‹ Mémoires posthumesChapitre 28 sur 30 · II · texte numérisé non relu

II

de la monarchie ; s'il \ous désavoue, et se désavoue luimême, eh bien, tant pis pour ce pauvre peuple ! (Sensation.) La République aura été un beau rêve, nous le retrouverons. Si le peuple dit ce mot fatal pour courir après je ne sais quel météore qui brûlerait ses mains (sensation,) qu'il le dise : mais nous, citoyens, ne le disons pas. Disons au contraire le mot des vaincus de Pharsale : Victrix causa dits placuit, sed vicia Catoni. (Longs applaudissements, on se presse autour de la tribune pour féliciter l'orateur.)

Que signifient, grand Dieu! ces applaudissements? était-ce à l'artiste de paroles ou à l'homme politique qu'ils s'adressaient? L'orateur avait-il mérité l'enthousiasme reconnaissant des républicains pour avoir répandu le faux éclat de son éloquence imagée sur l'arrêt de mort de la République? pour avoir solennellement livré les destinées de son pays aux hasards d'un coup de dé? pour, après avoir signalé l'écueil, y conduire sciemment le vaisseau de l'État? enfin pour avoir couronné tant de folies par le découragement et le fatalisme? Oh! peuple artiste, amoureux et admirateur avant tout de la forme, tu peux prétendre à toutes les supériorités que donnent l'imagination de l'artiste et même le courage du soldat, mais avant de pouvoir prétendre aux choses qui exigent des aptitudes plus sérieuses, le bon sens, l'esprit des affaires, la suite et la persévérance dans les idées et les sentiments, tu auras à te modifier bien profondément.

Quant à la citation par laquelle M. de Lamartine termine cet étrange discours, elle est au moins singulière. Caton et M. de Lamartine n'ont et n'auront jamais aucune ressemblance dans l'histoire. Caton n'eût pas accepté la souscription de César.

La discussion générale fut close sur ce discours, et en effet que pouvait-on dire, après un si solennel abandon de cette république par son principal auteur au sort fatal qui l'attendait? Quelques républicains.

revenus du premier éblouissement que leur avait causé l'éloquence de M. de Lamartine, essayèrent bien de corriger le mauvais effet de ce discours découragé.

« On ne doit pas, s'écria M. Flocon, livrer les destinées de la République à un coup de dé. C'était bien assez d'avoir dit cette parole une fois en entrant à l'hôtel de ville (il aurait pu ajouter : et au 24 février), dans cette funeste séance, où ce même fatalisme avait poussé M. de Lamartine à triompher des doutes et des inquiétudes des républicains eux-mêmes. »

M. Martin (de Strasbourg) dit à son tour que la République n'avait pas été, pour lui, une surprise, mais la conviction de toute sa vie, et qu'il ne consentait pas à la jouer sur un coup de dé.

Protestations tardives et impuissantes. L'élection du Président par le suffrage universel et direct fut votée par l'immense majorité de 627 voix contre 130. Cette majorité se composait d'éléments complexes : les opinions les plus contraires avaient cette fois contribué à la former. Les légitimistes, les orléanistes comme les républicains à théories absolues et à courtes vues, s'étaient réunis dans ce vote. La minorité se composait des républicains qui avaient la prétention d'être politiques, et qui l'étaient en effet un peu plus que leurs coreligionnaires de la Montagne.

Vainement, ensuite, M. Deville proposa-t-il d'exclure les généraux de l'élection présidentielle, disant que toutes les républiques avaient péri par l'épée d'un général ; vainement M. Antony Thouret reprit sa proposition d'écarter les membres de toutes les familles ayant régné sur la France : le premier de ces amendements fut repoussé sans discussion à la presque unanimité ; le second fut retiré par son auteur, après quelques paroles prononcées par Louis-Napoléon qui se plaignit, en assez mauvais termes, et avec son accent italien, de ce qu'on lui jetait incessamment à la tête la

qualité de prétendant. M. Thouret, remontant à la tribune, dit avec dédain : « Je m'étais trompé, j'avais cru cet homme dangereux; après l'avoir entendu, je reviens de mon erreur, je retire mon amendement. » Et une grande partie de l'Assemblée d'accueillir cette insolence par des éclats de rire. Celui qui en était l'objet opposait à cette insulte son visage impassible et son regard terne ; peut-être couvait-il, en ce moment, dans les replis de sa pensée, l'éclatante revanche qu'il devait prendre plus tard.

