‹ Mémoires posthumesChapitre 6 sur 30 · II. o · texte numérisé non relu

II. o

dans la suite de ce récit, qu'elle ne fut funeste : mais, en définitive, elle a contribué, au moment de la crise suprême, à sauver la France. Il faut en faire honneur à ceux qui l'ont conçue et exécutée. Cette troupe fut admise, comme la garde nationale, à élire ses officiers et sous-officiers.

En 1830, on avait également recruté et armé, sous le titre de régiments de la Charte, tous ces jeunes hommes que l'ardeur de leur passion avaient poussés sur les barricades, et à qui cette môme ardeur interdisait de reprendre les labeurs paisibles de leur profession; mais ces régiments ne jouèrent aucun rôle politique : la société avait alors d'autres points d'appui ; la révolution avait en elle, dans son principe et dans son but, le moyen de se modérer. L'intervention active et vigoureuse de la garde nationale d'abord, celle de l'armée ensuite, suffirent au rétablissement immédiat de l'ordre.

Ainsi une révolution sans cause et sans but bien déterminé, trois ou quatre gouvernements difterents et rivaux, des impulsions multiples et en sens contraires, des forces rivales toujours prêtes à s'entrechoquer, partout le confiit menaçant et partout des compromis forcés : compromis sur la composition du gouvernement, compromis sur le but de la révolution entre la démocratie et le socialisme , compromis sur le drapeau rouge ou tricolore, compromis sur les moyens, l'intimidation ou la liberté; l'incertitude et l'anarchie partout : tel était le début de cette république, qui devait périr avant d'avoir pu trouver sa formule et son but. On s'y disputait encore sur le titre à lui donner, si on l'appellerait démocratique ou sociale, lejourmème où elle a disparu.

Encore, si elle eût rencontré quelque résistance sérieuse, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur, la nécessité de vaincre cette résistance lui eût peut-être donné

quelque unité d'action: rien ne discipline les passions comme le sentiment d'un danger commun. Sans l'émigration, les guerres de la Vendée et l'invasion des étrangers, jamais le Comité de salut public, en 1793, n'eût pu concentrer les forces révolutionnaires et leur donner une si effrayante impulsion. Mais, si la révolution de 1848 n'eut pas même ce mobile, elle eut le malheur de ne pas rencontrer de résistance.

En eff'et, à partir du moment de l'occupation du château des Tuileries, la révolution, comme toujours, fut consommée. Tout se soumit, ou au moins se résigna.

Louis-Philippe fuyait le sol de la France avec une précipitation et dans des conditions qui n'attestaient que trop le trouble de son âme et le désordre de ses facultés. Le 23 février, il quittait Saint-Cloud précipitamment, puis Trianon ; mais, s'y trouvant encore trop près de l'insurrection, il se retirait à Dreux, d'où, sur la nouvelle des événements qui s'accomplissaient à Paris, il partait le 28, déguisé, et, après des péripéties diverses, parvenait à s'embarquer au Havre, le 3 mars, avec un passe-port et sur un navire que les agents du gouvernement anglais lui avaient procuré ; le 4 mars il était à Claremont, où la reine et ses enfants le rejoignirent.

Les détails de ce triste voyage, qui contraste si malheureusement avec la retraite pleine de dignité de Charles X, ne peuvent s'expliquer que par la terreur dont le souvenir de l'échafaud sur lequel avait péri son père le poursuivait. Et cependant personne, en France, même parmi les démocrates les plus furieux, n'avait la pensée d'attenter à sa liberté et moins encore à sa vie. Bien au contraire, le Gouvernement provisoire, dans la prévision où le roi serait arrêté, avait d'avance désigné les commissaires qui seraient chargés de l'escorter, et pourvu aux frais de son

