‹ Mémoires posthumesChapitre 17 sur 30 · II. n · texte numérisé non relu

II. n

serions portés à donner raison à la première de ces appréciations, et même à y ajouter plutôt qu'à en rien retrancher.

C'est dans ce jour qu'on vit combien avaient été imprudents ceux qui avaient brisé les vieux cadres de la garde nationale et y avaient introduit en masse toute la population indistinctement. Lorsque le rappel fut battu , il ne se présenta presque personne dans les quartiers insurgés : les uns n'osaient pas affronter le danger ; les autres sympathisaient secrètement avec l'insurrection ; un grand nombre, plus hardis, se prononçaient ouvertement pour elle. Beaucoup d'uniformes de gardes nationaux parurent sur les barricades.

Les légions des autres quartiers se réunirent à l'appel des tambours, et se portèrent résolument sur les points menacés. Un premier conflit eut lieu à la porte Saint-Martin, où la garde nationale essuya de nombreuses pertes. Les troupes ne paraissaient pas encore; la population s'en inquiétait, et déjà quelques signes de découragement se manifestaient : On nous laisse égorger; le Gouve?mement trahit!... criaient ces bourgeois, qui, exposés seuls aux coups de feu de l'émeute , ne se voyaient pas soutenus.

La Commission executive elle-même, assaillie par les cris de désespoir de la population, envoyait ordre sur ordre à son ministre de la guerre de diriger des bataillons de renfort, tantôt sur un point, tantôt sur un autre; mais ces ordres restaient inexécutés. M. Ledru-Rollin nous a raconté lors de l'enquête, d'une manière fort expressive , la scène qui se passa à cette occasion entre le général Cavaignac et lui.

Il y avait, dit-il, deux systèmes de défense en présence au 23 juin. Le général Cavaignac exigea que l'armée fût dans sa main, qu'elle fût massée et ensuite lancée sur les points attaqués. La Commission executive pensa, au con-

traire, qu'il fallait attaquer chaque barricade aussitôt qu'elle était formée ; elle ne céda qu'à regret, en abandonnant au général la suite des opérations militaires et en se retirant à la présidence de l'Assemblée. — Vers trois heures et demie, le général Gavaignac s'absenta pour aller -voir comment se passaient les choses; il ne revint que vers neuf heures du soir. Je ne saurais jamais rendre les tortures que j 'ai éprouvées pendant son absence : tous les maires de Paris envoyaient demander des renforts, tous se plaignaient de ne pas voir de troupes. La garde nationale criait : A la trahison /... Les accusations, par suite de l'absence des troupes, étaient telles, qu'un officier vint dire qu'on accusait hautement la Commission de trahison, et qu'il fallait la fusiller. Le général Gavaignac disait : L'honneur de l'armée exige que je persiste dans mon système ; si une seule de mes compagnies était désarmée, je me brûlerais la cervelle. J'aime mieux, si elle est battue, me retirer dans la plaine Saint-Denis et y livrer bataille à l'émeute.

Cette tactique du général était en efï'et la meilleure : elle lui conservait tous les avantages de sa situation concentrique et lui permettait de porter des forces supérieures sur celui des points de ce vaste cercle d'ennemis qu'il lui convenait le mieux d'attaquer. A cet effet, il divisa les 25 ou 30,000 hommes dont il pouvait disposer en trois corps : l'un, sous le commandement du général Damesme, fut chargé d'attaquer les faubourgs Saint- Jacques et Saint-Marceau, et de reprendre possession du Panthéon; un autre, commandé par le général Bedeau, devait converger de l'Hôtel de ville sur le faubourg Saint- Antoine, se dirigeant vers la colonne de Juillet; un troisième, sous les ordres du général Lamoricière, était chargé d'attaquer le faubourg du Temple, et, après l'avoir enlevé, de prendre à revers le faubourg Saint-Antoine. Un quatrième point d'attaque, bien que séparé du gros de la bataille, n'en était pas moins redoutable : c'était le clos Saint-Lazare, l'église Saint-Vincent de Paul et la place Lafayette, qui dominent Paris de ce côté. Une

