SUITES DES JOURNÉES DE JUIN
Au milieu de cette tourmente , le pouvoir avait changé de mains, et cela sans crise, sans efforts, par la force même des choses. Cette Commission executive dont l'enfantement , on s'en souvient , avait été si laborieux, venait de s'évanouir comme d'elle-même; ces hommes qui, quelques jours auparavant, étaient jugés si indispensables, qu'on ne croyait pas pouvoir en laisser un seul à l'écart sans courir le risque d'une perturbation imminente, Lamartine comme Ledru- Rollin , protecteur et protégé , disparaissaient de la scène politique, sans bruit, sans éclat, sans même que l'Assemblée nationale prît la peine de les destituer ou d'attendre leur démission : elle se bornait tout simplement à les omettre dans le décret par lequel elle investissait le général Cavaignac du pouvoir exécutif.
M. Jules Favre seul réclama contre cette manière de procéder : sa haine veillait pour l'observation des formes ; il demanda qu'on rappelât dans le décret que la Commission executive était destituée. On lui répondit dédaigneusement que l'Assemblée votait des mesures de salut public et non des rancunes, et l'on passa outre.
Ce sort de la Commission executive était mérité. Deux fois en quelques jours elle s'était laissé surprendre par les attaques violentes de la démagogie, attaques qu'elle n'avait su ni prévair ni prévenir. Le Gouvernement provisoire avait eu du moins pour excuse le vice originel de son pouvoir, l'absence de toute force régulière et le défaut de tout point d'appui ; mais elle , elle avait une origine régulière, une armée pour agir et une assemblée sympathique pour l'appuyer. Or elle n'avait su se servir d'aucune de ces forces; au lieu de se rappiocher de l'Assemblée, cédant à de misérables et puériles susceptibilités , elle s'était éloignée d'elle, s'y faisantreprésenter par des ministres qui la défendaient fort mal et la compromettaient quand ils ne la trahissaient pas : delà, des tiraillements, des défiances réciproques, qui paralysaient tous les ressorts du gouvernement et encourageaient les entreprises de la démagogie. Les deux attentats qui, coup sur coup , venaient , l'un d'expulser violemment l'Assemblée nationale , l'autre d'ensanglanter les rues de Paris pendant quatre jours, retombaient donc sur elle de tout leur poids. En politique , on ne répond pas seulement de son incapacité personnelle, on répond de celle de ses agents.
Les membres de cette commission s'étonnèrent de ce sans-façon avec lequel l'Assemblée les renvoyait : ils ne voulaient pas reconnaître qu'ils disparaissaient devant les nécessités multipliées que leurs fautes avaient amenées ; ils crurent à une intrigue politique,
27î MÉMOIRES D'ODILON BARROT.
dont le général Cavaignac aurait été l'instigateur. Ils portèrent même plus tard leurs récriminations à la tribune, et ils ne réussirent qu'à faire motiver avec éclat une condamnation qui avait du moins été jusquelà réservée et silencieuse , condamnation que l'histoire confirmera.
On put s'apercevoir bientôt, à la promptitude et à l'énergie des mesures prises , que le pouvoir n'était plus dans les mêmes mains
Le général Cavaignac prit sur lui de dissoudre les 5™°, 9"^ et 12°"^ légions, dont une grande partie avait fait cause commune avec l'insurrection, tandis que ce qui en restait avait peu répondu à l'appel. Il ordonna le désarmement de tous les gardes nationaux qui , sans excuse , s'étaient dispensés de paraître dans les rangs au jour du combat : plus de 60,000 fusils rentrèrent en quelques jours dans les arsenaux de l'État. On reprenait ainsi, après quelques mois, les armes si imprudemment données le 24 février. Il aurait mieux valu, il faut en convenir, ne les avoir jamais distribuées.
La conséquence régulière de Tétat de siège était do faire juger les insurgés par les conseils de guerre de la division ; mais comment soumettre à une procédure et à un jugement réguliers iO à 42,000 prisonniers, tous entassés dans les prisons et les forts détachés ? La chose eût été matériellement impossible et d'ailleurs interminable.
L'Assemblée nationale décréta, sur l'initiative de M. Sénard, d'accord avec le nouveau pouvoir exécutif, que tous les insurgés qui avaient été pris les armes à la main seraient immédiatement déportés dans une des possessions d'outre-mer de la France^ autres que l'Algérie; que ceux qui avaient travaillé aux barricades subiraient le même sort. Jamais un acte plus en dehors des lois ordinaires n'avait frappé un plus grand nombre
d'hommes; mais jamais aussi une société ne s'était trouvée dans une position plus exceptionnelle.
Nous avons cru, disait M. Méaulle, rapporteur, chargé de justifier l'adoption du décret, qu'étant dans une période révolutionnaire, il fallait bien pendant quelque temps faire taire les principes de la légalité : la première chose que nous ayons à faire, nous, pouvoir souverain, c'est de sauver la République, etc..
Des motifs plus sérieux pouvaient être invoqués à Tappui de cette mesure et furent indiqués par M. Vivien. « Jamais, disait-il, l'instrument ordinaire n'avait été plus impuissant devant cette armée de criminels. » Ajoutons que, lorsqu'une insurrection prend les proportions d'une guerre ouverte et prolongée, que des populations entières y sont engagées, que des armées y interviennent, que de vraies batailles en décident, le fait sort alors du domaine du droit pénal ordinaire pour entrer dans celui du droit des gens : ce sont de ces cas exceptionnels, de ces nécessités qui ne s'écrivent pas dans les lois, qu'il serait même imprudent de prévoir, mais qu'il faut bien subir lorsqu'elles se produisent; nécessités 'd'ailleurs toujours funestes, car elles laissent après elles de profonds ressentiments chez les vaincus et affaiblissent chez les vainqueurs ce respect du droit qui est, après tout, la meilleure sauvegarde des sociétés.
Il y aurait eu, en outre, un très-grand danger pour la sécurité publique à prolonger pendant tout le temps qu'aurait exigé une instruction judiciaire cet encombrement inusité de dO à 12,000 prisonniers dans les prisons de Paris. Déjà, dans le transfèrement opéré, la nuit du 27 juin, de ceux de ces malheureux qui étaient entassés dans les souterrains de la terrasse des Tuileries, un horrible massacre avait eu lieu et un grand nombre de victimes avaient péri par suite 11. 18
d'une tentative d'évasion de la part des prisonniers et d'une panique parmi les gardes nationaux, qui, dans leur trouble et au milieu des ténèbres, avaient tiré les uns sur les autres. Le décret fut voté après un débat sommaire et à une forte majorité, malgré les clameurs de la Montagne et deux longs discours : l'un, de M. Pierre Leroux, tout empreint d'un mysticisme socialiste difficile à comprendre; l'autre, de Caussidière, marqué au coin de cette trivialité de carrefour un peu avinée, mais qui, cette fois, ne fit pas fortune. Ce décret adoucissait le droit expéditif de la guerre : il disposait que des officiers et des magistrats seraient chargés de procéder à une sorte d'instruction préalable, et, quant à la peine, la mort était remplacée par la déportation.
Enfin, un autre décret, également rendu dans le feu du combat et sur la proposition du président de l'Assemblée, institua une commission d'enquête composée de quinze membres :
A l'efTct, porte le décret, de rechercher par voie d'enquête et par tous autres moyens qui lui paraîtront utiles et nécessaires les causes de l'insurrection qui depuis trois jours ensanglante Paris et de constater les faits qui se rattachent, soit à sa préparation, soit à son exécution. Cette commission est autorisée, en outre, à étendre ses investigations à tout ce qui est relatif à l'attentat du 15 mai.
L'article 3 donnait à cette commission tous pouvoirs, soit par mandat ou faire comparaître auprès d'elle toute personne en état de donner des renseignements ^ soit pour se faire livrer et communiquer toutes les pièces de nature à éclairer sa religion. Il fut expliqué que ce droit de décerner des mandats emportait celui de délivrer des commissions rogatoires.
