CHAPITRE PREMIER
Premi ERE Epoque de Vllluminisme.
\ JJépuis bien des années , et sur-tout depuis que la Franc- Maçonnerie avoit pris faveur en Europe ^ il s'ëtoit formé en Allemagne , parmi les élèves de l'Université Protestante , une foule de petites sociétés secrètes , ayant chacune leurs Loges , leurs Vénérables , leurs Mystères , à l'instar des Frères Maçons arrivés aEcosse et d'Angleterre. Tels , tous ces divers Ordres appelés les uns de V Harmonie y de V Espérance', les
I autres , Frères Constantistes , Frères Noirs.
' Les contestations , les désordres , les rixes
. de ces jeunes Frères excitèrent plus d'une fois l'attention des Magistrats ; l'autorité publique fit quelques efibrts toujours foibles et par conséquent toujoi!rs inutiles , pour la suppression de ces conventicules.
On n'avoit pas assez réfléchi que leur abus le plus dangereux et leur résultat le plus nuisible n'étoit pas d'exciter ces contestations ou même ces petites batailles d'écoliers , mais d'inspirer à la jeunesse l'amour des retraites inaccessibles à l'œil du Magistrat , de ces antres obscurs et ténébreux , dont les secrets se changent si facilement en mystères d'impiété et en complots de rébellion, {a)
' (a) Ces Loges d'ëcoliers n*ëtoîent pas inconnues en France aux Sophistes Maçons. Peu d'années avant la des-, tructîondes Jésuites, il s'éleva dans leur collège de Tulle une de ces petites Maçonneries , dont les jeunes adeptes fi'appeloient Chevaliers de la pure vérité. Les Jésuites ne furent pas long-temps à concevoir à quoi tendoient cette vérité pure et ses conventicules. Avant que de tenter tout autre moyen , ils en prirent on dont le succès
DE l'Impiété et Oé L'ANARChiE. 7 Il seroit cependant mal aisé de prouver qu^il se fAt encore inti'oduit dans ces petites coteries souterraines , des opinions ou des projets alarmans ^ soit pour la Religion , soit poiu* TËtat. Il en étoit au contraire plusieurs dont les principes connus ëtoient en général conformes aux bonnes mœurs. Le remède yenoit sans doute ici de la même source que le mal , c'est-à-dire de la constitution même de ces Universités Protestantes qui^ d'iui côté y laisse aux écoliers le droit de se choisir leurs maîtres dans chaque faculté , et de Tautre ne pourvoit pas assez aux intérêts du Pro-^ fesseur honnête , supérieur aux petites intrigues de la vanité ou de l'avarice. De là , il arrivoit qu'un Maître moins propre à l'éducation y mais aussi moins délicat sur les moyens d'ajouter à sa réputation et à sa fortune, n'avoit qu'à se montrer zélé pour quelqu'im de ces petits Ordres , ou bien qu'à inventer lui-même quelques mystères plus attrayans ; les écoliers accouroient en foule à ses Loges y lui faisoient un parti parmi eux ; son école comptoit bientôt autant d'élèves que ses Loges d'adeptes ; les contributions augmentoient autant que sa réputation. Mais aussi la crainte de ne passer bientôt que pour un corrupteur de la jeunesse , s'il eiit usé de ce moyen pour la per« Vertir , étoit un obstacle aux intentions mêmes qu'il eiit pu en avoir. L^aulorité d'ailleurs et l'influence qni le suivoient de l'école à la Loge , servoient de frein aux jeunes adeptes ; et s'en étoit
étoit à peu près sûr en France. Un des Professeurs se chargea de tourner en ridicule les petits Chevaliers ; il lit une chanson ; des copies en furent distribuées secrètement à ceux qui n'étoient pas de la Loge. Les petits Chetaliers ne pouvoîent plus paroître sans entendre entonner quelques-uns des couplets les plus comiques | éqaerres » compas , loge , tout disparut
8 CoNsnilATiON DES Sophistes
communëment assez pour empêcher les grands abus de prévaloir. ( Mémoires d'un Ministre pro-testant sur les Illuminés. ) Le temps n'étoit pas encore arrivé , ou l'on auroit des preuves du parti que de grands conspirateurs savent tirer de ces mystérieuses pépinières.
Lorsqu'en Allemagne le bruit se répandit d'un nouvel ordre d'Illuminés , établi par Weishaupt dans rUniversité d'Ingolstadt , bien des personnes crurent que ce n'étoit là aussi qu'une de ces petites Franc-Maçonneries de collèges, dont tout l'objet cessoit pour les adeptes , dès qu'ils avoient fini leurs cours d'études. On imagina même que par cette institution , Weishaupt , dès-lors grand ennemi des Jésuites , n'avoit cherché qu'à se faire un parti contre ceux de ces religieux qui , après l'abolition de leur Compagnie , avoient été maintenus à Ingolstadt dans leurs fonctions dlnstitu-^ leurs publics. ( Ibid. ) Les Illuminés n'ont pas manqué d'accréditer avec succès cette opinion , dans une circonstance dont nous verrons un jour leur sort dépendre en Allemagne. Quand la nature de leur Code et de leurs mystères ne démontreroit
Sas dans leur auteur des intentions et des projets 'une importance toute autre pour les Gouvernemens , dès la naissance même de la Secte , tout dans ces archives porte à l'évidence la résolution , les moyens d'étendre ses complots , et de ne leur donner d'autres limites que celles des Empires.
