiques ; trois ou quatre factieux sont prêts à se porter aux dernières extrémités, leurs regards sont menaçants, leurs mains placées sur des armes apparentes, ils sont prêts à agir avec violence. Le président consulte le vice-président Corbon^ qui était venu courageusement se placer à côté de lui : ils reconnaissent qu'il faut empêcher l'effusion du sang. Le questeur Degousée dit à voix basse au citoyen Bûchez : « Gagnez un quart d'heure, cela nous suffit. » — Le président cède ; et sur des feuilles volantes, dont s'emparent aussitôt les assistants, il écrit ces mots : Ne faites pas battre le rappel. (Extrait du Moniteur.)

194 MÉMOIRES D'ODILO?^ BÂRROT.

Pendant ces incidents, l'entassement de la foule s'accroît toujours dans les tribunes, qui paraissent fléchir sous le poids. Alors un cri de terreur se fait entendre : Les tribunes s'écroulent!... Elles s'inclinent en effet visiblement ; plusieurs milliers de personnes allaient être précipitées, et ce danger fait un moment diversion aux passions qui s'agitent dans l'enceinte. Mais bientôt le tumulte recommence avec une nouvelle violence.

Le citoyen Huber, qui est revenu de son évanouissement, s'élance à la tribune. Avant de parler, il se retourne vers le président et l'insulte du geste et du regard. Citoyens, écoutez. On ne veut pas prendre de décision. Eh bien! moi, je déclare au nom du peuple, au nom du peiq^le trompé par ses représentants, je déclare que l'Assemblée nationale est dissoute!

— (Non ! non ! — Oui ! oui ! — Exclamations en sens divers.)

— La confusion est épouvantable : c'est un brouhaha, un pêlemêle de cris, de vociférations, de menaces de toute nature. Le président est sommé de livrer la sonnette ; il refuse. Plusieurs hommes se pressent autour de lui; l'anxiété de tous est horrible : un crime, un horrible attentat va peutêtre s'accomplir... Une feuille de papier au bout d'une pique est portée à la tribune. Le citoyen Huber l'arrache, et, d'une voix qui, à ce moment de calme menaçant, perce à travers la foule, il s'écrie : Encore une fois, l'Assemblée est dissoute !... Une masse de factieux escalade alors le bureau de l'Assemblée, se précipite sur le président, le renverse de son fauteuil, où s'installe ce capitaine d'artillerie qui, depuis le commencement du tumulte, se tenait derrière lui le sabre à la main. Après cette dernière violence, le président, auquel dix ou quinze factieux barraient le passage, le menaçant de mort , se retire entouré de plusieurs citoyens qui protègent sa retraite. (Extrait du Moniteur.)

Il était cinq heures, et l'agonie de cette malheureuse Assemblée durait depuis quatre heures. L'air n'était plus respirable : on étouff"ait. Un grand nombre de représentants se retirent , et , par une étrange contradiction, ceux-là mêmes qui venaient d'acclamer

la dissolution de l'Assemblée s'écrient, de Flotte entre autres : Ne laissez pas sortir les représentants qui fuient le combat! — Un autre factieux propose le décret suivant :

Le peuple est souverain.

Attendu que plusieurs membres de la représentation du peuple ont quitté leurs fauteuils; qu'ils ont manqué à leurs devoirs en déclinant la souveraineté populaire :

Le peuple souverain les déclare traîtres à la patrie; il décide qu'ils seront mis immédiatement en état d'arrestation et jugés comme tels.

Ceux qui étaient dans ie secret s'occupaient pendant ce temps à donner un dénoûment à cette victoire de la démagogie ; des cris de Vive Barbes ! se font entendre. La foule s'empare de lui, le porte en triomphe. D'autres, et parmi eux se distingue un sieur Quentin, qui, d'une position assez élevée (il avait été receveur général dans le département de la Lozère) était tombé dans les bas -fonds de la démagogie, s'écrient: « C'est Blanqui, c es tB langui qu'il nous faut!.. » Comme au 24 février, des noms sont proclamés au milieu du tumulte, des listes sont dressées : les noms de Barbes, Louis Blanc, Ledru-Rollin, Blanqui, Huber, Raspail, Caussidière, Etienne Arago, Albert, Lagrange, figurent sur les unes; sur d'autres , C^ôeif, Pierre Leroux, Considérant ^ sont désignés. Ces derniers noms provoquent cette observation d'un des assistants: « Mes amis, ne nommez pas tant de socialistes: cela ferait tort à notre cause. » (Extrait du Moniteur.) — On cherche Ledru-Rollin : il s'était retiré dans un bureau; on le découvre, on le presse : il résiste et menace de se brûler la cervelle, si on persiste à lui faire violence.

