‹ Mémoires posthumesChapitre 19 sur 30 · II · texte numérisé non relu

II

Après M. Ledru-Rollin, M. Louis Blanc reprit le thème obligé de la République persécutée dans sa personne ; puis il entreprit de justifier ses doctrines socialistes, disant avec beaucoup de vérité que personne moins que lui ne méritait le reproche d'avoir voulu la loi agraire : que cette loi était le partage infini de la propriété, quelque chose de semblable au Gode civil. {Murmures.) Et, en eftet, il ne voulait pas diviser, mais, au contraire, concentrer toute la propriété en la plaçant tout entière entre les mains de l'État. Ses explications eurent peu de faveur, et le président eut plus d'une fois à rappeler l'Assemblée aux égards dus à l'orateur à raison de sa situation d'accusé.

M. Caussidière fut entendu le dernier. 11 avait fait préparer un long discours qu'il lut sans pouvoir s'empêcher d'y intercaler parfois des phrases de son propre cru. Il fut moins heureux dans ce plaidoyer soigneusement élaboré, qu'il ne l'avait été quelquefois dans ses improvisations désordonnées ; il glissa sur les charges trop directes, telles que la lettre de Sobrier et celle qui pressait la préparation des bombes incendiaires. Quant aux reproches d'avoir fomenté les désordres delà rue, il y répondait par les 180,000 suffrages que la bourgeoisie lui avait donnés. Il terminait, lui aussi, par un appel à l'union et à l'oubli : « Indulgence et protection pour les vaincus, disait-il en finissant ; mais n'allez pas jusqu'à la rigueur et à la persécution contre les vainqueurs... »

Après ces trois plaidoyers, le moment de la conclusion était venu. La commission d'enquête avait fait connaître les faits et produit les documents : sa mission était terminée ; c'était à la justice et non à elle à décider si une sanction pénale devait, ou non, suivre ses révélations.

C'est alors, en effet, que M. le président lut à l'As-

semblée la pièce suivante, émanée de M. le procureur général près la Cour de Paris :

Monsieur le président,

J'ai l'honneur de déposer entre vos mains le réquisitoire que je crois devoir prendre pour autorisation de poursuites contre deux membres de l'Assemblée nationale. Agréez, etc.

Suivait le réquisitoire, qui se terminait ainsi :

Il résulte de l'ensemble des éléments fournis, tant par l'instruction judiciaire que par l'enquête parlementaire, que deux citoyens représentants du peuple sont signalés comme ayant participé, comme auteurs ou comme complices, soit à l'attentat du 15 mai, soit à celui du 23 juin et des jours suivants. Les représentants contre lesquels ces indices de culpabilité s'élèvent sont les citoyens Louis Blanc et Marc Caussidière ; savoir : Louis Blanc et Caussidière pour leur participation à l'attentat du 15 mai, et Caussidière, seul, pour sa complicité dans celui de juin.

En conséquence, requiert qu'il plaise à l'Assemblée, autoriser toutes poursuites pour les causes sus-indiquées contre les' représentants du peuple Louis Blanc et Marc Caussidière, et l'application contre lesdits représentants, s'il y a lieu, de toutes dispositions du Code d'instruction criminelle.

Fait à Paris, le 25 août 1848.

Le procureur général,

Corne.

Après une discussion assez insignifiante et portant principalement sur des questions de forme, des chicanes dilatoires, et un long et lourd plaidoyer de M. Th. Bac, en faveur des prévenus, l'urgence fut demandée par le Gouvernement et votée par 493 voix contre 292 ; puis, 504 représentants contre 252 accordèrent l'autorisation de poursuivre M. Louis Blanc pour l'attentat du 15 mai ; un peu moins, 477 contre 278, votèrent l'autorisation de poursuivre M. Marc

Caussidière pour le même attentat. Restait l'autorisation de poursuites contre ce dernier, pour complicité dans les journées de juin : elle fut rejetée par 458 voix contre 281. La répugnance à envoyer un représentant du peuple devant une juridiction militaire (le dernier crime relevait, en effet, des conseils de guerre) eut une grande influence sur ce vote. Pendant qu'on procédait au dépouillement de ces divers scrutins, MM. Louis Blanc et Marc Caussidière avaient disparu et s'étaient soustraits à l'exécution des mandats de justice décernés contre eux. La séance fut levée à six heures du matin.

Ainsi se termina ce grave débat qui, à la différence de celui qui avait suivi l'attentat du 15 mai, au lieu de se résoudre en un acte de lâche condescendance mal dissimulé sous les apparences d'un désir de conciliation, se termina, au contraire, par une éclatante répression ; répression d'autant plus efficace que, tout en laissant àLedru-Rollin et à ses collègues les bénéfices de l'amnistie du temps, elle frappait, dans Marc Caussidière et Louis Blanc, tout à la fois les deux ennemis de la société, le socialisme et les sociétés secrètes, dans leurs personnifications les plus élevées, et qu'elle avait été votée par une immense majorité, après une longue et minutieuse enquête parlementaire et après une discussion solennelle, dans laquelle non-seulement les accusés avaient joui des droits les plus étendus de la défense, mais avaient même été seuls entendus.

