CHAPITRE XVI
Sortie de M. Panisset. — Sa rétractation. — Lettres à M. de La Palme et au Pape. — Bref du Pape. — Missionnaires de Tarentaise. — M. Girard à Rognaix. — Mariage de Montailleur. — Ennemond Rey.
— M. Pillon , curé d'Arvillard. — Marin Ducrey. — Pouvoirs de Rome. — Usage des cloches. — Privations de l'exil. — Humbert Rey et Marin Ducrey. — Evoques constitutionnels. — Traité deTolentino.
— Rétractations. — Thomas Collomb. — François Mugnier. — Amédée Rey.
En 1792, M. Dubouloz Jacques-François, de Thonon, était, à l'âge de 30 ans , chanoine de la cathédrale de Genève et professeur de théologie au collège d'Annecy. Après la proclamation du 8 février 1793 , il se retira à Turin. Quelque temps après , il forma le projet de rentrer en Savoie en qualité de missionnaire. Mgr Paget lui en accorda la permission et lui donna le titre et les pouvoirs de grand-vicaire. Il exerça ce pénible et périlleux ministère jusqu'à son arrestation, arrivée en 1798, avec un courage , un zèle et un dévouement dignes des plus grands éloges. En 1795, il forma et paraît avoir médité longtemps le projet de délivrer la Savoie de la présence de l'évêque constitutionnel. L'un des premiers jours de janvier 1796, il alla trouver, dans le lieu de sa retraite, M. l'abbé Vuarin, qui n'était encore que diacre. Il lui fit connaître ses intentions et lui dit qu'il entendait l'associer à son entreprise. M. Vuarin se permit
de lui faire quelques observations. « Je veux que vous veniez, reprit M. Dubouloz, et vous viendrez. » On se concerta avec M. le grand-vicaire de Saint-Marcel, qui remplissait aussi les fonctions de missionnaire aux environs d'Annecy. On proposa à M. Panisset un rendez-vous au château de Treson , appartenant à la famille de Sales, pour le lendemain, à sept heures du matin. Il accepta ; dans cette courte conférence, on lui exposa d'une manière si pressante les motifs qui devaient le déterminer à se retirer à Lausanne, qu'il consentit à partir le même jour à six heures du soir. On lui procura un bon cheval; MM. Dubouloz et Vuarin lui servaient d'écuyers à pied. En moins de trois jours, ils arrivèrent à Lausanne et présentèrent M. Panisset à MM. de Thiollaz, Bigex et Besson, grands-vicaires du diocèse de Genève, et à M. l'abbé Perrin d'Avressieux , chanoine de la cathédrale de Chambéry.
.M. Perrin était un homme respectable, instruit, prudent, plein de modération et de douceur. Il avait fait, pendant quelque temps , les fonctions de missionnaire dans le diocèse. M. de La Palme se servait souvent de lui pour recevoir les rétractations des prêtres qui avaient prêté les serments et les absoudre en vertu de l'autorité apostolique, lorsqu'ils paraissaient convenablement disposés. Il avait inspiré une confiance particulière à M. Panisset; il eut avec lui plusieurs conférences pour rectifier ses idées et lui inspirer les sentiments de soumission et d'humilité qu'il devait avoir. M. Panisset le choisit pour son confesseur, et après quelques prudentes exhortations il consentit à faire une rétractation telle qu'on la demandait de lui. On comprit facilement qu'il n'était pas en état de la rédiger d'une manière satisfaisante. M. le grand-vicaire de Thiollaz se chargea d'en préparer le projet; M. le comte Joseph de
Maistre, qui se trouvait aussi alors à Lausanne, n'en fut pas content. Il le refit en entier. C'est la rédaction qui a été signée par M. Panisset le 22 février 4796, et ensuite imprimée et publiée. En lisant cette belle rétractation, on peut donc juger des talents de M. le comte de Maistre, mais non de ceux de M. Panisset1. Cette rétractation fit une grande impression en France; en Savoie, le parti révolutionnaire en frémit de colère et redoubla ses investigations et ses poursuites contre les missionnaires. Au total, ce fut un événement très important pour l'Eglise.
