CHAPITRE DEUXIEME
Norice sur MGR. DE ForgiN-JANson, EVÈQUE
DE Nancy
Nous croyons devoir reproduire ici la Notice Biographique sur Mgr. de Forbin-Janson évêque de Nancy. Cette notice trouve naturellement sa place après celle sur Mgr. J. J.Laitigue, le véritable fondateur du Chapitre; car par ces courses apostoliques dans le diocèse de Montréal, la grande somme de bien qu’il y a opérée par ses prédications, et la part qu’il a prise à l'établissement du Chapitre en en faisant luimême l'installation, Mgr. de Forbin-Janson s'est acquis des droits impérissables à notre souvenir et à notre reconnaissance. L'on nous saura donc gré de reproduire quelques unes des belles pages écrites sur ce grand évêque par son successeur sur le siége de Nancy et de Toul, Mgr. Menjaud.
‘€ Charles Auguste, Marie-Joseph de Forbin-Janson naquit à Paris en 1785. Son père, le vénérable Marquis de Janson, lieutenant général des armées du roi, type de la fidélité chevaleresque portait à la fois dans son esprit et dans son cœur, les brillantes qualités du gentilhomme et les douces vertus du chrétien. Sa mère issue des princes de Galéan,
femme vraiment héroïque, voulut, au prix de toute
sa fortune, au moment de la révolution, sauver une tête auguste ; tentative magnauime qui lui valut
| De
l'honneur d’être mise hors la loi. Digne héritier d’un non: illustre, le jeune Charles, chez qui la noblesse du cœur justifiait et révélait assez la noblesse du sang, devait avoir une existence qui répondit à une âme fortement trempée. Sa carrière allait étre une suite d'épreuves et d’orages, elle s'ouvrit par une tempête. A peine sorti du berceau, il apprit à connaître la vie à la rude école de l'exil. Il n'avait encore que cinq ans, lorsqu'il suivit ses parents en Allemagne où la persécution les avait forcés de chercher un asile. A son retour dans la patrie, il fit sa première communion, ce premier acte mystérieux et solennel, qui fait d’un enfant un homme, et qui décide souvent de ses destinées éternelles. Comme il en avait compris toute la grandeur et la sainteté, il s’y était préparé avec la ferveur et la pureté d’un ange, afin de s’élancer de là dans la vie avec la {orce et la vertu d’un saint. Cette première union avec le Dieu de toute sainteté avait été féconde, et, chaque jour, on en vit germer les fruits dans sa jeune âme. Son bonheur le plus grand était d’assister au saint sacrifice de l’autel et de visiter le Seigneur dans l’adorable sacrement de son amour. Son temps se partageait entre Dieu, ses parents et les pauvres. C’est sous leurs yeux que s’est écoulée cette jeunesse, aurore d’une sainte vie.
Admis à 21 ans, comme auditeur d’un conseil
d'état, il pouvait s’élancer dans la vie des honneurs,
(te
car Napoléon qui aimait à s'attacher tous les noms illustres, eût fixé sur lui des regards de Lienveillance; mais ses pensées n'étaient pas les pensées des enfants du siècle.
Dieu l’appelait à lui et le destinait au sacerdoce. Docile à cet appel de la grâce, il quitta la maison paternelle, entra au séminaire de St. Sulpice, et, sous la conduite de maitres habiles, il fit de rapides progrès dans la science et la piété. Certes, uul motif humain n’avait pu le déterminer dans le choix de cet état; car alors, l'Eglise avait à gémir; la barque de Pierre était ballotée sur les flots agités, et l'avenir semblait ne recéler pour Elle que des tempêtes. C’est à Chambéry, dans l’année 1811, qu’il fut ordonné prêtre. Il resta quelque temps dans ce diocèse, en qualité de Vicaire Général, il fut même un moment supérieur du séminaire.