Cet acte de juste sévérité de l'Assemblée nationale couronnait l'ensemble des mesures par lesquelles, d'accord avec son nouveau gouvernement, elle avait raffermi les bases de la société, profondément ébranlées.

Ainsi, les sociétés secrètes avaient été supprimées par un décret ; si les clubs n'avaient pas été également

dissous, ils avaient du moins été assujettis à la publicité et à certaines règles qui les forçaient à admettre dans leur sein un agent de l'autorité. Ce décret atténuait, s'il ne faisait pas disparaître entièrement, le danger des clubs. Une loi d'organisation du jury, qui admettait le choix, avec discernement, de la liste annuelle; les attributions de la police correctionnelle étendues à tout ce qui était violation des conditions réglementaires, assuraient à ces décrets une sérieuse exécution. De plus, l'obligation des cautionnements était remise en vigueur pour tous les journaux politiques; et, quoique le chifï're de ces cautionnements eût été de beaucoup réduit, il suffisait pour faire disparaître toutes ces feuilles violentes et grossières qui inondaient nos rues, poussaient incessamment le peuple à des prises d'armes et entretenaient dans la société une anxiété qui, à son tour, redoublait la misère. Une loi répressive des délits de la presse assura, en outre, à la famille et à la propriété la même inviolabilité qu'à la représentation et à l'Assemblée ellesmêmes.

Pendant que ces mesures se succédaient rapidement, l'instruction sommaire contre les insurgés de Juin pris les armes à la main se poursuivait avec activité devant les commissions militaires ; de nombreux convois de trois cents, quatre cents hommes chacun, dont les noms étaient inscrits au Moniteur, se succédaient rapidement, les uns dirigés sur Brest, les autres sur Belle-Isle, où ils devaient attendre leur destination définitive. Les prisons se vidaient, et le danger de cette immense agglomération de détenus disparaissait peu à peu. Le désarmement de tous les centres de population où avait sévi l'insurrection s'opérait avec la plus grande facilité, grâce à la stupeur dont était frappée la classe ouvrière, et qui avait succédé chez elle, depuis son éclatante et sanglante défaite en juin, au fol orgueil

dont ses prétendus amis l'avaient si imprudemment enivrée.

Plus de 60,000 fusils rentraient dans les arsenaux de l'État; la confiance et le sentiment de la force étaient passés décidément du côté des défenseurs de la société, et le pouvoir exécutif ne laissait pas cette force se perdre, comme naguère, dans d'impuissantes hésitations ou dans des querelles intestines.

Le général Cavaignac, investi d'une sorte de dictature au milieu de la conflagration de Paris, venait, le jour même où la victoire de l'ordre était assurée, résigner noblement cette dictature entre les mains de l'Assemblée, qui, à l'unanimité, après avoir déclaré qu'il avait bien mérité de la Patrie et associé avec justice dans cette déclaration son président M. Sénard, lui continuait ses pouvoirs sous le litre de Président du Conseil des ministres, et lui laissait le choix de ses collègues dans le cabinet : faculté dont il usait à l'instant même, le 28 juin, pour s'adjoindre, comme ministre de l'intérieur, ce même M. Sénard ; à la guerre, le général de Lamoricière; à la justice, M. Bethmont, remplacé plus tard, à raison de sa santé, par M. Marie ; à l'agriculture, M. Thouret. Le général Changarnier était nommé commandant général de la garde nationale, et il était décrété qu'une armée de 50,000 hommes au moins camperait dans Paris.

A la diftërence de la Commission executive, qui ne laissait échapper aucune occasion d'élever à chaque instant des questions de prérogative entre elle et l'Assemblée, le général Cavaignac affectait, au contraire, la plus humble déférence pour le pouvoir législatif; il rappelait sans cesse qu'il n'était que le bras de l'Assemblée souveraine, toujours prêt à se soumettre à ses volontés. C'est ainsi que, quelques objections ayant été faites dans l'Assemblée à la nomination de l'amiral Casy au ministère de la ma-

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rine, à raison de ce qu'il n'était pas représentant du peuple, le lendemain ce ministre était remplacé ; c'est ainsi que M. Carnot, ayant été frappé d'un vote improbatif pour sa fameuse circulaire et pour certaines brochures socialistes qu'il avait encouragées, cédait immédiatement son portefeuille à M. de Vaulabelle, auteur de \ Histoire de la Restauration. Jamais ministre vieilli dans les habitudes parlementaires n'avait pratiqué aussi habilement l'art de capter la confiance d'une assemblée, que ce soldat, tout inexpérimenté qu'il était de la tribune et des assemblées. Aussi les deux pouvoirs étaient-ils, pour ainsi dire, identifiés : ce complet accord était une force de plus et, sans contredit, la plus importante.

