RÉFLEXIONS PRÉLIMINAIRES
Nous voici arrivés à l'œuvre de la Constitution : arrêtons-nous un peu sur ce sujet. Ici nous n'avons pas d'événements dramatiques à raconter ; nous n'avons que le travail des idées à exposer. Si le spectacle auquel nous avons assisté jusqu'à présent, et qui oftrait un si étrange mélange de grandeur et de déraison, de philanthropie et de violence, a pu nous inspirer souvent un sentiment d'effroi et de douleur, c'est le découragement que fait naître l'examen auquel nous allons nous livrer.
Comment ne pas se décourager en effet, lorsque, se reportant à l'histoire de toutes nos révolutions, on voit les mêmes fautes se renouveler sans cesse, et cette nation s'obstiner à tourner dans le cercle des mêmes erreurs ; cette dernière épreuve de 1848 est surtout désespérante. En effet, après plus do liente ans de libre et publique discussion, après l'exauien si approfondi et si souvent répété de toutes les questions qui touchent à l'organisation d'un État libre, on pouvait croire que certaines vérités étaient acquises en France,
que certaines erreurs de nos pères, qu'ils avaient si durement expiées, étaient bien et irrévocablement condamnées; et lorsqu'on voit, au contraire, que ces trente années d'examen et de pratique politique ont été absolument perdues, que les vérités regardées comme les mieux démontrées, les plus universellement acceptées, ont été complètement méconnues; lorsqu'on voit la France, après tant de leçons si chèrement achetées, recommencer à copier, ou plutôt à parodier la Constituante, la Convention, pour finir par l'Empire, et tout cela avec le même entrain, la même imprévoyance qu'au jour où elle s'engagea pour la première fois dans ce cercle fatal, comment n'être pas saisi d'un profond découragement? Qui pourrait, en effet, se flatter de parler plus haut et avec plus d'autorité que ne l'ont fait les événements? — Entreprendre d'avertir une nation que les catastrophes les plus éclatantes et les plus répétées ont été impuissantes à éclairer, n'est-ce pas une tentative insensée? Et cependant cette tentative, il faut la recommencer toujours et sans jamais se lasser : car le devoir ne se mesure pas aux résultats prévus et possibles. Après tout, la Providence, qui sait bien faire prévaloir en définitive les lois de son éternelle sagesse, vient en aide à ceux qui ne se découragent pas ; elle n'a jamais manqué jusqu'à ce jour, et elle ne manquera sans doute pas non plus dans l'avenir à mettre le châtiment à côté de la faute ; et peut-être, à force d'être ainsi toujours averti et toujours châtié, ce peuple finira-t-il par être moins disposé à glorifier ses erreurs et à les recommencer.
Nommé, après trois scrutins successifs et malgré les républicains de la veille, membre de la commission chargée de préparer la nouvelle Constitution, j'ai mis à ce travail tout le zèle et la sincérité qui étaient en moi. D'autres ont pu y apporter plus d'enthousiasme
et de foi, mais nul ne s'est plus loyalement efforcé de faire réussir l'œuvre républicaine. Aujourd'hui que, les yeux fixés sur le procès-verbal de nos délibérations, dont notre secrétaire, M. Woirhaye, a bien voulu aider mes souvenirs, je reprends un à un tous nos débats, je puis me rendre ce témoignage qu'il n'est pas un seul des dangers qui devaient faire avorter la République que je n'aie signalé; je n'ai pas ouvert un avis qui ne tendit à surmonter les difficultés dont elle était entourée. En reproduisant avec quelque détail ces débats, je ne cherche pas la triste satisfaction de montrer que l'expérience m'a donné raison dans telles ou telles de mes prévisions. Non, je poursuis un but plus élevé : je voudrais, aujourd'hui que nous sommes tous un peu plus de sang-froid, remettre devant les esprits honnêtes et sincères le tableau exact, et encore vivant par nos souvenirs récents, de toutes les erreurs que nous avons traversées et de toutes les expiations qu'elles nous ont fait subir. Ces leçons éclatantes que l'histoire ne fournit ordinairement aux peuples qu'après une assez longue période de temps, à travers de nombreuses vicissitudes de succès et de revers, elle les a concentrées cette fois dans l'espace de quelques mois, elle leur a donné l'éclat et la rapidité de la foudre : le coup a suivi instantanément la faute ; et c'est cet enseignement que je vais essayer de mettre en lumière. Cependant, tout en faisant la part des erreurs et des fautes de ceux qui avaient mission de constituer la République, il serait injuste de ne pas leur tenir compte des immenses difficultés de leur œuvre : difficultés telles, que c'est encore une question non résolue pour nous que celle de savoir si, avec toute la science politique et toute l'expérience des hommes et des choses qui leur ont manqué, ils fussent parvenus à résoudre le problème qui leur était posé, celui de fonder une république, non pas avec la
^centralisation impériale, ce qui était absolument impossible, mais même avec ce qu'il faudrait toujours retenir de cette centralisation pour ne pas compromettre l'unité et la nationalité françaises.
