‹ Mémoires posthumesChapitre 5 sur 30 · Proclamation de M. Blanqui · texte numérisé non relu

Proclamation de M. Blanqui

Au Gouvernement provisoire.

« Les combattants républicains ont lu avec une douleur profonde la proclamation du Gouvernement provisoire, qui rétablit le coq gaulois et le drapeau tricolore.

« Le drapeau tricolore, inauguré par Louis XVI, a été illustré par

54 MÉMOIRES D'ODILON BÂRROT.

croyons cependant pas, comme on l'a généralement pensé, que les partisans de cette couleur rouge y rattachassent des idées de sang. Le drapeau rouge était pour eux le signe qui devait distinguer et séparer Fadicalement cette nouvelle révolution de celles de 1789 et de 1h30, le gage du triomphe de ce qu'ils appelaient emphatiquement l'idée.

La partie modérée du Gouvernement provisoire dut repousser cette couleur, et la lutte fut vive et orageuse, l)lus vive cependant au sein de ce gouvernement que dans les rangs du peuple, pour qui cette couleur était inséparable de souvenirs néfastes. M. de Lamartine n'eut qu'à rappeler que le drapeau tricolore avait fait le tour du monde en triomphateur et que le drapeau i^ouge n avait fait que le tour du Champ-de-Mars traîné dans la boue et le sang, pour arracher à cette foule, toujours si facile à remuer par les sentiments vrais et généreux, des acclamations unanimes d'assentiment. Mais Louis Blanc et Albert ne se rendirent pas si facilement : il fallut transiger avec eux, et il fut convenu que le drapeau conserverait ses couleurs tricolores, à la condition toutefois que la cravate de ce drapeau serait rouge et que le Gouvernement provisoire et les fonctionnaires porteraient des insignes rouges. Le lendemain, 25 février, le Moniteur contenait la déclaration suivante :

«Le Gouvernement provisoire déclare, comme signe

la première république et par l'empire ; il a été déshonoré par Louis-Philippe.

« iSous ne sommes plus, d'ailleurs, ni de l'empire ni de la première répuLliriue.

« Le peuple a arboré la couleur rouge sur les barricades de 1848 ; qu'on ne cherche pas à la flétrir.

« Elle n'est rouge que du sang généreux versé par le peuple et la garde nationale.

'( Elle flotte élincelante sur Paris, elle doit être maintenue.

« Le peuple victorieux n'amènera pas son pavillon. »

(Stern, t. II, pag. 391.)

de ralliement et comme souvenir de reconnaissance pour le dernier acte de la révolution populaire, que les membres du Gouvernement provisoire porteront la rosette rouge, laquelle sera placée aussi à la hampe du drapeau. »

La portée de cette transaction a été de beaucoup exagérée ; on a beaucoup dit qu'elle avait sauvé la société : elle n'a fait du bien qu'à la République, qu'elle a fait vivre quelques jours de plus. La République tricolore avait déjà bien de la peine à se taire accepter : qu'eùt-ce été de la République rouge? Le dénoùment eut été plus immédiat, et voilà tout. C'est là, du reste, on le sait, le sujet d'une grande querelle entre les républicains modérés et les républicains rouges, querelle qui n'est pas encore vidée et dans laquelle nous n'avons pas à prendre parti.

Si quelques-uns des hommes qui siégeaient à l'Hôtel de ville avaient pu un instant se laisser prendre au mirage d'une république à l'antique, ils ne tardèrent pas à être désabusés.

Après les exigences républicaines et jacobines vinrent les exigences socialistes. La proclamation de la République ne donnait satisfaction qu'à cette passion vague, indéfinie, qui agitait la jeunesse et un trèspetit nombre de théoriciens politiques; mais à cette masse d'ouvriers travaillés depuis si longtemps par les promesses du socialisme il fallait quelque chose de plus positif.

C'est pour répondre à ces exigences, appuyées de la démonstration armée de cinq à six mille ouvriers, que, sous la dictée de Louis Blanc, fut rédigée l'adresse aux ouvriers du 25 février. On y trouvera le germe de toutes les perturbations qui ont plus tard mis en si grand péril la société.

Le Gouvernement s' engage ^ est-il ditdans cette adresse, à garantir V existence de l'ouvrier par le travail; il s engage

à garantir du travail à tous les citoyens. » Engagement téméraire, dontProudhon, dans sa cynique franchise, disait qu'il renfermait l'abolition virtuelle et fatale de la propriété; engagement que, plus tard, on essaya vainement de faire passer dans la Constitution sous le titre de droit au travail; engagement dont les insurgés de juin revendiquaient l'accomplissement, les armes à la main.