Ce fut le premier Mai , année 1 776 , que Weishatipt jeta les fondemens de son Uluminisme. La liste des adeptes trouvée dans leurs archives, montce son nom inscrit en ce jour en tête de tous les autres. En ce même jour on y trouve installés AréofBghes Ajax'-Massenhausen et Tibère-Merz. ( Ecrits origin. sect. 4- ) U est vrai qu'il choisit
DE l'Impiété et de l'Anarchie. 9
ces deux premiers adeptes parmi ses élèves étudians en Droit à l'Université d'Ingolstadr; mais dans le cours ordinaire des études , son école se composoit de jeunes gens de dix-huit à vingt ans ; c'est là où les passions se prêtent le plus facilement aux sophismes de la séduction. Weishaupt sentit trop bien qu'il pouvoit en faire celui de ses apôtres ^ et les envoyer faire dans leur mission , sous sa conduite, ce qu'il faisoit lui-même dans Ingolsladt. Dès la première année de son IHuminisme , dans son atrooe impiété , singeant le Dieu du Chris* tianisme , il conçut en ces termes les ordres qu'il donnoit à Massenhausen de répandre son nouvel évangile ; « Jésus-Christ n'a-t-il pas envoyé ses • Apôtres prêcher dans l'univers ? Vous qui êtes » mon Pierre , pourquoi vous laisserois-je oisif » et tranquille chez vous ? Allez donc et prêchez* » Hat doch Christus auch seine apostel in die y welt geschickt ; und warum sollte ich meinen p Petrus zu hause lassen ? Ite et prœdicate. » (^Ecrits orig* lelt. à Ajax , 19 ScpL i 776. )
Le moderne Céphas n'avoit pas même attendu ces ordres de son maître , pour lui donner des preuves de son zèle. Dans la première ferveur de son enthousiasme et dès le premier mois de son installation , il avoit déjà fait le rôle de Frère
Insinuant auprès de Xavier Zwach {a). Nous le ^^— '■ i^— — ^1^»^— I I— ^— ^— — ■■ . «I ( a ) Dans le troisième yolame de ces Mémoires , oa lit à la note de la page 1 1 , que très-certaÎDement Zwach ne yint que dix mois après les deux premiers adeptes j aa lieu de dix , lisez vingt mois , parce que j'entendois par-lè son arrivée an grade i^ Aréopagite y qui n'eut lieu que le 22 Février 1778. ( Ecrits origin. t. i , sect. IF". ) Mais il avoit déjà é\jé insinué le 29 Mai 1776 , suivant les tablettes tracées par Ajax. Au reste 9 il est entre ces tablettes et la liste de la section lY une différence oui sera expliquée , lorsque nous en serons au Chapitre aes premiers adeptes.
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verrons bientôt supplanté par cet ëlève , mais cette conquête lui fit pardonner bien des fautes. Sous le nom de Caton , Xavier Zwach passa sous la direction de Weishaupt même , et devint l'adepte favori ; il ravit en quelque sorte à son Insinuant Thonneur d'avoir fondé les Loges de Munich. Par ce nouvel apôtre , la Secte fit dans cette ville des progrès que Weishaupt nous peint en ces termes , dans la lettre adressée £ Tibère- Merz , le i3 Mars 1 778 :
a J'ai un plaisir extrême à vous apprendre les » heureux progrès de mon Ordre , sachant très- » bien la part que vous y prenez , et la pro- *> messe que vous m'avez faite d'y contribuer de y tous vos moyens ; écoutez donc. — Sous peu y^ de jours me voilà en état d'établir deux Loges 9 à Munich. La première est composée de CatoR » et d'Hertely à qui j'ai donné le nom de Marias y » et de Massenhausen que nous nommons Ajax* » Ceux-là reçoivent directement de moi leurs » instnictions. Vous serez aussi membre de leur » conseil quand vous vous trouverez à Munich. » Il m'a fallu arrêter Ajax , quoiqu'il pût m'être i> bien utile ; car il est le premier qui ait eu conï> noissance de la chose , et c'est lui aussi qui m'a 3» enrôlé Caton. Si la chose étoit à faire , je ne f* le prendrois plus ; mais je lui ai si bien rogné ^ les ongles , qu'il ne peut plus me jouer les » tours de ses intrigues. Je ne lui laisse pas un sou y^ de notre caisse entre les mains. Je l'ai confiée 0^ à Marins* -* Caton est à Munich , la cheville » ouvrière, Thomme qui conduit tout. C'est pour y> cela que désormais il faut que vous soyez en » correspondance avec lui. C'est dans celte Loge r» que se règle tout ce qui tient à la direction ge- ^ nérale de l'Ordre ; mais tout me doit être en- » voyé pour l'approbation»
DE lImPBÉTÉ et de l'AnARCHIE. II
i> Au second collège ( ou bien à la seconde » Loge de Munich ) appartiennent les Frères ci« p dessus, et de plus , Berger sous le nom de Cor-- » nelius Scipion , et un certain Troponero que \i> nous nommons Coriolan , homme excellent 3» pour nous , âge de quarante ans , long»-temps y> dans le commerce à Hambourg , très-fort sur >> les finances dont il tient aujourd'hui école à » Munich. "»
c< A ceux-là vont se joindre bientôt Bader et » Werstenrieder , Tun et l'autre encore profes- » seiu's dans la même ville. Cette Loge s'occupe i> des affaires locales , de ce qui peut nous être » utile ou nous nuire à Munich. Claudius cousin » de Catotiy et le jeune Sauer apprenti marchand, » sont au noviciat. Beieramer appelé Zoroastre , 3» est reçu deputs peu de jours , va faire son essai » à Landshut , où nous l'envoyons sonder le ters> rain. Michel^ sous le nom de Timon et Hohe- » neicher vont attaquer Freysingue. »
