LIVRE SIXIÈME
Précis historique de la marche du 8* corps de la Graode Armée (Westphaliens) après le départ du roi Jérôme, t- Il passe sous les ordres du duc d*Abrantès. — Est dirigé sur la grande route de Smolensk à Moscou. ~ Franchit le Dnieper , à Borizow. — Prend part à la bataille de la Moslcowa. —S'arrête à Mojaïsk. ^ Est chargé d'assurer les communications. — Il reste à Mojaïsk depuis le 12 septembre jusqu'au 28 octobre; — Opère sa retraite avec les autres corps de la grande armée. — Est réduit à quelques centaines d'hommes à son arrivée à Bohr, et formé en un seul bataillon. — Mission du baron de Baudenhausen. — Passage de la Bérésina. --Lettre du roi de Westphalie au major-général , le 28 décembre.
Lorsque le roi de Westphalie eut quitté la Grande Armée avec ses gardes du corps, pour retourner dans ses États, ses troupes, qui formaient le 8* corps, et la brigade de cuirassiers faisant partie du corps de Latour-Maubourg, passèrent sous les ordres supérieurs du prince d'Eckmûhl, tout en continuant à être commandées par le général de division Tharreau.
Destiné par Davout à couper la Bérésina à Borizow, ce corps fut dirigé de Nesvij sur ce point. Le 47 juillet, il se mit en marche, fit six lieues, et vint coucher h Ouzda, sur la route de Nesvij à Minsk. Le 18, il atteignit Douditschi, six lieues plus loin ; le 19, Doukora, sur la Plitsch ; le 20, il fit quatre lieues ; le 21,
la
laissant Ighoumen à droite, Minsk à gauche, il arriva à Driatschkow, en passant par Smélovitschi ; le 2â, il occupa Borizow. Là, il reçut Tordre de prolonger son mouvement sur Orcha pour gagner le Dnieper ; il traversa Kroupki, Tolotschin, Kokhanow, et s'établit à Orcfaa le 27. La marche des WestphalicBS avait été rapide et fatigante i Tindiscipline, résultat de la maraude, suite du manque de distributions régulières, avait d'abord menacé le 8* corps de désorganisation, mais les mesures sévères de Davout, la surveillance des chefs et la possibilité de faire fkire depuis Borizow des distributions, avaient en partie rétabli le bon ordre parmi ces troupes. À Orcha, elles trouvèrent des magasins considérables, surtout en avoine et en blé, en sorte que les hommes et les chevaux purent se refaire.
Tout ee qu'avaient prescrit les généraux n'avait pas empêché un grand nombre de traînards et de ma* raudeurs de rester en arrière. La dysaenterie était venue causer quelques ravages dans les rangs» i^uaai il y avait déjà une diminution assez sensible dans l'effectif.
Tant que l'armée de Bagration n'eut pas réussi à rallier celle de Barclay de Tolly, les WestphaHens restèrent sur la rive droite du Qniéper. Du 27 juillet au 12 août, ils occupèrent Orcha et des cantonnements voisins de cette ville, après avoir franchi le fleuve à Borizow. Junot, duc d' Abrantès, attaché h la personne de l'Empereur et sans commandement, vint
SN RUSSIB. 211
ftlors se mettre à la tête de ce 8' corps, qui ne fit auf* cun mouvement pendant ces quelques jours. Le 12, il sa remit en marche à la suite du 5* corps, pour ga^ gner, par la grande route de Smolensk, le point de Rasasna, où Napoléon voulait faire établir des ponta et franchir le Dnieper, afin de se porter sur Smolensl: et de rassembler toutes ses forces de ce côté. Le prince Bagration était parvenu, malgré Davout, à réunir son armée à celle de Barclay de Tolly le /j, et ce dernier, poursuivi depuis Drissa jusqu'à Yitebsk, dont les Français s'étaient emparés, se concentrait autour de &nolensk. Chargés de s'opposer aux tentatives que r ennemi aurait pu tenter sur le flanc de la Grande Armée, Junot et Pooiatowski suivirent la marche des autres corps, à deux lieues sur le flanc, par des €he-« mins de traverse. Junot devait se trouver le 17 au matiUi quelques heures après la masse principale de Tannée, devant Smolensk, dont Tinvestissement avait été complété la veille au soir ; mais, égaré par un guide I il perdit une marche et n'arriva qu^après rentrée de l'Empereur dans la ville, le 18. 11 fut à Tinstant détaché, avec mission de passer le Dnieper à Prouditcbéwo, village situé à deux lieues plus loin, pour attaquer la gauche de Tarrière-garde des Russes, en pleine retraite sur Dorogholouj. Le duc d'AbrantèSy ayant fait établir un pont, franchit le fleuve et vint prendre portion sur une hauteur qui borde ee fleuve, et devant laquelle s*étendaît un vaste terrain marécageux le séparant de la gauche de Tennemi. Le