Pour ajouter encore à la signification socialiste de cette déclaration , le Gouvernement ajoutait que les ouvriers devaient s'associer entre eux pour jouir du bénéfice de leur travail : ce qui était un véritable non-sens, si cette association restait libre et facultative; ce qui était le socialisme pur, c'est-à-dire la destruction de tout droit individuel, de toute indépendance personnelle , s'il s'agissait d'association obligatoire et forcée.

Enfin, et pour couronner cette œuvre, l'adresse se terminait par cette inexplicable déclaration : Le Gouvernement rendaux ouvriers, auxquels il appartient, lemillion qui va échoir de la liste civile.

A quel titre une pareille restitution? était-ce une prime ou une rançon?

C'était, dans tous les cas, exalter à plaisir toutes les passions dangereuses et intéressées contre lesquelles la société allait bientôt avoir à se défendre.

Il y a, dans toute révolution qui s'accomplit, une force impulsive qui ne s'arrête pas, qui s'accroît même presque toujours par le triomphe : céder indéfiniment à cette force, c'est courir aux abîmes; y résister d'une manière absolue, c'est tenter l'impossible, alors surtout que les points d'appui manquent : céder et résister dans une juste mesure et à propos est donc le devoir, la nécessité de telles situations. Il est évident que le Gouvernement provisoire cédait trop et aggravait le danger par ses concessions.

Malheureusement, des concessions imprudentes appellent d'autres concessions. Le droit au travail, l'abolition du paupérisme, cette annonce de l'association universelle dans laquelle la main-d'œuvre serait affranchie de la tyrannie du capital, tout cela renfermait le germe de deux mesures qui ont failli faire périr la société : nous voulons parler de la commission du Luxembourg et des ateliers nationaux.

Dès le 24 février au soir, des masses d'ouvriers, répondant à une idée préconçue et bien certainement à un mot d'ordre d'avance donné, demandaient à grands cris, sous les voûtes de l'Hôtel de ville, un ministère du travail, pour lequel Louis Blanc était d'avance désigné. C'est cette exigence d'un ministère spécial du travail qui donna naissance à la trop fameuse commission du Luxembourg, où se formèrent et d'où sortirent tant de tempêtes.

Le décret qui institue cette commission est utile à reproduire : il éclaire la situation.

Considérant, porte ce décret, que la révolution faite par le peuple doit être faite pour lui ; qu'il est temps de mettre un terme aux longues et iniques souffrances des travailleurs ; que la question du travail est d'une importance suprême; qu'il appartient surtout à la France d'é^/i<izer ardemment et de résoudre un problème posé aujourd'hui chez toutes les nations; qu'il faut aviser sans le moindre retard à garantir au peuple les fruits légitimes de son travail une commission permanente, qui s'appellera commission du Gouvernement pour les travailleurs, va être nommée, avec mission spéciale de s'occuper de leur sort.

Pour montrer quelle importance le Gouvernement provisoire attache à la solution de ce problème, il nomme, pour présider cette commission, un de ses membres, M. Louis Blanc, et pour vice-président un autre de ses membres, M. Albert, ouvrier.

Le siège de la commission est au Luxembourg.

M. Arago, déposant devant notre commission d'en-

58 MEMOIRES D'ODILON EARROT.

qiiète, nous a appris que cette mesure avait été imaginée par la majorité du Gouvernement provisoire pour se flél)arrasser de Louis Blanc et le déporter, comme on disait sous le gouvernement parlementaire, au Luxembourg, et en même temps pour contenter les ofivriers. Le calcul ne s'est pas trouvé juste : en détachant Louis Blanc, en lui donnant un gouvernement à part, avec son siège distinct, l'on en faisait une puissance bien autrement redoutable que s'il fût resté ministre sous l'œil et la main de ses collègues; et quant aux ouvriers, le plus sûr moyen d'achever de les pervertir et de les rendre fous, c'était de les appeler à discuter en commun ce redoutable et insoluble problème du paupérisme. Le fanatisme est fils de l'imagination : transporter ces malheureux ouvriers dans le monde des rêves et des folles théories, c'était les plonger en plein fanatisme; et puis, les faire siéger dans le palais de la Chambre des pairs, en ayant grand soin de leur faire remarquer qu'ils passaient brusquement de l'atelier au sénat, leur dire et redire tous les jours qu'ils étaient les maitres de la société, que chacun d'eux était roi, que ce qu'ils décideraient serait la loi souveraine, n'était-ce pas nourrir en eux cet orgueil que les tristes réalités de leur position individuelle ne pouvaient que tourner bientôt en désespoir?