voyage'. C'est qu'en effet tout était changé depuis 4792, les mœurs, les temps, les nécessités. La malheureuse préoccupation de Louis-Philippe, qui s'obstinait à assimiler des époques si différentes, assimilation qui eut sur toute sa politique une si funeste intluence, se retrouva chez lui au dernier moment à rétatd'une sorte de folie, folie'qui seule peut expliquer, sinon justifier, et les circonstances de sa fuite, et enfin la défaillance momentanée de cette âme qui avait, dans d'autres circonstances, offert des preuves de tant d'intelligence, de décision et même de courage. Quant aux princes, le duc d'Aumale et le prince de Joinville, plus douloureusement affectés que surpris de la révolution qui venait de s'accomplir à Paris, car ils l'avaient pressentie et vainement prophétisée^ ils se trouvaient au moment de la révolution en Afrique. L'ascendant que l'un exerçait sur la flotte, le commandement dont l'autre était investi dans les possessions et sur toute l'armée d'Afrique, leur auraient peutêtre permis de tenter un effort pour le maintien de la monarchie de Juillet. La seule nouvelle de leur résistance eût eu en France l'effet probable de suspendre les défections et de rallier tous ceux qui ne voyaient qu'avec une profonde anxiété recommencer l'expérience si hasardeuse et si redoutée de la république. Ils ne le voulurent pas : soit que le duc d'Aumale ait aperçu quelque hésitation dans une partie (le son armée, soit que l'horreur de la guerre civile et l'invincible répugnance qu'ils éprouvaient à faire battre des Français contre des Français les aient détournés d'une résistance qui eût peut-être épargné à la France de bien cruelles épreuves, ils se décidë-

1 . Voir aux documents la lettre de M. de Lamartine sur ce sujet.

2. Voir aux documents la lettre du prince de Joinville, trouvée, le 24 février, parmi les papiers de Louis-Philipe.

reiit pour la soumission. Monseigneur le duc d'Aumale fit la proclamation suivante :

Alger, 3 mars 1848.

Habitants de l'Algérie,

Fidèle à mes devoirs de citoyen et de soldat, je suis resté à mon poste tant que j'ai pu croire ma présence utile au pays. Soumis à la volonté nationale, je m'éloigne ; mais, du fond de l'exil, tous mes vœux seront pour votre prospérité et pour la gloire de la France, que j'aurais voulu servir plus longtemps.

Signé : d'Orléans.

Le prince de Joinville, de son côté, fit à peu près dans les mêmes termes la résignation de son commandement.

Le Gouvernement provisoire, heureux de se sentir soulagé de l'anxiété qu'il avait un moment éprouvée sur le parti que prendraient les princes et l'armée d'Afrique, s'empressa de publier cette adresse dans le Moniteur.

Quant à cette armée innombrable de fonctionnaires et d'agents qui entouraient la veille le gouvernement de Louis-Philippe, et qui tous avaient juré de vivre et de mourir pour lui et avec lui, c'était à qui se montrerait le plus empressé à offrir ses services au nouveau pouvoir ; cachant les calculs d'une honteuse défection sous le voile complaisant de l'intérêt public, et se couvrant de ce prétexte si commode et si fort en usage en France depuis soixante ans : Ne se doit-on pas à son pays avant tout?

Ainsi, non-seulement nulle résistance, mais partout soumission servile : les uns ont fait honneur à la révolution de février de sa modération; les autres la lui ont amèrement reprochée et y voient encore aujourd'hui la cause de son avortement'. Les pre-

1. Voir l'ouvrage de M. Castille, de la République française, page33G.

miers ne sont pas plus dans le vrai que les seconds : il est rare qu'on fasse de la violence quand personne ne vous contrarie. Or c'était là le phénomène qui se produisait au lendemain d'une révolution dont presque personne ne voulait la veille, et à laquelle cependant tout le monde paraissait se résigner le lendemain.

Quand on voit, dans les premiers jours qui suivirent le 2-i février, tous les grands fonctionnaires, maréchaux, magistrats, administrateurs, le maréchal Bugeaud lui-même en tête, se presser à l'envi à l'Hôtel de ville pour apporter à la République leurs adhésions plus ou moins sincères, tous prêts à lui prêter le serment dont elle les dispensait assez dédaigneusement; lorsqu'on voit la cour de cassation, la cour royale de Paris, solliciter l'honneur d'aller porter leur hommage au Gouvernement provisoire, et, ayant obtenu cet honneur, se rendre processionncllement en robes rouges à travers Paris à l'Hôtel de ville pour y prononcer des discours qui se terminent, sur l'intimation hautaine du ministre Crémieux, par les cris de : « Vive la République! le clergé s'empressant de bénir, avec toute la pompe religieuse, les arbres de la liberté; l'archevêque de Lyon, Mgr de Ronald, l'archevêque de Paris lui-même, Mgr Affre, celui dont la fm a été si sainte et si glorieuse, se chargeant de dresser l'acte d'accusation contre le gouvernement vaincu, le signaler comme un gouvernement d'oppression, parce qu'il avait eu le malheur de ne pas livrer l'instruction publique sans partage et sans contrôle au clergé, et saluant dans la République le retour de la liberté', en se demande contre qui le Gouvernement provisoire aurait fait de la terreur.

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