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La magistrature ne se borna même pas à ces hommages ; elle tit plus : elle eut le courage de relever la mise en accusation des ministres tombés, et de transformer notre accusation toute politique en une accusation judiciaire. Je fus appelé, comme témoin, devant deux des conseillers de la cour d'appel de Paris, délégués par le premier président Séguier pour instruire sur cette accusation, et je tâchai de faire comprendre à ces magistrats que notre accusation était tombée avec la monarchie ; que, d'ailleurs, autre chose était une accusation politique et autre chose une prévention judiciaire. Il est vrai que le nouveau procureur général avait fait un réquisitoire qu'on trouvera dans les documents; mais il ne fallait que bien peu de courage pour repousser ce réquisitoire en disant que la politique avait fait son œuvre, que la justice, après elle, n'avait plus rien à faire, que ce n'était pas son rôle de se mettre à la suite des révolutions pour achever avec le glaive des lois les blessés laissés sur le champ de bataille. Malheureusement notre magistrature a contracté une trop longue habitude de céder à ce qu'elle appelle les nécessités politiques.
Dans le monde non officiel, l'adhésion avait été sans doute moins empressée^ : les départements, qui avaient pris une part si active dans la lutte pour la réforme, et qui, sur les premières nouvelles télégraphiques annonçant l'avènement d'un ministère sorti des rangs de l'opposition dynastique et simplement
1. Le Moniteur publia avec une certaine affectation le fait que M. Odilon Barrot et ses amis s'étaient rendus à l'Hôtel de ville pour y porter leur adhésion à la République. Le fait était conlroiivé : je n'ai pas mis les pieds à l'Hôtel de ville pendant toute la durée du Gouvernement provisoire ; on peut voir dans ma réponse à la lettre que M. Garnier-Pagès m^ adressa de l'Hôtel de ville , dans la nuit du 24 au 25, et qui est parmi les documents, de quelle nature était l'adhésion que je donnais à ce nouveau gouvernement. (Pièces justificatives ; no 1.)
réformiste, avaient partout manifesté une joie éclatante (à Strasbourg la ville avait été spontanément illuminée), n'accueillirent la proclamation inattendue de la République qu'avec stupeur ; mais, grâce aux effets merveilleux de notre centralisation, qui fait que, lorsque Paris s'est prononcé, les autres villes en sont réduites à recevoir par le courrier le gouvernement et les couleurs qu'il a plu à la capitale de se donner, sauf sur quelques points, comme à Fontainebleau, par exemple, où le peuple courut aux armes pour s'opposer à la révolution et ne céda qu'à l'influence de son curé, qui déploya toute son éloquence pour faire ressortir les mérites d'un gouvernement républicain, partout la République rencontra la soumission, ou du moins la résignation la plus complète. On attendait, et le mot d'ordre à peu près universel était celui-ci : Voyons ce qui sortira de cette république^ ne contrarions pas l'expérience qui va se faire.
C'était une condition trop difficile pour cette révolution de n'avoir pas de but déterminé à atteindre et pas d'ennemi à combattre : elle tomba tout de suite dans la déclamation vague, dans le drame, dans le lyrisme ; faute d'un caractère propre, elle se mit à imiter la première république dans ses démonstrations et ne réussit qu'à faire de la parodie.
A Dieu ne plaise que nous entendions ramener les affaires humaines à de simples calculs positifs! nous sommes bien éloignés d'en exclure l'enthousiasme,, source des grandes idées et des nobles actions ; mais encore faut-il que cet enthousiasme se propose un but certain : briser un despotisme oppresseur, chasser l'étranger, venger le droit ou la morale violés, conquérir la liberté des consciences : voilà des réalités qui donnent à l'enthousiasme d'un peuple la consistance de la vertu et qui valent les chances d'une révolution ; mais l'enthousiasme sans objet défini, c'est une agita-
tion fiévreuse, c'est un rêve pénible, un cauchemar douloureux, qui n'a d'autre résultat que de faire désirer et bénir le réveil.
Parmi les adresses et félicitations qui affluaient de toutes parts à l'Hôtel de ville et où l'exagération de l'expression le dispute au vague de la pensée, nous en avons remarqué une, celle des étudiants à M. de Lamartine, qui caractérise bien cette espèce d'ivresse des esprits.
« Lorsque votre nom parut dans le gouvernement, disaient ces jeunes gens à M. de Lamartine, des sceptiques s'écrièrent : C'est un poète ! Vous leur avez montré que la poésie, c'est tout ce qu'il y a de plus grand et de plus généreux. » Et M. de Lamartine de leur répondre : « Eh ! que faisons-nous donc, que fait aujourd'hui notre pays, si ce n'est la plus sublime de toutes les poésies? »
Cela n'était que trop vrai, au moins pour cette jeunesse et pour ces hommes à imagination vive, à qui la RépulDlique n'apparaissait que comme la réalisation d'un beau rêve ; c'était pour eux aflaire d'imagination et non de raison : ils songeaient bien plus à s'enivrer de mots qu'aux difficultés réelles et pratiques que pouvait offrir l'établissement d'une république en France, et l'imprévoyance complète dont ils ont fait preuve lorsqu'ils ont eu à organiser cette forme de gouvernement, témoigne assez qu'ils n'avaient vu, en effet, que le côté poétique et non pratique de la redoutable question qui se posait devant eux.
Aussi quelles déclamations retentissantes et souvent contradictoires ! quel besoin de fêtes, de démonstrations théâtrales! Chaque jour ce sont des processions continuelles de tous les états, de tous les âges, de tous les sexes, qui se rendent à l'Hôtel de ville avec des bannières et des devises : processions d'ouvriers, de
jeunes gens, de femmes même, toutes portant au Gouvernement provisoire l'expression de leur adhésion enthousiaste à la Képuhlique, et en même temps les demandes les plus hizarres, les plus impossibles. Les ouvriers demandent tous, bien entendu, l'accroissement des salaires, la diminution du travail ; ils se disent les esclaves opprimés de leurs patrons, ils crient au despotisme (luca})ital, etc.; tout en proclamant les lois de la fraternité, ils revendiquent avec un égoïsme cynique les bénéhces du monopole. Ainsi les ouvriers de Paris repoussaient de leurs ateliers, non-seulement les ouvriers étrangers, mais ceux mêmes de la banlieue ; et ceux-ci, à leur tour, ne manquaient pas de rejeter les ouvriers de Paris. Tous demandaient à grands cris et obtenaient la suppression de tout travail utile dans les prisons, dans les hospices, dans les asiles religieux. Les femmes, se disant aussi opprimées par rhomme, demandaient une part à la liberté et au pouvoir; elles promenaient dans les rues, sur les places publiques et jusque dans des clubs, devenus bientôt un spectacle tout à la fois grotesque et hideux, le scandale de leurs débordements. Les écoles réclamaient l'uniforme et l'épée, croyant apparemment par cette puérile vanité faire preuve de sentiments républicains: véritable chaos de sentiments contraires, qui agitent encore aujourd'hui mêmenotre société, et où il serait bien temps de faire pénétrer quelque ordre et un peu de lumière. 11 faut relire ces adresses, ces discours, ces proclamations, ces affiches qui, dans ces ([uelques jours, inondèrent Paris. C'est du délire, de rivresse, combinés avec le cynisme de l'égoïsme etparfois avec l'insolence de la victoire ; on n'y trouve rien de cette simplicité, de cette abnégation, de ce bon sens pleins de vraie grandeur, qui régnaient dans le langage des fondateurs de la république américaine. On sent dans toutes ces déclamations je ne sais quoi
(le faux, de vertigineux, qui procède plutôt d'un état maladif de l'âme d'un peuple que de sa santé morale; cela ressemble trop à un accès de fièvre qui n'aura qu'un moment et fera bientôt place à la prostration.
Pour rendre ce conflit de passions contraires encore plus inextricable, le sentiment bonapartiste vint s'y mêler. Louis Bonaparte qui, à Strasbourg, à Boulogne, s'était ouvertement posé comme prétendant, et qui, en sa qualité d'héritier le plus proche de Napoléon, puisait dansjenesais quel sénatus-consulte de l'empire ses titres à une sorte de légitimité impériale, 'avait, lui aussi, considéré la révolution de 1848 comme lui ouvrant une chance inespérée, et en cela il se trompait beaucoup moins que les légitimistes.
Jérôme Bonaparte, dernier frère de Napoléon, était avec son fils à Paris, le 24 février : ils y étaient venus pour suivre quelques réclamations d'argent, et y avaient été non-seulement tolérés, mais accueillis avec une sorte de faveur par le gouvernement de Louis- Philippe, qui ne semblait craindre qu'une seule chose au monde, le principe libéral dont il était sorti. Au plus fort de la crise du 24 février, Jérôme s'était présenté chezmoi, alors que je parcourais les boulevards ; il demanda avec une certaine insistance ma voiture à ma femme, pour, disait-il, aller se montrer au peuple, prétendant qu'un Bonaparte pouvait seul dompter et désarmer l'insurrection. Cette proposition fut rejetée comme ridicule : il ne se trompait cependant que de temps. La révolution étant accomplie, Louis-Napoléon n'avait pas perdu un instant pour accourir à Paris et offrir ses services au Gouvernement provisoire. Ce gouvernement lui avait répondu par un ordre de quitter la France, ordre auquel il avait tout de suite obéi, se faisant honneur de cette déférence pour la République , mais laissant après lui à Paris son oncle, ses
cousins et d'assez nombreux partisans, qui, comprenant bien le parti qu'il y avait à tirer de ces désordres anarcliiques pour la réalisation de leurs espérances, commencèrent leurs manœuvres avec toute l'activité que donne la confiance dans le succès.
Un des principaux traits du caractère de ce personnage prédestiné qui devait reconstituer l'empire, est de savoir céder: c'est ce qui le distingue essentiellement du premier Napoléon, et c'est ce qui fait surtout sa force. Posséder une volonté aussi inflexible que la fatalité même, ne redouter aucune initiative, quelque téméraire qu'elle soit ; mais en même temps savoir s'arrêter, ajourner, reculer, sans aucun embarras de vanité personnelle ni d'orgueil, ce sont là des qualités contraires qui, lorsqu'elles se combinent dans une personne, en font un être à part. Ces qualités étaient merveilleusement appropriées à la situation de Louis-Napoléon, qui, n'ayant ni le génie du premier Napoléon ni son prestige victorieux, était condamné à obtenir par la ruse et la patience ce que l'autre avait cru pouvoir emporter de haute lutte.
