‹ Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique du diocèse de ChambéryChapitre 17 sur 61 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Réponses aux missionnaires. — Rd Piénoz , curé de Barberaz. — MM. Guillet et Murgeray, missionnaires. — Rd Aiex. — M. Panisset, rétractation à la municipalité d'Annecy. — Lettre à M. de La Palme.

— Lettre au Pape. — Réponse de M. de La Palme. — Arrestation de Rd Humbert Rey. — Philibert Vallier. — Lettre des vicaires capitulaires aux chefs de la mission. — MM. Quénoz et Laurent. — Réponse du Pape à M. Panisset. — Décrets de la Convention. —

— Conseil des Cinq-Cents et Conseil des Anciens. — Arnaud. — Gagnières. — Yvrard. — Drevet. — Caille. — Gentil et Dupuis.

Les missionnaires, qui continuaient à exercer secrètement le saint ministère dans le diocèse de Chambéry, écrivaient quelquefois à M. de La Palme pour lui demander des conseils dans les cas difficiles. Nous citerons quelquesunes de ses réponses, parce qu'elles font bien connaître la triste situation où l'on se trouvait alors en Savoie :

\° Consulté sur la manière de se conduire envers les prêtres jureurs, il répondit que les fidèles ne devaient jamais assister à la messe ni aux vêpres célébrées par eux. Il confirma sa réponse par une décision du Saint-Siège, que l'on trouvera aux Pièces justificatives, n° 48.

2° Consulté sur l'administration du baptême, il répondit qu'il fallait se borner à ondoyer les enfants et que les cérémonies ne seraient suppléées que lorsqu'il y aurait possibilité de faire publiquement ces offices dans les églises.

3° Consulté sur l'empêchement de clandestinité, il répondit en citant une réponse du pape Pie VI, du 5 octobre 1793, dans laquelle il disait que les fidèles devaient, sous peine de nullité, se marier devant un prêtre pourvu des pouvoirs nécessaires, lorsqu'ils pouvaient le faire facilement et sans danger, mais que le mariage contracté devant deux témoins seulement était valide dans les cas où il y avait pour eux difficulté réelle ou danger à se présenter devant un pasteur légitime. (Voy. Pièces justificatives, n° 49.)

4° Consulté si, dans quelques cas particuliers, on pourrait célébrer la sainte messe dans les églises , il répondit que, eu- égard aux profanations qui s'y étaient commises et à l'impossibilité de se soumettre aux conditions auxquelles le gouvernement consentait à en permettre l'ouverture, il fallait s'abstenir d'y entrer jusqu'à nouvelle décision. Il ajouta que les fidèles pouvaient cependant y aller faire leurs prières, mais sans avoir aucun rapport avec les prêtres schismatiques.

5° Consulté sur la manière de procéder envers les prêtres jureurs qui désiraient obtenir l'absolution des censures qu'ils avaient encourues, il répondit que, par ses lettres apostoliques du 1 3 avril 1 79 1 , le pape Pie VI avait ordonné à tous les cardinaux, archevêques, évêques, chanoines, prêtres séculiers ou réguliers, qui avaient prêté le serment civique exigé par la Convention nationale, de se rétracter dans le terme de quarante jours, et déclaré que ceux qui n'auraient pas fait cette rétractation dans le délai fixé seraient, par là même , suspens des fonctions de tous les ordres et irréguliers, s'ils les exerçaient avec cette suspense. (Voy. Pièces justificatives, n° 50.)

Relativement aux prêtres qui en Savoie avaient prêté le

serment prescrit par la proclamation du 8 février 1793, le Pape répondit qu'ils avaient encouru les mêmes censures que ceux qui avaient prêté le serment civique en France, et que , pour en être absous , ils devaient remplir les conditions énoncées dans les lettres apostoliques du 19 mars 1792. Quant aux pouvoirs nécessaires pour les absoudre, le Pape ajoutait que déjà il y avait pourvu en accordant aux évêques de la Savoie les mêmes pouvoirs qui avaient été communiqués antérieurement aux évêques de France. Dans le principe, les vicaires capitulaires du diocèse de Chambéry s'étaient réservé le pouvoir d'accorder des lettres de réconciliation aux prêtres jureurs; dans la suite, ils le communiquèrent à quelques-uns des missionnaires les plus dignes de confiance.

