‹ Mémoires posthumesChapitre 15 sur 30 · II · texte numérisé non relu

II

ficielle. En outre, et lorsque, le 15 mai, à la reprise de la séance et sous la première impression de l'attentat, M. Crémieux annonça vouloir commencer une instruction contre les coupables, qu'il s'apprêtait à désigner, les cris de : Modération, amnistie pour un égarement^ pas de noms propres, pas de dénonciations ! partis de tous les bancs de la gauche et même de quelques bancs de la droite, interrompirent le ministre, qui, se regardant comme suffisamment averti de la pensée de l'Assemblée, se rassit et garda le silence.

M. de Charencey ayant repris la proposition d'une instruction et posé cette simple question : « Comment se fait-il que la sédition ait pu pénétrer sans résistance jusqu'au sein de r Assemblée constituante? » M. Flocon, ministre du commerce , lui ferma la bouche en déclarant que « le mouvement n'avait été quun malentendu et que le peuple ne voulait faire quune manifestation régulière et légale... » Déclaration étrange, qui provoqua les murmures de l'Assemblée, mais qui, dans toute autre situation, eût attiré une accusation méritée sur la tête de son auteur.

M. Degousée, républicain de vieille date, crut de son devoir de dénoncer l'état-major de la garde nationale et la préfecture de police, pour leur conduite dans la journée du 15 mai, et demanda leur réorganisation. Le même M. Flocon revendiqua hautement les droits de la Commission executive , déclarant se démettre, si on ne respectait pas ses droits : défi insolent que l'Assemblée ne releva pas, mais qu'elle subit en silence. Bien plus , après les explications fort peu justificatives de MM. Charras et Etienne Arago sur leur conduite en face de l'émeute. Clément Thomas monte à la tribune. « Je suis étonné , dit-il d'un ton menaçant, de ces accusations qu'on vient porter contre des citoyens connus par leurs antécédents de dévouement à la République : est-ce que par hasard il

y aurait hostilité contre le principe même ?....» Et il dépose sur le bureau une adresse signée de tous les colonels de la garde nationale, qui se terminait par cette phrase : « La représentation nationale peut compter sur l'appui que nous prêterons toujours à l'œuvre qu'elle est appelée à fonder; résolus à la protéger contre l'anarchie , nous ne le sommes pas moins, au nom du peuple armé, à repousser toute pensée réactionnaire. » Et cette menace est consignée sur le procès-verbal de l'Assemblée.

L'Assemblée, perdant patience , s'émeut d'indignation contre Louis Blanc, qui a l'audace de venir défendre ses complices Barbes et Albert ; c'est encore M. Flocon qui se permet d'avertir les représentants de ne pas entrer dans des mesures réactionnaires. M. Caussidière, dénoncé par M. Bonjean, trouve un défenseur dans M. de Lamartine; et, comme cette apologie excite quelques murmures, M. Garnier-Pagès se plaint amèrement des exigences de V Assemblée, et déclare que, si on n a pas confiance dans lui et ses collègues, ils sont prêts, dit-il , à donner leur démission. C'est encore au cri de : Point de réaction! que la propsition courageuse mais prématurée de M. Isambert, de fermer tous les clubs indistinctement, est repoussée ^. Enfin, et lorsqu'en présence des témoignages les plus directs , le procureur général de la République, au nom de la justice , vient demander à l'Assemblée l'autorisation d'interroger Louis Blanc , non plus comme témoin , mais comme prévenu, on voit le ministre de la justice lui-même, avec lequel cette demande en autorisation

1 . Si deux ou trois des clubs les plus compromis, tels que ceux de Sobrier, de Villain, de Blanqui, furent dissous, ils le furent par la garde nationale, qui avait pris sur elle de les fermer violemment la veille, saisissant les hommes, les papiers, les armes des clubistes, et faisant une police que le Gouvernement ne faisait pas. Elle perdit neuf hommes au passage Ceudrié.

avait été convenue la veille , se lever et la repousser de son vote : scandale inouï, qui amena une explication scandaleuse entre le ministre et le magistrat, et provoqua , en définitive , la démission de l'un et de l'autre.

C'est ainsi qu'au lieu de prendre une vigoureuse initiative, la Commission executive se laissait intimider par les menaces de la gauche ; elle ne dirigeait plus , mais elle était à la remorque des partis; aussi perdaitelle tout prestige, toute confiance , toute force morale au sein de l'Assemblée qui la tolérait encore, mais ne la soutenait plus. Un pouvoir habile fût sorti plus fort de cette crise ; la Commission executive en sortit, au contraire, amoindrie et déconsidérée.

Il est même probable qu'elle n'y eût pas survécu, si l'Assemblée se fût mieux connue; mais, réunie à peine depuis quelques jours , composée d'éléments tout au moins étrangers, si ce n'est suspects les uns aux autres, cette Assemblée aurait été fort embarrassée de remplacer la Commission executive. Elle ne pouvait d'ailleurs oublier que c'était sa majorité qui, malgré tous les avertissements qu'elle avait reçus , avait voulu à tous risques conserver les éléments discordants du Gouvernement provisoire : elle ne pouvait guère se plaindre d'un désordre dont elle était jusqu'à un certain point complice. D'un autre côté, les républicains modérés eux-mêmes n'étaient pas entièrement affranchis de cette peur de la réaction monarchique qui paralysait la Commission executive; ils ménageaient instinctivement, dans les passions de la rue, un auxiliaire qui pouvait devenir nécessaire contre cette réaction , et c'est par cette raison qu'ils craignaient de pousser trop loin la répression.

On se demande naturellement ce que faisait le parti conservateur , fort nombreux dans l'Assemblée , en présence de tout ce désordre. Il se tenait sur la ré-

serve : il sentait que le moment n'était pas encore venu pour lui de prendre l'initiative d'une reconstitution du pouvoir; il craignait avec raison que toute intervention prématurée de sa part dans le gouvernement de la République ne soulevât une tempête de défiances dans le parti républicain. Un de ses membres, M. Bérard, ayant dit dans un projet d'Adresse que le pouvoir exécutif, exercé avec unité et vigueur^ ne pactisait pas avec le désordre, fut forcé par l'Assemblée de retrancher ce passage, qui , disait-on , renfermait un reproche indirect contre le pouvoir exécutif. On voit par cet incident quels ménagements le parti conservateur se croyait obligé de s'imposer.

