‹ Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme (volume 2)Chapitre 26 sur 39 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Rôle , mission , services et moyens particuliers de chacun des chefs de la Conjuration antichrétien ne.

Pour arriver au grand objet de leur conjuration , Services pour écraser enfin ce Christ dont la haine les tour-

de r . • , , •

Voltaire, uientoit , c etoit peu encore que tous ces moyens généraux, concertés entre les conjurés pour l'extinction du Christianisme. Chacun d'eux de voit y concourir de plus en plus par ses moyens propres ,

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par tous ceux que ses facultés respectives, sa situation personnelle ou sa mission particulière mettaient en sa puissacce. Voltaire avoit reçu presque tous les talens qui peuvent distinguer un homme dans la carrière des écrivains ; aussitôt que la partie fut liée contre le Christ , il les consacra tous à cette guerre. Pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie , il n'eut plus o'autre objet. Il le disoit lui-même : Ce gui m'intéresse , c'est l'avilissement de l'infâme* ( Lett. à Damita ville, du i5 mai 1761. ) Jusqu'alors il avoit Son partagé son temps entre la carrière des Poètes ardeur» et celle des impies : à cette époque il ne fut plus qu'impie. On eût dit qu'il vouioit à lui seul livrer plus de combats, vomir contre le Christ plus de blasphèmes , plus de calomnies , que tous les Porphyres et les Celses de tous les âges. De la nombreuse collection de ses œuvres , plus de quarante volumes in-8.°, romans, dictionnaires, histoires , lettres , mémoires , commentaires , coulèrent de sa plume , tous dictés parla rage , par le vœu d'écraser Jésus-Christ.

Il ne faut pas chercher dans cette immense collection le système spécial du Déiste , ou celui du Matérialiste , ou celui du Sceptique. On les y trouve tous. On Ta vu conjurant d'Alembert de concilier ces ennemis divers pour les réunir contre le Christ. Cette réunion s'est faite dans son cœur. De quelque main qu'il reçoive le trait, peu lui Raison importe , pourvu qu'il puisse le lancer contre le conî£di<j. Christ, ses autels ou ses prêtres. Les auteurs re- "oas. ligieux et nous - mêmes , nous le représentâmes adoptant à chaque heure du jour une opinion nouvelle; ce tableau étoit pris de ses œuvres diverses. ( Voy. les Hel viennes et sur-tout Lett. 34 et 4-« ) On y voyoit vingt hommes dans un seul; c'étoit dans tous la même haine, Le phénomène de ces

communious

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contradictions s'explique par celui de sa rage. Celui même de son hypocrisie n'a point d'autre principe. Ce dernier phénomène n'est pas assez connu, il faut le consacrer dans l'histoire ; mais c'est de Voltaire même qu'il faut en apprendre toute l'étendue et toute la cause.

Desonhy. Pendant toute cette inondation de livres antide ses chrétiens , 1 autorité en Jb rance sevissoit quelquefois , quoique bien mollement , contre leurs auteurs. Voltaire lui-même s'étoit vu sous les décrets pour ses premières productions impies. Quand il se vit le chef des chefs antichrétiens , il crut avoir besoin de plus de précautions pour éviter au moins toute preuve légale de son impiété. Pour combattre plus sûrement le Christ, pour l'écraser , il se cacha sous les livrées du Christ , il fréquentoit ses temples , il assistoit à ses mystères ; il reçut dans sa bouche le Dieu qu'il blasphémoit; il ne le recevoit, il ne faisoit annuellement ses pâques que pour le blasphémer plus hardiment. Si l'accusation est monstrueuse , que la preuve en soit sans réplique. Le i5 janvier i 761 , Voltaire envoie à l'une des adeptes femelles , à cette comtesse d'Argental qu'il appeloit son Ange , je ne sais quel ouvrage. Son éditeur conjecture que c'est l'épitre à Clairon , fameuse actrice de ces jours. A coup sûr , c'est une de ses plus scandaleuses productions ; car Voltaire n'ose encore la communiquer qu'aux élus des élus. Quel que soit l'objet de cet envoi, voici la lettre qui l'accompagne :