Qu'était-ce donc, lorsqu'à la difficulté des choses venait se joindre la fausse direction des idées? M. Portalis a dit avec raison : Le législateur ri invente pas les /ozs, illes écrit. Gela est vrai, surtout des constitutions : elles ne sont, en effet, qu'une coordination des forces vives qui existent dans la société ; toute élaboration constitutionnelle est donc surtout un travail d'observation et une étude des faits. Ce travail est nécessairement complexe, comme le sont les faits et les intérêts sociaux qu'il s'agit de reconnaître et de combiner. Procéder à un tel travail dans une pensée d'unité et d'uniformité, prétendre ployer les faits sous des théories préconçues, faire du dogmatisme, enfin, au lieu de faire de la politique, c'est s'exposer à perdre ses forces dans une œuvre folle et nécessairement éphémère.
Or, c'est là le premier écueil contre lequel devaient échouer les auteurs de la Constitution de 1848 : ils étaient tous, ou presque tous, de l'école du Contrat social^ école d'autant plus dangereuse qu'elle revêt les couleurs d'une philanthropie universelle, et qu'elle a la prétention de conduire les hommes par la logique à une perfection absolue. On verra jusqu'à quel degré étaient portées chez eux cette manie d'unité, d'uniformité, cette prétention de dominer par des règles absolues les faits sociaux les plus rebelles, les lois les plus impérieuses de l'humanité.
Ce fut aussi un malheur pour eux de venir à la suite d'une révolution qui avait détruit trop complètement et trop subitement l'organisation politique préexistante. C'est sans doute une grande facilité pour des législateurs que de trouver devant eux table rase, de n'avoir à compter avec aucune institution encore de-
bout et résistante ; mais c'est aussi un grand danger , car alors on cède trop facilement à la tentation de tout refaire à nouveau; on se jette dans l'arbitraire, on bâtit sur les nuages.
Un autre danger des constitutions qui se font le lendemain d'une révolution radicale, c'est la peur qu'ont toujours les vainqueurs de ressembler aux vaincus; et si, comme c'était le cas en 1848, les vainqueurs ont la conscience que leur victoire n'a été qu'une surprise, et que les forces dont ils ont triomphé sont encore entières et n'attendent que le moment d'une revanche, alors ils n'en sont que plus disposés à ne rien conserver du passé ; plus ils s'en éloigneront, plus ils croiront élargir l'abime qu'ils veulent creuser entre eux et leurs prédécesseurs : ainsi ils aimeront mieux faire une république absurde, impossible, que d'emprunter un seul des matériaux de l'édifice monarchique qu'ils ont renversé. Nous ne verrons que trop la trace de ces préoccupations et de ces peurs dans le travail dont nous avons à rendre compte.
Les hommes qui, après 1830, avaient eu à remanier la Constitution de l'État, s'étaient trouvés dans une bien meilleure situation : la révolution n'avait pas été radicale ; la Chambre des députés en avait pris l'initiative et gardé la direction; l'édifice n'avait pas été rasé jusqu'à ses fondements ; ses principales assises, les Chambres et la monarchie, restaient debout et à peu près entières : aussi la disposition des esprits, au moins chez ceux qui avaient à régler le nouveau gouvernement, fut-elle l'inverse de celle qui exista en 1848. A l'opposé des constituants de 1848, ceux de 1830 montrèrent une réserve qui allait jusqu'à la timidité ; il semblait qu'ils avaient frayeur de ce qu'ils venaient de faire, ils s'efforçaient de restreindre leur mission, et avaient hâte de la terminer. Bien loin de vouloir se distinguer, s'isoler du passé, ils s'y ratta-
chaient avec une sorte de superstition craintive ; ils auraient voulu persuader aux autres, comme ils se le persuadaient à eux-mêmes, qu'il n'y avait pas eu de révolution en France, qu'il y avait eu tout au plus une simple substitution de personne sur le trône. (Voir ma conversation avec Casimir Périer, dans le récit de la Révolution de 1830.)
Quel contraste avec la conduite des constituants de 1848, qui, poursuivis par le cauchemar de la monarchie, rejettent avec horreur les institutions les plus utiles, les garanties les plus nécessaires, par le seul motif qu'elles ont une apparence ou une origine monarchique !