Rd JeanPiénoz, archiprêtre curé de Barberaz, était un prêtre estimé dans le diocèse ; il s'était fait illusion , il avait prêté le premier serment ; mais il n'avait point adhéré au schisme et n'avait jamais voulu avoir aucun rapport avec les intrus ; dès le mois de décembre 1 793 , il se retira en Piémont et présenta aux vicaires capitulaires une rétractation jugée très satisfaisante, datée du 18 février 1794. Le 2 mars suivant, il en obtint des lettres de réconciliation. Le 1er juillet 1795, il leur écrivit de Turin une lettre par laquelle il les priait d'accepter sa démission des fonctions d' archiprêtre , parce qu'il ne s'en jugeait plus digne ; les grands-vicaires , qui connaissaient la sincérité de sa rétractation et les bonnes dispositions qu'il avait montrées depuis lors , refusèrent delà recevoir.

Déjà, au mois de juillet 1794, M. Guillet avait demandé à rentrer dans le diocèse comme missionnaire. La permission qu'il n'avait pu obtenir alors, lui fut accordée au mois de juillet 1795. Les missionnaires, déjà rentrés successive-

ment , exprimèrent le désir de l'avoir pour chef de la mission; mais les vicaires capitulaires pensèrent que M. Rey Huinbert, qui avait été aussi directeur du séminaire, qui était également digne de confiance et d'un âge plus avancé, devait lui être préféré. Us lui donnèrent M. Guillet pour adjoint et accordèrent à l'un et à l'autre les mêmes pouvoirs. Ils envoyèrent de Turin avec M. Guillet Rd François Murgeray, curé de Montagnole. Ils partirent de Turin le 10 juillet 1795 et trouvèrent moyen de pénétrer en Savoie sans trop de difficulté. M. Murgeray a exercé les fonctions de missionnaire dans les environs de Chambéry jusqu'en 1800, époque où il mourut chez un paysan de Saint -Baldoph, qui lui donnait quelquefois l'hospitalité. C'était un homme d'un caractère ferme et d'une taille élevée. Son zèle et sa piété lui avaient attiré une grande confiance. Il laissa de profonds regrets.

En 1793, le respectable M. Alex, grand -vicaire de Mgr Conseil, chanoine chantre delà cathédrale, avait été autorisé à demeurer à Chambéry à cause de son âge avancé, malgré le refus de prêter serment; mais il avait été constamment tenu en état d'arrestation. En 1795, les lois étant devenues , par intervalles, un peu moins rigoureuses , il commençait à sortir de temps en temps et à exercer secrètement quelques fonctions ecclésiastiques. Lorsqu'ils en eurent connaissance , MM. les vicaires capitulaires, qui étaient pleins d'estime pour lui, lui communiquèrent tous les pouvoirs qu'ils avaient obtenus du Saint-Siège pour absoudre les prêtres qui avaient eu le malheur de succomber pendant la persécution. Il mourut quelque temps après; sa sépulture se fit sans prêtres, sans sonnerie et sans cierges, comme toutes celles qu'on faisait alors; mais pour manifester l'estime qu'on avait

pour lui, une grande partie de la ville se joignit spontanément à son convoi. Pour suppléer aux cierges, quelques femmes portaient une bougie dans une petite lanterne de papier. Dès que les agents de police s'en furent aperçus, ils les firent éteindre.

L'épiscopat de M. Panisset à Annecy n'a duré que huit mois treize jours, du 14 avril 1793 , jour de son installation, au 27 janvier 1794, jour de la proclamation d'Àlbitte. On ne sait presque rien (k son administration. Il ne s'est pas avisé d'aller faire des visites pastorales dans les paroisses de la campagne, il savait bien qu'il y serait mal reçu. Nous avons déjà vu que, par défaut de jugement et par faiblesse, il s'était grossièrement laissé tromper par Albitte. Le 19 mai 1795, huit mois après le départ de ce représentant, il adressa à la municipalité d'Annecy une déclaration , une sorte de rétractation, que l'on trouvera aux Pièces justificatives, n° 51. On verra, en lisant cet écrit singulier, que réellement il a commis l'énorme sottise de signer la formule d'apostasie sans la lire; qu'après avoir rédigé sur-le-champ une rétractation , il la tint cachée et n'en parla que lorsqu'il put le faire sans s'exposer à la déportation ou à la mort. Il n'était pas encore disposé à donner son sang pour la foi , quoiqu'il l'eût promis dans sa lettre pastorale. On conclura aussi de cette déclaration qu'il n'y avait pas en lui incrédulité systématique , mais seulement amour-propre, défaut de jugement, illusion et faiblesse; il a toujours agi par vanité et il a toujours été abreuvé d'humiliations.