« Vous connoitrez fort peu de ceux d'Eichstadt. 9 II suffit de vous dire que là nous avons pour » Directeur, le Conseiller Lang nommé Tamer^ » lan. Déjà son zèle nous a valu Odin , le Tasse y » Osiris , LuculluSj Sesostris , Moïse. Ne sont- » ce pas là d'assez bons progrès ? Nous avons » aussi à Munich , notre propre Libraire. Nous » y faisons imprimer, à nos frais , Alphonse de j> Vargas^ sur les stratagèmes et les sophismes » des Jésuites (a), vous en aurez bientôt un
(a) Ce prétendu Alphonse de Vargas , dont Weishaupt ressuscite les invectWes contre les Jësaites, est précise* ment ce Gaspar Scioppivs^ bien moins fameux par son érudition que par la grosdiéretë de ses diatribes contre quiconque osoit n'être pas de son ayis , et sur-tout contre Scalîger » contre Jacques I.^' Roi d'Angleterre , qui lui fit repeindre en Espagne par une Tolée de coups de bâton. C'est ce même homme qni sut si bien punir ot
is Conspiration des Sophistes
• exemplaire. Si vous envoyez à Caton une con- » tribution en argent , comme vous me l'avez » oilerte , vous nous ferez plaisir ; il vous en fera » passer la reconnoissance. »
« Oh ! si par votre zèle et vos dispositions nous » pouvions foire aussi quelque chose en Souabe , » cela nous donneroit une bonne avance. Je vous > conjm-e, mettez donc la main à Tœuvre. Dans » cinq ans y çoUfS serez éfonné de ce que nous » aurons fait. Caton est incomparable. Voilà le » plus difficile surmonté. Vous allez nous uoir 3^ faire des pas de géant. Oh ! mettcz-vous-y » donc aussi. Vous attendriez en çain une meiî^ 3» leure occasion d^acquérir de la puissanccm » Vous avez toutes les cbnnoissances et toute » l'habileté qu'il nous faut pour cela. Ne pas » bâtir dans cet Elysée , quand on le peut, quand » on en a Toccasion , c'est un double crime. ]1 » s'en est trouvé tant d'autres a Eischstadt ! votre 3» patrie ne pourroit-elle pas aussi devenir un » autre Eichstadt ? — Quant à moi , les services » que je peux rendre ici sont bien peu de 'chose. » Répondez au plutôt , faites de cette lettre Tex- » trait ordinaire, et renvoyez-la moi , etc. »
L'objet de toutes ces confidences sur les progrès de riUuminisrae , éloit bien moins de satisfaire la curiosité de l'adepte à qui elles s'adressoient , que de Tengager à imiter le zèle de ce Caton et Tamerlan, Enrôleurs si actifs de la Secte» Tun à Munich , et l'autre à Eichstadt. Tout en reconnoissant que Tibère ne lui avoit pas été niu*
Casaubon et Duplessis Marnai , ses meîUeai*8 amis , d'avoir os<f le contredire sur quelqae point d'ëruditîoa. C'est enfin ce même homme appela par les uns V Attila ^ par les autres le Cerbère ^ei par d'autres enfin'le Bourreau de la littérature. ( Voyez lefl Dictionnaires de Moreri et deFcller.)
DE lImpiété et de l'Anarchie. i3 tîle , Weishaupt ne se trouvoît que médiocrement payé de l'honnem* qu'il croyoît lui avoir fait , en le créant tout à la fois second Aréopagite, et son second Apôtre. H voyoit avec peine , suivant son expression, que ce second Apôtre n*eût encore dans rOrdre ni enfant , ni neigea , c'est-à-dire ^ qu'il n'eût encore fondé aucune Loge et pas même enrôlé un seul Novice. ( Letl. 3 à Coton. ) Il l'exhortoit en vain , il le faisoit exhorter parCaton^ pour échauQer son zèle. Plus adonné à ses plai<sirs que jaloux de sa mission , TApôtre restoit froid ; il n'en fut pas de même après ces confidences. Weishaupt les finissoit par la commission ^ de chercher un homme adroit ^ue Ton piit envoyer en Souabe établir une colonie de l'ordre. Piqiié d'émulation , Tibère se chargea lui-même de la commission ; il la fit si bien , que peu de temps après les annales de la Secte le montrent en Souabe , à Ra^^ensbourg , dirigeant cette nouvelle colonie , et remplissant parfaitement les fonctions de son Apostolat. ( Ecrits arigin. t. i , let» à Ca-^ ton y des 25 Août et 2 Sept, même année* )
Il y eut dans le zèle de ce Tibère, comme dans celui d'Ajax-Massenhausen , bien des variations. Celui-ci avoit déjà volé la caiisse de l'Ordre , et Weishaupt se plaignoit qu'il hii avoit fait en ar^ gent et en hommes un dommage que trois années ne suffir oient pas à réparer^ ( Ecrits origin. lett. 3 à Caton. ) Quant à Tibère, il profita si bien dans la suite des leçons d-impiété qu'il recevoit et qu'il donnoit dans l'Ordre, que la publicité de ses scandales s'accordant fort peu avec l'hypocrisie dont Weishaupt avoit besoin pour accréditer son Uluminisme , nous le verrons un jour effacé de la liste* Cette erreur dans le choix des premiers apôtres n'èmpécha point la Secte de leur ^levoir ses deiix colonies de Munich et de RavenI*
i4 Conspiration des Sophistes
bourg, Tune appelée Athènes et Tauire Sparte >* dans la géographie des Illumines* Quant à celle à'Eichstadt, appelée Erseruniy elle eutponrfoa-dateur Weishaupt lui-même. Il profita des pre-« mières yacances que lui donnoient ses fonctions publiques pour se transporter dans cette ville ; et là, consacrant à son apostolat tout le temps, que les instituteurs de la jeimesse destinent communément à se reposer de leurs travaux annuels y scrutateur assidu , il se mit à observer parmi les citoyens de tout rang , de tout âge , ceux dans l'esprit desmiels il pouvoit espérer de s'insinuer. *Là 9 d'abord il jeta les yeux sur un des principaux - Magistrats , nommé Lang^ Sa conquête lui coûta peu de jours ; il en fit cet adepte appelé Tamer-lan j dont nous l'avons vu exalter le zèle et les succès dans sa lettre à Tibère» Suivant cet artifice dont il fit une loi dans son code , il