Conspiration des Sophistes
ëtoit, sans qu'il le sût, une de celles où dominoît le mcme Illuminisme. Bien des fois il reçut la cornmission de porter des lettres qui lui étoient suspectes. Il lui arriva même de les rapporter sans les avoir remises à leur adresse y sous prétexte qu'il n'avoit pas trouvé la personne à qui elles étoient écrites ; et dans le fond, parce qu'il avoit peur de servir d'instrument à quelque tranison. Cependant la curiosité l'emportant , il continuoit à solliciter l'admission aux Grades supérieurs. Son initiauon devoit avoir lieu le lendemain ; une lettre extrêmement pressante l'appelle à un rendez-vous. Il y trouve un adepte , ancien ami de son père : tf Je fais, lui dit cet ami, je fais pour vous une » démarche qui très-certainement me coûtera la » vie , si vous êtes tant soit peu indiscret. Mais » j'ai cru la devoir à lamitié dont votre père » m'honoroit , et à celle que j'ai pour vous. Je » suis perdu , si vous ne me gardez le plus pro- » fond secret; mais, je vous en préviens, vous » êtes perdu vous-même si vous vous présentez à » la Loge pour le Gjade que vous sollicitez. Je » vous connois , vous ne ferez pas le serment » qu'on vous proposera ; vous n'êtes pas capable » de dissimulation , encore moins le serez-vous » de penser et d'agir comme on l'exigera de vous. » L'honneur vous trahira ; et c'en est fait de vous. , » déjà y àas êtes s\iT Isi liste noire jCornme suspecta » Tel que je vous connois , vous passerez bientôt » à la liste rouge , liste de sang , blœde-list ; >* et alors n'espérez pas échapper à leurs poisons » ou à leurs émissaires. » Ce n'étoit pas la peur qui devoit décider le jeune homme. Avant que de se rendre , il voulut au moins savoir quels étoient ces terribles engageinens , qu'il ne seroit pas capable de tenir. S(m ami lui fit alors connoître le serment qu'on lui prescriroit ; il y trouva encore
hÊ lImpiété et de l'Anarchie. 269 celle renonciation à tous les liens les plus sacrés de la Religion , de la sociélë, de la nature, pour ne plus reconnoître d^aulre loi que les ordres de ses Supérieurs illuminés. L'horreur de ces engagemens le saisit en efiet : il trouva des défaites ; et au lieu de se présenter pour être initié , il renonça , tandis qu'il en étoit encore temps, à rentrer dans les Loges. Les circonstances de la Révolution l'ont amené du service Autrichien à celui d'Angleterre, mais c'est de lui-même que j'ai appris combien il craignoit que son ami ne fût passé sur la liste rouge , pour le service qu'il en avoit reçu. Au moins apprit-il bientôt la nouvelle de sa mort.
Il tarde à mon Lecteur de se voir ramené aux J-^^ Députés de I lUummisme Bavarois , mais pour noaviiie. dire et rendre plus sensible quel devoit être , quel fut Teffet de leur mission , j'ai à dire comment s'étoit composée la Loge oti nous les verrons arriver; et il faut pour cela insister encore sur cette autre espèce d'illuminés , se disant Théosop^5, qui les avoient précédés en France. Rapprochons d'abord ce que l'on vient de lire sur cette liste noire et cette liste de sang , d'un fait auquel j'avois long- temps refusé d'ajouter foi, jusqu'à ce qu'enfin j'en appris les circonstances des personnes qui en avoient été le plus exactement instruites. On sait que le Château d'Erme- ^ nonville , appartenant au sieur Girardin , à dix lieues de Paris , étoit un fameux repaire de cet lUuminisme. « Là , auprès du tombeau de Jean- > Jacques , le fameux Chevalier appelé Saint-- \ Germain présidoit aux mystères; » il en étoit le ' Dieu ; et il avoit aussi sa liste rouge* (a) Le
(a) Ce vil charlatan plus adroit que CagHostro , avoit réellement persuadé ii ses adeptes qu il étoit en pos-