Ainsi, état de siège, concentration des pouvoirs, dissolution des gardes nationales hostiles, désarmement
sur la plus grande échelle de la classe ouvrière, déportation immédiate des prisonniers saisis en flagrant délits jugement militaire des chefs, fermeture des clubs dangereux, suspension des journaux incendiaires, rétablissement de la loi sur l'affichage, enquête parlementaire : telles furent les mesures que le nouveau pouvoir prit immédiatement, sans aucune hésitation, mais aussi avec l'assentiment presque unanime de l'Assemblée nationale. Autant cette Assemblée s'était montrée réservée, timide même, après le do mai, autant cette fois elle poussait loin les mesures de répression pour le présent et de précautions pour l'avenir.
La commission d'enquête, immédiatement nommée par les bureaux, me désigna pour la présider. Je ne me dissimulai pas un seul moment tout ce qu'une pareille mission avait de compromettant, pour moi particulièrement, à raison du rôle que j'avais joué dans la révolution du 24 février ; je n'hésitai cependant pas à l'accepter, malgré les remontrances de plusieurs de mes amis : je pensai que consulter mes convenances personnelles, lorsque tant de braves gens venaient d'exposer leur vie pour la défense de la société, c'eût été, de ma part, une insigne lâcheté.
COMMISSION DENQUETE
Nous ne sommes pas bien certain que l'Assemblée eut, lorsqu'elle institua cette commission d'enquête, la conscience de toute la portée de la mesure qu'elle décrétait.
En effet, voulait-elle bien sérieusement qu'on lui dit la vérité, toute la vérité, sur les causes des deux
attentats qui venaient de se succéder à des distances si rapprochées ? Nous en doutons : et, en effet, sa surprise eût été grande si, dès le lendemain du jour où elle avait décrété cette mesure, la commission, par l'organe de son président, lui eût tenu ce simple langage :
Vous nous demandez la cause des insurrections de mai et de juin ; nous n'avons pas besoin de l'appareil et des lenteurs d'une enquête parlementaire pour vous répondre immédiatement : cette cause, elle est dans l'origine et le caractère de votre révolution. Vous reconnaîtrez tous qu'elle a été plus sociale que politique : en d'autres termes, qu'elle a été faite bien plutôt pour changer la condition matérielle du peuple que pour étendre et assurer ses droits politiques. Vous avez fait luire, aux yeux des classes ouvrières, les plus brillantes, mais aussi les plus décevantes perspectives : vous leur avez promis le bien-être matériel, du travail assuré et sans fatigue, des salaires élevés, du crédit gratuit, etc.; et vous ne leur avez donné, au lieu de tout cela, qu'une véritable aumône, que vous avez voulu ensuite leur retirer. Vous n'avez cessé de leur dire qu'elles avaient vaincu la vieille société le 24 février , et que la révolution faite par elles devait l'être pour elles ; vous exaltiez leur orgueil par tous les moyens, et puis, à un jour donné, voilà que vous les qualifiez de mendiants, de voleurs, et les signalez comme constituant dans la société une sorte de plaie honteuse. Ne cherchez pas ailleurs la cause de leur exaspération : la lutte, en juin, n'a été que l'explosion des passions et des avidités que vous avez allumées et entretenues depuis le 24 février. N'est-ce pas vous aussi qui avez formé, organisé, exercé cette armée que vous avez eu à combattre? Rappelez-vous ce que vous disait naguère votre ancien préfet de police : « On avait trop longtemps joué aux fusilSt et le peuple a fini par s'en servir tout de
COMMISSION D'ENQUÊTE. TIl
bon. » Dans cette naïveté, Caussidière vous en a dit plus que toutes les commissions d'enquête. Que si ce résultat, que tout le monde pressentait et voyait arriver, n'a pas été prévenu; si votre gouvernement a été deux fois surpris par l'événement ; si aucune des mesures promptes, énergiques, que commandait l'imminence du danger, n'ont été prises, ou l'ont été mal et trop tard, avez-vous besoin d'en chercher les causes? N'est-ce pas vous, Assemblée, qui avez voulu d'un pouvoir multiple? N'est-ce pas vous, majorité, qui, égarée par un désir de conciliation et malgré les avertissements qui vous étaient donnés, avez voulu conserver au pouvoir ces mêmes hommes qui avaient contracté l'habitude de pactiser avec les factions les plus violentes et les plus anarchiques et de les ménager comme des sortes de sentinelles avancées de votre révolution ? N'est-ce pas vous qui, sciemment, avez maintenu au pouvoir l'homme en qui ces factions, à tort ou à raison, voyaient leur chef et plaçaient leurs espérances? Oubliant les conflits qui avaient tourmenté l'existence courte et orageuse du Gouvernement provisoire, au lieu de faire disparaître les causes de ces conflits dans votre nouveau gouvernement, n'avezvous pas voulu absolument les y maintenir ? et, lorsque le 15 Mai est venu vous donner un premier et sinistre avertissement, ne l'avez-vous pas méconnu et n'avez-vous pas persisté dans vos funestes errements? Que voulez-vous donc de nous? que nous vous dénoncions et livrions des coupables? Mais, pour cette besogne, la justice civile et la justice militaire sont saisies et procèdent; elles ont bien plus de moyens que nous n'en pouvons avoir pour des recherches et des constatations purement de police et de justice. Notre mission, à ce point de vue, ne serait donc qu'un double emploi, une éclatante superfétation. Ne vous seriezvous proposé, en nous instituant, que de produire un
effet moral, de frapper les imaginations par l'appareil d'un tribunal mixte, tout à la fois politique et judiciaire, procédant en secret, investi de la délégation du souverain et pouvant atteindre partout et jusqu'au faite même de l'État ; une espèce de Conseil des Dix de Venise, agissant plus encore par la terreur qu'il inspirerait que par les sévérités qu'il pourrait exercer? Ainsi, faire peur pendant quelque temps, et puis s'évanouir comme un fantôme, sans laisser de trace : si c'est là ce que vous attendez de nous, notre mission vaut-elle bien la peine que des hommes sérieux s'en chargent ?
Ce langage eût été selon la vérité ; eût-il été patriotique ? Quand même notre mission, dans la pensée intime de l'Assemblée nationale, eût dû se borner à l'efi'et moral qu'on en attendait, elle eût eu encore son utilité, et nous n'aurions pas eu le droit de la rejeter, au risque même des désaveux auxquels nous serions plus tard exposés. Nous le pensâmes tous ainsi, et nous nous mimes, à tous risques, résolument à l'œuvre.
Nous avions deux séances tous les jours, de huit heures, et nous nous étions fait excuser auprès de l'Assemblée pour notre absence prolongée des séances. On peut juger de l'immensité du travail que nous fimes en quelques jours, par les trois gros volumes distribués à l'Assemblée.
Une première difficulté se dressa devant nous, au début même de nos travaux. L'Assemblée avait-elle entendu limiter nos pouvoirs et nos investigations aux causes secrètes, telles que complots ou conspirations qui auraient préparé les deux attentats de mai et de juin ? ou entrait-il dans son intention que nous lui signalions également les causes générales, sociales ou politiques, qui les avaient amenés ? Nous ne pouvions qu'interpréter notre mandat dans ce dernier sens :
car, s'il eût été borné à la recherche des conspirateurs, il eût été purement judiciaire ; or c'était surtout par l'appréciation des causes générales qu'il était politique et qu'il avait été confié à une commission essentiellement politique.
Mais alors se présentait une autre question fort délicate : dans cette recherche, jusqu'où remonterionsnous ? nous arrêterions-nous au jour de la réunion de l'Assemblée nationale, ou étendrions-nous nos investigations jusqu'aux faits et actes qui s'étaient accomplis sous le Gouvernement provisoire ? C'était là un point fort scabreux. Quoique notre commission fût unanime dans son indignation contre les folies et les violences du socialisme, et que même le parti parlementaire conservateur y fût en majorité, puisqu'il avait pu me choisir pour président, cependant il s'y trouvait un assez grand nombre de républicains modérés et sincères, que nous voulions, que nous devions ménager. Or ces derniers n'admettaient pas qu'on pût exercer un droit d'enquête, et, par suite, de censure , sur les actes d'un gouvernement qui, s'il avait perdu à leurs yeux beaucoup de son prestige^ surtout depuis qu'il était devenu commission executive, était cependant encore inviolable et sacré pour eux, comme ayant assisté à l'enfantement de la République. D'ailleurs, nous objectaient-ils, l'Assemblée, en reconnaissant solennellement que ce gouvernement a bien mérité de la patrie^ nous interdit par cela même toute attaque, même indirecte, contre lui.