exerça son rôle de Frère Insinuant y sur-tout près de ces hommes qui » jouissant d'une certaine considéra* tion et plus habituellement résidant au milieu de leurs concitoyens , peuvent aussi plus efiicacement . influer sur l'opinion publique. Là , il chercha aussi à faire entrer dans ses complots le Chapitre même • de cette ville. Car c^est de là qu'il écnvoit : « Je » crois même pouvoir en enrôler deux autres , 3> qui plus est, deux Chanoines. Si je réussis dans. » mes vues sur les Chapitres , c'est alors que nous » aurons fait un grand pas. » ( Lett. 3 à Ajax. ) n ne paroit point dans ses lettres que ces Chanoines aient donné dans le piège , ibiais on voit Weishaupt s'en dédommager par bien d'autres conquêtes. C'est d'abord un certain Schleich , qui IniplaU infiniment, et qui commence par enrichir la bibliothèque de l'Ordre de. ce aui dans la sienne , semble plus précieux à Weisliaupt. C'est ensuite un cectaiu Zuca^M^ qui ^ à peine novice »
DE l'Impiété et de l^Anarchie.
commence à jouer le rôle de Frère Insinuant auprès du baron d'Eckert, par ordre de Weishanpt, qui jugeoit la prise excellente. Ce sont des jeunes gens qu'il engage à venir terminer leurs études auprès de lui pour terminer leur éducation illuminëe. En un mot , dans l'intervalle de quelques mois qu'il passa dans cette colonie , il étoit si content de ses succès, qu'il écrivoit à M assenhausen : « J'ai certainement., dans ces vacances, A fait bien plus à moi seul que tous vous antres » ensemble. » ( Au même^ lett. 4- ) Lorsque ses fonctions le rappelèrent à son école publique , la Loge qu'il laissoît à Ëichstadt étoit si bien instruite , qu'elle devint bientôt le modèle des autres. Aussi dans la suite le voit-on conserver pour elle nne prédilection spéciale , et la proposer bien des fois pour exemple aux adeptes qui se relâcltenr.Elle est aussi celle qu'il avoit abusée le plus grossièrement sur l'origine de la Secte , et dont on le voit &e jouer le plus franchement dans sts confidr ices à Xavier Zwach , lorsqu'il lui écrit : « Le ])lus » grand de nos mystères doit être la nouveauté de n l'Ordre. Moins nous aurons de gens qui la con- » noissent, mieux nos affaires iront. Jusqu'ici, « vous et Merz , êtes les seuls à le savoir ; et je » n'ai pas envie de le dire de long-temps à per- 3» sonne autre. De nos gens <ï Ëichstadt il n'en » est pas un seul qui le sache , et qui ne jure et » la ^ie et la mort que notre ordre est plus ci eux » que Maihusalem. » ( Idem. lett. 2. à Philip» Stiozzi. )
De retour à Ingolstadt , Weishanpt ne chercha plus qu'à combiner ses fonctions publiques d'interprète des lois , avec celle d'instituteur secret d'une société destinée à renverser toutes les lois. Il remplit les premières avec une assiduité, avec une apparence ae zèle si imposante, qu'il fut élu Rec-^
i6 Conspiration des Sophistes tour de rUnîvêrsité.. Ce surcroît de devoirs publics ne fut pour lui qu'un surcroit d'hypocrisie. Cette même aiinëe , loin de perdre de vue ses complots y il établit une école secrète , où, se dédommageant des leçons qu'il se voyoil forcé de donner en pu-blic , il sut se préparer dans une nouvelle espèce d élèves d'abondantes ressources pour la propagation de son Uluminisme* Professeur et Recteur de l'Université , il profita de ce double titre pour inspirer la confiance aux parens de ses écoliers* Il ât de sa maison un de ces pensionnats , où les jeunes gens , plus habituellement sous les yeu^.. de leurs maîtres , sont aussi sensés plus spécialement à l'abri des dangers de leur âge. L'intention de ce monstrueux pédagogue , ofirant , sous ce prétexte , sa table et sa maison aux élèves de l'Université d'Ingolstadt , se manifeste dans plusieurs de ses lettres. 11 sollicitoit les pères et les mères de lui confier leurs enfans ; et c'est en se félicitant d'avoir obtenu ce précieux dépôt; c'est, par exemple , en écrivant à ses adeptes qu'il a^^oit à sa table le jeune baron de Schroeckenherg et le jeune Hoheneicher , qu'il ajoutoit : Il faudra bien aussi que ces gens- là mordent à Vhameçor^ qui leur sera jeté. C'est après avoir vu combien cette école intérieure lui fournissoit des moyens de séduction , qu'il écrivoit : L'année prochaine aussi je prendrai chez moi des pensionnaires , et cela toujours pour notre grand objet* ( Lett. i à Ajax ; 2.0 à Caton , t. i .) S'il ârrivoit qu'il ne pût obtenir des parens quelques-uns des élèves sur qui il avoit jeté les yeux , quelques-ims de ceuxlà plus spécialement qu'il tenoit déjà dans ses filets et qu'il craignoit de voir lui échapper , il avoit autour de lui des maisons de confiance où il les aitiroit , pour ne point les perdre de vue. C'est ainsi qu'il écrivoit à son Ajax : a Je ne vois plus
potir
DE l'Impiété et de l'Anarchie. i 7 » pour TOUS y dans mon voisinage d'autre logis 51 qne chez ma mère. Je serois enchanta que » celui-là pût vous convenir ; et cela , d'autant » plus que vous obtiendriez aisément d'elle la » clef de la maison. Je ne vous force pas d'y » venir , si vous trouvent quelque chose de mieux ; » mais ce (fu'it y aurait ici de bon, c'est que » j^aurois soui^ent un prétexte d'aller dans cotre » chambre , et que là nous pourrions nous en-^ » tretenir plus aisément encore que chez moi > 3^ sans que personne en sut rien. Notre nœud en » seroit plus secret* » ( Lett. 5 à AjaXé )