» Voulez-vous vous amuser à lire ce chiffon ? » Voulez-vous le lire à Mademoiselle Clairon ? Il « n'y a que vous et M. le duc de Choiseul qui en » ayez. Vous m'allez dire que je deviens bien » hardi et un peu méchant sur mes vieux jours. » Méchaut ! Non, je deviens Minos. Je juge les » pervers. — Mais prenez garde à vous. Il y a des

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» gens qui ne pardonnent pas.- Je le sais, et je » suis comme eux. J'ai soixante-sept ans : je vais » à la messe de paroisse; j'édifie mon peuple. Je » bâtis une Eglise, je communie; et je m'y ferai « enterrer, mordieu, malgré les hypocrites. Je » crois en Jésus-Christ consubstantiel à Dieu, en » la Vierge Marie mère de Dieu. Lâches persé- » cuteurs , qu'avez-vous à me dire ?•— Mais vous » avez fait la Pucelle.-Non je ne l'ai pas faite ; » c'est vous qui en êtes l'auteur, c'est vous qui » avez mis les oreilles à la monture de Jeanne. Je » suis bon Chrétien, bon serviteur du Roi , bon » Seigneur de paroisse, bon précepteur de filles. » Je fais trembler Jésuites et Curés ; je fais ce » que je veux de ma petite province grande » comme le plat de la main ( sa terre avoit deux v> lieues d'étendue ) ; je suis homme à avoir le pape >-> dans ma manche quand je voudrai. Eh bien ! y> cuistres , qu'avez-vous à me dire? \oilà, mes » chers Anges , ce que je répondrois aux Fantins, » aux Grisels , aux Guyons , et au petit Singe » noir , etc. »

Les adeptes femelles pouvoient rire du ton , de la tournure de cette lettre; mais dans le fond, des lecteurs réfléchis y voient-ils autre chose qu'un vieillard insolent, fort de ses protections, et qui n'en est pas moins déterminé à mentir impudemment, à faire la profession de foi la plus chrétienne, si des auteurs religieux l'accusent d'impiété ; à opposer aux lois ses désaveux mensongers , ses communions ? Et l'impie parle des hypocrites et des lâches î

Il paroît que le comte d'Argental fut lui-même révolté de ces odieux artifices. Car on voit Y oltaire lui écrire le 16 janvier suivant : « Mes anges , si » j'avois cent mille hommes , je sais bien ce que » je ferois ; mais comme je ne les ai pas , je coin-

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3> munierai à Pâques , et vous m'appellerez hy- » pocrite tant que vous coudrez. Oui par Dieu , » je communierai avec Mad. Denis et Mademoi- :» selle Corneille ; et si vous me fâchez, je mettrai » en rimes croisées le Tantum ergo. »

Il paroît que bien d'autres adeptes encore rougissoient de cette lâcheté de leur chef. Il se crut obligé d'en écrire à d'Àlembert , et il lui dit : « Je sais qu'il y a des gens qui disent du mal de » mes pâques ; c'est une pénitence qu'il faut que y j'accepte pour racheter mes péchés.... Oui , j'ai » fait mes pâques , et qui plus est , j'ai rendu Je :» pain béni en personne..». Après cela je défierai y> hardiment les jansénistes et les inolinisles. » ( Lett. du 27 avril 1 768. )

Si ces dernières paroles ne montrent pas assez clairement les motifs de cette hypocrisie , on les trouve encore plus indubitablement exprimés dans ]a lettre qui suivit celle-là de très-près. « A votre » avis, disoit Voltaire à d'Alembert, que doi- » vent faire les sages quand ils sont environnés y d'insensés barbares ? Il y a des temps où il faut » imiter leurs contorsions , parler leur langage» » Mutemus clypeos ( changeons nos boucliers ). » Au reste , ce que j'ai fait cette année , je J'ai » déjà fait plusieurs fois , et , s'il plaît à Dieu , » je le ferai encore. » ( Premier mai 1 768. ) C'est dans cette même lettre que Voltaire recommande spécialement que les mystères de Mithra ne soient pas divulgués ; c'est encore cette même lettre qu'il termine par ces vœux contre le christianisme : Il faut quily ait cent mains invisibles qui percent le monstre , et qu'il tombe enfin sous iniile coups redoubJés !