Pendant qu'il était professeur, M. Panisset avait été imbu de quelques préjugés jansénistes ; il y avait aussi en lui une sotte vanité, qui avait été l'une des principales causes de ses égarements ; mais il n'était pas d'ailleurs essentiellement mauvais; il n'était ni immoral, ni impie, ni révolutionnaire de cœur. Il n'est donc pas étonnant que lorsqu'il s'est trouvé éloigné de ceux qui avaient intérêt à entretenir ses illusions, il se soit fait peu à peu un changement notable dans ses dispositions.
Le 1er avril 1796, il écrivit à M. de La Palme à Turin pour lui faire connaître son départ d'Annecy , son arrivée à Lausanne et toutes les bonnes résolutions qu'il avait déjà prises depuis qu'il s'y trouvait. Il lui envoya en même temps sa rétractation imprimée et une lettre pour le Pape , avec prière de lui faire parvenir l'une et l'autre. Sa lettre était tellement convenable , soit quant à la forme , soit quant au fond , que nous regardons comme très vraisemblable qu'on l'avait aidé aussi à la rédiger. Celles qu'il écrivait lui-même sont faciles à reconnaître. M. de La
1 Vu). Lettres et opuscules inédit* du comte Joseph de Maistre, t. I*', p. 490.
Palme fit partir immédiatement ces deux pièces pour Rome. Le Pape en fut très satisfait, et après les avoir soumises à l'examen de la congrégation établie alors à Rome pour traiter des affaires ecclésiastiques de France, le 1er juin 1796, il répondit à M. Panisset et lui adressa un bref dans lequel il lui exprime toute la consolation que sa lettre et sa rétractation lui avaient procurée. (Voy. Pièces justificatives, n° 57.) Il le fé.icite d'avoir mis sa démission de la cure de Saint-Pierre d'Albigny, d'avoir publié sa rétractation pour réparer les scandales que sa conduite avait donnés et porter les autres évoques intrus à abjurer aussi leurs erreurs et à se réconcilier avec l'Eglise. Eu égard à ses bonnes dispositions, il accorde au confesseur approuvé qu'il lui plaira de choisir les pouvoirs nécessaires pour l'absoudre de l'excommunication qu'il avait encourue et de toutes les fautes dont il se reconnaît coupable dans sa rétractation. Après cette absolution, il devra encore se considérer comme suspens, irrégulier et réduit à la communion laïque, sans pouvoir exercer les fonctions d'aucun ordre ecclésiastique ; mais il ajoute que plus tard , lorsqu'on sera bien assuré de sa fidélité et de sa persévérance, on lui accordera la faculté d'exercer quelques-uns des ordres qu'il avait reçus avant l'intrusion.
Depuis le 1er juin 1796, date de ce bref, M. Panisset fut encore obligé de passer plus de cinq ans à Lausanne ou dans les environs , avant de pouvoir rentrer en Savoie. Ce furent pour lui des jours très pénibles, parce qu'il était peu pourvu de moyens de subsistance. Le 6 mars 1798, il obtint de Mgr Gravina, nonce de Sa Sainteté à Lucerne, l'absolution de la suspense et la dispense de l'irrégularité qui avaient été réservées dans le bref du Ier juin 1796, avec la permission de célébrer le saint sacrifice de la messe. Le
nonce déclare qu'il lui accorde cette faveur, parce qu'il sait qu'il a rempli toutes les conditions exigées par les lettres apostoliques.
Quoique nous ne nous soyions proposé de parler dans ces Mémoires que de ce qui concerne le diocèse de Chambéry, cependant nous croyons devoir nous permettre quelques excursions hors de ses limites, lorsque les faits ou les personnes paraissent nous y engager.
