Voir la déposition de MM. Pagnerre et Gurnier-Pagès
avaient été faites en Belgique, en Savoie, sur les bords (lu Rhin ; mais, obligé d'agir dans Tombre et par des moyens détournés, le parti jacobin avait partout échoué. Les bandes de Belges réfugiés parties de Paris sous le commandement d'élèves de l'École polytechnique, payées par M. Ledru-Rollin, transportées gratuitement sur les chemins de fer, armées sur les ordres du ministre aux dépens de nos arsenaux de Lille, avaient rencontré, sur le territoire belge, une force armée qui les avait reçues et repoussées à coups de canon. Celles destinées à l'invasion de la Savoie, parties de Lyon, avaient été repoussées et faites prisonnières par les habitants des campagnes devant Chambéry ; les corps d'Allemands formés sur les bords du Rhin avaient excité les réclamations des puissances voisines, et un décret du Gouvernement provisoire avait dû en ordonner le licenciement.
Ainsi avaient avorté les unes après les autres toutes les tentatives de propagande armée du parti violent ; ainsi s'étaient évanouies l'une après l'autre ses espérances de révolutionner le monde, et cela parce que, gênés par leurs collègues, MM. Ledru-Rollin et Louis Blanc n'avaient pu procéder que par des voies détournées. Encore quelques jours perdus et la plus belle occasion qui eut été donnée à l'esprit révolutionnaire de bouleverser l'Europe allait échapper : il n'y avait donc pas un instant à perdre pour agir.
En outre, il était aisé de pressentir que plus on s'approcherait de l'élection, plus les esprits s'absorberaient dans l'attente et l'espoir du résultat de cette grande épreuve, plus il serait difficile d'arracher au pays cette espérance à laquelle il se rattachait avec la passion du désespoir. Tout poussait donc le parti violent à une action immédiate, tout lui faisait une nécessité de détruire, sans retard, cet antagonisme qui avait neutralisé jusqu'à ce jour, dans le gouvernement,
l'action révolutionnaire à l'étranger et à l'intérieur ; selon lui, il fallait prévenir à tout prix cette échéance tant redoutée d'une élection dont les résultats étaient pressentis. Le salut de la république exigeait, au lieu d'une assemblée constituante tiède et modérée, un comité de salut public, ce but, mais aussi ce terme de toutes les révolutions démagogiques.
La conspiration de ce parti , comme il arrive dans les temps de révolution , ne s'enveloppait d'aucun mystère; elle se poursuivait en plein jour. Des conférences nombreuses se tenaient au ministère de l'intérieur où l'on discutait sans aucune réserve la composition du futur comité de salut public, ainsi que le programme politique qu'il serait chargé d'imposer à la France. Quant au succès, on n'en doutait pas. Ne venait-on pas de faire la revue des forces de la démagogie, et n'avait-on pas constaté la faiblesse et l'impuissance de la bourgeoisie , seul point d'appui des modérés? Dans ces conférences, Caussidière, Louis Blanc, Albert, Sobrier, Barbes, Blanqui, tous les chefs de la démagogie ardente poussaient au coup d'État populaire, et en pressaient l'exécution. Louis Blanc et Albert n'étaient pas satisfaits du rôle qu'on leur faisait jouer au Luxembourg ; ils voyaient, d'ailleurs, les difficultés de leur organisation du travail devenir de plus en plus inextricables : de toutes les promesses qu'il avait faites aux ouvriers, Louis Blanc n'en avait réalisé aucune. La réduction du travail à 10 heures, pour les ouvriers de Paris, et à 11 heures pour ceux de la province (comme si les hommes de Paris et ceux des départements n'étaient pas de la même espèce), l'abolition du marchandage qui fermait aux ouvriers économes et laborieux la seule porte par laquelle ils pouvaient sortir de la classe des simples manœuvres pour entrer dans celle des entrepreneurs et des capitalistes; l'abrogation du travail dans les