Nous ne pouvions nous arrêter à ces objections : autant aurait valu renoncer complètement à notre mission. Comment, en effet, expliquer les insurrections de mai et de juin, si nous ne remontions au 19 avril et au 17 mars? La filiation et la corrélation des faits étaient trop intimes pour qu'il nous fût possible de ne
pas chercher dans les uns le germe qui avait enfanté les autres. Séparer les journées de juin de celle du 15 mai et de celles qui les avaient précédées, c'était isoler les uns des autres les actes d'un morne drame et le rendre par cela même inintelligible. Quant à l'espèce de chose jugée qu'on nous opposait, il nous était facile de l'écarter. Lorsque l'Assemblée avait déclaré que le Gouvernement provisoire avait bien mérité de la patrie, il avait été bien entendu que le droit d'apprécier chacun de ses actes isolément était réservé. C'est ce droit que nous allions exercer.
Par suite de cette résolution, nous dûmes appeler devant nous les membres et les principaux fonctionnaires du Gouvernement provisoire, et les interroger sur les perturbations politiques et sociales qui s'étaient manifestées pendant leur dictature.
Nous avions tous bien besoin, interrogateurs et interrogés, de nous absorber dans le caractère politique de l'instruction à laquelle nous procédions, pour ne pas nous étonner un peu de nous trouver ainsi en présence les uns des autres, et dans des situations qu il eût été difficile de prévoir quelques jours auparavant. Ce fut, en effet, un spectacle étrange et qui portait avec lui un grand enseignement, que celui de ces dictateurs de la veille comparaissant l'un après l'autre devant l'homme contre lequel ils avaient eu le triste et funeste avantage de faire triompher la République, et obligés d'étaler devant lui toutes les misères de leur entreprise.
Ils furent, d'ailleurs, les premiers à reconnaître qu'il était impossible d'expliquer les journées de mai et de juin, si on ne remontait à celles d'avril et de mars; et tous aussi vinrent exposer, chacun à son point de vue, les difficultés qu'ils avaient eu à surmonter, les dangers qu'ils avaient courus. Ce fut comme une liquidation complète des griefs qu'ils
avaient amassés les uns contre les autres, pendant leur coopération au pouvoir.
MM. Arago, Marrast, Marie, Goudchaux, Garnier- Pagès, Pagnerre, furent les plus explicites dans leurs déclarations : ils nous révélèrent les complots, les conspirations sourdes, les tentatives de violence ouverte de leurs collègues du parti extrême. M. Arago fut surtout foudroyant par la netteté de ses accusations : il alla jusqu'à nous déclarer que, môme depuis la nomination de l'Assemblée nationale, il s'était tenu chez Ledru-Rollin des conciliabules dans lesquels on avait agité la question de savoir s'il n'était pas nécessaire, pour le salut de la République, de dissoudre cette Assemblée ; et il désignait MM. Jules Favre, Portalis, Landrin, comme ayant fortement insisté pour ce parti extrême. Or M. Landrin siégeait dans notre commission ; attaqué personnellement et quoique opposant un démenti à l'affirmation de M. Arago, il crut devoir donner sa démission, et l'Assemblée ne jugea pas à propos de le remplacer.
Certes, si l'Assemblée eût pu avoir sous les yeux le procès-verbal de ces interrogatoires lorsqu'elle composa la commission executive, elle n'eût pas eu l'étrange et imprudente pensée d'associer de nouveau dans le gouvernement du pays des hommes aussi profondément hostiles les uns aux autres ; elle n'eût pas tenté d'atteler encore au même char M. Arago et M. Louis Blanc, M. Garnier-Pagès et M. Ledru-Rollin , etc. Ce dernier comparut aussi à son tour. Lorsqu'aujourd'hui nous relisons avec sang-froid les réponses qu'il nous fit, il estvraimenthumiliant de voir quelles étaient la portée et les vues politiques de cet homme, qui eut un instant dans ses mains les destinées d'un si grand pays. Après avoir rejeté dédaigneusement les accusations de complots, de projets violents et de menées ambitieuses que ses collègues dirigeaient contre
lui, en rappelant qu'ils n'étaient les uns et les autres que le produit d'une insurrection, et que le droit n'avait rien à voir dans leurs pouvoirs respectifs, qui ne relevaient que de la force populaire, M. Ledru- Kollin formula à son tour un grief contre eux, et spécialement contre M. Garnier-Pagès : c'était celui de ne pas avoir créé huit milliards de papier-monnaie. « La Convention, nous disait-il, en a créé quatre milliards : or les circonstances et les progrès du commerce et du temps en exigeaient au moins le double. »
Après ces révélations, était-il nécessaire de se livrer à d'autres recherches sur les causes de ces orages qui avaient éclaté avec fureur sur l'Assemblée constituante ? Il n'y avait plus qu'à se demander une seule chose : c'est comment notre société avait pu triompher de tant de violence unie à tant d'ineptie.
Mais il était un point sur lequel tous les membres de l'ancienne commission executive se réunissaient : c'était dans les reproches qu'ils adressaient à leur ancien ministre de la guerre, le général Cavaignac, qui, selon eux, aurait eu le double tort, d'abord de ne pas exécuter l'ordre qu'ils lui avaient donné de réunir à Paris une garnison de 25,000 hommes de troupes de ligne, au moins, et ensuite d'avoir employé tardivement les forces dont il pouvait disposer, laissant prendre à l'insurrection des proportions formidables, qu'elle n'aurait pas eues si elle eût été attaquée plus tôt.
Nous dûmes, en conséquence de ces reproches, appeler devant nous le général Cavaignac, pour qu'il s'expliquât sur ces deux griefs et en outre sur l'emprisonnement du journaliste Emile de Girardin, qui avait adressé une plainte à notre commission et provoqué son intervention, ne réfléchissant pas que notre mission n'embrassait que les causes des attentats de
mai et de juin, et devait rester étrangère aux suites qu'ils avaient entraînées.
Le général Cavaignac se rendit à notre invitation ; mais il crut devoir faire précéder sa comparution et son interrogatoire d'une sorte de réserve ou protestation, déclarant que, s'il s'agissait d'accusation ou de justification pour sa conduite dans les événements de juin, loin de se défendre, il n'hésitait pas à couvrir de sa propre responsabilité ceux qui avaient agi sous ses ordres. Le général Cavaignac soulevait ainsi une question assez délicate du pouvoir. C'était à l'Assemblée, juge souverain, et non à lui, à déterminer la part de responsabilité qui appartenait à chacun dans les événements sur lesquels portait notre enquête : la haute fonction qu'il exerçait ne pouvait donc le dispenser de répondre aux questions qui lui étaient adressées par la commission. Le général le sentit : aussi, après cette réserve, qui était tout au moins inutile, il ne fit aucune difficulté de répondre aux questions qui lui furent adressées.
Il maintint que les troupes qui, au 23 juin, se trouvaient à Paris ou aux environs, sous la main du gouvernement, étaient de près de 30,000 hommes; que, quant à son système de défense, qui avait consisté à ne pas engager les troupes partiellement, il avait en sa faveur l'expérience faite en juillet 1830 et en février 1848, où la dissémination des troupes avait amené la victoire de l'insurrection. Une seule dérogation à ses instructions avait été commise, disait-il : un bataillon ayant agi isolément et contre ses ordres, place des Vosges, ce bataillon avait été enlevé, malgré le courage des officiers et des soldats, et il avait dû sévir contre cette troupe : un second échec de cette nature eût tout perdu. Cette justification était appuyée d'un état des troupes présentes à Paris le 23 juin.