Nous avons déjà vu que Mgr de Montfalcon, archevêque de Tarentaise, était mort à Moûtiers le 20 septembre 1793. M. de Maistre, qui fut nommé alors vicaire général capitulaire, se retira à Turin. Au mois de novembre 1794, il forma le projet d'envoyer quatre missionnaires dans le diocèse, comme par essai. Il choisit pour cela MM. Martinet, Girard, Jacquemard et Golliet. Ils partirent de Turin le 27 novembre, passèrent à Aoste, gravirent la montagne de Combale , descendirent au village du Chapieu, d'où ils se rendirent par Roselain àBeaufort, dans la famille de M. Girard. Il est étonnant qu'ils aient pu faire une telle route dans une saison aussi avancée. Là ils se divisèrent le diocèse : M. Martinet, qui avait la direction de la mission, se réserva les environs de Conflans ; il assigna la vallée d'Aigueblanche à M. Jacquemard, celle d'Aimé à M. Golliet et celle de Bozel à M. Girard. Tous étaient travestis en paysans; ils ne pouvaient exercer le saint ministère que pendant la nuit ou de grand matin , avant le jour, dans des granges ou dans de petites chambres de paysans. Partout leur arrivée était un sujet de joie et un sujet de frayeur : un sujet de joie, parce que les fidèles étaient très empressés à profiter de^ leur ministère; un sujet de frayeur, parce qu'il y avait peine de mort contre les émigrés rentrés, et mille francs d'amende contre ceux qui les recevaient chez eux.
Avant de se rendre à Bozel , M . Girard alla dans la paroisse de Rognaixpour y voir une famille de sa connaissance. Il s'y passa un fait qui mérite d'être cité. En 1793, effrayé par les gendarmes , le curé était parti précipitamment et avait laissé le saint-sacrement à l'église. Un paysan alla le prendre pendant la nuit et le porta respectueusement chez lui. Il le plaça dans un petit coffre orné aussi bien qu'il le put; il fit de sa petite chambre un oratoire où il allait réciter sa prière tous les soirs avec sa famille. Instruit de ce fait, M. Girard célébra la sainte messe le lendemain , de grand matin, et consuma l'hostie que ce pieux paysan avait conservée chez lui pendant environ dix-huit mois.
Malgré les graves difficultés inhérentes alors à l'exercice des missions, au mois de février 1793, M. Martinet écrivit à M. de Maistre à Turin de lui envoyer encore dix autres missionnaires ; ils arrivèrent en effet peu de temps après , munis des pouvoirs et des instructions nécessaires. M. Martinet leur fit un règlement et les distribua dans les parties du diocèse de Tarentaise qu'il jugea mieux disposées à profiter de leur ministère. La persécution s'étant insensiblement un peu ralentie, sinon dans les lois, au moins dans l'application , plusieurs autres missionnaires rentrèrent encore peu à peu dans le courant de l'année 1796.
Au mois de février 1796, il s'éleva un petit différend entre M. de La Palme et M. Martinet. M. de La Palme écrivit à celui-ci qu'il lui accordait pour le diocèse de Chambéry les mêmes pouvoirs qu'il avait en Tarentaise. M. Martinet , qui était délégué ad universitatem causarum, crut qu'en celte qualité il pouvait sous-déléguer, et il sous-dél gua en effet un M. Ract pour marier un homme de Montailleur. M. de La Palme, qui, en fait de théologie surtout, était habitué à mettre les points sur les i et les i sous les points, lui écrivit
qu'il n'avait pas eu l'intention de le déléguer ad unwersitatem causarum, parce que , comme vicaire capitulaire , il croyait n'en avoir pas le pouvoir. On convint de la manière de réhabiliter le mariage de Montailleur et tout fut arrangé.
Au mois de mars 1796, les vicaires capitulaires de Chambéry voyaient avec affliction que M. Rey Humbert, chef des missionnaires du diocèse , était en prison depuis environ sept mois sans espoir de délivrance. Dès le jour de son arrestation, M. Guillet, son adjoint, avait supporté seul tout le fardeau de chef de la mission. Ils prirent le parti de nommer M. Ennemond Rey, frère d'Humbert, suppléante! adjoint de M . Guillet , et lui accordèrent tous les pouvoirs nécessaires à cette fin. M. Ennemond Rey, qui avait été aussi directeur du séminaire , était digne de ce choix sous tous les rapports.
Le sieur Pillon , curé de la paroisse d'Arvillard , avait prêté le premier serment, reconnu l'évêque constitutionnel et adhéré au schisme. Ses paroissiens refusèrent tous d'assister à sa messe et de recevoir de lui les sacrements ; ils accueillirent, au contraire, avec beaucoup d'empressement les missionnaires envoyés par l'autorité légitime. Touchés de leur louable conduite , les vicaires capitulaires leur adressèrent de Turin une lettre d'approbation et d'encouragement, datée du 13 janvier 1796, qui sera à perpétuité un monument honorable pour cette paroisse.