Quant aux ateliers nationaux, ce fut un expédient nécessaire, sans aucun doute, mais devenu fatal par la malheureuse direction qui lui fut donnée.

Nous avions eu aussi, en 1830, à subir la nécessité de fournir du travail à cette population déclassée que toute révolution jette subitement en masse sur le pavé des grandes villes, sans aucun moyen d'existence : ce fait se produit toujours au moment même où la société a le plus besoin de rentrer dans le calme, et de ne pas aggraver le danger du fanatisme politique par le désespoir de la faim. Mais, en 1830, tout en ouvrant

(les ateliers de travail pour donner du pain à ceux qui n'en avaient plus, nous avions eu grand soin de les ouvrir à titre de charité, de simple assistance municipale ; il était hautememt annoncé que ce n'était là qu'un soulagement temporaire : nous ne les avions pas fait précéder de la proclamation du droit au travail ; nous ne les avions pas appelés ateliers nationaux, comme pour en faire une sorte d'institution.

En exécution d'un décret du 26 février 1848, des registres furent ouverts dans chaque mairie, où fut admis, sans aucun examen ni contrôle d'aucune espèce, tout individu qui se présenterait pour faire partie des ateliers nationaux. Il était trop facile de prévoir que la foule s'y précipiterait, et c'est ce qui arriva. Entre un salaire laborieusement gagné et un salaire assuré sans travail, quelque minime qu'il soit, le vice et la paresse préféreront toujours ce dernier. Comment d'ailleurs en aurait-il été autrement, alors que le Gouvernement provisoire commettait la haute imprudence, non-seulement de faire de ce secours une dette nationale, et d'enlever ainsi à la mendicité jusqu'à l'humiliation qui en éloigne tout individu qui se respecte, mais môme de rattacher des idées de puissance et d'honneur à cette mendicité organisée, en attribuant à ces ateliers une sorte de mission politique , ne craignant pas de les appeler dans ses proclamations « la représentation armée de la révolution » ?

D'ailleurs, la commission du Luxembourg, par ses théories imprudentes, par ses provocations contre les patrons, poussait à la désertion des ateliers de travail libre et aurait suffi à elle seule à jeter la masse des ouvriers dans les ateliers nationaux. Pour suivre les progrès de cette action du Luxembourg sur les ouvriers, il suffit de remarquer la progession effrayante dans le chiffre des ateliers nationaux après

60 SIÉMOIRES D'ODILON BARROT.

chaque crise que la commission du Luxembourg provoquait.

Enfin, et comme si cette agglomération n'était pas déjà assez dangeureuse par elle-même ; comme si l'oisiveté, le malaise, le déclassement de ces hommes de tous états, de toutes professions, parfaitement impropres au travail manuel qu'on leur donnait, ne jetaient pas assez de ferments au milieu de cette masse et n'en faisaient pas un foyer déjà assez incandescent, on sembla prendre à tâche d'en aviver le feu, en y organisant un club central, club où ces malheureux étaient invités, encouragés même à se rendre, au moyen d'une haute paye : ils étaient payés pour venir boire à longs traits le poison des doctrines les plus antisociales. Il ne restait plus qu'à donner à tous ces hommes des armes, et à les exercer et organiser militairement, et c'est à quoi l'on ne manqua pas. Le Gouvernement était ainsi parvenu à faire des ateliers nationaux tout à la fois une grève universelle, encouragée et soldée par l'État, un club de déclamation violente et une armée sans discipline de plus de cent mille hommes , c'est-à-dire de combiner les trois plus grands dangers qui puissent jamais se rencontrer au sein d'une société.

On essaya bien de tirer quelque parti de cette agglomélioration si redoutable ; et même les habiles du Gouvernement essayèrent d'exploiter quelque temps la rivalité de pouvoir et d'influence qui s'était établie entre les ouvriers du Luxembourg et ceux des ateliers nationaux, ou plutôt entre M. Emile Thomas, directeur des uns, et Louis Blanc, patron des autres : mais cette habileté de tactique ne pouvait conjurer l'immense danger social qui était au fond de l'institution ellemême, et qui ne pouvait manquer d'éclater.

Nous verrons plus tard se produire les conséquences fatales de cette coupable imprudence.