Chose étrange et qui s'explique parfaitement pour tout esprit un peu observateur! le sentiment bonapartiste s'alliait fort bien à la passion démagogique qui animait alors les masses; ces ouvriers qui, sur la place de Grève, criaient tout à la fois : Vive la Répvblique et Vive JSapoléon! ne paraissaient pas se douter qu'ils étaient tout aussi conséquents avec eux-mêmes que s'ils eussent crié en même temps : Vive la liberté et Vive le despotisme! Un des grands fonctionnaires de l'empire actuel, s'appuyant des témoignages de l'histoire, n'a pas craint d'affirmer que la démocratie romaine s'était couronnée dans César. Nous n'avons rien à objecter à cette citation, ni même à son application à la France; seulement nous substituerons au mot démocratie celui de démagogie. Oui, il y a dans la plèbe
de tous les temps, de toutes les nations, quelque chose d'instinctivement favorable au despotisme. Cela s'explique facilement : que désire-t-elle avant tout? le nivellement; qu'admire-t-elle par-dessus tout ? la force. Eh bien! le despotisme lui donne satisfaction entière sous ce double rapport. Et puis, pourquoi voudraitelle de la liberté? elle sait bien qu'elle ne pourrait s'en servir, qu'elle serait toujours obligée de reconnaître certaines supériorités morales et intellectuelles, qu'elle ne peut se passer de guides. Elle se rend justice; elle cherche instinctivement un maître, et, lorsque ce maître sort de ses entrailles, comme cela arrive toujours, il ne lui reste plus rien à désirer; alors l'accouplement de la démagogie et de l'empire est complet: M. Troplong a raison.
Le parti bonapartiste trouvait donc dans les désordres de la révolution du 24 février un terrain tout préparé en sa faveur; plus l'anarchie devenait violente, plus il se fortifiait de la haine des uns, de la peur des autres. Il recrutait ainsi dans les deux camps. Les démagogues portaient bravement Louis-Napoléon sur les mômes listes que Barbes, tandis que les conservateurs, se souvenant que l'empire avait déjà une fois délivré la France de l'anarchie, tournaient naturellement les yeux vers Louis-Napoléon, et, après Tavoir longtemps méprisé comme un ambitieux maniaque, commençaient à entrevoir en lui un sauveur.
Étrange peuple, quia des admirations successives et quelquefois simultanées pour les succès heureux de la force et pour les sublimes dévouements de la vertu, pour Napoléon et pour Lafayette ! tant il raisonne peu ses enthousiasmes et obéit aveuglément à ses impressions du jour ! Comme pour témoigner avec plus d'éclat de cette bizarre contradiction de son caractère, il a élevé aux deux extrémités de sa capitale deux monuments qui se regardent et semblent se défier: sur l'un,
il a élevé jusqu'au ciel l'image du despotisme militaire; sur l'autre, il a érigé le génie de la liberté! ce sont comme deux autels différents sur lesquels il porte successivement son encens et ses sacrifices.
La fête de la proclamation de la République inaugura toute cette mise en scène révolutionnaire fausse et sentimentale.
Le dimanche 28 février, c'était vers la colonne de Juillet que s'avançait une longue procession dans laquelle se trouvaient mêlés les gardes nationaux, les ouvriers, quelques rares soldats, encadrés pour ainsi dire entre les compagnies de la garde nationale, comme pour en être protégés; les jeunes gens des écoles disposés à tous les enthousiasmes, les blessés de Juillet et les condamnés politiques de toutes les époques, la magistrature avec ses insignes, puis le clergé et le Gouvernement provisoire en tête. Les membres de ce gouvernement portaient la rosette rouge, signe de conciliation entre les deux républiques. Ce pêle-mêle d'habits et de haillons, de condamnés et déjuges, de soldats et d'insurgés armés, de prêtres et de démagogues triomphants, était bien la lidèle imago de cette révolution qui n'était, à vrai dire, que la convulsion d'une société en pleine dissolution et dans laquelle tous les éléments semblaient se dénaturer dans une fermentation commune. 11 eût été difficile de bien définir le sentiment qui animait cette foule, car il était complexe : l'ivresse des barricades n'était pas encore passée, elle n'avait pas encore fait place à la faim, et la curiosité de la classe bourgeoise n'était pas épuisée et n'avait pasencore été remplacée par la ruine et le désespoir. On criait donc : Vive la République! et la foule des curieux était grande. Arrivés au pied de la colonne, les membres du Gouvernement provisoire s'y arrêtent. Arago proclame la République, malgré la réserve faite la veille au profit de la souve-
GOUVERNEMENT PROVISOIRE. 7il
raineté nationale; Dupont (de l'Eure) remercie la garde nationale des services qu'elle a rendus dans ces circonstances et quelle rend encore pour le maintien de V ordre social : on n'en était pas encore venu à la défiance contre elle, et M. Crémieux, qui prenait possession du rôle d'orateur du Gouvernement, fait entendre ces lieux communs déclamatoires et à effet sur le bronze de la colonne^ sur la magnanimité du peuple, sur la concorde, sur la fraternité despeuples, qui défrayent cette éloquence d'apparat; après quoi le cortège reprend le chemin qu'il avait suivi.
Ce n'a été qu'un seul cri de : Vive la République ! disait le Moniteur du lendemain dans sa relation officielle, un cri dontfécho se prolongeait au milieu d'une foule innombrable. Le peuple de Paris semblait vouloir prendce à témoin le ciel et la terre qu'il consacrait la République... Cette journée est désormais inscrite au nombre de celles qui laissent dans l'histoire des traces glorieuses : ce peuple si indigué, il y a trois jours, était là tout entier, mêlant, confondant ses impressions, n'éprouvant plus qu'un sentiment de concorde et s'abandonnant à toutes les espérances d'un avenir de grandeur et de prospérité qui, cette fois du moins, ne seront pas trompées... Le peuple de Paris a ouvert une ère nouvelle : la République française fait reprendre à notre patrie le cours glorieux de ses destinées ; elle lui rend l'initiative du progrès ; elle prépare les États-Unis du continent !
Étrange illusion, et qui devait être de si courte durée !
A cette fête succède l'espèce d'ovation posthume donnée à Carrel, mort à la suite d'un duel. L'événement le plus remarquable de cette cérémonie fut la présence du meurtrier même, de M. Emile de Girardin, qui eut l'assurance de se présenter dans le cortège et de faire amende honorable sur la tombe de sa victime. Il demanda qu'à l'abolition de l'échafaud le Gouvernement provisoire ajoutât l'abolition du duel.
fcO MÉMOIRES D'ODILON I3ARR0T.
Puis, quelques jours après, vint l'inhumation solennelle des morts de février sous la même colonne qui recouvrait déjà les restes des morts de juillet, comme s'il était de bon goût et de bonne justice de réunir dans la même tombe et ceux qui avaient fondé le gouvernement de Juillet et ceux qui l'avaient détruit. i)u reste, même procession composée des mêmes éléments que celle du 28 : il n'y avait en plus que les «'orbillards des victimes. M. Crémieux, qui est décidément le barde de la Révolution, cette fois encore fait entendre son langage dithyrambique.
Voilà le soleil de la République! s'écriet-il : il vient, dans toute sa majesté, répandre les flammes d'en haut sur ces grandes et glorieuses funérailles; il vient proclamer luimême au milieu de nous l'immortalité de nos frères morts
pour la liberté Ils ont aussi un drapeau, les hommes de
notre peuple : savez-vous quel est le drapeau que porte notre peuple? Son drapeau, c'est une idée; cette idée, c'est la liberté!... {ce n'est pas bien sur) et pour conquérir la liberté, il meurt, et, quand il est mort, la reconnaissance publique s'écrie : Honneur aux héros morts pour conquérir la liberté!... honneur à eux! car ils ont assuré pour jamais à la France le gouvernement républicain.
Le général de la garde nationale renchérit encore dans son ordre du jour sur ce langage. Le faux enthousiasme est bavard et déclamateur: les convictions vraies et profondes ont un tout autre langage ; mais, il faut le dire, c'était le diapason à peu près universel de tous les discours de cette époque. Jamaisrévolution, on peut le dire, ne fut plus prodigue de grands mots, vX cependant plus stérile en hommes et en choses.
Après la fête des morts, vint celle des drapeaux, où 2 ou 300,000 hommes armés défilèrent devant l'arc de triomphe de l'Étoile, depuis le matin jusqu'à la nuit, aux flambeaux, comme si de ce monument toute cette armée avait dû s'élancer à la conquête du monde;
puis celle de la concorde et des arts, où des bœufs aux cornes dorées, des jeunes filles empruntées aux chœurs de rOpéra et tous les oripeaux d'une représentation théâtrale achevaient de déconsidérer ce gouvernement, même aux yeux de ce peuple si amoureux cependant de spectacles.
Ajouterai-je à ces puériles réminiscences du passé le décret qui transforme les membres du Gouvernement provisoire en autant de professeurs : l'un, de littérature; Fautre, d'histoire; l'autre, de philosophie, comme pour ajouter un vernis de pédantisme à toute cette puérile fantasmagorie ; puis ces arrêtés par lesquels, (( considérant que le Gouvernement doit satisfaire non-seulement aux besoins matériels, mais aussi aux besoins intellectuels du peuple, » des lectures publiques sont ordonnées dans chaque quartier et des théâtres ouverts gratuitement à la foule ; et enfin le décret qui prend soin, au moment où l'Assemblée constituante allait se réunir, de régler la coupe des gilets que porteront les députés. Toutes ces mesures, mort-nées, ne reçurent pour la plupart aucune exécution ; si nous les rappelons, c'est pour montrer que cette révolution, condamnée à s'agiter dans le vague et le vide, devait inévitablement rencontrer le faux et le ridicule.