Cette partie de notre enquête, qui embrasse les té-
moignages des membres et principaux agents du Gouvernement provisoire, est certainement celle qui offre le plus d'intérêt pour l'histoire. Mais il en est une aussi qui n'est pas non plus dépourvue d'intérêt : c'est celle qui pénètre plus avant dans l'organisation de toute cette démagogie. Aidés de l'instruction judiciaire qui, commencée dès le 15 mai, se poursuivait parallèlement à nos travaux, des rapports de la préfecture de police , de la communication des dossiers qui se trouvaient dans les mains des officiers instructeurs des conseils de guerre, et, de plus, des révélations que tous ces conspirateurs mécontents et aigris par l'insuccès ne manquaient pas de nous faire les uns contre les autres, il nous fut permis de faire pénétrer le jour de la publicité dans toutes ces machinations ténébreuses, dans tous ces ressorts mystérieux à l'aide desquels on avait produit une si vaste perturbation politique et sociale.
Est-il rien de plus dramatique et en même temps de plus caractéristique des mœurs de tout ce monde des sociétés secrètes, que cette scène dans laquelle un malheureux nommé Dclahodde, soupçonné d'avoirtrahi ses complices, est amené nuitamment au Luxembourg, chez Albert, l'un des membres du Gouvernement provisoire, et là, après un interrogatoire, est condamné à mort ? Le choix lui était laissé, ou de se tuer ou d'être exécuté à l'instant même par la main de ses propres juges, parmi lesquels figuraient un ou deux membres du Gouvernement provisoire, et de plus Caussidière, le préfet de police de ce gouvernement.
Toutefois, si, avant que nous ayons pu pénétrer dans les secrets de ces agents de conspiration et d'insurrection, il nous fut impossible de préciser avec certitude par qui, à quel jour fixe, dans quel but et comment avaient été préparés les attentats de mai et de
juin, ce défaut de précision est dû en grande partie à la multiplicité et à la diversité des conspirateurs, qui n'avaient guère d'autre lien que celui d'une haine commune et d'un même désir de bouleversement : l'histoire, un jour, aura sans doute des informations plus précises que les nôtres. Il arrive malheureusement, dans notre pays, des époques où ceux qui ont commis de tels attentats ont intérêt à s'en vanter, et alors la vérité tout entière est connue. Mon amour pour la vérité historique ne va cependant pas jusqu'à désirer qu'elle se fasse jour par un tel moyen. Ce que nous pûmes reconnaître et constater, c'est que, bien que les deux attentats de mai et de juin fussent les effets d'un même mal et comme les accès successifs d'une même fièvre, néanmoins ils offraient des différences assez marquées : le premier avait été principalement l'œuvre des clubs, le second celle des ateliers ; l'un était plus politique que socialiste, c'était le contraire pour l'autre ; le 15 mai était surtout dirigé contre l'Assemblée, les journées de juin l'étaient contre la société tout entière ; et, on ne peut s'y méprendre, les proclamations affichées dans les faubourgs et appelant l'incendie et le pillage, les détails atroces de la lutte, tout offre, dans ces tristes journées, les caractères d'une véritable guerre sociale.
Les ateliers nationaux étaient restés à peu près étrangers à l'invasion de l'Assemblée, tandis qu'ils formaient, sinon la totalité, au moins une grande partie de l'armée qui combattait en juin. Le jacobinisme et le socialisme ont essayé, pendant toute cette période révolutionnaire, de se fondre, sans jamais pouvoir y réussir complètement; et c'est à cela qu'est peut-être dû le salut de notre société.
Du reste, malgré toutes nos investigations, nous ne pûmes découvrir aucun indice de la présence ni même de l'influence indirecte d'aucun prétendant dans ces
deux attentats. Les bonapartistes se taisaient, Louis- Napoléon attendait une meilleure occasion^; les princes de la maison d'Orléans auraient peut-être pu se mettre à la tête de cet admirable mouvement des départements sur Paris : ils ne jugèrent pas que le moment fût encore venu pour eux d'intervenir; peut-être craignirent-ils d'affaiblir la défense sociale en la compliquant d'intérêts dynastiques; et, en effet, la République pouvait seule éteindre cet incendie qu'elle avait allumé. Toujours est-il que la nation n'eut pas, dans cette grande crise, d'autre sauveur qu'elle-même. La Montagne, qui voulait rejeter la responsabilité de cet attentat sur les prétendants, organisa une contre-enquête en défiance de la nôtre ; elle ne fut pas plus heureuse que nous dans ses recherches : elle ne put produire que des déclamations, de pures allégations, pas une preuve !
Notre enquête à Paris, au foyer même des conspirateurs, avait obtenu tous les résultats que nous pouvions en espérer ; mais nous voulions suivre dans les départements ces ramifications secrètes qui faisaient que, lorsque quelque coup de main se préparait à Paris, les démagogues de Lyon, de Marseille, de Bordeaux, de Rouen, en étaient à l'instant même instruits et se préparaient à agir de leur côté : les commissions rogatoires que nous avions adressées particulièrement à des magistrats jouissant d'une grande considération n'avaient pas d'autre but. Déjà un assez grand nombre de rapports nous avaient été adressés ; rapports, du reste, unanimes sur le fait de ces communications souterraines par lesquelles l'électricité révolutionnaire courait d'un bout de la France à l'autre, mais fort peu instructifs sur les détails d'organisation, et surtout sur
i . Louis Blanc raconte qu'ayant, lors de sa fuite, débarqué à Londres, il y avait été accueilli par Louis-Napoléon à bras ouverts et comme un ami malheureux.
les remèdes à employer. Nous nous proposions cependant de faire un rapport particulier sur l'ensemble de ces documents; mais l'impatience de l'Assemblée, qui, dans chaque séance, demandait à grands cris le résultat de notre mission, ne nous le permit pas : nous dûmes nous contenter des preuves que nous avions recueillies et nous hâter de les mettre en ordre.
Trois personnages parlementaires étaient surtout compromis par cette instruction ordonnée par l'Assemblée nationale : M. Ledru-Rollin, pour les provocations violentes qu'il avait adressées d'avance, dans ses circulaires et ses bulletins de la République, contre la partie modérée de l'Assemblée, pour les intrigues et les complots politiques auxquels il avait activement concouru, et qui avaient même continué depuis l'élection de cette Assemblée ; M. Caussidière, pour toute sa conduite avant, après et pendant la journée du 15 mai. Quant à sa complicité dans les journées de juin, deux témoins nous avaient déclaré l'avoir vu au milieu des insurgés et des barricades pendant ces journées; déposition que semblait appuyer cette circonstance, que le nom de Caussidière avait été choisi comme mot d'ordre par l'insurrection, et l'espèce de clameur générale des insurgés, qui, sur tous les points où le feu était engagé, appelaient Caussidière et réclamaient les secours qu'il aurait promis. Toutefois, comme les deux témoins de visu étaient des agents attachés à la police, et que Caussidière leur opposait un alibi, attesté par un certain nombre de représentants ; que d'ailleurs il n'était pas absolument impossible que les insurgés eussent pris le nom de Caussidière sans son aveu, ces charges n'auraient peut-être pas été suffisantes pour motiver une condamnation; mais elles nous parurent assez graves pour justifier une mise en prévention. Nous fûmes fortifiés dans cette opinion par deux lettres : l'une, écrite au crayon par Sobrier
288 MÉMOIRES D'ODILON BARUOT.
et jetée par lui dans la rue au moment où, après avoir été arrêté en flagrant délit, il était détenu dans la caserne du quai d'Orsay; l'autre, saisie chez Grandménil. Dans la première de ces deux lettres, Sobrier écrivait à Caussidière : « Délivre-moi, comme tu me l'as promis hier au soir. » — Dans l'autre lettre, il était question de bombes incendiaires que Caussidière aurait commandées au beau-frère du sieur Grandménil, pharmacien à Angers. A la vue de ces lettres, Caussidière perdit son assurance habituelle et balbutia des explications inadmissibles.
Louis Blanc ne se rattachait aux journées de juin que par cette circonstance, que les principaux chefs (le cette redoutable insurrection n'étaient autres que ces mêmes délégués du Luxembourg dont il avait allumé les passions par ses excitations et ses doctrines; mais ce n'était là qu'un lien moral insuffisant pour constituer une complicité. Il nous parut que ses discours dans la journée du 13 mai, l'ovation que lui avaient décernée les insurgés, le choix de son nom pour faire partie du futur comité de salut public, et surtout la direction qu'il avait prise au sortir de la séance, pour aller rejoindre à l'Hôtel de ville ses amis Barbes et Albert, constituaient contre lui une charge suffisante de complicité, au moins dans le premier attentat.