prisons , mesure , il faut le dire en passant , fort peu morale et fort peu philanthropique , étaient les seules conquêtes socialistes qui fussent sorties jusqu'à ce jour de cette grande agitation sociale; c'étaient là des résultats bien insuffisants aux yeux de ces hommes à qui on répétait tous les jours que la société leur appartenait, qu'ils en étaient les maîtres souverains, et qu'ils devaient avoir part au moins égale dans les richesses du pays. De plus, Louis Blanc, s'enivrant de ses propres idées, renchérissait sur l'absurdité des autres sectes socialistes. A cette formule : à chacun selon ses facultés, qu'elles avaient généralement adoptée, il avait hardiment substitué la sienne , qui était : à chacun selon ses besoins, et il avait tenté de faire accepter cette énormité par ses auditeurs à qui , malgré toute son éloquence . il ne parvenait pas à faire comprendre que le paresseux eût le droit de profiter des labeurs de l'ouvrier laborieux, intelligent et économe; il avait ainsi fini par révolter jusqu'à ses auditeurs eux-mêmes. Dans les rassemblements tumultueux de la classe ouvrière, des cris : A bas Louis Blanc! commençaient à se faire entendre ; cet homme était donc aux abois, désespéré, il ne pouvait plus trouver son salut que dans un bouleversement universel , et il y poussait. Caussidière , de son côté , se sentait suspect au parti modéré de l'Hôtel de ville , en particulier à Marrast, maire de Paris , qui en défiance du préfet de police avait organisé une contre-police. Il était, d'ailleurs , indigné que les expéditions belge et italienne, qu'il avait si laborieusement préparées de complicité avec Ledru-Rollin , eussent avorté , et il se plaignait amèrement de n'avoir pas été secondé. Cet homme, sous les apparences d'une bonhomie affectée , cachait une ambition démesurée ; son langage était humble, sa grosse face toujours riante et facétieuse semblait n'exprimer que des dispositions
sages et naturellement bienveillantes , mais son cœur était plein d'orageuses impatiences de grandeur et de fortune ; il laissait dire et croire qu'il n'était que le client et l'instrument de Ledru-Rollin, mais il comptait bien pousser du pied son patron et le renverser lorsqu'il l'aurait une lois porté au pouvoir suprême, et cela lui eût été facile ; car souple , rusé , il avait sur Ledru-Rollin tous les avantages qu'a sur un homme sensuel , vaniteux , dont les ardeurs sont extérieures et se dépensent en paroles , l'homme d'action qui concentre en lui ses projets , qui sait attendre , et dont les paroles ne trahissent jamais la pensée. Il était, d'ailleurs, par son origine , par ses mœurs, par ses relations, bien plus peuple que son ministre, et avait sur les classes ouvrières un bien autre ascendant. Quant à Sobrier, nous ne l'avons pas connu, mais voici ce qu'un écrivain , M. Elias Regnault , qui devait bien le connaître, en dit dans son ouvrage apologétique de la révolution de 1848 et du gouvernement provisoire. « Une autre excentricité de ce temps était Sobrier, qui aspirait à tenir le glaive spirituel et le glaive temporel de la république ; il y avait dans son regard quelque chose d'ascétique et de composé, en même temps que, dans ses allures, quelque chose de brusque et d'évaporé. Moins ambitieux de pouvoir qu'avide de mouvement et de bruit, il joignait à une grande douceur de caractère une excessive turbulence d'idées; prompt aux entraînements sans préméditation personnelle, et par conséquent instrument facile pour toute tentative. )> Barbes, esprit étroit et fanatique, àme énergique et courageuse , suivait alors les voies de Ledru-Rollin, et était résolu à le soutenir. Blanqui, dans ce monde de conspirateurs, était une figure à part ; il était le plus redouté , et , en effet , le plus redoutable de tous. D'un courage indomptable , d'un fanatisme sombre , il était capable de tout , et aurait
commis avec le plus grand sang-froid même un fratricide, pour assurer le triomphe de ses opinions; au moins il s'en vantait. On assurait que, le 16 mars, il était venu à l'Hôtel de ville avec l'intention de poignarder de sa main les membres modérés du gouvernement provisoire. L'auteur déjà cité dit de lui : Sa pensée est un abîme, et sa vie une perpétuelle menace. C'est aussi de lui que Ledru-Rollin disait dans l'enquête : Son urne est pétrie de fiel et de sang. Acteur nécessaire dans tout projet de violence et de bouleversement, il prétendait cependant y jouer un rôle indépendant; il se réservait toujours une action particulière et individuelle dont il n'expliquait à personne ni le but ni la portée; entouré d'hommes de sa trempe , qu'il avait fascinés par la sombre exagération et le mysticisme de ses paroles, autant que par l'énergie de son caractère, il pouvait en disposer pour tout ce qu'il voudrait entreprendre, assuré d'avance de ne rencontrer en eux ni un scrupule ni une hésitation. Cet isolement, ce mystère dans lesquels il se renfermait, avaient donné lieu à des bruits étranges et à des soupçons auxquels une révélation de la Revue rétrospective^ rédigée par M. Taschereau, grand fureteur de documents secrets, vint donner assez de consistance. On reproduisait dans cette revue un rapport qui aurait été fait à la police de Louis-Philippe , sur une certaine conspiration ; l'auteur de ce rapport donnait des détails tels, il entrait dans des particularités si intimes, si personnelles aux chefs de la conspiration, qu'en le lisant. Barbes s'était écrié : « Il n'y a que Blanqui, ou moi, qui puissions avoir connu ces particularités. » D'où cette conclusion que c'était Blanqui qui avait livré ses secrets à la police. Cette induction était, d'ailleurs, fortifiée par d'autres circonstances, celle par exemple de la mise en liberté de Blanqui avant l'expiration de