Mais ce n'était pas assez de faiblir dans la répression: comme pour mieux continuer la politique du Gouvernement provisoire , le gouvernement nouveau sentit le besoin, dès le lendemain de la victoire remportée par le parti de l'ordre , de la lui faire expier. C'était absolument le môme procédé qui avait été suivi le 17 avril. Un projet de bannissement contre les pjinces de la famille d'Orléans fut porté à l'Assemblée. Si la mesure eût atteint toutes les familles qui, ayant occupé le trône de France, pouvaient aspirer à y remonter, ce n'eût été qu'un de ces ostracismes politiques par lesquels tous les gouvernements nouveaux, en frappant leurs concurrents présumés, croient assurer leur propre existence. Mais, au lendemain du 15 Mai, frapper spécialement et nominativement les princes d'Orléans, à l'exclusion des autres prétendants, c'était, en quelque sorte, les signaler comme auteurs ou complices de cet attentat de la démagogie ; c'était plus qu'une proscription , c'était un outrage et une calomnie ; et c'est surtout à raison de ce rapprochement outrageant que ces princes protestèrent contre la mesure.

C'était de plus une insigne bévue : car, comme l'événement l'a démontré, de tous les prétendants

contre lesquels le nouveau gouvernement pouvait avoir à se défendre , les plus redoutables pour lui étaient très-certainement ceux qui, nés de la Révolution même, sortis des entrailles du peuple , faisaient concurrence à la République dans ce milieu même où elle avait pris la vie et puisé sa force.

Mais la prévoyance et la sagacité, on l'a déjà vu, n'étaient pas les qualités dominantes chez les gouvernants du jour; ils obéissaient dans cette circonstance, comme dans tant d'autres, aux impressions du moment. Or, dans ce moment, le fantôme redouté, c'était la monarchie constitutionnelle, avec les d'Orléans. Ils ne voyaient rien en dehors ni au delà, et c'est là qu'ils frappaient.

Des incidents de plus en plus significatifs vinrent bientôt leur apprendre qu'ils faisaient fausse route.

Le sentiment bonapartiste a eu ses vicissitudes en France. On tomberait dans une grave erreur, si on croyait qu'il y a obtenu en tout temps la même faveur. On pourrait mesurer cette faveur au degré d'ordre et de Hberté qui ont régné dans ce pays. En 1814, la promulgation de la Charte , le jeu des institutions représentatives, tout nouveau qu'il parût à cette génération de soldats dont l'Europe coalisée avait pu seule triompher, avait déjà commencé à affaiblir le souvenir de Napoléon. De nouvelles idées, de nouveaux besoins moraux et intellectuels s'étaient créés et commençaient à remplacer peu à peu les idées et les préoccupations de l'Empire. Les combats de la presse et de la tribune avaient le privilège, comme naguèrejles bulletins

de la Grande Armée, d'émouvoir les cœurs. La France, enfin , vivait volontiers de cette vie nouvelle que la liberté constitutionnelle et parlementaire lui donnait; elle y prenait tant de goût, que le souvenir des désastres et des humiliations qu'elle avait naguère subis s'en affaiblissait. Il ne fallut pas moins que les provocations absurdes de ces hommes dont on a dit qu'ils n'avaient rien appris ni rien oublié, pour faire diversion à ce réveil des sentiments libéraux. Encore cette diversion, dont Napoléon profita avec tant d'audace et de succès le 20 mars , ne fut-elle pas si profonde qu'elle ne laissât subsister dans les masses un fond de libéralisme avec lequel, malgré les nécessités de sa position, qui le poussaient invinciblement à la dictature , l'ancien despote fut obligé de compter ou tout au moins de ruser.

En 1830, l'occasion était belle pour essayer de ressusciter le sentiment bonapartiste : le gouvernement royal venait d'être brisé ; Charles X et sa famille étaient chassés de France, et cette révolution était accomplie par le peuple lui-même, après trois jours d'un combat opiniâtre ; et pourtant aucun cri bonapartiste ne se fit entendre, ni pendant les trois jours de lutte, ni dans les enivrements du triomphe. Le fils de Napoléon vivait cependant alors. Si Bonaparte eût été l'objet d'un culte aussi profond, aussi universel, aussi permanent qu'on le suppose généralement, la victoire du peuple l'eût infailliblement fait éclater, tandis que c'est à peine si, à cette époque, le bonapartisme donna signe de vie. C'est qu'en 1830 la révolution se faisait pour la défense du droit, et qu'alors la passion publique était toute pour la liberté. Une partie du peuple pouvait exagérer cette passion jusqu'à la pensée de la république ; mais personne ne s'avisa de songer à l'Empire. Nous nous trompons : il se trouva un fou, le sieur Dumoulin, fabricant de gants à Grenoble, dont Napoléon, pour le

récompenser de son zèle et de quelque argent prêté, avait fait son officier d'ordonnance. Il s'avisa de paraître à l'Hôtel de ville, au lendemain de la révolution de 1830, revêtu de son uniforme de l'Empire, et d'essayer d'y éveiller quelques sympathies en faveur du fils de Napoléon. Il suffit au général Lafayette d'un mot pour le faire jeter à la porte par un huissier, sans qu'une seule voix s'élevât en sa faveur.