Un quatrième membre de l'Assemblée, le fameux Proudhon, nous avait été signalé par un de nos collègues, M. Allard, comme ayant été rencontré dans le faubourg Saint-Antoine au moment même où les troupes y entraient. Interrogé sur cette circonstance, il nia qu'il eût précédé l'entrée des troupes; il voulait seulement, nous disait-il, s'informer du sort de ses amis; il ajouta que, du haut d'une fenêtre, il avait assisté au terrible et sublime spectacle de la canonnade de ce faubourg^ et que d ailleurs les insurgés avaient
toutes ses sympathies. Nous jugeâmes qu'il n'y avait pas là cause suffisante pour une mise en prévention, mais que le fait méritait d'être signalé à la France, comme caractérisant de plus en plus ce personnage, qui devait conserver une si triste célébrité ; et le fait fut consigné dans le rapport.
Tel était le résultat de notre enquête. En laissant de côté les causes générales, dont nous ne pouvions parler, parce qu'elles nous auraient conduits à mettre en cause la révolution du 24 février elle-même, cette enquête se réduisait, en ce qui concernait les représentants, dont la conduite relevait de l'Assemblée, à faire peser sur M. Ledru-Rollin une responsabilité qui, ne se rattachant pas directement et matériellement aux attentats de mai et de juin, ne pouvait être que purement morale; et sur MM. Caussidière et Louis Blanc une responsabilité pénale, qui nécessitait leur comparution devant la justice du pays.
Toutefois, avant de soumettre ce résultat à l'Assemblée nationale, nous dûmes nous assurer d'abord que nous étions d'accord avec l'instruction que la justice, de son côté, avait suivie sur ces mêmes attentats.
Le procureur général, M. Corne, fut appelé au sein de la commission; mais, tout en nous déclarant que la procédure l'avait conduit à la même conviction que nous avions acquise par notre enquête parlementaire, il nous laissa entrevoir qu'il nous laisserait prendre l'initiative de la dénonciation à l'Assemblée de ceux de ses membres qui étaient impliqués, et que la justice ne viendrait qu'à la suite de la politique. Nous acceptâmes cette interversion des rôles; toutefois nous voulûmes avertir le pouvoir exécutif, dans la personne du général Cavaignac, de toute la portée politique du débat que nous allions soulever, et savoir de lui s'il était en mesure de parer à toutes les éventualités que ce débat pouvait amener. Le général, dans II. 19
la conférence que nous eûmes avec lui à ce sujet, tout en gardant une grande réserve sur le fond même de l'affaire, nous déclara que, dans la situation politique, il n'existait aucun obstacle à ce qu'entière justice fût faite des coupables, quelque haut placés qu'ils fussent.
Rien ne s'opposait donc plus à ce que la commission déférât à l'impatience de l'Assemblée. Elle eut quelque peine à nommer son rapporteur; plusieurs des membres qui se trouvaient naturellement désignés pour cette fonction la déclinaient sous un prétexte ou sous un autre : les uns, parce qu'ils étaient trop avancés d'opinion; les autres, parce qu'ils ne l'étaient pas assez. Un jeune député de l'Aisne, M. Quentin Bauchard , qui n'était gêné par aucun antécédent politique , consentit enfin à s'en charger. Le rapport fut rédigé avec quelque hâte et s'en ressentit ; la discussion était déjà mise à l'ordre du jour, et l'Assemblée demandait à grands cris la lecture du rapport, alors que le rapporteur y travaillait encore et en écrivait les dernières lignes. Du reste, si ce travail laissait quelque chose à désirer quant à la forme, au fond, il renfermait tous les faits essentiels, et surtout il était complété par la masse de pièces justificatives qui l'appuyaient.
La production de ces pièces avait donné lieu à un assez vif débat dans le sein de la commission : cette production serait-elle précédée d'un triage à l'aide duquel on laisserait de côté tout ce qui n'avait pas d'importance politique et judiciaire: des commérages, par exemple, sur la vie privée ou sur les relations intimes des personnes , des récits plus ou moins vérifiés sur la fortune de M. Ledru-Rollin, sur les sommes d'argent qu'il aurait reçues ou payées depuis le 24 février? La majorité avait été d'avis de faire ce triage, non-seulement pour soulager l'attention de l'Assemblée de
détails plus scandaleux qu'instructifs, mais surtout pour maintenir à la discussion un caractère sérieux et digne.
Notre rapport fut lu dans la séance du 3 août. Quarante jours s'étaient écoulés depuis l'institution de notre commission. On sait avec quelle rapidité les impressions changent en politique. Toutes les enquêtes ordonnées dans les grandes crises ont subi l'influence de cette mobilité des esprits. Ainsi la fameuse enquête ordonnée par la première Assemblée constituante, à l'occasion de la journée du 4 octobre, avait été ordonnée sous la première impression de l'indignation qu'avait causée cet odieux attentat; mais, lorsqu'après une instruction minutieuse et prolongée, le rapport fut porté devant cette Assemblée, les esprits étaient changés, et, au lieu de l'indignation qui avait provoqué l'enquête, ce fut un ordre du jour dédaigneux qui en accueillit les résultats. Nous ne pouvions espérer échapper à cette loi du temps. Les partis extrêmes qui, après juin, étaient atterrés, avaient repris leur audace; tandis que les modérés, qui alors étaient confiants et résolus, étaient retombés dans leurs défiances et leurs hésitations, et se reprenaient à se préoccuper de la réaction monachique, dont ils avaient si grande peur. En outre, le rapport, nous l'avons déjà dit, avait été fait à la hâte ; les matières y étaient mal ordonnées, les citations étaient confuses , quelquesunes mal choisies, et, de plus, il fut assez mal lu: aussi l'impression fut-elle peu favorable, non-seulement sur les bancs de la gauche, ce qui était inévitable, mais même parmi les conservateurs.
11 y a toujours dans les partis un assez grand nombre d'hommes qui se montrent très-habiles à prévoir et à ménager tous les futurs contingents : le parti conservateur , autant et peut-être plus que les autres partis, avait ses habiles et ses tacticiens. C'étaient eux qui,
en face des mesures énergiques et un peu compromettantes , ne manquaient jamais de parler de modération, de conciliation, etc. Le rapport qui les mettait brutalement en face d'un vote de poursuites contre les coryphées de la révolution du 24 février ne pouvait avoir faveur parmi eux : aussi leurs murmures se joignirent-ils à ceux de la Montagne. L'aspect de l'Assemblée était mauvais et fort peu encourageant pour les membres de la commission, qui venaient de remplir si laborieusement et si courageusement un pénible devoir.
M. Ledru-Rollin ne manqua pas de se prévaloir de cette disposition des esprits pour entamer immédiatement le débat. Comme on lui opposait le règlement, et que ses amis lui conseillaient, dans l'intérêt même de sa justification, d'attendre que le rapport fût imprimé et distribué : « Personne ici, s'écrie-t-il , ne peut être meilleur juge que moi de ce qui regarde mon honneur!... » Puis, prenant immédiatement le rôle agressif, il m'interpelle personnellement. Son thème était d'avance indiqué ; déjà, et au milieu de la lecture du rapport, le montagnard Gambon s'était écrié : « Nous vendons si la Bépublique sera assassinée par les royalistes ! » C'est le même sentiment que M. Ledru-Rollin, et après lui Caussidière et Louis Blanc, ne manqua pas d'exprimer.