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sa peine. De là, un haro général dans tout ce monde de vieux conspirateurs , et dans les sociétés secrètes , contre le révélateur , contre le traître. Blanqui tint tête à cet orage. Il jeta publiquement à la face de ses accusateurs la qualification de lâches calomniateurs , donna sa démission de président de son club, se justifia, fut réélu avec enthousiasme, et, désormais consacré aux yeux de ses adeptes par le martyre, n'en devint que plus puissant et plus envenimé. Le document, cause de tout ce bruit, avait été trouvé par Taschereau au ministère de l'intérieur; Blanqui vit dans cette circonstance une perfidie de Ledru-Rollin contre lui, une manœuvre pour le ruiner moralement dans son parti ; il ne le lui pardonna pas.
Nous ne parlons pas des autres agents de cette conspiration dans laquelle était entré le parti démagogique dans toutes sesnuances, depuis le Jacobin forcené jusqu'au socialiste le plus utopiste. Quelques mots cependant sur deux d'entre eux : Gabet et Raspail. Cabet appartenait au parti socialiste; il avait joué un certain rôle dans la révolution de 1830 ; avocat laborieux et fort libéral alors, il avait été nommé député, etDupont (de l'Eure) en avait même fait un procureur général en Corse. Mais son esprit ardent et inquiet l'avait bientôt jeté hors des voies du libéralisme, et après quelques débats parlementaires où l'absolu de ses idées et l'ardeur de ses passions l'avaient assez gravement compromis, il avait disparu de la scène politique, pour aller se perdre dans les rêves d'un socialisme mystique ; son utopie était l'organisation d'une société où tous les biens seraient en commun, espèce de phalanstère ou de mormonisme qui aurait tenu du couvent et de l'hospice. Il avait écrit beaucoup de programmes, beaucoup de petits livres sur les délices de ce paradis qu'il promettait à tous les êtres souffrants; et il avait trouvé un grand nombre de crédules,
principalement dans les classes qui vivent de leur travail manuel, d'autant plus faciles à abuser qu'elles sont plus malheureuses. Il jouissait parmi les ouvriers d'une certaine popularité; c'était une des puissances du jour, et nous l'avons vu jouer le rôle de modérateur dans la séance de l'Hôtel de ville, au 16 mars; mais depuis ce jour il s'était effrayé, comme les autres, des progrès de la réaction : il était disposé, lui aussi, à sauver la république démagogique et sociale par un coup d'État populaire. L'autre chef populaire dont nous voulons parler est Raspail. Ce n'est ni sur les passions, ni sur les perspectives du bien-être et des jouissances matérielles qu'il avait fondé, lui, sa popularité : c'était sur une base plus solide, plus honorable et qui a survécu môme aux désenchantements de la politique, aux désillusionnements du socialisme ; c'était sur les soins médicaux qu'il donnait aux pauvres. Chimiste assez distingué, il avait étudié toutes les propriétés du camphre et, croyant reconnaître dans cette substance des moyens curatifs puissants, il en avait fait une sorte de panacée; cette découverte simplifiait de beaucoup la médecine ; elle convenait admirablement à toute la classe ouvrière qui n'a guère le temps ni les moyens de suivre des remèdes compliqués et coûteux ; aussi eut-elle dans les faubourgs un grand succès. Raspail ouvrit des boutiques où il débitait ses médicaments à bon marché à tous les ouvriers, y ajoutant même parfois des secours gratuits : ce qui lui avait donné une popularité immense et de bon aloi. Plût à Dieu pour lui et pour son pays que cette philanthropie ne se fût pas trouvée unie chez lui à un jugement faux et à une imagination malade qui le jetèrent dans toutes les exagérations de la démagogie et du socialisme et le rendirent complice d'hommes dont il partagea les idées, et favorisa les projets.
