CONTINUATION DE LA DISCUSSION DE LA CONSTITUTION
La résolution de ne rien changer ni à la justice ni à l'administration du pays étant prise, il ne restait plus guère de sujets sérieux de débat que sur la révision de la Constitution et sur les conditions de sa mise à exécution.
Sur la révision, la discussion ne fut ni très-vive ni très-longue. Ceux qui voyaient dans la Constitution le dernier mot de la civilisation moderne n'étaient pas disposés à livrer ce chef-d'œuvre à une révision facile ; ils eussent bien plutôt agi comme Lycurgue, et se fussent volontiers exilés pour imprimer à leur œuvre le cachet de l'éternité; les autres, qui ne se dissimulaient aucun des vices radicaux de cette œuvre, avaient cependant un tel besoin de repos et de stabilité, qu'ils s'effrayaient de toute perspective de nouveaux changements. Il n'y eut guère qu'un seul effort pour réduire aux deux tiers des votes le chiffre des trois quarts déclaré nécessaire pour autoriser la révision, et encore cet effort ne réussit-il pas. M. Dupin aîné, qui fut sur tous les points un conseiller si éclairé de la République, insista pour le chiffre des trois quarts.
L'Assemblée renvoya aux lois organiques une foule de questions secondaires, pour éviter les embarras et les longueurs des débats qui eussent éloigné encore le grand jour si attendu de la promulgation de la Constitution.
La France a soif d'un gouvernement^ disait M. Dupin aîné. En effet, l'impatience de la majorité était telle, qu'on proposa de détacher l'élection du Président , afin d'en régler les conditions et d'en fixer le jour par un décret particulier, avant même la promulgation de la Constitution.
Ce fut le signal d'un eff'ort désespéré du parti républicain pour obtenir au contraire l'éloignement de cette élection.
En eff'et, les signes devenaient de plus en plus alarmants à mesure que le jour de la lutte électorale approchait. Tous les renseignements qui arrivaient des départements annonçaient qu'il se faisait un grand travail dans l'esprit des masses, et que le mouvement napoléonien s'y prononçait de plus en plus. Le parti bonapartiste s'agitait beaucoup : — agitation stérile et plus compromettante qu'utile pour son candidat, si son temps ne fût pas venu et si une année d'anarchie n'eût pas prédisposé les diverses classes de la société à reconstituer un pouvoir fort, sous le nom qui avait au plus haut degré cette signification de la force. Louis-Napoléon, depuis son échec de tribune, n'assistait plus aux séances et' cette absence fut même dénoncée par Clément Thomas comme une manœuvre. Mais ses cousins ne le laissaient pas oublier. Ils sentaient bien que plus il se ferait de bruit autour de ce nom, et plus leurs chances s'accroîtraient. Un jour ils écrivaient dans les journaux pour prévenir le gouvernement, par cette voie assez inusitée dans des communications de police, que des gens qui voulaient les compromettre organisaient une émeute en leur II. 30
nom. Là-dessus, débat très-vif dans l'Assemblée. Le ministre de l'intérieur déclare que le prétendu complot est chimérique. La Montagne s'écrie que c'est une réclame électorale. On en prend occasion de reprocher au parti bonapartiste toutes ses manœuvres dans les villes et surtout dans les campagnes en faveur de son candidat.
Cette candidature, dit M. Flocon, n'invoque pas seulement le prestige d'un nom, elle emploie aussi celui des écus : ne répand-on pas dans les campagnes que Louis-Napoléon, grâce à ses immenses richesses, remboursera les quarantecinq centimes, affranchira môme les paysans de tout impôt ?