Ainsi se termina par une véritable pasquinade ce grand et décisif débat, véritable prologue du rétablissement de l'Empire.

M. Mathieu (de la Drôme) cependant tenta, même après ce vote, un dernier effort : il proposa d'attribuer à l'Assemblée le pouvoir de suspendre le président aux deux tiers des voix. M. Vivien répondit que le droit de suspension, comme le droit d'élection par l'Assemblée, procédait toujours de la môme crainte des conflits, mais que cette crainte était chimérique, les pouvoirs étant essentiellement distincts , puisque r Assemblée fait les lois, et que le président les exécute. (Toujours cette admirable simplicité, cette môme niaiserie politique , inconcevables chez des hommes d'esprit et d'expérience.) La proposition fut repoussée sans division : le seul amendement que l'Assemblée voulut admettre fut celui qui lui réservait le droit de choisir parmi les candidats, dans le cas où aucun d'eux n'aurait obtenu deux millions de suffrages. C'est-à-dire que, lorsque l'élection était plus menaçante et le péril plus grand, l'Assemblée s'effaçait.

Une discussion insignifiante sur le droit de grâce, sur la faculté pour le président de provoquer une seconde délibération et un second vote de l'Assemblée législative pour les lois qu'il n'approuverait pas, sur son droit de suspension ou de révocation des agents,

compléta le chapitre des attributions présidentielles. Le traitement du président fut l'objet d'un débat misérable : la Montagne lui marchanda sou à sou les 600,000 francs qui lui furent enfin accordés, indépendamment de sesfrais de représentation. Laquestion de rééligibilité fut tranchée négativement et sans débat : l'Assemblée était pressée d'en finir. Après avoir résolu les deux grandes questions des deux Chambres et de l'élection présidentielle, elle sentait que tout était dit, et que le sort de la République était fixé : les autres questions n'étaient pour elle que bien secondaires; à peine s'occupa-t-elle du vice-président, pour décider qu'il serait choisi par l'Assemblée, parmi trois candidats qui lui seraient présentés par le président, ce qui faisait de cette fonction une espèce de doublure sans force propre, et par conséquent sans aucune importance. Le conseil d'État ne l'arrêta que quelques instants; elle décida qu'il serait élu par l'Assemblée, pour six ans , et renouvelable par moitié ; elle lui attribua un droit de censure sur tous les agents du gouvernement, y compris les ministres eux-mêmes, mais non sur le président de la RépubHque ; elle ne s'occupa de l'organisation judiciaire que pour en écarter le peu d'innovations libérales que la commission y avait introduites. Ainsi, l'extension du jury aux délits correctionnels fut rejetée; les nominations des juges de paix, des magistrats de la Cour de cassation et de la Cour des comptes furent enlevées, les unes au pays, les autres à l'Assemblée, pour être données, par la plus étrange contradiction, à ce même président dont le pouvoir paraissait déjà si menaçant que plusieurs séances venaient d'être consacrées à rechercher les moyens de diminuer sa puissance. M. Dupin, qui fut un bien funeste conseiller de la République, contribua beaucoup à cette décision. « Il ne faut pas, dit-il, que les choix des magistrats chargés de rendre la justice

soient politiques ; ils le seront nécessairement, si on confie ces choix à l'élection, soit des masses, soit d'une assemblée. » Nous demanderions volontiers à M. Dupin si, depuis que le chef de l'État a fait des nominations judiciaires, elles ont cessé d'être politiques. Les juges de paix actuels ne sont pas dans la dépendance du peuple, il est vrai; mais sont-ils indépendants du pouvoir? leurs attributions et leur mission n'ont-elles pas même été complètement dénaturées, et n'en a-t-on pas fait des espèces d'agents auxiliaires de la police administrative et politique? 11 y a, nous le savons, danger à placer la justice dans la dépendance des passions populaires, mais n'y en a-t-il pas un aussi grand à l'asservir à l'action du gouvernement? n'y avait-il pas un terme moyen entre ces deux extrêmes, et ne pouvait-on pas trouver un mode de nomination qui évitât l'un et l'autre de ces dangers?