De son côté, l'Assemblée avait pris la vigoureuse et salutaire initiative de quelques mesures financières et économiques de nature à rétablir le crédit public, si profondément compromis, et à rouvrir les sources de la prospérité publique ; elle avait décrété que les porteurs de bons du Trésor, les créanciers de la Caisse d'épargne, au lieu de rentes au pair, qui leur faisaient perdre 30 ou 40 0/0, recevraient des rentes au cours du jour; ce qui, à une mesure désastreuse, substituait une mesure profitable tout à la fois aux créanciers et à l'État, mesure dont nous aurons plus tard à indiquer la portée.

L'Assemblée nationale retirait aussi la loi de rachat des chemins de fer ; elle ne conserva pour l'État que le chemin de Lyon, et cela, parce que la Compagnie qui s'était chargée de le faire avait déclaré l'impuissance où elle était de remplir ses engagements.

Enfin, après avoir vaincu le socialisme armé dans la rue par les armes et les mesures répressives, il restait à le confondre par une discussion publique en pleine tribune et en face de la nation ; il restait à démontrer le néant, la folie et même l'immoralité de ses

doctrines : M. Thiers s'en chargea. Il profita d'une proposition que M. Proudhon avait faite d'enlever à tous les propriétaires ou capitalistes un tiers de leurs revenus, qui serait distribué entre l'État et les débiteurs, afin d'intéresser ces derniers à dénoncer leurs créanciers. C'est à l'occasion de cette proposition que M. Thiers appela M. Proudhon à un débat solennel, à la suite duquel l'Assemblée, à l'unanimité moins deux voix, celles de M. Proudhon lui-même et d'un sieur Greppo, devenu célèbre par ce vote, adopta l'ordre du jour suivant :

Considérant que la proposition du citoyen Proudhon esl une atteinte odieuse aux principes de la morale publique, qu'elle viole la propriété, qu'elle encourage la délation, qu'elle fait appel aux plus mauvaises passions ;

Considérant, en outre, que l'orateur a calomnié la révolution du 24 février 1848, en prétendant la rendre complice des théories qu'il a développées, passe à l'ordre du jour.

Grâce à cet ensemble d'actes, la confiance renaissait de toutes parts ; les ouvriers, désabusés, rentraient dans les ateliers ; les manufactures, dont l'appât des primes et l'excessif bon marché des marchandises avaient vidé les magasins, reprenaient une grande activité ; le taux de la rente s'élevait, en peu de jours, de 68 à 77 francs ; le crédit privé s'en ressentait ; le Gouvernement pouvait emprunter à la Banque de France cent cinquante millions ; les capitaux reparaissaient : enfin, les symptômes d'une société qui reprend à la vie se manifestaient de toutes parts.

A l'étranger, la même réaction d'ordre s'opérait : l'Allemagne renonçait à sa prétention de centralisation unitaire; l'empereur d'Autriche rentrait à Vienne; le roi de Prusse refusait le titre d'empereur d'Allemagne, qui lui avait été décerné par l'Assemblée de Francfort, laquelle ne tarda pas à se dissoudre ; le roi

Charles-Albert, trahi, découragé et par ses défaites et par les violences de la démagogie italienne, évacuait Milan au milieu des outrages des démagogues qui l'avaient appelé et ne lui avaient prêté qu'un appui si douteux : il rentrait dans son royaume ; et la France, dispensée de se mêler des affaires de l'Italie par l'Italie elle-même, après avoir prudemment désavoué toutes les tentatives de propagande armée faites par les démagogues français et étrangers en Allemagne, en Savoie, consentait à exercer, d'accord avec l'Angleterre, une médiation pacifique entre l'Autriche et le Piémont. Elle rentrait ainsi dans les conditions normales d'un État régulier : elle n'était plus ce météore effrayant, à la marche irrégulière, et qui menaçait d'embraser le monde ; la politique étrangère de M. de Lamartine n'était plus seulement dans les mots, elle était entrée sérieusement dans les faits. L'Assemblée nationale constituante avait donc accompli avec courage et sagesse la première partie de son œuvre : elle avait rétabli l'ordre et rendu à la société, en partie au moins, son ancienne sécurité ; il lui restait à donner à la République une organisation raisonnable et qui rendît possible cette forme de gouvernement, une Constitution, enfin, qui offrît d'égales garanties à l'ordre et à la liberté. Nous allons voir comment elle a accompli cette dernière partie de sa mission.

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