Sous le gouvernement de Louis-Philippe et tant que le gouvernement constitutionnel fut debout, Louis- Napoléon s'agita vainement pour rappeler à la France, qui s'obstinait à l'oublier, que Napoléon avait laissé une famille et un successeur. Il joua à ce jeu sa vie et celle de quelques complices. Après avoir été l'objet une première fois de la commisération assez dédaigneuse du gouvernement qu'il attaquait, il fut saisi en état de récidive à Boulogne, et, cette fois, traduit devant la Cour des pairs, et jugé après une instruction assez prolongée et un débat public, sans que la plus légère émotion se remarquât dans la population. Six années d'emprisonnement à Ham, qui suivirent et expièrent cette échauffourée, n'avaient éveillé en sa faveur que ce sentiment de commisération naturelle que toute détention politique trop prolongée finit toujours par inspirer. En tin, lorsque la révolution de 1848 éclata, il n'y eut ni un cri, ni une manifestation quelconque en faveur des Bonaparte ; et même Louis-Napoléon s'étant hasardé à venir après le 24 Février à Paris, il suffit d'une invitation du Gouvernement provisoire pour l'en faire partir avec aussi peu de cérémonie et de bruit qu'il en avait mis à y venir. Mais, lorsque la France se trouva sans gouvernement, livrée à toutes les horreurs de l'anarchie, alors le nom de Bonaparte commença à être prononcé avec faveur. Il le fut d'abord par quelques groupes d'ouvriers qui, associant dans leurs passions aveugles le souvenir de Bonaparte à celui de la

Révolution, criaient : Vive Napoléon ! en même temps que : Vive la République sociale!... On vit alors sur les mêmes listes Barbes et Louis-Napoléon. Puis, l'anarchie prenant un caractère de plus en plus alarmant, ce nom de Napoléon, qui rappelait à la bourgeoisie un gouvernement fort, devint pour elle une espérance de salut. C'est ainsi que, représentant pour les uns la démagogie, c'est-à-dire les passions les plus anarchiques, pour les autres l'autorité forte et respectée, c'est-à-dire les sentiments les plus conservateurs, ce nom faisait son chemin, et, quoique par des causes opposées, devenait une puissance vraiment redoutable pour la République.

La conséquence à tirer de tout ceci, c'est que le bonapartisme, qui, sous un gouvernement régulier et libre, n'a jamais été et ne sera jamais en France qu'un souvenir, une sorte de légende inofï'ensive et peu dangereuse, prend au contraire une puissance réelle dans les temps d'anarchie. Ce n'est là, au reste, que la confirmation de cette vérité aussi vieille que le monde, que le despotisme et la licence s'engendrent l'un par l'autre inévitablement et invariablement.

Il faut reconnaître aussi que les bonapartistes connaissaient et pratiquaient admirablement la maxime : «Aide-toi, le Ciel t'aidera,» et qu'ils ont beaucoup aidé par leur habileté à ce courant d'idées qui les appelait pour la seconde fois à succéder à la République. Ainsi, dès les premiers jours qui suivirent la révolution du 24 février, on vit circuler dans les rues ces processions si connues de vieux soldats de l'Empire avec leurs uniformes d'Austerlitz et d'Iéna. Il est vrai qu'ils allaient rendre hommage à la République qui avait la simplicité de s'y laisser prendre et d'exalter en termes pompeux les gloires de l'Empire. De nombreux journaux furent publiés sous des titres napoléoniens. Des

clubs, des associations de toute espèce furent formés avec la mission de réveiller les souvenirs de l'Empire, de nombreux émissaires furent chargés de parcourir la France, et d'y semer les promesses les plus séduisantes pour le peuple, telles, par exemple, que celle de la réduction et même de la suppression des impots. — Louis-Napoléon dépensa à cette œuvre deux ou trois successions dont il avait hérité. Quelques personnes qui avaient foi dans sa fortune, spéculant sur son avenir, y ajoutèrent des prêts considérables.

C'est ainsi que le sentiment public et la conspiration s'aidant l'un par l'autre, la puissance populaire du successeur de Napoléon était devenue formidable, avant même que la Commission executive parût se douter qu'il y eut de ce côté quelque danger.

Trois membres de la famille de Louis-Napoléon avaient été nommés membres de l'Assemblée constituante : un fils de Murât, un fds de Lucien et un fils de Jérôme Bonaparte; ces deux derniers en Corse. Les partisans de cette famille eurent l'habileté de soumettre à la vérification des pouvoirs d'abord Murât, qui ne portait pas le nom et qui passa sans difficulté; ensuite, les deux Bonaparte qui furent admis, après quelques observations insignifiantes et sur leurs protestations éclatantes de dévouement à la République, protestations qu'aucun de leurs antécédents ne démentait.

Dans la discussion de la loi de bannissement de la famille d'Orléans, plusieurs orateurs de la gauche avaient déclaré que , dans leur opinion , la loi du 10 avril 4 832 portée contre la famille Bonaparte avait été abrogée par la révolution de 4848, le nom de Napoléon n ayant plus, selon eux ^ qu'une valeur historique. Encouragé par ces précédents, un député de la Corse, M. Pietri, homme d'affaires de la famille Bonaparte, présenta une proposition dont la conclusion était l'a-

brogation formelle de cette loi. Cette proposition était signée également par Louis Blanc.

On ne s'explique guère comment les membres de la Commission executive qui, dès les premiers jours de 1848, avaient cru devoir notifier à Louis-Napoléon qu'il eût à quitter immédiatement la France, et qui étaient avertis par tant de signes éclatants des progrès que faisait tous les jours la puissance de ce nom dans les populations, laissèrent échapper les occasions toutes naturelles que leur présentaient soit la loi d'ostracisme contre les prétendants de la branche d'Orléans, soit les diverses élections des membres de la famille Bonaparte, de pourvoir à un danger qui devenait de jour en jour plus menaçant. Ils auraient pu, dans ces diverses occasions, se prononcer hautement et énergiquement pour le maintien delà loi de 1832. Bien loin de là, telle était leur imprévoyance ou leur confiance dans la force de la République, qu'ils permirent à un de leurs ministres, à M. Crémieux, de parler en faveur de la proposition Pietri, et d'en faire voter la prise en considération à la presque unanimité.