Qu'on ne s'ëtonne pas de me voir entrer dans ces détails j ils sont ceux d'une Secte naissante , de Weishaupl formant autour de lui ses premiers élèves. Vous pourriez mépriser ses moyens : il en sait Timportance. Il vous semble n'agir que dans le cercle étroit de Ses foyers ; laissez faire la louve au fond des bois ; ses louveteaux croîtront, et pour tribut ils lui apporteront bientôt les débris des victimes qu'elle les forme à dévorer. A peine y av oit-il deux ans que Weishaupt consacroit à son lUumini^me cette école secrète et déjà ses élèves , dignes de ses projets > alloient propager les complots dans d'autres souterrains. Pour juger Timportance des moyens par celle des succès , tenons-nous-en encore à lui-même et méditons tout ce qu'il en rapporte dans la lettre suivante :
« Désormais , écrît-îl à ses deux grands Aréor^ pagites , Caton et Marins , désormais vous » aurez à prendre un autre ton avec Timon et » Hoheneicheré Je leur ai révélé le secret ; je me » suis dévoilé à eux comme auteur de notre » Ordre , et je l'ai fait pour bien des raisons, n « i.° Parce qu'il faut qu'ils deviennent eux^ » mêmes fondateurs d'une nouvelle colonie à
r Tome IV. B
1 8 CoNSPmATION DES SoPHIStES
» Freysingue , leur patrie , et qu'ils ont besoin » pour cela de leçons spéciales , qu'il eût été 3» trop long de leur donner par lettres , sur l'enp semble de notre système et sur notre mar-p che» Pendant qu'ils sont encore ici auprès de » moi y je profita du temps pour les former à >» tout. »
<( 2.^ Parce qu'en attendant , il faudra qu'ils j> rri enrôlent le Baron é^E— et quelques autres » étudions» o
« 3.^ Parce que H — ( assez évidemment ce » même Hoheneicher qu'il vient de nommer y » celui précisément dont il disoit, en l'emmeyt nant dans son pensionnat : il faudra bien qu'il Tf> morde à Vhameçon ) parce que Hoheneicher ^ connoissoit trop bien ma manière de penser et » d'écrire , pour n'avoir pas , tôt ou tard , deviné i> que tout ceci éloit mon ouvrage. »
<c 4«° Parce que , de tous mes pensionnaires » de Vannée dernière , il étoit le seul qui neût » pas connoissance de la chose. »
te 5.^ Parce qu'il s'est offert de contribuer à » notre bibliothèque secrète de Munich , et quil » nous lii^era spécialement divers objets très- » importuns de celle du Chapitre de Freysin- 3> gue^ »
« Enfin , parce qu'après trois mois d'instruction » que pn encore a leur donner , ils seront l'un » et l'autre en état de nous rendre de grands ser- » vices. » ( Ecrits orig. t. i , let* 12 à Caton et à Mar. )
De cette lettre, il suit évidemment , i.^ que de tous les jeunes pensionnaires appelés à la table de Weishaupt , dès la première année de sa conspiration, pas un seul n'a voit échappé à ses pièges; st.^ qu'ils étoient non-seulement tous initiés à ses secrets, mais même aux plus profonds de ses mys-
DE l'Impiété et de l'Anarchie* igi tares ; car celui qu'il leur dévoile ici , en se don* nant à eux pour fondateur de son Illuminisme^ est précisément le dernier et le plus profond des secrets que son code réserve à ses adeptes y{V.le troisième yolume de ces Mémoires , chap. des grands mystères. ) 3.® qu'avant même d'avoir donné ses dernières leçons à ses pensionnaires ^ il se sert d'eux pour enrôler à ses complots y ceux des autres élèves de l'Université qu'il ne peut attirer à sa table ; 4*^ que le moment où Weishaupt rend à leurs parens les élèves , dont il a fait ses commensaux , le moment où ils quittent son école publique y comme ayant terminé leurs études des lois de leur patrie f est précisément celui où il les renvoie dans leur patrie , munis de tous les principes y de tous les artifices de la conspiration contre ces mêmes lois , contre celles de toute société, de toute religion , de toute propriété. 5.^ Ce n'est point un larcin indifférent que celui auquel s'engage ici le jeune Hoheneicher , promettant d'enlever à la bibliothèque d'un Chapitre^ ces objets importons qui entreront dans celle de la Secte ; c^est le fruit des leçons de son maître ^ et de ce grand principe que nous avons trouvé ' ^ ^ /
dans la morale de Weishaupt, que le larcin utile - * y \ ^ ^ *^ ''*• ne sauroit être un crime , ou qu'il faut se servir , pour arriver au bien , des moyens que les méchans emploient pour arriver au mal. C'est ce même prin- ' cipe qui aujourd'hui dévaste les bibliothèques du Clergé y qui demain envahira ses domaines , qui bientôt sous le même prétexte d'utilité et de nécessité pour la révolution méditée, amènera les grandes spoliations des nobles et des riches , du commerçant , du laboureur , de l'artisan , et ne laissera plus aux diflférentes classes des citoyens l'espoir de conserver les plus légers débris de leurs propriétés. Quand l'Historien arrivera au
20 Conspiration des Sophistes
temps de ces grandes spoliations révolutionnaire^^ qu'il remonte à la source : elle est dans cette école, où se forment les voleurs par principe. Sous le nom dllluminés, c'est de là que Weishaupt commence à disperser dans le monde ses adeptes bri« gands , ses apôtres voleurs. Bientôt nous les verrons se vanter eux-mcmes d'autres spoliations ; les leçons de Tëcole secrète s'étendront, les grands blasphémateurs de toute propriété , comme ceux de tout gouvernement et de toute religion y reconnoitront leur maître dans cette mcme école.