Nous serions injuste cependant, si nous ne distinguions, au milieu de toutes ces manifestations d'un faux enthousiasme, quelques actes qui ont un vrai caractère de grandeur : l'abolition de l'échafaud politique et celle de l'esclavage dans nos colonies. De fait, sousLouis-Philippe, l'échafaud ne s'était jamais dressé pour un crime purement politique ; tout au plus, quelques assassins du roi, et seulement ceux qui avaient paru les plus dangereux, y avaient expié leur crime: mais transformer cette indulgence en principe et en axiome d'humanité n'en était pas moins une grande II. 6
et noble inspiration. Ce même gouvernement de Juillet avait également préparé et continué le grand acte de l'abolition de l'esclavage ; mais il était réservé à la révolution de 1848 de le confirmer, sans passer par toutes ces précautions dilatoires dont la prudence de nos hommes d'État avait cru devoir s'entourer. 11 est bien qu'un peuple ait son idéal : car, même pour atteindre le but, il faut quelquefois viser plus haut. Mais, nous ne saurions trop le répéter, la politique n'est pas et ne peut pas être un simple rêve de l'imagination ; lorsque toutes les forces surexcitées d'une nation s'épuisent à la poursuite d'une chimère, elle ne manque jamais de retomber bientôt dans le marasme : c'est là l'histoire au vrai de cette époque ; nous cherchons à la bien caractériser, pour que désormais nos concitoyens sachent bien, si un jour ils se remettent en marche vers le progrès, que rien n'est plus funeste en politique que le vague et l'indéfini.
Au reste, cette maladie de l'âme que nous définirions : Y enthousiasme sans but, le délire de l'idée^ n'était pas une maladie particulière à la France ; elle s'était étendue sur l'Europe entière. L'Allemagne, la paisible Allemagne elle-même s'agitait, se soulevait de toutes parts aux cris de : Vive l'unité allemande / sans se rendre compte des impossibilités que rencontrait la réalisation de ce rêve ; elle se lançait, comme la France, à la recherche d'un problème insoluble. L'Italie aussi, placée entre deux buts, dont l'un possible et raisonnable : son indépendance vis-à-vis de l'étranger au moyen d'une fédération d'États libres, et l'autre impossible : sa transformation en une république unitaire et centrale, se laissait aller follement à poursuivre ce dernier but, abandonnant le premier, qui seul était réalisable.
La Russie seule, dans son immobilité, fortifiait ses armées, invoquait Dieu et attendait le moment où
1-excès du désordre en Europe rendrait son intervention nécessaire. Jamais plus nobles passions n'avaient été remuées dans le monde civilisé, jamais un élan plus universel des âmes et des cœurs n'avait -éclaté d'un bout de l'Europe à l'autre ; et cependant tout cela devait avorter, parce que tout cela n'était que la poursuite d'un idéal impossible.
C'est au milieu de ces circonstances que le Gouvernement provisoire eut à tracer les errements de sa politique extérieure ; sur ce terrain se rencontraient encore les deux républiques rouge et tricolore : celleci s'ab&tenant de toute agression contre les gouvernements étrangers ; l'autre ne voyant de salut pour la république que dans sa propagande armée chez les peuples voisins et dans le monde entier : c'était le vieux rêve du parti jacobin. Le premier système prévalut, et, il faut le dire, sans de grands efforts. On avait beaucoup crié, sous le gouvernement de Louis- Philippe, contre la paix à tout prix ; mais en 1848 les idées et les passions du peuple avaient pris un autre cours: elles n'étaient plus à la guerre. La révolution de 1830 avait été bien plus disposée à tirer l'épée contre l'étranger que ne l'était la révolution de 1 848, et cela par la raison toute simple que l'une était plus politique que sociale, et que l'inverse était vrai pour l'autre. Le socialisme, né d'un progrès du matérialisme, n'éprouvait pas les mêmes besoins de propulsion au dehors et de propagandisme par la guerre qu'avait ressentis, en 1830, le fanatisme politique ; il faut le dire aussi, il ne trouvait pas autour de lui les mêmes sympathies, les mêmes complicités morales : il ne se sentait pas attiré. Il aurait fallu qu'il allât jusqu'en Russie pour y trouver des analogies: car il est à remarquer que c'est l'organisation de cet empire qui a su le mieux réaliser l'abolition du paupérisme par le classement strict et rigoureux de la société et par le
pouvoir absolu, c'est-à-dire par l'étouftement de toute liberté individuelle.
Dans le gouvernement, Ledru-Rollin, Caussidière, Flocon et un assez petit nombre des partisans du vieux jacobinisme ; en dehors du monde officiel , rémigration polonaise, italienne, quelques groupes de Belges et d'Allemands, d'Irlandais transplantés en France, représentaient seuls le parti de la guerre, et encore était-ce plutôt une guerre de conspiration, de surprise, de propagande, que la guerre ouverte qu'ils voulaient.
L'immense majorité du gouvernement et de la nation, bien rassurée contre toute agression extérieure, était, au contraire, très-fermement résolue à garder la paix.
Aussi, lorsque M. de Lamartine déclara, dans son manifeste, que « la nouvelle république désirait entrer dans la famille des gouvernements institués comme puissance régulière et non comme un phénomène perturbateur de Vordre européen ; que la proclamation de la république n était un acte d'agression contre aucune forme de gouvei^nement dans le monde....; que la monarchie et la république n étaient pas des principes absolus., condamné s à se combattre â mort, mais qu'ils pouvaient vivre face à face en se comprenant et se respectant; que la France n'' intenterait donc la guerre à personne et qu'elle encourrait une responsabilité toTible si elle déclarait la guerre sans y être provoquée; qu^elle ne ferait pas de propagande sourde ou incendiaire chez ses voisins; que, si les traités de 181 5 n existaient plus que comme un fait à modifier en commun, toutefois les circonscriptions territoriales de ces traités étaient admises par la république comme base et point de départ de ses rapports avec les autres nations, n aucune voix ne s'éleva pour protester contre cette politique toute pacifique : cette déclaration de l'acceptation des traités de 1815, sinon comme droit, au moins comme fait, c'est-à-dire,.
cette doctrine du fait accompli, qui, alors que je l'avais portée pour la première fois à la tribune, m'avait attiré tant d'invectives et d'accusations de la part du parti exalté, rencontrait cette fois un assentiment presque universel de ce parti.
La forme et le style de ce document, quoique nouveaux en diplomatie, étaient merveilleusement appropriés au temps pour lequel il était fait : une grande pompe de mots et d'images, pour masquer au fond beaucoup de prudence ; la poésie, cette fois, se mettait au service de la raison. Tout est à louer dans ce manifeste; quelques concessions faites à l'esprit du jour, telles que celles-ci : La révolution s'est faite pa?' le peuple et pour le peuple, il est la révolution même, ne sont que des passe-ports destinés à faire accepter un langage de bon sens et de vrai libéralisme, qui eût convenu tout aussi bien à un ministre de la monarchie qu'à un ministre de la république. Toutefois, quelle qu'ait été rinlluence de ce beau et honnête manifeste, qu'on soit bien assuré que toute cette éloquence eût été impuissante, si elle ne se fût pas rencontrée avec la disposition générale des esprits.
On verra, dans le cours de ce récit, que cette politique a persévéré, dans quelques mains que la république ail passé : dans celles de M. Bastide, comme dans celles de M. de Lamartine ou celles du général Cavaignac; et cela quelles qu'aient été les tentations offertes à l'esprit guerroyant par les événements qui bouleversaient alors l'Europe: tant le sentiment pacifique était alors profond et général en France !
Mais, si cette sagesse éloignait de la nouvelle république, au moins pour les premiers moments, les complications et les dangers de l'extérieur, elle la privait aussi de cette diversion toute-puissante que la guerre aurait pu apporter aux dangers de l'intérieur, dangers qui, chaque jour, devenaient plus menaçants.
Une terrible crise financière, bien facile à prévoir, éclatait, menaçant la société du plus grand des désastres.
Le principal élément de prospérité de nos sociétés modernes, c'est la rapidité dans la circulation des capitaux. Cette rapidité, en temps de paix et de pleine sécurité, devient même presque convulsive; mais elle s'arrête tout à coup lorsque la sécurité disparaît. 11 n'y a pas alors affaiblissement ou diminution progressive ; non, la transition est subite. La veille, vous trouviez un crédit facile, presque indéfini, toutes les caisses vous étaient ouvertes, les capitaux s'offraient aux affaires ; le lendemain, toutes les caisses se ferment, les capitaux disparaissent, plus de crédit même pour les affaires les plus sérieuses ; la circulation ne se fait plus sentir ; la vie est fiévreuse dans les idées ; la mort est dans les affaires.
On peut calculer toutes les perturbations qu'un tel état de choses dut apporter le lendemain du 24 février dans le commerce et l'industrie, toutes les ruines, toutes les catastrophes privées qu'il produisit. L'État ne pouvait tarder à en subir les contre-coups.
Si le commerce privé, surtout en France, prévoit rarement la tempête et se voit presque toujours assailli par elle, alors qu'il vogue, comme on dit, toutes voiles dehors, les gouvernements la prévoient bien moins encore : car, s'ils la voyaient venir, il leur serait bien facile de la détourner. Alors il arrive ceci : le gouvernement a calculé ses dépenses sur un accroissement progressif du revenu public; et ce revenu, bien loin de progresser, décroît tout à coup dans d'immenses proportions, laissant un déficit considérable entre la recette et la dépense. Quel est le gouvernement qui fait entrer dans son budget la prévision d'une révolution? Mais c'est là le moindre danger : le déficit d'un exercice se comble ou par des économies
OU par un emprunt fait à des conditions plus ou moins onéreuses. Il n'en est pas de même de cette masse de valeurs remboursables à volonté et qui, au lendemain de toute révolution, se présentent tout à coup et en même temps à remboursement au Trésor public et répuisent en un instant. C'est d'abord la dette flottante, représentée par des bons du Trésor: ces bons, à courte échiéance, offrent en temps de paix une merveilleuse facilité pour dispenser de recourir à la ressource extrême de l'emprunt ; mais ils creusent une espèce de gouffre que masquent les prospérités des temps tranquilles, et dont il faut bien, au jour de la catastrophe, mesurer et tâcher de combler les profondeurs. Ce sont, en outre, ces dépôts confiés à l'Etat, et que l'État, qui en paye l'intérêt, est bien obligé de faire servir à ses besoins : ce qui fait qu'au jour de la crise ces dépôts ne se trouvent plus en argent dans ses caisses. Dans les temps ordinaires, ils se renouvellent et môme s'accroissent, et se soldent ainsi les uns par les autres : le gouvernement n'a pas à s'en préoccuper; mais, quand la panique s'empare des esprits, les dépôts cessent, et ceux qui ont été confiés à l'État se retirent. Ce n'est même pas toujours la défiance et la peur qui amènent ces résultats ; d'autres causes y concourent : l'interruption du travail , la diminution des salaires, et toutes ces misères, compagnes ordinaires et presque inévitables des révolutions, rendent forcé le retrait subit et universel de toutes ces valeurs.