masse considérable d'ouvriers s'y étaient retranchés et menaçaient de descendre sur les quartiers opulents de la capitale. Sur ce point, l'insurrection était principalement dirigée par les ouvriers mécaniciens des chemins de fer, espèce de classe intermédiaire entre le peuple et le bourgeois, animée de toutes les passions de la populace, et ayant de plus qu'elle un certain degré d'instruction : le ministre de la guerre y envoya le général Lebreton, avec les premiers gardes nationaux accourus à Paris des villes les plus rapprochées.

Dès le premier jour du combat, le général de la garde nationale. Clément Thomas, fut blessé ; le général Bedeau le fut également près de l'Hôtel de ville et remplacé par le général Duvivier, qui fut à son tour atteint d'une blessure mortelle. Le lendemain, le général Damesme fut tué dès le commencement de l'action dans le faubourg Saint-Jacques, et remplacé par le général Négrier, qui devait périr au moment du triomphe à la porte Saint-Antoine. En outre, plusieurs députés, ne prenant conseil que de leur courage, s'étaient portés sur les barricades pour essayer de désarmer les factieux par leurs exhortations ; ils y avaient été accueillis à coups de fusil, et plusieurs d'entre eux avaient payé de leur vie leur dévouement : Dornès était tombé sous un coup de feu qui se trouva mortel ; Bixio avait reçu une balle en pleine poitrine qui lui avait traversé le corps de part en part, mais il survécut comme par miracle à cette horrible blessure. D'autres représentants étaient retenus prisonniers, détenus par les insurgés, qui menaçaient de les placer sur les barricades, exposés au feu des assaillants et des assaillis.

Le vendredi 23 juin, l'insurrection faisait des progrès alarmants : après s'être successivement emparée des mairies des 8^ et9« arrondissements, et avoir, dans cette dernière, forcé un poste d'infanterie et enlevé uu

bataillon entier, elle s'approchait de l'Hôtel de ville, principal but de ses efforts. On se battait avec acharnement sur les deux rives de la Seine, et on pouvait juger, par les coups qu'elle venait de frapper dès son début et par les pertes cruelles qu'elle avait déjà fait subir à la société, combien cette lutte était opiniâtre et combien elle serait atroce.

Quant à l'Assemblée constituante, surprise par cette prise d'armes, qu'elle avait pressentie, mais qu'elle n'avait pu réussir à prévenir, elle ne se manqua pas à elle-même ni à la société.

Ce fut un bonheur pour elle, dans cette grande épreuve, d'avoir rencontré deux hommes qui l'ont admirablement servie et dont les noms doivent être glorieusement associés à ses efforts : ces deux hommes sont M. Sénard, qu'elle avait appelé à la présider, en remplacement du trop faible M. Bûchez, et le général Cavaignac, qui, nommé d'abord gouverneur de l'Algérie, puis ministre de la guerre après avoir d'abord refusé ce dernier poste, voulant, disait-il, savoir quelle politique il aurait à servir et avec quels hommes il servirait, s'était plus tard décidé à accepter le ministère, dont il venait de prendre possession depuis quelques jours seulement lorsque l'insurrection éclata. Ces deux hommes se comprirent tout d'abord et marchèrent dans un parfait accord.

M. Sénard reconnut tout de suite qu'il devait prendre une initiative hardie et diriger l'Assemblée nationale : c'était le seul moyen, en effet, d'éviter les hésitations, les longs débats et surtout les pertes de temps si ordinaires dans les grandes assemblées.

