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Voir le MoniteAir Aw 14 mai

S'il est des difficultés qu'il faut tourner et dénouer à force de patience , il en est d'autres, au contraire, qu'il faut savoir trancher tout de suite et à tout prix : l'affaire des ateliers nationaux était de cette dernière espèce; elle était arrivée à ce point, que chaque jour de retard aggravait le mal et rendait le remède plus difficile et plus dangereux. Il fallait donc trancher dans le vif et sans perdre un instant. Malheureusement le gouvernement de la République manquait de coup d'œil et de résolution : car nous ne l'accusons pas d'avoir sciemment préparé la sanglante catastrophe à la suite de laquelle il devait périr.

M. Dupin fut le premier qui eut le courage de signaler la nécessité urgente de pourvoir au danger des ateliers nationaux. Il disait dans la séance du 16 mai :

Il faut que chacun sache que 200,000 hommes ne peuvent pas continuer à être constamment sur pied dans Paris. Paris n'est troublé que par une portion de population qui n'est pas sienne , qui ne devrait pas être entretenue dan^ des habitudes de désoeuvrement, qui ne devrait pas être, pour ainsi dire, tenue en disponibilité pour se répandre dans les émotions de la ville, mais qu'on devrait, dans son intérêt comme dans le nôtre, diriger sur des ateliers divers pour y toucher un salaire mérité, tandis qu'on la paye aujourd'hui sans qu'elle travaille. (Assentiment.)

Ce discours valut à M. Dupin une lettre d'outrages et de menaces, que le lendemain on voyait affichée sur tous les murs de Paris, avec la signature probablement pseudonyme d'un prétendu ouvrier.

Dans la séance du 18, le ministre des finances présentait un projet de loi pour mettre les chemins de fer dans les mains de l'État. C'était, selon lui, le moyen de faire disparaître la dette flottante, de rétablir le crédit public et privé, de rendre la vie aux manufactures et au travail : c'était, en un mot, une panacée. En attendant que ce merveilleux projet fût voté, M. Trélat

demandait des crédits pour des travaux divers, un million pour réparations de routes nationales, \ ,500,000 fr. pour l'amélioration de la navigation de la Marne, 500,000 fr. pour la canalisation du Lot, 800,000 fr. pour le canal de l'Aisne à la Marne, et enfin trois millions pour les ateliers nationaux. Le ministre faisait valoir l'urgence de ces projets.

Il importe, disait-il, de rendre à chaque ouvrier, à chaque genre de travail, ses véritables instruments de labeur; il importe de faire cesser au plus vite cet état de souffrance qui fait que l'on ne donne réellement à l'ouvrier dans ce moment-ci qu'une aumône déguisée, que l'ouvrier ne fait qu'un travail stérile... Citoyens, les ateliers nationaux ne sont qu'une organisation temporaire : il faut qu'ils cessent au plus vite... Nous avons aujourd'hui une énorme population qui s'est jetée sur les ateliers nationaux: le nombre en était, il y a peu de temps, de 80,000 ; quelques jours après, il était de 100,000 ; aujourd'hui, il est de 115,000. (Mouvement.)

Les conservateurs n'auraient pas mieux dit. Mais il fallait agir, et ministre et gouvernement ne savaient comment entamer cette redoutable opération de la dissolution des ateliers nationaux.

Cependant, les propositions à ce sujet affluaient de toutes parts : les uns demandaient de forcer tous les propriétaires à mettre en culture leurs terres en friches, sinon de les déposséder pour cause d'utilité publique, et de partager ces terres entre les ouvriers des ateliers nationaux ; les autres, de déverser tout ce trop plein de la classe ouvrière en Algérie, et d'y organiser une vaste colonisation; d'autres appuyaient la prise de possession de tous les chemins de fer par l'État, et y voyaient une ressource assurée pour tous les ouvriers sans travail, etc. Toutes ces propositions plus ou moins praticables étaient renvoyées au comité des travailleurs, qui s'occupait sans relâche de la solution de ce difficile

problème. Mais ce comité reconnaissait bientôt que toute initiative privée serait impuissante, etqu'une résolution énergique du Gouvernement pouvait seule triompher des résistances : c'estdonc à provoquer cette résolution qu'il employait tous ses efforts ; il exerçait sur le ministre des travaux publics une pression de tous les instants. Mais celui-ci résistait et ne pouvait se décider à frapper un grand coup. Je demande, disait-il dans la séance du 22 mai, que le temps nécessaire nous soit laissé, parce que le temps est un instrument, un moyen d'action indispensable en toutes choses; avec la précipitation, on ne fait rien de bon, etc.

Ce n'étaient pas de tels lieux communs qui pouvaient calmer l'anxiété publique ni satisfaire à l'impatience de l'Assemblée, qui, voyant grossir et s'approcher l'orage, appelait à grands cris une solution immédiate.

Enfin M. Léon Faucher, dans la séance du 28 mai, proposa, d'accord avec le comité des travailleurs, dont il était membre, de voter un crédit de dix millions à répartir entre les divers chemins de fer que l'Etat était chargé d'exécuter, à la condition d'employer cette somme en travaux de terrassements divisés en plusieurs chantiers, sur lesquels les ouvriers des ateliers natiotionaux seraient immédiatement distribués.

Dix millions, disait-il, suffiront à payer oO,000 ouvriers pendant trois mois, au prix de 2 fr. 50 cent, par jour, et vous serviront à dissoudre cette agglomération menaçante, tout en complétant nos grandes lignes de voies ferrées.

Il appuyait cette proposition des plus fortes et des plus pressantes considérations.