Il écrivit ensuite une longue lettre à M. de La Palme ; cette lettre, qui est sans date, a été reçue à Turin le 27 juillet 1795. On la trouvera aux Pièces justificatives , n° 52. M. Panisset s'y peint tel qu'il est; c'est une photographie;

on y observe un aveuglement incroyable. Vous pensez qu'après l'énorme scandale qu'il a donné à toute la Savoie , à toute l'Eglise , depuis trois ans , en écrivant pour la première fois à M. de La Palme, son supérieur dans le diocèse de Chambéry , il va s'humilier et demander pardon en pleurant et à genoux, pas du tout; il lui écrit sur un ton familier et amical pour lui donner de ses nouvelles, comme s'il n'avait rien autre à dire. Il y parle avec complaisance de son règlement de vie, de set exercices de piété, de sa prière intérieure peu interrompue ; vous croiriez lire la vie de saint Antoine. Il a reçu du Saint-Père la plus ample absolution. On voit, par ces paroles et par ce qu'il en dit encore dans sa lettre au Pape, qu'un aventurier, qu'un imposteur s'est présenté à lui , disant qu'il était prêtre , qu'il était envoyé du Pape avec d'amples pouvoirs pour absoudre les évoques constitutionnels des censures qu'ils avaient encourues. Il eut la bonhomie d'y croire. L'aventurier exténué lui fit faire Dieu sait quelle confession, lui donna une prétendue absolution avec application de l'indulgence plénière. Il lui imposa, à ce qu'il paraît, une pénitence assez grave, dont il s'acquitta exactement et à laquelle il ajouta même un supplément. Cette réconciliation fut pour lui le sujet d'une grande consolation. Il ne dit pas combien cette absolution lui a coûté ; il n'était pas riche , et cependant l'aventurier exténué ne donnait probablement pas ses absolutions pour rien. Il dit que rien n'était plus faux que le soupçon môme d'un schisme à son égard, et pourtant son élection, sa consécration, son installation à la place des quatre évoques de la Savoie, réunissaient tous les caractères d'un schisme éclatant et pleinement consommé.

Il écrivit ensuile au Pape, en le priant de lui adresser un bref qui le rétablisse entièrement dans la réputation qui lui

convient; il renouvelle dans celte lettre à peu près les mômes aveux qu'il avait faits à M. de La Palme et à la municipalité d'Annecy , il avoue que son court épiscopat lui avait paru bien long, parce qu'il ne l'avait pas reçu du Saint-Siège. Brevissimum episcopatus spatium immensum putavi, quod me Mue vestra manu perductumpro more non sentirem. Il déclare qu'il a abandonné depuis seize mois Un siège qu'il n'avait accepté que par charité. Sedem urgente plurimum charitate acceptant a sexdecim mensibus deserui.

Il avoue la souscription donnée à la formule d'apostasie ; Albitte avait promis de la corriger; après un moment d'absence, il la rapporta; il la signa alors sans la lire, avec la simplicité de la colombe. A'e conjecto quidem in scripla ocido , sed columbina ductus simplicitate subscripsi. Il aurait dû dire : Asinina ductus simplicitate. Il y parle aussi de l'absolution reçue d'un prêtre qui se disait envoyé du Pape pour cela. Il a accompli largement la pénitence qu'il lui a imposée. Outre cela, ajoute-t-il, depuis deux ans je fais et je souffre des choses qui surpassent toutes les pénitences canoniques. A duobus annis ea facio et patior quœ pœnitentiam canonicam longe superant. Et, en effet, cela devait être , car depuis seize mois il ne recevait rien du gouvernement; ses moyens de subsistance devaient être bien restreints , et en même temps il était généralement méprisé et abreuvé d'humiliations. Il termine sa lettre en priant le Pape de lui adresser un bref qui lui rende la considération qu'il avait acquise dans l'Eglise par cinquante ans de bonnes œuvres , et fama tôt rébus pie prœclareque gestis per 50 annos porta reflorescet. On a peine à se faire une idée d'un pareil aveuglement.

