LE GOUVERNEME.XT PROVISOIRE ET SON PERSONNEL
Bien que le parti républicain ait joué, en apparence, un rôle principal dans la révolution du 24 février et que la république ait de fait succédé au gouvernement de Louis-Philippe, il faut bien reconnaître que ce parti, au moment où cette révolution éclata, était fort peu nombreux dans les chambres où il n'atteignait pas le chiffre de vingt membres ; encore ce chiffre si minime se répartissait-il entre deux fractions : l'une, et c'était la plus consistante, voulait de la république, mais à son temps et quand les mœurs du pays l'auraient rendue possible ; elle en redoutait l'avènement prématuré, pressentant bien qu'il serait infailliblement suivi d'un avortement; l'autre, plus ardente ou plus facile à se faire illusion, croyait, ou au moins affectait de croire à la possibilité de l'établissement immédiat de la républi([ue et elle y poussait par tous les moyens d'inlluence dont elle pouvait disposer, non dans les chambres où elle comptait à peine, mais sur les ouvriers, sur une partie de la jeunesse, sur les sociétés secrètes, dont les débris fort découragés, fort mélangés d'éléments impurs, subsistaient toujours; elle avait
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aussi pour auxiliaires, d'avance acquis à toute révolution, ces hommes fort nombreux, surtout en France, qui, ayant plus de prétentions que de savoir, plus de besoins que de ressources, plus d'imagination que de conduite et de bon sens, flottent entre des carrières manquées, aspirent à un changement de gouvernement, seule chance qu'ils aient de monter au rang dont ils se prétendent dignes et qu'ils n'ont pas su acquérir par le travail, la persévérance et la bonne conduite ; armée redoutable, toujours disponible pour une révolution, quel qu'en soit le but et le drapeau, et qui, après que la citadelle du pouvoir a été emportée et que les plus hardis ou les plus heureux en ont refermé les portes sur eux, se reforme immédiatement au dehors, tout aussi forte et aussi redoutable que la veille, et prête à recommencer dès le lendemain le siège et les approches de la place dans laquelle ils n'ont pu pénétrer.
Comment en serait-il autrement dans un pays où, par la double influence des mœurs et des lois, réagissant les unes sur les autres, tout se divise, se morcelle incessamment et à l'infini; où tout s'émiette et s'éparpille, richesse, instruction, considération, de telle sorte que personne n'est assez riche pour vivre indépendant, ni assez dépourvu d'instruction et de prétentions pour se contenter de la condition dans laquelle il est né; dans un pays où les places du gouvernement, quelque minime qu'en soit le salaire, forment cependant dans le budget de chaque famille un appoint indispensable et où ces places sont si nombreuses, si bien à la portée de tous, que chacun y tend et y aspire, et que les rechercher, les solliciter, les obtenir à tout prix, forme la grande industrie des populations et la préoccupation universelle des esprits.
Que si vous ajoutez à ces causes la douceur d'un
climat tempéré, les charmes d'une sociabilité facile qui retiennent toute cette fourmilière sur le sol natal, qui l'empêchent de porter au dehors son activité et d'aller chercher fortune au loin, on comprendra que le danger que nous signalons est inhérent à la constitution de notre société, et qu'y porter remède n'est ni chose facile, ni l'œuvre d'un jour, mais qu'il serait temps, cependant, d'y songer sérieusement.
La première fraction du parti républicain, que nous appellerons modérée, par comparaison avec l'autre, celle, il faut le dire, qui comptait dans ses rangs les talents et les caractères les plus respectables, Arago, Dupont (de l'Eure), Carnot, Garnier-Pagès, avait, en maintes circonstances, proclamé que, malgré sa foi dans l'avenir républicain de la France, elle s'associait sincèrement aux efforts comme aux espérances de l'opposition constitutionnelle dynastique ; que son devoir était môme d'aider loyalement celle-ci à améliorer l'institution de la monarchie parlementaire ; elle reconnaissait que la France pouvait parvenir, avec les institutions existantes, à réaliser, en grande partie, les avantages de la république^ C'est dans cet esprit qu'elle s'était unie à nos démonstrations réformistes, consentant à ce que ces démonstrations conservassent un caractère régulier et môme monarchique, et adoptant complètement notre formule : Une réforme pour éviter une révolution.
Quant au parti de la république à tout prix, qui empruntait sa force à ses rapports avec les sociétés secrètes, il ne recevait quelqu'éclat dans la Chambre que du concours d'un avocat à la Cour de cassation, M. Ledru-RoUin, lequel était entré dans la carrière politique sous la bannière de l'opposition libérale
1. Voir l'ouvrage de M. Carnol, intitulé : les radicaux et la Charte»
conslitutionnelle, mais que son orgueil et une ambition aveugle avaient jeté dans les rangs des républicains extrêmes ; orateur véhément, en qui le tribun et l'homme d'affaires se combinaient de manière à en faire souvent un adversaire assez redoutable.
Ces deux opinions avaient chacune son organe dans la presse quotidienne, le National et la Réforme. Leurs dissidences éclataient dans ces feuilles en une polémique acerbe, violente ; elles étaient même parvenues à leur paroxysme de fureur dans les jours qui précédèrent la révolution.
Aussi, lors du banquet du Château-Rouge, par lequel commença cette série de démonstrations réformistes qui devaient avoir une si funeste issue,M.Ledru- Rollin avait-il été laissé à l'écart , et cela non par oubli, mais par suite d'une exclusion préméditée et délibérée dans un comité où les républicains modérés s'étaient montrés les plus ardents aie repouser.
A Lille, où, par une surprise, M. Ledru-Rollin était apparu tout à coup avec la prétention de prendre part au banquet réformiste, les opposants constitutionnels et les républicains modérés avaient mieux aimé lui abandonner le champ libre, que de mêler leur drapeau au sien.
