SUITES DE LA JOURNÉE DU 15 MAI
La tentative avortée le 15 mai était un terrible avertissement pour l'Assemblée comme pour le Gouvernement : il n'y avait plus moyen de se faire illusion, ni sur le respect du parti démagogique pour l'Assemblée issue du suffrage universel, ni sur l'efficacité des simples forces morales contre la violence organisée et persévérante des sociétés secrètes et des clubs. Les décrets trouvés chez Sobrier ne permettaient pas non plus de se tromper sur ce que voulait toute cette démagogie. Ce n'étaient plus les rêves d'une philanthropie impraticable , ni les élans d'une fausse sentimentalité, ni même les doctrines d'un socialisme insensé, qu'il s'agissait de combattre. Non :1e pillage organisé et déguisé sous le titre d'impôt sur les riches pour but, avec ce qu'on appelait la force ouvrière pour instrument et les mises hors la loi, c'est-à-dire les proscriptions et les assassinats pour moyens : tel était le programme hautement avoué et insolemment signifié par les démocrates. Il s'agissait tout simplement pour la société française d'être ou de ne pas être : c'était pour elle une question de vie ou de mort. Pour combattre
de pareils ennemis et sortir d'un tel danger, il fallait évidemment recourir à des moyens autres que ceux employés jusqu'à ce jour : les déclamations sentimentales, les atermoiements, les- concessions, les transactions, n'étaient plus de saison ; il était trop évident que les démagogues ne pouvaient plus céder qu'à une répression énergique. Il semblait que la nécessité d'une telle répression dût être surtout sentie par le parti des républicains modérés, qui était le plus intéressé à la conservation de l'institution républicaine, et qui ne pouvait pas ne pas s'apercevoir que la continuation de cet état violent tuait la République bien plus certainement que n'auraient pu le faire tous les mauvais vouloirs des orléanistes ou des légitimistes, dont les regrets et les espérances étaient d'ailleurs complètement absorbés alors dans le sentiment commun des périls de la société. Le danger le plus actuel, le plus imminent qui menaçait la République, lui venait évidemment de l'anarchie : c'est donc là qu'aurait dû porter toute la prévoyance, toute l'énergie des vrais républicains.
La Commission executive en jugea tout autrement, Nous sommes bien loin de supposer qu'aucun de ses membres fût complice du 15 mai. M. Ledru-Rollin lui-même, qui s'inquiétait de l'ascendant de plus en plus prononcé que les idées d'ordre et de modération prenaient dans l'Assemblée, aurait peut-être désiré que la manifestation populaire pût être contenue et dirigée de manière à avertir et intimider l'Assemblée ; mais pas plus lui qu'aucun de ses collègues, il n'avait préparé ni même désiré les violences auxquelles cette manifestation s'était laissé emporter ; et cependant ils gardèrent vis-à-vis des auteurs ou fauteurs de ces violences d'étranges ménagements.
Ainsi, la société des Droits de Thomme, qui avait fourni à l'armée envahissante son principal contin-
gent et surtout les hommes armés ; les clubs, qui avaient insolemment affiché la prétention de dominer l'Assemblée nationale et de lui imposer leur volonté par la force, tous ces instruments du parti anarchique avaient été pris en flagrant crime d'attentat contre la représentation nationale : il était juste, il était politique, il était indispensable, si on voulait assurer la sécurité de l'avenir, de les briser. D'un autre côté, le Gouvernement avait fait l'expérience éclatante de l'impuissance de ses agents en face de la démagogie ; impuissance résultant de la complicité des uns, de la faiblesse et de la profonde incapacité des autres: il fallait prendre un grand parti à leur égard; si la Commission executive ne se sentait pas le courage de commencer cette réforme sur elle-même, au moins devait-elle l'opérer avec résolution sur tous les instruments immédiats de son pouvoir. Le préfet de police, le commandant de la garde nationale, le ministre de la guerre par intérim, le directeur général des Postes, celui des Télégraphes, le surveillant des Ateliers nationaux, tous ceux enfin qui avaient failli dans cette épreuve, devaient être résolument écartés et remplacés par des agents non compromis, courageux et sûrs. Enfin, après un tel attentat, le sentiment public appelait une réparation capable de rassurer les esprits, la société, et d'inspirer aux anarchistes une salutaire frayeur. Il n'était pas nécessaire d'étendre et de multiplier les poursuites ni de relever l'échafaud politique : non ! l'insurrection avait elle-même et d'avance tracé à la justice et à la politique leurs devoirs. Elle avait désigné ses chefs, ils s'étaient comme livrés d'eux-mêmes: Louis Blanc, Caussidière, devaient, comme Barbes et Courtais, être appelés à rendre compte devant les tribunaux de leur conduite, et tout cela devait être fait dès le lendemain du 15 mai : d'abord pour mettre à profit la première impression de
l'événement, et ensuite pour ne pas se laisser devancer par l'Assemblée.
Cet ensemble de mesures n'eût pas suffi, sans doute, à résoudre toutes les difficultés du problème républicain; mais il eût écarté du moins celles de ces difficultés qui ne pouvaient attendre, et qui, si elles n'étaient résolues à l'instant même, entraînaient une mort imminente et certaine.
Eh bien ! la Commission executive ne parut se douter d'aucune de ces nécessités; elle prit le contre-pied des devoirs que lui imposait cet attentat qu'elle n'avait pas su empêcher. On ne s'en étonnera pas, pour peu qu'on se rappelle et son origine et sa composition. Cette commission n'était-elle pas composée, en effet, des mêmes hommes qui avaient siégé à l'Hôtel de ville, du 24 février au 14 mai? n'avait-elle pas été nommée pour continuer le Gouvernement provisoire? était-il surprenant dès lors qu'elle en pratiquât la politique, qu'elle en reproduisît les vacillations, qu'elle en ressentît toutes les préventions, toutes les terreurs ? Aussi la voyons-nous suivre, après le dSmai, exactement la même conduite que celle que le Gouvernement provisoire avait suivie après le 17 avril. Bien loin de tirer parti de la victoire, elle s'en effraye, elle en est comme écrasée : elle voudrait en effacer le souvenir, en prévenir le retentissement au dehors ; sa première pensée est de supprimer jusqu'au récit de cette journée ; le ministre de l'intérieur s'était entendu avec le président de l'Assemblée pour que le Moniteur se bornât à indiquer que la séance de l'Assemblée avait été interrompue, sans rien ajouter à cette énonciation au moins étrange...; et c'est sur l'interpellation de M. Luneau que l'Assemblée ordonna que le récit de l'attentat, avec tous ses détails ^ serait rétabli dans la feuille of-