La révolution de Février ne pouvait échapper à cette loi fatale. Le danger pour elle s'aggravait encore de la situation embarrassée dans laquelle elle trouvait les finances de l'État.
Le gouvernement de Louis-Phippe s'était rencontré avec une de ces époques de découvertes et de progrès matériels où, sous peine de se laisser distancer
par ses voisins, il faut bien suivre le mouvement imprimé autour de soi. La vapeur appliquée à la locomotion avait déjà dans les Amériques et à nos portes, en Angleterre, en Belgique, en Allemagne môme, décuplé la rapidité des communications et créé ainsi des sources nouvelles de richesse et de puissance. Après beaucoup de temps et d'argent perdus au milieu des Ihictuations entre le système des compagnies et celui de la confection par l'État, un système transactionnel avait été adopté, et la France, résolue à réparer le temps perdu, venait enfin de se jeter hardiment dans cette voie de progrès; elle avait arrêté son réseau de chemins de fer, elle y avait consacré des sommes considérables, dont les unes devaient être couvertes par un emprunt de 200 millions, souscrit dans les meilleures conditions par M. de Rothschild, et dont les autres étaient venues accroître la dette flottante et en exagérer le chiffre, plus que la prudence peut-être ne le permettait. En outre, l'institution des caisses d'épargne avait entin vaincu les défiances des populations : toutes les épargnes du peuple s'y versaient à grands flots. 329 millions de bons du Trésor, 'Sdd millions de versements des caisses d'épargne, formaient un capital effrayant de près de G70 millions de francs qui allait être exigé immédiatement, sous rinfluence irrésistible de la panique inspirée par la révolution.
En eflet, le Trésor fut tout de suite assailli de demandes en remboursement; son encaisse, qui était le 24 février de \92 millions, après le payement du semestre de la rente, suffisait à grand'peine aux services courants et aux nouvelles dépenses que la révolution entraînait avec elle : l'armée à augmenter de 100,000 hommes pour les éventualités du dehors; les ateliers nationaux, ce chancre dévorant, à entretenir ; les secours à donner à l'industrie aux abois, tout un
peuple à nourrir, etc. Il n'avait été payé, il est vrai, que 82 millions sur les 200 millions de l'emprunt Rothschild, et le reliquat encore dû eût été une ressource précieuse; mais exiger ce reliquat du banquier souscripteur, c'eût été provoquer sa faillite, et ce désastre n'eût fait qu'aggraver la situation : force fut donc de lui remettre son engagement.
La Banque offre ordinairement au Trésor un prêteur commode et facile ; mais elle était elle-même menacée, son encaisse diminuait dans une proportion effrayante : du 26 février au 15 mars, elle avait escompté à Paris 160 millions et 43 dans les départements; des craintes sérieuses se répandirent sur la solidité de ses billets, qui n'avaient plus dans le numéraire de sa réserve un gage suffisant; ils perdaient déjà iO pour 1,000 sur la place, et la foule se pressait aux portes de la caisse pour les convertir en argent. Dans la seule journée du 15, elle en avait remboursé pour 12 millions, et son encaisse était descendu à 59 millions. La banqueroute s'avançait ainsi à grands pas ; la Banque était aux abois, et, bien loin de prêter secours à l'État, elle poussait vers lui des cris de détresse.
En outre, le premier effet de cette crise avait été de faire tomber en faillite tous les grands établissements de crédit intermédiaires qui s'étaient formés entre la Banque et le commerce : la caisse Laffitte, celle de Ganneron, celle de Baudon, suspendirent simultanément leurs payements, et par là se trouva tout à coup tarie cette source où s'alimentait le crédit industriel et commercial ; d'un autre côté, les consommations se restreignant, les manufactures se fermant, les négociations d'effets devinrent difficiles, onéreuses, impossibles même. En vain le gouvernement accorda-t-il un sursis de quelques jours, à l'instar de ce qui s'était fait en 1830, aux payements des effets
exigibles : cela était Lien loin de suffire. On ne trouvait pas plus d'argent à l'expiration de ce sursis qu'avant; le commerce, qui ne ressent que ses souffrances actuelles, demandait à grands cris un sursis de trois à six mois : c'eût été la banqueroute universelle, c'eût été le premier pas vers cette liquidation générale dont le socialisme menaçait la société. Le gouvernement provisoire eut le bon esprit de le sentir et de résister : il fallait bien cependant sortir de cette horrible situation.
Le ministre des finances, M. Goudchaux, avait perdu la tète ; trop honnête homme pour recourir au remède honteux et violent de la banqueroute, que quelques banquiers lui conseillaient cependant, comme étant commandé par l'inexorable nécessité, il pressait le gouvernement d'accepter sa démission, et menaçait de se brûler la cervelle, si on ne le débarrassait pas de sa cruelle responsabilité. Il ne fallait rien moins que le courage et la confiance imperturbable que Garnier- Pagès avait en lui-même pour le porter à se charger d'un tel fardeau. Son outrecuidance fut dans cette circonstance un bonheur public et un moyen de salut.
Le précédent ministre, par un acte de forfanterie qui ne fut pas heureux, avait ordonné bravement d'avancer l'échéance du semestre de la rente et de payer à bureau ouvert. Ce n'était qu'une vraie gasconnade, qui ne trompa et ne pouvait tromper personne : car, dans le même acte où il faisait cette bravade, le ministre sonnait le tocsin d'alarme et suppliait tous les contribuables d'anticiper le payement de leurs contributions.
Il fallait bien recourir à des moyens plus sérieux : il s'agissait, d'une part, de remplir le Trésor pour qu'il pût satisfaire à des besoins que la révolution n'avait pas diminués, mais accrus de tous les engagements
qu'elle avait pris envers le peuple, et, d'autre part, solder les bons du Trésor exigibles et rembourser les dépôts de la caisse d'épargne.
Mais ce qu'il y avait de plus urgent était de reconstituer ces étalDlissements de crédit intermédiaires entre la Banque et le commerce, auquel ils étaient indispensables : établissements qu'on avait eu le tort de laisser tomber. C'est dans ce but qu'on établit le Comptoir d'escompte, dont le capital fut fourni en partie par l'État, par les villes et par le commerce ; institution excellente, dont nous avions éprouvé déjà les bons effets en 1830, et qui apporta un soulagement immédiat au petit commerce.
Quant au dénûment du Trésor, le ministre espérait y satisfaire en faisant décréter un emprunt de 100 millions au pair, en se faisant prêter 100 autres millions par la Banque de France, à laquelle fut remise l'autorisation de vendre les forêts de l'État jusqu'à duc concurrence. Ces ressources, jointes à celles que pourraient procurer la vente des domaines de la liste civile, qui avaient fait retour à l'État, et celle des diamants de la couronne , paraissaient devoir suffire aux servi ce s publics.
Restaient les exigences des porteurs de bons du Trésor et des créanciers de la caisse d'épargne à satisfaire : à leur égard, le ministre adopta une mesure exorbitante, qui n'était autre chose qu'une banqueroute partielle. Il fit décréter que les créanciers de la caisse d'épargne dont les titres étaient au-dessous de 100 francs seraient remboursés en numéraire, et qu'au-dessus de cette somme ils seraient soldés moitié en bons du Trésor, moitié en rente au pair. Or ces rentes étaient alors à 70 francs. C'était une perte sur le capital de 30 pour 100 imposée aux déposants. Cette distinction entre des créanciers de mêm€ nature et de même origine est motivée par le ministre sur ce
que les créanciers au-dessus de 100 francs n'ont placé sur les caisses d'épargne, selon lui, qu'en fraude des limitations de la loi, et que c'est dans un esprit contre-révolutionnaire qu'ils demandent leur remboursement. Pourquoi ne pas dire tout de suite que ces mallieureux sont des aristocrates, qui sont hors la loi commune? Leur faire banqueroute, et par-dessus le marché les injurier et les dénoncer, c'était trop!...
3Iéme mesure à peu près fut adoptée pour les porteurs de bons du Trésor : on leur offrit ou le remboursement en rente au pair ou l'ajournement du payement à une année.
Encore si ces mesures eussent sauvé l'État! mais elles étaient insuffisantes. En effet, l'emprunt de iOO millions an pair, fondé sur le patriotisme présumé des capitalistes, n'était qu'une niaiserie qui avait déjà été vainement essayée sous le gouvernement de Louis- Philippe, et qui ne pouvait qu'avorter; il y eut tout au plus une vingtaine de millions de souscrits. L'empire, en suivant une voie tout opposée et en offrant des rentes au-dessous du pair, faisant ainsi appel à l'intérêt et non au désintéressement des capitalistes, a prouvé depuis qu'il connaissait bien mieux son temps et le cœur humain.
Quant à l'emprunt à faire à la Banque, cette mesure aurait aggravé la situation de cet établissement, qu'il fallait avant tout sauver.
Le moyen de salut fut héroïque; il était dangereux, mais nécessaire, et on doit remercier M. Garnier- Pagès d'y avoir eu recours : ce moyen fut d'établir le cours forcé des billets de la Banque de France et de les fractionner en coupons de 100 francs, de manière à en faire une monnaie courante, capable de remplacer le numéraire qui se retirait. Dès lors plus de foule de porteurs de billets se pressant aux portes de la Banque de France, et, chose extraordinaire! la dépré-
dation que les billets de banque avaient subie lorsqu'ils étaient libres s'arrêta tout à coup, et même, tant était grand le besoin de moyens de circulation, ils furent recherchés.
Cette mesure fut complétée par une autre mesure non moins salutaire : ce fut l'absorption dans la Banque de Paris de toutes les autres banques des départements, qui, de fait, ne vivaient depuis longtemps que de son crédit.
Grâce à ces mesures, la Banque de Paris prit une force, une consistance, une sécurité d'avenir, qui la mirent en état de traverser la crise.
La Banque était sauvée, mais le Trésor ne l'était pas, puisque l'emprunt émis au pair n'était qu'une illusion. Or le Trésor et la Banque s'étaient tellement solidarisés, et c'était là un des dangers de la situation, que la chute de l'un eût entraîné infailliblement celle de l'autre. Il fallut donc de toute nécessité remplir le Trésor d'autre chose que du papier de la Banque et des vaines promesses du patriotisme.
C'est sous la pression de cette nécessité rigoureuse, absolue, que fut établi le fameux impôt de 45 centimes.