Et depuis ce moment, les républicains exaltés avaient eu à Autun, à Châlons, et dans différentes villes, leurs banquets à part, dans lesquels les attaques les plus violentes avaient été dirigées bien moins contre le ministère que contre cette opposition qui ne voulait pas se prêter à une révolution : M. Barrot a beau mettre des bâtons dans les roues du char de la révolution, elle n en suivra pas moins son cours, etc., s'écriait l'un d'eux à Châlons.
Enfin, lorsque le trop fameux banquet du XIP arrondissement, après avoir été d'abord abandonné, fut repris sur les défis imprudents de MM. Duchâtel et
Hébert, il fut encore décidé, dans le comité d'opposants dynastiques et de républicains modérés, que M. Ledru-Kollin et ses amis en seraient exclus.
L'hostilité était donc flagrante aumomentde la révolution du 24 février, entre ces deux fractions du parti de la République ; cette hostilité existait encore pendant toute la première partie de la journée du 24 février. On peut en juger par ce fait que deux des hommes les plus éminents de la république modérée, MM. Garnier-Pagès et Pagnerre, m'accompagnaient et se trouvaient dans ma voiture, lorsque je me rendis au ministère de l'intérieur pour tenter un effort suprême en faveur de la monarchie constitutionnelle: leur langage, et ils étaient de bonne foi, était, à ce moment, complètement favorable à la combinaison de la régence (le la duchesse d'Orléans, et je dus tellement croire à cette bonne foi, que c'est avec mon assentiment qu'ils allèrent, avec M. de Malleville, prendre possession de THôtel de ville.
J'étais donc autorisé à dire à la duchesse d'Orléans, lorsque j'allai la trouver aux Invalides, dans la soirée (lu 24 février, que ces deux partis étaient radicalement hostiles l'un à l'autre, et qu'ils ne tarderaient pas à entrer en conflit ; que, par conséquent, elle devait se tenir assez rapprochée de Paris pour être en mesure d'en profiter ; et, en effet, toute l'histoire du gouvernement provisoire n'est guère que celle de la lutte de ces deux fractions du parti républicain, de leurs tentatives pour s'arracher mutuellement le pouvoir, de leurs conspirations l'une contre l'autre.
Le conflit eût même éclaté dès le premier jour et les dalles de l'Hôtel de ville eussent peut-être été ensanglantées du sang des vainqueurs, si les membres de la Chambre des députés dont les noms avaient été proclamés comme membres du gouvernement provisoire eussent persisté à soutenir qu'ils étaient seuls
investis d'un mandat régulier. En effet, au moment même où ils étaient proclamés au Palais-Bourbon, d'autres membres du gouvernement provisoire avaient été également désignés dans les bureaux du journal la Réforme^ et ces derniers avaient pris les devants à l'Hôtel de ville.
Il fallut bien transiger, et les parlementaires de la République, après avoir vainement offert à leurs compétiteurs le titre de secrétaires, titre dédaigneusement rejeté, furent obligés de reconnaître que la direction du mouvement ne leur appartenait pas exclusivement. On convint d'une fusion entre toutes les forces qui avaient concouru à la révolution, et le gouvernement provisoire se trouva ainsi composé du plus étrange amalgame d'opinions, de caractères, de situations qui se soit jamais rencontré dans une combinaison politique.
C'étaient, d'une part, MM. Dupont (de l'Eure), Arago, Lamartine, Garnier-Pagès, Marie, Crémieux et Marrast , qui représentaient la république modérée ; d'autre part, MM. Ledru-Rollin et Flocon, qui, imbus des traditions du vieux parti jacobin, regardaient l'intimidation et la contrainte comme des moyens nécessaires pour fonder la république; enfin, MM. Louis Blanc et Albert, ce dernier, simple ouvrier, répondaient aux idées hostiles à la société : c'étaient les Babœufs de cette révolution.
Nous allons essayer de dépeindre en quelques traits chacun de ces hommes qui, un instant, ont tenu dans leurs mains les destinées de la France et qui, à ce titre, ont leur place dans l'histoire. Ils se sont, d'ailleurs, dessinés eux-mêmes dans les événements auxquels ils ont concouru, et c'est à ces événements que nous empruntons les principaux traits de l'esquisse que nous allons en faire.
M. Dupont (de l'Eure), le président du gouverne-
ment provisoire, originaire de Normandie, était, sous l'empire, président de la Cour impériale criminelle de Rouen, et jouissait, comme magistrat, d'une considération méritée. Il avait fait partie du Corps législatif de l'empire et de la Chambre des Cent-Jours, dont il avait été un des vice-présidents. Dans la Chambre de la Restauration, il avait constamment siégé à l'extrême gauche. Ami de Lafayette, de Manuel, il n'était pas resté étranger à l'organisation de la Charbonnerie et aux tentatives faites pour renverser un gouvernement auquel il ne pardonnait pas son origine. Aussi, lors de la révolution de 1830, son nom était-il prononcé par le peuple, à la suite de celui du général Lafayette ; il fit partie du premier ministère formé au début de cette révohition : les sceaux lui furent confiés.
On sait que deux fractions du parlement avaient concouru à renverser le gouvernement de Charles X, mais avec des idées et des tendances bien différentes : l'une, entraînée par le courant des événements au delà du but qu'elle se proposait dans son opposition, aurait voulu du moins arrêter la révolution à un simple changement de dynastie ; l'autre, ne se contentant pas de ce changement de personne, voulait une modification profonde dans les institutions. MM. Casimir Périer, Sébastiani, Guizot et de Broglie appartenaient à la première fraction ; Laffitte, Bignon et Dupont (de l'Eure) à la seconde. La première était forte de sa parfaite conformité de sentiments et de pensées avec le roi ; la seconde l'était de l'appui qu'elle trouvait dans les ardentes sympathies de toute lapartiejeune et active de la population, qui avait fait la révolution. Elle avait, en outre, un puissant auxiliaire dans le général Lafayette qui, après avoir sommeillé dans une sorte d'obscurité et d'oubli pendant près d'un demi-siècle, de 1792 à 1830, s'était, par un étrange jeu de la fortune, réveillé tout à coup l'homme le plus populaire
de France, général des gardes nationales de tout le royaume, et une seconde fois l'arbitre, à peu près souverain, des destinées de son pays.