Si on vous disait, ajoutait-il, qu'une armée de 120,000 hommes campe aux portes de Paris, la présence d'une telle force vous ferait justement ombrage; cependant la composition d'une armée régulière offre certaines garanties à la liberté : elle a des chefs reconnus, une discipline, un dra-

peau, auquel elle doit obéissance ; une armée industrielle de 120,000 hommes, qui n'a pas de chefs ou qui «n a de secrets, est bien autrement dangereuse: il y a là une foule accessible à toutes les excitations politiques, et les entrepreneurs de conspirations croient n'avoir qu'à se baisser pour ramasser des complices. Si les ouvriers qui peuplent les ateliers nationaux n'ont pas encore livré à l'ordre une bataille rangée, il faut en rendre grâce au bon esprit de ces ouvriers, etc.. Je n'hésite pas à le dire, citoyens: il faut dissoudre, sans délai, ce vaste rassemblement d'hommes.

Cette proposition, appuyée par M. de Falloux, fut accueillie avec faveur par l'Assemblée, et renvoyée au comité des travailleurs, pour en faire rapport immédiat; et, dès le lendemain 29 mai, M. de Falloux montait à la tribune pour proposer d'urgence, au nom du comité des travailleurs, le décret suivant :

L'Assemblée nationale,

Considérant que le travail des ateliers nationaux du département de la Seine est devenu improductif; que son maintien dans les conditions actuelles serait en contradiction avec une bonne administration de la fortune publique, avec le retour de l'ordre et la reprise' des opérations industrielles ou commerciales; qu'il constituerait une aumône déguisée, et que le plus grand nombre des travailleurs inscrits aux ateliers nationaux réclament eux-mêmes le moyen de gagner plus librement leur existence, et refusent de prélever plus longtemps sur la fortune publique des deniers qui n'appartiennent qu'aux orphelins, aux infirmes et aux vieillards.

Décrète :

Art. i'^. Le travail à la tâche sera substitué, sous le plus bref délai possible, dans les ateliers nationaux, au travail à la journée.

Art. 2. Les ouvriers séjournant depuis moins de trois mois dans le département de la Seine et qui n'y justifieraient pas de leurs moyens d'existence, recevront pour eux et leur famille une feuille de route, avee indemnité de déplacement.

Abt. 3. Le présent décret sera applicable dans les villes ou communes des départements, sur la demande des conseils municipaux.

Cette initiative de l'Assemblée nationale dans une mesure essentiellement administrative avait une haute signification, surtout pour la Commission executive, qui se voyait ainsi en quelque sorte dépossédée de la plus importante, de la plus intime de ses attributions. Avait-elle le droit de se plaindre, lorsque depuis le 15 mai elle se montrait sourde à tous les avertissements et rebelle à toutes les instances ?

Un recensement exact des ouvriers qui composaient les ateliers nationaux était nécessaire, non-seulement pour se rendre compte de leur nombre réel, sur lequel on n'était pas d'accord, mais encore et surtout pour prévenir les nombreux abus qui s'étaient glissés dans cette vaste comptabilité, et faire cesser les doubles et triples emplois, abus dont le moindre inconvénient était de dilapider la fortune publique et de démoraliser la classe ouvrière, mais qui offrait ce danger bien plus grave encore d'alimenter une caisse secrète où la conspiration amassait des ressources pour le jour du combat. On comprend, dès lors, que ce recensement dut rencontrer une vive résistance de la part des chefs.

Le ministre s'imagina que, pour triompher de ces résistances, il lui suffisait d'éloigner de Paris, pour quelque temps, le directeur des ateliers nationaux, M. Emile Thomas. En conséquence, après s'être concerté avec M. Garnier-Pagès, ayant mandé cet agent dans son cabinet, il lui intima l'ordre de donner sa démission; puis, sans lui donner le temps ni de retourner chez lui ni même d'écrire à sa mère, il le fit monter dans une voiture qui l'attendait à la porte, et l'expédia à Bordeaux, avec deux agents chargés de le

surveiller, et une lettre cachetée adressée au préfet du département de la Gironde et portant l'ordre de retenir le prisonnier jusqu'à nouvel avis.

Une lettre de cachet en pleine république, cela était grave. Sous la monarchie constitutionnelle, cette atteinte à la liberté individuelle eût fait grand bruit ; et cependant l'Assemblée nationale prêta à peine quelque attention aux interpellations de M. Taschereau, qui dénonça le fait à la tribune, et elle passa tout de suite à l'ordre du jour. Dans les temps révolutionnaires, les garanties individuelles sont bien peu de chose en présence de la question du salut public, toujours à l'ordre du jour. La mesure avait surtout le tort de paraître violente et de ne rien résoudre ; elle causa dans les ateliers nationaux une vive irritation. Le ministre , dans l'espérance de les apaiser, se rendit à leur quartier général k Monceaux, où tous les brigadiers avaient été convoqués. Il déploya dans ce meeting tumultueux toutes les ressources de son éloquence, mais en vain. Il fut outragé, retenu môme à son tour prisonnier. Le Gouvernement alarmé dirigea des troupes vers le lieu où se passaient ces violences; on parlementa : le ministre fut relâché, et il sortit de ce lieu, contrit, mais pas plus résolu à agir avec énergie. Ce n'était pas seulement à Paris que la classe ouvrière s'était livrée à la plus dangereuse fermentation : les mêmes désordres , les mêmes violences éclataient partout où cette classe formait des agglomérations nombreuses.