Avec cette profonde dissimulation (a) se com-

(«7) Si j'en crois h des hommes qui avoient connu Voltaire clans les premières anne'es de ses triomphes

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binoit dans Voltaire toute l'activité souterraine quepouvoient inspirer au chef des chefs antichrétiens , le serment et le vœu d'écraser le Dieu du christianisme. Peu content de ce qu'il faisoit lui- Ses même contre ce Dieu , il pressoit , il animoit et ^JJîJL" harceloit sans cesse les légions d'adeptes répandus tiomaux de l'orient à l'occident , et faisant tous au Christ a ep 5* la même guerre. Présent à tous par sa correspondance , il écrivoit à l'un : « Engagez tous /es » frères à poursuivre V infâme de vive voix et » par écrit , sans lui donner un moment de re- » lâche. » Il mandoit à l'autre : « Faites tant que y> vous pourrez les plus sages efforts pour écraser » V infâme. » S'il trouvoit des adeptes moins ar- » dens qu'il ne 1 etoit lui-même , il étendoit ses » reproches à tous : On oublie , disoit-il alors ,

littéraires , cette profonde hypocrisie n'e'toit pas clans sa conduite un artifice nouveau. Voici au moins un fait que j'ai appris de ces hommes qui l'avoient bien connu. Par une des plus étranges bizarreries , Voltaire avoit dans l'abbé Arouet un frère Janséniste zélé et mettant dans ses moeurs toute laustéritéqu'afi'eetoit cette secte. L'abbé Arouet , héritier d'une fortune considérable , refusoit de voir un frère impie , et disoit hautement qu'il ne disposeroit jamais de rien en sa faveur. Mais il étoit d'une santé infirme et qui annonçoitune mort prochaine. Voltaire n'avoit pas renoncé à l'héritage ; il se fit Janséniste et joua le dévot personnage. Tout-à-coup on le vit arborer le rigoureux costume , le grand chapeau aux ailes rabattues; il se mit à courir les églises. Il s'y rendoit sur-tout aux mêmes heures que l'abbé Arouet , et là , avec tout l'air contrit et humilié du diacre Paris , à genoux au milieu de la nef ou bien debout , les bras croisés sur la poitrine , les yeux fixés vers la terre ou sur l'autel , ou bien sur l'orateur chrétien , il écoutoit ou il prioit avec toute la componction d'un pécheur revenu de ses égaremens. L'abbé crut voir son frère converti ; il l'exhorta à la persévérance , lui donna tous ses biens et mourut. Voltaire ne garda de sa conversion que les écus du Janséniste.