J'étais alors préfet de la Seine ; mes opinions et mes affections personnelles me rattachaient à la politique de cette partie plus avancée du ministère.
Déjà, des dissidences nombreuses et profondes avaient éclaté au sein du conseil, lorsqu'un conflit survint entre M. Guizot et moi, au sujet de la nomination des maires de Paris, et à la suite d'une proclamation destinée à calmer l'efïervescence populaire qui avait éclaté la veille du procès des ministres ; ce conflit amena la dissolution et la recomposition du cabinet. On était alors à la veille de ce procès fameux des ministres de Charles X, qui devait fournir aux passions populaires un si dangereux aliment ; l'élément avancé du ministère dut à cette circonstance de prévaloir sur l'autre élément. M. Dupont (de l'Eure) resta membre du nouveau cabinet, sous la présidence de M. Laffitte. Mais, en désaccord continuel avec la pensée du roi et avec la majorité de l'Assemblée, il s'empressa, lors de la démission du général Lafayette, de donner la sienne, que, depuis longtemps, il ne retenait que sur les instances de ses amis. A partir de cette époque jusqu'à 1848, il siégea constamment à l'extrême gauche, se défendant d'appartenir au parti républicain, blâmant avec vivacité les fautes et les impatiences de ce parti, dont son expérience et son bon sens naturel prévoyaient les funestes conséquences ; mais, par une déplorable faiblesse, qui ne peut s'expliquer que par un besoin irrésistible de popularité, il ne manqua jamais de couvrir ces fautes de l'autorité de son nom : ce qu'il redoutait le plus au monde, c'était de perdre quelque chose de la faveur populaire. Il avait soif de cette faveur comme d'autres ont soif du pouvoir, Ce fut le mobile de toutes ses actions,
la passion de toute sa vie ; c'est la seule tache d'une existence d'ailleurs toute remplie d'honneur, de probité et de patriotisme. Certes, dans la journée néfaste du 24 février, nul mieux que lui, peut-être, dans la Chambre, ne mesurait toute la profondeur de l'abîme dans lequel les quelques meneurs qui poussaient à une révolution allaient entraîner le pays ; et, cependant, lorsque M. Sauzet laissa vide le fauteuil de la présidence et que la clameur populaire y appela Dupont (de l'Eure), celui-ci ne résista pas et sanctionna de sa présence la violence faite par une minorité à la France entière ; son nom ne pouvait dès lors manquer d'être porté à la tète de la liste du gouvernement provisoire, qui le désigna pour son président. J'eus l'occasion de le voir quelques jours après cette époque : il déplorait avec moi toutes les perturbations auxquelles était livrée notre patrie, et, cependant, impuissant à remédier à tout ce désordre, il consentait à lui servir en quelque sorte de décoration. Dans toutes ces scènes démagogiques de l'Hôtel de ville, où il fallait conjurer les passions de la populace, le vénérable Dupont (de l'Eure), ses vertus et ses cheveux blancs, étaient le ressort le plus puissant que faisaient jouer les orateurs , et ce ressort manquait rarement sonelïet. Enfin, et lorsque l'Assemblée Constituante se réunit, il reconnut d'abord, avec tous les hommes sensés de son parti, que le moment était venu de se dégager de cet élément violent et compromis du gouvernement provisoire contre lequel sa modération avait eu à lutter si péniblement ; et cependant, au moment du vote, toujours faible en face des exigences du populaire, il vota pour la combinaison qui maintenait Ledru-Rollin au gouvernement. Depuis ce moment, il disparut de la scène politique, et eut la douleur de se voir insulté dans son propre pays, par ce même peuple dont il avait été l'idole; expiant
ainsi à la fin de sa vie cette malheureuse faiblesse, seule cause de la déplorable contradiction qui a perpétuellemefit existé entre sa raison et sa conduite.
Arago, lui, avait tous les orgueils et toutes les ambitions; il voulait dominer dans la politique comme dans la science. Né dans les Pyrénées, à Perpignan, la nature l'avait doué de facultés qui s'excluent ordinairement : une imagination ardente, un sang prompt à s'allumer, et, en même temps, une aptitude merveilleuse pour les calculs et une patience à toute épreuve dans la poursuite des découvertes scientifiques. Cette heureuse combinaison de qualités différentes a grandement servi à son illustration dans le monde de la science, car nul n'a su colorer avec une plus parfaite délicatesse d'esprit, rendre plus saisissables et plus vivantes pour tous, les vérités les plus obscures et les plus abstraites même : il y a dans le sentiment sympathique qui s'attache à sa mémoire, quelque chose qui tient de la reconnaissance ; le public lui saura éternellement gré d'avoir mis à sa portée les plus sublimes conceptions du génie.
Mais en politique, les qualités qui font le littérateur et le mathématicien, le poëte et l'astronome, sont trop souvent exclusives de cette raison froide qui juge sainement la portée des événements, qui distingue le possible de l'impossible, et qui ne s'engage dans aucune entreprise avant d'en avoir calculé et bien mesuré les conséquences.