Les Bonapartes récriminent à leur tour : le fils de Jérôme dénonce avec quelque solennité le Gouvernement comme pactisant avec les insurgés , et la preuve qu'il en donne, c'est que le ministre de la guerre donne une prime en argent à ceux qui lui livreront des fusils de TÉtat. Le général Lamoricière répond que la mesure est éminemment poHtique et utile, puisqu'elle doit avoir pour résultat de mieux assurer le désarmement des faubourgs; il ajoute qu'il avait déjà donné cette explication à M. Jérôme Napoléon, sous le sceau du secret, toute divulgation de la mesure pouvant en compromettre le succès ; et il s'étonne que son interpellateur ait manqué à un pareil engagement. L'Assemblée, à peu près unanime, applaudissait aux paroles du ministre. L'eftet était manqué dans l'Assemblée, mais le but n'en était pas moins atteint dans le pays ; on y avait fait retentir une fois de plus le nom du candidat napoléonien.
M. Babaud-Laribière saisit cette occasion pour demander que l'élection du Président de la République soit ajournée jusqu'après le vote de toutes les lois organiques.
L'Assemblée veut-elle se dessaisir de sa puissance? dit-il, est-ce que la France n'a plus confiance en elle?
Les Assemblées vieillissent vite, ajoutait M. Trousseau; le Président, fort de ses nouveaux pouvoirs, vous trouvera déjà trop usés. Lamartine vous parlait naguère de la désaffection du pays pour la République; de la désaffection à l'hostilité il n'y a qu'un pas. L'élection présidentielle sera antirépublicaine ; n'exposez pas la République à une si périlleuse épreuve; donnez-vous le temps de faire l'éducation républicaine du pays.
Non ! répond M. Dupont (de Bussac), ne faisons pas comme la première Assemblée constituante, à laquelle on a reproché de s'être retirée avant d'avoir vu fonctionner son œuvre : nommons le Président et voyonsle fonctionner devant nous.
M. Dupin aîné répète que la France est impatiente de sortir du provisoire : « Qu'est-ce, d'ailleurs, que l'Assemblée aurait à redouter du Président élu ? ne retient-elle pas la plénitude du pouvoir législatif? » (Les événements ont montré ce que devait être dans ses mains, au jour du conflit et en face des baïonnettes, cette prétendue toute-puissance d'une Assemblée.)
M. Mole jugea la circonstance assez grave pour intervenir dans le débat.
Appelle-t-on faire du définitif, dit-il, prendre une partie de Constitution et la mettre en vigueur lorsque le reste n'est pas encore fait?... Le pouvoir que vous abandonnez n'ira pas au pouvoir exécutif, nous l'affaiblissons pour lui, comme pour nous. Vous ne pouvez coexister avec ce nouveau pouvoir ; le conflit ne se fera pas attendre et peu de jours suffiront pour vous faire sentir la nécessité de faire place à vos successeurs. (La prophétie était vraie et devait bientôt se vérifier.) On nous menace de la retraite du pouvoir exécutif. (Le général Cavaignac se récrie contre ce mot de menace.) M. Mole reprend : C'est une crainte....; mais le général ne reculera pas devant un sacrifice de plus. Il faut tâcher de bien finir et que votre fin ne fasse pas oublier les services du commencement.
Ce conseil d'un homme grave, expérimenté, vieilli dans les luttes politiques, et parfaitement désintéressé dans la question, fit quelque impression sur l'Assemblée.
Mais le général Gavaignac déclara : « qu'il y aurait un danger immense pour la République à ajourner la question. Que certes, il n'était pas indifférent au pouvoir, mais qu'il n'y resterait pas une minute, si cette minute devait être un péril pour le pays. » On lui demande quels sont les dangers dont il parle : il répond qu'ils sont dans la généralité de la situation môme ; dans l'état d'inquiétude du peuple, dans les agitations excitées par les candidatures.
Après une telle déclaration, la question était tranchée, et, d'ailleurs, comme je le fis observer, elle l'avait été le jour où il avait été décidé que le peuple tout entier élirait son Président. Cet appel aux passions populaires une fois fait, il fallait le vider, et cela dans le plus bref délai possible ; tout retard était un danger.
Vainement M. Laussedat, modifiant la proposition de M. Babaud-Laribière demande-t-il d'ajourner l'élection seulement jusqu'après le travail de révision et le vote définitif de la Constitution, disant que, jusqu'à ce vote, tout, jusqu'aux attributions du Président luimême, était légalement incertain.