1 36 Conspiration des Sophistes

» que la principale occupation doit être d'écra- )> ser le monstre; » et dans sa bouche , le monstre comme l'infâme, étoit toujours le Christ, la religion du Christ. ( Voy. lett. à TJiiriot , à Saurin , à Damilaçille , etc. ) Dans la guerre des enfers contre les Cieux , Satan ne put pas mettre plus d'ardeur à soulever ses légions contre le Verbe. Il ne put pas leur dire d'une voix plus pressante : Il faut ou triompher du Verbe ou servir en esclaves. Il ne peut pas leur montrer plus de honte dans la défaite , que Voltaire criant à ses adeptes : « Telle » est notre situation , que nous sommes Vexéy> cration du genre humain , si ( dans cette guerre y> contre le Christ ) nous n'avons pas pour nous 3> les honnêtes gens. Il faut donc les avoir à » quelque pria: que ce soit : écrasez l'infâme , » écrasez V infâme , cous dis-je. » ) 1 29 Lett. à d'AIembert. ) Sa cor. Tant de zèle avoit fait de lui l'idole du parti. respon- j es adeptes accouroient de toutes parts pour le voir, et s'en retournoient remplis du même feu ou de la même rage pour écraser le Christ. Ceux qui ne. pouvoient pas l'approcher, le consultoient, lui exposoient leurs doutes , lui demandoient s'il y avoit réellement un Dieu , ou s'ils avoient une: ame. Voltaire qui ne savoit rien de tout cela, rioit lui-même de son empire , n'en répondoit pas moins qu'il falloit écraser le Dieu des Chrétiens. Tons les huit jours il recevoit de pareilles lettres. ( Voy. lett. à Mad. du Dejfant, 2j juillet 1 761 .) Il en écrivoit lui-même un nombre prodigieux , toutes pleines de ces exhortations à écraser l'infâme. Il faut en avoir vu la collection pour croire que le coeur et la haine d'un seul homme ait pu suffire à les dicter , ou que sa plume ait suffi à les écrire , quand même on n'y comprendrait pas tant d'autres volumes de blasphèmes. Dans

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l'antre de Ferney il falloit qu'il sût tout , qu'il vît tout et qu'il dirigeât tout ce qui avoit rapport à la conjuration. Rois, Princes, Ducs, Marquis, petits Auteurs, Bourgeois , pourvu qu'on fût impie, on pouvoit lui écrire ; il répondoit à tous , les fortilîoit et les animoit tous. Jusques à la dernière décrépitude , sa vie étoit celle de cent démons , tous occupés et toujours occupés du serment d'écraser le Christ et ses autels.

L'adepte Frédéric sur le trône n'en étoit pas Services un chef moins actif et moins inconcevable dans Fr^rjc son activité. Cet homme , qui faisoit à lui seul pour ses Etats tout ce que font les Pvois , et plus que la plupart des Rois ne font par leurs Ministres, faisoit aussi lui seul contre le Christ tout ce que font les sophistes. En qualité de chef des conjurés, son rôle ou sa folie étoit de les voir tous , de les protéger tous , de les dédommager sur-tout de ce qu'ils appeloient les persécutions du fanatisme. De Prades est obligé de fuir les censures de la Sorbonne et les décrets du Parlement , le sophiste roi le fait en récompense chanoine de Breslaw. ( Corr. de Volt» et d'Alcmb. 2 et 3. ) In jeune écervelé échappe aux magistrats qui avolent à punir ses outrages aux monumens publics de la religion , le sophiste roi l'accueille , et le charge de porter ses enseignes. ( lbid. lett. 211.) Alors même que ses trésors semblent épuisés par ses armées , ils ne le seront pas pour les adeptes. Au plus fort de ses guerres , les pensions qu'il leur fait , celle sur-tout qu'il pave a d'Alembert, sont la plus sacrée de ses dettes.

Quelquefois on le vit se souvenir qu'un monarque est peu fait pour se confondre avec de vils sophistes ; alors il ne voyoit chez eux qu'un tas de polissons , de fats , de visionnaires. ( P'oy. ses Dialogues des morts. ) C'étoient-iù de* caprices

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que les sophistes lui pardonnoient , et bientôt en effet tout son philosophisme revenoit , sa passion contre le Christ l'emportoit de nouveau ; il reve- Doit à eux , il reprenoit alors sa guerre contre le* Christ ; et comme si Yoltaire n'avoit pas eu assez de haine , assez d'aclivité ; Frédéric le pressoit , il ie sollicitoit , il attendoit avec impatience toutes ses oeuvres antichrétiennes ; et plus elles étoient impies, plus il applaudissoit. Alors, comme Voltaire même et d'Alembert , il s'abaissoit aux artifices ; il approuvoit sur-tout cette main qui frappoit sans se montrer , et , pour me servir de ses expressions mêmes , cette méthode de donner des rtazardes à l'infâme , en le comblant de politesses. ( Lett. du 1 6 mars , an i 7 7 1 . )