M. Arago manquait complètement de cette raison froide et calme; je l'avais renconéré après 1830 à l'Hôtel de ville, où, comme membre du conseil général, il avait, en plusieurs circonstances, appuyé mon administration, que des mauvais vouloirs systématiques ou des timidités aussi compromettantes qu'inopportunes dans ces moments de crises s'efforçaient d'entraver; à partir de ce moment, nous nous étions
liés, nous nous retrouvâmes à la Chambre, où il siégeait à l'extrême gauche, plus par tempérament que par conviction raisonnée. Dans les commencements du règne de Louis-Philippe, il avait été en rapports assez intimes avec la famille régnante, il avait même donné quelques leçons de mathématiques et d'astronomie au duc d'Orléans; mais croyant avoir à se plaindre de cette famille et incapable par sa nature de pardonner un tort, alors surtout que son amourpropre était en jeu, il s'était jeté dans le parti républicain, et cependant il était loin d'avoir des idées bien arrêtées sur l'espèce de république à laquelle il donnait sa foi. Interpellé dans une réunion électorale, s'il était partisan de la république, il répondait à son interlocuteur : « De quelle république voulez-vous parler? de celle d'Athènes ou de Sparte; de celle de Home ou de Carthage; de celle de Venise ou de Saint- Marin, etc. » La réponse était spirituelle et le tirait d'embarras, mais elle ne dénotait pas en lui une foi républicaine bien arrêtée. C'était chez lui, comme chez beaucoup d'autres , un sentiment bien plus qu'une conviction raisonnée. Aussi, un jour que, parcourant ensemble, dans un voyage de délassement, les rives du Rhin, nous avions mis la discussion sur ce terrain, et que j'objectais à la possibilité de l'établissement de la république l'immense centralisation du ])Ouvoir exécutif dans notre pays, les tentations et les facilités que cette concentration de puissance donnerait inévitablement à celui qui en serait saisi, il me répondit, après un moment de réflexion : « Vous avez raison, mais le remède est simple : On coupera la tête à une dizaine de présidents de la république, à moi tout le premier^ et alors l'exemple profiteim aux autres. » Sur quoi je me permis de lui faire remarquer que ce serait une raison de plus pour les présidents futurs de prendre les devants. /( Voyez, mon cher Arago, ajoutai-je en
riant, les rôles sont intervertis entre nous. De nous deux, c'est vous qui êtes le poëte, et moi qui suis le mathématicien!... »
La position qu'il avait prise dans l'Assemblée n'empêchait pas qu'il n'y fût écouté avec une grande déférence et une faveur marquée, même par la majorité, toutes les fois qu'il montait à la tribune pour éclairer de sa science et de sa parole si nette et si élégante quelque question technique, se rattachant à ses travaux scientifiques ; mais , dans les occasions assez rares, d'ailleurs, où il intervenait dans les débats purement politiques , lorsqu'il se chargeait, par. exemple, de soutenir à la tribune et de justifier le suffrage universel, il n'était suivi que par un fort petit nombre d'adhérents , ce qui ne le réconciliait pas avec la monarchie constitutionnelle.
C'est dans cette position d'illustration scientifique incontestée, de solidarité de votes avec la partie la plus extrême de la gauche, que la révolution de 1848 le prit pour en faire un membre du gouvernement provisoire.
Hâtons-nous de dire qu'il y défendit avec courage les derniers éléments d'ordre qui existaient encore dans notre société. Avide, comme Dupont (de l'Eure), de popularité, il n'apportait cependant pas dans cette prétention à la faveur populaire la même faiblesse de caractère que son collègue: car, tout en courtisant le peuple, il ne cessait pas d'être lui-même, c'est-à-dire ardent, impérieux, naturellement dominateur. Chargé de la responsabilité du pouvoir, il se prononça résolument, et malgré des liens de famille qui le rattachaient au parti extrême, contre les violences de la rue et des clubs; il prit en haine les agents de ces désordres, nous les dénonça courageusement dans la commission d'enquête et maintint avec fermeté sa dénonciation II. 3
au sein de l'Assemblée, malgré les cris et les menaces de la 3Iontagne.
Quant à M. de Lamartine, il est exclusivement poëte ; son malheur et le nôtre a été qu'il s'est cru, en outre, homme d'État. Il lui est échappé de dire dans un de ces Entretiens littéraires sur lesquels il fonde l'espoir du rétablissement de sa fortune, que, danssavie, il avait toujours jugé et appj^écié les événements d'après la forme dans laquelle ils pouvaient être racontés. Il s'est peint tout entier et d'un seul trait dans ce passage : pour lui, la forme, en effet, n'est pas un simple accessoire, c'est le principal; il ne la met pas au service du fond, c'est l'inverse qu'il fait. En lui, l'artiste a toujours dominé de beaucoup l'homme politique. On pourrait dire de M. de Lamartine ce qu'on a dit d'un autre poëte : Ce n'est pas un homme, c'est une lyre. Son organisation le disposait à être un littérateur d'un éclat sans pareil, un orateur d'une fécondité inépuisable, mais un détestable homme d'aft'aires; et cependant, par une bizarrerie assez commune chez les hommes et qui les porte à attacher bien plus de prix aux aptitudes qu'ils n'ont pas qu'à celles qu'ils possèdent, M. de Lamartine se montrait fort peu sensible aux éloges qu'on adressait à ses vers. Ce sont, disait-il négligemment, des distractions de ma jeunesse. Il prenait beaucoup plus au sérieux son rôle d'homme politique, et il disait volontiers, et sans aucun embarras, à qui voulait l'entendre, qu'il était le plus habile homme d'affaires que la France eût jamais possédé. Il parait un peu revenu aujourd'hui de cette infatuation ; la littérature, cette bonne et douce mère, lui a pardonné ses ingratitudes et l'a recueilli dans son naufrage.
Les hommes simplement sensés que leur destinée a jetés dans la politique cherchent, en général, à raisonner toutes leurs actions, à en calculer les résultats, à bien réfléchir avant d'adopter une ligne de conduite ;
et, après s'y être engagés, à y persévérer, à moins de motifs bien impérieux; ils s'efforcent avant tout de mettre quelque unité^ quelque logique dans leur vie publique. Telle n'a pas été et telle ne pouvait pas être la préoccupation de M. de Lamartine. On le retrouve, au commencement et à la fin de sa carrière politique, aux deux pôles extrêmes : il avait commencé par servir la légitimité, il a fini par être le principal acteur dans une révolution démagogique et sociale ; il avait débuté par remuer dans le cœur humain les cordes les plus douces, les sentiments les plus conservateurs, et il a tini par sonner en quelque sorte le tocsin de la guerre civile. De ses Harmonies à l'éloge de Robespierre dans les Girondins, il y a tout un monde : le vol seul du poëte peut franchir de tels espaces.