M. Dufaure lui répond que ce travail de révision n'était à vrai dire qu'un travail de coordination et qu'il était moralement impossible que l'Assemblée revînt sur les attributions présidentielles. Tout ajournement fut repoussé par 587 voix contre 232.
Que serait-il arrivé si l'ajournement l'eût emporté? Il serait arrivé que l'Assemblée, déjà compromise et usée, comme le disaient les républicains eux-mêmes, se fût compromise et usée encore davantage dans cette position violente et forcée que lui eussent faite l'at-
tente trompée du pays et les impatiences des partis. te sentiment antirépublicain n'en eût acquis que plus de force. Le gouvernement du général Cavaignac avait le sentiment de cette situation, et c'est pour cela qu'il pressait avec tant d'énergie l'élection, présidentielle.
Il y a, il faut bien le reconnaître, des difficultés qui s'aplanissent par le temps : il y en a d'autres que le temps ne fait qu'aggraver. Or, le temps n'était pas pour la cause républicaine, elle portait toute la responsabilité du malaise et des misères publiques : Le pays avait hâte d'en finir de son agonie. Que parlaiton de faire son éducation républicaine ? Est-ce que les conflits d'ambition entre les partis, les violences de la presse, les scandales de la tribune, les menaces incessantes d'une guerre civile et sociale, étaient de nature à avancer cette éducation ? Disons-le, ce n'était pas par l'éducation, c'était par la contrainte et l'intimidation qu'on eût pu obtenir de la nation, non une sincère adhésion, mais peut-être une soumission apparente à la République. Or, la terreur ne se fait pas toute seule, n'en fait pas qui veut et comme on veut ; et puis il faut un instrument, une arme qui fasse peur. La populace de Paris venait d'être vaincue et désarmée, les clubs à peu près réduits au silence ; il aurait donc fallu rendre les armes aux faubourgs, déchaîner tous les combattants de Juin, dégager les clubs de toute surveillance, rouvrir l'outre des tempêtes révolutionnaires et surtout donner libre carrière aux avidités socialistes ; livrer enfin la société pour essayer de prolonger la République. Il y avait bien peu d'hommes, même dans les partis extrêmes de l'Assemblée, qui eussent consenti à assumer une telle responsabilité. Et, d'ailleurs, le remède lui-même n'était pas sûr, et au lieu de prolonger l'existence de la République, il se pouvait fort bien qu'il en "précipitât la
chute. La contrainte et l'intimidation sont la nécessité des minorités, mais elles sont aussi leur danger ; nos républicains n'avaient de choix qu'entre une mort lente ou une agonie violente. Ils ont bien fait en définitive de préférer la première; l'essai qu'ils ont fait ne laisse du moins pas après lui les traces sanglantes qu'avait laissées le premier essai de 1792.
Il ne restait plus après l'avortementde ces tentatives d'ajournement qu'à régler les rapports qui existeraient entre le Président qui allait être élu et l'Assemblée qui continuerait l'œuvre de la Constituante pour la confection des lois organiques; la commission proposait de décider que le nouveau Président entrerait en plein exercice de toutes ses attributions à partir du jour de sa nomination, ce qui modifiait nécessairement les pouvoirs de l'AssemlDlée constituante et la faisait descendre au rang de simple Assemblée législative. Il y eut contre ces conclusions de vives réclamations auxquelles la Commission dut céder. On décida qu'un décret spécial réglerait tout à la fois le jour, le mode, les conditions de l'élection du Président, ainsi que ses rapports avec l'Assemblée constituante.
Le projet de décret, préparé, discuté et voté presque immédiatement, fixa au dO décembre le jour de l'élection : de plus, à raison de la saison avancée et de la difficulté des communications, surtout dans les pays de montagnes, le décret autorisa les conseils généraux à fractionner les collèges électoraux de canton, autant que la nécessité s'en ferait sentir, pourvu toutefois que ce fractionnement ne fût pas au delà de quatre subdivisions.
