CHAPITRE II
Des principaux Adeptes de Weishaupt , sous la première époque de Vllluminisme.
JLIans cette légion de conjurés ou du moins de Frères enrôlés , dont Weisaupt , dès la troisième année de sonllluminisme, portoit le nombre à plus de mille y ( Ecrits origin. lett. 25. ) le plus remar^able est sans doute ce Xavier Zwach y
28 Conspiration des SoprasTEs
Î[ne nons avons vu appelë Tadepte incomparable^, i fat toujours aussi l'adepte intime* C'est à lui quft sont adressées la plupart des lettres impiimées sous le titre d'Ecrits originaux ; c'est à lui surtotit que sont écrites celles ou Weishaupt dévoile ses mystères avec plus de confiance ; c'est enfin lut qui mérita de s'entendre dire par le Fondateiur de \^ Secte : « Vous voilà dans un poste où il » n'est que moi seul au-dessus de vous. Vous êtes » élevé sur tous les autres Frères. Un vaste » champ s'ouvre à vQtre puissance et à votre » influence , si nos systèmes se propagent. » ( Id. lett. 27, t^ I») Tant de faveur et de distinctions supposent bien des titres ; pour apprécier ceux de cet adepte favori ; il est uo monument qui dispensera l'historien de toute autre recherche. Ce monument se trouve à la fin du premier volume des Ecrits Originaux , sous le titre de Tablettes de Danaûs, tracées par Ajax , en date du dernier Décembre 1776. Ùanaiis est ici le premier nom caractéristique donné à Zwach ^ encore simple Candidat. On n'en saurait douter ^ puisque , dès la première colonne des Tablettes ^ le Frères Danaus est indiqué par son vrai nom* A fax est Massenhausen j qui joue le rôle de Frère Scrutaleur.Si le tableau qu'il trace n'est rien moins que flatte , on peut croire au moins qu'il n'exagère pas les défauts et les vices du Candidat , puisque ce Frère Scrutateur dit lui-même devoir à l'amitié la conquête qu'il a faite ; puisque tout glorieux de cette conquête y il conclut son tableau en pré* sentaut le Candidat comme un sage , qui a préci* sèment tout ce qu'il faut pour être admis dans rOrdre. Ce monument nous fait d'abord connoitre à quel point Weishaupt , dans les premiers jours de son Illumînisme , avoit déjà porté l'art de ses Scrutateurs ; nous y voyons de plus y par le por-
DE lImpiété et de l'Anaachie* 29 tratt de son intime adepte , tout ce que nous pouvons augurer des conjurés qu'il jugeoit le plus dignes d'entrer dans ses confidences. Lisons donc ces tablettes; triomphons des dégoûts qu'éprouve Vam^ honnête à tirer de leur obscurité de vils et méprisables conjurés f qui n'ont de remarquables
Îue leurs vices et leurs prétentions au titre de sages* )opions ce portrait , le modèle de ceux que la Secte exige des Frères qui lui présentent des Candidats. Il suffiroit pour dire au peuple de quel tas de libertins , de vils bandits sans mœurs , il est dupe dans ses révolutions.
Les tablettes qui vont apprendre à Weishaupt Tabiea* ce que c'est que ce Candidat , dont il doit faire ^m!S^ le Caton de l'Ordre , sont divisées en dix - sept uacé pw colonnes , distinguées par autant de diflTérens A^^^ titres. Sous les unes se trouvent le nom, l'âge , la dignité civile , le signalement , le caractère phisique et moral du Candidat ; sous les autres ^ le genre d'étude auquel il s'est adonné , les services que J'Ordre peut en attendre. D'autres encore sont destinées à marquer successivement les progrès qu'il aiva faits , les grades qu'il aura reçus y les manuscrits ou livres secrets qu'on lui aura confiés , les contributions qu'il aura payées* D'autres enfin désignent ses amis, ses protecteurs^ ses ennemis , les personnes avec qui il est en correspondance.
Au-dessous de ces colonnes est un second tableau , ayant aussi ses divisions , que le Frère Scrutateur a remplies de ses observations sur la famille , et spécialement siur le caractère des père et mère du Candidat.