Et cependant nous n'aurions fait de lui qu'un portrait incomplet, si nous n'ajoutions que, soit par suite de l'enivrement de ses succès, soit par la perversion qu'apporte inévitablement dans l'âme et le cœur une imagination que rien ne retient ni ne modère, on retrouve dans les principaux actes de la vie de M. de Lamartine la triste influence d'une personnalité dominatrice et intraitable : les seuls écarts du poëte ne suffiraient pas en effet à expliquer certains revirements, certaines contradictions qui ont douloureusement étonné même ses amis.
Ainsi, en entrant dans la carrière politique, M. de Lamartine avait pris place au centre droit : c'était la position que lui assignaient naturellement son origine, ses services, ses premiers travaux, et même la distinction aristocratique dont toute sa personne est empreinte. La coalition de 1839 lui avait fourni une admirable occasion de défendre le principe d'autorité contre le principe parlementaire ; il était là dans son rôle naturel et il y avait conquis tout d'abord une grande situation politique. Eh bien, il quitte tout à
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coup cette situation pour venir s'enrôler dans les rangs de notre opposition, et cela parce que la majorité, en lui préférant je ne sais quel autre député pour la présidence de la Chambre, lui semblait avoir méconnu et ses services et son mérite. Il pose à peine parmi nous : les allures prudentes, réservées d'une opposition qui ne veut rien détruire, qui se contente, comme il le disait lui-même avec mépris, de petites réformes^ ne pouvait lui convenir longtemps; il s'y sentait mal à Taise et trop à l'étroit. Alors il s'isole des partis, sa prétention est d'en former un à lui tout seul. Toujours sûr de captiver la Chambre par l'éclat de sa parole et d'arracher des applaudissements par les ressources merveilleuses qu'il sait faire jaillir de notre langue, il s'étonne que les conclusions qu'il présente ne soient jamais suivies, il s'indigne de son isolement; les succès de l'orateur ne le consolent pas des échecs de rhomme d'État, et c'est alors qu'il prononce ces tristes et prophétiques paroles : La France s'ennuie! qX puis il se met à l'agiter, à la remuer jusqu'au fond des entrailles, en évoquant les fantômes de la révolution, en les revêtant de tous les prestiges de son imagination. Il obtient, à force c^e talent, ce cruel et déplorable succès de remettre en honneur les hommes et les actes de 1793 ; de faire succéder dans le cœur du peuple, à l'amour d'une liberté sage et progressive, l'ardeur révolutionnaire qui avait emporté et égaré nos pères; il ramasse, réunit, prépare les matériaux de ce foyer qu'une étincelle devait, quelques jours plus tard, convertir en un terrible incendie.
Que se passait-il dans la tête et le cœur de M. de Lamartine lorsque, dans la matinée du 24 février, recevant la visite d'un émissaire des sociétés secrètes, l'acteur Bocage, il le renvoyait avec l'engagement par lui pris d'appuyer la république ; et lorsque, quelques heures après, dans le comité où les républicains d'ori-
gine et de race, les plus croyants et les plus décidés, hésitaient devant cette tentative si aventureuse de la république, -lui, l'aristocrate de sang, de sentiment, d'origine , naguère le défenseur éloquent et alors bien inspiré de la régence de la duchesse d'Orléans, il gourmandait leur timidité, et, se frappant le front, s'écriait : Non, la République ! ... et les entraînait avec lui dans cette terrible aventure ? Fut-ce chez lui une erreur, une inconsistance d'esprit? son imagination lui dépeignait-elle dans ce moment avec des couleurs trop brillantes pour qu'il y résistât ce qu'avait d'émouvant, de dramatique, cette république surgissant tout àcoup et sans préparation, comme un coup de théâtre, du milieu des débris de la monarchie? ou bien, par un retour sur lui-même, a-t il vu, dans cette révolution dont il prenait si témérairement l'initiative, l'occasion d'une revanche, et a-t-il cédé à son insu à ce besoin de son orgueil de donner une cruelle leçon à ceux qui l'avaient méconnu, en même temps qu'il y trouvait le bonheur de briller d'un grand éclat au premier rang, ne fût-ce que pour un seul jour? Dieu, qui pénètre au fond des consciences et qui juge les intentions, peut seul répondre à cette question.
Jeté à l'Hôtel de ville par cette tourmente révolutionnaire à laquelle il s'était abandonné, l'histoire dira, et la France aurait tort de ne pas s'en souvenir, que M. de Lamartine y a déployé tout ce que l'éloquence peut donner de puissance sur un peuple naturellement artiste et amoureux de la forme ; il a lutté courageusement contre les dangers qu'il n'avait pas prévus et qui ne l'ont pas abattu. Il a pu croire, un instant, que le rêve de son orgueil était réalisé et qu'il était le maître des destinées de la France ; il s'est malheureusement souvenu qu'il n'était pas seulement éloquent, mais qu'il était habile, et alors il s'est mis à ruser avec les hommes et les choses : l'homme d'af-
faires a détruit bien promptement T édifice de grandeur et de puissance que Torateur populaire avait élevé. Cette prétention à l'habileté l'a entraîné dans d'étranges compromissions. Il se croyait sur d'un homme dès qu'il lui avait parlé ; et plus cet homme était violent et compromis, plus la conversion qu'il s'imaginait avoir opérée llattait son amour-propre. Peut-être aussi, républicain du lendemain, converti bien nouveau et un peu suspect au républicanisme, se croyait-il obligé, pour s'attacher ces démagogues farouches en qui il supposait qu'était la force, de leur donner des gages. Ce qui est certain, c'est que, bien que placé par l'opinion et avec raison parmi les modérés du Gouvernement provisoire, il fut celui d'entre eux qui atiectait le plus de ménagements et montrait le plus de condescendance pour les démagogues les plus violents. // appelait cela conspirer avec la foudre : c'était là un jeu dangereux, qu'il a joué trop longtemps et dont il a fini par être victime. Contre le sentiment universel et malgré les exigences de la situation, il crut pouvoir continuer sous la Constituante ces ménagements, ces complicités avec les hommes de la violence : il tomba tout d'une pièce et depuis ne s'est plus relevé.