combat ne tarda pas à s'engager, Barclay faisant tous ses efforts pour se soutenir et donner le temps à ses troupes de gagner le village de Brodichino. Les Westphaliens, restés sans autre ordre que celui de se maintenir dans leur position, ne prirent de part à Paffaire qu'en envoyant quelques boulets à l'ennemi (1). A cette époque, le 8* corps comptait encore près' de 14,000 honunes sous les armes.
Après l'affaire du 19,. Junot forma l'arrière-garde de l'armée ; il s'avança après le maréchal Ney par la grande route de Smolensk à Moscou.
Le 25 août, l'armée française occupa Dorogholouj ; le 8* corps continua le lendemain son mouvement en avant sur Viasma, Il traversa cette ville le 27, et atteignit Ghjat (27 lieues de Moscou) le 1" septembre, ayant laissé trois bataillons à Borizow (le 2* du 3* régiment, le 2* du 6" régiment, et le 3* d'infanterie légère), et un bataillon à Dorogholouj. Le 6, il arriva près de Borodino, au village de Golowino, entre Ghjat
et Mojaîsk ; il avait encore laissé des détachements à
(1) Le colonel Boutourlin prétend (page 280) que le 8* corps ne prit pas part au combat parce qu'il fit un faux mouvement et s'égara ; le bulletin de la Grande Armée, où U est quesUon de ce fait et dans lequel Nappléon semble reprocher à Junot son inaction / prouve que Fauteur russe a été induit en erreur en cette circonstance. Du reste, la faute, si faute il y a, ne saurait être attribuée qu'à l'Empereur lui-même, qui, laissant le duc d'Abrantes sans ordre d'attaque, lui fit croire tout naturellement qu'il entrait dans ses projets de conserver le 8* corps en observation ou comme une réserve.
mi RUSSI£. 2i3
Yiasma et à Ghat, en sortQ que le duc d'Abrantès tf avait plus avec lui^que 8,000 hommes d'infanterie et un millier de cavaliers avec 30 bouches à feu. Cest avec ces forces qu'il prit part, le lendemain 7, à la bataille de la Moskowa. Placé entre la grande redoute et le ruisseau de Kalotcha, le 8* corps liait le centre avec la droite, où se trouvaient les Polonais de Poniatowski. Vers midi, le combat, engagé depuis six heures du matin, était des plus acharnés au centre et à la droite, lorsque l'Empereur fit donner l'ordre à Junot d'appuyer Poniatowski en débouchant d'un bois placé non loin de la grande redoute. Lé duc d' Abrantès, à la tête des Westphaliens, attaqua vigoureusement le général russe Tutchkof, et contribua puissamment à le repousser au loin ; mais il n'obtint pas ce succès sans perdre beaucoup de monde. Les gênéraux Damas (1) , commandant la 1" brigade de la
(i) Le général Damas (François-Auguste), qui fut tué d*un éclat d'obus pendant cette sanglante bataille, avait un de ces beaux caractères chevaleresques, dont le type se trouve principalement dans les armées françaises. Sa loyauté et sa valeur lui avaient fait donner le surnom du £at/ardwestphalien.Nommé sous-lieutenant en 1792, il avait fait, aux armées du Nord, les campagnes du commencement de la révolution. Aide-de-camp de son frère , le général Damas, il fut plus tard attaché à Kléber,^t fit avec ce grand homme Texpédition d'Egypte. A vingt-huit ans, ses brillantes qualités et sa bravoure lui avaient mérité le grade de colonel, qu'il avait^ on pouvait le dire, conquis à la pointe de son épée. En 1605, il servit à rétat-msgor de Bernadette qui le connaissait depuis longtemps. En 1806, le roi de Hollande le demanda à son frère, et ejA 1S07 il
28* division; Lepel, commandant la brigade de cuirassiers ; le colonel de Gilsa, commandant le l** régiment de cuirassiers ; six officiers supérieurs et près de trente officiers de tout grade trouvèrent, dans cette sanglante bataille, une mort glorieuse.