Rd Marin Ducrey , de Sallanches , prêtre du diocèse de Genève, avait fait ses premières études au collège de Chambéry avec distinction. Au mois de février 1793, il se réfugia chez son père , qui avait un établissement à Martigny en Valais. Quelques mois après, il demanda et obtint la permission de rentrer dans le diocèse comme missionnaire. Il travailla principalement dans la vallée de Cluses , Magland
et Sallanches. C'était un homme fin et adroit, qui n'en avait pas l'air. Un jour qu'il se rendait de Sallanches à Magland , de grand matin, habillé en paysan et une pioche sur l'épaule, il rencontra deux gendarmes qui lui dirent : « Citoyen , connais-tu Marin Ducrey? — Oui, citoyens, je le connais bien un peu. — Sais-tu où il est? — Je crois, répondit-il, qu'il n'est pas très loin d'ici, et que, si vous allez vite, vous pourrez le trouver. » Les gendarmes continuèrent leur route et lui aussi. Un autre jour, il fut arrêté près de la paroisse de Bonne et conduit chez le maire, qui était absent. Il dit aux gendarmes qu'étant très fatigué il les priait de le laisser reposer un moment. On le conduisit dans un petit cabinet retiré ; il fit apporter une bouteille de vin , en prit un demi-verre et leur laissa le reste ; il avait remarqué en entrant que la clef était en dehors. Tandis qu'ils buvaient un coup, il ouvre la porte , sort, les ferme dedans et s'enfuit. Cependant, dans le courant du mois de mars 179G, il fut arrêté de nouveau aux environs d'Annecy et conduit dans les prisons de Chambéry. Le tribunal révolutionnaire lui fit subir deux longs interrogatoires le jour de Pâques , 27 mars, et le lundi 28. Sa position était très grave, car il s'agissait de savoir s'il devait être traité comme émigré rentré. Il répondit à toutes les questions qui lui furent faites avec une présence d'esprit , une habileté et une fermeté remarquables. Son jugement fut ajourné; il resta en prison à Chambéry avec M. Rey et plusieurs autres prêtres.
Le 21 mars de la même année, MM. de La Palme et Garellaz adressèrent une circulaire à tous les fidèles du diocèse de Chambéry; ils leur recommandent de mettre les intérêts de la religion avant tous les autres intérêts , de demeurer fermes dans la foi, de la professer courageuse-
ment quand les circonstances l'exigent , et de s'attacher toujours inséparablement à l'Eglise catholique, apostolique et romaine. Us leur rappellent en même temps la maxime de l'Evangile qui nous ordonne d'aimer nos ennemis , de leur pardonner et de les regarder comme des instruments dont la Providence se sert pour nous sanctifier par des épreuves.
M. de La Palme avait demandé au Pape la faculté de consacrer les calices et les autels portatifs , pendant que la persécution continuerait à sévir. Par une lettre du 9 juillet 1796, le cardinal Zelada lui annonça que ce pouvoir lui était accordé et qu'au besoin il pourrait même le sousdéléguer à quelques-uns des missionnaires les plus dignes de confiance.
Quoique la persécution contre la religion parût un peu adoucie en 1 796, cependant un décret du 1 1 avril interdisait encore absolument l'usage des cloches pour l'exercice du culte , sous peine d'un mois d'emprisonnement pour la première fois et de six mois en cas de récidive. Les prêtres qui, après une telle convocation, exerceraient une fonction religieuse, devaient être condamnés pour la première fois à une année de prison, et, en cas de récidive, à la déportation. Voilà à quoi se réduisait alors la liberté des cultes.
Le 21 juin 1796, M. de La Palme pria les chefs de la mission de lui adresser un tableau de tous les prêtres du diocèse qui avaient eu le malheur de succomber depuis le commencement de la persécution , d'indiquer pour chacun la nature, le nombre et la gravité des chutes, le degré de spontanéité, le repentir manifesté depuis lors, les dispositions qui paraissaient lui mériter une réconciliation canonique plus ou moins prochaine, et les espérances qu'il
paraissait donner de pouvoir encore être employé utilement dans le diocèse à l'avenir.