Considérant, porte le décret qui établit cet impôt, que l'intérêt de la République exige que de puissants secours soient immédiatement donnés au travail, à l'industrie, au commerce, décrète : 11 sera perçu temporairement, et pour l'année, 45 centimes du total des contributions directes.
Le gouvernement avait hésité entre plusieurs projets, dont l'un consistait dans un impôt sur le revenu. 11 ne dissimule même pas, dans l'exposé des motifs, que toutes ses sympathies eussent été pour cette nature d'impôt; mais que les difficultés de l'asseoir, et surtout les lenteurs que nécessiteraient la classification et la constatation des revenus de chacun, l'avaient
di MEMOIRES D'ODILON BARROT.
forcé à recourir à l'impôt foncier, dont la réalisation n'exigeait aucun travail préparatoire.
Pour simplifier encore davantage la perception de ces 45 centimes et s'éviter le remaniement des rôles, tout en augmentant les produits, il fut décidé, contre toute justice, que l'impôt porterait non-seulement sur les centimes principaux, mais même sur les centimes additionnels et facultatifs : de telle sorte que plus les communes et les départements étaient déjà grevés, plus ils étaient chargés par le nouvel impôt; ce qui ne contribua pas à le rendre populaire.
Il provoqua en effet un soulèvement à peu près général dans les campagnes : pour nos paysans, la république était synonyme de gouvernement à bon marché et de dégrèvement ; plus l'illusion avait été grande, plus la déception fut vivement sentie et plus la réaction fut forte. Dans quelques communes la population s'insurgea et prit les armes. Cette mesure prévenait les horreurs d'une banqueroute, mais elle tuait la république : car elle lui valait la haine des campagnes, sans lui donner l'amour des villes. Tous ceux qui depuis voulurent séduire les campagnes et les rattacher à leurs projets, depuis Barbes jusqu'à Napoléon, ne manquèrent pas de faire annoncer par leurs partisans qu'ils rembourseraient les 45 centimes. Ce n'était là qu'un leurre, mais qui atteste combien était universel et profond le ressentiment des campagnes contre cet impôt.
Il ne pouvait guère en être autrement : la première république, en 1792, si elle avait eu, elle aussi, son cortège de misères et de souffrances, avait du moins doté les campagnes de l'abolition de la dîme, des corvées, des droits seigneuriaux, et affranchi le travail et la propriété foncière. Mais quelles sympathies pouvait rencontrer chez nos paysans, chez qui le sentiment de l'intérêt est si vivace, cette république qui
débutait par doubler presque le fardeau qui pesait déjà si lourdement sur le travail des champs? Nous ignorons si ceux qui prirent cette mesure eurent la conscience de toute la portée qu'elle devait avoir; s'ils l'ont eue, ils n'en méritent que plus d'éloges et de reconnaissance : car, républicains sincères, engagés dans la cause de la république corps et âme et sans retour possible, placés entre la foi publique et leurs intérêts de parti, ils auraient sciemment et volontairement sacrifié ces derniers au salut de leur pays.
Du reste, la suspension du payement de la rente eût produit un effet difïërent, mais non moins funeste à la république. Les sociétés modernes, en créant cette masse de valeurs mobilières auxquelles se rattache désormais l'existence de la grande majorité des populations, ont de beaucoup étendu les effets désastreux des banqueroutes nationales, et par là elles ont fait de la bonne foi et de la fidélité aux engagements de l'État la plus impérieuse nécessité. C'est là une vérité que le mouvement progressif de la civilisation rend de jour en jour plus évidente, plus formidable : ceux qui font les révolutions doivent en tenir grand compte.
Le gouvernement provisoire n'avait donc que le choix entre deux mesures, toutes deux mortelles pour la république : l'impôt ou la banqueroute. Honoronsle de s'être prononcé pour celle qui ne menaçait du moins que ses opinions et ses intérêts.
Mais que pouvaient ces expédients financiers, sans la sécurité, ce premier besoin de toute société qui vit de son travail? Ils pouvaient prolonger l'agonie de la république quelques jours de plus, et voilà tout : les sources de vie ne pouvaient se rouvrir pour elle qu'à une condition, celle du rétablissement de l'ordre et de la sécurité. Or cette sécurité, bien loin de se rétablir, était de jour en jour plus profondément troublée. De toutes les parties, non-seulement de la France, mais
06 MÉMOIRES DODILON BARROT.
de l'Europe, s'abattaient sur Paris une nuée d'hommes avides, affamés, attirés par la perspective d'un salaire sans travail et impatients de prendre leur part des émotions populaires. En vain le gouvernement et le préfet de police prenaient-ils des mesures pour prévenir l'aftluence des étrangers : la masse des hommes déclassés et oisifs qui couvre en tout temps le pavé de Paris s'accroissait incessamment. Pendant la journée, des processions d'hommes en blouse circulaient dans les rues, sur les places publiques, vociférant des cris menaçants; le soir, des explosions d'armes à feu, des intimations insolentes et sous menace d'avoir à illuminer les maisons, souvent l'appel sinistre : Aux armes ! ne laissaient pas même aux paisibles habitants le repos de la nuit.
L'esprit de désordre et d'anarchie s'étendait partout. L'asile de la vieillesse n'en fut pas préservé : on vit un jour les invalides, ces vétérans de nos armées, possédés d'une frénésie subite, sous le prétexte de je ne suis quel grief, se ruer sur leur commandant le général Petit, ce vieux et glorieux débris de nos armées, dernier représentant de la loyauté militaire et de la fidélité au drapeau, et, sans égard pour ses cheveux blancs et ses nobles cicatrices, l'insulter, le maltraiter même, et le conduire sur une charrette à l'état-major de la place.
Ajoutez à l'anxiété générale qu'inspiraient de tels désordres, de telles violences, les cruels embarras financiers de chacun en particulier, toutes les ressources d'argent, de crédit, taries, et cependant l'impitoyable échéance frappant à des caisses vides, le manufacturier en lutte violente avec ses ouvriers, aux prises avec le désespoir lorsqu'il était sans commande, avec leurs folles exigences lorsqu'il en avait à exécuter. Les ateliers désertés ou interdits, les manufactures môme incendiées, les propriétaires de maisons
menacés par leurs locataires, voyant avec terreur leurs portes marquées d'une potence lorsqu'ils exigeaient le prix de leurs locations, et on n'aura qu'une faible idée de l'horrible désordre dans lequel se débattait notre société. « L'horizon [s'assombrit chaque jour, disait le directeur de la police dans un de ses rapports ; les prétentions des ouvriers deviennent de plus en plus extravagantes : ils menacent verbalement et par écrit d'incendier les établissements qui les font vivre. Le Luxembourg taille une besogne surhumaine au gouvernement, » etc.
Ce dévergondage des socialistes était porté à un tel degré de folie que, pour le combattre, quelqu'un eut l'idée de lui opposer l'autorité de la Convention ellemême, et de faire afficher sur toutes les murailles de Paris les articles de la constitution de 1793 portant
que « NUL NE PEUT ÊTHE PRIVÉ DE LA MOINDRE PORTION de
sa propriété sans son consentement, et que la Convention nationale garantit à tous les Français sa propriété. » Il était piquant de donner ainsi une leçon à Louis Blanc au nom de Collot-d'Herbois, et de rappeler à l'ordre nos modernes socialistes par la voix de ces mêmes Montagnards dont ils se disaient les élèves et les continuateurs : c'est qu'il y avait entre les deux révolutions de 1793 et celle de 1848 cette différence que, dans la première, on combattait pour des idées, et, dans la seconde, pour des intérêts. Cette dernière avait passé par-dessus Robespierre, pour arriver tout de suite et de plein saut à Babœuf.
Louis Blanc lui-même s'effrayait de la dissolution sociale à laquelle il travaillait si ardemment ; il trouvait que son œuvre allait trop vite. « Quelque légitime que soit votre impatience, disait-il dans une proclamation du 5 mars aux ouvriers, nous vous conjurons de ne pas faire aller vos exigences plus vite que nos recherches. Trop d'impatience de votre part, trop de II. 7
98 MÉMOIRES D^ODILON EARROT.
précipitation de la nôtre n'aboutirait qu'à tout compromettre. » Il s'apercevait bien tard que le problème de l'organisation du travail était difficile et complexe ; mais alors pourquoi le poser? Ces ouvriers auxquels il adressait ces recommandations de modération et de patience n'étaient-ils pas en droit de lui répondre : — Quoi! vous nous annoncez depuis dix ans que vous avez le secret d'une nouvelle organisation sociale qui, selon vous, doit nous donner à tous l'aisance et le bonheur; nous faisons à votre incitation une révolution qui fait ta])Ierasc de tous les pouvoirs de la vieille société et vous investit d'une dictature absolue : et lorsque, pour prix de notre sang versé, nous croyons que vous allez nous livrer votre grand et merveilleux secret et produire votre organisation du travail depuis si longtemps annoncée par vous et rêvée par nous, vous nous dites que vous êtes encore à la recherche d'une solution ! vous nous exhortez à prendre patience!... Vous ncms avez donc trompés? Vous n'êtes qu'un coupable et cruel charlatan, qui, en éveillant en nous des espérances, en allumant des convoitises que vous saviez bien ne pouvoir satisfaire, avez aggravé nos soulfrances de toute l'amertume de la plus cruelle déception !...
Il n'y eut pas jusqu'à M. Caussidièrequi,toutcn gourmandant les bourgeois de Paris pour leur froideur envers la république et en les menaçant de les mettre à la raison avec des allumettes chimiques, ne se crût cependant obligé de rassurer la population et même de protéger les propriétaires contre les violences de leurs locataires. « Quand les citoyens s'alarment, dit-il dans un avis du 23 mars, l'ouvrier voit s'éteindre la confiance et tarir les sources du travail ; l'ouvrier qui se laisse entraîner dans ces promenades nocturnes perd une partie de sa journée et compromet gravement celle du lendemain. » Et, dans un autre avis du
27, il déclarait « qu'informé des menaces proférées par plusieurs personnes contre les propriétaires qui refusaient de faire remise de leurs loyers à leurs locataires, il rappelait ses concitoyens au respect de tous les droits. » La bourgeoisie de Paris lui tint compte de ces velléités apparentes en faveur de l'ordre, et l'en récompensa par 150,000 suffrages qu'elle lui donnait après le 15 mai, témoignage dans lequel il entrait, il est vrai, autant de peur que de reconnaissance.