Des jours plus sereins luisant sur la France, il revient plein du désir de se consacrer tout eatier au salut de ses frères. Vovant ce que réclame l'intérêt de la religion dans sa patrie, en 1814, il s'occupe de concert avec M. de Rausan, prêtre selon le cœur de Dieu, de Pétablissement des missions. Il invite de toutes parts, ceux qui portent un cœur apostolique, à venir se grouper autour d’eux, à former une sainte croisade pour aller combattre partout les doctrines perverses qui faisaient tant de victimes, ga-
gner à Dieu des âmes égartes, réveiller en elles les
UE ist
sentiments de foi et faire de pacifiques conquétes pour le ciel. Ces nouveaux ouvriers évangéliques sont appelés par les évêques, ilse met à leur tête etau lieu du repos qu'il aurait pu goûter, il se livre sans relâche à un ministère accablant, à des fatigues surhumaines.
Après que, pendant plusieurs années, il'eut imprimé une heureuse et puissante impression à tous les compagnons de son zèle ; quand il eût consacré à sa patrie ses premiers soins et ses premiers SUCCéS, le jeune abbé de Janson tourna ses regards et ses pensées vers l'Orient. Fils des Croisés, il se souvient du St, Sépulere et de la Terre-Sainte, de cette Terre qui renferme à la fois et le tombeau du Christ et le berceau de PEglise. Saint voyage ! Qui nous racontera vos joies et vos souvenirs ? Qui comptera les larmes de eet Apôtre des premiers temps de PEolise, et les élans de son cœur, sur la terre des miracles ?
Le pélerin s’arréte à Smyrne ; et dans cette immense cité, vaste bazar du monde, où tous Îles peuples de la terre se croisent, se heurtent se mêlent et se parlent, dans mille langues diverses, la seule langue de l'intérêt, 'Apôtre déploya toutes les merveilles de son zèle, Comine après une autre Pentecôte, on vit la parole de Jésus-Christ préchée dans
toutes les langues.
Annonçant lui-même en Français et en Italien la
EE re
bonne nouvelle du Salut, il s’adjoignit de saints prêtres, semblables par le zèle, différents par le langage, et des milliers d’Ames furent la conquête de ces pacifiques soldats de Jésus-Christ ; et la caravane du désert, et le vaisseau de POcéan, qui n'étaient venus là que pour chercher où apporter la perle, la pourpre et Por, s’en retournèrent, emportant aux quatre extrémités du monde cette semence Divine qui ne se perd jamais, et qui germe à tous les vents du Ciel, à ombre des forêts comme au sein des cités.
Mais ce n’était pas tout ; ce n’était là qu'une halte du voyageur. Jérusalem Pappelait, Jérusalem la cité choisie, la cité de Dieu, Jérust:2m qu’invoquaient les hébreux dans leurs joies et dans leurs douleurs! Qui nous dira sa ferveur, les soupirs ardents qui s’échappaient de son cœur, les larmes brûlantes qui coulèrent de ses yeux, à Nazareth, sur les rives du Jourdain, sur la montagne où la Sagesse incréée fit son premier discours, au cénacle, dans le jardin des Olives, au prétoire, sur la route douloureuse du Golgotha, et au tombeau de lPadorable Sauveur! Les religieux qui gardent le Saint- Sépulere, le reçurent comme un frère bien-aimé,
comme un protecteur, et lui donnèrent Ja décoration
de leur ordre qu’il s’honora de porter toute sa vie,
Aussi, voyez-le, à son retour en France; pour
tromper en quelque sorte, son âme ardente, pour
PS
oublier la distance, et ressusciter le souvenir, pour avoir sans cesse, sous les yeux, l’image des lieux disparus, pour réveiller surtout dans les cœurs la reconnaissance et l’amour envers Jésus Crucifié, il fit, du mont Valérien, un autre Golgotha, reproduisant dans les mêmes formes, les stations diverses qu’il avait visitées dans les lieux Saints. C’est là que le roi, les princes et le peuple venaient en foule honorer le Seigneur dont la tête avait été couronnée d’épines, et abaisser leurs fronts devant l’image de Celui qui donne les sceptres et qui les brise, comme une paille, quand il lui plait.