Plus tard, les manifestations par trop significatives d'un régiment de ligne qui, aux cris de : Vive la République/poussés par la garde nationale d'Amiens venant au-devant de lui, avait répondu par les cris de : Vive Napoléon/... semblèrent réveiller le gouvernement de sa fausse sécurité.

Ce fait fut dénoncé à la tribune par M. Heeckeren (devenu depuis sénateur), dans la séance du 10 juin. Le général Cavaignac s'élança aussitôt à la tribune, et d'une voix émue il s'écria : « Je voue à r exécration publique quiconque osera jamais porter une main sacrilège sur les libertés du pays! » (Le Moniteur ajoute qu'un tonnerre d'applaudissements suivit cette espèce d'anathème, et que tous les représentants se levèrent en poussant le cri de : Vive la République!...) Cette exé-

cration, ces cris, cet enthousiasme républicain, exalté par le sentiment d'un danger qui se révélait, tout cela annonçait-ilune résolution énergique, quelque mesure décisive de la part de ce pouvoir? pas du tout. Après cette explosion d'indignation, après ces anathèmes et ces cris stériles, rien ne fut proposé, ni par le gouvernement, ni par les membres de l'Assemblée. Tout ce bruit s'évanouit en fumée. Le lendemain, Jérôme Napoléon, se portant fort pour le désintéressement et le républicanisme de son cousin, soutint avec un aplomb imperturbable que c'était ceux qui, conspirant contre la République, et voulant compromettre Louis Bonaparte, poussaient ces cris séditieux; que des intrigants voulaient exploiter ce nom, qu'il tenait par-dessus tout à laisser pur et sans tache, etc.

Au 18 brumaire, Lucien répondait également du républicanisme de son frère, et le lendemain, la République était renversée par ce même général Bonaparte auquel la veille elle avait confié sa défense. La France sera-t-elle éternellement abusée par le même machiavélisme?

Ce résultat n'avait rien, il faut en convenir, qui put effrayer, ni même décourager le parti bonapartiste. Cependant, un nouvel incident vint dévoiler de nouveau ses menées. Dans la séance du 12 juin, et lorsque l'Assemblée, par une étrange réminiscence du gouvernement parlementaire, débattait, à propos d'un crédit de fonds de police secrète, la question de cowfiance dans le gouvernement, au milieu de ce débat, M. de Lamartine, qui avait interrompu son discours pour se reposer un instant, remonte à la tribune tout à coup, et d'un accent animé il s'écrie :

Un coup de feu, plusieurs coups de fusil, viennent d'être tirés, l'un, près du commandant de la garde nationale ; l'autre, sur un des braves officiers de l'armée ; un troisième, enfin, sur la poitrine d'un officier de la garde nationale. Ces coups étaient

criS'e bonapartiste. 221

tirés aux cris de : vive l'empereur ! (Sensation.) Lorsque l'audace des factieux est prise en flagrant délit et prise la main dans le sang français, la loi doit être appliquée d'acclamation. (Oui ! oui!) Voici la déclaration que vous soumet le gouvernement :

« Vu l'article 3 de la loi du 13 janvier 1816 ;

« Considérant que le citoyen Louis-Napoléon Bonaparte est compris dans la loi de 1832, qui exile du territoire français les membres de la famille Bonaparte;

M Considérant que, s'il a été dérogé à cette loi par le vote de l'Assemblée, qui a admis trois membres à faire partie de l'Assemblée, ces dérogations individuelles ne s'étendent ni de fait, ni de droit, aux autres membres de la même famille ;

« Considérant que la France veut fonder en paix et en ordre le gouvernement républicain et populaire, sans être troublée dans son œuvre par les prétentions ou les ambitions dynastiques, de nature à former des partis ou des factions dans l'État et par suite à fomenter même involontairement des guerres civiles ;

« Considérant que le citoyen Louis Bonaparte a fait deux fois acte de prétendant, en revendiquant une république avec un Empereur, c'est-à-dire une république dérisoire, au nom du sénatus-consulte de l'an XIII;

« Considérant que des agitations attentatoires à la république populaire que nous voulons fonder, compromettantes pour la sûreté des institutions et pour la paix publique, se sont déjà révélées au nom du citoyen Louis-Napoléon Bonaparte ;

M Considérant que ces agitations, symptômes de manœuvres coupables, pourraient créer une difficulté dangereuse à l'établissement de la république si elles étaient autorisées par la faiblesse ou la négligence du gouvernement ;

« Considérant que le gouvernement ne peut accepter cette responsabilité qui pèserait sur lui, s'il manquait au premier de ses devoirs en n'exécutant pas une loi existante, que justifient plus que jamais, au moins pendant un temps déterminé, la raison d'État et le salut public;

« Déclare qu'il fera exécuter, en ce qui concerne Louis-Napoléon, la loi de 1832, jusqu'au jour où l'Assemblée nationale en aura autrement décidé. » (Bravo ! bravo ! ... — Applaudissements redoublés. Toute l'Assemblée se lève

comme un seul homme, en agitant ses mains et en criant : Vive la République !,.,)

Il était bien tard pour faire une pareille déclaration. Le gouvernement avait présenté une loi de bannissement contre les prétendants, et non-seulement il n'y avait pas compris la famille Bonaparte, mais il avait laissé dire, sans y contredire, qu'à l'égard de cette famille, les lois existantes de 181 6 et 1832 avaient été implicitement abrogées parla révolution de 1848; de plus, il avait implicitement reconnu cette abrogation en laissant admettre, sans s'y opposer, trois Bonaparte qui siégeaient déjà sur les bancs de la représentation nationale en vertu de cette abrogation tacite ! Enfin, sur la proposition faite à l'Assemblée nationale d'abroger expressément ces lois, non-seulement il n'avait pas combattu la proposition, mais il l'avait appuyée par l'organe de son ministre de la justice, qui avait été jusqu'à dire, sans être désavoué, que le maintien de l'ostracisme des parents de Napoléon serait une honte pour la France.