Ce qui prouve une fois de plus combien la plupart des hommes, en temps de révolution, sont les tristes jouets des circonstances, c'est que nous avons retrouvé en 1848 certains de ces hommes qui, en 1830, avaient été les plus timides, les plus réservés, les plus pressés de bâcler en toute hâte les modifications insignifiantes de la Charte de 1830, appuyer au contraire, de leurs votes et de leurs discours, en 1848, les innovations les plus radicales et les plus téméraires , également mal inspirés dans un temps comme dans l'autre.
Un autre signe caractéristique de cette révolution du 24 février, c'est qu'autant elle a été témérairement radicale dans l'ordre politique , autant elle a été prudemment conservatrice dans l'ordre administratif. On peut en trouver deux raisons : d'abord, les républicains sentaient instinctivement que plus ils avaient bouleversé l'ordre politique, plus il importait de maintenir l'ordre administratif, sans quoi tout se serait dissous dans la société ; ensuite , il faut bien le dire , l'école républicaine , en France, a un grand goût pour la centralisation administrative: elle y rattache des idées de puissance, de gloire nationale , d'égalité même ; et
de plus, sans se l'avouer, elle y trouve une large satisfaction à la passion qui domine toutes les démocraties, la passion des emplois publics salariés. Ils ne s'apercevaient pas que de cette tendance centralisatrice naissait une nouvelle difficulté, on pourrait même dire une impossibilité absolue pour leur république. Comment, en effet, concilier avec cette centralisation des garanties individuelles sérieuses, une liberté réelle? Ils auraient encore fait bon marché de ces garanties, de cette liberté : la plupart d'entre eux affectaient, en effet, assez de mépris pour l'individu; ils ne se préoccupaient que de l'État, et n'hésitaient pas à proclamer qu'ils mettaient l'égalité bien au-dessus de la liberté. Mais ce n'était pas seulement la liberté, c'était la forme républicaine elle-même , qu'il était fort difficile de concilier avec cette centralisation. Accommoder la tête de la République sur le corps de l'Empire a été et sera toujours un problème tout bonnement insoluble.
Nous ne parlerons pas des promesses insensées faites au peuple par le Gouvernement provisoire à l'Hôtel de ville, au début de la révolution ; de certains courants d'idées qui s'étaient établis sous la double influence des engagements pris et des espérances conçues; delà crainte de la guerre sociale, de la domination jusqu'alors non contestée des classes ouvrières; toutes ces causes onteu aussi leur funeste influence sur la Constitution. En outre, l'agitation à laquelle était livrée cette société , l'exaspération des uns , l'anxiété des autres, nepermettaientpaslecalme, le sang-froid nécessaires à une pareille œuvre. Fonder une digue dans les profondeurs d'une mer agitée est un travail réputé toujours très-hasardeux. Or, c'est ce que nous tentions de faire en voulant fonder une Constitution en pleine tempête démagogique. Je ne puis pas oublier que, de la salle où délibérait notre commission, nous entendions les ca- II. 2i
nons de Juin se ranger sous nos fenêtres pour le combat.
Le temps, qui mûrit tout, aurait pu peut-être aplanir une partie de ces difficultés ; mais le temps même a manqué à nos constituants. Lorsque la maison qui vous abritait vient d'être rasée, on éprouve naturellement le besoin d'en réédifier promptement une nouvelle. C'est ce sentiment de juste impatience qu'éprouvait la France, après un bouleversement radical qui la laissait sans abri et sans protection : elle aspirait avec ardeur au jour où elle retrouverait tout cela dans sa nouvelle constitution.
Aussi les motions, les interpellations se succédaientelles à la tribune pour presser ce travail de la Constitution ; les intérêts menacés accusaient la lenteur de nos travaux ; et, cependant, cette lenteur étaitutile, car chaque jour de retard apportait des modifications salutaires dans la disposition des esprits.
C'est au milieu de toutes ces difficultés que s'est poursuivie l'œuvre de la Constitution républicaine. Que de bon sens pratique, que de prudence et de résolution tout à la fois il eût fallu pour les aborder ! Or, dans ce milieu où devait s'élaborer la Constitution, le courage et l'honnêteté ne manquaient certes pas ; mais le bon sens, le sang-froid, la prévoyance, faisaient complètement défaut. Parmi les constituants, les uns, aveuglés par leurs absurdes préjugés démagogiques ou enivrés de leur facile victoire, n'avaient pas même conscience de ces difficultés ; les autres, insouciants d'une entreprise à laquelle ils ne croyaient pas, préféraient laisser aller les choses à leur cours naturel, plutôt que d'essayer de résister. Nous allons voir comment l'infatuation ou les sots préjugés démagogiques des uns, l'indifférence ou l'hostilité des autres ont conspiré pour rendre ces obstacles insurmontables et précipiter l'avortement de cette nouvelle tentative de fonder une république en France.