La responsabilité d'une des plus grandes catastrophes qui aient ébranlé les sociétés humaines pèse en grande partie sur lui : et cependant telle est la séduction qu'exercent le courage, la distinction personnelle, le talent; tel est l'intérêt qu'inspirent les péripéties de cette existence si agitée, le contraste si émouvant que présente cette haute fortune d'un jour, suivie d'une adversité soutenue avec courage, que nous restons incertains et perplexes dans le jugement que nous portons sur cet homme, et qu'il nous laisse en suspens entre l'admiration et la réprobation.
Nous ne dirons que peu de mots des quatre autres
membres du Gouvernement provisoire appartenant au parti modéré.
M. Garnier-Pagès était arrivé assez tard dans la Chambre ; le nom de son frère lui en avait facilité l'entrée. Il avait pris place au milieu du petit groupe de républicains et prenait surtout part aux discussions financières : ses études et sa profession même — il était courtier de commerce — l'y avaient préparé. D'un caractère naturellement bienveillant, de goûts simples et modestes, il était parmi les républicains modérés un de ceux qui avaient le plus vivement senti la nécessité de se séparer du parti montagnard ou jacobin et de s'unir loyalement aux efforts de l'opposition constitutionnelle ; il avait par ce motif encouru les diatribes du journal la Réforme^ et spécialement la haine de M. Ledru-Rollin, patron de ce journal. Ce qui caractérise surtout M. Garnier-Pagès, c'est une confiance imperturbable en lui-même, une sorte de vanité puérile qui le porte à se faire le centre de tous les événements, et une puissance d'illusion qui le dispose à croire à la réalisation de tout ce qu'il désire. Ce sentiment serait odieux ou ridicule, s'il n'était mêlé à une grande bonté de cœur, à une probité à toute épreuve ; et, après tout, on ne peut pas oublier que ce défaut a été la source de cette résolution courageuse qu'il a montrée dans des circonstances difficiles, et spécialement au milieu de la terrible crise financière contre laquelle il eut à lutter.
M. Marie avait cédé à la tentation à laquelle résistent rarement les avocats parvenus aux premiers rangs de leur ordre : il avait voulu, lui aussi, couronner sa carrière du barreau parla députation. Son talent peu flexible, sa parole un peu embarrassée, et d'ailleurs les préoccupations de sa profession, à laquelle il n'avait pas renoncé, ne lui avaient pas permis de jeter un grand éclat à la tribune et de réaliser toutes les espérances
que ses amis avaient placées en lui. Il faisait partie du groupe des républicains modérés et jouissait, parmi ses amis et même dans la Chambre, de l'estime qui ne se refuse jamais à un caractère sérieux et honorable ; il eut le triste honneur de proposer le premier, le M février, la formation du Gouvernement provisoire.
M. Marrast avait succédé à Carrel dans la rédaction et la direction du National ; sa plume facile, colorée et incisive, le rendait merveilleusement propre à retracer ce drame des Chambres dont alors vivait notre France. Le pas décisif qu'Armand Carrel, son prédécesseur, avait fait faire au journal le National en y arborant un jour, et sans trop expliquer ce changement, le drapeau républicain, n'avait pas empêché un autre journal, intitulé la Réforme, de renchérir encore et de planter ce drapeau en pleine démagogie révolutionnaire. De là un conflit d'opinions, d'amours-propres, d'ambitions et même d'intérêts entre ces deux journaux ; conflit qui ne contribua pas peu à placer et à maintenir M. Marrast dans les rangs des républicains modérés. 11 était d'ailleurs naturellement porté, par ses goûts de luxe, par sa vie un peu épicurienne, à prendre en haine et en dégoût l'anarchie en haillons : on verra qu'il fut certainement un de ceux qui la combattirent avec le plus de courage.
Nous avons déjà fait connaître M. Ledru-Rollin. Il appartient à cette classe d'hommes en qui l'ambition (ît l'orgueil ne sont modérés ni par le jugement ni par le cœur : placez ces hommes dans la vie privée, ils tourmenteront leur existence par des entreprises folles et finiront par quelque catastrophe ; jetez-les au milieu d'une crise révolutionnaire, ils seront Danton ou Robespierre, selon que leur tempérament sera sanguin ou bilieux. M. Ledru-Rollin était de la nature des Danton, plein d'audace et de foi en lui-même ; mais sensuel et aimant le plaisir, il réunissait dans sa per-
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sonne, par son caractère, par la nature de son talent, les conditions du tribun, mais non celles de l'àpôtre; de là, ses hésitations, ses incertitudes; il y a en lui plus d'ambition que de fanatisme. Il a pu menacer la société, la troublerprofondément, se permettre toutes les témérités de la pensée, toutes les folies révolutionnaires en paroles et en projets, donner la main à tous les agents de désordre, entreprendre et défaire avec eux vingt conspirations ; nous ne croyons pas qu'il eut été jusqu'à une terreur sanglante : il faut être bien convaincu pour être cruel.
M. Louis Blanc avait tout autant d'ambition et d'orgueil au moins que M. Ledru-Rollin; mais ces sentiments étaient chez lui plus raisonnes et par conséquent plus profonds. Je dirais de lui, à la différence de M. Ledru-Rollin, qu'il est plus apôtre que tribun , mais apôtre plus inspiré encore par la haine que par la foi. Il a été la véritable incarnation de cette passion haineuse qu'il avait tant contribué à allumer par ses ouvrages au sein de la classe ouvrière. C'est pourquoi, bien qu'à peu près seul dans le Gouvernement provisoire, car l'ouvrier Albert qu'il s'était associé n'était qu'une espèce d'automate lui servant tout à la fois de satellite et de décoration populaire, il tenait cependant en échec tous les autres membres du Gouvernement; parfois il les entraînait, mais toujours il les maintenait dans une sorte de terreur. C'est qu'en effet il représentait dans ce gouvernement la seule passion réelle, la seule force efficace de la révolution du 24 février : la haine du pauvre contre le riche, et la force des bras nus contre celle de l'intelligence ; seulement, sa haine et son fol orgueil, comme toute passion extrême, l'avaient complètement aveuglé sur les possibilités humaines et sociales. C'est un sujet d'étonnement et un problème psychologique assez curieux à étudier que celui d'une intelligence aussi remarquable
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pouvant s'égarer aussi grossièrement et s'absorber si complètement dans la poursuite d'une chimère monstrueuse. C'est à tel point qu'on pourrait parfois croire à un égarement sincère et consciencieux de sa part. Du reste, dans ce petit corps, se trouve une énergie remarquable : en le voyant le 15 mai, au moment où nous venions de l'arracher tout pantelant et ses habits en lambeaux des mains des gardes nationaux, monter à la tribune, s'y cramponner pendant deux heures, y déployer un sang-froid, une ténacité dignes d'une meilleure cause, on ne pouvait se défendre de déplorer que de telles facultés, un tel courage, ne fussent pas accompagnés d'un sens moral plus élevé, et surtout dirigés par quelque peu déraison.