Cependant, il était peut-être temps de revenir sur ces précédents, mais il fallait de la décision, de l'ensemble, et surtout ne pas laisser refroidir l'impression qu'avait faite sur une grande partie des représentants l'incident qui venait de se passer aux portes mêmes de l'Assemblée. Il fallait laisser de côté leà lois d'ostracisme portées sous la restauration et sous le gouvernement de Louis-Philippe : lois qui, à raison même de leur origine, ne pouvaient qu'être en grande défaveur dans le sein d'une assemblée républicaine ; il fallait présenter une loi nouvelle contre Louis-Napoléon personnellement, et en demander, au nom du salut public, la discussion et le vote d'urgence et toute autre affaire cessante.

Au lieu de cela, M. de Lamartine, après avoir dé-

nonce avec tant d'éclat le péril imminent de la République, reprend paisiblement son discours sur les mérites du gouvernement provisoire et étouffe dans une longue et prétentieuse phraséologie l'impression qu'avait faite sa dénonciation ; puis, comme la déclaration ne présentait pas de conclusion, qu'elle se bornait à indiquer la pensée du gouvernement sur les lois de i816 et de 1832 et sa résolution d'en maintenir l'exécution contre Louis-Napoléon, l'Assemblée ne fut pas même mise en demeure de se prononcer immédiatement, et dans la séance du lendemain, lorsque la question fut posée de nouveau, l'impression de la veille s'était de beaucoup aff'aiblie. Le gouvernement, par son inexpérience des hommes et des choses, avait laissé échapper un de ces moments décisifs qui, dans la politique comme dans la guerre, ne se représentent plus lorsqu'on les laisse échapper.

En eff'et, le lendemain l'Assemblée se trouvait en présence, d'une part, de la proposition Pietri, que M. Degousée avait amendée en proposant d'excepter pour un temps déterminé Louis-Napoléon du bénéfice de cette proposition, et la vérification des quatre élections de ce dernier. Sur les quatre bureaux qui avaient eu à s'occuper de ces élections, deux étaient pour la validité et deux contre : c'est-à-dire que deux bureaux appliquaient à Louis-Napoléon la loi de bannissement et que les deux autres considéraient cette loi comme implicitement abrogée.

M. Jules Favre, comme rapporteur d'un bureau dont la majorité était favorable à la validité de l'élection, demanda au nom du règlement la priorité pour son rapport. Le gouvernement eut encore le tort de ne pas sentir l'importance de cette question de priorité et de la laisser résoudre en faveur de la vérification ; il est vrai que le règlement assurait la priorité à toute vérification de pouvoirs ; mais le règlement

était ici d'un bien faible poids, et il eût été facile, si tous les membres du gouvernement y eussent employé leur influence, de faire décider qu'avant de s'occuper de l'élection de Louis-Napoléon, il fallait se prononcer sur le danger qu'il y aurait pour la répuJilique à l'admettre même comme citoyen. La dernière de ces questions était logiquement et politiquement préjudicielle à l'autre. Mais M. de Lamartine ayant, avec sa légèreté et son inexpérience habituelles, consenti la priorité en faveur de la vérification de l'élection, la question du bannissement se trouva d'avance préjugée.

M. Jules Favre ouvrit le débat par un discours trèsinsidieux et empreint de toutes ses rancunes à l'égard de la Commission executive, et spécialement de l'exministre de la justice Crémieux, contre lequel l'orateur trouvait un certain bonheur à pouvoir prendre une éclatante revanche du désaveu qu'il en avait reçu dans l'aftaire de l'autorisation de poursuites contre Louis Blanc. M. Jules Favre ne manqua pas de se prévaloir, pour justifier ses conclusions en faveur de Louis- Napoléon, des précédents de la Commission executive et surtout des paroles de M. Crémieux.

Quoi! dit-il, le gouvernement par son silence lors de la loi de bannissement des d'Orléans, par son adhésion, tirée de l'admission des trois Bonaparte, a accrédité cette idée, que la loi d'ostracisme à l'égard de cette famille était implicitement abrogée! Bien plus, par l'organe de son ministre de la justice, il a proclamé que le maintien de cette loi serait une honte -pour la France; et c'est lorsque l'élection populaire a mis son quadruple sceau sur le front de ce citoyen, que vous voulez faire revivre cette même loi contre lui I... Vous dites qu'il a conspiré contre la monarchie : et à quel titre la république se chargera-t-ellede venger les griefs de la monarchie, et cela, au moment même où elle récompense et honore tous les condamnés politiques qui ont conspiré contre l'ancien régime ? Vous objectez que Louis-Napoléon

s'est posé deux fois en prétendant; mais est-ce là un fait nouveau pour vous, et n'en étiez-vous pas instruits, lorsque naguère votre ministre proclamait que la loi de 1832 n'existait plus? etc.. Quant au danger que la présence de Louis-Napoléon en France pourrait faire courir à la République , craignez, au contraire, de grandir ce personnage en paraissant le craindre; laissez-le arriver, appelez-le même dans cette enceinte, afin qu'on l'y mesure : il y a bien des grandeurs qui ont besoin du prestige de la perspective et de la persécution. La Commission executive a eu le tort de grandir la personnalité de Louis-Napoléon et de laisser croire que l'établissement populaire et républicain de la France pourrait être renversé par le souffle d'un

pygmée Si Louis-Napoléon était assez fou pour rêver la

parodie de ce qu'il a tenté en 18iO, il serait couvert par le mépris de ses concitoyens et de la postérité î

M. Louis Blanc parla dans le même sens. M. Ledru- Rollin fut le seul membre de la Commission executive, et ce n'était peut-être pas le mieux choisi, qui combattit les conclusions du rapporteur. Après s'être dégagé de l'objection des précédents du gouvernement, en disant qu'il n'y avait là que des actes de magnanimité tout personnels à ceux qui en avaient été l'objet et dont il ne fallait pas se prévaloir, au grand péril de la République, au profit d'un homme qui avait assez annoncé par son passé ce qu'il était prêt à faire dans l'avenir, il appuya son opinion par des faits de conspiration bonapartiste que sa police lui avait appris.

