CHAPITRE XII
Progrès de la conspiration sous Voltaire. Première classe. Disciples protecteurs. Adeptes couronnés.
LjE grand objet de Voltaire avoit été d'ôter au Courte Christ , d'entraîner dans la haine du Christ et de n&JssTire sa religion , toute cette classe d'hommes que les àl'Wstoconjurés appeloient honnêtes gens, de ne laisser au Christ que la populace , supposé même qu'il fût impossible d'anéantir chez elle toute idée de l'Evangile. Cette classe d'honnêtes gens comprenoit d'abord tout ce qui brille dans le monde par la puissance , le rang et les richesses , et ensuite tout ce que l'on appelle gens instruits , honnêtes citoyens , élevés au-dessus de ce que Voltaire appelle la canaille , les laquais , les cuisiniers , etc. Ce n'est point une observation à négliger dans l'histoire , que les progrès de la conjuration antichré-
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tienne commencèrent par la plus haute de ces classes , parles Princes, les Rois, les Empereurs, les têtes couronnées , les Ministres , les Cours , et par ceux que nous pouvons comprendre sous le nom de grands Seigneurs. Si l'écrivain n'ose pas dire ces vérités , qu'il laisse là sa plume ? il est trop lâche , il n'est pas fait pour donner les leçons les plus importantes de l'histoire. Celui qui craint de dire aux Rois : C'est vous qui , les premiers , êtes entrés dans la conjuration contre le Christ ; et c'est le Christ qui a laissé les conjurés menacer , ébranler et miner sourdement vos trônes , et ensuite se jouer de votre autorité; celui, dis-je, qui craint de tenir ce langage , laissera les puissances du monde dans un fatal aveuglement. Elles continueront à écouter l'impie , à protéger l'impiété , à la laisser dominer auprès deux , circuler et se répandre des palais dans les villes , des villes dans les campagnes , des maîtres aux valets , des seigneurs aux peuples ; et le ciel aura trop de crimes à venger sur les nations , pour ne pas envoyer le luxe , la discorde , l'ambition, les conspirations et tous les fléaux qui les perdent. Les Monarques , fussent-ils seuls à braver dans leur empire le Dieu qui fait les Rois , qui leur a dit qu'ils seroient seuls punis , que les crimes du chef ne retomberoient pas sur les membres , ceux du Prince sur le peuple ; encore une fois , que l'historien se taise , s'il n'ose pas dire ces vérités. Il cherchera les causes de la révolution dans ses agens ; il verra des Necker , des Brienne , des Philippe d'Orléans , des Mirabeau , des Roberspierre ; il trouvera le désordre dans les finances , les factions parmi les grands , l'insubordination dans les armées , l'inquiétude , l'agitation , la séduction dans le peuple ; il ne verra pas ce qui a fait les Necker , les Brienne , les Philippe d"Or-
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léans , les Mirabeau , les Roberspierre ; celui qui a jeté le désordre dans les finances , l'esprit de faction , d'insubordination , de séduction dans les diverses classes de l'Etat et du peuple. Il sera au dernier fil de la trame , il croira l'avoir développée ; il en sera à l'agonie des empires , et se taira sur la fièvre lente qui les pourrit , les consume , et réserve la violence de ses accès pour ses dernières crises et leur dissolution. Il décrira le mal que tout le monde a vu, et il laissera ignorer le remède. S'il craint de dévoiler le secret des maîtres de la terre , qu'il les dévoile pour euxmêmes , pour les sauver d'une conspiration qui retombe sur eux. Et quel secret d'ailleurs ? Est-ce nous qui le violons ? Je le prends où il repose publiquement depuis plus de dix années, dans leur correspondance avec le chef des conjurés. Il n'est plus temps de s'inscrire en faux contre nous. Ces lettres ont été imprimées pour le scandale des peuples , pour montrer l'impie jouissant de toute la faveur des souverains. Quand nous montrons les souverains punis de cette protection , ce n'est pas leur honte que nous cherchons à divulguer , c'est la vraie cause de leur malheur et de celui des peuples que nous cherchons à faire connoître , pour que le vrai moyen d'y remédier ou d'en prévenir de plus grands , se montre de lui-même, et ce motif vaut bien toutes les considérations qui pourroient nous porter au silence.