Alors lâche flatteur , il faisoit de Voltaire le Dieu de la philosophie. Il le voyoit « comblé , » rassasié de gloire , et vainqueur de l'infâme , » monter l'Olympe , soutenu par les génies de » Lucrèce , de Sophocle , de Virgile et de Locke ^ » placé entre Newton et Epie tire , sur un char » brillant de clarté, » {Lett. du 25 novemb. 1 766. ) Il lui faisoit hommage de la révolution antichrétienne qu'il voyoit se préparer. ( 1 54 Lett. an 1767.) Ne pouvant se promettre de triompher Ini-même à tous ces titres , il essayoit du moins de mériter tous ceux d'un laborieux impie. Les volumes d'impiétés soit rimées , soit en prose , publiés sous son nom , ne sont pas en effet les seules productions du roi sophiste. Il en est un bon nombre qu'il faisoit paroître secrètement , et qu'on n'eût jamais cru les productions d'un homme à qui le trône marquoit tant de devoirs à remplir. Tel cet extrait de Bayle , où, pins impie que Bayle même , il n'élague les articles inutiles que pour condenser le poison des autres ; tels cet Akakia et ce discours pour servir à l'his-

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toire de l'Eglise , discours et préface si souvent exaltés par le coryphée des impies. Telles encore une foule d'autres productions où Voltaire ne trouve que le défaut des siennes , celui de repéter, de ressasser, de rabâcher sans cesse les mêmes argumens contre la religion. ( Voy. Corresp. du roi de Prusse et de Volt. Lett. i33 , i5i , 109, etc. etc. )

Ainsi pour Frédéric ce n'étoit pas assez de tous ces conseils que nous avons vu sa politique donner aux conjurés , ou de cet asile qu'il leur oiï'roit à tous ; il vouloit encore avoir et il eut en efïet, par son application et sa constance à infecter l'Europe de ses impiétés , le rang et le mérite des chefs. S'il lit moins que Voltaire, ce ne fut pas la haine , ce fut le talent seul qui lui manqua ; et il est vrai de dire que Voltaire auroit lui-même beaucoup moins fait s'il n'avoit pas eu Frédéric pour excitateur, pour appui, pour conseil, pour coopérateur. Avec tout le secret de la conspiration , Frédéric eût voulu initier tous les rois à ses mystères ; il fut celui de tous qui seconda le plus les conjurés. Sa protection et ses ouvrages les servirent encore moins que ses exemples. Il fut vraiment , tant qu'il régna , l'impie couronné.

Placés dans une sphère plus obscure , Diderot Services et d'Alembert commencèrent leur mission et leur Diderot. rôle par un jeu , dans lequel ils annonçoient l'un et l'autre le caractère de leur apostolat. Ils en a voient déjà tout le zèle , mais ni l'un ni l'autre n'avoient encore cette réputation qu'ils durent dans la suite à leur impiété bien plus qu'à leurs talens. Les cafés de Paris furent leur premier îhéâtre. Là , sans être connus , tantôt dans un café, tantôt dans un autre, ils amenoient le conversation sur des objets religieux. Diderot attaquoit, d'Alembert défendoit. L'objection étoit ton-