Cette même circonstance des rigueurs de la saison donna lieu à un vote irréfléchi, dont les conséquences funestes ne furent d'abord aperçues par personne.
Un représentant, nommé Person, ayant demandé^
pour prévenir le retour d'une élection faite en plein hiver, que les pouvoirs du Président qui allait être élu fussent prorogés jusqu'au mois de mai de 1852, une voix s'écria : Dites plutôt abrégés, et l'Assemblée , déjà fort mal disposée pour le Président présumé, adopta tout d'une voix cette proposition ; elle décida que les pouvoirs du Président à élire finiraient au mois de mai 1 852 ; ce qui faisait précisément coïncider l'extinction du pouvoir présidentiel avec le renouvellement de l'Assemblée législative.
Enfin, il fut décidé que le Président n'aurait pas à l'égard de l'Assemblée constituante le droit que lui donnait la Constitution de suspendre la promulgation des lois et de provoquer une nouvelle délibération. Après avoir ainsi pourvu, par un acte spécial, à l'élection du Président de la République, l'Assemblée procéda au travail de révision et de coordination des diverses dispositions déjà votées par elle. Il y eut bien une tentative de la part de quelques membres pour discuter à nouveau les points déjà décidés ; un représentant, par exemple, voulut reprendre le débat sur l'abolition de la peine de mort ; mais la question préalable lui apprit que l'Assemblée n'était nullement disposée à recommencer indéfiniment son œuvre.
M. Pyat fut cependant reçu à plaider de nouveau en faveur du droit au travail, mais ce plaidoyer ne fut pas heureux ; prétentieux et violent, l'orateur fut interrompu et rappelé à l'ordre par le président de l'Assemblée, pour avoir dit quen dehors des idées socialistes il n'y avait plus qu'à s épuiser en gendarmes, à composer avec les forts et à écraser sans pitié les faibles; ayant des bons de pain pour les ouvrier s de Paris, des bons de guillotine pour les paysans de Buzançais. Malgré un premier avertissement, l'orateur ne craignit pas de déclarer : que déjà le peuple vainqueur, après avoir donné trois mois de crédit à la République, était venu en Juin
apporter son protêt au nom de sa misère et qu'au nom de l'humanité il fallait éviter la saisie. Ce mélange de basse littérature et de violence démagogique excita l'indignation de l'Assemblée presque tout entière, et l'orateur, rappelé une seconde fois à l'ordre, fut obligé de descendre de la tribune. Un ouvrier nommé André, après avoir annoncé avec une noble simplicité qu'avec ses bras il était parvenu à élever honnêtement sa famille, constata que le travail ne manquait jamais à ceux qui le cherchent sérieusement. Il fut couvert d'applaudissements, et pour la troisième fois le droit au travail fut écarté : cette fois, il le fut à la majorité de 638 votants contre 80, tant le plaidoyer de M. Félix Pyat avait été persuasif!
M. Antony Thouret ne voulut pas laisser voter la Constitution sans revenir une troisième et dernière fois à la charge, pour faire exclure tous les prétendants royaux ou impériaux de la présidence de la République ; cette fois, il se présentait fortifié des signatures de cent cinquante de ses collègues. Son discours fut même grave, sérieux et assez fort de raison ; il rappelait les tentatives de Strasbourg et de Boulogne-sur- Mer, et disait qu'un peuple qui confierait les destinées de la République à l'homme qui avait commis ces criminelles folies tenterait le génie du mal et risquerait plus que sa liberté, son honneur.
Le général Cavaignac, fatigué de ces tentatives tardives et impuissantes, s'élança à la tribune :
Il y a huit mois, dit-il, la mesure avait un caractère de sûreté générale, aujourd'hui elle en aurait un tout personnel. Ce serait une mesure de circonstance contre un homme; l'interdit jeté sur le choix d'un peuple; le désir que j'ai de connaître enfin le choix de la nation est devenu pour moi une soif ardente.
