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LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE ET SES ACTES

11 y a des révolutions qui, depuis longtemps préparées, ont leur marche toute tracée ; elles n'ont qu'à réaliser ce qui était déjà dans le cœur et l'esprit de tous. Telle avait été la révolution de Juillet : longtemps avant que le conflit éclatât entre la couronne et le parlement, Louis-Philippe était pressenti, indiqué, comme pouvant donner à la liherté constitutionnelle les garanties que lui refusait la branche aînée : c'était là l'opinion commune de la France ; la révolution de Juillet n'avait qu'à convertir cette opinion en un fait. Aussi cette révolution avait-elle d'avance son personnel, sa marche et son but bien déterminés. La révolution du 24 Février n'a pas eu cet avantage : comme la veille tout était imprévu, le lendemain tout fut incertain. Que sommes-nous? qu'allons-nous faire? Telle est la question que se posaient les membres du nouveau gouvernement au moment où ils touchaient le seuil de l'Hôtel de ville : Nous sommes, disaient-ils dans la proclamation du 24 février, un gouvernement provisoire, sorti d'acclamation et d'urgence par la voix du peuple et des députés des départements dans la

séance du 24 février... C'était débuter par un mensonge. Quelques centaines (rafiiliés des sociétés secrètes, qui s'étaient jetés sur l'Assemblée, n'étaient pas plus le peuple français que les quarante ou cinquante députés de l'extrême gauche et de l'extrême droite, joignant leurs cris aux vociférations de la populace, n'étaient les députés de la France ; et il y avait, il faut en convenir, une grande assurance à qualifier de séance cette orgie du 24 février, dans laquelle une populace, ivre de poudre et de vin, faisait brutalement violence à la représentation nationale, la chassait de ses bancs, menaçait de mort ses orateurs, et, se substituant à tous les pouvoirs, composait un gouvernement au milieu de sauvages et confuses vociférations. Ils étaient plus dans la vérité alors que, dans leur adresse du même jour à l'armée, ils disaient : Quand la capitale de la France est en feu., le mandat du Gouvernement provi^ soire est dans le salut public.

Il y a toujours, dans ceux-là mômes qui outragent le plus violemment le droit, un besoin secret de garder certaines apparences de légalité : on a dit que l'hypocrisie était encore un hommage à la vertu. C'est un hommage de cette nature que les membres du Gouvernement provisoire rendaient au gouvernement parlementaire, lorsqu'ils s'annonçaient comme issus de ce même gouvernement qu'ils venaient de fouler aux pieds.

Ce qui nous frappe aussi dans ces définitions diverses du Gouvernement provisoire, c'est l'affectation qu'on y remarque de la part des membres de ce gouvernement à s'excuser d'avoir pris le pouvoir. Déjà Louis-Philippe, en 1830, s'était annoncé à la France comme subissant, en quelque sorte, la couronne pour sauver Tordre public. Je n'aime pas ces révolutions que ses représentants n'osent pas avouer et dont ils rejettent la responsabilité sur le compte du destin : c'est qu'elles n'ont pas la pleine conscience de leur légitimité.

Quant au but à assigner à la révolution de 1848, il était bien difficile à déterminer. La lutte avait commencé au cri de : Vive la réforme et point de révolution! Or c'était une révolution qui venait de. s'accomplir, à la grande douleur des uns et à la grande surprise du plus grand nombre. Le manifeste de l'Hôtel de ville ne pouvait donc plus parler de ce qui avait provoqué l'insurrection; il fallait assigner un but, non-seulement différent, mais contraire à celui qu'on s'était d'abord proposé; tout au plus pouvait-on déclarer que, le gouvernement de Louis-Philippe étant tombé, la nation, ressaisie de son droit de souveraineté, allait être appelée à se prononcer sur son gouvernement, et que la mission du nouveau pouvoir se bornerait à assurer la pleine liberté des suffrages. Telle fut, en effet, la première pensée des parlementaires républicains : ils venaient, par l'organe de M. de Lamartine \ de M. Ledru-Rollin lui-même, de proclamer solennellement à la tribune de la Chambre des députés qu'à la nation seule tout entière appartenait exclusivement le pouvoir de se prononcer sur le gouvernement qui convenait à la France. C'est sur leur prétendu respect pour le principe de la souveraineté nationale qu'ils avaient motivé la proposition d'un gouvernement provisoire : ils ne pouvaient donc, sans la plus haute inconséquence, violer tout d'abord cette souveraineté ; mais la masse des sociétés secrètes était là, remplissant la place de Grève, se pressant aux portes de l'Hôtel de ville, assiégeant le lieu même où délibéraient les membres du Gouvernement provisoire, demandant à grands cris et avec menaces la