Dans la séance du 31 mai, deux manufacturiers, MM. Sevaistre et Grandin, poussèrent un cri de détresse ; au nom de toute l'industrie manufacturière, ils vinrent tour à tour exposer à la tribune les exigences insensées de leurs ouvriers, et les violences qu'ils avaient eu à subir de leur part. Le dernier concluait ainsi : « Le temps des demi-mesures est passé ; je dé-

clare qu'à l'heure qu'il est il y a des manufacturiers qui ne savent pas où poser la tête. »

A l'appui de cette assertion, l'orateur pouvait se citer comme exemple : car, quoique plein d'humanité et de philanthropie envers ses ouvriers, il avait dû fuir nuitamment, lui, sa femme et ses enfants, de sa manufacture, pour se soustraire à un danger de mort.

A ces faits , qui venaient de produire une vive impression sur l'Assemblée, M. Trélat n'opposait, comme toujours, qu'une phraséologie vide et stérile.

J'ai vu depuis quelque temps, dit-il, beaucoup d'ouvriers; j'ai éprouvé, eu même temps qu'une satisfaction profonde au milieu d'un grand nombre d'entre eux, un chagrin profond aussi à côté de quelques autres. (Allusion à sa déconvenue.) J'ai du quelquefois me demander si, dans mes rêves d'avenir, je ne m'étais pas trompé, quand j'avais accordé à cette partie de la société qui féconde la société de son travail, trop de vertus. Eh bien, non ! je ne me suis pas trompé... Je ne souffre que d'une chose : c'est qu'on soit venu apporter à cette tribune des paroles irritantes, etc.

Il devenait évident , après cet amphigouri sentimental, qu'il n'y avait rien à attendre de l'initiative du Gouvernement, et que le comité devait, plus que jamais, persister dans sa propre initiative, seul moyen de forcer les irrésolutions du pouvoir. C'est ce que fit, avec beaucoup de fermeté et de mesure tout à la fois, son rapporteur M. de Falloux, et le décret proposé fut voté à une grande majorité.

Malheureusement, ce décret, tout impératif qu'il était, laissait encore un échappatoire. 11 portait : dans le plus bref délai possible. Or M. Trélat, qui se complaisait dans sa béatitude et qui faisait du sentiment lorsqu'il aurait fallu faire de l'administration énergique , ne manquait pas de se prévaloir de cette latitude , pour éluder toute mesure décisive,

J'ai une bonne communication à vous faire, disait-il, à la fin de la séance du 8 juin, à l'Assemblée nationale; j'ai de bonnes choses à vous dire des ateliers nationaux. (Écoutez ! écoutez !) Ils sont trausformés : il n'y règne plus d'agitation, on n'y entend plus de plaintes, plus de menaces ; le recensement se fait bien, il se fait avec calme... Les ouvriers, les bons ouvriers, vont demander du travail. (Très-bien ! trèsbien !) En voilà ! (Le ministre montre une liasse de projets de décrets, qu'il tient à la main.) Le travail à la tâche est rétabli dans les ateliers de tailleurs et de cordonniers ; il s'établira partout, etc.

L'Assemblée se laissa prendre un instant à cet élan de conliance niaise : elle aurait dû, au contraire, s'en effrayer, en voyant à quelles mains étaient remises les destinées de la société ; mais on croit facilement ce qu'on désire : elle vota avec empressement et à l'unanimité tous les crédits qu'on lui demandait.

Malgré les assurances de M. Trélat, cette lueur d'espérance et de joie fut de courte durée: l'agitation allait croissant dans les clubs et dans les ateliers nationaux. Un journal ayant pour titre : F Organisation du travail^ eut l'audace d'imprimer une liste des plus riches banquiers de Paris , comme pour les dévouer aux vengeances populaires et au pillage; et ce journal, dénoncé à la tribune, ne provoqua, de la part de M. Flocon , que d'amères récriminations contre le parti conservateur, par lequel ce ministre se disait journellement calomnié.

Le nouveau directeur des ateliers nationaux , l'ingénieur Lalanne , luttait avec peine contre les résistances qu'il rencontrait dans son opération du recensement; il était obligé de dissoudre plusieurs brigades et de faire des exemples. Il prit un arrêté pour déclarer que ceux des ouvriers qui seraient saisis dans les rassemblements seraient exclus des ateliers nationaux. En effet, de formidables rassemblements se formaient tous les soirs à la môme heure, entre les

portes Saint-Denis et Saint-Martin; ils interceptaient toute circulation dans ce quartier si populeux, faisaient entendre des chants et des cris démagogiques , fatiguaient la troupe et la garde nationale, et préludaient évidemment à un soulèvement général.

Les choses prenaient un tel caractère de gravité , qu'il n'était plus possible à l'Assemblée nationale de se contenter des atermoiements de M. Trélat.

Nous sommes tous frappés, disait le général Bedeau dans la séance du 12 juin, de l'extrême inquiétude qui existe dans les esprits en France. Je ne crois pas me tromper en affirmant que cette inquiétude s'est plutôt accrue, qu'elle n'a diminué depuis quelques jours. (C'est vrai ! c'est Yrai !) Je suis de ceux qui croient que l'inquiétude existe dans le pays; que, quand le mécontentement se manifeste, la responsabilité en appartient toujours au Gouvernement.

Aussi lorsque, dans la séance du 15 juin, le ministre des travaux publics vint demander à l'Assemblée un nouveau crédit de trois millions pour les ateliers nationaux, crédit dont le chiffre seul attestait que le nombre des ouvriers dans les ateliers nationaux était resté le même , malgré les dispositions impératives de l'Assemblée , M. de Falloux saisit cette occasion pour dénoncer le Gouvernement , son inaction coupable , son mauvais vouloir et ses résistances inconcevables à l'exécution des mesures naguère prescrites par l'Assemblée nationale.