1.^'^ Colonne* « D'après ces deux tableaux ^ » François - Xavier Zwach , fils de Philippe 9^ Zwach , Commissaire de la Chambre des » Comptes y est né à Ratisbonne. Au momeni
3o Conspiration des Sophistîes * » de son insinuation y c'est-à-dire y le 29 Mai » 1776 , il se trouve âge de 20 ans , et a » terminé son cours de coUëfi^e. »
. 3.® Colonne ; signalement du Candidat. « A » cet âge , la taille de Zwach est d'environ » cinq pieds. Tout son corps maigri par la ^ débauche y tourne au tempérament mélanco- » lîque. ( Der ganze bau seines durch débauche » mager gewordenen koerper inclinirt nun zum. » melancholischen tempérament. ) Les yeux » d'un gris soie y Jbibles et languissans ; le teint y» pâle et blême ; santé chancelante et altérée par » de fréquentes maladies — nez alongé, crochu , s> nez d'aigle, — cheveux clair-bruns , — marche » précipitée , — le regard habituellement penché » çers la terre , — au-dessous du nez , et de » chaque côté de la bouche , une verrue. »
3.® Colonne ; caractère moral , religion y conscience. Ici nous lisons : « Le cœur sensible y » extraordinairement philantropique ; stoïque » dans ses jours de mélancolie ; du reste ami » vrai , circonspect , réservé , extrêmement secret ; » — parlant souvent de lui - même avantageuse- » ment, -^ envieux à l'aspect des perfections des 9> autres ; — voluptueux ; cherchant à se per- » fectionner ; -^très-peu fait pour la grande com- » pagnie ; colère et emporté , prompt à s'appaiser ; » — disant volontiers %e,% opinions secrètes y 5> quand on a la précaution de lé louer en le y contredisant ; — aimant les nouveautés ; -- » sur la religion et la conscience , bien éloigné » des opinions communes ; pensant précisément » comme il le faut pour notre Ordre. »
4/ Colonne ; études Ja\?orites , services quil peut rendre. « Plus spécialement adonué à la phi- 3> losophie ; ayant cependant des connoissances » sur la jurisprudence ; — parlant très-couram-
BE l'Impiété et de l'Anarchie. 3i » ment Français et Italien ; cherchant actuelle- » ment à entrer dans les bureaux de la corres- » pondance ; — mattre parfait dans tort de se T» contrefaire et de dissimuler ; bon pour notre » Ordre f comme spécialement jaloux d'apprendre » à connoître les hommes.»
5.* Colonne ; amis , correspondance , soictés. Ici le Frère Scrutateur nomme cinq à six personnes amies du Candidat ; de leur nombre sont un certain Sauer , et un nomme Berger , que l'on voit bientôt entrer dans la liste des lUuimnés.
Sous les trois colonnes sui\?antes , sont siinplement le nom du Frère Ajax , comme Elnrôleur , le jour auquel le Candidat a été insinué , et celui de sa réception.
9.* Colonne ; manière de gagner et de conduire le Candidat ^ et s'il connott d'autres Ordres secrets ? Ici on voit que « Zwach étoit déjà » Wé à d'autres sociétés secrètes , ce qui a rendu )» sa conquête un peu plus difficile. L'étroite » amitié qui règne entre nous , ajoute l'Enrôleur^ ^ et sur-tout l'attention que j'ai eue de prendra M l'air ^ le ton mystérieux , m'ont applani les 9» voies. A présent il montre une grande ardeur » et beaucoup de zèle pour l'Ordre. »
I o.* Colonne ; passions dominantes. Celles du Frère Zwach , marquées par le Frère Scrutateur , » sont rendues en ces termes : « Orgueil y amour » de la gloire , probité ^ bile chaude ^ et un penn chant extraordinaire pour le mystère ; — grande » habitude à parler de lui^-méme et de ses per- 3> fections. »
La onzième Colonne nous dit que le Candidat avoit reçu un pensum-^ remplir ou un discours à faire , et qui devoit être terminé le 26 Avril 1778. La douzième marquoit la fortune, les revenus du Candidat ; l'éditeur a laissé ici le