Tel était le personnel de cette conspiration. Nous sommes loin de dire que tous ces hommes si divers par leur caractère, leurs origines, leurs tendances, fussent d'accord sur la forme et les conditions du gouvernement qu'ils rêvaient pour la France. Il y avait même, entre le parti politique et le parti socialiste, entre les nouveaux jacobins et les nouveaux babouvistes, un dissentiment profond, qui n'eût pas tardé à éclater en conflits violents. Mais pour le moment tous ces hommes étaient unanimes à reconnaître que la révolution de 1848 n'avait pas tenu ce qu'elle avait promis, qu'elle était entravée par la résistance de la classe moyenne, que cette résistance jusqu'alors inerte devenait active et pousserait bientôt à la réaction, qu'il fallait empêcher que cette réaction ne trouvât dans l'Assemblée constituante une représentation et un appui dont il serait ensuite bien plus difficile de triompher, qu'il y avait donc nécessité impérieuse et urgente à faire faire un pas de plus à la révolution de 1848, de rejeter de son gouvernement tout ce qui était entaché de vieilles idées et de modérantisme, de placer enfin le pouvoir et la force en pleine classe ouvrière. Le programme universellement adopté était celui-ci : Ajourner indéfiniment V élection de V Assemblée constituante, épurer le gouvernement par un coup d'Etat populaire, le remplacer par un comité de salut public.
Mais de quels éléments se composerait ce gouvernement révolutionnaire ? quels seraient ses moyens d'action? Là commençait le dissentiment.
M. Ledru-Rollin était l'homme principal de cette nouvelle dictature , la présidence du comité de salut public projeté lui revenait de droit; aussi était-il le centre de tous les projets, l'âme de toutes les conférences ; c'est chez lui, dans son ministère, souvent la nuit, que se réunissaient les conjurés, et cependant
il hésitait et flottait dans de pénibles anxiétés. Si, d'un côté, la perspective d'être enfin l'arbitre suprême de la France, de n'avoir plus à lutter contre les résistances, les désaveux même de collègues timorés, flattait son orgueil et son ambition ; d'un autre côté, serait-il en son pouvoir de contenir, de diriger la force même qui l'aurait porté à la dictature ? n'échapperaitil aux contrariétés et aux taquineries de M. Marrast, aux désaveux de M. de Lamartine, aux boutades de M. Garnier-Pagès et d'Arago, que pour retomber sous les exigences de Caussidière ou les menaces de Blanqui? et puis il voidait bien avoir le Luxembourg pour auxiliaire, mais il ne consentait pas à en être l'instrument: il redoutait cet abîme de l'inconnu où Louis lUanc l'entraînerait à sa suite. Ne serait-il pas enfin débordé, puis abandonné par cette faveur populaire si mobile et si changeante, et jeté aux gémonies après avoir été porté au Capitole? Toutes ces réflexions étaient fortifiées en lui par les conseils de prudence et de sagesse que lui donnaient quelques anciens confrères, devenus magistrats depuis 4848, et qui apportaient au milieu des passions révolutionnaires quelques restes de leurs habitudes de légalité. C'était Portails, le procureur général de la nouvelle république près la Cour de Paris, neveu du fameux Portails, rédacteur du Code civil ; c'était Landrin, procureur de la république près le tribunal de Paris, cœur chaud, tête ardente et facile à s'égarer au delà du vrai et du possible; c'était Jules Favre, que nous avons déjà fait connaître; c'était Flocon lui-même, homme d'esprit, que Texpérience commençait à éclairer et qui, du parti le plus extrême, était passé au parti modéré : transition que ses anciens amis ne pouvaient expliquer, disaient-ils, que par l'aff'aiblissement et l'épuisement de sa santé. Flocon surtout agissait puissamment sur l'esprit de Ledru-Rollin ; ses con-
seils de prudence n'étaient pas suspects, ses antécédents leur donnaient une grande force. C'était aussi un sieur Carteret, directeur de la police générale, qui, eifrayé de l'indépendance affectée par Caussidière, s'efforçait d'avertir et de retenir son ministre. Toutes ces influences se disputaient Ledru-Rollin, qui, au milieu de ses anxiétés, trouvait un certain bonheur à respirer les parfums d'une puissance qu'il avait rêvée toute sa vie. Ce rôle ne pouvait cependant se prolonger bien longtemps ; le jour assigné pour l'exécution du coup d'État populaire approchait. Les clubs s'étaient déclarés en permanence ; des armes, des cartouches, avaient été distribuées, par les soins de Caussidière et sur les ordres du ministre de l'intérieur, au Palais-Royal, à la rue Rivoli, dans tous les centres où l'insurrection se préparait. Tout était prêt ; il ne s'agissait plus que de désigner les membres du futur comité de salut public et les ministres du nouveau gouvernement : la liste s'élaborait dans les divers conciliabules, non sans de violents tiraillements; les uns voulaient y faire dominer l'élément socialiste , les autres ne l'admettaient tout au plus que comme auxiliaire.