Le 28 juillet, M. de La Palme lui adressa une réponse

contenant d'assez fortes vérités : « J'envoie donc à Rome, lui dit-il, puisque vous le voulez, votre écrit au Saint-Père et les deux imprimés destinés à l'accompagner ; mais je suis bien éloigné d'en attendre pour vous un rescrit favorable. Si vous y avez placé quelques mots de soumission, le Saint-Père verra que ce sont simplement des formules vagues, qui taisent absolument ce que, dans votre état, il serait si nécessaire d'avouer et de professer. Quant à la lettre que vous m'avez adressée, je vous avoue qu'elle m'a flétri le cœur et ajouté beaucoup à ma peine sur ce qui vous regarde. Comment se peut-il que vous comptiez donner le change par une lettre où la persévérance dans le schisme et l'erreur transpire presque à chaque phrase? Comment n'observez-vous pas que , loin d'y convenir de vos torts , vous ne faites que vous donner des louanges , vanter votre conduite et inculquer d'un bout à l'autre la bonne opinion que vous avez de vous-même? Comment, sans connaître aucunement le personnage dont vous parlez, avez-vous pu imaginer que le Souverain-Pontife eût donné à cet homme sans caractère le pouvoir d'absoudre d'un cas qu'il a continué de se réserver à lui seul dans les concessions qu'il a faites aux évoques mêmes et aux administrateurs des diocèses? Comment les mépris, les mortifications de tout genre, que vous avez eus à dévorer, ne vous ont-ils pas encore fait sentir combien il est amer d'avoir abandonné Dieu et son Eglise? Comment ne craignez-vous pas de manger et de boire votre jugement à la sainte table? » M. de La Palme fit parvenir la lettre au Pape par la voie du cardinal Zclada, mais en même temps il fit bien connaître le jugement qu'il en portait lui-môme.

Rd Claude-Humbert Rey ne fut pas longtemps chef des missionnaires du diocèse de Chambéry. Parti de Turin le

26 novembre 1 794 , il fut arrêté à Francin le 21 du mois d'août 1795. Ayant été appelé pour assister un malade, il s'y rendit vers minuit, en portant le saint viatique avec lui. En sortant de la maison , après avoir rempli son ministère , il tomba entre les mains des gendarmes qui l'attendaient à la porte. On a dit à tort que le père du malade avait eu la perfidie de les faire avertir; il paraît certain, au contraire, que cette arrestation ne fut occasionnée que par une indiscrétion. Deux beaux-frères du malade buvaient ensemble dans un cabaret du faubourg" Montmélian ; un individu, qui se trouvait présent et qu'ils croyaient de leurs amis , vint à dire : « Enfin je crois qu'en ce moment il n'y a plus de prêtre dans le pays.. » L'un des beaux-frères eut l'imprudence de dire : « Je sais bien, moi, qu'il y en a encore ; il y en aura un ce soir chez nous à minuit. « L'individu sortit et alla le dénoncer.

Les gendarmes le conduisirent à Montmélian chez M. Bonnevie, juge de paix, qui le traita avec les égards convenables. Ils partirent ensuite à pied pour Chambéry ; en passant sous le fort, le prisonnier demanda la permission de s'arrêter un instant. Il ne l'obtint qu'après plusieurs refus et beaucoup d'injures. Il en profita pour (fonsumer la sainte hostie dont il était porteur.

La nouvelle de cette arrestation s'était répandue avec rapidité dans les paroisses de Chignin , de Francin et de Saint-Jeoire. Les paysans , attroupés en grand nombre sur la route, barraient le passage et se disposaient à l'enlever. Les gendarmes appelèrent à leur secours une compagnie de sapeurs qui était en garnison à Montmélian, ainsi que la garde nationale de Chambéry , qui arriva un peu plus tard avec deux pièces de canon. Un homme de Chignin, nommé François Cartier, voulut essayer d'enlever le prisonnier de

vive force; un violent coup de sabre retendit par terre; comme il respirait encore , le missionnaire demanda la permission de lui donner l'absolution. Un sapeur plongea son sabre dans le corps du blessé, en disant : « La voilà, ton absolution. » C'était un père de famille de six enfants.

M. Rey priait les paysans de ne pas s'exposer, de le laisser emmener et de se retirer ; mais on n'en faisait rien ; la foule grossissait au contraire, remplissait la route et obstruait le passage. Pour les dissiper, on tira un coup de canon à mitraille, qui en blessa plus de trente. Voyant que la route de Saint-Jeoire ne devenait pas libre, les gendarmes prirent le parti de conduire leur prisonnier à Barraux parles Marches et Chapareillan. À Barraux, on lui mit les fers aux pieds, et sans lui donner aucun aliment on le fit repartir de suite pour Chambéry par la route d'Apremont. D'un tempérament faible, fatigué par de longues courses, épuisé d'inanition , gêné par ses fers, il avait grand'peine à marcher. Le citoyen Jourdan, confiseur, capitaine de la garde nationale, eut assez d'humanité pour lui faire ôter ses fers. On expédia en ville une estafette pour annoncer la victoire que l'on venait de remporter sur les paysans désarmés de Chignin.