Les deux nouveaux Apôtres que Weishaupt formoit avec tant de soin dans le secret de sa péda-* gogie , reçurent leur mission; et la ville de Frey-^ singue devint , sous le nom de JTiètes , la quatrième colonie de la Secte. Vers ce même temps les adeptes de Munich se montroient si ardens pour la propagation des mystères, que Weishaupt calculant leurs succès et les siens , n'hésita pas à leur écrire : « Si vous continuez avec le même » zèle , sous peu de temps nous serons maîtres y> de toute notre patrie , c'est-à-dire , de toute la » Bavière. » Wenn sie so fortfahren wie seit einiger zdt, so gehœrt in kurzer zeit unser paterland uns. ( Ecrits orig* t. i , let. 26, 1 4 Nov. 1778. ) Il s'en falloit bien que ses vues se bornassent à cet Electorat. Bientôt il écrivit à ses Aréopagites qu'ils eussent à chercher parmi les étrangers qu'ils avoientà Munich, des hommes que Ton put instruire , et envoyer planter aussi des colonies à Augshourg , Ratisbonne , Saltzbourg , etLandshut ^ et dans la Franconie. ( Id. let. 89. ) Lorsqu^il faisoit cette demande, il avoit déjà ses missionnaires partis pour le Tirol et Y Italie. (Id. let. 35. ) Le rôle, ou pour mieux dire, la multiplicité , la variété des rôles qu'il jouoit dans Ingoistadt pour ajouter à ces succès ^ n'est pas
DE lIrIPIÉTÉ et de L'ANARCHIE. 2f! ,
facile à concevoir , elle n'en est pas moins réelle* Il nous en donne au moins une idée légère , lorsque se proposant pour modèle à Tadepte Caton ^ « Faites comme moi , lui écrit-il ; éloignez-vous » des compagnies nombreuses — mais ne pensez » pas rester oisif si vous voulez avoir quelque » influence sur ce monde. Attendez seulement ; » l'heure vient , et elle arrivera bientôt , où vous » aurez beaucoup à faire. Souvenez-vous de ce 3» Séjan, qui prenoit si bien l'air d'un homme I» désœuvré, et qui faisoit tant de choses en sem- » blant ne rien faire* Erat autem Sejanus otioso » simillimus , nikil agenda multa agens* » ( Let. à Zwach^) Jamais conspirateur n'avoit donné plus fidèlement le précepte et l'exemple.
Tranquille en apparence dans Ingolstadt , et bien mieux que Séjan par son oisiveté , cachant ses conspirations par les fonctions mêmes dont il sembloit tout occupé , Weishaupt ne se faisoit distinguer en public que par l'assiduité , à ses devoirs , la plus incompatible en apparence avec ses complots. Ces mêmes lois divines et humaines qu'il avoit juré d'anéantir , il les expliquoit avec un étalage de zèle et d'érudition qui auroit fait penser que leur amour et leur étude absorboient et son temps et ses talens. Si nous voulons l'en croire , de long -temps l'Université d'Ingolstadt n'avoit eu un professeur mieux fait pour ajouter à la réputation de son école. Mais c'étoit peu pour lui de sedédommaderdansle secret de ses foyers j des leçons qu'il étoit réduit à donner en public. Aux fonctions de professeur en droit, c'etoit peu d'ajouter celles d'un pédagogue secret de toute impiété et de toute anarchie ; le professeur public^ 1 e secret pédagogue n'oublioit pas qu'il étoit fondateur ; qu'il devoit être aussi législateur ; qu'en cette quauté il avoit à donner à la Secte un code
'22 Conspiration des Sophistes dont les lois souterraines le missent en état d'anéantir, et toutes celles qui existoient, et tous les empires qui existoient par elles. Ce code étoit bien loin encore de l'infernale perfection qu'il vouloit lui donner , lorsqu'il initia ses premiers adeptes; et peut-être même, si Ton veut s'en tenir aux règles d'une prudence ordinaire, c'étoitune faute dans Weishaupt , que cette adeur prématurée de fonder sa Société, d'envoyer ses Apôtres lui faire des disciples de côté et d'autre , avant d'avoir fixé les lois qui dévoient les régir. Mais cet empressement ne fut dans lui ni défaut de prévoyance , ni excès de confiance. Il savoit qu'il auroit besoin et des années et de l'expérience , pour fixer cet ensemble de grades et d'épreuves qu'il destinoit à ses aspirans , pour composer tous ces oracles du sophisme et de l'impiété , à prononcer par ses Hiérophantes^ pour mettre en ordre ce chaos d'artifices qui dévoient servir de règle à ses époptes, à ses adeptes régens ou dirccteiurs , ou aréopagites* Mais il ne vouloit pas que les années fussent perdues en simples projets. Pour ses essais mêmes , il vouloit des triomphes qui lui assurassent de plus grandes conquêtes , lorsque le jour qu'il prévoyoitseroit venu. Jamais il ne douta qu'il n'arrivât ce jour , où il auroit donné à son code toute cette perfection qui n'existoit encore que dans ses conceptions. Il étoit sûr de lui-même ; et il vouloit au temps qu'il prévoyoit , trouver déjà tout prêts de nombreux Apôtres disposés d'avance à recevoir son nouvel Evangile , ou assez avancés pour n'avoir plus besoin que de ses dernières leçons, lorsqu'il faudroit le faire recevoir dans les antres de leurs diverses colonies.