Le maire central de Paris adressa le 10 avril, aux maires de Paris, une circulaire qui prouve qu'à cette date les propriétaires étaient toujours menacés.
Je \iens appeler toute votre attention, dit-il, sur des faits dont la gravité pourrait, ajuste titre, alarmerla population: déjà, dans plusieurs quartiers de Paris, des locataires ont cru pouvoir exiger de leurs propriétairesdes quittances, sans en avoir effectué le payement; à ce premier abus se sont joints des actes non moins répréhensibles : on a voulu, par certains signes extérieurs, désigner à l'attention publique d'abord les maisons de ceux qui se sont montrés faibles, aujourd'hui les maisons de ceux qui sembleraient rester forts. C'est à nous qu'il appartient de flétrir de tels 'actes, etc.
C'étaient là, sans doute, de louables efforts ; mais que pouvaient ces paroles et ces vaines recommandations, lorsqu'elles étaient démenties par les actes? Le gouvernement lui-môme, en portant la main sur les impôts indirects, d'abord sur le timbre des journaux qu'il commençait par suspendre et finissait par abroger, puis sur l'octroi de la ville de Paris qu'il réduisit considérablement en abaissant les taxes sur certaines denrées, puis sur l'impôt des boissons qu'il désorganisait et tuait en supprimant l'exercice, puis enfin sur l'impôt du sel qu'il abrogeait; le gouvernement, en tarissant ainsi les ressources du Trésor, alors qu'en même temps il créait de toutes parts de nouvelles dé-
penses, ne pouvait qu'accroître grandement l'alarme du public, qui voyait se creuser ainsi sous ses yeux Tabîme où devaient s'engloutir rapidement les nouvelles ressources créées par les expédients du ministre des finances.
Aussi le pays tout entier appelait-il de ses vœux les plus ardents cette Assemblée constituante qui, pour tous, était le port de salut : la majorité du gouvernement espérait y trouver un point d'appui contre le parti jacobin et socialiste; les républicains de bonne foi attendaient d'elle la réalisation de leur idéal républicain ; entin, tous les intérêts blessés et menacés en attendaient un peu de sécurité et un retour vers l'ordre : et cependant, le jour où cette Assemblée serait élue et convoquée était encore incertain : car le parti anarchique redoutait d'autant plus ce jour, qu'ij était plus ardemment désiré par tout ce qui avait quelque chose à conserver.
Deux questions devaient être résolues préalablement à cette élection : l'une de principe, l'autre de fait. Selon quelles conditions l'élection se ferait-elle? à quelle époque aurait-elle lieu ? Sur la première question, le gouvernement provisoire avait à choisir entre le système électoral consacré en 1791 parla première Assemblée constituante, qui, en admettant le double degré, exigeait un cens de quelques journées de travail, et le suffrage universel absolu et direct, sans aucune condition que celles du sexe et de la majorité de vingt et un ans.
L'école logicienne, celle qui se formule en équation p(mr ainsi dire algébrique et qui poursuit l'absolu dans la politique, c'est-à-dire l'école la plus absurde et la plus dangereuse qui puisse exister pour un État, dominait dans ce petit groupe d'hommes qui avaient pris la direction de la révolution du 24 février. Le suffrage universel fut donc adopté, et il ne paraît pas
GOUVERNEMENT PROVISOIRE. lOl
qu'il y ait eu, sur ce point si décisif, aucun débat ni même aucun dissentiment dans le sein du gouvernement provisoire.
Jusqu'à ce jour, les législateurs de tous les temps et de tous les pays avaient mis toute leur science à trouver des combinaisons capables de faire dominer dans les affaires de l'État la raison, l'intelligence, l'esprit et l'intérêt de conservation, apanages ordinaires d'une minorité ; nos législateurs du 24 février trouvèrent plus logique, eux, d'abandonner les destinées d'un grand pays aux aveugles entraînements, aux passions du grand nombre. Ils réduisirent toute la science politique à la supputation d'un chiffre ; ils ne se préoccupèrent pas même de l'indépendance des électeurs: les domestiques, les soldats furent indistinctement admis à voter. La logique inflexible ne le voulait-elle pas ainsi ?
A ce sujet, je ne puis m'empêcher de rapporter une visite que je reçus alors de M. 'de Cormenin, auquel ses pamphlets et surtout son culte bien connu pour la logique absolue avaient donné une assez grande popularité. Le gouvernement provisoire l'avait chargé de rédiger le décret qui devait régler les conditions de l'élection de l'Assemblée constituante. Il vint me consulter, et voici le dialogue qui eut lieu entre nous :
M. de Cormenin. ils m'ont chargé de rédiger leur loi élec torale, et je ne vois rien de mieux à adopter que le suffrage universel: toutefois, avant de rien arrêter, je désirerais avoir votre avis.
M. Odilon Barrât. Quoi! le suffrage universel, direct et absolu ?
M. de Cormenin. Oui.
M. Odilon Barrot. Vous admettrez donc les soldats sous les armes à voter ?
M, de Cormenin. Pourquoi pas ?
M. Odilon Barrot. Mais ou vous imposerez à ces soldats un vole convenu, et alors ce n'est plus qu'une consigne,
par conséquent une dérision ; ou vous leur laisserez toute liberté de discuter, de concerter entre eux leur choix ; et alors que devient la discipline de l'armée, le jour où les soldats et les officiers voteront en sens contraires ? que deviendra votre gouvernement, le jour où la majorité de l'armée, après discussion, se sera prononcée contre lui?
M. de Coimenin. Vous pouvez avoir raison, mais c'est logique.
M. Odilon Barrot. Au diable votre logique, qui conduit à l'absurdité !
Nous nous séparâmes, laissant à l'avenir à décider qui de nous deux avait raison.
Il fut également décidé que le vote se ferait au cheflieu de chaque département et qu'il n'y aurait qu'un scrutin pour tous les députés à élire par département. C'était retirer de fait ce qu'on venait de concéder si libéralement et si imprudemment en droit : comment le peuple, en effet, pourrait-il s'entendre pour choisir dix, quinze, vingt, et môme trente députés à la fois? Il était forcé de recevoir de son curé, ou de son maire, ou de l'homme influent de la localité, ou mieux encore du comité central, la liste des candidats, toute chargée de noms que souvent il ne connaissait pas. Les habiles du gouvernement avaient pensé que le foyer révolutionnaire serait plus ardent au chef-lieu du département; ils s'étaient souvenus de nos luttes contre le trop grand fractionnement de l'élection : mais ils n'avaient pas songé qu'avec le suffrage universel, qui faisait descendre le droit dans les classes peu éclairées, il fallait opter entre un suffrage aveugle et donné de confiance et un suffrage complètement localisé ; ils voulaient échapper à l'indifférence politique, et ils tombaient sous les influences politiques déjà établies, influences qu'une révolution ne suffit pas à renouveler du jour au lendemain.
Restait la question de la fixation du jour de l'élec-
tion,*et, sur ce point, un grave et orageux dissentiment éclata au sein du gouvernement provisoire. Le gouvernement, cédant à l'impatience publique, à ses scrupules, et surtout à la pression de ses embarras financiers et de ses périls, avait rigoureusement calculé le temps nécessaire pour dresser les listes électorales. Un seul jour de dictature prolongé au delà de la plus impéineuse nécessité^ disait-il dans une proclamation, serait une criminelle usurpation.
Le jour de l'élection fut donc fixé pour la garde nationale au 19 mars, et pour l'Assemblée nationale au 5 avril ; et cette fixation, dans la première confiance qu'inspirait la victoire, n'avait d'abord rencontré aucune opposition. Mais, plus tard, ceux qui plaçaient le salut de la République bien au-dessus de tout scrupule légal, jugeant mieux l'état réel de la société et commençant à s'apercevoir que la résignation est autre chose que l'amour, se ravisèrent : pleins de doutes et d'anxiétés sur les résultats de l'élection prochaine, ils résolurent d'emporter à tout prix, au besoin par la force, l'ajournement de cette élection; ajournement pendant lequel, disaient-ils, ils pourraient faire l'éducation républicaine du pays, qui, selon eux, était encore à faire. Ils annonçaient d'ailleurs ouvertement que le droit et le devoir du gouvernement étaient d'intervenir directement dans l'élection, et de l'influencer par tous les moyens dont il disposait, au besoin même par l'intimidation. M. Ledru-Rollin était dans le gouvernement le principal champion de cette opinion.
Les élections sont votre grande œuvre, disait-il à ses commissaires dans cette circulaire du 12 mars devenue si fameuse : c'est de la composition de l'Assemblée que dépendent nos destinées. Il faut qu'elle soit animée de l'esprit révolutionnaire ; sinon, nous marchons à la guerre civile et à l'anarchie. Sachez bien que, pour briguer l'honneur de siéger à l'Assemblée nationale, il faut être pur de la tradi-
tion du passe. Que voire mot d'ordre soit : partout des hommes nouveaux, etc., autant que possible sortant du peuple ; éclairez les électeurs, vous comprenez combien votre tâche est grande ; l'éducation du pays n'est pas faite;
De telles choses peuvent se penser; mais les pro- <'lanier, mais dire au peuple le plus vain de la terre ([ue son éducation n'est pas faite, qu'on veut faire son éducation ; et par quels éducateurs, grand Dieu ! c'était tout à la fois bien imprudent et bien insolent. Puis, quelle contradiction ! ils proclament la République comme étant le vœu, disent-ils, unanime du pays, et puis ils viennent avouer que l'éducation républicaine de ce pays est à faire. Enfin, cette exclusion générale, absolue, donnée à tout homme qui n'était pas /)wr de toute tradition du passé, comment l'expliquer? Tous les gouvernements qui naissent sont trop heureux qu'on vienne à eux, ils font même de grands frais pour cela; en voilà un qui repousse tout ce qui a touché au passé : il ignorait donc que les nations n'accordent pas du jour au lendemain leur confiance ; qu'il n'y a pas dans le sein d'une société des couches d'hommes qui, jusque-là ignorées, surgissent tout à coup, investies de la confiance publique et propres aux affaires. La chaîne des temps ne se rompt jamais complètement et surtout si brusquement. Dans notre première révolution même, il avait fallu plusieurs années de combats, d'épreuves de toute espèce, avant (jue le personnel tel quel du gouvernement révolutionnaire se fût formé. C'est pour avoir ignoré ces vérités si vulgaires que le gouvernement provisoire tentait l'impossible : car à la difficulté des choses il ajoutait celle des personnes.