GOUVERNEMENT PROVISOIRE. 6l

Pendant que tous les éléments d'une grande crise sociale s'aggloméraient ets'organisaient ainsi, l'administration centrale était en peine dissolution. Tout le réseau administratif de préfets et de sous-préfets avait disparu en un jour. Du ministère de l'intérieur étaient partis, dès le 25 février, une nuée de commissaires, de sous-commissaires, ordinaires , extraordinaires, généraux et spéciaux, qui avaient pris possession de l'administration des départements et l'avaient complètement désorganisée ; leurs atributions étaient indéfinies. A la question de savoir quels étaient les pouvoirs de ces commissaires, M. Ledru-Rollin avait répondu : Ces pouvoirs sont illimités; et le ministre avait été pris au mot. A Lyon, le commissaire établissait de son autorité privée le doublement de l'impôt, il interdisait tout transport d'argent hors des portes de Lyon, il livrait les forts aux ouvriers ; d'autres destituaient des juges, au mépris de l'inamovibilité ; d'autres disposaient à leur gré des caisses publiques; d'autres organisaient des expéditions contre les gouvernements voisins. C'était une anarchie administrative complète : souvent, deux commxissaires se rencontraient dans le même siège, s'y disputaient le pouvoir et donnaient le spectacle grotesque de leurs luttes aux populations, qui se permettaient quelquefois de les chasser tous les deux.

Mais ce n'était pas assez de cette armée de commissaires ^ : d'autres agents, ceux-ci occultes, mais non moins puissants, étaient délégués par le Club centralào. la rue de Rivoli, et soldés sur les fonds secrets du ministère de l'intérieur; ils avaient, eux, la mission d'organiser partout des clubs, d'attaquer, de miner les

1. Voir, aux documents, l'opinion de M. J. Favre sur le choix de ces commissaires, parmi lesquels se trouvaient cependant quelques hommes honorables et même de mes amis, qui avaient, eux aussi, cédé à cet entraînement de la république.

influences établies ; d'effrayer les uns par Tintimidation, de séduire les autres par des promesses, d'attiser enfin les mauvaises passions de la démagogie, la haine et l'envie ; quelques-uns d'entre eux, choisis surtout parmi d'anciens militaires et même parmi des sous-ofticiers en activité de service', pour lesquels ou avait demandé et obtenu du ministre de la guerre des congés , avaient pour mission spéciale d'exciter les soldats contre leurs officiers, de ruiner toute discipline dans l'armée, et d'en faire, si cela était possible, un vaste club armé : Offrez des grades aux sous-officiers, disait l'instruction qui leur était donnée : cest le plus sûr moyen de les soulever contre leurs officiers. On trouvera dans les documents cette instruction ; elle est un spécimen curieux de la moralité de ces prétendus républicains ; en la lisant, on ne pourra se défendre d'un certain rapprochement entre cette pièce et les instructions secrètes qui, au moyen âge, étaient données aux inquisiteurs. Ce n'est pas sans raison que les jacobins ont été appelés les jésuites rouges. Le fond de la morale est le môme : c'est toujours cette formule célèbre : Jm fin justifie les moyens.

Et puis, quand, parcourant la liste de ces délégués, on voit dans quelle classe, dans quelle position on allait les chercher, on ne sait ce dont on doit s'étonner le plus, ou de ce qu'il s'est trouvé des hommes de quelque sens qui se soient imaginé que ces malheureux, pris dans les estaminets ou les échoppes, ettransformés tout à coup en missionnaires politiques, seraient pour les populations autre chose qu'un objet de dégoût et de mépris ; ou de ce que notre société renferme dans ses bas-fonds une si grande quantité d'individus toujours prêts à toute fonction, à toute mission, même les plus étrangères à leurs habitudes et à leurs aptitudes. Napoléon disait, au milieu de ses

plus grandes prospérités, « que la France renfermait en elle les éléments de vingt comités de salut public.» Cela s'est trouvé vrai en 1848 : ce ne sont pas les agents prêts à tout faire qui ont manqué à cette révolution ; mais c'est un terrain préparé pour les recevoir , un esprit public disposé à les laisser faire.

On voit que ce n'est pas l'administration centralisée qui, dans ces jours de défaite, nous a sauvés : l'anarchie seule était organisée au milieu de cette crise si menaçante, et alors que la société aurait eu le plus besoin d'être protégée. La violence des passions destructives se manifesta, en eflet, avec des caractères effrayants.