270 Conspiration des Sophistes Chevalier de Lescure en fit la triste expérience^ Il vouloit renoncer à cette ailreuse association , peut-être même aussi la dévoiler. Un poison mortel (ut bientôt versé dans son breuvage et il n'i^ora pas la cause de sa mort. Avant d'expirer > il dit positivement au Marquis de Montroi , Officier Général 9 qu'il mouroit victime de cette infâme horde dil]uminés^
Assuré de ces faits, je ne crains plus de mettre désormais au nombre des vérités historiques , d'abord tous ces vœux destructeurs des Empires et des Autels, toute cette doctrine si conforme à celle que j'ai extraite des œuvres de la Secte , et ensuite tous ces semiens , toutes ces atroces épreuves dont une foule d'auteurs nous donnent les détails. Je dirai donc, sans crainte de calomnier cette espèce d'illuminés , qu'entre leur secte et celle de Weishaupt , il n'y a de difterence que dans le mode* ï^'athcisme .est au fond de leur prétendue théosophie , comme au fond des mystère^ de Weishaupt. Pour eux comme pour lui, Thomme de la nature n'est point destiné à vivre sous les lois de la société ; pour eux conune pour lui , les Son-
session de Teli^ir de riinmortalitë ; qne cependant il aTolt subi divers cliangemens par la métempsycose.; qu'il ëtoit mort jusqu'il trois fois, mais qu'il né mourroît plus; que depuis son dernier changement il avoit difià Tëcn quinze cents ans. Il se trouvait des imbécilles qui refusoient de croire aux preuves de l'Evangile, et qui croyoient à celte métempsycose, à ces quinze cents ans de leur Saint-Germain ! Ils ne savoient pas que tout cela n'est qu'une Rction des grades 'maçonniqne s. Suivant cette fiôtiôn ,'le Maçon Apprenti a trois ans , le Compagnon en a cinq , le Maître sept. Cet â^e va tellement croissant d^ns certains grade^ , qu'enfin le Chevalier Ecossais se trouve avoir cina cents ans. Lors donc qu'un Maçon vous dit : j'ai iaut d'ânnéiés ,' cêlâ Veut dire simplé^ient ,' je suis ^e tel grade. ( /^. ges^ chicktederwi&ekgntea^ gt4iit%EcQsmB.
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yeralns ne sont que des tyrans ; tout moyen qui tend à délivrer la terre des Prêtres et des Rois ,' des Autels et des Lois , tout crime atroce commis dans cette intention est une action sublime. Mai<; bien plus que Weishaupt encore , ils ont l'art de; fonner leurs Seydes , d enflammer leur ardeur dans la carrière des assassins et des parricides. Ici même , les mystères de Weishaupt ne sou-* tiennent plus la comparaison avec ceux de ces Illumines thëosophes. Qu'on en juge par l'exposé suivant :
Lorsqu'un de ces hommes que la Secte a su entramer dans toute l'illusion des visionnaires, espère enfin trouver l'art de prodiges , la science des sciences , dans les derniers secrets des adeptes, on lui propose de consommer son dévouement aux Supérieurs qui tiennent celte science dans leurs mains. C'est un pacte nouveau , qui ne doit plus en faire que l'aveugle instrument de tous les complots dans lesquels on rentraîne. Au jour marqué pour l'initiation , à travers un sentier ténébreux , il est conduit à l'antre des épreuves. Dans cet antre, l'image de la mort, le jeu des spectres , les breuvages de sang , les lampes sépulcrales , les voix souterraines , tout ce qui peut efTrayer l'imagination , et la faire passer successivement de la terreur à l'enthousiasme, est mis en usage, jusqu'à ce qu'enfin tour à tour efirayé, fatigué y exalté et privé de l'empire de sa raison , il ne peut plus que suivre l'impulsion qui lui sera donnée. La voix d'un invisible Hiérophante perce alors dans cet abîme , fait retentir la voûte de sons menaçans , et prescrit la formule de cet e^técrable serment , que l'initié répète :
« Je brise les liens charnels qui m'attachent à
«père, mère, frères , sœurs, époux, parens «
(» amis, maîtresses , rois ^ chefs ^ bienfaiteurs , &
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j» tout homme quelconque à qui j'ai promis fbî ^
» obéissance, gratitude ou service.