Le 9, l'armée occupa Mojaïsk à la suite d*un combat de cavalerie; le 8* corps n*y arriva que le 12, le jour même où T Empereur quittait cette ville pouf pousser sur Moscou.
Le duc d'Abrantès reçut alors la mission de s'établir à Mojaïsk et aux environs, pour assurer les com-
ie nomma brigadier, puis il lui confia le commandement de la ville de Bremen, et en 1808 celui, bien plus important, de Hambourg. Cette dernière place et son territoire étant passés sous le fOUfif* nemeot du roi de Westphalie, Jérôme prit 11 son service le colonel Damas, et ne tarda pas, appréciant son mérite, ^ le nommer général de brigade.
C'est avec ce grade que le général Damas , encore fort jeune, commença, en 1812, la campagne de Russie, à la tète d'une des brigades du 8* corps. Il était tellement aimé des troupes sous ses ordres, que sur ce champ de bataille même de laHoskowa, ofi plus de S0,000 hommes des deux grandes armées françaises et russes avalent trouvéla mort, les soldats westphaliens échappés à cette glorieuse mais épouvantable journée lui élevèrent un petit monument de bois, plus honorable pour un soldat tué au champ d*honneur que les plus belles statues, que le^ plus beaux mausolées.
En apprenant, k Gassel, la mort du brave Damas, le roi de Westphalie s*empressa de faire écrire à sa veuve, quHndépendamment d'une pension de 3,200 fr. pour elle et ses enfants , il se chargeait de toutes les dépenses relatives à Téducation de ces mêm^ enfants; rainé, âgé de dix ans, fut immédiatement nommé Tu^ de ses page^k
munications entre les frontières de Touest et \h tiilè des Csars.
On sait que, quelques jours après la bataille dtf la Moskowa, les Russes brûlèrent Moscou.
Cet événement funeste priva la Grande Armée de ses principaux moyens de subsistance, et Rit Torigine de nos malheurs. Les Russes s'étaient flattés de pro^ flter de cet effroyable sacrifice pour nous anéantir. Croyant qu'après de longues marches et de nombreuses privations, l'armée presque entière entrerait dans la ville pour prendre un peu de repos, ils avaient projeté d'y revenir en bon ordre, et d'y faire main basse sur tcfus les soldats qu'ils supposaient dispersés pour éteindre le feu ou pour piller.
Ce vigoureux projet fut déjoué par la prudence de l'Empereur : sa garde seule fut logée à Moscou ; et pendant l'incendie, toute l'armée, qui avait pris position en dehors de la ville, se tînt prête à repousser Tennemij s'il osait se présenter.