Il aurait pu dire aussi qu'il y avait quelque cruauté
à prolonger ce supplice d'incertitude et d'angoisse dans lequel il vivait depuis quelque temps.
L'amendement de M. Thouret fut rejeté sans division : c'était le dernier mot de la discussion en même temps que le signal de la lutte ; et à peine futil prononcé, que les demandes de congé assaillirent en masse le bureau du président. Les représentants avaient hâte d'aller dans leurs départements, espérant y diriger les votes de l'élection présidentielle, et conjurer par leur influence les dangers que leur imprévoyance avait créés à la République. Néanmoins l'Assemblée, sollicitée à plusieurs reprises de se proroger pendant l'élection, voulut avec raison, quoique réunissant à grand'peine le nombre des membres rigoureusement suffisant pour 'valider ses délibérations, continuer à siéger, pour parer aux éventualités que la crise électorale pouvait produire.
Avant le vote final, il fut proposé de rétablir, pour le Président seul, l'obligation de prêter serment à la Constitution, et cette proposition fut adoptée, malgré l'opposition de M. Crémieux , qui rappelait que le Gouvernement provisoire avait aboli le serment, comme une cause d'immoralité. M. l'évêque d'Orléans lui répondit qwQ faire paraître le Président devant Dieu^ la main étendue, lui promettant de garder la Constitution inviolable., et de consacrer sa vie à la défendre., c était placer la Constitution sous la plus puissante des sanctions : celle de la religion. Qui se trompait du juif ou de Tévèque catholique? L'événement a répondu, et il était facile à pressentir. Ce qu'il était plus difficile de prévoir, c'est que ceux-là mêmes qui invoquaient la religion du serment comme la plus puissante des garanties, et qui faisaient intervenir Dieu dans les engagements d'un homme, seraient les premiers à bénir et à glorifier, au nom de ce même Dieu, le parjure éclatant de cet homme.
Enfin la Constitution fut couronnée par cette déclaration banale, propre à toutes les Constitutions, mais qui n'en a sauvé aucune : c'est qu'elle était confiée à la loyauté et au courage des citoyens et de la garde nationale. L'Assemblée essayait de remédier aux erreurs de sa logique par les illusions de son honnêteté et de sa confiance. Un peu plus de prévoyance et un peu moins de sentimentalité et de foi dans la puissance des abstractions eussent bien mieux protégé cette malheureuse Constitution, qui fut enfin votée par 739 représentants contre 30. Son texte figurait dans le Moniteur du 9 novembre. Parmi les opposants se remarquent MM. de Montalembert et de la Rochejaquelein , qui crurent môme devoir motiver leur vote dans le Moniteur sur les dangers et les impossibilités que créait pour la République le vote d'une Chambre unique. Je m'abstins de voter.
La proclamation du résultat du scrutin fut suivie, bien entendu, des cris de : Vive la République! et, sur un rapport de M. Sénard, la solennité de la promulgation de la Constitution fut indiquée au 10 novembre^
Ce jour-là, le ciel était sombre et neigeux. La cérémonie avait été indiquée pour neuf heures du matin, afin de laisser à la garde nationale et à la troupe le temps de défiler avant la nuit. Tout le monde officiel, l'Assemblée, le clergé, la magistrature en grande pompe, force soldats étaient présents. M. Marrast, ayant le général Cavaignac à sa droite et le ministre
1. La cérémonie devait avoir lieu dans la place qui est au devant du palais où siégeait l'Assemblée; il s'éleva une discussion sur le point de savoir si dans le décret on appellerait cette place du nom de la Concorde ou de celui de la Révolution ; débat puéril que le président trancha en disant (^u'on laisserait le nom en blanc, débat qui ressemble assez au décret par lequel le Gouvernement provisoire avait cru devoir régler la coupe des gilets des députés. Plus les mots et les formes prennent d'importance chez les hommes, et plus on est sûr que la raison et le bon sens s'y affaiblissent.