Pendant ce temps, la garde nationale approchait. Les envahisseurs s'écrient: «Nous sommes cernés : aux

armes!.,, à V Hôtel de ville!...'» Cette fois, Barbes et non Lamartine! en tête, chacun son tour, et Barbes, suivi de cette foule, sort et s'achemine vers l'Hôtel de ville, dont le commandant lui ouvre les grilles sans aucune résistance; il s'installe dans un bureau.

Sobrier, de son côté, s'était porté au ministère de l'intérieur, où, d'après les papiers saisis à son domicile, il était convenu qu'il s'installerait. Il s'empare du sceau, mais il est bientôt saisi et déposé à la caserne du quai d'Orsay.

Quentin , le partisan de Blanqui , se porte au Luxembourg , pour en prendre possession ; il y est arrêté , de la main même d'Arago, le président de la Commission executive.

Louis Blanc , séparé de la foule et fuyant la garde nationale , qui ne lui laisse plus d'issue que du côté de la présidence , se trouve porté sur la place des Invalides ; là , il monte dans un cabriolet pour aller rejoindre Barbes à l'Hôtel de ville.

Que faisaient pendant tout ce temps la Commission executive et la force publique ? La Commission s'était retranchée au Luxembourg, où elle s'était entourée des légions du quartier ; elle invitait l'Assemblée nationale par un message à venir l'yjoindre : proposition repoussée avec indignation par les représentants. Le colonel Charras , ministre de la guerre par intérim , qu'on pressait de faire arriver au secours de l'Assemblée les troupes qui étaientcasernées à l'École militaire, avait quitté la séance pour aller prendre, disait-il, les ordres (le la Commision du Luxembourg , ayant soin de dire aux gardes nationaux qu'il rencontrait sur son chemin que le rappel ne devait pas être battu, et qu'il fallait s'abstenir de toute démonstration hostile contre le peuple. Etienne Arago, le directeur général des postes, était avec lui ; et nous ne croirions pas calomnier ces deux hauts fonctionnaires de la République en disaat

qu'entre le désir qu'ils avaient de voir triompher l'opinion républicaine radicale , à laquelle ils appartenaient , et le sentiment du devoir que leur imposaient leurs fonctions, ils éprouvèrent, ce jour-là, au moins une très-grande hésitation. Le général Tambour, qui commandait la i" division militaire, s'était laissé entraîner par les factieux dans une des tribunes, d'où il assistait comme amateur à ces violences , que son devoir était de réprimer. Le préfet de police Caussidière, lui, s'était cantonné dans sa préfecture comme dans une citadelle, résolu à s'y maintenir envers et contre tous et à y attendre les événements. Il avait donné l'ordre aux forts de la Halle de venir y renforcer les gardes républicains, Lyonnais, Montagnards, qui en faisaient la garnison, et leur avait prescrit de tirer sur tous ceux qui voudraient en forcer l'entrée, fût-ce même la garde nationale. Il avait trop l'expérience des tumultes populaires et des révolutions pour se soumettre tf'op tôt : aussi, lorsque ses satellites, apprenant que son nom était compris parmi ceux qui composaient le Comité de salut public, poussèrent des vivat en son honneur et firent battre aux champs en signe de triomphe, cherchait-il à calmer leur joie prématurée: Doucement, mes am^s .Heur disait il dans son langage : bientôt on vous f... des coups de fusil, raide comme balle. Croyez-mot , ne vous pressez pas.