Les prêtres de la Savoie , qui, en 4793 et 4794, ont été forcés de s'exiler en Piémont, y ont été accueillis avec beaucoup de bienveillance; ceux qui n'avaient pas des moyens de subsistance suffisants ont trouvé de grandes ressources dans la charité du clergé et des fidèles. Malgré cela , un certain nombre ont eu à souffrir de grandes privations; au mois de septembre 4796, l'un d'entre eux demandait à M. de La Palme la permission de passer dans une autre province, dans l'espérance d'y trouver plus facilement les secours dont il avait besoin ; « car , disait-il , en arrivant en Piémont, j'ai été reçu dans un séminaire où j'ai passé plusieurs mois , et j'y dois encore presque toute ma pension. Depuis que j'en suis sorti, je n'ai eu pour aliment que de la farine de maïs, cuite à l'eau, sans beurre ni sel, et jamais point de vin , dans un pays où la fièvre le rend presque indispensable. »
Nous n'avons pu découvrir l'époque précise où M. Rey Humbert et M. Ducrey sont sortis de prison ; c'est , selon toute apparence, au mois d'août ou au mois de septembre 4796 ; car nous voyons par une lettre de M. de La Palme que M. Rey remplissait déjà les fonctions de chef de la mission du diocèse le 4cr janvier 1797. Voici comment ils sont parvenus à recouvrer leur liberté. -
MM. Rey, Ducrey, trois autres prêtres et quelques laïques se trouvaient détenus ensemble dans une chambre des prisons nationales, située sous le galetas. M. Ducrey, qui était un homme industrieux, avait observé qu'en pratiquant une ouverture au plancher, on pourrait s'échapper du galetas par-dessus les toits. Il se fit apporter une petite scie dans un pain de munition et se mit à l'œuvre ;
il avait grand soin de ne travailler que le matin et le soir, entre jour et nuit , et de balayer sous les lits la poussière qui tombait chaque fois. Il dit aux autres prisonniers : « C'est moi qui ai formé le projet; c'est moi qui m'expose. J'y mets pour condition que les prêtres sortiront les premiers ; vous nous suivrez. » Ainsi fut convenu. En quelques jours , la planche fut coupée. Un dimanche soir , il enlève le morceau, les prêtres montent au galetas; les autres allaient les suivre lorsque les surveillants, avertis par quelque bruit, surviennent et les arrêtent. Les fugitifs passent sur un petit toit, descendent dans une ruelle et disparaissent. M. Rey alla occuper un petit refuge qui lui était réservé aux Orphelines; M. Ducrey dit à l'un des autres prêtres : « Suivez-moi ; » il le conduisit sur la place Saint-Léger , où ils se promenèrent longtemps au milieu d'une foule nombreuse, tandis qu'on les cherchait sur toutes les avenues de la ville. L'emprisonnement de M. Rey avait duré une année et celui de M. Ducrey environ six mois.
En 1 795 , lorsque la persécution religieuse fut un peu calmée, les évêques * constitutionnels pensèrent aussi à relever leur parti; le 15 mars , quelques-uns d'entre eux, réunis à Taris , adressèrent aux autres une lettre encyclique. Panisset envoya son adhésion. Grégoire prétendit que lorsque l'on eut appris son apostasie , cette adhésion fut rejetée. Le 4 6 décembre , ils publièrent encore une seconde encyclique dans laquelle ils proposaient de dresser un nouveau code pour remplacer la constitution civile du clergé, dont on ne pouvait plus dissimuler les défauts; mais ce prétendu corps épiscopal n'était plus qu'un édifice ruineux ; de quatre-vingt-cinq ils étaient réduits à trentecinq. Ils se posaient comme les représentants de l'Église
universelle; ils n'étaient plus qu'un petit nombre d'individus avilis et sans mission. La rétractation de M. Panisset, du 22 février 1796, contribua beaucoup à les déconcerter. Le \2 novembre 1797, ils tinrent encore à Paris une sorte de conciliabule, où l'on discuta longtemps sans rien conclure.