i^o Conspiration des Sophistes

jours pressante ; l'action de Diderot et son ton triomphant la rendoit invincible ; la réponse étoit foible , mais faite avec tout l'air d'un chrétien qui voudroit soutenir l'honneur et la vérité de sa religion. Les Parisiens oisifs , dont ces retraites étoient le rendez-vous ordinaire , écoutoient , admiroient , se mêloient de la partie ; Diderot insistait, reprenoit etpressoit l'argument. D'Alembert finissoit par convenir que la difficulté lui paroissoit sans réplique. Puis il se retiroit comme un homme honteux , et désespéré que toute sa théologie et son amonr pour la religion ne lui fournissent pas de réponse plus satisfaisante. Bientôt nos deux amis se retrouvoient et se félicitoient de l'impression que leur dispute simulée avoit faite sur une foule d'auditeurs ignorans et dupes de ce charlatanisme. Ils se donnoient un nouveau rendez-vous ; la dispute recommençoit ; l'avocat hypocrite de la religion montroit toujours le même zèle , et toujours se laissoit battre par l'avocat de l'athéisme. Quand la police , instruite de ce jeu , voulut y mettre fin, il n'en étoit déjà plus temps ; les sophismes étoient entrés dans les sociétés , ils n'en sortirent plus ; et c'est de là en grande partie que vinrent à la jeunesse Parisienne cette manie bientôt changée en mode , de disputer contre la religion , et cette folie de regarder comme invincibles des objections qui disparoissent quand on veut étudier sérieusement la vérité , et sur-tout quand on veut la connoître et la suivre , malgré tout ce qu'elle pourroit avoir de contraire aux passions.

Ce fut à l'occasion de ces disputes de café , que le Lieutenant de police reprochant à Diderot de prêcher l'athéisme , cet insensé répondit fièrement : cela est vrai , je suis athée , et m'en fais gloire» Eh ! monsieur , répliqua le ministre , vous

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sauriez , à ma place , que si Dieu n'existoit pas , il fandroit l'inventer.

Quelque exalté que fût l'athée , il fallut renoncer à son apostolat dans les cafés, crainte de la Bastille. Le ministre eût mieux fait de menacer Diderot des petites maisons. On peut voir dans l'ouvrage des Helviennes combien il y avoit de titres. (Foyez les Helviennes , let. 5y et 58. ) Il fut vraiment le fou glorieux des conjurés. Il leur falloit un homme de cette espèce pour dire toutes les impiétés les plus absurdes , les plus contradictoires qui pussent lui passer par la tête. Il en remplit ses productions , telles que ses Pensées soidisant philosophiques , telles que sa Lettre sur les aveugles , son Gode et son Système de la nature.

Pour des raisons que nous ferons connoître, en parlant de la conspiration contre les rois , ce dernier ouvrage révolta Frédéric qui crut devoir Je réfuter. Aussi d'Alembert ne vouloit-il pas qu'on en connût l'auteur. Il fit toujours semblant de l'ignorer, même auprès de Voltaire , quoiqu'il le sût alors tout aussi bien que je l'ai su moi-même. Diderot n'avoit pas fait à lui tout seul ce fameux système. Pour bâtir ce chaos de la nature, qui sans intelligence a fait l'homme intelligent , il s'étoit associé deux autres sophistes , que je n'ose pas nommer , parce que dans le temps où je fus instruit de cette anecdote , je ne mettois pas assez d'importance dans le nom de ces vils coopérateurs, pour assurer que je m'en souviens bien. Quant à Diderot , j'en suis bien sûr , parce que je le connoissois déjà. Ce fut lui qui vendit le manuscrit pour être imprimé hors de France. Le prix fut de cent pistoles. Je le sais de l'hoiume même qui les avoit payées et qui m'en fit l'aveu , dans un temps où il avoit appris à mieux connoître toute cette société d'impies.

i^3 Conspiration des Sophistes

Malgré toutes ces folies Diderot n'en fut pas moins, aux yeux de V oltaire , l'illustre philosophe , le brave Diderot, et l'un des plus utiles chevaliers de la conjuration. ( Voy. lett. de Volt, à Diderot , 25 Dec. i 761 , à Damilaville , 1 7 65 , etc. ) Les conjurés le proclamoient comme un grand homme, ils le montroient , ils 1'envoyoient dans les Cours étrangères comme l'homme admirable ; ils en étoient quittes pour le désavouer ou pour se taire, quand il avoit fait quelque grande sottise. C'est spécialement ce qui lui arriva auprès de l'impératrice de Russie.