Une autre circulaire, adressée le 6 mars, par le ministre de l'instruction publique, M. Carnot, aux instituteurs primaires, dans le même esprit, n'eut pas
moins de retentissement dans le pays et n'y reçut pas un meilleur accueil. Après avoir déclaré qu'il n'était pas nécessaire pour être député d'avoir de l'éducation, il s'écrie :
Que nos 36,000 instituteurs se lèvent donc à mon appel, pour se faire immédiatement les réparateurs de l'instruction publique devant la population des campagnes! Puisse ma voix les toucher jusque dans nos derniers villages!... Des hommes nouveaux, voilà ce que réclame la France. Une révolution ne doit pas seulement renouveler les institutions, il faut qu'elle renouvelle les hommes. Pourquoi nos instituteurs primaires ne se présenteraient-ils pas, non-seulement pour enseigner ce principe, mais pour prendre eux-mêmes place parmi ces hommes nouveaux?... Qu'une ambition généreuse s'allume en eux et qu'ils oublient l'obscurité de leur condition.
Certes, nous ne chargeons pas le modeste et simple M. Carnot du reproche de cette circulaire : ce n'est ni son style ni son caractère; quelqu'un de ces hommes de lettres tout à la fois envieux et fanatiques, qui ont joué un si grand rôle dans cette révolution, lui aura prêté sa plume et ses inspirations, et il aura signé de confiance... C'est assez cependant pour qu'il ait dû en porter la responsabilité politique; on verra plus tard que, sous l'Assemblée constituante elle-même, cette responsabilité lui fut durement appliquée.
Ainsi M. Ledru-Rollin proposait ses commissaires, M. Carnot ses maîtres d'école, pour faire l'éducation républicaine du pays et le représenter. C'était trop ! le public s'en émut, une nombreuse députation de gardes nationaux vint à l'Hôtel de ville se plaindre de ces circulaires. M. de Lamartine se crut obligé de les désavouer. « Le gouvernement n'a chargé personne, répondit-il à cette députation, de parler en son nom à la nation, et surtout un langage supérieur aux lois. Le gouvernement tout entier éprouve le besoin de
lOG MEMOIRES D'ODILON BARROT.
rassurer deux fois la conscience publique : une fois dans ce dialogue et bientôt par une proclamation à tous les citoyens de la France. »
En effet, dans une adresse à la nation, au sujet des élections, le gouvernement faisait dans la déclaration suivante le désaveu éclatant des doctrines de M. Ledru- Rollin :
Le gouvernement provisoire n'imitera pas les gouvernements usurpateurs de la souveraineté du peuple, qui corrompaient les élecleurs et qui achetaient à prix immoral la conscience du pays, A quoi bon succéder à ces gouvernements si c'est pour leur ressembler? Le gouvernement provisoire veut que la conscience publique règne. On ne peut remonter aux royautés impossibles; on ne veut pas descendre aux anarchies inconnues... Assurez aux autres l'indépendance des suffrages que vous voulez pour vous ; surtout liberté, respect aux consciences. Ayez confiance dans le bon sens du pays ; donnez-lui la liberté, il vous renverra la république !
Ainsi le conflit jusque-là renfermé dans les délibérations intérieures du gouvernement éclatait au grand jour, et sur la question môme la plus capitale du moment. Cette question devenait comme le champ clos où les deux républiques allaient engager un combat à outrance. Le public, grandement intéressé dans cette lutte et instruit de toutes les péripéties, ne pouvait manquer d'y prendre parti. Les sociétés secrètes, les clubs, toute la partie ardente de la révolution se prononçait naturellement pour M. Ledru-Rollin ; la masse de b population paisible faisait des vœux pour les modérés du gouvernement. Si les passions eussent eu le même caractère de fanatisme et de férocité qu'en 1792, ce conflit se fût terminé par un 31 mai, et lés membres modérés du gouvernement eussent payé de leur vie leur modération. Mais le temps avait marché ; la civilisation et la liberté n'avaient pas régné et
progressé en vain pendant trente ans dans cette société ; elles avaient changé et adouci ses mœurs. Le dissentiment qui, lors de la première République, avait été tranché par les échafauds, fut en ^1848, ainsi que nous allons le voir, arrangé par un compromis, par une sorte d'ajournement à huitaine.
Le premier acte de ce drame fut la manifestation du 16 mars, dite des bonnets àpoils. Voici lescirconstances dans lesquelles elle eut lieu :
Le gouvernement avait décrété que tout Français faisant partie de la garde nationale serait habillé et armé aux dépens de l'État. Cette mesure radicale avait à ses yeux le double mérite d'abord de satisfaire à cette manie de l'absolu qu'il poursuivait en tout, et, en outre, de noyer l'ancienne garde nationale, composée surtout de la bourgeoisie de Paris, qui lui était, non sans quelque raison, très-suspecte, dans la masse des ouvriers et des prolétaires.
La conséquence inévitable d'une telle mesure et sans laquelle elle n'eût pas atteint le but politique qu'on se proposait, était de dissoudre ces compagnies d'élite qui, dans chaque légion, s'étaient formées sous les influences du voisinage, des convenances personnelles: influences que l'habitude de se voir, de se rencontrer dans les postes, de causer ensemble de politique, avait fortifiées au point de faire de ces compagnies de véritables familles, les seules agglomérations de forces réelles qui existassent au milieu de cette vaste cité de Paris, où les habitants non-seulement d'un même quartier, mais d'une môme maison, sont presque toujours étrangers et inconnus les uns aux autres. La dissolution de ces compagnies et leur dissémination dans cette foule qu'on appelait à former désormais la garde nationale fut un coup très-vivement ressenti par la bourgeoisie de Paris.
Une députation nombreuse de gardes nationaux se
présenta le 15 mars au ministère de l'intérieur pour faire entendre ses doléances. M. Ledru-RoUin ayant refusé de la recevoir, et l'ayant renvoyée assez dédaigneusement k son secrétaire, celui-ci la traita durement, lui reprochant de vouloir conserver les signes du privilège jusqu'au sein de l'égalité républicaine. Les gardes nationaux, qui, eux aussi, se croyaient encore les souverains et les maîtres sur le pavé de leur ville, comme ils l'avaient été, en effet, depuis 1830, et qui ne se trompaient que de temps, annoncèrent pour le lendemain une manifestation.
Et, en effet, le lendemain 16 mars, neuf à dix mille gardes nationaux en uniformes, mais sans armes, se dirigèrent par les quais vers l'Hôtel de ville, faisant entendre des cris, parmi lesquels celui de A bas Ledru- BoLlin .^dominait. Le général Courtais, qui voulait s'opposera ce mouvement, fut fort maltraité ; sou épée lui fut arrachée. La manifestation dépassait ainsi de beaucoup le but avoué et prenait un caractère d'hostilité directe contre la République.
Le gouvernement, averti dès la veille, avait pris ses précautions. Par les soins du préfet de police Caussidière, quelques milliers d'ouvriers avaient été massés sur le quai, alors fort étroit, qui conduit à l'Hôtel de ville ; ces ouvriers barrèrent le passage à la garde nationale : celle-ci, surprise de cet obstacle qu'elle n'avait pas prévu et nullement préparée à se frayer un chemin par la force, hésita, s'arrêta, parlementa, ettinalement n'obtint des ouvriers la permission de passer que pour une simple députation, laquelle se rendit à l'Hôtel de ville à travers une haie d'hommes en blouse, qui ne lui épargnèrent ni les moqueries ni les sifflets, ni même les voies de fait à son retour.
Certes, à ne prendre que son motif apparent, savoir : la conservation des compagnies privilégiées, cette manifestation paraissait en elle-même puérile et sur-
tout fort inopportune ; elle n'en était pas moins un fait très-considérable : car c'était le premier symptôme du réveil de la bourgeoisie, sa transition de l'état d'observation à celui de l'action. Le prétexte était mal choisi, sans doute; mais le mouvement n'en était pas moins imprimé, et, à partir de cette époque, il ne devait plus s'arrêter.
Aussi, et malgré lesépigrammes, les épithètes dédaigneuses prodiguées à cette manifestation, qui avait eu surtout le grand tort d'échouer, faute d'un but précis et d'une action suffisamment combinée et préparée, personne dans le gouvernement ne se méprit sur son caractère et sa portée; le besoin d'une contremanifestation qui imprimât à la bourgeoisie une salutaire terreur se fit immédiatement sentir. Caussidière, ce grand meneur de la populace, se chargea de préparer pour le lendemain cette contre-manifestation ; la position centrale de la préfecture de police, ses nombreux agents, lui fournissaient de grandes facilités pour une telle mission, et il s'en servit avec une rapidité et une dextérité merveilleuse.
Dans la matinée du 16, on voyait de toutes parts des bandes d'ouvriers se dirigeant vers la place de la Concorde ; tous les ateliers étaient fermés, tous les travaux suspendus : malheur à l'ouvrier qui eût refusé de répondre à l'espèce de réquisition frappée sur lui par ses camarades! ne s'agissait-il pas, d'ailleurs, de donner une leçon aux bourgeois, de consacrer la toutepuissance de la blouse sur l'habit? Aussi, cette fois, la classe ouvrière tout entière se réunissait-elle dans un seuletmôme sentiment, etlamanifestation atteignitdes proportions formidables : 200,000 ouvriers environ, réunis deux à deux et par files régulières, portant des bannières et de petits drapeaux, défilèrent par les quais dans un ordre et un silence qui annonçaient la discipline la mieux observée, et par conséquent une
action directrice toute-puissante. Arrivée sur la place de THôtel-de-Ville, bien insuffisante à la contenir, cette colonne s'arrête, des délégués d'avance désignés sont admis auprès du gouvernement : c'étaient Barbes, Sobrier, Raspail, Cabet et le fameux Blanqui avec ses sombres et fanatiques acolytes; tous les chefs et directeurs du parti démagogique et socialiste étaient là réunis. La grande salle de l'Hôtel de ville en était remplie, et le moment était aussi critique que solennel.