Des embauchages, disait-il, sont organisés pour former une nouvelle garde impériale..., il y a eu de l'argent distribué ; il y a eu, sur la place publique, du vin versé à profusion pour ceux qui voulaient boire, versé à tout le monde, au nom de Napoléon. Un attentat a été commis près de nous, au cri de : Vive l'Empereur ! Hier, vous avez tous entendu, comme moi, entre la porte Saint-Denis et la porte Saint- Martin, des cris de : Vive Napoléon !... Il y a plus, trois journaux ont été fondés en quatre jours, s'appelant, l'un, le Na- II. 15

poléonien; l'autre, la République nnpoléonienne ; déclarant, par exemple, qu'il faut nommer un président de la République à l'instant même, et que Louis-Napoleon doit être ce président ; annonçant qu'une grande partie de la banlieue allait se rendre au-devant de lui, pour lui former un immense cortège, une entrée triomphale, etc. Je ne vous dis pas pour cela que la République est perdue ; non : nous savons comment elle a été conquise sur les barricades ; nous savons comment nous la défendrions. (Applaudissements.) Mais je demande à ceux qui nous combattent, s'ils veulent se rendre responsables d'une seule goutte de sang versé au nom de l'empereur !...

A quoi M. Jules Favre répliquait avec son opiniâtreté ordinaire que, si les faits dénoncés par M. Ledru- Rollin avaient quelque consistance, il fallait les poursuivre-, et que le gouvernement n'avait même pas de procureur général ni de procureur de la république. (MM. Portalis et Landrin n'étaient pas encore remplacés.)

Quant à la perspective de guerre civile, dit-il, au bout des décisions des hommes politiques, il y a toujours ce que Dieu seul connaît et ce qui échappe à la faiblesse humaine, l'imprévu: la véritable sagesse consiste à ne jamais sortir des principes et à ne prendre conseil que de son cœur; alors l'imprévu se résout toujours en votre faveur. D'ailleurs, s'il y a péril à admettre Louis Bonaparte, il y en a un non moins grand à le repousser quand quatre départements l'ont élu, et à donner aux factieux pour drapeau la violation des droits du souverain, etc.

Certes, ces arguments, tout captieux qu'ils étaient, ne l'auraient pas emporté sur les considérations politiques qui militaient pour l'éloignement de Louis-Napoléon, si l'Assemblée eut été autrement composée. Mais, en la décomposant, on y trouvait d'abord la masse des conservateurs, qui était fort peu touchée des périls de la République ; et de plus les républicains mécontents, qui, comme MM. Louis Blanc, Jules

Favre, Crémieux et beaucoup d'autres, se faisaientdu bonapartisme une arme contre la commission executive ; ajoutez les partisans de la famille Bonaparte, ceux qui lui étaient liés par /fs m^ëre^s ou même les simples souvenirs, ou ceux qui se ralliaient à elle par les espérances de l'avenir, et on ne s'étonnera pas que la Chambre ait voté par assis et levé, à une assez forte majorité, l'admission de Louis Bonaparte. Pour obtenir un vote différent, il eût fallu, nous l'avons dit, enlever pour ainsi dire la résolution le jour même où les cris de Vive l Empereur ! et les coups de feu retentissaient aux portes du Palais-Bourbon. Dès le moment où on laissait l'Assemblée à elle-même, à ses rancunes ou à ses calculs, le résultat était inévitable. Mais, si l'Assemblée se dépensait en cris stériles, en discours inutiles, en attaques avortées, Louis-Napoléon, de son côté, suivait avec habileté et persévérance la tactique de tous les ambitieux : il s'efforçait de frapper les imaginations, de familiariser les masses *^vec l'idée qu'il était le successeur et le restaurateur de l'Empire; il se posait en face de l'Assemblée en quelque sorte comme un pouvoir rival ; il multipliait ses lettres, qui étaient autant de manifestes ; il forçait le peuple et l'Assemblée à s'occuper incessamment de lui ; lorsqu'il avait agité et ameuté l'un, irrité et exaspéré l'autre, il s'arrêtait, mais pour recommencer le lendemain. Ainsi, le 11 mai, il écrivait à M. Vieillard, son ancien professeur et resté son ami, député siégeant à l'extrême gauche et poussant même son horreur de toute noblesse et de tout sacerdoce jusqu'à ne pouvoir entendre prononcer les mots de prêtre ou de noble sans se dresser sur son banc, ce qui ne l'a pas empêché de mourir sénateur de l'Empire ; il lui disait : « qu'il n'avait pas voulu se présenter comme candidat aux élections, parce que sa position à l'Assemblée eût été extrêmement embarras-

santé ; que son nom, ses antécédents, avaient fait de lui, bon gré, mai gré, un homme sur lequel s'attachaient les regards de tous les mécontents ; que, tant que la société française ne serait pas rassise et la constitution fixée, il sentait que sa position en France serait très-difficile et même très-dangereuse pour lui : qu'il avait donc pris la résolution de se tenir à l'écart ; mais que^ si la France avait besoin de lw\ son rôle était tout tracé. » Et M. Vieillard ne manquait pas de lire cette lettre à la tribune, à titre d'apologie de son ancien élève.