Pendant ce temps, la partie modérée du Gouvernement provisoire, nullement résignée à attendre le coup fatal, se préparait au combat.
Lamartine commença par s'assurer du concours du général Négrier, qui commandait la division du Nord et qui promit, au premier avis, de marcher avec ses troupes sur Paris, ou de recevoir à Lille les débris du Gouvernement provisoire, s'il était obligé de quitter la capitale. Puis il redoubla d'efforts et de séductions auprès des chefs démagogiques : il employa les ressources de son éloquence et les prestiges de sa personne auprès de Cabet, de Raspail, de Lamennais, de Caussidière, de Blanqui môme, pour essayer de les
ramener à lui ; comme poëte, il était attiré vers ces caractères dont la sauvage énergie frappait son imagination ; comme diplomate, il avait grande foi dans ces négociations d'homme à homme; comme enfant gâté du monde élégant, il croyait à la toute-puissance de ses grâces et de ses cajoleries sur eux : il prenait pour des adhésions et des soumissions les paroles polies avec lesquelles ses avances et ses compliments étaient accueillis. Il ne savait pas que ces hommes qu'il se flattait d'avoir captivés étaient tout autres dans un entretien privé qu'ils n'étaient au milieu de leurs partisans et dans les ardeurs de leur fanatisme ; que pour les bien connaître et les saisir dans leur vrai caractère, il aurait fallu pénétrer avec eux dans ce milieu où ils vivaient, sentaient et prenaient leurs résolutions. Il devait savoir, d'ailleurs, qu'ils n'étaient pas indépendants de leurs complices, de leurs antécédents, de leurs engagements. Prétendre dominer les influences irrésistibles de la rue et du club par des causeries agréables de salon, ce n'était qu'une puérile vanité, une politique de coin du feu : avec do tels moyens il eût infailliblement été jeté par les fenêtres de l'Hôtel de ville par ceux-là mêmes qu'il croyait avoir ainsi apprivoisés.
Il y avait heureusement à l'Hôtel de ville un homme plus positif, plus familiarisé avec les conspirations et les pratiques révolutionnaires, et connaissant mieux les ressorts qu'il faut faire agir sur le peuple : c'était Marrast. Celui-ci sentait bien que c'était à Paris et non à Lille qu'il fallait vaincre ou périr. Il avait sa police qui l'instruisait avec la plus grande précision de tout ce qui se tramait dans les conférences du ministère de l'intérieur, de tout ce qui se préparait chez Caussidière et dans les clubs. La garde nationale et les bataillons de la garde mobile étaient la seule force qu'il pût opposer aux masses ouvrières que la conspi-
ration allait jeter sur l'Hôtel de ville; il profita de l'occasion que lui offrait la reconnaissance des officiers de cette garde qui venaient d'être élus pour les rassembler dans chaque légion, se mettre en rapport avec eux, les pérorer, leur parler des périls du gouvernement et les préparer à le secourir.
La garde nationale mobile était toujours en blouse; une association libre d'ouvriers tailleurs avait bien reçu la commande des uniformes, mais elle ne se hâtait pas de les confectionner. Marrast sentait cependant de quelle importance il était qu'au moins une partie des bataillons fût habillée pour le jour de la lutte. Il fit si bien que deux bataillons furent enfin habillés et équipés, et il les appela aussitôt à garder l'Hôtel de ville; il s'entendit de plus avec le général Duvivier, général de cette garde mobile, pour qu'il disposât ses hommes de manière à les faire arriver par les rues latérales sur le quai, lorsque la colonne insurrectionnelle s'avancerait sur l'Hôtel de ville, afin de la couper en autant de tronçons qui ne pourraient plus se rejoindre. Toutes ces mesures prises, il attendit à l'Hôtel de ville le jour de l'insurrection.