de la justice à sa gauche, lut à haute voix la Constitution, la tête découverte, malgré la neige; puis le Te Deum fut entonné par des voix accompagnées d'instruments de cuivre, puis le défilé des troupes, puis tout était dit. Du reste, nul enthousiasme. La cérémonie, par elle-même, était encore attristée par le temps et par les préoccupations de l'avenir. L'opinion publique ne se trompait pas sur la valeur de cette Constitution. Après l'avoir appelée avec ardeur, comme un remède assuré à tous ses maux, elle l'accueillait maintenant avec indifférence, de même qu'après avoir hâté de tous ses vœux la réunion de l'Assemblée constituante, elle s'en était presque aussitôt fatiguée, et se portait maintenant avec une impatience fébrile vers les comices électoraux où allait se décider l'élection du Président de la République. La nation semblait pressée de traverser toutes les phases de cette malheureuse révolution, pour arriver au dénoûment. C'est le propre des sociétés malades de montrer ces ardeurs changeantes, ces impatiences, cette extrême mobilité dans les impressions.
Telle est la Constitution qu'en 1848 une Assemblée dans laquelle se trouvaient réunis à peu près les hommes les plus éminents de la France a donnée à son pays, et cela, en pleine paix extérieure, après avoir triomphé à l'intérieur des folies du socialisme et avoir sévèrement réprimé les violences de la rue. On ne peut même pas rejeter les imperfections de l'œuvre sur la précipitation d'une improvisation irréfléchie : non. Il faut bien le reconnaître, toutes les formes,
toutes les lenteurs, toutes les diversités de la discussion la plus étendue l'ont précédée et préparée : discussion autour du tapis vert, dans le secret et le silence du cabinet, par une commission choisie avec soin et même avec une certaine impartialité; discussion dans les bureaux, où les opinions les plus timides et quelquefois les plus sensées avaient pu librement se produire ; discussion en pleine Assemblée, sous le feu d'une contradiction appelant toutes les opinions à se contrôler, à se rectifier les unes par les autres; enfin, examen, contre-examen, révision, vote. Rien de ce qui peut préserver l'esprit du législateur des entraînements et des surprises n'avait été omis. Cependant, que d'erreurs, que de fautes accumulées ! il serait inutile d'y revenir. Mépris de la liberté individuelle, centralisation aggravée, prétention insensée de fonder une république en conservant toute l'organisation du despotisme impérial, manie de l'unité et de l'uniformité poussée jusqu'à l'absurde, dédain superbe des leçons de l'expérience, mépris des traditions, culte au contraire des motset des vaines formules, croyance puérile dans l'efficacité des déclarations écrites, oubli des passions humaines et de leurs entraînements, etc. Tous ces vices firent de la Constitution républicaine de 1848 une espèce de monstre qui ne pouvait vivre. Mais la cause la plus nécessaire, la plus immédiate de sa mort, c'était ce duel à outrance organisé par la Constitution elle-même entre les deux grands pouvoirs de la République, sans aucun intermédiaire pour les concilier ou les séparer. Or, il est curieux de voir dans quels termes l'ex-président de notre commission, M. de Cormenin, en parlait dans un pamphlet dont la publication avait même précédé le vote définitif de la Constitution :
Les pouvoirs législatif et exécutif se heurtent, dit-il, en s'équilibrant sous l'œil nocturne et diurne de la presse : le
premier légifère, le second gouverne... ; ils se jalousent, c'est
ce qu'il faut; ils se disputent, tant mieux , s'ils crient, c'est
qu'ils ne sont pas morts !
Quand celui que le parti républicain avait choisi pour son guide et son inspirateur parlait avec cette impertinente légèreté du plus grand danger qui pût menacer la République, du danger qui devait fatalement la faire succomber, qui s'étonnera de la rapidité du dénoûment et des résignations faciles et intéressées de certains hommes?
Toutefois la présomption et l'ignorance, quelque grande qu'ait été leur part dans cette œuvre de la Constitution de 1848, ne suffiraient pas seules à en expliquer les énormités.