Autrefois les Princes avoient des fous à leur Cour pour se désennuyer. La mode étoit venue dans le Nord d'avoir des philosophes Français. On y avoit peu gagné du côté du bon sens. L'impératrice Catherine ne fut pas long-temps à voir ce qu'on pouvoit y perdre du côté de la tranquillité publique. Elle avoit fait venir Diderot ; elle lui trouva d'abord une imagination intarissable ; elle le rangeoit parmi les hommes les plus extraordinaires qui eussent existé. ( Voy. sacorresp. avec Voltaire, 184 lett. an. 1774* ) Elle le jugeoit bien. Diderot se montra si extraordinaire qu'il fallut le renvoyer bien vite d'où il étoit venu. Il se consola de cette disgrâce en jugeant que les Russes n'étoient pas assez murs pour la sublimité de sa philosophie. Il se remit en route pour Paris, voyageant le bonnet sur la tête et en robe de chambre. Son domestique marchoit devant lui quand il falloit traverser quelque ville ou village , et avoit soin de dire aux admirateurs : C'est le grand homme , M. Diderot , qui passe. ( Voy. son article , Dict. des hommes illustres par Feller , nouv. édit. ) Il arriva dans cet équipage de Saint- Pétersbourg à Paris. Là il fut encore l'homme extraordinaire, tantôt écrivant a son bureau, tantôt

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débitant dans les sociétés toutes ses absurdités philosophiques , toujours le grand ami de d'Alembert et l'admiration des autres sophistes. Il finit son apostolat par la Vie de Sénèque, ouvrage dans lequel il ne trouvoit plus de différence que dans l'habit , entre lui et son chien ; et par ses nouvelles Pensées philosophiques , où il faisoit de Dieu l'animal prototype , et des hommes autant de parcelles de ce grand animal , parcelles qui successivement se métamorphosent en toutes sortes d'animaux jusqu'à la fin des siècles , et qui viendront se réunir à la substance divine , comme elles en étoient émanées originairement. ( Voy. nouvelles Pensées philosoph. pages 17 et 18, et les Helviennes , lett. 49- )

Diderot disoit en fou toutes les absurdités possibles , comme Voltaire les disoit en impie. On n'en croyoit pas une ; mais on cessoit de croire aux vérités religieuses , contre lesquelles se dirigeoient ces absurdités décorées du verbiage et de l'appareil philosophique. On cessoit de croire à la religion du Christ , toujours outragée dans ces sortes de productions , et c'étoit là tout ce que demandoient les conjurés. C'est par là que le rôle de Diderot leur fut si précieux , tout absurde qu'il étoit.

Que l'on explique comme on pourra ce zèle antichrétien , ce zèle même toujours bouillant , et toujours emphatique de Diderot , quand son imagination se montoit ; il n'en est pas moins vrai que cet homme avoit aussi des momens d'une franche admiration pour l'Evangile. J'en citerai ce que j'ai entendu raconter à l'académicien qui en fut témoin. M. Bauzée entre un jour chez Diderot et le trouve expliquant à sa fille un chapitre de l'Evangile , avec autant de sérieux et d'intérêt qu'auroit pu le faire un père vraiment chrétien.

i44 Conspiration des Sophistes

M. Bauzée témoigne sa surprise. J'entends ce que vous voulez dire, répond Diderot ; mais au fond, quelles meilleures leçons pourrois-je lui donner ? où trouverai-je mieux ?

c • D'Alembert n'eût pas fait cet aveu. Constant

burvices m ..r

de ami de Diderot , il n y eut pas moins toute leur d bJr ™~ Yie î dans leur ro^e philosophique, la même différence que dans les premiers essais de leur apostolat. Diderot disoit tout ce qu'il avoit pour le moment dans l'ame ; d'Alembert ne dit jamais que ce qu'il vouioit dire. Je défie qu'on trouve son secret sur Dieu et sur l'ame autre part que dans ses intimes confidences aux conjurés. Ses ouvrages ont toute la ruse de l'impiété , mais c'est le renard qui empeste et se tapit. On suivroit plutôt les replis tortueux de l'anguille ou du serpent qui se glisse sous l'herbe , que les tours et retours de sa plume dans les ouvrages qu'il avoue, (a)