Dès l'ouverture de la séance du 23 juin, il proposa et fit voter immédiatement trois mesures : premièrement, l'adoption par la République de tous les enfants de ceux qui étaient morts ou mourraient pour la défense de la République dans ce sanglant conflit ;

Secondement, la mise en état de siège de Paris et la concentration du pouvoir exécutif dans les mains du général Cavaignac. Cette dernière mesure soulevait quelques scrupules de légalité ; divers membres la combattaient, invoquant même mon autorité et le souvenir de Tarrêt de la Cour de cassation que j'avais fait rendre contre l'état de siège, en 1832. Je m'apprêtais à répondre, et cette réponse m'eût été facile, car il n'y avait rien de commun ni entre les situations ni entre les mesures : l'une était une simple ordonnance, qui ne pouvait, comme l'avait justement décidé la Cour de cassation, l'emporter sur les lois et sur la charte; l'autre était, au contraire, une décision législative, émanée directement du souverain lui-même, lorsque le ministre des affaires étrangères, M. Bastide, interrompit le débat par ces paroles sinistres : « Citoyens, au nom de la patrie, je vous supplie de mettre un terme à vos délibérations et de voter le plus tôt possible... Dans une heure peut-être l'Hôtel de ville sera pris : on nous l'annonce à l'instant même !... » Nul ne s'avisa, après cette déclaration, de demander la parole. L'état de siège fut immédiatement voté, sans autre discussion.

La troisième proposition de M. Sénard fut d'envoyer des représentants revêtus de leurs insignes proclamer dans les principaux foyers de l'insurrection et au milieu du feu les décrets que l'Assemblée venait de rendre. Leur présence, disait-il, aura une influence heureuse, surtout sur la garde nationale ; et il ne se trompait pas. Cette proposition fut accueillie d'enthousiasme ; tous les représentants se levèrent pour répondre à son appel, en criant : Nous irons tous!... Admirable dévouement, qui fait pardonner bien des fautes! patriotisme héroïque, qui aurait dû assurer à la République de meilleures destinées !

Il fut décidé que l'Assemblée se retirerait dans ses

bureaux, et que quatre délégués par bureau seraient choisis pour accomplir la périlleuse mais utile mission que l'Assemblée leur donnait. Je présidais mon bureau, et j'eus besoin de m'armer de la décision qui venait d'être prise et de faire sentir la nécessité de conserver réunis, au siège même de l'Assemblée, en permanence, un nombre suffisant de représentants, pour contenir le dévouement courageux de mes collègues, qui me pressaient tous de les désigner. Je choisis des hommes d'opinions et de positions bien diverses. Il n'y avait plus, en effet, ni républicains ni monarchistes en présence du deuil commun. Je désignai, entre autres, M. le marquis d'Uzès et un simple ouvrier. Je n'ai pas besoin de dire qu'ils firent tous deux courageusement leur devoir.

La mesure produisit l'effet qu'on en espérait: la garde nationale, à la vue des représentants, et surtout en apprenant de leur bouche les résolutions vigoureuses qui venaient d'être prises par l'Assemblée, assurée désormais que le pouvoir ne flotterait plus entre des volontés hésitantes et souvent contradictoires, mais était confié à un seul homme, ferme et résolu, au général Cavaignac, reprit courage et se précipita au feu aux cris de : Vive r Assemblée nationale!... En même temps, les gardes nationales des départements voisins affluaient à toutes les barrières et entraient immédiatement en action. L'élan était donné: la force morale, qui est tout dans ces crises populaires, était passée du côté des défenseurs de l'ordre. Les insurgés commencèrent à s'apercevoir que cette société qui leur paraissait naguère une proie si facile à saisir était résolue à se défendre. Les incertains, les hésitants, les hommes du lendemain, qui attendaient l'événement pour se décider, et ils sont toujours nombreux, restèrent chez eux ou s'abstinrent du moins d'aller grossir les rangs des insurgés.