Qu'avez-vous fait, leur demandait-il, pour exécuter les ordres de l'Assemblée ? Il fallait d'abord apurer la comptabilité des états-majors des ateliers nationaux, ainsi que l'entendait le comité du travail, par des voies régulières. Au lieu de cela, vous avez eu l'ecours à des mesures arbitraires, dont nous vous laissons toute la responsabilité. M. Emile Thomas est parti d'ici sans qu'on ait pu savoir si c'était un prévaricateur qu'on punissait ou un administrateur habile qu'on récompensait. Il est revenu à Paris, et,

d'accusé qu'il était, il s'est fait accusateur !... Après les agents, les moyens d'exécution : on était convenu de raviver l'industrie et par suite le travail, par une série de mesures qui devaient encourager et les industriels qui produisent et le commerce qui exporte. Je suis obligé de dire que le ministre n'a pu réussir à vous présenter l'ombre d'une mesure ; et les quatre millions que le Trésor retient, restitués à la Ville, pourraient raviver la grande et féconde industrie des constructions, s'ils étaient rendus. — Le recensement, qui était commencé il y a un mois, n'est pas encore achevé à l'heure qu'il est: on ne sait pas encore d'une manière officielle et certaine le nombre ni la qualité des ouvriers. On vous a dit, il y a huit jours, qu'il était terminé; mais il n'est pas contrôlé, et ce contrôle prendra autant de temps que l'opération elle-même. Pendant ce temps, vous êtes témoin de l'agitation qui règne dans Paris, des éléments de fermentation qui se manifestent de toutes parts... Je ne puis nettement caractériser ces résistances. Appartiennent-elles à l'ordre politique ou simplement à l'ordre administratif ? Veut-on faire peser sur l'Assemblée la détresse publique, qu'atteste la permanence de 114 ou de 117,000 hommes dans les ateliers nationaux, encore oisifs pour la plupart aujourd'hui ? veut-on se servir de cette détresse pour exercer sur elle une pression, au profit de quelque grande mesure, telle que celle des chemins de fer ? veut-on ou ne veut-on pas cacher d'autres arrière-pensées? C'est ce que je ne sais pas et ce dont l'Assemblée doit s'enquérir !...

A cette dénonciation foudroyante, le ministre n'opposait, selon son habitude, que d'humbles aveux et des lamentations. Je nai encore fait que bien peu de choses, disait-il, et je ne suis parvenu à opérer presqu aucun dégrèvement des ateliers nationaux; mais prenez patience, et je vous promets des merveilles. Il ajoutait à cela une amende honorable sur l'acte arbitraire qu'il s'était permis vis-à-vis d'Emile Thomas, donnant pour son excuse qu'il avait, dans cette circonstance, mieux aimé prévenir que punir , et qu'il avait plutôt agi en médecin qu'en homme politique.

Après ces explications, l'Assemblée , adoptant les conclusions de M. de Falloux, se retira dans ses bureaux pour nommer une commission qui serait chargée spécialement de l'éclairer et de la diriger sur le fait de la dissolution des ateliers nationaux.

Au reste , ce n'était pas seulement du côté des conservateurs que venaient ces reproches adressés au Gouvernement ; quelques hommes importants du parti républicain, M. Goudchaux entre autres, le pressaient aussi d'en finir avec les ateliers nationaux.

Il faut, disait ce dernier dans la séance du 16 juin, que les ateliers nationaux disparaissent à Paris d'abord, en province ensuite ; il ne faut pas qu'ils s'amoindrissent, entendezle bien, il faut qu'ils disparaissent !... Le peuple aussi peut être démoralisé : il ne faut pas croire qu'il y ait un privilège de démoralisation pour certaines classes de la société. Je dirai toute ma pensée : les ateliers nationaux ont produit une chose dont jusqu'à présent nous n'avions pas d'exemple , c'est-à-dire, des ouvriers qui cessent d'être honnêtes ! (Sensation.) On ne peut nier qu'il existât des souffrances avant la révolution du 24 février; mais ces souffrances ont été augmentées par cette révolution... On est venu prêcher des doctrines qui ont été funestes ; on est venu dire aux travailleurs : La vieille société vous traite injustement. (Très-bien !) Croisez les bras, ne retournez pas dans vos atelier: ces ateliers deviendront vides; nous les exproprierons pour cause d'utilité publique, nous vous les donnerons. Quant aux anciens possesseurs, nous les payerons, quand nous pourrons. (Très-bien ! très-bien !) Ces doctrines, que je n'ai pas besoin de qualifier, ont produit leur effet. Il était impossible qu'il en fût autrement.

M. Goudchaux termina cette vigoureuse sortie contre le socialisme par cet aveu précieux à recueillir, surtout de la bouche d'un républicain aussi sincère et aussi ardent : Lorsque la révolution est arrivée, fat trouvé, pardonnez-moi le mot^ fat trouvé qu'elle arrivait trop tôt.,. Malheureusement, l'orateur ne concluait pas et n'indiquait pour tout remède au mal que des banalités

sans portée, telles que : V instruction gratuite et universelle^ le crédit mis à la portée de tous, banalités qui desservaient depuis le 24 février toutes les déclamations utopiques de la secte socialiste, mais qui n'offraient pas cette solution actuelle, immédiate, qu'appelait de toutes les parties de la France la société violemment menacée.