» Je jure de révéler au nouveau chef que je » reconnois , tout ce que j'aurai vu , fait , lu , » entendu , appris ou deviné , et même de re- » chercher et épier ce qui ne s'oflriroit pas à nies » yeux. Je jure d'honorer YAqua toffana » comme » un moyen sûr , prompt et nécessaire de purger I) la terre par la mort ou par l'hébétation de ceux » qui cherchent à avilir la vérité ou à l'arracher de mes mains. » ( F^. te Loge Rouge déçoî/ée , p. 1 1 , et l'Histoire de l'assassinat de Gustave III , Roi de Suède , sect. 4* )
A peine ce serment est-il prononcé , la même voix annonce à l'Initié , que dès ce moment il est aSianchi de tous ceux qu'il a faits jusqu'alors it la patrie et aux lois. « Fuyez , ajoute-t-elle , la D tentation de révéler ce qtie vous avez entendu ; D car le tonnerre n'est pas plus prompt que le » couteau qui vous atteindra , quelque part que j> vous soyez. »
Ainsi se modeloient les adeptes de cette Secte Sourdièrc. ^^^r^ce , uéc des délires de Swedenborg , et transportée successivement d'Angleterre , d'Avignon , de Lyon, à Paris. Dès l'année 1781 , il s'éloit formé dans cette dernière ville , rue de la Sourdière , un club tout composé de cette espèce d'Illuminés, au nombre 126 h t3o. Leur chef étoit encore ce Savalette de Lange , que nous avons vu si occupé de sa correspondance an comité des Amis-Réunis. Le fameux Comte de Saint-Germain avoit aussi ses rendez-vous dans cette même Loge. Une députation spéciale y appela Cagîiostro. Ses mystères n'avoient été jusqu'alors que ceux d'un charlatan ; c'est ici qu'ils devinrent ceux d'un vrai conjuré. C'est dans cette Loge qu'il apprit à connoitre la révolution , dont
Loge de 1» rue
DE l'Impiété et de l'Anarchie, 273 il menaçoit la France avec son ton et tous ses jeux prophétiques, lorsque, sorti de la Bastille^ il reparut à Londres. Cest de là qu'il reçut sa mission , pour aller préparer sa révolution à Rome j même. Un des adeptes , que la Loge de laSourdiére lui avoit député , jadis directeur de la poste aux lettres à Besançon , étoit M. de Raymond y véritable enthousiaste , ayant la tête pleine de Swedenborg et de ses visions. C'est de lui qu'on a su que cette Loge avoit dès lors près de i3o membres résidans à Paris , et plus de 1 5o voyageurs ou correspondans ; répandus sur la surface du globe ; qu'à l'instar du club d'Holbach , elle avoit aussi ses auteurs et ses imprimeurs , occupés à composer et à répandre par-tout ses productions révolutionnaires. ( a ) Secrétaire de cette même Loge , Diélrich y avoit réuni en sa personne toutes les espèces d'Illuminisme. Il avoit avec lui ce Concordet à qui il ne manquoit plus que les complots de Weisbaupt à connoitre , pour les embrasser tous , si pourtant il est vrai que Diétrich n'en eût pas déjà fait le confrère de Weishaupt même» — Que le lecteur observe bien de quels membres se composoit cette Loge ! Nous aurons à y revenir un jour, pour expliquer de grandes horreiurs» Mais pénétrons encore dans de nouveaux antres maçonniques essentiels à connoitre , pour voir toutes les sectes , causes de ces horreurs , se réunir en une seule , et ne plus former bientôt
(a) Toutes ces circonstances me sont connues par un homme très-lié avec le directeur Raymond^' maïs qu» tous les efforts de celui-ci n'avoient pu entraîner dans ses mystères. Ce même homme dont Thonnéteté m*est bien connue , m'assure aToir tu les procès-yerbaux de cette Loge , imprimés habituellement chez Clousier , rue de Sorbonne , mais en caractères si chargés de signes et àe figures hiérogljrphUjues , que les aàeptes seuls pouToient les lire.