Comment retracer toutes les scènes si émouvantes qui se succédèrent rapidement au sein de l'Assemblée pendant ces cruelles journées? Nous siégions nuit et jour dans ce Palais-Bourbon déjà témoin de tant de drames et transformé en un bivouac, attentifs au bruit du canon, qui tantôt se rapprochait de nous et tantôt s'éloignait. Entourés de soldats et de fortifications improvisées, — comme pour soutenir un assaut, — mille bruits plus sinistres les uns que les autres nous arrivaient du dehors : tantôt c'était l'Hôtel de ville qui était pris ; tantôt une colonne d'insurgés qai s'avançait sur nous. Les courages n'en étaient nullement ébranlés ; et, pour quelques voix qui parlaient de faire retraite dans une ville voisine, la grande majorité des représentants se montra pleine de confiance dans le triomphe de la cause de l'ordre, et paraissait résolue à mourir au besoin à son poste.

Bientôt plusieurs de nos délégués, qui s'étaient distribués entre les principaux points de l'insurrection, revinrent tout haletants de joie et de patriotisme nous annoncer, les uns, que nos décrets avaient été accueillis avec ivresse parla garde nationale; les autres, que les troupes faisaient admirablement leur devoir ; d'autres, que la garde mobile, dont le concours était dans les premiers instants si incertain, se battait avec héroïsme , et que les gardes républicaines ellesmêmes, récemment réorganisées, rivalisaient de courage et d'ardeur. Enfin, tous les rapports s'accordaient à dire que la cité reprenait confiance, que non-seulement les insurgés n'avançaient plus, mais qu'ils reculaient sur plusieurs points. Puis vinrent les nouvelles successives que le Panthéon était enlevé à l'insurrection ; que la place Maubert, foyer de la plus ardente démagogie, étaitoccupée par nos troupes; que la rive gauche était à peu près dégagée ; que sur la rive droite, l'Hôtel de ville était libre, et que, sur ce

point si important, les insurgés, chassés de barricade en barricade, de maisons en maisons, abandonnaient la rue Saint-Antoine et les rues adjacentes, pour se concentrer dans le faubourg de ce nom ; que, de son côté, le général de Lamoricière, avec une bravoure et un élan admirables, était parvenu à déblayer complètement le quartier du Temple et s'avançait pour tourner par la droite le faubourg Saint-Antoine, cette dernière citadelle de l'insurrection ; tandis que le corps qui avait refoulé l'émeute jusqu'à la place de la Bastille se préparait à l'attaquer de front, tout en faisant une diversion par la gauche. Chacune de ces nouvelles était accueillie aux cris enthousiastes de : Vive la République /... Mais cet enthousiasme se changeait bientôt en douleur, lorsqu'on venait nous annoncer que tel général avait été l3lessé, que tel autre avait succombé ; que tels de nos collègues étaient tombés sous des balles ennemies; que d'autres étaient retenus prisonniers et exposés à la mort la plus cruelle. Puis, lorsqu'un de nos collègues nous racontait l'héroïsme de nos bourgeois, hommes de loi, commerçants, etc., se faisant si bravement tuer pour la défense des lois ; lorsqu'un autre nous faisait le récit si touchant de ce père de famille, dont il est juste que l'histoire conserve le nom, M. Leclerc, qui, venant de voir tomber son fils à ses côtés, sort des rangs et y reparait après, conduisant au feu son autre fds, des larmes d'attendrissement nous étaient arrachées. Enfin, lorsqu'on nous présenta ces jeunes soldats de la garde mobile, âgés de seize, de dix-huit ans, paraissant, plus jeunes encore qu'ils ne l'étaient, blessés, pâles, épuisés de sang et porteurs des drapeaux qu'ils venaient d'arracher aux insurgés sur les barricades, nous aurions tous voulu embrasser ces enfants héroïques. Les époques de grandes crises sont aussi celles des grandes vertus : les peuples devraient s'en souvenir, non pour

s'abandonner à un stupide découragement, mais, au contraire, pour prendre confiance et rester maîtres de leurs destinées.

C'est au milieu de ces émotions si diverses et si profondes, à travers ces alternatives de joie et de douleur, que s'écoulèrent les journées et les nuits du 23 au 26 juin.