Cependant la garde nationale arrivait enfin aux rendez-vous qui lui avaient été assignés. Les détachements désignés pour entourer et protéger l'Assemblée étaient massés, les uns sur les quais , les autres sur la place de Bourgogne; et leurs officiers demandaient aux représentants qui sortaient du Palais-Bourbon : Qu'y a-t-il ? que se passe t-il ? Nous ne savons rien , nous n'avons pas repw d'ordre... Ils paraissaient ignorer cette f-cène de violence populaire qui venait de se passer à côté d'eux, presque sous leurs yeux, et qui s'était prolongée

pendant plus de quatre heures. Apprenant de notre bouche le véritable état des choses, quelques chefs prennent l'initiative du mouvement: le colonel Clary, à la tête d'un bataillon de la garde mobile , entraîne ses hommes , qui pénètrent dans la salle tambour battant et la baïonnette au bout du fusil. Les insurgés retardataires qui s'y trouvent encore fuient de toutes parts; en un instant la salle des séances est balayée, et les représentants reprennent leurs sièges. M. Duclerc, qui est rentré avec la force armée , moyite au fauteuil du président et déclare^ au nom du peuple français, (( qu'une minorité infime et infâme ne déshonorera pas, que l'Assemblée reprend sa séance, » etc. Dans ce moment, le général Courtais entre dans la salle ; il est accueilli par les cris énergiques : A bas Courtais! il nous a trahis!. . . On a beaucoup de peine à le protéger contre l'exaspération des gardes nationaux ; conduit dans la bibliothèque de l'Assemblée, il y est gardé à vue. M. Dupont (de l'Eure) seul va l'y visiter et le consoler. Clément Thomas est proclamé général de la garde nationale à sa place. M. de Lamartine paraît à son tour et monte à la tribune : il est ému ; son discours se ressent du trouble de son esprit. Mais enfin il se rassure aux cris que poussent les gardes nationaux de : Vive LamayHine ! . . .

« Dans un moment pareil, s'écrie-t-il, le Gouvernement n'est plus dans un conseil; le Gouvernement est à votre tête: citoyens, gardes nationaux, il est à votre tête, dans la rue, sur le champ même du combat. » Les gardes nationaux répondent par le cri : A l'Hôtel de ville! camarades, à l'Hôtel de Ville!.... Les tambours battent la marche : Lamartine, Ledru-Rollin , suivis d'une troupe nombreuse, quittent la salle et se rendent à l'Hôtel de ville.

Marrast les y avait précédés depuis longtemps ; il s'y trouvait lorsque Barbes s'y était rendu, et, chose

étrange, qui ne se rencontre que dans une révolution, dans le même local, au même moment, l'un jetait au peuple réuni sur la place de Grève ses proclamations et ses listes de gouvernement, l'autre prenait ses dispositions pour faire bonne justice des insurgés. Mais cela ne dura qu'un instant : la garde nationale et la garde mobile ne tardèrent pas à occuper en force la place de Grève. Le colonel, M. de Goyon, avait fait monter à cheval son régiment de dragons ; il attendait depuis le matin dans sa caserne du quai d'Orsay des ordres qui ne venaient pas. Averti par M. de Rémusat de ce qui se passait, il avait dirigé sa troupe sur l'Hôtel de ville. En s'y rendant, il avait eu à faire face sur le quai à une troupe de Montagnards de la préfecture de police, qui prenaient aussi la même direction, mais dansune toutautreintention. Après avoir dispersé cette troupe, le régiment s'était rangé autour de la place et en gardait toutes les issues. Alors un bataillon de garde nationale et de garde mobile avait pénétré dans l'Hôtel de ville, où Barbes et ses complices avaient été arrêtés autour de la table même sur laquelle ils rédigeaient leurs décrets.

Ces faits s'étaient accomplis avec une telle rapidité, que MM. de Lamartine et Ledru-Rollin n'arrivèrent à l'Hôtel de ville que pour en entendre le récit de la bouche de M. Marrast. LouisBlânc lui-même, qui, après s'être arrêté un instant en route chez un ami, se dirigeait sur l'Hôtel de ville par le quai aux Fleurs, apprenant ce qui s'y passait, crut prudent de revenir tranquillement à l'Assemblée ; mais là, il était accueilli comme le général Courtais par des cris furieux : A bas le traître!... Les gardes nationaux se précipitent sur lui etveulent en faire justice sur-le-champ, àla manière des Américains. H n'est arraché de leurs mains qu'à grand'peine et par les efforts énergiques de quelques représentants, de M. de La Rochejaquelein entre

autres. Il a cependant le courage de demander la parole et de monter à la tribune, au milieu des murmures de l'Assemblée. Il était pâle , ses vêtements déchirés.