Dans la correspondance des conjurés, il est plus Premier d'une lettre qui dépose , avec toute l'évidence Tadep,tc.v
1 1 J f J 1 • u Joseph il.
possible dans ces sortes de témoignages, que 1 empereur Joseph II avoit été admis et initié par Frédéric aux mystères de la conspiration antichrétienne.
Par la première de ces lettres , Voltaire annonçoit en ces termes sa conquête à d'Alembert :
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« Vous m'avez fait un vrai plaisir en réduisant » l'infini à sa juste valeur. Mais voici une chose » plus intéressante : Grimm assure que UEmpe- » reur est des nôtres. Cela est heureux , car la » duchesse de Parme, sa sœur, est contre nous. » ( Lettre du 28 octobre 1 769. )
Par une seconde lettre , Voltaire , en se félicitant d'une conquête de cette importance, écrit à Frédéric : « Un Bohémien qui a beaucoup d'es- » prit et de philosophie , nommé Grimm , m'a » mandé que vous aviez initié l'Empereur à nos » saints mystères. » Cette lettre est du mois de » novembre 1 769. « (162 Lett. ) Enfin une troisième , datée du même mois 1770, dans laquelle Voltaire , après avoir fait rémunération des princes et princesses qu'il compte parmi les adeptes , ajoute encore ces mots : « Vous m'avez flaté » aussi que l'Empereur étoit dans la voie de per- » dition. » Voilà une bonne récolte pour la philosophie. ( 181 Lett. ) Cette lettre fait allusion à celle que Voltaire avoit reçue peu de mois auparavant , et dans laquelle Frédéric lui disoit : « Je » pars pour la Silésie, et vais trouver l'Empereur r> qui m'a invité à son camp de Moravie , non pas » pour nous battre , comme autrefois , mais pour y> vivre en bons voisins. Ce prince est très-aimable » et plein de mérite ; il aime vos ouvrages et les » lit autant qu'il peut. Il n'est rien moins que » superstitieux. Enfin , c'est un Empereur comme » de long-temps il n'y en a eu en Allemagne : nous >•> n'aimons ni l'un ni l'autre les ignorans et les » barbares , mais ce n'est pas une raison pour » les exterminer.» ( 18 août 1770. )
Quant on sait ce que c'est pour Frédéric, qu'un Prince qui n'est rien moins que superstitieux , cl qui lit Voltaire autant qu'il peut , on entend aisément ce que signifient ces éloges. Us désignent
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vraiment un empereur tel qu'il n'y en avoit eu de long-temps en Allemagne , un empereur précisément aussi irréligieux que Frédéric. La date et les dernières paroles de cette lettre : Ce n'est pas une raison de les exterminer , nous rappellent un temps où Frédéric trouvant que les philosophes alloient trop vite, essaya lui-même de réprimer une imprudence qui pouvoit renverser tout le système des Gouvernemens politiques. Ce n'étoit pas encore le temps d'employer uneforce majeure , de porter la dernière sentence. La guerre résolue contre le Christ entre Joseph et Frédéric , ne fut donc point encore une guerre d'extermination ; ce ne fut pas la guerre des Néron , des Dioclélien ; ce fut une de ces guerres qui minent sourdement et peu à peu. Ce fut celle que Joseph commença aussitôt que la mort de Marie-Thérèse lui en laissa la liberté. Ce fut d'abord une guerre d'hypocrisie; car Joseph, tout aussi peu croyant que Frédéric , n'en continua pas moins à se donner pour un Prince religieux , à protester qu'il étoit bien éloigné de vouloir rien changer au véritable Christianisme. Il continua même, en parcourant l'Europe , à s'approcher des sacremens avec un extérieur de piété qui ne sembloit pas dire qu'il faisoit ses pâques , et communioit à Vienne et à Naples précisément comme Voltaire le faisoit à Ferney. Il porta la dissimulation, en traversant la France, jusques à refuser de passer à Ferney , dont il étoit fort près , et où Voltaire croyoit le recevoir. On prétendit même qu'il affecta de dire en se détournant , qu'il ne pouvoit voir un homme qui , en calomniant la religion , avoit porté le plus grand coup à l'humanité. Je ne sais à quel point on peut ajouter foi à ces paroles. Ce qu'il y a de certain , c'est que les philosophes ne s'en crurent pas moins assurés de Joseph. Ils lui par-