Dans la séance du 19 juin, M. ïurck, voulant suppléer à cette lacune du discours de M. Goudchaux, proposait carrément des mesures qui, selon lui, seraient décisives :

1" L'exclusion des forçats libérés des ateliers nationaux : ils y étaient au nombre de 4,000, selon les uns ; de 1,000 seulement, selon les autres;

2° Le renvoi dans leurs communes, avec des feuilles

de route, de tous les ouvriers non domiciliés à Paris

depuis un an; et si, après cinq jours de délai, ils se

trouvaient encore dans Paris, ils seraient traduits et

■jugés comme voleurs;

3° La même disposition applicable à ceux des ouvriers domiciliés à Paris qui, pouvant trouver du travail dans les ateliers libres, resteraient dans les ateliers nationaux.

Ces mesures étaient, en effet, topiques; mais elles renfermaient en elles quelque chose de brutal et d'outrageant, que ceux qui avaient tant d'intérêt à irriter les ouvriers ne manqueraient pas d'exploiter. On vous assimile aux forçats,.... leur diraient-ils; on vous traitait hier de mendiants, de malhonnêtes gens; on vous traite aujourd'hui de voleurs/..,. Ce n'est pas assez de vous condamner à aller mourir de faim ou de maladie dans des pays lointains et insalubres ; on ajoute encore l'outrage et le mépris à cette cruauté... On peut juger de l'impression que faisaient de tels discours sur cette masse armée à qui l'on avait dit et redit tant de fois, et dans les occasions les plus solennelles, qu'elle était l'arbitre souverain de la société.

Le rapport que M. de Falloux vint aussitôt après faire au nom du comité du travail , quoique plus modéré dans les termes et d'un caractère plus grave , n'en était pas moins propre à fournir de nouveaux aliments à ce foyer de colères.

Ce rapport, après avoir reproduit les reproches déjà adressés au ministre des travaux publics, se terminait ainsi :

Il importe à la tranquillité publique, à la renaissance des transactions, à Tintérêt évident de toutes les classes de travailleurs, que la question des ateliers nationaux, sur laquelle le pays fixe en ce moment ses regards, reçoive une solution rapide et définitive, et nous ne voudrions nous séparer qu'après avoir conquis à ce sujet une sécurité absolue. Si l'inertie administrative dont nous nous plaignons ne tient qu'à quelques difficultés passagères et peu profondes, nous en triompherons facilement ; si, contre notre attente, un débat solennel était nécessaire, nous en fournirons les éléments à TAssemblée.

En conséquence, la commission proposait de n'allouer les sommes nécessaires pour les ateliers nationaux que million par million, afin, disait le rapporteur, de multiplier les occasions de débat et les moyens de contrôle ; et, ce qui était une mesure trèsgrave au point de vue de la division des pouvoirs, le rapport concluait à ce que la commission continuât sa mission, même après le vote du crédit pour lequel elle avait été nommée: ce qui en faisait une véritable commission de surveillance, et par conséquent plaçait le Gouvernement en état de suspicion déclarée.

Le ministre le sentit, et il crut devoir se justifier tout de suite. Il déclara que les premiers envois d'ouvriers expédiés sur divers chantiers en province commenceraient dès le lendemain, et se continueraient les jours suivants; mais, cédant au besoin de récriminer, il ajouta :

a48 MEMOIRES D'ODILON BARROT.

En toute chose, il y a l'incertitude, la lenteur humaine. Eh bien ! nous n'avons pu embrigader nos ouvriers que quand nous avons su positivement où nous les mettrions : car enfin ces ouvrions sont nos frères ; ce ne sont ims des malfaiteurs, et ici, trop souvent, on parle des ouvriers des ateliers nationaux comme de malfaiteurs. (Vives dénégations. — On n'a pas dit cela ! — Agitation prolongée.)

Je ne peux pas oublier qu'on me disait: Débarrassez-nous sur-le-champ, à l'instant môme, des ateliers nationaux. J'ai répondu, et je dois répondre. Non ! je ne le peux pas!... C'est impossible, parce qu'il ne m'arrivera jamais d'agir avec précipitation, toutes les fois que les intérêts de mes semblables ou que leur vie seront en jeu. — Puis il ajoutait que, si on voulait lui forcer la main, il se retirerait!...

Ainsi le comité dénonçait le ministre à l'Assemblée et à la France pour son imprévoyance et son incapacité ; le ministre, à son tour, dénonçait aux ateliers nationaux le comité du travail pour son inhumanité. Il était impossible de mieux faire les affaires de la conspiration démagogique; on chargeait la mine a l'envi : comment n'aurait-elle pas éclaté ?

Le lendemain 21 juin, le débat recommença avec plus de vivacité et d'animosité encore.

Après un pompeux discours de M. Victor Hugo, fort riche d'images et d'antithèses, fort pauvre de moyens sérieux de solution, et qui se terminait par cette phrase, qui peut faire juger du reste :

Il serait horrible que, par une révolte de l'équipage, la France, ce premier navire des nations, sombrât en vue de ce port magnifique que nous apercevons tous dans la lumière et qui attend le genre humain !... (Très-bien ! trèsbien !)

M. Léon Faucher, économiste distingué, caractère cassant mais décidé, vint faire, pour ainsi dire, l'autopsie des ateliers nationaux.