J'ai cru, dit-il, le seul dans l'ancienne Chambre, qu'on pouvait passer sans transition de la monarchie à la république; n'est-ce point là mon crime ? Je m'y attendais; je savais bien qu'un jour il me faudrait compter avec les ennemis de la République; en marchant à l'Hôtel de ville, le 24 février, je disais à l'ami que le peuple venait de me donner, à M. de Lamartine, nous montons au Calvaire... (Mouvement.) Eh bien ! descendez dans le fond de vos cœurs, êtes-vous bien sûrs d'avoir oublié comme moi, toutes sortes
d'amertume, toute colère ? que votre rapport ne soit pas inspiré de cette rancune que vous auriez dû étouffer? Non, car vous êtes des hommes et vous en avez les passions. Les commissions politiques ne sont pas des tribunaux de justice, on tue avec elles, on ne juge pas. (Vif assentiment sur plusieurs iDancs.) Vous parlez de concorde, grand Dieu ! et votre rapport est gros de divisions et de haines ; et, cependant, si cédant à d'anciens souvenirs, nous laissions faire brèche dans nos rangs, nos ennemis en profiteraient pour s'y précipiter et se faire des armes contre nous de nos divisions mêmes. (Quelques membres : Oui, les ennemis de la République!...}
Puis , après une explication rapide de sa conduite comme membre du Gouvernement provisoire , dans laquelle il ne manqua pas de reproduire l'opinion qu'il avait déjà exprimée devant nous, qu'avant la réunion de l'Assemblée le pouvoir n'était qu'un fait sans droit, et que le 17 Avril aurait pu très-légitimement défaire, et par les mêmes moyens, ce que le 24 Février avait fait; sentant bien qu'il était là sur un terrain brûlant, il se hâta d'en sortir et de terminer par ces mots :
Ainsi donc, suspendez votre jugement pendant quatre jours ; ne jugez pas légèrement. Ce rapport fait sans confrontation n'est pas une œuvre de justice, c'est une œuvre de parti. (Oui ! — Non !...) Des partis, la république ne doit en avoir qu'un seul, la grandeur de la France, le bonheur du peuple : Nous disputons et il a faim... (Mouvement prolongé.)
Il n'y avait rien de bien sérieux dans toute cette déclamation : d'abord, M. Ledru-Rollin se donnait bien mal à propos les honneurs du martyre ; il ne s'agissait ni de le tuer ni de le mettre en croix; on ne demandait pas même l'autorisation de le poursuivre; on lui reprochait d'avoir voué d'avance aux violences de la démagogie une assemblée qui n'était pas selon
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ses vœux, et voilà tout. Or cette accusation ressortait de ses circulaires , de ses bulletins , de tous les actes de son ministère ; et nous étions loin d'être aussi explicites et aussi sévères sur ce point que Tavaient été avant nous ses anciens collègues du Gouvernement provisoire. Que nous parlait-il de rancunes, de colère, de condamnation sans avoir été entendu, d'absence de procès-verbaux, de défaut de comparution avec les témoins? Oubliait-il donc qu'il n'était pas devant une cour d'assises, et qu'on ne confronte des accusés avec les témoins à charge , qu'en justice réglée et lorsqu'il y a déjà accusation. En vérité, M. Ledru-Rollin comme au 24 février, lorqu'il criait à la violation de la loi sur la régence , au moment même où il brisait par la violence toute une constitution, M. Ledru-Rollin faisait un étrange abus de ses notions de légiste.
Cette réponse si facile, je ne crus pas même devoir la lui faire, malgré les provocations de toute nature que m'adressait M. Ledru-Rollin sur mon banc, me désignant du geste, interprétant les moindres mouvements de mon visage et s'écriant avec une fausse indignation : « Vous riez^ M, Odilon Barrot!... » alors que je m'efforçais de rester impassible et que ma figure exprimait tout au plus quelque surprise de tant d'audace. Je me gardai bien d'accepter ce duel entre nos deux personnalités, qui fût devenu aussitôt et malgré tous les ménagements, toutes les habiletés que j'aurais pu y apporter, une lutte entre la monarchie et la république : je ne voulus pas rendre à M. Ledru-Rollin et à ses amis le service d'aider à cette diversion qu'ils s'efforçaient de faire. C'eut été montrer par trop d'inexpérience : je gardai donc opiniâtrement le silence et m'obstinai, au grand dépit de M. Ledru-Rollin, à rester imperturbablement dans mon rôle de président de la commission d'enquête. J'annonçai seulement de mon banc à l'Assemblée, qui>
demandait la publication et la distribution des pièces : « Que je ne comprenais pas un rapport sur une enquête^ sans les pièces justificatives dont il n était et ne devait être que V analyse. »
La publication de ces pièces offrait cependant quelques difficultés d'exécution : d'une part, l'énorme dossier qui s'était formé pendant nos quarante jours de recherches ne pouvait être livré à l'impression sans être préalablement copié, et c'était un travail bien long pour l'impatience de l'Assemblée ; d'autre part, lors de la vérification que nous venions de faire de ces pièces avant de les publier, nous en avions trouvé quelques-unes tellement puériles et insignifiantes, d'autres tellement compromettantes pour des collègues que l'enquête n'atteignait pas, que nous avions décidé que nous devions nous borner à les déposer aux Archives.
La Montagne se méprit sur les motifs de cette détermination : elle prit cette réserve pour de la peur et crut que le moment était favorable pour pousser contre la commision une charge à fond.
Ainsi, dès le 5 août, M. Ledru-Rollin remontait à la tribune, un peu enivré de son succès de la veille; il sommait l'Assemblée avec hauteur de lui assigner le jour pour la discussion de l'enquête et désignait le surlendemain.
Gela était matériellement impossible : c'est ce que je fis observer en renvoyant à l'imprimerie et au bureau de l'Assemblée, qui était chargé de presser l'impression, pour déterminer le jour où la publication ordonnée pourrait être faite; et, comme je voyais que la tactique de la Montagne était de simuler une grande impatience de la discussion, je crus devoir déjouer cette tactique en déclarant que la commission d'enquête n'était pas moins impatiente de cette discussion ; qu'elle l'appelait de toute la puis-
sance de son âme; et j'ajoutai avec une certaine solennité : «Je déclare, quant à moi, et c'est aussi ma protestation, j'ai le droit de la présenter, que le rapport n'est que Vexpression affaiblie^ entendez-vous bien? des témoignages dont vous trouverez les preuves écrites dans les pièces justificatives. »
Depuis quelques jours c'était la commission d'enquête qui était sur la sellette; elle jouait le rôle d'accusée : ces quelques mots rétablirent la vérité des rôles et des situations; ils arrachèrent à la Montagne des cris de fureur : <( Vous aggravez le rapport par vos paroles !.. . » s'écrie M. Emmanuel Arago. Telleétait bien, en effet, mon intention,
M. Ledru-Rollin, de son côté, perdant toute mesure, passait aux injures grossières. « Vous avez intérêt à différer, et nous à hâter la discussion, vociférait-il. (Explosion de cris : A l'ordre! — Voix nombreuses de gauche : C'est vrai ! vous voulez différer ! — A droite : Non ! non ! A l'ordre !...) Oui, vous avez intérêt à reculer, et nous à hâter!... » L'orateur ne se possédant plus, le président fut obligé de le rappeler à l'ordre et aux convenances. 11 fallait bien, après tout et malgré toute cette impatience affectée, reconnaître la nécessité du retard et s'y soumettre : quarante copistes furent employés ; de nombreuses presses travaillèrent nuit et jour, et imprimèrent les copies au fur et à mesure qu'on les leur fournissait; et néanmoins la discussion ne put commencer que le 25 août seulement.
Cependant, le 9 août, nouvel incident. M. Louis Blanc ayant demandé si le travail de l'impression était assez avancé pour pouvoir fixer le jour du débat, un membre de la commission, M. le marquis de Mornay, déclare donner sa démission et la motive sur ce que, malgré les ordres réitérés de l'Assemblée nationale pour la publication entière, et sans aucune res-
triction, de toutes les pièces justificatives, ses collègues avaient cependant décidé, par de fort bons motifs, il le reconnaît, que certaines pièces ne seraient pas publiées.
Sur cette espèce de dénonciation, grande émotion de la Montagne. En vain le rapporteur explique que les documents triés et mis de côté sont ou étrangers au rapport, ou insignifiants, ou compromettants pour ceux-là mêmes qui en réclament la publicité, et surtout pour la paix publique ; qu'ils envenimeraient le débat sans utilité ; que d'ailleurs ils seront déposés aux Archives, où chacun pourra en prendre connaissance, les cris : Cest insulter aux ordres de V Assemblée!... redoublent, et le rapporteur ne peut mettre fin à tout ce tumulte qu'en déclarant que tout sera imprimé, tout, sans aucune exception, puisqu'on parait le vouloir ; mais que ce sera sous la responsabilité de qui de droit.