Nous ne parlons ni de M. Crémieux, avocat, ni de M. Flocon, sténographe, espèces de comparses, flottant entre les deux camps, qui s'étaient glissés dans le Gouvernement plus qu'ils n'y avaient été portés, et qui, du reste, n'y représentaient que des prétentions personnelles , hommes d'ailleurs d'esprit et de ressources, mais sans consistance aucune : l'histoire n'a pas à s'en occuper.
Dès le premier jour, ce gouvernement désignait ses ministres : c'était, à la guerre, d'abord le général Bedeau; cette nomination se trouve dans une première édition du Moniteur; il refusa, mais accepta le commandement de la division de Paris: c'était encore trop; il fut remplacé au ministère par M. le général Subervic, vieux général de l'empire, qui siégeait sans éclata l'extrême gauche , homme fini et usé , si toutefois il avait jamais eu d'autre valeur que celle d'un commandant assez brillant de cavalerie légère. Ledru-Rollin garda l'intérieur; Lamartine, les affaires étrangères ; Crémieux eut la justice ; Arago , la marine; Marie, les travaux publics; Bethmont, autre avocat d'un esprit distingué, mais d'une santé chance-
lante, d'un caractère hésitant, accepta le commerce et l'agriculture; un banquier, juif de religion, Goudchaux , fort avancé dans ses opinions , mais animé de sentiments généreux , prompt à s'exalter, homme de probité et de courage, mais de jugement essentiellement faux , assez enclin aux idées socialistes, et cependant antagoniste très-prononcé de Louis Blanc, se chargea des finances, qu'il ne garda pas longtemps ; enfin, l'instruction publique fut donnée à Carnot, le fils du célèbre Carnot : comme Georges Lafayette , il gardait au fond du cœur un culte profond pour la mémoire de son père , culte dont il vivait moralement et politiquement; homme doux et modéré de caractère, mais fanatique d'opinion, il était du nombre de ces républicains modérés qui avaient accepté loyalement l'expérience de la monarchie constitutionnelle et s'étaient réunis à nous; mais l'avènement de la république le jeta dans une sorte de délire démagogique : nous en verrons la triste preuve dans ses circulaires aux instituteurs primaires.
Chacun de ces ministres était doublé d'auxiliaires qui, bien qu'au deuxième rang, n'en eurent pas moins une grande influence sur les affaires : c'était, à côté de Ledru-Rollin , Jules Favre, avocat doué d'une prodigieuse facilité de parole , mais chez qui la parole , comme le dard chez certains animaux, traverse apparemment une vésicule de venin , car cet homme offre ce phénomène étrange, qu'avec des mœurs privées pleines de douceur et de bienveillance naturelle , sa parole est toujours acre et venimeuse; il eut une grande part dans les trop fameuses circulaires de M. Ledru- Rollin, et joua un rôle assez important dans les débats de l'Assemblée constituante. A côté de Carnot, était un sieur Elias Regnault, littérateur démagogique et socialiste, plus ardent que son ministre : il ne contribua pas peu à l'égarer. A côté du ministre de la guerre ,
était M. le colonel Charras, homme d'intelligence et (le décision, qui avait servi en Afrique avec distinction; un de ces hommes rares , en qui la passion et le fanatisme n'offusquent pas les lumières de l'esprit, et qui n'en sont que plus dangereux lorsqu'ils sont mal engagés. Nous îe verrons jouer un rôle assez important dans les deux assemblées Constituante et Législative.
Knfm, 31. Garnier-Pagès fut nommé maire de Paris, ayant pour adjoints MM. Pagnerre , libraire-éditeur de presque tous les livres ou brochures de l'opposition sous l.ouis-lMiilippe, etundes rares républicains sensés et pratiques de ce gouvernement; et Bûchez, médecin, rêveur philantln^ope, que nous verrons plus tard porté à la présidence de l'Assemblée constituante. D'autres médecins, tels que Recurt, Trélat, figuraient aussi dans les agents secondaires de ce gouvernement.
Tel était le personnel de ce gouvernement improvisé sous le feu des passions révolutionnaires : la Providence semblait s'être plu à y réunir toutes les variétés de l'orgueil humain , comme pour démontrer une fois de plus combien cette disposition de l'àme , toute-puissante pour détruire, est impuissante pour édiiier. (^es hommes, réunis pour fonder ensemble une république , manquaient tous de la première (pialité indispensable à une telle mission, l'oubli de soi-même et l'abnégation. Aussi ce gouvernement ne parvint-il jamais à reconnaître un chef ni une direction unique ; les individualités qui le composaient ne purent se fondre, même sous la pression des plus grands dangers.
l^^t cependant, quel terrible problème se dressait devant eux au lendemain de cette révolution! Il s'agissait de faire vivre une société sans gouvernement, sans force répressive, sans finances, sans police ! et cela, au milieu de toutes les fureurs d'une anarchie qui, elle, avait son gouvernement, sa police, sa
presse, ses clubs, son armée, tout cela heureusement en partie multiple et sans unité d'action, ce qui cous a sauvés. L'histoire dira que, pendant un certain temps, tout ce qu'il y avait en France de force organisée était contre et non pour la société... et que cependant la société s'est sauvée ; mais à quel prix !...