C'étoient là ses projets ; et sa confiance étoit trop bien fondée sur la certitude de son génie pour le mal , lorsqu'il écrivoit si souvent à ses premiers
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âèves : « Meitez-vous peu en peine des grades à » venir. Le temps vienara où vous serez surpris » de ce que j'ai déjà fait en ce genre. En attenr' » dant , \fous autres , enrôlez-moi xLa monde y » préparez-moi des camfiers , instruisez-les ^ » disposez-les , amusez - les ; reposez-i^ous sur » moi du reste» — Tout ce que vous avez à faire » c'est d'ajouter au nombre des frères. Suivez, » obéissez encore un ou deux ans , et lais&ez-moi » poser mes fondemens ; car c'est là l'essentiel y » et cela personne ne V entend comme moi^Si ces » fondemens sont une fois posés , faites ensuite » tout ce qu'il vous plaira. Le wulussiez-çous » bien çous-mêmes alors , iH)us ne i^iendriez pas » à bout de détruire mon édifice • » ( Ext. dçs lett. 8 à Ajax , et passim ; des lett. à Caton^ aux Aréopag. sur-tout lett. 59 , t. i • )
Cette marche profonde entraînoit bien des difficultés ; Weishaupt les vainquit toutes. 11 falloit suppléer par des lois provisoires , par des instructions momentanées , a ce que les adeptes ne trouvoient pas encore écrit dans ses leçons ; il suppléoit à tout. Le plus grand des obstacles lui vint de ceux-* là mêmes de qui il espéroit plus de secours , des adeptes de son Aréopage. Dans leurs cavernes souterraines , les brigands ont aussi leurs dissensions entre eux et leiu's combats; les brigands con- Î'urés contre tout Empire souffrent impatiemment e joue d'un chef. Weishaupt eût bien voulu profiter de leurs lumières , mais il n'avoit garde de leur céder les siennes ; il connoissoit trop bien sa supériorité en fait de complots et d'artifices. Il lui falloit des instrumens bien plus que des conseils » et des co-législateurs. Des jalousies d'autorité , des guerres intestines s'élevèrent entre lui et son Aréopage; tout autre que Weishaupt eût cru voir sa nouvelle société étouffée dès le berceau ; Weis-
3^4 Conspiration des Sophistes hnupt sut conjurer tous ces orages. Alternativement négociateur , despote , suppliant , il entroit dans des compositions , il prescrivoit des conditions j il descendoit aux excuses , aux prières ; ordonnoit des soumissions ; il se montroit prêt à sacrifier le fruit de ses travaux ; il roénaçoit de livrer ses émules à eux-mêmes , de les abandonner , d'ériger à lui seul une nouvelle société plus forte et plus puissante, par cela seul qu'il auroit Tart de la rendre plus soumise. ( f^oy. t. i , felt, . 2î5', 27 , 60 / /. 2, iett. II, 19, 21 , etc. ) Au milieu de ces orages , Weishaupt écrivoit, continuoit, consommoit ce code des conjurations,
3ui seul eût absorbé le temps, le génie, les veilles e vingt Machiavel. Au milieu de ses orages , on eût dit , il le disoit lui-même , que les tempêtes ne faisoient qu'ajouter à son activité et à tous ses succès. c< Me voilà , mandoit-il à sou cher Caton , » me voilà de nouveau en guerre avec tout notre » monde ; cela ne fait point mal ; cela donne la » vie à la machine. Mais si j'entends mon rôle , y> je ne puis ni louer les fautes ni les dissimuler. » Cependant nos affaires vont bien ; et pourvu » qu'on me suive , l'ensemble n'y aura rien perdu. » ( 7'. 2 , Iett, 1 9. ) Au milieu de ces orages , occupé de l'ensemble , occupé des détails , jour et nuit , suivant son expression , écritmnt , trai^aillant , méditant tout ce qui pouvoit fortifier ou propager son Illuminisme, il continuoit son école publique, son école secrète ; il formoit sans cesse de nouveaux adeptes, il surveilloit ses envoyés; du fond de son sanctuaire, il les suivoit dans toutes leurs colonies et leurs missions. Par le moyen de ses çuibus licet , il entroit dans les plus petits détails sur leur conduite , il les dirigeoit tous , leur indi* quant tout ce qu'ils pouvoient faire , et leur re- ' prochant tout ce qu'ils ne faisoient pas pour les
DE lImpiétés et de l'Anarchie. 25 progrès de ses complots. La correspondance de Voltaire en ce genre est prodigieuse ; elle n'approche pas de celle de Weishaupt. Dans ce que la justice a pu en arracher aux ténèbres , . pas une seule lettre qui ne montre le profond conjuré ; pas un mot qui ne tende au même but que les mystères , pas un mot qui ne montre ou bien des artifices à tenter, ou bien des candidats à enrôler, des initiés à avancer, des adeptes à ranimer, à réprimer , à corriger ; des ennemis à écarter , des