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donnèrent de n'avoir pas rendu son hommage à Voltaire, en répandant qu'il n'en conservoit pas moins son admiration pour ce coriphée de l'impiété ; qu'il auroit bien voulu lui faire une visite , mais qu'il s'en étoit abstenu par égard pour sa mère qui , à la sollicitation des prêtres , lui avoit fait promettre de ne pas le voir dans son voyage, ( Voyez note sur la lettre de M. le comte de la Touraille, du 6 août 1777, corresp. générale de Voltaire. )
Malgré toute cette réserve et toutes ces dissimulations , la guerre que Joseph faisoit à la religion , devint bientôt une guerre d'autorité , d'oppression même , de rapine et de violence , et peu s'en fallut qu'elle ne devint une guerre d'extermination pour ses propres sujets. Il commença par supprimer un grand nombre de monastères. ( On a vu que c'étoit le plan de Frédéric , et la partie même la plus essentielle de son plan , pour arriver à l'anéantissement du Christianisme.) Il s'empara d'une grande partie des biens ecclésiastiques. ( C'étoit-là encore le vœu que Voltaire expriment, en disant : J'aimerois bien mieux les dépouiller. ) Joseph II chassa de leurs cellules jusqu'à ces Carmélites, dont la pauvreté ne laissoitpas le moindre prétexte de destruction à l'avarice, et dont la ferveur angélique en laissoit encore moins à la réforme. Il donna le premier à son siècle le spectacle de ces saintes filles réduites à errer dans les autres empires, pour chercher , jusques en Portugal, un asile à leur piété. Changeant tout à son gré dans l'Eglise , il préluda à cette fameuse Constitution appelée civile par des Législateurs jacobins , et qui a fait en France tous les martyrs des Carmes. J^e Souverain Pontife se crut obligé de quitter Rome , de se transporter en Autriche pour aller , en père commun des fidèles , représenter lui-même
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à cet empereur et la foi et les droits de l'Eglise. Joseph II le reçut avec respect , il lui laissa rendre tout cet hommage de vénération publique , que commandent également les vertus et la dignité de Pie VI ; mais il n'en continua pas moins sa guerre d'oppression. Il ne chassa pas les Evêques , mais il les tourmenta , en s'érigeant lui-même en quelque sorte, en Supérieur de séminaire, en voulant forcer les ecclésiastiques à prendre leurs leçons des maîtres qu'il désignoit lui-même , et dont la doctrine, comme celle de Camus, tendoit à préparer la grande apostasie. Ses persécutions sourdes et ses destructions firent éclater les murmures. Les Brabançons lassés se révoltèrent ; on les vit dans la suite appeler les Jacobins français , qui leur annonçoieut la liberté de leur religion , et qui , plus séducteurs encore que Joseph , consomment aujourd'hui son ouvrage. Moins tourmentés dans leur foi par l'adepte de Frédéric, ces Brabançons eussent bien moins cherché à secouer le joug de la maison d'Autriche ; avec plus de zèle et un amour plus mérité pour l'empereur Joseph , ils auroient mieux secondé son successeur , et ils auroient eu plus de confiance aux vertus de François II ; ils auroient mis de plus grands obstacles à l'invasion que l'on a vu s'étendre jusqu'auDanube. Si l'histoire s'en prend aux mânes de Joseph, qu'elle remonte jusqu'au temps où il fut initié aux mystères de Frédéric et de Voltaire \ l'Empereur adepte ne sera pas innocent de la guerre d'extermination qui a pu menacer jusqu'à son trône.
Nous verrons , dans la suite de cet ouvrage, Joseph se repentir de la guerre qu'il avoit faite au Christ, en découvrant celle que la philosophie lui faisoit à lui-même et à son trône. Il essayera alors , mais trop tard , de réparer ses fautes ; il en sera une triste victime.