Nous venons de faire connaître la partie officielle et à peu près régulière du gouvernement de l'Hôtel de ville. Parlons maintenant de ces autres centres d'influence et d'action qui s'étaient formés à côté de lui , pour le surveiller , et au besoin pour le combattre.
Un de ces groupes révolutionnaires, celui-là émané plus directement des sociétés secrètes, s'était installé dès le 24 février , de sa propre autorité , à la préfecture de police : il était composé de ces conspirateurs émérites, dont plusieurs dans leurs nombreux démêlés avec la police, quelques-uns même à raison de leurs rapports équivoques avec elle, connaissaient bien l'importance et savaient parfaitement le chemin de la préfecture. C'était d'abord Caussidière, qui avait fait beaucoup de métiers ; il avait eu des démêlés avec la police de Lyon, dont il avait tué un agent ; plusieurs fois traduit en justice , il s'en était tiré heureusement, grâce à une certaine finesse mêlée d'audace. Au moment de la révolution du 24 février, il était chargé de colporter en province les prospectus du journal la Réforme et de lui recruter des abonnés , mission à deux fins et qui lui fournissait l'occasion de se mettre en rapport avec les différentes sociétés secrètes de Paris et des départements. Il vivait des primes qu il recevait pour chaque abonnement et des sommes que lui fournissait la bourse de M. Ledru-RoUin. D'une taille et d'une force vraiment athlétiques, rusé, caustique , et bon vivant , il avait ces mérites que le peuple admire et dontil accepte volontiers l'ascendant. Si Louis Blanc représentait les avidités et les rêves
socialistes de la classe ouvrière, Caussidière représentait bien mieux les instincts, les goûts, les habitudes de cette classe. Les ouvriers se sentaient trèsexactement personnifiés en lui. Aussi, en juin, au moment suprême du conflit avec la bourgeoisie, ce fut son nom qui leur servit de drapeau : il avait emmené avec lui à la préfecture de police ses anciens complices de conspiration. De tout ce ramassis d'hommes que le vice, autant et plus que les passions politiques, réunissait sous sa main, il avait formé sous le titre de 3Iontagnards une garde prétendue de police , mais plus véritablement une espèce de club armé, portant des insignes sinistres et objets d'eftroi pour la population paisible.
Parmi ces hommes était un sieur Sobrier, qui, plus lettré que Caussidière , ayant quelque fortune personnelle, aurait pu lui disputer la direction de la préfecture : mais il se fit entre eux un traité de partage ; Caussidière garda la préfecture de police, et Sobrier se chargea d'organiser la presse révolutionnaire, de centraliser l'action des clubs et des sociétés secrètes : en un mot, de la direction morale et politique du parti démagogique. Ce dernier s'empara, à cet eff'et, de l'hôtel des bureaux de la liste civile, situé rue de Rivoli, tout près du château, conservant ses rapports avec la police, qui lui fournissait des hommes de garde et des armes; et là, il s'installa militairement, à la grande frayeur de tout ce quartier, habité par la population la plus riche de Paris. On verra quel rôle actif cet homme a joué dans les attaques dirigées contre l'ordre social.
Ce n'est pas tout : la Société des Droits de l'homme avait eu une grande part dans la révolution du 24 février ; c'est elle qui avait refusé de désarmer devant les concessions de Louis-Philippe, elle qui avait pris la tête des attaques sur le Palais-Royal et le Château-
d'Eau, elle qui était entrée aux Tuileries, elle qui avait envahi la Chambre des députés et qui, par son audace, avait d'un mouvement réformiste fait une révolution : elle pouvait à bon droit réclamer sa part dans les fruits de la victoire. Elle eut donc aussi son gouvernement : elle formait déjà au sein de Paris, et dans les quartiers les plus populeux, une armée de 20,000 affiliés; elle avait ses chefs vieillis dans les conspirations et éprouvés dans maints combats contre l'autorité : Villain, Barbes, Blanqui et autres. Organisée militairement, d'après le principe de l'obéissance passive la plus absolue, chacun de ses membres était armé et obligé de marcher au premier ordre, sans avoir le droit de discuter cet ordre (singulier instrument, on en conviendra, de liberté). Répandue par sections dans les quatorze quartiers de Paris, elle avait un centre de réunion dans chacun de ces quartiers; mais il lui fallait un local pour son état-major, et le Palais-Royal lui fut livré. C'est là que, nuit et jour, s'agitait la question d'insurrection armée et de guerre civile, et qu'on s'y préparait même matériellement en fondant des balles et en faisant des cartouches.
Ajoutez à tous ces éléments anarchiques les nombreux clubs (on en a compté plus de sept cents) qui s'ouvrirent, comme par enchantement, presque dans toutes les rues de Paris, et à qui tous les monuments publics avaient été livrés pour y tenir leurs séances, et, de plus, les 450 journaux qui surgirent tout à coup, sous les titres les plus odieux et les plus grotesques, empruntant les souvenirs de 1793 et ravivant toutes les passions de cette époque ; ajoutez encore les affiches que l'on placardait et arrachait successivement sur tous les murs de Paris, affiches dans lesquelles des appels incessants étaient faits à toutes les avidités, à tous les ressentiments de la classe ouvrière, et où se
lisaient les provocations les plus directes à la guerre civile et au pillage, et on pourra se représenter ce débordement inouï de passions démagogiques qui, dès le lendemain du 24 février, inonda la société française.
Comme si ce n'était pas assez encore, le gouvernement ne tarda pas à ajouter à ces éléments de désordre des éléments encore plus formidables : nous voulons parler de l'organisation ouvrière du Luxeml)ourg et des ateliers nationaux.
Mais n'anticipons pas sur l'ordre des faits ; et, maintenant que nous avons fait connaître les éléments divers dont se composait cette dictature officielle et officieuse, née de la tourmente démagogique du 24 février, nous allons en retracer les actes.