L'Assemblée porta le même esprit dans la discussion de l'organisation administrative; elle conserva cette organisation telle qu'elle était sortie des conceptions de l'Empire, avec ses divisions arbitraires, ses préfets, sous-préfets, conseillers de préfecture, et son armée d'agents , tous subordonnés et disciplinés comme des soldats. Ce ne fut pas sans de grands efforts que je parvins, malgré une très-vive opposition, à sauver les conseils cantonaux qui furent votés en principe ; le détail de leurs attributions fut renvoyé aux lois organiques.

Le parti républicain se montra fort peu résistant sur toutes ces questions d'administration et de justice, qui étaient cependant fondamentales : il fit bon marché de cette liberté pratique et de tous les jours, la République consistant pour lui en entier dans le droit d'élire le chef de l'État, c'est-à-dire de préparer les voies à un empereur.

Cependant, de graves incidents politiques vinrent retarder le vote définitif de la Constitution et apporter dans la situation politique d'importants changements. Nous allons suspendre aussi notre analyse du travail constitutionnel, pour rendre compte de ces incidents.

Le gouvernement du général Cavaignac, inquiet avec raison des symptômes de réaction antirépublicaine qui se manifestaient dans la population, eut l'idée d'envoyer des commissaires dans les départements ; ces commissaires n'eurent pas d'autre mission, au moins apparente, que de réchauffer le sentiment républicain, qui allait se refroidissant tous les jours de plus en plus : c'était là un emprunt malheureux fait au gouvernement provisoire, emprunt qui fut très-mal pris par l'Assemblée ; des interpellations furent adressées au général, on lui reprocha d'entreprendre sur les attributions de l'Assemblée. Ou la mission est politique, disait-on, et il fallait prendre les ordres de l'Assemblée, ou elle n'est que purement administrative, et n'a d'autre objet que d'informer le gouvernement de l'état des populations, de leurs sentiments, de leurs besoins ; dans ce cas, chaque représentant n'est-il pas, dans son département, le plus sûr informateur du gouvernement, et le meilleur interprète de la pensée républicaine ? Ces commissaires, presque tous choisis parmi les républicains de la veille, amis du général, ne seraient-ils pas plutôt envoyés, ajoutait-on, pour combattre l'influence de ses adversaires et préparer sa candidature ? On juge, par ces insinuations, combien de susceptibilités et de défiances une telle mesure excitait. Aussi, après un débat fort animé, la mesure fut-elle retirée. C'était le premier échec que subissait le gouvernement du général Cavaignac.

Le second incident fut un banquet donné à Tou-

louse par les républicains. On y avait bu à la République démocratique et sociale et proclamé que l'ouverture de l'Assemblée avait été un signal funeste de réaction monarchique. Le ministre de l'intérieur Sénard avait autorisé ses agents à assister à ce banquet, et cette autorisation fut l'objet d'interpellations adressées à ce ministre. Le général Lamoricière vint, au contraire, déclarer qu'il avait expressément défendu à ses subordonnés militaires d'y paraître. De là un schisme dans le ministère et partant un afïaiblissement dans le gouvernement.

Puis était venue la motion relative à la suspension des journaux, que le général avait ordonnée pendant l'état de siège, motion rejetée par une si faible majorité, que le gouvernement, qui aurait dû prendre l'initiative de cette mesure, fut obligé de déférer au vœu de l'Assemblée et de mettre un terme à cette suspension.

Enfin, 600 voix contre 200, sur la question de l'élection du Président, avaient mis le général Cavaignac, ou plutôt ses ministres qui, après bien des tergiversations, s'étaient enfin décidés en faveur de l'élection par l'Assemblée, dans une effrayante minorité.

Chacun de ces échecs était en môme temps un avertissement pour le général Cavaignac de changer de politique, et il le comprit : ses traditions de famille, son caractère porté à l'isolement et à une sorte de misanthropie, l'influence qu'un frère chéri et vénéré par lui avait exercée sur les opinions de sa jeunesse, 1 avaient placé en plein parti républicain ; ses paroles, ses professions de foi, ses relations d'amitié, tout semblait d'abord le classer dans l'Assemblée parmi les partisans les plus fanatiques de la République. Un discours, dans lequel il avait solennellement déclaré qu'il était prêt à tout sacrifier pour la République, tout^ même son honneur, avait laissé une pénible impression dans le parti conservateur : impression que le

sentiment du danger commun, puis le souvenir des services rendus, avaient affaiblie, sans l'eff'acer entièrement, impression qu'entretenaient d'ailleurs les relations intimes que le général Cavaignac s'obstinait à conserver avec ses anciens amis, avec M. Flocon entre autres. Il y avait aussi, entre lui et la partie, sinon la plus nombreuse, au moins la plus éclairée de l'Assemblée, malgré les témoignages d'estime et de sympathie qu'elle ne cessait de lui donner, une séparation de sentiments et d'opinions qui éclatait dans maintes et maintes occasions.