On n'a peut-être pas assez remarqué avec quel tact et quelle habileté M. Sénard, pendant cette longue séance permanente, remplie de tant d'incidents émouvants et agitée de tant de passions, parvint, en suspendant et reprenant la séance à propos, à éviter les digressions et les déclamations inutiles, les discours imprudents et provocateurs, les révélations indiscrètes, et réussit à maintenir jusqu'au bout à l'Assemblée qu'il présidait cet ensemble, cette précision, cette gravité des délibérations et des votes qui rehaussait encore le courage dont ses membres faisaient preuve. Ce sont de tristes, mais de nobles journées, et qui figurent avec honneur dans les annales parlementaires.

La journée du 26 juin s'annonça sous les meilleurs auspices. Dans la nuit, entre deux et trois heures du matin, les insurgés envoyèrent des parlementaires à l'Assemblée. M. Larabit, un des députés qui avaient été faits prisonniers par l'insurrection, les accompagnait. Ils apportaient une adresse ainsi conçue :

Monsieur le président de i/Assemblée nationale.

Nous ne désirons pas l'effusion du sang de nos frères; nous avons toujours combattu pour la république démocratique: si nous adhérons à ne pas poursuivre les progrès de la sanglante révolution qui s'opère, nous désirons aussi conserver notre titre de citoyen, en conservant tous nos droits et tous nos devoirs de citoyens français.

Le président fit immédiatement la réponse suivante :

Citoyens,

Si vous voulez vraiment conserver le titre et les droits, et remplir les devoirs de citoyens français, détruisez à l'instant les barricades, en présence desquelles nous ne pourrions voir en vous que des insurgés. Faites donc cesser toute résistance; soumettez-vous, et rentrez en enfants, un instant égarés, dans le sein de cette république démocratique que l'Assemblée nationale a la mission de fonder et qu'à tout prix elle saura faire respecter.

Lorsqu'on lit cette adresse, on est tenté en vérité de se demander pourquoi on s'égorgeait depuis trois jours dans Paris ; mais le langage qui y était employé se ressentait de l'intervention des députés pacificateurs et surtout du pressentiment d'une défection imminente. C'est dans d'autres documents que nous retrouverons la pensée réelle et les véritables sentiments des insurgés : alors nous nous expliquerons mieux leur acharnement et leur férocité.

D'autres propositions parvinrent d'autres points do l'insurrection* dans cette même nuit; elles étaient conçues dans un langage plus menaçant : elles imposaient une amnistie sans restriction, comme condition de la cessation du feu. A celles-là le Gouvernement ne daigna pas faire de réponse écrite. Le général Cavaignac se borna à déclarer de vive voix à ceux qui les avaient apportées : « Qu'une soumission absolue et sans condition pouvait seule être acceptée ; que, si on prétendait autre chose, il était inutile qvHon se dérangeât. »

Toutefois, pour ne pas pousser au désespoir ces malheureux, le général fit afficher pendant la nuit la proclamation suivante :

Aux Insurgés.

Ouvriers, et vous tous qui tenez encore les armes levées contre la République, une dernière fois, au nom de tout ce qu'il y a de respectable, de saint, de sacré pour les hommes,

déposez vos armes ! L'Assemblée nationale, la nation tout entière, vous le demandent. On vous dit que de cruelles vengeances vous attendent : ce sont vos ennemis, les nôtres, qui parlent ainsi . On vous dit que vous serez sacrifiés de sang-froid : venez à nous, venez comme des frères repentants et soumis à la loi, et les bras de la République sont tout prêts à vous recevoir.

Le Président de l'Assemblée, Le Chef du pouvoir exécutif, \

SÉNARD. GaVAIGNAC.