De Barraux à Chambéry , le trajet est fort long; malgré les injures et les menaces dont on l'accablait , le pauvre prisonnier , toujours à jeun , ne pouvait marcher que fort lentement. Le convoi , encore accompagné des sapeurs et de la garde nationale, n'arriva à Chambéry qu'à dix heures du soir. On criait dans les rues : Illuminez, illuminez; te voilà, coquin, scélérat, empêcheras-tu à présent la veille des biens nationaux1? Ton tyran sarde, combien le donnaitil pour venir tromper et fanatiser les. paysans*? Le pauvre missionnaire, brisé d'émotions, était sur pied depuis vingt-

quatre heures et n'avait pris, durant tout ce temps, qu'une tasse de café que lui avait donnée le juge de paix de Montmélian. Il prit plusieurs fois des défaillances avant d'arriver à la prison. Il traversa les rues au milieu des blasphèmes des impies et des gémissements des personnes religieuses. On ordonna au concierge de le mettre au cachot. Il s'y refusa en disant qu'il n'avait pas d'ordre pour cela. Il le traita avec humanité et lui donna son lit. Cependant il fut mis au cachot le lendemain. Il demeura longtemps en prison sans jugement.

Le jeune Philibert Yallierd , de Chambéry , ordonné prêtre en 1791 , n'avait que vingt-sept ans en 1793. Séduit par de mauvais conseils, il prêta le serment de la liberté et de l'égalité, adhéra au schisme et desservit pendant dix mois la paroisse de Bissy , où il n'avait d'abord été appelé que par la municipalité ; car alors les municipaux se croyaient en droit de remplacer les évoques , de nommer les curés et de leur donner le pouvoir d'administrer les sacrements. En 1794, il éprouvait une profonde répugnance pour le serment d'Albitte ; cependant comme on lui disait hautement qu'il n'y avait à opter qu'entre le serment et la mort, il eut encore la faiblesse, après des refus plusieurs fois réitérés , de se laisser conduire à la municipalité, d'y livrer ses lettres de prêtrise et de souscrire la formule d'apostasie. Son nom a subi la flétrissure de l'insertion au tableau. Le 2 mars 1795, il fit imprimer et publier à Chambéry une rétractation dans laquelle il exprime des sentiments touchants de repentir et d'humilité : « Oh, église de Bissy, s'écrie-t-il , que j'ai profanée par autant de sacrilèges que j'ai rempli de fonctions sacrées dans votre enceinte ! que n'avez-vous repoussé ma criminelle audace en me fermant les portes de votre sanctuaire !

Et vous, infortunés habitants, que j'ai rendus complices de mes prévarications , partagez mes douleurs et mes regrets. Combien vous devez souffrir si, ouvrant enfin les yeux à la lumière, vous comprenez toute l'étendue de vos égarements! Oh, vous surtout que j'ai abusés dans ma coupable ignorance, âmes simples, qui m'avez demandé au sacré tribunal une sentence de réconciliation que les ministres envoyés par l'Église pouvaient seuls prononcer sur vous ; gémissez avec moi , humilions-nous devant le Seigneur , qui n'a point ratifié dans le ciel les absolutions nulles et sacrilèges que je vous ai données sur la terre. » Cette rétractation n'est parvenue à MM. les vicaires capitulâmes à Turin que le 28 juillet 1795. M. Rey, chef des missionnaires , leur écrivait en même temps sur ce jeune ecclésiastique des choses très consolantes. Le 3 octobre suivant, M. Vallierd se présenta lui-môme à M. de La Palme à Turin et demanda la permission d'aller à Rome solliciter personnellement l'absolution des censures qu'il avait encourues. Il y fut bien accueilli par le cardinal Zelada , qui lui assigna un confesseur pourvu de tous les pouvoirs nécessaires. Dès lors il n'est plus parlé de lui dans les mémoires de ce diocèse. Il est à présumer qu'il est entré à Rome dans une maison religieuse pour y faire pénitence le reste de ses jours. Les sentiments exprimés dans sa rétractation nous autorisent à le penser.

Quelques jours avant d'apprendre l'arrestation de M. Humbert Rey, les vicaires capitulaires adressèrent de Turin à lui et ta M. Guillet, son adjoint, une lettre contenant de sages directions pour l'administration du diocèse. Ils déterminaient dans cette lettre, qui était datée du 11 août 1793, que M. Rey Humbert, chef delà mission, serait seul chargé provisoirement de désigner à chaque mission-

naire les paroisses auxquelles il devrait spécialement donner les secours spirituels , de veiller à l'exacte observation des décisions reçues de Rome ou de Turin , de donner les avis et les réponses qui paraîtraient nécessaires dans les cas qui viendraient à se présenter chaque jour, et de rendre fidèlement compte aux vicaires capitulaires de tout ce qui pourrait survenir.