Tant de services rendus à la religion, dix ans de fatigues et de travaux apostoliques, étaient d’assez beaux titres à lPEpiscopat. Le descendant des loyaux et illustres serviteurs du roi RÉNÉ fut appelé à gouverner spirituellement la province qu’avait gouvernée autrefois le malheureux et bien-aimé comte de Provence. L’Abbé de Janson devint Evêque de Nancy et de Toul, primat de Lorraine. Il arriva dans son diocèse, le cœur tout brülant de zèle, pour le salut des âmes que lui confiait le pasteur suprême. Il n’omit rien pour atteindre ce but heureux. Il se faisait tout à tous pour les gagner tous à Jésus- Christ. Fut-il jamais un père plus tendre plus aftectueux? Les pauvres n’étaient-ils pas les objets de sa prédilection? Dans ses courses épiscopales n’al-
lait-il pas les visiter sur leur lit de douleur? Refusa-
t-il du pain à ceux qui avaient faim ? Y a-t-il dans ce diocèse une seule œuvre de bienfaisance. à laquelle même, depuis son éloignement, il n’ait pas puissamment contribué ? Ces faits ont eu lieu à la face du Soleil, et combien d’autres, cachés aux yeux des hommes, ne sont connus que de Dieu seul! 11 élait certe, digne d’un meilleur sort. Mais loin de nous la pensée de rouvrir des pluies heureusement cicatrisées depuis longtemps.
Dans une circonstance aussi cruelle pour lui, Mgr. de Janson, au lieu de se laisser décourager, puise dans sa fo: de nouvelles forces et de plus hautes espérances. Son âme ardente, se trouvait à l’étroit dans la circonscription d’un diocèse ; son activité prodigieuse avait besoin d’une sphère plus vaste. Comment aurait-il pu demeurer inactif dans les limites d’une Province, quand l’Europe, quand un monde tout entier ne suffisait pas à lardeur de son zèle.
Il va se jeter aux pieds du Vicaire de Jésus- Christ ; il verse ses peines dans son sein paternel, et lui demande une mission pour l’Asie ; il veut revoir ces pays qu’il a déjà visités et qu’il aime encore. Le Souverain Pontife accueillit avec joie ce géné-
reux projet ; mais des obstacles viennent s’opposer à son exécution immédiate. Or, l'attente pour Mgr. de Janson, c’est le travail sans relâche. Après avoir mis tout en œuvre pour fonder, en France, des mai-
sons de retraite en faveur des prètres âgés et infirmes, il tourne ses regards vers l'Amérique ; il traverse l’océan ; il parcourt en tout sens les Etats-Unis où ilest reçu par ses collègues dans l’Episcopat comme un envoyé du Ciel; il assiste au concile National réuni à Baltimore, pour se convaincre, d’après le rapport de chacun des Evéques, des progrès consolants du catholicisme dans ces contrées lointaines. Les tribus nomades, dans leur simplicité naïve, le n-coivent comme un père. Mais c’est surtout dan. & .' :ada que l’attendaient des succès prodigieux. [puce à des français d’origine ; son éloquence prec? un nouvel essor; les populations suspendues à ses lèvres n°2 pruvent se rassasier de Pentendre ; image du divin Maître, il entraîne la foule sur ses pas; des peuplades entières le suiaient sur les chemins et sur les montagnes à d’énormes distances ; sa parole fait des prodiges ; des missions sont organisées ; il ramène des chrétiens sans nombre à la pratique de leurs devoirs, et ouvre les yeux à des hommes nés dans lPhérésie qui rentrent avec joie dans le sein de PEglise. Il donne aux prêtres de ce pays une retraite, bienfait dont ils n’avaient pas joui depuis longtemps, et retrempe leur âme dans cet esprit apostolique, nécessaire pour procurer aux peuples une vie plus abondante. Enfin, à New-York, il trouve une foule considérable de
Français, exclusivement occupés à amasser des ri-
te
chesses, et vivant sans foi et sans Dieu ; il les réunit,
il leur parle d'élever une Eglise pour rendre au Seigneur leurs homiuages ; il place son nom à la tête d’une souscription à laquelle il prend part pour une somme considérable ; maintenant ce bel édifice est construit et la victime Sainte est offerte chaque jour.