De plus, rAssemblée nationale avait voté dans la journée précédente un crédit de trois millions à distribuer aux pauvres dans chaque mairie, et ce décret joint à la proclamation fut jeté à profusion derrière les barricades. Si, par ce mélange habile de fermeté et (le douceur, le Gouvernement n'avait pas réussi à désarmer complètement Tinsurrection, il était parvenu (lu moins à y semer le trouble et la désunion. Aussi, aux premiers coups de canon tirés par le général de Lamoricière, qui opérait son mouvement sur la droite (lu faubourg, et à l'apparition sur la gauche des soldats, qui, grâce aux travaux du génie, s'étaient frayé un passage à travers les maisons et plongeaient derrière les barricades, les insurgés, se voyant ainsi tournés, et d'ailleurs découragés, désunis, cessèrent le feu et abandonnèrent leurs barricades à l'armée, qui pénétra librement dans le faubourg.

Cependant deux horribles incidents devaient signaler la fin de cette lutte atroce.

Le général Bréa avait poussé l'émeute à travers les faubourgs Saint-Marceau et Saint-Jacques , jusques et au delà de la barrière de Fontainebleau. Sur ce point, l'insurrection était surtout alimentée par les hommes qui travaillent aux carrières, et qui, passant une partie de leur vie, depuis leur plus tendre enfance, sous terre, privés de lumière et de tout contact avec la société , y contractent les mœurs féroces des sauvages. Les

insurgés n'étaient séparés du général que par la grille de la barrière ; ils lui firent signe qu'ils voulaient parlementer et l'invitèrent à venir à eux. Ce général, trop confiant, traversa la grille, qui se referma aussitôt sur lui. Attiré dans une maison sous le prétexte que les chefs l'y attendaient, il n'y était pas plus tôt entré, qu'une bande d'assassins se rue sur lui et le tue à coups de fusil. Son aide de camp échappa miraculeusement. Ce n'était plus là un incident de guerre civile, c'était un assassinat commis de sang-froid et par trahison. Aussi les auteurs de ce crime atroce l'ont-ils expié sur l'échafaud. Comme ministre de la justice, j'ai eu le triste devoir d'assurer l'exécution de cette condamnation; et si , comme homme, j'ai eu à souffrir d'avoir, pour la première fois de ma vie, à me prononcer sur l'exécution d'un arrêt de mort, je dois déclarer que le crime m'avait paru si lâche et si odieux, que je n'ai pas éprouvé un seul moment d'hésitation.

L'Archevêque de Paris tombait aussi sur une barricade, atteint d'une balle dans les reins au moment où, précédé de la croix, un rameau à la main et en habits pontificaux, monté sur les pavés d'une barricade, comme du haut d'une chaire de paix, il exhortait des hommes qui s'égorgeaient depuis trois jours à cesser cette guerre sacrilège : il tombait en vrai martyr du devoir et de la charité chrétienne. Sa sainte mort couvre comme d'un reflet de charité sublime les dernières heures de ces sanglantes saturnales. Les dernières paroles qu'il fit entendre furent celles-ci : <( Puisse mon sang être le dernier qui soit versé!... » Dieu exauça sa prière : la stupeur que produisit la mort de l'héroïque et saint prélat parmi les combattants ne contribua pas peu à faire cesser le combat.

Le 26 juin, à H heures 20 minutes, le président,

après une suspension de séance , se précipite tout à coup au fauteuil : sa figure rayonne de bonheur; tous les députés accourent; il s'écrie avec la plus grande émotion : « Le faubourg Saint- Antoine s'est rendu à discrétion, sans condition. Ah! que je suis heureux, Messieurs ! Remerciez Dieu , Messieurs ! » Puis, après avoir donné quelques détails : « L'insurrection est finie, dit-il; elle est terminée sur ce point où nous craignions tant d'effusion de sang, et je dis, dans toute la joie de mon âme, merci à Dieu! Viue la République!.... » Tous les représentants se lèvent et s'écrient avec enthousiasme : Vive la République!... Ils en avaient, cette fois, le droit : ils venaient de faire preuve de vertus vraiment républicaines.

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