Si une partie de l'Assemblée n'avait pas la conscience de ce qu'elle faisait, et croyait, comme M. Marrast, le monde illuminé d'une lumière nouvelle et éternelle, il faut le reconnaître, une autre partie de cette Assemblée, et c'était la plus nombreuse, avait la pleine conscience des vices radicaux et des impossibilités de cette Constitution, tout en la votant. Mais parmi ces derniers, les uns étaient pressés d'en finir de cette République qu'ils subissaient sans y croire : plus la Constitution était vicieuse, plus le terme auquel ils aspiraient serait rapproché ; les autres, tout en se prêtant à l'expérience républicaine qui se faisait sous leurs yeux, n'y portaient ni assez de zèle ni assez de foi pour consentir à remanier toute l'organisation administrative du pays pour faire réussir cette expérience. Il n'est pas jusqu'aux vues sages et prévoyantes du parti conservateur qui n'aient tourné contre cette œuvre de la Constitution et n'aient contribué à en aggraver les vices et les dangers.
Ainsi, l'unité du pouvoir était certainement un progrès sur le pouvoir multiple du Directoire de l'an \\\ ou sur la Commission executive de 1848 ; et cependant
cette unité, en rendant le duel plus inévitable, rendait par cela même plus forcé le dénoûment. Il n'est pas moins certain que l'impatience de placer le pays sous laprotection d'un gouvernement permanentetrégulier était bien légitime ; et cependant cette impatience , en précipitant l'œuvre de la Constitution, l'a laissée, d'une part, sous l'influence des préjugés et des passions révolutionnaires, que le temps aurait pu modifier peut-être, et, d'autre part, en a fait plutôt le manifeste d'une secte de rêveurs et d'idéologues, tout surpris eux-mêmes d'avoir à mettre en pratique leur»s téméraires et folles conceptions, que l'acte sérieusement organique du gouvernement d'un grand peuple. Enfin les obstacles apportés, soit à un appel au peuple, soit à une révision, procédaient eux-mêmes d'un sentiment louable de stabilité; et pourtant ils ont puissamment contribué à la perte de cette Constitution, en ne permettant pas de la modifier.
C'est ainsi qu'amis et ennemis, fanatiques ou indifférents, tous ont apporté leur contingent de fautes et d'erreurs dans ce travail de la Constitution, et -nul ne peut complètement dégager sa responsabilité de l'avortcment qui l'a suivi. Cet avortement ne s'est pas fait attendre; mais l'oeuvre était sévèrement jugée avant même que l'expérience vînt elle-même la condamner.
Voici ce qu'en disait lord Normanby dans son journal :
(( Tout examen impartial de cette œuvre amènera « cette conclusion, qu'il n'a jamais été rien fabriqué « de plus absurde. Sans idée originale, elle est telle- « ment confuse dans ses dispositions, tellement con- (( tradictoire dans ses prévisions, qu'elle est inintelli- « gible pour la plus grande partie de ses auteurs, et « très-certainement d'une exécution impossible. »
Cette appréciation d'un étranger, si sévère qu'elle
soit, n'est que trop juste. La Constitution de 1848, à peine née, a péri. Elle est allée retrouver les Constitutions mort-nées de 1791, de 1793, de l'an III, etc., et s'ajouter à tous ces tristes avortements de l'idéologie en lutte contre le bon sens et l'expérience : monuments peu flatteurs pour notre orgueil, mais qui portent en eux de tels enseignements, que, quoi qu'il en coûte, on ne saurait les mettre trop en lumière.
C'est ce que j'ai tâché de faire. Si, dans ce travail, j'ai apporté trop de sévérité et même parfois quelque amertune, le peuple, que j'ai voulu avertir, ne s'y trompera pas. Il sait bien que ce n'est pas un ennemi qui lui parle; et, dans tous les cas, ceux-là du moins qui m'ont si souvent reproché et rna trop grande confiance dans mon pays, et mes illusions trompées, ne seront plus tentés de m'adresser le môme reproche.