« Citoyens, dit-il, c'est votre droit, c'est votre liberté, c'est votre dignité que je viens défendre en ma personne... (Explosion de murmures. — Cris : A Vordre! — Vous insultez V Assemblée l — Assez! descendez de la tribune!) (Extrait du Moniteur.)

Il affirme sur l'honneur, sur ce qu'il y a de plus sacré, qu'il ignorait absolument ce qui devait se tenter contre l'Assemblée nationale. Il est écrasé de démentis, d'injures, de violentes interpellations. Il soutient pendantprès d'une heure cette lutte désespérée contre l'exaspération de toute l'Assemblée, avec un courage digne d'une meilleure cause.

Tout était fini à l'Hôtel de ville, mais la préfecture de police tenait encore. Caussidière avait bien consenti à se rendre de sa personne au sein de l'Assemblée nationale pour y tenter une justification ; mais il avait laissé l'ordre à ses hommes de se défendre dans l'hôtel de la préfecture de police, de ne permettre à personne d'y pénétrer, jusqu'au moment où il viendrait en personne les relever de cet ordre. Et en efïet 1 ,500 hommes bien armés gardaient militairement la préfecture de police ; ils répondaient au représentantMurat\ qui, de concert avec deux de ses collègues, les invitait au nom de l'Assemblée à ouvrir leurs portes, qu'ils étaient tous résolus à mourir jusqu'au dernier homme plutôt que de rendre leur poste, et qu'ils n'obéiraient qu*à Caussidière seul en personne. Cependant, le général

1 . En rendant compte du résultat de celte tentative, ce représentant du peuple, aujourd'hui prince de l'empire, se plaignait assez plaisamment d'avoir été pris pour Caussidière, auquel il ressemblait en efTet par sa vaste corpulence, et d'avoir, grâce à celte malencontreuse ressemblance, été maltraité parles gardes nationaux.

Bedeau ayant investi la préfecture avec trois légions de la garde nationale, de la troupe de ligne et du canon, cette résolution ne tint pas contre un tel déploiement de forces. La garde nationale fut admise sans aucune résistance à prendre possession de l'hôtel de la préfecture de police ; elle y fraternisait même dans les cours avec les Montagnards, lorsque les délégués envoyés par l'Assemblée pour s'assurer du véritable état des choses s'y présentèrent.

Dans ce moment , Caussidière était à la tribune , réussissant à demi à endormir les ressentiments et les inquiétudes de l'Assemblée par ses apparences de fausse bonhomie , lorsque quelqu'un vint lui annoncer que le canon était braqué sur la préfecture : alors il parut se troubler, et déclara que, puisqu'on n'avait pas confiance en lui, il donnait sa démission. L'Assemblée lui répond froidement que cela regardait la Commission executive, et le lendemain le Moniteur annonçait que la démission du préfet de police Caussidière était acceptée.

Tel fut le dernier et peut-être le principal incident de ce drame populaire.

Aussitôt après l'avortement de cette tentative de la démagogie, la tactique de tous les frères et amis de la Montagne fut d'amoindrir l'événement. C'est un simple malentendu entre le peuple et l'Assemblée, disait M. Flocon. Le peuple n'avait pas d'autre intention que de faire une visite à l'Assemblée, et celle-ci s'est crue à tort l'objet d'une attaque, etc.. La vérité est qu'il y avait une résolution concertée et très-préméditée de faire violence à l'Assemblée. Les uns, et c'était le plus grand nombre, nous le reconnaissons, n'avaient d'autre intention que de se jouer de la défense qui avait été faite d'apporter des pétitions à la barre ; ils voulaient montrer à l'Assemblée que le peuple de Paris restait le maître de signifier ses volontés à la représentation