Il s'y trouve, dit-il, à peu près, en nombre rond, de 40 à

ATELIERS NATIONAUX. 2id

50,000 ouvriers se rattachant à l'industrie du bâtiment. Il faut ranimer cette industrie, morte en ce moment: pour cela, il faut ranimer la confiance et le crédit, et par suite le travail. Quel moyen? Le premier de tous, celui que rien ne supplée, c'est de rétablir l'ordre, et, par l'ordre, je n'entends pas seulement l'ordre dans les rues ; j'entends l'ordre dans les idées : la première chose, c'est de faire disparaître de vos lois, de vos décrets, tous ces mauvais principes qui y ont été introduits, ces atteintes à la propriété qui ont porté le trouble et l'effroi dans le pays. (Très-bien !)Tant que vous ne ferez pas cela, vous n'aurez rien fait ; tant que l'État n'aura pas payé ses dettes, le crédit sera impossible pour les particuliers, et sans le crédit point de travail. Qu'il commence par rendre à la ville de Paris les millions qu'il lui doit, et qu'elle emploiera en travaux utiles, etc.

Sur quoi le ministre des finances répondait qu'il était prêt à rembourser la Ville, mais que les sommes remboursées iraient se perdre dans les mains des propriétaires; et M. Armand Marrast ajoutait que ceux-ci ne manqueraient pas de cacher cet argent aussitôt qu'ils l'auraient reçu. C'étaient là de fort pauvres raisons, qui ne résolvaient rien. Le projet de M. de La Rochejaquelein, qui proposait de donner aux entrepreneurs de bâtiments les millions qu'on donnait inutilement aux ateliers nationaux ; celui de M. Stourm, qui, rappelant le précédent des 30 millions prêtés au commerce et à l'industrie en 1830, demandait pour la crise actuelle le même expédient, d'est-à-dire le même sacrifice, en pure perte, comme le faisait remarquer avec raison le ministre des finances, M. Duclerc ; enfin, un projet mystérieux, qui devait nécessiter une dépense de 100 millions, mais qui sauverait tout , selon son auteur , s'élaborait encore dans la tête de M. Trélat, qui demandait du temps pour le mieux étudier : il s'agissait de la transportation du trop plein de la population ouvrière dans l'Algérie ; projet qui a reçu un commencement d'exécution et

produit des résultats déplorables, après avoir coûté des sommes immenses. Aucun de ces projets, longuement développés, ne changeait rien à la situation.

M. Caussidière, qui venait de rentrer dans l'Assemblée avec 150,000 suffrages, tandis que Louis-Napoléon n'en avait obtenu que 75,000, encouragé par ce succès, crut pouvoir se lancer, lui aussi, dans les hautes considérations d'économie politique : son discours, où se mêlaient le burlesque et le raisonnable, les sentiments conservateurs et les idées démagogiques, et qui se ressentait un peu de libations bachiques trop abondantes, obtint cependant un succès fou dans l'Assemblée ; mais ce succès lui-même , comme les 150,000 votes donnés au préfet de police du 15 mai, éclairait d'un triste jour Tétat moral de notre société, qui descendait un jour à des faiblesses indignes, pour s'élever le lendemain à des actes sublimes de courage.

Aujourd'hui, qu'arrive-t-il de vos 100,000 hommes de trop pleiu dans Paris? disait Caussidière. Qu'ils font le club du désespoir, tous les soirs, sur le boulevard ! que l'or de la Russie et de l'Angleterre ameute ces hommes égarés... Vous avez 200,000 bouches de trop dans Paris ; et je vous défie, avec toute votre police, avec vos 200,000 hommes sur pied, de ne pas les faire crever un beau matin, comme une vessie trop gonflée. (Hilarité générale.) J'appelle votre attention sur les moyens colonisateurs par l'agriculture, et, d'autre part, sur nos moyens d'exportation : il faut rouvrir par l'exportation, encourager par de fortes primes les grandes artères du travail. Depuis assez longtemps un millier d'hommes torturent l'Europe, se disant Anglais et Cosaques, je ne sais quoi. (On rit.) Ils sont cinq cents peut-être; ils couvrent l'Europe de leurs infamies; je dirai plus, la Chine et les Indes : rejetez donc la bave qu'ils déversent sur vous. Allez établir une guerre de propagande dans leurs foyers ; faites-leur la guerre par la question douanière ; empêchez que le monopole des marchandises n'arrive chez eux: il faut jeter toutes les divisions dans un

sac. (Bravo ! bravo ! — Applaudissements.) Nous sentonsnous capables de cet effort ? Assez de saturnales, de divisions, de petits amours-propres ! exportation, agriculture, propriété pour ceux, qui défricheront : il y a six millions d'hectares à défricher. Agissons, et alors nous pourrons tous crier: Plus de prétendants! Vive la République!... Elle a été sage. (Bravos et applaudissements prolongés. — Longue agitation. — Le citoyen Caussidère reçoit de nombreuses félicitations.)

Qui eût dit que, dans quelques jours, cet homme servirait de drapeau à une insurrection atroce, ayant pour mobile le pillage, et que l'Assemblée qui l'applaudissait ainsi aurait à le traiter comme un chef de factieux.

Il était grand temps que la Chambre terminât le débat qui s'égarait ainsi, et dans lequel chaque orateur, les uns par leurs flatteries, les autres par leurs sévérités envers la classe ouvrière, ajoutaient tous à l'irritation de cette classe et au danger qui menaçait la société. Le rapporteur, M. de Falloux, se chargea de le résumer.

Nous sommes enfermés, dit-il, dans deux cercles vicieux : Pour avoir la solution delà question des ateliers nationaux, il faut, dit-on, ramener la confiance ; puis on ajoute aussitôt: Vous n'aurez jamais la confiance tant que vous aurez les ateliers nationaux. Premier cercle vicieux.