D'un autre côté, tout républicain prononcé qu'il était, et cela plutôt par sentiment que par conviction raisonnée, le général Cavaignac était essentiellement gouvernemental. Il avait puisé dans sa vie militaire le goût et le besoin de l'ordre, de la discipline, de la régularité, et toute cette anarchie violente de la démagogie lui inspirait un profond dégoût, en même temps que l'incapacité et l'imprévoyance de ses coreligionnaires, qui éclatait tous les jours de plus en plus à ses yeux , l'avertissait qu'il ne trouverait; jamais parmi eux les éléments d'un gouvernement régulier et sérieux.

Enfin, le général avait bu à la coupe du pouvoir, il désirait ardemment le retenir, et ce désir était parfaitement légitime , car il s'y mêlait à des vues ambitieuses de plus nobles mobiles, tels que celui de veiller sur la République, de la protéger dans son berceau et de recueillir dans le suff^rage de ses concitoyens le tribut bien légitime de reconnaissance , en même temps que la consécration des services éclatants qu'il leur avait rendus. C'est sous l'impulsion de ces sentiments divers que le général Cavaignac fut conduit, non sans de grandes hésitations, à se séparer des hommes et des idées de l'extrême gauche et à faire un premier mouvement de gauche à droite.

Il appela M. Dufaure au ministère de l'intérieur, M. Vivien au ministère de l'instruction publique ; déjà le général Lamoricière occupait le ministère de la guerre, et M. Marie le ministère de la justice ; ce qui formait une majorité bien prononcée d'influence et de talent dans le cabinet en faveur des opinions modérées et gouvernementales. Les républicains extrêmes ressentirent ce coup ; ils n'avaient jusqu'alors accordé au général Cavaignac qu'un appui douteux ; à partir de ce moment, ils se déclarèrent ouvertement ses adversaires. Des interpellations furent annoncées : M. Dufaure les devança, en posant la question de confiance sur un crédit de cent mille francs, qu'il demanda pour supplément de fonds secrets : le combat parlementaire s'engagea, comme sous Vancienne monarchie constitutionnelle, sur la question de confiance et à propos de fonds de police : M. Dufaure l'ouvrit en exposant en peu de mots la politique de la nouvelle administration ; elle consistera, dit-il, à faire cesser les inquiétudes qu'inspirait la République, et à établir une complète sécurité.

M. Landrin se fit l'organe des griefs des républicains de la veille :

Ne parlez pas de profession de foi, dit-il, les hommes sont des programmes par leurs antécédents, par leur caractère, comme Lafayette était un programme ,bien plus puissant que toutes les paroles de Louis-Philippe. Le général Cavaignac, après avoir plus d'une fois tenté de trouver une majorité en dehors des républicains de la veille, les a enfin quittés. Le ministère nouveau est pris en majorité en dehors du parti républicain ; ils disposent de l'action intérieure du pays, dans ce moment solennel des élections. Or, les hommes qu'il a appelés n'étaient pas possibles, leur heure n'était pas encore venue, car la lutte n'est pas finie, l'état régulier n'a pas commencé.

Le général Cavaignac, ainsi directement provoqué,

répond que c'est le parti au nom duquel a parlé M. Landrin qui, par son appui douteux, a amené de crise en crise la dissolution du ministère. Il avait pris son premier ministère dans un seul des côtés de TAssemblée, parce qu'il fallait apporter alors des atteintes à la liberté ; il aurait voulu conserver ce ministère jusqu'à sa retraite du pouvoir, mais après des votes successifs qui avaient affaibli le gouvernement, le ministère a persisté à se retirer et il a dû se rendre. Il a formé un ministère de conciliation, il est convaincu que le pays aussi bien que l'Assemblée veut cette conciliation et que ceux qui ne la veulent pas servent mal les intérêts de la République.

M. Portalis prend avantage de cette explication de la formation du premier ministère pour provoquer M. Sénard à parler :

Que vient-on de nous dire, s'écrie-t-il, que dans un moment de crise on avait choisi certains hommes pour mettre la main sur nos libertés. (Bruyante agitation. — Oui, c'est cela.) Eh bien, je demande à ces hommes s'ils n'ont rien à dire ?