Dès le soir du 24 février, les barrières étaient attaquées, le pont Louis-Philippe brûlé, et c'est à la sinistre lueur de cet incendie que j'avais quitté le ministère. Les Tuileries envahies n'avaient pas, comme en 1830, été respectées avec un scrupule dont on fit grand honneur alors à la démocratie victorieuse. On peut juger, par la rage de destruction et de pillage qui, dès que le premier moment d'étonnement et de crainte futpassé, s'empara, en 1848, des possesseurs du château, que des sentiments tout autres que ceux qui avaient conduit les vainqueurs de Juillet animaient ceux de Février. Une dévastation générale, suivie de vols nombreux et de débauches ignobles, souillèrent cette antique demeure de nos rois. Il est vrai de dire que, dans la foule à laquelle les portes des Tuileries avaient été si imprudemment ouvertes, se trouvaient un assez grand nombre de forçats libérés et de ces hommes de proie que le flair des révolutions imminentes attire toujours dans les murs de Paris. Quelques élèves des écoles, aidés de quelques gardes nationaux, eurent beaucoup de peine à sauver de cette dévastation les papiers privés de Louis-Philippe et les diamants de la

64 MEMOIRES DODILON BARROT.

couronne. Le Gouvernement provisoire, se sentant trop faible, dans les premiers jours, pour faire déguerpir cette étrange garnison qui s'était installée dans le château, et craignant surtout que, d'un instant à l'autre, elle n'y mît le feu, n'imagina rien de mieux pour conserver ce monument que d'en faire l'hôpital des hlessés de Février : pendant plusieurs jours on vit pcle-mêle, dans les vastes salles de ce palais, les lits des blessés, les sœurs de charité qui les soignaient, et ces ignobles ménages qui, à côté de la douleur et (le la sainte charité, offraient le spectacle de leur dégradation.

Le château de Neuilly fut également envahi et pillé de fond en comble ; les misérables, dont beaucoup peut-être vivaient la veille des aumônes et des secours (le la famille royale, trouvèrent une joie infernale à se vautrer sur ces débris d'une grandeur déchue ; un grand nombre d'entre eux, descendus dans les caves, s'abandonnèrent à leur ivrognerie et y trouvèrent la mort ; leurs cadavres , le lendemain , étaient retirés (les ruines fumantes du château.

Jusque-là ces dévastations pouvaient être attribuées ù l'exaltation politique, et, en effet, en tous temps les colères populaires ont soif de destruction. Heureux encore quand cette soif s'assouvit siu' les choses inanimées !

Mais on ne tarda j)as à apprendre à l'Hôtel de ville (|ue, dans un rayon assez vaste, toutes les gares des chemins de fer étaient en feu, et que la destruction des rails s'étendait de proche en proche et menaçait l'existence de toutes nos voies ferrées ; alors le Gouvernement provisoire, qui, le 25 février, disait aux citoyens de Paris : Encoi^e deux jours ^ et la paix publique sera complètement rétablie, revenu de cette étrange illusion, fut bien obligé d'aviser... H publia, le 27 février, la proclamation suivante :

Le Gouvernement provisoire, informé que des malfaiteurs se sont portés sur divers points, pour y dévaster les propriétés publiques et privées, incendier des ponts, couper les grandes voies de communication , déclare que les propriétés publiques et privées, les ponts, routes et chemins de fer sont placés sous la sauvegarde de la République.

On peut voir parmi les documents le rapport du commissaire qui, à la tête de quelques citoyens courageux, parvint à arrêter ces dévastations, que la plus ignoble des passions, l'intérêt, avait provoquées, et que la plus stupide indifférence des gardes nationales locales laissait consommer sans aucune résistance.

Au milieu de tout ce désordre, le Gouvernement provisoire, placé entre une armée dont il ne pouvait se servir et qu'il tenait soigneusement éloignée de Paris, et une garde nationale dont il se défiait, eut la pensée de faire concourir à la défense de la société la partie la plus jeune et la plus efïervescente de cette foule insurgée : il offrit un salaire de 1 fr. 50 c. par jour à tous les jeunes hommes qui voudraient s'enrôler dans des bataillons de volontaires, auxquels il donna le titre de Garde nationale mobile^ pour mieux indiquer leur destination, celle d'assurer l'ordre intérieur. Il eut foi dans l'influence de l'uniforme, de l'esprit de corps, de l'honneur du drapeau; il espéra que cette influence l'emporterait sur des souvenirs récents et sur l'excitation des clubs : l'événement lui a donné raison. Les hommes de cette garde et ceux des ateliers nationaux sortaient de la même classe, avaient la même origine, étaient animés des mêmes passions, soumis aux mêmes besoins; et cependant ils devaient sous peu de jours se rencontrer dans les rues comme ennemis, et se battre avec acharnement , les uns pour, les autres contre la vieille société. Il y avait, on ne peut se le dissimuler, dans cette mesure, de grands hasards à courir; il a tenu à bien peu, comme on le verra

Page 1