Pour prévenir toute erreur et toute surprise , on recommandait aux prêtres et aux fidèles du diocèse de ne reconnaître aucun missionnaire ni aucun autre prêtre , fût-ce même l'ancien pasteur d'une paroisse , comme pourvu d'une mission légitime, s'il ne présentait un écrit signé ou contresigné de l'un des vicaires capitulaires, ou du chef de la mission, ou de son adjoint. Cette précaution fut reconnue très utile pour maintenir le bon ordre dans l'administration du diocèse.

Parmi les prêtres qui avaient eu le malheur de prêter les serments exigés en 1793 et 1794, plusieurs s'empressaient de présenter leur rétractation et demandaient à se réconcilier avec l'Eglise. Les pouvoirs obtenus du Saint-Siège en leur faveur avaient déjà été communiqués au chef de la mission, à son adjoint et à M. Alex, vicaire général de Mgr Conseil. Par une lettre du 21 septembre 1795, les vicaires capitulaires firent connaître que , pour donner toute facilité à ceux qui annonceraient de bonnes dispositions, ils communiquaient les mêmes pouvoirs à M. Quenoz, archiprêtre, curé de Montmélian, et à M. Laurent, archiprêtre, curé des Echelles, qui n'était pas encore rentré dans le diocèse , mais qui allait y rentrer incessamment. M. Quenoz n'avait pas quitté le diocèse.

La lettre de M. Panisset au Pape a été renvoyée à la congrégation particulière établie alors à Rome pour traiter

les affaires ecclésiastiques de France. Le 19 septembre 1795, cette congrégation écrivait à M. de La Palme, d'ordre de Sa Sainteté , et le chargeait de faire connaître à M. Panisset :

1° Qu'il était absolument faux que Sa Sainteté eut donné des pouvoirs à un ecclésiastique quelconque pour l'absoudre ;

2° Que les conditions à remplir par les évoques intrus , pour qu'ils puissent être absous , ont été réglées par le bref du 13 juin 1792, d'après lesquelles il faut : 1° qu'ils rétractent par écrit les serments qu'ils ont prêtés et toutes les erreurs contenues dans la constitution civile du clergé de France; 2° qu'ils déclarent sacrilèges les ordinations qu'ils auraient faites , nulle la juridiction qu'ils auraient prétendu conférer et nuls aussi tous les actes exercés en vertu de cette juridiction ;

3° Que M. Panisset devra se démettre du siège où il a été intrus, et cela avec une publicité qui réponde à celle de l'intrusion. Le Pape déléguera alors un confesseur qui puisse l'absoudre; mais, après cette absolution, il ne pourra encore exercer aucun acte de l'ordre épiscopal ni d'un autre ordre ecclésiastique quelconque. Il devra se regarder comme réduit à la communion laïque jusqu'à ce que, par une conduite louable bien soutenue, il mérite d'obtenir du Chef de l'Eglise d'être réhabilité et autorisé à exercer les ordres qu'il pouvait exercer avant l'intrusion.

M. de La Palme fit parvenir la réponse de Rome à M. Panisset, par la médiation de .M. le chanoine Perrin d'Avressieux, son correspondant à Lausanne. Il lui écrivit en même temps une lettre dans laquelle il le presse avec les plus vives instances de ne pas tarder à remplir les conditions exigées par le Saint-Père, à réparer les graves scan-

dales qu'il a donnés , à penser sérieusement aux dernières fins de l'homme , et à la paix du cœur que l'on goûte quand on a eu le bonheur de réparer ses torts et de se réconcilier avec Dieu. Il l'exhorte surtout à prier beaucoup pour obtenir les grâces nécessaires dans des circonstances aussi importantes.

M. Panisset y répondit le 8 novembre suivant. On voit par cette lettre que la grâce n'a pas encore éclairé son esprit ni touché son cœur; il se complaît dans ses mérites et dans ses bonnes œuvres , il est toujours le même, il en donne l'assurance à M. de La Palme. « Il faut que je vous assure , dit-il, que je suis toujours le même que j'ai été et que vous m'avez connu; ni la Révolution, ni ses secousses, ni les divers événements qui me sont arrivés, n'ont apporté aucun changement dans mes sentiments religieux; le jeu d'Albitte, aussitôt déjoué qu'aperçu, n'a ni blessé ni affaibli ma foi ; j'ai toujours continué à en vivre comme le juste. » Cette indifférence dans une position aussi grave signale un endurcissement extraordinaire. Néanmoins , il finit par dire : « Je suis cependant pleinement déterminé à me conformer à la volonté du Saint-Père et à suivre vos avis. »