32 Conspiration des Sophistes chiffre en blanc. Par les deux suivantes on voit que le jour assigné à Zwach , pour sa contribution , est le 29 Mai 1777, le i*' Avril pour Tannée d'après ; que le 19 Juillet 1)76 ^ il avoit déjà envoyé un aucat de Hollande , et ensuite deux livres de Chimie* Celle ou FEnrôleur écrit les progrès de son Candidat , marque par les numéros 1 , 2 , 4 ^^ 9 > ^^^ livres secrets qu'on lui a fait lire ; les ordres simplement numérotés aussi qu'il a reçus , aussi bien que la permission d'enrôler d'autres Frères. Comme celte colonne est réservée pour marquer les progrès successifs du Candidat , le Frère enrôleur arrive au moment où Zwach a reçu toutes les connoissances nécessaires pour être admis dans l'Ordre ; et alors il décide qu'il est temps de lui en donner de plus essentielles , de l'avancer à d'autres grades* J'aurois moins insisté sur ces tablettes , si je li'avois cru devoir présenter une fois au moins, dans ces Mémoires , le modèle un peu détaillé de cette inquisition , dont l'IUuminisme fait dé« pendie si spécialement le choix de ces adeptes et le succès de ses complots, (à)
( a ) Bien des lecteurs pourroient être carienx da second tableau qui accompagne celui du Candidat ; eu, voici donc l'essentiel : Il contient dix colonnes , sous lesquelles on trouve les noms et dicnitës des parens de Zwach , l'dtat de leurs enfans , de leurs fortune 9 leurs alliés l leurs amis , ennemis , leurs 80ciét<^s ordinaire», sur- tout Tëducation qu'ils avoient eux-mêmes reçue ^ et leur caractère moral , appelé leur côté fort et leur côtéfoible. L'Editeur a encore juge à propos de laisser ici quelques articles en blanc. Les deux moins morcelés sont, celui de t éducation^ celui du côté fort etfoihle. Suivant le Frère Scrutateur, le père et la mère de Zwach n'ont eu qu'une éducation à la vieille mode^ €fui ne vaut pas grand' chose ; les passions du père, ou bien son côté fort et son côtéfoible^ sont rendus de la manière -suivante : « Jaloux de son honneur , honnête , zélé pour
Reprçjaons
DE l'Impiété et de l'Anarchie* 33 Reprenons à présent les principaux traits de ce tableau. Que montre-t-il dans Zwach ? Débauche immodérée y fatuité extrême , jalousie y dissimulation , noire mélancolie. C'en est là bien plus qu'il n'en faudroit pour le bannir de toute société honnête ; mais il pense déjà comme il le faut à Weishaupt , en fait de religion et de conscience , c'est-à-dire , il n'est qu'un franc Athée ; il a de plus pour le secret et pour les noui^eautés tout cet amour qu'il faut aux conjurés révolutionnaires. Il est un de ces- phi^ lantropes qui ne disent aimer le genre humain , que pour détester les lois qui le gouvernent ; c'en est là plus qu'il n'en faut pour racheter auprès de la Secte tous les vices du Candidat : c'en fut assez pour faire de Xavier Zwach l'adepte favori.
Cependant les leçons du Frère Insinuant , jointes à cette noire mélancolie qui dominoit le nouveau Candidat , faillirent à priver l'IUuminisme de tous les services qu'il pouvoit en
V les devoirs de son emploi ; en app^ence dur envers » ses inférieurs , mais au fond les aimant à l'excès ; » parlant è tout le monde en maître et en pédant \ dans,
V sa conduite et ses discours , d'une franchise impolii> tique ; secret et ménager jusques à se laisser manquer
V lui-même pour son Prince^ le servant avec zèle, sans ^ égards pour les petits ou grands , même au danger de. » perdre ses amis; sensible, compatissant, mystérieux^. » olHcieux , fier de son expérience ; ayant l'œil à toutes y ses affaires , etc. )^
Quant b la mère , « c'est une bonne femme de ménage i » n'ayant des yeux que pour son cher enfant Xavier if Zwach f etc.^ Bien des choses encore ont été supprimées dans cette partie du tableau ; mais les parens de iQut Illuminé y en verront assez , pour savoir comment ils sont dépeints par les Frères Scrutateurs , et à quel point la Secte a soin de pénétrer dans leur intérieur ^ de s'instruire de toutes leurs affaires.