{protecteurs à rechercher. Ses Apôtres sont sur les ieux ; il ne sort pas de son sanctuaire , et on diroit qu'il a coonli , qu'il voit tous ceux qui les entourent. IHeur écrit le rang , la situation politique, civile, souvent même le nom, le caractère de ceux Qu'ils doivent enrôler, les moyens, les personnes 4ont ils doivent s'aider , les lieux , les sociétés qu'ils doivent fréquenter. Il leur écrit les fautes qu'ils ont faites , les scandales qu'ils ont donnés , les obstacles qui en résultent pour la marche de son Illuminisme ; il les exhorte , il les arrête , il les menace ; il exerce enfin sur eux son inspection , comme s'ils étoient encore sous ses yeux dans son pensionnat. Les conquêtes que font ses Apôtres , il les dirige encore , ou bien il sait comment elles sont dirigées. Il règle les épreuves, ou bien il en dispense les nouveaux candidats ; il assigne l'objet de leurs travaux , les essais , les problèmes ; les discours sur lesquels il pourra juger de leurs talens et des services qu'il pourra s'en promettre; et parmi les discours qu'il assigne, pas un dont le sujet ne tende à lui manifester le plus ou le moins de dispositions de l'élève aux maximes de l'Ordre. Il est tout à la fois l'homme de tout l'ensemble et Thomme de tous les détails. Le même jour le voit occupé de toutes les parties . de sa conspiratiou et de tous ses moyens ; de ses
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lois à donner pour établir son Ordre, des alliances à former pour Taffermir, des projets de commerce, et d'un commerce impie , pour renrichir. Avec cet art de l'homme qui semble ne rien, faire ou ne faire du moins que ce qu'exigent ses devoirs publics , c'est peu de ces moyens que son génie lui dicte pour ses conspirations , il voudroit réunir à lui seul tous les complots des autres sociétés; il se fait Franc-Maçon , il pénètre dans les mystères des arrière-loges des Rose-Croix , et les refond dans ses complots ; pour s'unir à tous les rebelles, comme à tous les impies , du fond de la Bavière , par des fils souterrains , et correspond avec les fédérations que préparent les Maçons Polonais» Pour ne rien laisser perdre de ce que les Sophistes impies ou rebelles qui Tavoient devancé , ont produit de plus propre à séduire les peuples, il en fait des recherches assidues et des collections immenses , qu'il destine à former les bibliothèques secrètes de ses adeptes. Il calcule pomr la caisse de l'Ordre le produit des libelles que font revivre ses presses clandestines. Pour cette même caisse , il emploie tous les talens des Frères à ressasser en prose , en vers , en pamphlets , en journaux , tous ces anciens sophismes, toutes ces antiques calom* nies. Il distribue aux Frères les sujets des nouveaux libelles à composer ; et pour se reposer de ses travaux , il prend sur lui les Prophètes à commenter, leurs lamentations à tourner en satyre, l'histoire de l'Eglise à tourner en roman calomnieux(a)« Ainsi tout ce qu'ont fait les grands impies , tout ce qu'ont fait tous les grands conjurés , il le fait à lui seul. Les livres saints nous parlent d'un démon appelé^ Z^^D/i ,sans doute parce que ce génie mauvais peut et fait à lui seul contre le genre hu-
(û) Voyez tom. i , lett 6 à Ajax; à Caton 56 , etc. à Phîl. à Strozzî , lett 2 et paBsbnj tom. 2. Ictt. passluk; Ecrits originaux.
DE lImpiété et de l'Anarchie. 27 main tout ce que font y tout ce que peuvent faire des légions ennemies; s'il falloit expliquer tout ce que les lettres de Weishaupt nous le montrent faisant pour établir sa secte y je dirois : Ce démon Légion s'ëtoit emparé de son cœur, il hahitoitdans lui , il agissoit par lui y et c'est à lui qu'il dut tous ses succès.
L'existence de son Ordre n'étoit pas encore soupçonnée autour de lui dans Ingolstadt, et déjà pour la Bavière seule il comptoit cinq loges à Munich ; d'autres loges et d'autres colonies étoient établies à Freysingue , à Landsberg , à Burghausen , à Straubing ; il étoit près d'en établir a Ratisbonne et à Vienne ; il en avoit déjà en Souabe, en Franconie , dans le Tirol; ses Apôtres éloient d'un côté à Milan y et de l'autre en Hollande. Il n'y avoit pas trois ans que son lUuminisme étoit fondé y et il comptoit déjà plus de mille initiés sous ses lois. ( Let. 25 à Caton , ^. i , 1 3 Abenmeth 1 1 48 , c'est-à-dire ^ 1 3 Novembre 1778.) Mais il devoit aussi une partie de ses succès au zcle et à l'activité qu'il savoit communiquer à ses adeptes. L'historien ne le flattera pas de les con* noitre tous ; je vais lui dire au moins ceux qui dans cette première époque se distinguent le plus, nprès Weishaupt, dans la liste des conjurés.