En 1796, lorsque les armes françaises eurent obtenu de grands succès en Italie , le Directoire proposa au Pape un traité de paix dont les conditions étaient extrêmement dures pour lui. L'une d'entre elles portait qu'il rétracterait tous les brefs publiés contre la constitution civile du clergé. Cette proposition fut rejetée, comme elle devait l'être. Le 1 7 février 1 797 , le Pape souscrivit à Tolentino un traité qui ne parlait plus de la rétractation des brefs , mais qui n'en renfermait pas moins d'autres conditions extrêmement défavorables pour le Saint-Siège.
Pendant les années 1 796 et 1 797 , la plupart des prêtres qui avaient eu le malheur de succomber durant les plus mauvais jours de la persécution, avaient fait parvenir des rétractations à MM. les vicaires capitulaires. Tous n'étaient pas également coupables; les uns n'avaient prêté que le serment de la liberté et de l'égalité, que nous sommes convenus d'appeler le premier serment ; d'autres y avaient ajouté l'adhésion au schisme et l'intrusion ; d'autres avaient prêté le serment d'Albitte en tout ou en partie; nous disons en tout ou en partie , parce que l'on distinguait dans cet odieux serment la tradition des lettres de prêtrise, l'engagement de ne plus exercer de fonctions sacerdotales et la souscription du formulaire ; plusieurs prêtres se sont soumis aux deux premières conditions et ont ensuite subi un long et dur emprisonnement plutôt que de signer la formule. Ce n'est que dans les départements de l'Ain et du
Mont-Blanc, où il était représentant du peuple, qu'Albitte a forcé les prêtres à souscrire son exécrable formule. Les autres départements ont bien eu aussi leurs persécuteurs; mais ils n'ont pas connu le serment d'Albitte. Le conseil général du département, les conseils de district et même les municipalités s'empressaient de faire exécuter ses ordres sans manifester, à ce qui paraît, aucune désapprobation.
On trouvera aux pièces justificatives , n° 58 , les noms de plusieurs prêtres séculiers ou réguliers qui se sont mis en mesure d'obtenir leur réconciliation durant les années 1795, 1796 et 1797; quelques-uns sont allés se présenter personnellement à Turin ; d'autres ont été absous en Savoie par 31. le chanoine Perrin d'Avressieux ou par le chef de la mission. Les quatre premiers que l'on trouve sur cet état , ont prêté les deux serments ; leurs noms figurent sur le tableau d'Albitte.
Le sieur Claude Grosjean-Lacroix , archidiacre du chapitre d'Aix, avait cinquante-six ans en 1794. Sa prévarication n'a eu que trop d'imitateurs parmi les chanoines de la collégiale. Sa rétractation est du 18 juillet 1795.
Antoine Perret, chanoine de la cathédrale de Chambéry, avait cinquante-huit ans en 1794 ; il avait adhéré au schisme et fait les fonctions de desservant dans la paroisse de la cathédrale jusqu'à l'arrivée d'Albitte. Sa rétractation est du 2 avril 1797.
Louis Thovex, feuillant, natif de Turin, n'avait que quarante-trois ans en 1794. Il a été quatre mois curé schismatique de la Rochette. Sa rétractation est du 24 octobre 1796.
Jean-Baptiste Pavie, aussi feuillant de Lémenc, natif de Pignerol, avait soixante-seize ans en 1794! Sa rétractation est du 13 mai 1797.
Dumas Jean -François -Anne a été, pendant quelque temps , curé intrus de la Ravoire ; il n'est pas sur le tableau d'Albitte, quoiqu'il ait signé le formulaire. Sa rétractation est du 20 mai 1796.
François Bourgeois, sacristain de Thoiry, a livré ses lettres d'ordres et promis de ne plus exercer les fonctions du sacerdoce ; mais il a ensuite subi plusieurs mois de prison plutôt que de souscrire la formule d'apostasie. Sa rétractation est du 19 juillet 1797.
Antoine Champrond, archiprêtre, curé de Vimines, a brûlé ses lettres d'ordres , pour ne pas être forcé de les livrer. Comme l'on n'exigeait le serment dans le principe que de ceux qui avaient un emploi , il mit sa démission entre les mains de la municipalité de Vimines, pour ne pas y être forcé. C'était une illusion. La municipalité ne pouvait pas recevoir cette démission. Sa rétractation est du 24 septembre 1796.