Ce n’est pas tout ; le Canada avait été le théâtre d’une révolution. L’Angleterre, maîtresse de ces contrées, avait sévi rigoureusement contre les auteurs de cette révolte, Beaucoup de ces infortunés étaient à plus de 600 lieues de leur pays, subissant la peine de Pexil. Notre charitable Eveque, promit à leurs familles désolées, d’intervenir en leur faveur, près de la Reine, il tint sa promesse, alla en Angleterre, et fut reçu comme il méritait de l’être par cette Souveraine, touchée de son dévouement. Depuis ce moment, ces malheureux ont été remis à leurs épouses, à leurs enfants, à leur Patrie.
Après tant de fatigues et de bienfaits, il avait, ce semble, le droit de se reposer, Sa vie était déià pleine, et il pouvait avec une pareille couronne de bonnes œuvres, attendre tranquillement sa couronne de cheveux blancs, sûr de cette autre couronne que Dieu donne et que les hommes n'otent pas. Mais pour lui, ce n’était point assez ; il avait adininistré un diocèse ; il avait évangclisé la France ; il avait traversé plusieurs fois les mers : il avait parcouru l'Asie et Le Nouveau-Monde : luiss
ant poitout des
rpm nnereempnierenen
traces de son passage et des fruits de sa parole, et tout cela n’était rien; c'était le premier pas de sa course vers le ciel, unique objet de ses vœux.
Son aïeul Palamède de Forbin avait donné une province à la France; lui, plus généreux, il veut donner un empire, et le plus vaste des empires à PEglise.
Par delà les montagnes et les fleuves, jusqu’aux extrémités du monde connu, c'était un immense et formidable empire, le plus grand de la terre, et qui dans son orgueil, s'intitule : “ Le Céleste Empire ” Nous l’appelons la Chine. Abrité contre le canon et l’épée, derrière des murailles gigantesques, résistant aux invasions de l'esprit par les chevalets et les tortures, il semble mépriser et défier tous les peuples du monde. Mais qu'importe les murailles et les montagnes pour un soldat de la foi? Qu’importe les chevalets et les tortures pour les héritiers et descendants des martyrs. ? La foi renverse les murailles, la parole pénètre à travers, ou passe par dessus. Mgr. de Janson sait cela, comme vous, et il le sent mieux que personne. [ltrace dans son esprit, le plan d’une prodigieuse conquête. C’est son cœur qui ;est venu frapper à la porte de sun intelligence. Il a appris que dans ces contrées où la dégradation morale est compagne de l’idolätrie, des parents barbares, sourds à la voix de la nature, immolent leurs enfants, les offrent en pâture aux plus vils des ani-
et
DT De
maux, où les précipitent dans les fleuves, La pensée des malheurs de ces innocentes créatures, fait tressaillir son âme sensible, Il a résolu de leur sauver la vie du corps, de leur préparer celle du ciel, et de les faire servir, nouveaux Moises, au salut de leur nation.
Cette pensée se transforme bientôt en action. Tout s'organise avec une prodigieuse rapidité, rien ne coûte au digne Prélat; ni fatigues de Pesprit, ni fatigues du corps, ni sacrifices d'argent, ni correspondanges, ni paroles, ni voyages. Il s'assure du concours de presque tous les évêques de France, et des patriarches d'Orient. Un grand nombre de prêtres dévoués, de toutes les parties du monde, s’empressent de se grouper autour de son œuvre et de la favoriser ; les uns par leurs discours, les autres par leurs services actifs. Tout se presse autour de cette idée féconde pour la réaliser, la populariser. Le succès ne peut pas être douteux ; l'avenir de l’œuvre est certaine. Compagne de la magnifique œuvre de la propagation de la foi, elle demande et lui prête secours et appui.
Ne vivant plus que de cette pensée et de cet espoir, Mgr. de Janson parcourt la Belgique. Le Roi et la Reine laccueillent avec bienveillance, et veulent que leurs augustes enfants soient les protec-
teurs de cette œuvre dans le royaume,
I revient à Paris, consacre son hôtel à des réu-