Ce fut pour le 17, jour où tous les ouvriers étaient officiellement convoqués et réunis par métiers, afin d'élire les officiers de l'état-major de la garde nationale ; le général Courtais avait eu, en effet, l'étrange idée de faire représenter tous les corps d'état dans son état-major, assignant tant d'officiers aux maçons, tant aux serruriers, tant aux jeunes gens des écoles, et ainsi de suite. H faisait, en cela, de l'aristocratie même dans sa démagogie et ressuscitait, autant qu'il était en lui, les vieilles corporations ouvrières.
Tout était donc prêt pour l'action, mais, la veille du 17 avril, la division éclata parmi les chefs de la conspiration. Après bien des hésitations et des négociations, la liste du nouveau gouvernement avait enfin
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été arrêtée. Ledru-Rollin figurait en tête de la liste ; venaient ensuite Flocon, Albert, Louis Blanc, anciens membres du Gouvernement provisoire ; on leur adjoignait Raspail, Kersausie, Cabet et Blanqui. Mais ce qui fit avorter cette combinaison, c'est l'exclusion que Ledru-Rollin et Blanqui se donnèrent mutuellement. Blanqui, plein de ressentiments contre Ledru- Rollin, qu'il accusait d'avoir livré son honneur à ses ennemis, manifestait hautement sa répugnance à siéger avec lui dans le comité. Ledru-Rollin, de son coté, acceptait les collègues qu'on lui donnait, sauf Blanqui, qu'il repoussait. Vainement Sobrier vint chez le ministre de l'intérieur pour le convaincre de la nécessité d'accepter la liste entière ; vainement il le menaça, s'il ne voulait pas subir le collègue qu'on lui donnait, de le jeter, lui, Ledru-Rollin, avec les autres, par les fenêtres de l'Hôtel de ville : Ledru-Rollin restait irrésolu. Il convenait bien avec Caussidière, qui insistait vivement auprès de lui, que le lendemain du succès on pourrait faire arrêter Blanqui; mais ce dernier n'était pas le seul que redoutât Ledru-Rollin. Louis Blanc et Cabet, avec leurs rêves socialistes, ne l'effrayaient pas moins : pourrait-il, d'ailleurs , résister aux mesures sanguinaires vers lesquelles le sombre fanatisme de Barbes, et peut-être aussi la nécessité de vaincre les résistances, le pousseraient inévitablement?
Le but de l'insurrection était de rétablir de l'unité dans l'action révolutionnaire, et on le voit, dans le nouveau gouvernement, les caractères étaient aussi divers, les tendances, les vues d'avenir aussi difïérentes, au moins, que dans celui que les conspirateurs voulaient mutiler. Une oligarchie allait en remplacer une autre ; seulement, la dernière serait plus disposée à la violence, et cette violence, il faut le dire à son honneur, M. Ledru-Rollin voulait bien se la permettre
dans les paroles, mais il y répugnait dans les actes. Que voulait donc, se demandera-t-on, cet homme? Il voulait toutes les témérités, toutes les folies de la Convention, moins l'échafaud; il ne reculait ni devant les assignats, et nous verrons plus tard qu'un des reproches qu'il adressait au gouvernement était de n'en avoir pas créé pour plusieurs milliards de francs, ni devant la propagande révolutionnaire armée, ni devant les impôts progressifs ; mais il craignait d'être encore poussé au delà de ces folies : il s'était cru un instant assez fort pour enchaîner et maîtriser les clubs et les sociétés secrètes ; mais il commençait à comprendre que, dans de telles conjonctures, ce sont les plus violents qui restent les maîtres ; il craignait de travailler pour Blanqui ou Louis Blanc.
Toute la journée du 16 fut employée par lui à sonder, seul et dans le silence de son cabinet, les chances diverses et les résultats probables des événements ; toute cette journée se passa en de muettes agitations. Le soir, ceux de ses amis qui n'étaient pas d'avis qu'il tentât cette grande et dangereuse aventure, voyant ses perplexités, convinrent de faire un dernier effort pour Ven détourner. Flocon, Jules Favre, Portalis, Landrin, Carteret et quelques autres employèrent tout ce qu'ils avaient de force persuasive et d'influence pour le déterminer à renoncer à cette entreprise : « Que ferez- « vous si vous réussissez? lui disaient-ils; rejeté comme « un obstacle, ou complice d'excès que vous déplo- « rerez '. » La conférence dura jusqu'à trois heures du matin; les amis de Ledru-Rollin, en le quittant, assuraient qu'il renonçait à ses projets.
Cependant le trouble et l'anxiété n'étaient pasmoins grands au sein du parti modéré du gouvernement. Ledru-Rollin avait cessé depuis quelques jours de