1. « Je demande que l'on constitue un gouvernement provisoire, qui ne préjuge rien^ ni de nos droits, ni de nos ressentiments, ni de nos sympathies, ni de nos colères; le gouvernement définitif qu'il plaira au pays de se donnerquandil sera consulté... (C'est cela ! c'est celai). » — Paroles de M. de Lamartine (Jlfonifeur du 24 février 1848).

République immédiate. Que pouvait contre cette pression violente, et aussi contre l'impulsion de leurs sentiments personnels, un faible scrupule de forme? Cependant, tout en cédant, les modérés du gouvernement voulurent d'abord y apporter quelques ménagements ; ils disaient, dans la première édition de leur proclamation : Bien que le Gouvernement provisoi?'e agisse uniquement au nom du peuple français et qu il préfère la forme républicaine, ni le peuple de Paris ni le Gouvernement provisoire ne prétendent substituer leur opinion à l'opinion des citoyens, qui seront consultés sur la forme définitive du gouvernement. M. Louis Blanc s'indigna de ces ménagements; il bitta cette formule, pour la remplacer par celle-ci, plus explicite et plus affirmative : Bien que le Gouvernement provisoire soit de cœur et de conviction pour le gouvernement républicain. 3Iais cela ne suffisait pas encore aux exigences impatientes de la foule; la formule finalement adoptée fut celle-ci : Le Gouvernement provisoire veut la Bépublique; il est vrai qu'on ajoute, sauf ratification par le peuple, qui sera immédiatement consulté^ : réserve dérisoire et qui n'empêchait pas ce même gouvernement, tout provisoire qu'il était, de mettre au môme instant en tète de sa proclamation à Tarmée, datée du même jour, 24 février, ces mots : Bépublique française, et le lendemain, 25, de faire afficher que les citoyens de Paris devaient se défier de tous les bruits que les malintentionnés faisaient courir ; que la Bépublique était proclamée; et, le 26, de déclarer solennellement, aux pieds (le la colonne de Juillet, au nom du peuple français, que la royauté, sous quelque forme que ce soit^ était abolie sans retour possible. On voit ce que devenait ce droit de ratification si dérisoirement réservé.

Consulter le peuple après que le fait est accompli et

l. Voir les documents .

irréparable, c'est un procédé que les gouvernements révolutionnaires ne se sont jamais épargné.

Le premier et le second empire n'ont pas manqué, eux aussi, d'y avoir recours : l'empire s'est deux fois installé sur les ruines de la république, comme celle-ci s'était établie sur les ruines de la monarchie, réservant également, l'une et l'autre, au peuple son droit de ratification. La Providence, dans sa justice, se plaît quelquefois à employer la peine du talion.

Ainsi cette révolution faite pour donner une nouvelle sanction à la souveraineté nationale débutait par une usurpation flagrante de cette souveraineté. Une minorité de la population de Paris imposait d'autorité le gouvernement de ses passions à toute la nation.

Comment, après un tel début et un tel succès, cette populace ne se serait-elle pas désormais considérée comme maîtresse absolue de la France? Toute résistance à ses volontés ne pouvait que lui paraître une atteinte à son droit, une véritable insurrection contre sa victoire.

Mais là ne devaient pas s'arrêter les concessions arrachées à ce gouvernement: l'Hôtel de ville était incessamment battu par les flots populaires ; à la foule qui demandait, qui imposait la proclamation immédiate de la République, en succédait une autre portant le drapeau rouge, ce même drapeau planté par la Société des Droits de l'homme sur les barricades de la rue Saint-Denis, dans la matinée du 24 février : c'était la partie active et militante des sociétés secrètes^ qui réclamait ces couleurs sinistres. Nous ne

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