I^ 8* corps ne fut pas témoin de l'incendie ; chargé de veiller sur les derrières de l'armée, le duc d'Abrantès établit son quartier-général à Mojaïsk. Cette petite ville; la seule qui ne fût pas brûlée depuis Smolensk jusqu'à Moscou, est entourée d'un ravin profond qui l'eût rendue susceptible d'une bonne défense, si le 8* corps eût été plus nombreux ; mais les forts détachements qu'il avait dû fournir l'avaient considérablement affaibli, et cette position ne tarda pas à devenir périlleuse. L'armée russe, qui, en évacuant
216 MiMom£s SUR la campagne de 1812
Moscou, avait paru se diriger sur Vladimir, vint couvrir Tula et Kalouga, en occupant la ligne de TOkca, et en appuyant sa gauche à Borowsk et Yéréja. Le 10 octobre, le 1" bataillon du 6* de ligne, qui occupait cettQ dernière ville, fut enlevé p^ Tennemi. Véréja avait bien reçu quelques défenses de campagne et un palissadement ; mais des habitants , ayant se? condé le général russe Dorokhof, dans son attaque, par un soulèvement, la garnison fut faite prisonnière ou tuée.
Après Tenlèvement de ce bataillon, les troupes de Junot s'attendaient chaque nuit à être attaquées à Mojaïsk, et la supériorité des forces de Tennemi rendait en effet cet événement possible. Si les Westphaliens échappèrent à ce danger, il est probable qu'ils le durent à ce que cette ville étant un lieu de passage» les Russes ne, purent jamais être exactement instruits du petit nombre de ses défenseurs. On y comptait quelquefois plusieurs milliers d'hommes qui allaient à Moscou ou qui en venaient, et souvent il ne s'y trouvait pas 800 soldats en état de combattre.
Ce voisinage de l'ennemi et l'insurrection des villages environnants rendaient les approvisionnements très difficiles ; chaque jour des hommes isolés et même des détachements étaient enlevés.
Voici quelles étaient la position et la force du 8* corps au 15 octobre :
BN RUSSIB. 217
Quartier-général à Mojaîsk.
23' DIVISION. — Quartier divisionnaire à Mojaîsk.
1" Brigade. — Le général de brigaide de Borstell, à Mojaîsk.
Le !•' bataillon d'infanterie légère, à Kubinskoé et à Skelkowka, avec plusieurs postes détachés sur la grande route de Moscou.
Le 2* régiment : Le !•' bataillon, ^n route pour escorter 100 caissons français venant de Skelkowka, et traînés par des chevaux d'artillerie westphalienne ;
Le* 2* bataillon, en route pour escorter un parc d'artillerie venant de Ghjat et rétrogradant sur Smolensk ;
Le â* bataillon , en station à Ghjat.
Le 3* régiment : Le 1" bataillon à Mojaîsk ;
Le 2* bataillon, en station à Borizow.
Le 4* régiment, en route , venant de l'Allemagne.
2' Brigade. — Général de brigade Danloup- Verdun, à Mojaîsk.
Le 2' bataillon d'infanterie légère, en route avec le 2* bataillon du 2* régiment.
Le 5' régiment à Mojaîsk , venant de Ghjat.
Le 6* régiment: Le 1" bataillon, pris par l'ennemi;
Le 2* bataillon, en station à Borizow.
Le T régiment, en station à l'abbjiye de Solesky, située à quatre lieues de Mojaîsk, pour protéger les blessés et les malades qui se trouvaient en cet endroit.
S" Brigade. — Le général de brigade Legras, à Mojaîsk.
Le &" bataillon dMnf£»iterie légère, en station à Borisew*
Les grenadiers de la garde, à Mojaîsk,
Les chasseurs de la garde, en station à Roaza« à six lieues sur la gauche.
Les chasseurs carabiniers, à Mojaîsk.
Le 8' régiment de ligne, à Ghjat,
La brigade de cavalerie légère, en station dans trois villages situés sur la gauche et en avant de Mojaîsk,
La brigade des cuirassiers, au 4' corps do réserve à Moscou.
L'artillerie et la réserve, tout entières à Mojaîsk.
^ Hommes présents s<ms les armes.
. Infanterie UiO officiers, 10,618 troupe.
Cavalerie. ..... 80 — 1,063 —
Artillerie 18 — 988 —
Gendarmerie. ... 2 — 29 —