Second cercle vicieux. On dit : 11 faut que la commission présente des moyens, des remèdes ; et, lorsqu'elle les présente, on objecte qu'ils ne sont pas encore assez étudiés, qu'ils sont spéculatifs, qu'il faut attendre l'initiative du Gouvernement, qui nous fait attendre trop longtemps. Dans cette situation, que devions-nous faire? Vous demander de nous charger spécialement d'étudier et de vous offrir une solution ; ce sera du temps épargné. Si vous ne voulez pas que ce soit nous, faites que ce soient des personnes qui ne désemparent pas jusqu'à ce que la besogne ait été menée à bonne fin. (Aux voix ! aux voix !)

La discussion est close sur ces paroles, et le pou-

•252 MEMOIRES D'ODILON EARROT.

voir permanent demandé par la commission lui est accordé à une immense majorité.

On serait tenté de reprocher aux conservateurs leur excès de patience dans cette circonstance, et de n'avoir pas pris au mot M. Trélai, lorsqu'il offrait sa démission ; mais ce reproche serait mal fondé. Si le parti répuhlicain modéré voulait hien se joindre au parti conservateur pour la dissolution immédiate des ateliers nationaux, dont il reconnaissait lui-même le danger, il ne l'aurait pas suivi jusqu'à une destitution du ministre : il fallait hien se prêter au tempérament de ses auxiliaires. Au reste, les deux hommes par qui les intérêts de la société furent particulièrement défendus dans ce déhat, MM. de Falloux et Léon Faucher, étaient, quoique avec des qualités hien différentes, parfaitement propres à la mission qu'ils étaient chargés de poursuivre : le premier, par ses mœurs distinguées, par l'élévation et la fermeté de son caractère ; le second, par ses formes un peu tranchantes, et qui se ressentaient parfois un peu trop des hahitudes du professorat et de la rude polémique du journaliste (M. Léon Faucher avait été successivement professeur et journaliste), par sa parole nette et incisive, par ses notions très-arrétées en économie politique, étaient hien choisis pour avoir raison de l'éloquence larmoyante, de la fausse philanthropie de M. Trélat.

Ainsi ce malheureux gouvernement républicain, tout à la fois menacé par les prétendants et les anarchistes, courait des uns aux autres, n'ayant contre les uns que d'impuissantes colères, contre les autres que des ménagements irritants. De plus, le ministre des travaux publics, pressé, harcelé, mis en suspicion par l'Assemblée, menacé, vilipendé, arrêté par les ateliers nationaux, avait perdu la tête, était incapable de toute décision : c'est ainsi qu'on se préparait à faire

face à la plus redoutable crise qui ait jamais menacé l'existence d'une société.

Tout annonçait l'approche de cette crise : les rassemblements, de plus en plus nombreux, de plus en plus menaçants, qui se formaient tous les soirs entre les portes Saint-Denis et Saint-Martin, n'étaient autre chose que la revue que la démagogie socialiste faisait de ses forces avant de donner le signal de l'action.

Dans les premiers projets des conspirateurs, l'insurrection ne devait éclater que le 14 juillet, jour anniversaire de la prise de la Bastille. Ils avaient organisé pour ce jour-là ce qu'ils appelaient eux-mêmes un banquet monstre, à 25 centimes de souscription, afm que tous les prolétaires y eussent leur place. Ils comptaient, non sans raison, sur un rassemblement de plus de 200,000 hommes. Le lieu de ce rassemblement avait été bien choisi : c'était aux portes de la forteresse de Vincennes même, où se trouvaient les détenus du 15 mai, dont la délivrance était l'un des objets hautement avoués de l'insurrection projetée.

En attendant. Barbes, dans tous les clubs, dans toutes les réunions démagogiques, était l'objet d'un culte bruyant : on y proclamait son courage, ce qu'on appelait son martyre pour la République ; dans celui des Droits de l'homme, dont il était président, le siège qu'il occupait était laissé vide, et une adresse emphatique lui était votée ^

Les mesures énergiques de l'Assemblée, le com-

l. Voir les documents.

mencement d'exécution qu'elles reçurent de ta part du Gouvernement (on lisait dans le Moniteur du 22 juin un avis portant que tous les ouvriers âgés de vingt à vingt-cinq ans eussent à se présenter pour s'enrôler dans l'armée, sinon qu'ils seraient exclus des ateliers nationaux), et la dissolution imminente des ateliers, suite inévitable de ces mesures, furent la cause du changement que les conspirateurs apportèrent dans leur plan primitif: ils avancèrent le jour de l'attaque.

On a essayé de jeter sur ceux qui avaient conseillé et pressé la dissolution immédiate de ces ateliers la responsabilité des journées de juin; ils sont tout au plus responsables de la précipitation de l'attaque, et cette responsabilité est légère, car cette attaque aurait eu lieu plus tard infailliblement dans des conditions bien autrement formidables.

Le 22 juin, les ouvriers destinés à quitter Paris pour aller travailler sur divers ateliers de chemins de fer avaient accepté leurs feuilles de route et se disposaient à partir, quelques escouades étaient même déjà arrivées à leur destination, lorsque le bruit se répandit tout à coup dans les ateliers qu'on envoyait les ouvriers dans des pays malsains, en Sologne, par exemple, pour les y faire périr. En outre, et par une fâcheuse coïncidence, quelques ouvriers des ateliers nationaux envoyés dans la banlieue de Paris y avaient rencontré chez leurs camarades de la localité un accueil fort peu fraternel : ils avaient été repoussés comme des concurrents malencontreux, et même maltraités. Aussitôt une grande fermentation se manifeste dans les ateliers, et le cri : Nous ne partirons pas !.. . se fait entendre dans toutes les brigades. Elles se constituèrent en état d'insurrection ouverte contre les mesures décrétées par l'Assemblée nationale ; quarante délégués, se disant les représentants de tous leurs cama-

rades, se transportèrent au Luxembourg ; introduits auprès de M. Marie, membre de la Commission executive, ils tinrent devant lui un langage si hautain, si menaçant, que le ministre ne put s'y méprendre : — c'était une déclaration de guerre qu'ils venaient dénoncer au Gouvernement lui-même.