Cependant, à mesure que les pièces s'imprimaient et que l'Assemblée en prenait connaissance, la réaction se faisait dans les esprits ; ce que j'avais annoncé, et qui avait paru à mes amis eux-mêmes une témérité, se vérifiait : les pièces étaient réellement bien plus accusatrices que ne l'était le rapport lui-même; et, quoique la Montagne continuât à jouer l'impatience et à multiplier les incidents, elle commençait à s'apercevoir qu'il fallait renoncer à tout ce système d'attaques violentes contre les juges et songer sérieusement à se défendre, d'autant que les accusations ne venaient pas seulement du côté de la commission : la proposition de M. Creton, tendant à faire rendre compte par le Gouvernement provisoire et spécialement par M. Ledru-Rollin, des fonds secrets de police, était aussi une attaque à l'inviolabilité des dictateurs du 24 Février. Elle amena une scène violente que le président qualifia de bataille^ et en effet elle y res-
semblait bien plus qu'à une discussion sur une simple question de comptabilité. Ce n'était cependant là qu'une escarmouche, mais elle pouvait faire pressentir ce que serait la grande bataille. Ce fut le 25 qu'elle commença, et elle ne se termina que dans la matinée du 26.
Au début, la Montagne fit de vains efforts, non plus pour précipiter, mais pour ajourner le débat; ce qui annonçait assez que la chance avait tourné : elle demandait, tantôt le renvoi aux bureaux, tantôt une contre-enquête. L'Assemblée, résolue à en finir, repoussa tous les moyens dilatoires et préféra siéger pendant toute la nuit plutôt que d'interrompre le débat avant de l'avoir vidé.
Sur l'avis du président, on décida qu'on entendrait d'abord tous les députés qui, touchés par l'enquête, croiraient devoir s'expliquer sur des faits personnels. La série fut longue. C'était d'abord l'amiral Cazy, ministre de la marine, à qui M. Lacrosse aurait dit, le \o mai, qu'il y avait quelque chose de mieux à faire, pour un ministre, que de rester sur son banc et d'assister passivement à l'envahissement de l'Assemblée : il se justifiait en faisant remarquer qu'il était amiral et non général. Puis c'était le colonel Charras, faisant fonctions de ministre de la guerre, qui s'excusait de n'avoir pas fait avancer les troupes qui se trouvaient à l'École militaire au secours de l'Assemblée, en rappelant que la Commission executive, la veille, avait attribué au général Courtais seul le commandement de toutes les troupes. Ensuite venaient les députés qui avaient été arrêtés par la garde nationale au milieu de la bagarre de l'Hôtel de vijle, et qui soutenaient ne s'y être rendus que dans l'intérêt de l'ordre. Le colonel de la HMégion, M. Edgar Quinet, cherchait à se justifier d'être resté sur son banc au lieu d'aller réunir sa légion, ainsi que ses collègues
l'y invitaient. M. Baiine déniait le propos atroce qu'un de ses collègues, M. Turck, lui attribuait. Ce propos était celui-ci : « On n'en finira pas si on ne tue quatre ou cinq cents membres de l'Assemblée. Robespierre, Marat, Saint-Just, étaient doux dans le principe : tous ces hommes demandaient l'abolition de la peine de mort ; ils en sont bien revenus, et, si nous voulons réussir, nous devons commencer par où ils ont fini. » Ce propos était, sans doute, bien loin de l'action; mais il n'en montre pas moins à quel degré de violence étaient parvenus les esprits. C'étaient MM. Portails, Landrin, Jules Favre, Ledru-Rollin, qui repoussaient comme fausse l'imputation de François Arago sur le projet de dissoudre ou tout au moins d'ajourner l'Assemblée ; et M. Arago maintenait son affirmation en l'appuyant du témoignage de M. Duclerc. C'étaient enfin les députés de la Montagne, en masse, qui se récriaient contre la publication des pièces saisies par la garde nationale dans le local où se tenait un de leurs clubs. Ces pièces étaient, en effet, assez compromettantes : elles révélaient qu'indépendamment d'un programme trèsantisocial et à peu près calqué sur les conférences du Luxembourg, que ces messieurs avaient adopté comme symbole politique, ils avaient organisé une correspondance avec les départements, établi des affiliations à l'extérieur, réglé les conditions d'admission, les épreuves d'initiation, etc. ; ce qui donnait à leur réunion bien plus le caractère d'une société secrète que celui d'une réunion parlementaire. Aussi la plupart d'entre eux vinrent-ils successivement, les uns désavouer, les autres expliquer leur participation à cette société : tous se plaignaient amèrement de l'indiscrétion que la commission d'enquête avait commise en publiant ces pièces, ne se rappelant pas que c'étaient eux qui, la veille même, revendi-
quaient avec rage la publication entière et sans aucune exception de tous les documents qui étaient arrivés entre nos mains. Les partis ont de singuliers oublis et d'étranges contradictions.
C'est après cette espèce de continuation d'enquête à la tribune, dans laquelle la République faisait, pour ainsi dire, une revue publique de ses plaies, que commença le véritable débat, celui sur MM. Ledru-Rollin, Louis Blanc et Caussidière.
Comme il l'avait fait dans son premier discours, M. Ledru-Rollin reprit son thème d'attaques violentes contre la commission d'enquête, contre le parti conservateur tout entier et contre moi en particulier.
La commission d'enquête, nous disait-il avec toute sorte d'aménités et aux applaudissements de la Montagne, s'est tout d'abord demandé si elle pouvait perdre un des plus ardents défenseurs de la République ; en s'asseyant sur ses bancs, elle y a fait asseoir avec elle sa haine et ses rancunes. De quel droit ôtes-vous remontés aux actes de mon administration, sous le gouvernement provisoire ? Ma politique, si elle est mauvaise, l'histoire la jugera : elle est d'ailleurs couverte par cette déclaration que : fat bien mérité de la patrie. Vous n'aviez pas le droit de la juger ; si vous m'avez attaqué, c'était pour attaquer le gouvernement provisoire et la République de Février. (Bravos à gauche.)
Gâté par son premier succès, l'orateur dépassait ainsi toute mesure et blessaitjusqu'au parti de la république modérée.
Ce fut bien pis encore lorsque, entreprenant de justifier et ses circulaires et la conduite de ses commissaires , il disait, pour les circulaires, que, si elles avaient combattu les candidatures de Tancienne monarchie, c'était par estime pour les monarchistes, parce quii les croyait sincères dans leurs convictions, et par conséquent peu propres à fonder une république; qu'il leur avait tenu
compte des pudeurs de Vâme humaine. Pour les commissaires, il disait que c'était abuser des mots que de lui reprocher de leur avoir donné des pouvoirs illimités : que ces pouvoirs étaient limités par les mœurs; qu'aucun d'entre eux n avait méritéun seul reproche. Et comme une grande partie de l'Assemblée se récriait contre cette assertion: « Je m'attendais à ces interruptions, poursuit-il. Ils vous ont combattus : vous en conservez rancune. » Ces mots excitent une rumeur presque générale ; de tous les côtés l'orateur est interpellé. Un représentant de la droite lui jette le nom d'un de ses commissaires en lui criant que c'était un forçat libéré ; et l'orateur reprend avec son imperturbable assurance « que ce forçat n'était que sous-commissaire, qu'il s'était vaillamment conduit le 24 février^ et qu'au surplus ce n'était pas lui qui r avait nommé. » M. Ledru-Rollin, abordant ensuite l'affaire de l'expédition de Belgique dite Risquonstout, avoue qu'il a fait pour la légion belge ce qu'il a fait pour les Allemands, pour les Savoisiens ; que, s'il a fait accompagner cette légion par des jeunes gens de l'École polytechnique, c'était pour empêcher les désordres sur la frontière. Il nie avec une imperturbable assurance qu'il eût donné à M. Delécluze, son commissaire à Lille, l'ordre de fournir à cette bande des fusils pris dans les arsenaux de l'État ; si la défense de la laisser pénétrer en Belgique et l'ordre de rappel des jeunes élèves de l'École sont arrivés trop tard et lorsque l'expédition avait été déjà repoussée, il en rejette la faute sur le télégraphe, dont il a, ditil, destitué le directeur. Au surplus, le gouvernement belge ne s'est pas plaint : qui aurait le droit de se plaindre?