Une autre lettre, du 24 mai, directement adressée à l'Assemblée nationale, et dont celle-ci avait d'abord refusé d'entendre la lecture, mais que M. Bonjean, de venu conseiller d'État et sénateur de l'Empire, trouva le moyen de lire à la tribune, au milieu du débat sou levé pour la vérification des quatre élections de Louis Bonaparte, était ainsi conçue :

J'apprends qu'on a proposé dans les bureaux de l'Assemblée de maintenir contre moi seul la loi d'exil qui frappe ma famille depuis 1816 ; je viens demander aux représentants du peuple pourquoi je mériterais une pareille peine. Serait-ce pour avoir toujours déclaré que, dans mon opinion, la France n'était l'apanage, ni d'un homme, ni d'une famille, ni d'un parti ? Serait-ce parce que, désirant faire triompher, sans anarchie ni licence, le principe de la souveraineté nationale, qui seul pouvait mettre un terme à nos dissensions, j'ai deux fois été victime démon hostilité contre le gouvernement que vous avez renversé? (On rit.) Serait-ce pour avoir consenti, par déférence pour le Gouvernement provisoire, à retourner à l'étranger après être accouru à Paris au premier bruit de la révohition ? Serait-ce enfin pour avoir refusé, par désintéressement, les candidatures qui m'étaient proposées, résolu de ne retourner en France que lorsque la nouvelle Constitution serait établie et la République affermie? (Oh! oh! interruption prolongée. — Alors nous sommes tous d'accord : il faut ajourner l'élection!) Les mêmes raisons qui m'ont fait prendre les armes

contre le gouvernement de Louis-Philippe me porteraient, si on réclamait mes services, à me dévouer à la défense de l'Assemblée, résultat du suffrage universel. En présence d'un roi élu par 200 députés, je pouvais me rappeler être l'héritier d'un empire fondé sur l'assentiment de quatre millions de Français ; en présence de la souveraineté nationale, je ne peux, je ne veux que revendiquer mes droits de citoyen français ; mais ceux-là, je les réclamerai sans cesse, avec l'énergie que donne à un cœur honnête le sentiment de n'avoir jamais démérité de la patrie.

A cette lettre, véritable chef-d'œuvre d'habileté et de duplicité, dans laquelle, sous un faux masque de modestie et de désintéressement, le prétendant trouvait le moyen de proclamer qu'il était l'héritier d'un empire fondé sur les suffrages de quatre millions de Français , les membres du Gouvernement ne voyaient et ne relevaient qu'une seule chose : c'est qu'il n'y était pas fait mention de la République. Admirable découverte, qui faisait grand honneur à leur intelligence !

Enfin, se démasquant de plus en plus à mesure que son crédit grandissait, après ses quatre élections, que l'Assemblée venait de valider, il écrit à cette Assemblée la lettre suivante, à la date du \ 4 juin :

Monsieur le Président,

Je partais pour me rendre à mon poste, lorsque j'apprends que mon élection sert de prétexte à des troubles déplorables et à des erreurs funestes. Je n'ai pas cherché l'honneur d'être représentant du peuple, parce que je savais les soupçons injustes dont j'étais l'objet; je recherchais encore moins le pouvoir. Si le peuple m'impose des devoirs, je saurai les remplir... (Mouvement.) Mais je désavoue tous ceux qui me prêtent des intentions ambitieuses que je n'ai pas. Mon nom est un symbole d'ordre, de nationalité, de gloire ; et ce serait avec la plus vive douleur que je le verrais servir à augmenter les troubles et les déchirements de la patrie. Pour éviter un pareil malheur, je resterais plutôt en exil : je suis prêt à tous les sacrifices pour le bonheur de la France.

33a MÉMOIRES D'ODILON BARROT.

Je YOttS envoie une copie de mes remerciements à mes électeurs.

Recevez, etc.

A la lecture de cette lettre, un grand trouble se manifeste dans l'Assemblée. Le général Cavaignac monte une première fois à la tribune pour déclarer que réniotion qui l'agite ne lui permet pas dexpriiner comme il le désirerait toute sa pensée ; mais que^ dans cette pièce qui devient historique^ il remarque que le mot de République n'est pas prononcé... (Mouvement d'indignation. — De toutes parts : Vive la République! vive la République !) Puis il reparaît une seconde fois pour faire enteadre ces étranges paroles :

Quand je suis monté la première fois à cette tribune, si une proposition immédiate n'a pas accompagné les paroles qae j'y ai prononcées, c'est que, saisi de l'indignation qui s'est emparée de vous tous, je n'ai pas cru convenable d'ap^ peler l'Assemblée à délibérer immédiatement. (Après un tel début, on s'attendait naturellement à voir se produire une proposition formelle de bannissement. Point du touti le général coupe court, et ajoute :) Je suis descendu sans faire aucune proposition, une première fois, et descends encore sans en faire davantage. Je ne puis que demander à l'Assemblée de suspendre sa séance et de remettre à demain la suite à donner à cet incident. (Marques d'approbation, porte le Moniteur.)

Que faut-il admirer le plus, ou de ce ministre qui monte deux fois à la tribune, dans de pareilles circonstances, pour dire qu'il ne proposera rien, ou de TAssemblée qui applaudit niaisement à une telle conduite? Cependant le fougueux Clément Thomas était monté à la tribune pour annoncer que le lendemain il y aurait une bataille, et on lui répond tranquillement que c'est une raison de plus de renvoyer au lendemain. Or, le lendemain, ce n'est pas une bataille qui avait lieu, mais une retraite habile. Louis Bona-

parte, averti de l'effet de sa lettre ou l'ayant d'avance prévu, faisait parvenir au président une lettre datée de Londres, le 15 juin, et dans laquelle il donnait sa démission de représentant, dans ces termes :

Monsieur le Président,

J'étais fier d'avoir été élu représentant du peuple à Paris et dans deux autres départements : c'était à mes yeux une ample réparation pour trente années d'exil et six ans de captivité ; mais les soupçons injurieux qu'a fait naître mon élection, mais les troubles dont elle a été le prétexte, mais l'hostilité du 'pouvoir exécutif, m'imposent le devoir de refuser un honneur qu'on croit avoir été obtenu par l'intrigue.

Je désire Tordre et le maintien d'une république sage, grande et intelligente; et, puisqu'involontairement je favorise le désordre, je dépose, non sans de vifs regrets, ma démission entre vos mains.

Bientôt, jaTespère, le calme renaîtra et me permettra de rentrer en France, comme le plus simple des citoyens, mais aussi comme un des plus dévoués au repos et à la prospérité de son pays.

Recevez, etc.