En même temps, une lettre adressée aux prisonniers de Vincennes, qui leur annonçait que le jour de la délivrance approchait et qu'ils devaient se tenir prêts, était interceptée.

On croirait que le Gouvernement, ainsi averti, éclairé d'ailleurs par ce qui s'était passé le 15 mai, ne commettrait pas les mêmes fautes, et qu'au lieu de se laisser surprendre par l'insurrection, il prendrait les devants sur elle. Cela lui était d'autant plus facile, que les principaux chefs du soulèvement s'étaient, en quelque sorte, livrés eux-mêmes par leur audace. Ces chefs étaient, en effet, précisément les délégués venus au Luxembourg. Au lieu de les faire arrêter immédiatement, la Commission executive se borna à envoyer à son ministre de l'intérieur, M. Recurt, l'ordre de s'en saisir. Malheureusement, lorsque cet ordre fut porté, le ministre était à table, et l'employé chargé de remettre la dépêche ne la jugeapas assez importante, sans doute, pour troubler le repas de son supérieur : il se dit, lui aussi, comme cet ancien : A demain les choses sérieuses ! Et l'ordre ne fut délivré, en eftet, au préfet de police, que le lendemain. Seulement, on eut soin d'antidater d'un jour la remise de la lettre ministérielle.

C'est ainsi que ce gouvernement était servi. Une mesure qui, si elle eût été exécutée immédiatement, aurait probablement suffi pour déconcerter et désorganiser la bataille du lendemain, n'arriva dans les mains du préfet de police que lorsque tous les chefs à saisir étaient déjà à la tête de leurs brigades, et que

l'action était commencée. Or ce n'était plus alors affaire de police, c'était une bataille rangée; il ne suffisait plus d'envoyer à propos quelques agents pour opérer des arrestations individuelles, c'était une armée et du canon qui devenaient nécessaires.

Tant de récits divers, les uns officiels, les autres officieux, ont été faits de ces cruelles journées, dans lesquelles périrent plus de généraux qu'il n'en avait jamais succombé dans aucune de nos grandes et sanglantes batailles de l'Empire , que nous nous dispenserons d'en reproduire les détails ; nous nous bornerons à un exposé sommaire.

Dans toutes nos grandes villes, les manufactures, et par suite la classe ouvrière, occupent en général les faubourgs : elles ont, en effet, besoin d'espace et surtout de la vie à bon marché. A Paris, le système des octrois rejette en outre forcément dans la banlieue une masse d'ouvriers, qui lui forme une ceinture fort dangereuse. Les insurgés avaient dressé d'avance leur plan de bataille d'après cette distribution de la population : les ouvriers des faubourgs Saint-Marceau et Saint-Jacques devaient donner la main à ceux des ouvriers du faubourg Saint-Antoine, lesquels devaient se relier à ceux du faubourg du Temple, de Belleville, de la Villette, de la Chapelle, de manière à former autour des quartiers du centre de Paris une ceinture de feu qui , se resserrant successivement , finirait par étouffer la ville dans son étreinte. Pour l'exécution de ce plan, les postes avaient été d'avance distribués; chaque chef de brigade savait le point où il devait porter ses hommes : les numéros des brigades correspondaient aux numéros des barricades à construire et à défendre. Les armes ne manquaient pas : l'État les avait fournies depuis longtemps et en abondance. Les ateliers des fabriques de machines avaient fourni du fer, du plomb, des cylindres transformés en canons,

et jusqu'à des pompes à incendie, destinées, chose atroce , non pas à éteindre le feu , mais au contraire à l'aviver, en y projetant de la térébenthine. Une manufacture de poudre fonctionnait activement dans le fond d'une allée de la rue de Charenton, au faubourg Saint-Antoine ; de plus, les pharmaciens des quartiers insurgés étaient contraints, sous peine de mort, de fabriquer instantanément de la poudre de coton.

Dans la soirée du jeudi 22 juin, on vit un rassemblement nombreux se former sur la place du Panthéon, où les groupes qui avaient parcouru Paris dans la journée et fait leur procession accoutumée autour de la colonne de Juillet s'étaient ostensiblement donné rendez-vous. Un orateur démagogue , du haut du péristyle de cet édifice, à la lueur des torches, donna en termes simples le signal de la guerre sociale pour le lendemain ; lorsqu'il eut fini, les torches s'éteignirent , et chacun alla se préparer au combat.

Le lendemain, en effet, dès la pointe du jour, les faubourgs Saint-Marceau , Saint-Jacques , Saint- Antoine, du Temple, Belleville, la Villette, la Chapelle, Montmartre, les Batignolles, se couvrent de barricades comme par enchantement. L'armée des ateliers nationaux les occupe en force ; les clubs démagogiques lui fournissent de nombreux et ardents auxiliaires. Le nouveau préfet de police , M. Trouvé-Chauvel , a estimé de 45 à 50,000 hommes ^ le nombre des combattants du côté des insurgés; quelques personnes pensent que ce chiffre est exagéré et ne le portent qu'à 20 ou 30,000 au plus. Il est difficile de se prononcer entre ces deux opinions; toutefois, d'après l'étendue des feux entretenus pendant le combat, et surtout d'après le nombre des prisonniers faits pendant et après la lutte, nombre qui a dépassé 12,000, nous

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