M. Sénard ne pouvait pas garder le silence ; mais par sa modération, son abnégation, il déjoua l'attente des ennemis du général Cavaignac :

Je ne me plains pas, dit-il, d'avoir été choisi pour une telle mission; quand le salut d'une nation exige que momentanément on s'écarte des principes, il appartient à ceuxlà seuls qui sont au-dessus de tout soupçon de réaliser ce qui peut sauver le pays ! (Très-noble langage.)

Après avoir rappelé les différents échecs et avertissements qu'ils avaient successivement reçus des votes de l'Assemblée : «Nous nous demandâmes, ajoute-t-il, s'il n'y avait pas nécessité de donner de nouveaux gages à la politique de conciliation ; les tendances de

TAssemblée semblaient se prononcer de plus en plus dans cette direction ; cela était utile, surtout après les élections municipales, où cette tendance était de plus en plus marquée et à la veille de l'élection présidentielle. Alors se présenta l'idée d'un remaniement partiel du ministère ; j'ai donné ma démission, prêt à donner mon concours à la combinaison nouvelle et à aider à la grande question de la présidence de la République. » (Ce discours valut à l'auteur de nombreuses marques d'estime et elles étaient méritées ; car c'était plus qu'un bon discours, c'était une bonne et noble action.)

M. Dupont (de Bussac), un des Montagnards les plus ardents et surtout les plus agressifs, insiste.

Les votes dont on a parlé, dit-il, ne portaient pas contre tels ou tels ministres, mais contre tout le ministère. Pourquoi donc a-t-on renversé les uns et gardé les autres ? Pourquoi donc le général Cavaignac, après s'être prononcé d'abord pour l'élection du président par le suffrage universel, a-t-il volé ensuite pour le choix par l'Assemblée? pourquoi ce mouvement de gauche à droite ? Ne serait-ce pas parce qu'on a jugé que pour assurer la nomination du Président il valait mieux se ranger d'un côté qui avait, disait-on, la voix du pays?...

Le général Cavaignac, attaqué ainsi dans le vif de sa personnalité, essaya d'expliquer son changement d'opinion sur la question de l'élection présidentielle. « S'il s'était d'abord prononcé pour l'élection par le suffrage universel, c'est, dit-il, parce qu'il craignait que sa réponse ne prît un caractère de personnalité ; quant à son vote, c'est autre chose : il savait qu'il serait en minorité, et c'est pour cela qu'il a voté. » M. Dupont (de Bussac) l'interrompt : «Mais, général, si vous pensiez que la minorité avait raison — Oui, se hâte de

répondre le général, elle avait raisop dans mon opinion, puisque j'ai voté avec elle... J'aurais cru tromper

le pays en m'abstenant de voter : c'est par conscience que j'ai dû voter. » (Sensation. — Plusieurs voix : C'est de la loyauté.)

Il faut convenir que l'explication donnée par le général Cavaignac de sa conduite contradictoire dans la question de l'élection présidentielle n'était satisfaisante que pour ceux qui se contentent de mots. La personnalité du général était tout autrement engagée lors de son vote définitif dans l'Assemblée que lors de sa déclaration au sein de notre commission ; et cette personnalité, dans aucun cas, ne devait lui faire émettre une opinion contraire à ses convictions et aux intérêts de la République, tels qu'il les comprenait. La véritable raison de son changement d'opinion , M. Dupont (de Bussac) l'avait dite dans sa brutale franchise : c'est que, depuis le moment où il s'était expliqué devant la commission jusqu'à celui où il avait voté dans l'Assemblée, les événements et l'opinion avaient marché, et que les illusions d'abord conçues par le général sur le succès de sa candidature par le suffrage universel s'étaient évanouies ou du moins beaucoup affaiblies.