Un nommé Gérard, chargé déporter la parole, s'exprima ainsi : « Hier, une manifestation menaçante avait pour but de vous ébranler ; nous y répondons par une manifestation pacifique, pour vous défendre et nous défendre avec vous. »
C'était bien jusque-là ; mais à ce gouvernement qu'il vient défendre contre toute pression menaçante, il intime à son tour les exigences du rassemblement au nom duquel il parle, à savoir :
1° L'éloignement des troupes ;
2° L'ajournement de l'élection de la garde nationale ;
3° Celui de l'élection de l'Assemblée constituante ; et, après cette intimation, un des assistants demande impérieusement une réponse immédiate. Louis Blanc et Ledru-RoUin, en organisant ce mouvement, ne s'étaient proposé que deux buts : d'abord, de faire acte de puissance en déployant aux yeux de la bourgeoisie et des modérés du gouvernement provisoire la force populaire et de montrer qu'ils en disposaient ; ensuite, de produire par ce déploiement une intimidation telle, qu'elle les rendît maîtres de la suprême direction de la révolution : ils n'en étaient pas encore arrivés à la pensée de se débarrasser de leurs collègues. Craignant que leur but ne fût dépassé, ils demandent qu'on laisse au gouvernement le temps de délibérer, ils revendiquent pour lui au moins les apparences de Fin-
dépendance. « Tout cela, ce sont de belles paroles, leur répond insolemment un des délégués; ce sont des actes qu'il nous faut. Nous ne nous retirerons pas que vous n'ayez délibéré devant nous et sur l'heure ! » Cette brutalité excite parmi les membres du gouvernement provisoire un mouvement d'indignation. Cabet, Raspail et Sobrier s'en aperçoivent; ils voulaient, comme Louis Blanc et Ledru-Rollin, intimider et non violenter : ils interviennent à leur tour, supplient leurs amis de respecter la dignité du gouvernement. Mais un des meneurs, plus politique et plus avisé que les autres,
— c'était, sans doute, Blanqui ou un de ses partisans,
— ^'écviQ,: Le gouvernement provisoire i tout entier^ approuve-t-il la circulaire, oui ou non (celle de Ledru- Rollin)? D'autres voix, pour qu'on ne se méprenne pas sur la portée de l'interpellation, désignent nommément Lamartine, et le somment de répondre. Celuici s'avance. Sa position était délicate : il avait désavoué publiquement et officiellement la circulaire de Ledru- Rollin ; s'il faiblissait, il était perdu. Il est des moments où le salut est dans l'audace : si on fait face à la foule, elle vous respecte ; si on tombe, elle vous écrase sans pitié. Il ne daigna pas répondre à la question ; mais, revendiquant avec hauteur la dignité du gouvernement, qui est aussi celle du peuple, il ajouta :
Ce gouvernement, sans armes, sans soldats, n'a qu'une force morale, dit-il; la lui enlever, c'est plus que le destituer, c'est le dégrader, et que deviendra la république, avec un gouvernement sans indépendance ? Cette indépendance, nous la défendrons jusqu'à la mort : car, en la défendant, c'est la dignité du peuple et sa liberté que nous défendrons. Nous pouvons périr dans cette lutte, mais nous périrons par vous et pour vous. Prenez garde: de telles journées, quelque belles qu'elles soient, ont leur péril. Le 18 Brumaire du peuple "pourra amener le 18 Brumaire du despotisme!
Lesmodérés, déjàgagnés à cette cause, applaudirent.
D'ailleurs, les masses qui, au dehors, encombraient la place de THôtel-de-Ville, s'agitaient, mises en mouvement sous le prétexte de protéger le gouvernement contre les bourgeois; inquiètes delà longueur de cette conférence, apprenant par les émissaires de M. Marrast qu'on veut faire violence à ceux qu'elles étaient venues appuyer, elles poussaient des cris furieux de : Vive le gouvernement provisoire ! et réclamaient la présence sur le balcon des membres de ce gouvernement ; ceux-ci se présentent et sont universellement acclamés. lîlanqui et les siens se sentent vaincus et se retirent ; le rassemblement s'écoule : les uns, pour aller faire le tour de la colonne de Juillet ; les autres, au nombre de 10,00U environ, pour se porter au ministère de l'intérieur et y faire une sorte d'ovation à l'auteur de la circulaire. Ces derniers étaient la partie politique du rassemblement, le contingent des clubs, des délégués du Luxembourg et des sociétés secrètes. Ainsi se termina cette journée, qui laissa indécise la victoire entre les Jacobins et les Girondins modernes. Si, d'un côté, la bourgeoisie avait été humiliée et intimidée ; si le peuple, par ce déploiement formidable de ses forces, s'était de plus en plus enivré de sa suprématie ; si Louis Blanc et Ledru-Rollin avaient joué le rôle de protecteurs vis-à-vis de leurs c()lh''gues, s'ils avaient été l'objet des ovations de la partie ardente de la population ; d'un autre coté, la partie modérée du gouvernement avait courageusement défendu et maintenu sa dignité ; elle avait au moins sauvé les apparences, et Lamartine, attaqué personnellement, avait, par son éloquence et son courage, imposé aux passions démagogiques et arraché à la foule des applaudissements. La démonstration laissait donc les choses dans l'état préexistant ; le conllit n'était pas vidé, il restait toujours ouvert : ce n'était pas même une trêve, ce n'était qu'un premier
essai des forces respectives des deux partis qui restaient en présence ; tout annonçait une crise nouvelle plus menaçante et plus décisive.
Cependant le Gouvernement provisoire fut unanime à exalter dans ses adresses et proclamations la grandeur, la magnanimité du peuple et à blâmer la garde nationale.
Quelques-uns d'entre vous, disait le général Gourtais, dans son ordre du jour à la garde nationale, ont fait hier une manifestation qui pourrait faire douter de leur patriotisme. Voyez le peuple, il soufTre; mais il a foi et il attend : pendant le combat, il a été héroïque ; confiant, après la victoire il a fait respecter tous les droits; aujourd'hui encore sa modération égale son courage, iJ est au niveau de toutes les gloires, c'est par lui et pour lui seul que la révolution s'est faite; dans quel autre pays du monde pourraiton voir 200,000 hommes unis comme 200,000 frères, marcher avec plus de dignité dans leur indépendance? Yoilà bien la majesté du peuple ! Au milieu de vos chants patriotiques vous demandiez des armes, à quelles mains plus dignes de les porter pourrait-on les confier? vous en aurez tous... En vous voyant défiler devant moi, comme l'armée la mieux
disciplinée, j'ai éprouvé un sentiment d'orgueil oui, je
partage vos joies et vos espérances, et si je puis ambitionner un titre, c'est celui de Général du Peuple !
Général du peuple ! quelle modestie et quelle prétention ! M. de Gourtais, obscur député la veille, ancien garde du corps, se guinder jusqu'à cette hauteur ! Mirabeau appelait La Fayette Cromivell-Grandisson, quel nom eùt-il donné à M. de Gourtais?... Au reste, cet ordre du jour est parfaitement caractélistique de ces temps : aduler le peuple parce qu'il se montre fort et qu'on en a peur, insulter la classe moyenne parce qu'elle se montre faible et qu'on s'en défie ; telle était la politique du jour. Le moment n'était pas encore venu où on aurait à implorer l'appui II. 8
de la bourgeoisie armée et où on serait trop heureux de le trouver.
Nous avons dit que le Gouvernement provisoire, dans cette journée du 16 mars, avait gardé une apparence d'indépendance; ce n'était, en effet, qu'une vaine apparence, car de fait il céda sur toutes les exigences qui lui avaient été intimées au nom du peuple. Le peu de troupes qui avaient été rappelées à Paris en furent renvoyées ; l'élection de la garde nationale fut ajournée au 25 mars et celle de l'Assemblée nationale au 19 avril.
Mais ajourner les élections, ce n'était, aux yeux des démagogues, qu'éloigner le danger, ce n'était pas le conjurer ; c'était peut-être même l'aggraver. Ledru- Rollin, Louis Blanc et leurs partisans le sentaient ; ils n'étaient pas arrêtés, eux, par les scrupules de légalité ; non, ces ménagements pour l'indépendance des consciences, ce respect pour la loi des majorités dont les modérés du gouvernement faisaient profession n'étaient pour eux que des niaiseries sentimentales ; prolonger la dictature des ouvriers de Paris, l'imposer au besoin par la force à toute la France, donner la main à toutes les révolutions de l'Europe, leur prêter l'appui de notre armée, achever la ruine de la société par les assignats et les impôts progressifs, et, pendant ce temps, chercher la solution des problèmes sociaux et politiques qu'ils avaient soulevés et tâcher de s'accorder sur cette solution : tel était leur programme qui rencontrait une énergique opposition de la part de leurs collègues. De là des scènes de violence dans le sein même des conseils tenus à l'Hôtel de ville, scènes qui nous ont été retracées par les acteurs eux-mêmes dans l'enquête. « Quand la querelle devenait plus vive, dépose M. Arago, devant la commission d'enquête, je disais: Appelez vos adhérents, je ferai battre le rappel et nous déciderons la
question à coups de fusil. — Des coups de fusil, nous disait-on alors assez facilement, des coups de fusil ! eh bien, soit !... » Un autre membre du gouvernement révèle que les membres du gouvernement en étaient venus à se munir de pistolets chargés, qu'ils déposaient sur la table pendant les délibérations *.
Un tel état de choses ne pouvait se prolonger : l'initiative d'une solution violente appartenait naturellement aux Jacobins ; ils résolurent de chasser de l'Hôtel de ville leurs collègues, hommes à préjugés parlementaires qui se permettaient d'avoir des scrupules en pleine révolution.
Les circonstances étaient trop favorables et leur promettaient un succès facile : la bourgeoisie était terrifiée, les ouvriers exaltés ; cette force disciplinée de 200,000 hommes réunie, le 17 mars, en un instant et comme à la baguette, marchant comme un seul homme, M. Ledru-Rollin croyait pouvoir en disposer : Quand on a 200,000 hommes derrière soi, disait-il au Gouvernement provisoire, on peut tout oser. Il lui suffisait d'un prétexte pour mettre en mouvement cette masse ; une fois poussée sur la place publique, on saurait bien la faire servir à un coup d'État populaire.
D'un autre côté, les événements se pressaient au dehors, des révolutions éclataient chaque jour dans toutes les parties de l'Europe; il était donc urgent de prendre parti pour ces révolutions, de faire alliance avec elles, de leur donner un appui actif, au besoin même de provoquer des insurrections, là où les vieux gouvernements étaient encore debout. Le feu était partout, on était au fort de l'incendie, il s'agissait donc de le propager et de le rendre universel ; des tentatives