nationale, et qu'il entendait se présenter dans la salle des séances, comme il l'avait fait à l'Hôtel de ville, toutes les fois que cela lui conviendrait'. Mais les politiques, les hal3iles du parti portaient plus loin leurs vues : mécontents de la marche de l'Assemblée, de son hostilité déjà déclarée contre le parti et les doctrines de Louis Blanc et de son rapprochement des modérés, ils voulaient bien la convaincre que, toute souveraine qu'elle se croyait, il y avait une force au-dessus d'elle et dont elle relevait. C'était l'exécution du programme que Louis Blanc avait d'avance dressé au Luxembourg,, lorsqu'il y disait : « Ce que vous déciderez sera loi, que r Assemblée le veuille ou ne le veuille pas. » Là s'arrêtait, nous le croyons, le concert. On voulait faire acte de force et d'autorité, intimider l'Assemblée, la rendre docile aux exigences de la démagogie ; on ne voulait pas, en général, aller plus loin, au moins dans cette journée.

Mais, en dehors de cette masse démagogique qui se laissait diriger par une môme impulsion, il y avait, nous l'avons déjà dit, un parti qui avait la prétention, lui, de donner la direction et de ne pasla recevoir : c'était le parti Blanqui. Ce chef avait refusé de se rendre avec son club au rendez-vous général; il n'avait rejoint la colonne des envahisseurs qu'à la hauteur de la place Vendôme. Ses hommes n'obéissaient qu'à sa voix, et lui seul avait le secret de ses volontés.

Dès qu'il parut , l'invasion populaire changea à l'instant même de caractère. Dans les premières démonstrations des assaillants, Barbes, Raspail, Huber

1. Un des envahisseurs, qui s'était assis auprès de moi, cordonnier de son état et grand politique de carrefour, s'efforçait de me persuader qu'il n'avait fait qu'user de son droit en envahissant l'Assemblée : « N'étes-vous pas nos commis? me disait-il, et ne nous estil pas toujours permis de venir vous demander des comptes ?.., » Telle était la logique que ces pauvres gens avaient apprise dans les clubs.

lui-même, ne demandaient, pour l'attroupement, que la permission de défiler dans le sein de l'Assemblée et de déposer à la barre sa pétition en faveur de la Pologne. Mais Blanqui vint formuler les volontés de son club, toujours, bien entendu, au nom du peuple de Paris. Alors la scène changea : ce n'était plus une simple démonstration populaire pour constater le droit du peuple de se présenter à la barre de ses représentants; il s'agissait d'arracher à l'Assemblée, par intimidation et même par la violence au besoin, une éclatante rétractation, de la forcer à approuver ce qu'elle avait condamné et à condamner ce qu'elle avait approuvé. Ainsi elle avait déjà applaudi et hautement approuvé la conduite des magistrats de Rouen, et Blanqui la sommait de les proscrire ; elle avait rejeté à la presque unanimité toute idée d'un ministère spécial du travail, et il lui intimait l'ordre d'établir un tel ministère. Il s'agissait, en un mot, de recommencer ce que les Jacobins avaient fait en 1793 contre la Convention, lorsqu'à l'aide de ce qu'ils appelaient des journées^ ils la forçaient à défaire le soir ce qu'elle avait voté dans la matinée, et à leur livrer, par exemple, les malheureux Girondins, auxquels elle applaudissait la veille. Si l'Assemblée eût cédé, elle était perdue, elle n'était plus que le misérable instrument des clubs les plus violents de Paris; si elle résistait, Dieu sait ce qui était dans la pensée de ceux qui avaient imaginé cette violence.

Il est probable que, si on s'en fût tenu au défilé du peuple, le fait se fût accompli sans résistance et aurait eu sa portée politique. Mais, lorsqu'on voulut faire voter des décrets par l'Assemblée, on échoua contre sa résistance. Ainsi Blanqui, cette fois encore et comme au 17 avril, se sépara du gros des démagogues, et, en exagérant leurs violences, les fit avorter. Une circonstance toute matérielle aida aussi à cet avortement. Les