M. Ledru-Rollin crut devoir aussi intervenir dans ce débat : ce fut pour y porter toute sa passion. « Les hommes du 24 Février sont aujourd'hui, s'écrie-t-il, sous la pression d'une prétendue majorité; ils sont expulsés de toutes les situations, pour y être remplacés par les ennemis de la République. » Cette dénonciation provoque un tonnerre de dénégations et de vociférations qui forcent l'orateur à descendre de la tribune ; mais, en passant devant le banc des ministres, il leur jette cette amère apostrophe : « Cette compression de la tribune est une triste inauguration de votre ministère. » Des défis s'échangent des deux côtés de l'Assemblée, qui reste longtemps plongée dans une confusion générale. Enfin M. Sénard, qui est à la

tribune, obtient le silence : il proteste contre l'interprétation que M. Ledru-Rollin a donnée à ses paroles, il déclare que les nouveaux ministres dont il a parlé n'ont rien de commun avec les exigences du parti.

Le général Bedeau donne une adhésion éclatante au ministère, et dit que la très-grande majorité du pîjys a une pleine confiance dans la haute probité éprouvée des nouveaux ministres. L' ex-préfet de police, M. Ducoux, déclare que, s'il s'est séparé du gouvernement (il avait donné sa démission), c'est parce que le gouvernement se sépare lui-même de la Révolution; il avoue que depuis quelque temps la France semble se détacher de la République , mais il ne comprend pas que des hommes deviennent les grands prêtres d'une religion qu'ils blasphémaient la veille. Il ne parle pas des questions d'aptitude : ce serait trop délicat

M. Girerd pense que la politique de conciliation aurait pu s'accomplir sans que le drapeau de la République passât dans des mains qui ne l'ont pas toujours porté. M. Duclercq annonce que la signification politique du cabinet dépasse de beaucoup une simple conciliation; il gardera, lui et ses amis, une neutralité expectante.

Enfin M. Dufaure réfute toutes ces attaques avec une grande hauteur de raison et une grande force de vérité.

A ceux qui disent que nous blasphémions la République la veille du 24 Février, je réponds qu'ils n'ont pas compris le mouvement historique de nos dernières années. (C'est vrai ; très-bien.) Pourquoi les républicains modérés et intelligents se ralliaient-ils au gouvernement de Juillet? c'est parce que le principe de la souveraineté du peuple était déjà dans ce gouvernement ; la révolution de Février n'a été que l'expression de ce principe. Que reproche-t-on au nouveau ministère de renfermer des républicains de la veille et des repu-

blicains du lendemain ? Cet esprit d'exclusion n'est pas nouveau ; après toute révolution, les premiers venus, qui se sont d'abord emparés du pouvoir, ne veulent pas l'abandonner, et quand la force des événements les oblige à le quitter, ils poussent le même cri à l'ingratitude, à la réaction, que vous venez d'entendre. La même chose est arrivée après la première restauration ; les introuvables se plaignaient aussi d'être dépossédés par les royalistes du lendemain» D'ailleurs, ce qui existe dans le cabinet, n'existe-t-il pas dans toute la France ? 11 y avait au 24 Février une immense majorité, vous le reconnaissez vous-mêmes, qui demandait des réformes, sans songer le moins du monde à substituer au gouvernement existant une république ; l'ostracisme que vous prononceriez contre nous frapperait donc l'immense majorité du pays. Vous voudriez un gouvernement de minorité du pays ! Ne savez-vous pas que tout gouvernement de minorité conduit à la dictature?...

Que répondre à un tel discours? Que c'était précisément parce que la République était en minorité dans le pays que le pouvoir républicain devait rester dans les mains de la minorité : cela était en effet trèslogique. Mais comment retenir le pouvoir contre une majorité, si ce n'est par la terreur?. Ce mot était au fond de la situation depuis le 24 Février; heureusement il n'était pas dans les mœurs.

La discussion close, une immense majorité, 570 voix contre 155, apprit aux républicains de la veille qu'il fallait enfin se résigner à partager le pouvoir avec les modérés : c'était une nouvelle phase dans laquelle entrait la Révolution. Quelques mois s'étaient à peine écoulés depuis que cette même Assemblée faisait de la présence de Ledru-Rollin au pouvoir une question de salut public ; et maintenant l'accession d'anciens ministres de Louis-Philippe était regardée par elle comme indispensable. Mais aussi que de causes pour expliquer ce changement! les événements de Mai et de Juin, les preuves réitérées de la profonde incapa-

cité gouvernementale des républicains de la veille, et, plus que tout cela, la réaction de l'immense majorité du pays contre une forme de gouvernement imposée par surprise. Toutes ces causes expliquent trop cette réaction, dont nous aurons à suivre les progrès, et qui ne devait malheureusement s'arrêter que dans le despotisme.

Revenons à l'œuvre de la Constitution.

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