C'était pousser loin l'audace du mensonge, en présence surtout des dépositions des jeunes élèves de l'École et des déclarations du général Négrier, qui étaient sous les yeux de l'Assemblée. M. Ledru-Rol-
lin aurait dû moins parler des pudeurs de la conscience humaine et les respecter davantage.
Ce terrain n'était pas tenable ; M. Ledru-Rollin, malgré toute son assurance, s'y sentait mal à l'aise : aussi se hâte-t-il de revenir à son thème favori, celui des récriminations contre les anciens libéraux constitutionnels ; et, cette fois, il assaisonne l'injure par l'ironie.
Vous avez des amours malheureux, dit-il, en se tournant vers moi ; vous aimiez la dynastie d'Orléans, et chaque jour vous la miniez, sans avoir une idée à mettre à sa place. Impuissant dans votre opposition, vous l'eussiez été au pouvoir ; ce que vous avez été pour le gouvernement de Juillet que vous aviez fondé, je crains bien que vous ne le soyez pour la République que vous n'avez pas fondée. (On rit.) Quand vous avez jeté cette agitation de la réforme, quand, à un jour donné, vous avez assigné un rendez-vous à une population tout entière, vous avez manqué au rendez-vous que votre honneur lui avait assigné. (C'est vrai!) En voulant donner une leçon au gouvernement de votre choix, vous l'avez jeté par terre. Ne recommencez pas cette opposition tracassière ; vous n'aviez pas d'idées sous le gouvernement de Juillet, vous n'en avez pas davantage aujourd'hui, pour remédier au mal : vous n'avez jamais su que détruire. Contentez-vous donc de suivre, et ne prétendez pas diri-
M. Ledru-Rollîn reprochait à l'opposition constitutionnelle son opposition, rejetant sur elle la responsabilité de cette révolution dont il se glorifiait, nous accusant d'avoir manqué à un rendez-vous d'honneur, pour avoir refusé de donner le signal d'un conflit sanglant. La plaisanterie, qui fut du goût des Montagnards, peut-être même de quelques conservateurs, était trop forte ; et il ne fallut rien moins que la réserve silencieuse dont j'avais dû me faire une loi absolue, pour ne pas m'élancer à la tribune et donner libre carrière aux sentiments d'indignation qui m'op-
pressaient dans ce moment. Vous me reprochez mon opposition vis-à-vis d'un gouvernement que J'aimais, en effet, parce qu'il assurait la liberté et l'ordre dans mon pays, lui aurais-je répondu; vous n'admettez donc que deux positions vis-à-vis des gouvernements qu'on aime : ou se taire sur leurs fautes, ou les briser par la violence? Ah ! je reconnais bien là cette détestable et funeste école dont vous êtes un des apôtres, et qui n'admet pas de milieu entre le despotisme et l'anarchie. Si ce gouvernement est tombé, et si avec lui la liberté est compromise, anéantie peut-être, ce n'est pas parce qu'il a rencontré des opposants modérés et loyaux qui lui ont signalé les écueils et annoncé les dangers : c'est bien plutôt parce qu'il a obstinément fermé les oreilles à leurs conseils, à leurs avertissements ; c'est parce qu'il se croyait trop fort et qu'il vous méprisait trop, vous ses ennemis ; c'est parce que, lorsqu'il a ouvert les yeux aux terribles lueurs de l'incendie qui l'environnait de toutes parts, il s'en est troublé et a perdu le calme et le sang-froid qui auraient pu encore le sauver. Oui, j'ai refusé d'assister au banquet du douzième arrondissement parce que, grâce aux mesures imprudentes et contradictoires du Gouvernement, ce banquet devenait une cause inévitable de conflit. Oui, j'ai mieux aimé manquer au rendez-vous donné à la population que de prendre la responsabilité du sang versé. Vous le saviez bien, vous, que c'était moi qui répondrais de ce sang. Je n'ai pas voulu de cette terrible responsabilité : gardez-la pour vous tout entière ^ Plût à Dieu
1. M. Ledru-Rollin, le 22 ou 23 février, délibérait avec ses amis, au bureau du journal la Réforme, sur la question de savoir s'ils jetteraient les sociétés secrètes au milieu de l'agitation réformiste et, comme une des personnes présentes objectait que, dans ce cas, il y aurait du sang versé. « Tant mieux! aurait répondu M. Ledru-Rollin avec un atroce sang-froid, c'est Barrot qui en répondra. » — Le
que j'eusse réussi, par mon refus, à préserver mon pays des fléaux que vous avez déchaînés sur lui ! Vous me reprochez de n'avoir pas eu d'idée à mettre à la place du gouvernement de Juillet ; je l'avoue humblement : bien loin d'avoir rien à mettre à la place de ce gouvernement, mes vœux les plus ardents étaient pour sa conservation, tous mes efforts tendaient à le fortifier et à le sauver de vous. Mais vous, qui aviez une idée à mettre à la place et qui l'avez brisé pour cette idée, dites-moi ce que cette idée a produit? Une dictature orageuse, une Assemblée outrageusement violée, une guerre sociale atroce, l'état de siège universel et permanent des départements en masse, une société ruinée, anxieuse et toute prête à jeter ses libertés si chèrement acquises à la discrétion du premier venu qui lui promettra un peu de sécurité !...
M. Ledru-Rollin termina son discours en revenant sur cette prosopopée, plus brillante que juste, par laquelle il l'avait commencé, et dans laquelle, évoquant les souvenirs de la première Assemblée constituante et de la Convention, il rappelle que la première de ces assemblées avait passé à l'ordre du jour sur l'enquête qu'elle avait précédemment ordonnée, et que, grâce à cet esprit de conciliation, elle avait /jm, pendant dixhuit mois^ suivre sa course paisible et magnanime à la fois.
La Convention, au contraire, ajoutait-il, après le 9 thermidor, finit par traduire devant le tribunal révolutionnaire des hommes qui avaient des fautes à se reprocher, mais qui avaient émancipé le monde. Il en résulta les irritations du dedans, les colères intestines ; puis la journée de germinal qui délivre les accusés ; puis celle de prairial, puis la mort
propos m'a été rapporté par M. Antoine Passy, alors sous-secrétaire d'État au ministère de l'intérieur, et qui, à raison de ses fonctions, <5tait très-bien informé de ce qui se passait dans les bureaux de la Réforme.
du courageux Féraud : salut à lui ! puis , au bout de tout cela, la République couchée dans la tombe !... (Sensation.)
Cette appréciation historique pouvait exciter les applaudissements de la Montagne ; elle ne supportait pas le moindre examen : c'était précisément parce que l'Assemblée constituante, au début des violences du parti anarchique, qui s'essayait alors, ne les avait pas réprimées avec vigueur et avait pactisé avec ces violences, que ce parti, encouragé par tant d'hésitation et de mollesse, avait ensuite fait le iO août, les journées de septembre, celle du 21 janvier, celles de prairial, de germinal, etc., jusqu'à ce qu'enfin, s'entredéchirant, il ait noyé sa prétendue république, qui n'était qu'une horrible dictature, dans le sang de ses propres fondateurs. Voilà pourquoi cette république dormait dans la tombe, dont la révolution du 24 février est venue la tirer si malheureusement, et non parce que les terroristes se sont entre-tués en thermidor.
On le voit, j'aurais été inévitablement entraîné par l'enchaînement des idées, si j'avais répondu à M. Ledru-Rollin, à mettre la révolution de Février en cause ; c'est ce qu'il attendait. C'est pour cela qu'il s'était étudié à rendre aussi directs, aussi personnels, aussi incisifs qu'il le pouvait, les traits qu'il m'adressait. Je ne donnai pas dans le piège : je gardai un silence obstiné. Certes, le sacrifice que je faisais à la cause de l'ordre était grand: c'était, en effet, une cruelle et longue torture morale que celle que je subis pendant deux heures, sous le coup de tant d'attaques si faciles à repousser. Jamais un homme politique, habitué aux luttes de la tribune, n'a éprouvé en lui-même un combat plus pénible entre sa personnalité et son devoir. Les remercîments que le général Cavaignac m'adressa sur mon banc, par un petit billet, pour le sacrifice fait à la chose publique, étaient mérités.