Nicolas Ducrest, curé de Voglans, a rédigé une longue rétractation qui a été lue en entier dans une réunion de fidèles à Sonnaz. Elle est du 25 mars 1797.
François Rey , curé de Tresserve , a subi dix mois de prison plutôt que de souscrire la formule. Sa rétractation est du 26 juillet 1795.
Flavant, curé de Villaroux, a adhéré au schisme ; il a été , pendant deux mois , curé intrus à la Rochette , sur la nomination du vicaire épiscopal Gallay. Sa rétractation a été lue en entier à Villaroux , dans une réunion de fidèles , par M. Huysens , curé de Dôtrier. Elle est du 26 août 1 797.
Rd Christophe d'Orengiani, ré à Villardhéry en 1732, avait soixante ans lorsque les Français sont entrés en Savoie. Il était doyen de la collégiale et curé d'Aix. Après la proclamation du 8 février , il prêta le serment après
l'évangile , à la messe paroissiale , et continua ensuite les fonctions de curé jusqu'au mois de décembre. En 1794, il subit neuf mois de prison plutôt que de souscrire le formulaire. Le 5 juillet 4797, il fit parvenir aux vicaires capitulaires à Turin une rétractation qui parut réunir tous les caractères convenables de sincérité et de bonne foi. Ils la jugèrent satisfaisante et lui permirent de célébrer la sainte messe. En 1 803, il fut nommé recteur de la paroisse de Cognin, où il mourut en 1812. Il s'y conduisit très régulièrement et mérita l'estime des personnes les plus honorables.
Rd Thomas Collomb, de Rumilly, n'a jamais prêté aucun serment; il fut ordonné prêtre à Turin par Mgr Paget. Le 15 janvier 4797, il obtint la permission de rentrer dans le diocèse de Genève comme missionnaire. Il se rendit d'abord à Rumilly, dans sa famille; on y avait réconcilié l'église paroissiale peu de jours avant son arrivée. Il exerça le saint ministère en secret pendant deux mois seulement. Le 25 mars , au point du jour , il fut arrêté dans l'église par un bataillon de soldats qui se trouvaient de passage. Le peuple, déjà rassemblé pour entendre la messe, se montra disposé à l'enlever de force. Le capitaine commanda une décharge ; un boulanger fut gravement blessé et mourut quelques jours après. M. Collomb adressa la parole à la foule réunie et la détermina à se dissiper. H fut conduit à Chambéry et détenu dans les prisons nationales pendant environ deux mois. Comme il y étajt fort mal, il demanda et obtint d'être transféré dans la maison d'arrêt de l'évêché. Il y trouva plusieurs autres prêtres et notamment MM. Pissard et Pasquier, du diocèse de Genève, et Nallet, de celui de Chambéry.
Comme la persécution était alors un peu ralentie, ils obtinrent du concierge la permission de dresser un autel dans une salle non occupée et d'y célébrer la sainte messe. Les détenus de la maison eurent la faculté d'y assister. Peu à peu on laissa même entrer quelques personnes de dehors. Bientôt la salle paraissant trop petite, on dressa un autel au corridor. On y compta un jour environ 900 personnes. Mais, le 5 septembre 1797, les décrets favorables à l'exercice du culte furent rapportés ; la persécution contre les prêtres recommença avec une nouvelle violence. Pour échapper à la déportation, les prêtres détenus à l'évêché, au nombre de cinq, formèrent le projet de s'évader. Dans la nuit du 1 4 septembre, ils descendirent de l'entresol au jardin au moyen d'une échelle; ils se servirent de la même échelle pour escalader les murs de clôture et recouvrèrent ainsi leur liberté. Après le Concordat, M. Collomb a été successivement supérieur du petit- séminaire de Rumilly, curé de Lornay, curé de Ruffieux et curé d'Aix. Le 24 août 1835, il fut nommé chanoine de la cathédrale. Il mourut à Chambéry le 1er mars 1847, à l'âge de 77 ans.