La Convention nationale avait porté des peines très rigoureuses contre les prêtres déportés et contre les émigrés par ses lois du 25 brumaire an m (15 novembre 1794) et 11 prairial même année (30 mai 1795). (Voy. Pièces justificatives, nos 44 et 47.) D'après cette dernière loi, un prêtre ne pouvait exercer un culte quelconque qu'après avoir promis soumis ion aux lois de la République. Ces lois sont confirmées et renouvelées par un décret du 20 fructidor an m (6 septembre 1795). (Voy. Pièces justificatives , n° 53.) Peu de temps après, le 7 vendémiaire an iv (29 septembre 1795) (voy. Pièces justificatives, n° 54), la

Convention semblait vouloir montrer un peu moins d'opposition au rétablissement des pratiques religieuses, puisqu'elle publiait un décret en trente -deux articles sur l'exercice et la police des cultes; mais elle y ajoutait une condition qui entravait tout, parce qu'aucun prêtre catholique n'y pouvait souscrire , c'était de faire officiellement profession de la souveraineté du peuple. On peut regarder cette souveraineté comme une opinion, on ne doit pas en faire un dogme. Le directoire du département du Mont- Blanc ne cherchait pas à adoucir les rigueurs de la Convention nationale. Dans un arrêté du 2 -novembre 1795, il ordonne aux administrations des districts et aux municipalités de faire arrêter dans les vingt- quatre heures et traduire à Chambéry tous les ecclésiastiques, au-dessous de soixante ans, qui ne justifieraient pas d'avoir prêté le serment civique ou qui l'auraient révoqué. (Voy. Pièces justificatives , n° 55.) Tous ces décrets sur l'exercice du culte n'étaient, au fond, qu'une recrudescence de rigueurs. Cette sévérité rendait de plus en plus périlleuse la position du petit nombre de missionnaires qui continuaient à exercer secrètement des fonctions ecclésiastiques dans le diocèse. Dans les paroisses de la campagne, on les favorisait; ils ne couraient de danger que lorsqu'un clubiste venait à découvrir le lieu de leur retraite.

Le 6 brumaire an iv (28 octobre 1795), la Convention nationale cessa ses fonctions; elle fut remplacée par le Conseil des Cinq-Cents, le Conseil des Anciens, composé de 250 membres , et par un Corps exécutif, composé de cinq membres seulement.

Pendant les derniers mois de l'année- 1795, plusieurs prêtres du diocèse de Chambéry, qui avaient prêté les serments en tout ou en partie, prirent successivement le parti

de se rendre à Turin pour aller présenter leur rétractation à MM. les vicaires capitulaires et se soumettre aux conditions qui leur seraient imposées pour obtenir leur réconciliation canonique. Nous disons en tout ou en partie, car la promesse de ne plus exercer les fonctions du sacerdoce est loin d'être aussi coupable que la souscription de toute la formule. Nous citerons ici en particulier : . MM.

Claude Arnaud, curé de Thoiry ;

Joseph Gagnères, curé de Curienne ;

Hyacinthe Yvrard, curé d'Entremont-le-Yieux ;

François Brevet, diacre ;

Anthelme Caille, mineur conventuel de Myans ;

Ambroise Gentil, capucin du couvent de Chambéry ;

Louis Dupuis, dominicain.

Claude Arnaud, curé de Thoiry, avait prêté le premier serment; il l'a rétracté publiquement dans son église le 27 septembre 1793. Il n'a pas reçu les saintes huiles qu'on lui envoyait d'Annecy ; il a refusé de faire un mariage, sur la délégation du vicaire épiscopal. Il a promis de ne plus exercer les fonctions du sacerdoce , mais il a refusé de signer la formule. Ensuite, ayant manifesté de bonnes dispositions aux vicaires capitulaires à Turin , il en a obtenu des lettres de réconciliation du 2 mai 1796.

Joseph Gagnères , curé de Curienne , prêta le premier serment. Après le décret d'Albitte, il éluda la tradition de ses lettres de prêtrise par des subterfuges; il promit par écrit de ne plus exercer les fonctions du sacerdoce; mais il subit ensuite onze mois de prison plutôt que de souscrire le formulaire d'apostasie. Le 24 novembre 1 795, il se rendit à Turin pour présenter personnellement sa rétractation aux vicaires capitulaires. Ceux-ci étaient en usage d'exiger la

démission de tous les curés qui avaient prêté les serments. M. Gagnères se montra peu disposé à se soumettre à cette condition. On consulta le Saint-Siège ; il fut répondu que la démission ne devait pas être regardée comme absolument nécessaire dans les cas où les dispositions paraîtraient d'ailleurs parfaitement satisfaisantes. On ne l'exigea plus depuis lors que pour des motifs particuliers.