Avancer et reculer, et cependant ne jamais perdre de vue le but et y tendre toujours, telle était la tactique de Louis-Napoléon, et elle a réussi. Dans cette circonstance l'orage qui s'était formé sur sa tête, et qui semblait devoir le foudroyer, s'évanouit comme par enchantement devant cette simple lettre ; de tout le bruit que l'Assemblée avait fait, de toutes les colères du parti républicain, il ne restait que le retentissement du nom de Napoléon, l'exaltation de sa puissance supposée , son antagonisme ouvert avec une république maudite par une grande partie de la nation : tous ces vains et inutiles éclats du Gouvernement n'avaient servi que d'échos et de truchements à l'ambition du prétendant.

Devant cette démission, dans laquelle le pouvoir

exécutif était si insolemment traité, les membres de ce gouvernement se turent : toute leur colère de la veille s'était évanouie en fumée et n'avait d'ailleurs plus où se prendre.

C'est sur cette espèce de mystification que se termine le premier acte de ce drame. Le premier pas venait d'être fait vers l'empire par Louis-Napoléon; et ce qui est mieux, c'est que Louis Blanc et Jules Favre étaient ses partisans. C'est un spectacle profondément triste que de voir, d'un côté, tant d'hommes de cœur, animés de sentiments élevés et patriotiques, se laisser ainsi jouer par un homme qui a sur eux l'avantage de se posséder, de mentir à propos et de savoir ce qu'il veut. A voir ce duel entre une Assemblée souveraine et un seul homme, qui alors n'avait pour lui ni sept millions de suffrages ni le pouvoir exécutif tout entier avec ses immenses forces, et qui n'apportait dans la lutte qu'un nom glorieux et populaire, il est vrai, mais des antécédents détestables, on ne peut pas s'empêcher de se rappeler cette charmante fable du Lion et du Moucheron, où notre Lafontaine montre, avec de si vives et de si ingénieuses couleurs, comment la ruse et la persévérance peuvent triompher de la force.

Pendant que l'Assemblée nationale se débattait ainsi contre les manœuvres du parti bonapartiste , à côté d'elle, et pour ainsi dire à ses portes, se formait un orage qui menaçait, non-seulement le gouvernement républicain, mais la société tout entière.

Nous avons déjà expliqué dans quelles circonstances s'étaient formés les ateliers si improprement et si im-

prudemment appelés nationaux; par quelle série de mesures follement imprévoyantes cette agglomération d'ouvriers s'était accrue de tous les hommes que la paresse, le vice, le malheur des temps et les conflits incessamment provoqués par les doctrines du Luxembourg, entre le patron et l'ouvrier, sur le salaire, sur les heures et les conditions du travail, y jetaient pêlemêle et par masses. Nous avons vu comment, à force de proclamer que la société devait à tous le travail et l'assistance, on avait fait de ces ateliers, non une œuvre de charité et de philanthropie, mais l'acquittement d'une dette stricte et sacrée, une sorte d'institution nationale; avec quelle imprévoyance, au lieu de disséminer ces hommes et de les employer à des travaux utiles, on les avait réunis, groupés sur le pavé de Paris, leur donnant à faire des ouvrages sans utilité et auxquels la plupart d'entre eux étaient d'ailleurs impropres, les abandonnant ainsi à toutes les corruptions de l'oisiveté. Nous avons vu comment, pour aggraver encore les dangers de cette masse d'oisifs, on l'avait enrégimentée, divisée en brigades, en légions, exercée aux manœuvres militaires, armée de fusils et de sabres, et, de plus, comment on y avait organisé un vaste club central, afm probablement que toute cette masse de misères, de vices et de passions fermentât encore plus violemment. Nous avons vu comment le Luxembourg et l'Hôtel de ville s'étaient disputé cette force redoutable ; comment le Gouvernement lui-même, croyant pouvoir s'en servir comme d'auxiliaires puissants, les avait flattés, exaltés jusqu'à proclamer qu'ils étaient les gardiens, les protecteurs de la République, et qu'ils avaient une mission sainte à remplir. L'Assemblée constituante n'avait encore rien changé à cet état de choses dans les premiers jours de son installation. Le double phénomène delà désertion des ateliers libres et de l'accroissement des

i34 MEMOIRES D'ODILON BARROT.

ateliers nationaux continuait et progressait même d'une manière effrayante depuis la réunion de cette Assemblée, à tel point que, vers la fin de mai, le chiffre de cette agglomération s'était élevé à 115,000 hommes, selon le ministre des travaux publics, et à 120,000, au dire de la commission du travail ; sans compter les 5,000 aspirants qui se pressaient aux portes des ateliers pour y entrera

A mesure que s'accroissait le chiffre de cette armée, ses prétentions et son orgueil s'accroissaient également. Au 45 mai, elle n'avait fourni aux envahisseurs qu'un faible contingent, il est vrai ; mais ce n'était là qu'une simple escarmouche, et l'opinion générale dans tout le parti démagogique était que, lorsque l'armée entière s'ébranlerait, elle entraînerait tout par sa masse, et triompherait facilement des faibles résistances qu'un gouvernement divisé et à moitié complice pourrait lui opposer. L'Assemblée avait le sentiment de ce danger, et c'est pour cela qu'elle fai~ sait tant d'efforts pour dissoudre cette agglomération, — tandis que les démagogues, au contraire, ne luttaient avec tant d'énergie pour la conserver, que parce qu'ils y voyaient une réserve précieuse, qui devait, à un jour donné, leur livrer à discrétion la société. Entre ces deux impulsions contraires, le Gouvernement flottait, hésitait: il craignait de résister trop ouvertement à l'Assemblée, et n'aurait cependant pas voulu se brouiller avec les ouvriers. Aussi, que d'homélies touchantes adressées par M. Trélat, ministre des travaux publics, tantôt à l'Assemblée, tantôt aux ouvriers, pour obtenir des atermoiements qui ne faisaient qu'aggraver le mal ! C'est cette lutte, ces hésitations, ces tiraillements, et la catastrophe qui devait les terminer, que nous allons raconter.

Page 1