foules sont comme les fleuves: lorsqu'elles débordent, il est bien difficile de les diriger, et c'est alors l'imprévu qui gouverne. Or les meneurs avaient eu l'imprévoyance de laisser à cette foule qui se pressait autour de la salle de l'Assemblée nationale, et qui semblait possédée du besoin aveugle et frénétique d'y pénétrer, toute liberté pour s'y précipiter en masse :'ce qui eut pour effet de rendre impossible toute délibération, même apparente. Ils créèrent ainsi eux-mêmes l'obstacle qui devait les faire échouer. Comme le proclamait Huber, dès que l'Assemblée ne voulait ni ne pouvait rien voter, il n'y avait plus rien à faire pour les conspirateurs que de la dissoudre ; et c'est ce qu'ils firent. [Is eussent de beaucoup préféré et il eût été bien plus politique de la dégrader avant delà tuer. On peut dire que, cette fois du moins, l'orgie démagogique s'est noyée dans ses propres excès.

Ajoutons en outre que le plan des conspirateurs fut dérangé par la faiblesse et l'imprévoyance même du gouvernement qu'ils voulaient renverser ; ils n'avaient pas cru à la possibilité de pénétrer jusque dans le sein de l'Assemblée sans rencontrer une résistance quelconque, par conséquent sans un conflit. Ils savaient que le Gouvernement était averti, et que l'Assemblée était sur ses gardes; ils n'ignoraient pas les mesures militaires prises pour défendre les approches du Palais-Bourbon, les armes qu'on y avait réunies; ils s'étaient même prévalus dans les clubs de ces circonstances pour animer le peuple contre l'Assemblée, qu'ils ne manquaient pas de représenter comme s'étant elle-même mise en état de guerre ouverte contre lui ; ils avaient tellement compté sur un combat que, dans les papiers trouvés et saisis rue de Rivoli, chez Sobrier, on trouva sept décrets rédigés d'avance, dont le premier était motivé sur ce que l'Assemblée ayant fait tirer sur le peuple qui s'avançait paisiblement

pour lui porter une pétition en faveur de la Pologne, elle était dissoute et mise hors la loi. Et, en effet, l'instruction donnée par Sobrier à ses hommes était au premier coup de feu de crier : Aux armes! on égorge nos frères!... de se précipiter sur les dépôts d'armes qui avaient été préparés à cet effet à la portée de l'attroupement. Cette prévision ayant été trompée par l'accueil que fit le général Courtais aux assaillants, tout ce plan fut dérangé. Cela prouve au moins que le général Courtais n'était pas entré dans les plans des chefs de la conspiration : ceux-ci avaient compté sur une résistance, et il leur jouait le mauvais tour de supprimer cette résistance.

Les autres décrets d'avance préparés par Sobrier mettaient hors la loi tout citoyen qui sortirait du territoire de la France et ceux qui en feraient sortir du numéraire, tout garde national qui se montrerait en armes et en uniforme ; ils prononçaient la dissolution de toutes les autorités et les remplaçaient par des comités municipaux, composés de cinq ouvriers sur sept; ils établissaient une force ouvrière^ l'impôt progressif, la confiscation au profit des communes des biens de ceux qui ne pourraient ou ne voudraient pas payer cet impôt, la perception de cet impôt par des comités d'ouvriers chargés de faire l'inventaire des fortunes privées, la constitution d'un comité de salut public, l'organisation enfin du travail dans trois semaines au plus tard. Barbes y avait ajouté l'impôt d'un milliard sur les riches.

Ces décrets, dontnous retrouvons d'ailleurs les principales dispositions dans les proclamations que Barbes avait lancées des fenêtres de l'Hôtel de ville, étaient précieux à connaître, en ce qu'ils donnaient le dernier mot des projets de la République démocratique et sociale. La France savait désormais ce qui se cachait sous ce voile de philanthropie et de fraternité

universelle dont se couvraient les nouveaux Jacobins: c'était tout simplement l'organisation savante et la permanence de ce pillage brutal de la société qu'un des envahisseurs demandait plus crûment dans l'orgie du 15 mai, mais seulement pour quarante-huit heures. C'est de ce danger que la société venait d'être préservée : nous allons voir ce qu'ainsi avertis, le Gouverment et l'Assemblée décidèrent pour faire justice de ces violences et en prévenir le retour.

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