Rd Mugnier Pierre-François, curé d'Aillon, revint dans sa paroisse en 1796, après avoir passé environ trois ans en Piémont. Il y exerça pendant quelque temps les fonctions de missionnaire en secret. Un jour qu'il il allait visiter un malade dans un village , il fut arrêté par des gendarmes et conduit au Châtelard , malgré les instances des habitants attroupés qui les suppliaient en pleurant de ne pas emmener leur curé. Aussitôt une centaine des plus déterminés s'armèrent le mieux qu'ils purent, passèrent la Fully et allèrent attendre le convoi au col du Frêne. Ils y arrivèrent à minuit; peu de temps après, le curé y arriva à la clarté de la lune, conduit par quatre gendarmes à cheval. L'attrou-
peinent barra le passage et réclama le prisonnier avec des menaces qui exigeaient une prompte réponse. Les gendarmes le leur cédèrent et redescendirent au Châtelard. « Ha! yè vos, zéfanfs, » s'écria le curé en reconnaissant ses paroissiens. Ils repassèrent le col de la Fully et rentrèrent à Àillon au point du jour. Mais, peu de jours après, on vit arriver dans la commune un détachement de 400 hommes. Pour ne pas exposer plus longtemps ses paroissiens, M. Mugnier alla de lui-même se constituer prisonnier à Chambéry. Comme la persécution n'était pas très violente en ce moment, l'un des notables de la paroisse, nommé Jean-Baptiste Nicoud, obtint sa délivrance à condition qu'il se retirerait en Suisse, ce qu'il fit en effet. Après le Concordat, il revint à Aillon, où il resta en qualité de curé jusqu'en 1812. Ayant alors besoin d'un air plus doux, il fat nommé curé à la Compote, où il mourut le 23 mai 4822 , à l'âge de quatre-vingt-deux ans.
M. Joseph-Amédée Rey avait été nommé archidiacre de la Sainte-Chapelle par le roi Charles-Emmanuel le 1 7 mars 1751 ; il était docteur en théologie; en 1783, il fut nommé archidiacre, et par conséquent première dignité du chapitre delà cathédrale de Chambéry, et vicaire général du diocèse en même temps que M. Alex. En 1793, il ne suivit pas les autres chanoines en émigration , à cause de son âge et de ses infirmités. Il refusa avec une constante fermeté de prêter le serment de la liberté et de l'égalité et de participer au schisme de l'évêque constitutionnel. Il fut longtemps détenu dans la maison commune. Il refusa aussi, dans le principe, de prêter le serment d'Albitte. Aussi ne trouve-t-on pas son nom sur le tableau imprimé le 10 mars 1794. Cependant, comme les révolutionnaires tenaient beaucoup à le séduire , il fut longtemps circonvenu ; on lui
disait qu'on le dispenserait de souscrire la formule, pourvu qu'il consentît à livrer ses lettres de prêtrise et à promettre de ne plus exercer les fonctions sacerdotales. Il s'imagina, dit-il, qu'il pouvait livrer ses lettres d'ordres sans grave inconvénient, parce qu'il lui serait facile d'en obtenir une seconde expédition. Il crut aussi qu'il pouvait promettre de ne plus exercer les fonctions sacerdotales , parce que sa maladie, qui durait déjà depuis huit mois, le mettait d'ailleurs dans l'impossibilité de le faire , en quoi il se fit grossièrement illusion; il ne faut pas transiger avec le démon. Quand on veut demeurer sans tache, il ne faut rien lui accorder. La chute de M. Rey fut la cause de plusieurs autres défections ; elle affligea profondément le clergé et tous les fidèles du diocèse. Deux jours après ce moment d'oubli, il fit redemander ses lettres de prêtrise; on ne tint pas compte de ses réclamations. Il lit, quelque temps après, une rétractation dans laquelle il exprimait de vifs sentiments de repentir. Il la remit à Rd Humbert Rey , chef de la mission, le 16 mars 1797. Il mourut à Chambéry le 28 novembre 1 800. M. de La Palme assure que , jusqu'au jour où il donna cette preuve de faiblesse, il avait mérité l'estime et le respect de tous les membres du chapitre qu'il présidait. Il faut souvent dire à Dieu avec David : Ne projicias me afacie tuâ, et spiritum sanctum tuum ne auferas à me. (Ps. 50,13.)
(SD