(a) D'après l'examen que j'ai fait tîe ses oeuvres dans mes Lettres Helviennes, voici ce qui en résulte. D'Alembert ne dira jamais cju'il est sceptique , qu'il ne sait s'il y a un Dieu ou non. Il vous laisse même penser qu'il croit en Dieu ; mais il attaquera d'abord certaines preuves de là Divinité ; il vous dira que c'est par zèle même pour la Divinité qu'il faut savoir choisir parmi ces preuves j il finira par les attaquer toutes; et à force de oui sur un objet , de non ensuite sur le même objet, mais dans un autre endroit , il entortillera l'esprit de ses lecteurs , leur fera naître des doutes , et rira de les voir arriver, sans s'en apercevoir , au point où il veut les conduire. Jamais il ne vous dit de combattre la religion , mais il fait un faisceau de ses armes et les met dans vos mains pour la battre. {J^oj. ses Elémens de philosophie , et nos Helviennes , lettr. 5j. ) Il se gardera bien de déclamer contre la morale de l'Eglise et les commandemens de Dieu; mais il vous dira qu'z'Z n'existe pas encore un seul catéchisme de morale à la portée de la jeunesse , et qu'il est à souhaiter qu'un Philosophe vienne enfin nous faire ce cadeau. ( Elém. de philos. TS.° 1 2. ) Il ne prétendra pas vous parler contre le bonheur de la vertu r

Jamais

de l'Impiété. Chap. XL 145

Jamais personne n'observera mieux que lui ce précepte de Voltaire : Frappez et cachez votre main. L'aveu qu'il fait lui-même de ses révérences à la Religion , dans le moment même où il cherche le plus à la déchirer ( idi Lett. à Volt.) , di pense l'historien des preuves nombreuses qu'of- IViroient en ce genre les œuvres de ce sophiste. Pour se dédommager de la contrainte où le réduisoit cette dissimulation \ dans ses propres ouvrages , il s*e\priuioil par fois plus librement par la bouche des autres adeptes ou des jeunes élèves de la secte. En revoyant leurs œuvres , il savoit insinuer tantôt un article , tantôt une préface ; et tant pis pour l'élève s'il subissoit la peine méritée par le maître. Morellet, jeune encore, quoique déjà théologal de l'Encyclopédie, venoit de publier son coup-d'essai philosophique. C'éloit un Manuel qui enchantoit Voltaire. 11 en estimoit sur-tout la préface ; il y voyoit un des meilleurs coups de dent qu'eût jamais donné Protagoras. Le jeune adepte fut saisi et mis à la Bastille. Le vrai Protagoras, ou d'Alembert, qui lui avoit si bien appris à mordre , se garda bien de dire que le coup de dent étoit de lui. ( Voy. Lett. de d'Alemb. à Volt, an 1760, et de Volt, à Thiriot , 26 Janvier 1 762.)

Dans le fond d'Alembert n'eût rendu que peu de services aux conjurés, s'il s'en fût tenu à celui de spéciale

pour Ja

mais il vous apprendra que « tous les philosophes au- Itunesse« » roi en t mieux connu notre nature s'ils s'étoient contentés j> de borner à l'exemption de la douleur le souverain v bien de la vie pre'sente. » ( Préface de VEncjcl. ) Il ne vous mettra pas sous les yeux des descriptions obscènes, niais il vous dira : «Les hommes se réunissent sur » la nature du bonheur ; ils conviennent tous qu'il est le~ » même que le plaisir, ou du moins qu'il doit au plaisir tout » ce qu'il a de plus de'licieux » (Encjcl.art. Bonheur}, et son élève se trouvera ainsi , s ans le savoir . un petit Epicure,

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