Hyacinthe Yvrard, natif de Chambéry, curé d'Entremont-le-Vieux, appelé alors Épernex, avait quarante-six ans en 1 794. Il prêta malheureusement les deux serments ; son nom est sur le tableau. Il présenta sa rétractation aux vicaires capitulaires à Turin le 1 8 mai I 795. Ses dispositions furent jugées très particulièrement satisfaisantes.

François Drevet , de la Chapelle-Blanche , n'était que diacre en 1 792 ; il prêta le serment exigé par la proclamation du 8 février. Il fit parvenir à MM. les vicaires capitulaires une rétractation datée du 28 août 1795. Peu de temps après, il se rendit lui-même à Turin et, sur les bons renseignements reçus sur sa conduite , les vicaires capitulaires lui accordèrent des lettres dimissorialespour recevoir la prêtrise en Piémont.

Le P. Anthelme Caille , mineur conventuel du couvent de Myans , prêta le premier serment dans le réfectoire du couvent de Myans; après la proclamation d'Àlbitte, il éluda la tradition de ses lettres de prêtrise ; il renonça par écrit à l'exercice des fonctions sacerdotales ; mais il souffrit ensuite neuf mois de prison plutôt que de souscrire la formule d'apostasie. Il adressa une rétractation à la municipalité des Marches le 5 août 1795. Il s'est ensuite rendu à Turin et en a présenté une seconde à MM. les vicaires capitulaires le 30 novembre suivant. Il a satisfait à toutes les conditions nécessaires pour obtenir sa réconciliation.

Le P. Ambroise Gentil , de Cbambéry , capucin , desservit pendant environ neuf mois la paroisse de Clarafond; il prêta le premier serment avec des restrictions ; mais il ne communiqua point avec Panisset ni avec ses adhérents ; il ne lut point sa lettre pastorale. En 1794, il refusa d'abord de prêter le serment d'Albitte; il a été quelque temps en prison ; l'orage de la persécution était alors d'une violence extraordinaire , on allait souvent le solliciter en prison : « D'exécrables clubistes, dit-il, vomissaient d'affreux blasphèmes contre Dieu, contre les mystères, contre l'Eglise ; déjà les temples étaient profanés , dévastés ; les autels démolis, renversés, les croix et tous les signes de notre sainte Religion brisés, foulés aux pieds et les prêtres placés entre l'apostasie et' la mort. » Il rejeta longtemps toutes ces sollicitations; mais un jour, plusieurs individus allèrent les renouveler dans sa prison à neuf heures du soir; il eut la faiblesse de céder et de souscrire la formule. En 1795 , il se rendit d'abord à Turin et ensuite à Rome pour présenter sa rétractation et solliciter l'absolution des censures qu'il avait encourues.

Louis Dupuis, dominicain de Chambéry, prêta le premier serment et fut ensuite, pendant quelque temps, desservant intrus à Saint-Jean de Couz. En 1 79 4- , il prêta le serment d'Albitte et peu de temps après il passa en Piémont et fut reçu chez les Dominicains de Cherasco. Au mois de novembre 1795 , le P. don Arnaldi de Garesse , prieur des Dominicains de Cherasco, voulait absoudre lui-même le P. Dupuis. Il prétendait le pouvoir, 1° à cause du jubilé qui se publiait alors et qui accordait aux confesseurs des facultés illimitées ; 2° parce qu'il disait que d'anciens privilèges accordaient aux supérieurs des Dominicains de pleins pouvoirs sur tous les religieux de chaque commu-

nauté. M. de La Palme affirmait, au contraire, que les censures encourues en 1793 et 1794 par le schisme et l'apostasie devaient être regardées comme personnellement réservées au Pape , et que les ordinaires de chaque diocèse avaient seuls reçu de lui les pouvoirs nécessaires pour réconcilier chacun les sujets de leur diocèse.

Le P. Arnaldi réunit son conseil , prit l'avis de son provincial et passa outre. Il donna ses pouvoirs à l'un de ses religieux pour absoudre le P. Dupuis; il lui ordonna ensuite, en vertu de la sainte obéissance, de célébrer la messe ; il voulut y assister et la servir. Cependant le Saint- Siège, consulté ensuite, répondit que M. de La Palme avait raison et que l'absolution donnée au P. Dupuis, en vertu des pouvoirs du P. Arnaldi, devait être renouvelée par qui de droit. Elle fut renouvelée en effet par Rd Thomas Cuniberti, grand -vicaire du diocèse de Maurienne, délégué par M. de La Palme.

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