‹ Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique du diocèse de ChambéryChapitre 20 sur 61 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Mitigation de la persécution. — Recrudescence du 18 fructidor. — Déportation. — Benoît Chevalier. — Pierre Bontron. — Benoît Giullet. — Huysens et Porte. — Labottière. — Déportés du diocèse de Genève. — Dubouloz. — Madame Sanctus. — Neyre. — Violet. — Déportés du diocèse de Maurienne. — Rey. — Falcoz. — Rogès. — Marcoz. — Déportés du diocèse de Tarentaise. — Chevalier. — Girard. — Le P. Lasalle. — M. de Pingon.

Pendant les années 1796 et 1797, la rigueur des lois portées contre les prêtres et contre les émigrés s'était peu à peu adoucie d'une manière assez notable. Il s'était formé trois partis dans le Corps législatif : celui des républicains ardents, celui des constitutionnels ou républicains modérés et celui des royalistes, qui avaient à leur tête les généraux Pichegru et Yillot. Dans la séance du 7 fructidor an v (24 août 4797), on déclara abrogées les lois qui prononçaient la déportation ou la réclusion contre les prêtres qui étaient assujétis à des serments ou qui avaient été condamnés comme réfractaires. Les lois qui assimilaient les ecclésiastiques déportés aux émigrés étaient aussi rapportées. La majorité qui a fait voter ce décret était formée des royalistes unis aux républicains modérés. Mais depuis ce jour-là une grande agitation se développa dans les esprits. Les républicains ardents crurent que la République allait se trouver gravement compromise. Ils ramenèrent les constitutionnels à leur parti, et quand ils se virent assez forts , ils se déterminèrent à un violent coup d'Etat. Onze jours après le décret dont nous venons de parler, le 48

fructidor (4 septembre 1797), jour de funeste souvenir, ils portèrent un décret par lequel ils condamnaient à la déportation quarante-deux membres du Conseil des Cinq- Cents , onze du Conseil des Anciens , deux membres du Directoire et six autres employés supérieurs; en tout, soixante-un , sans parler de plusieurs journalistes. On rapporta le décret du 7 fructidor. On remit en vigueur les lois les plus rigoureuses portées antérieurement contre les prêtres et contre les émigrés. On investit le Directoire du pouvoir arbitraire de déporter tous les prêtres qui seraient accusés de troubler la tranquillité publique. On décréta qu'aucun ecclésiastique ne pourrait séjourner sur le territoire français sans prêter le serment de haine à la royauté et d'attachement à la constitution. Tout administrateur, officier de police", accusateur public, juge, membre de la gendarmerie , qui ne feraient pas exécuter ponctuellement ces violentes dispositions, devaient être punis de deux années de fer. (Voy. le décret du 18 fructidor an v , art. 13, 19, 24, 25, 26, etc.)

Pour la Savoie , l'année 1793 a été l'année de l'émigration du clergé ; 1794 a été l'année du serment d'Albitte et de la dévastation générale des églises ; pendant les années 1795 et 1796, la persécution a été mitigée; 1797, 1798 et 1799 ont été les années de la déportation. Le directoire du département et les directoires de district montrèrent un zèle ardent pour faire exécuter toutes les mesures de rigueur que la révolution du 1 8 fructidor avait renouvelées. Pendant les deux années précédentes , un assez grand nombre de prêtres étaient rentrés secrètement comme missionnaires ; on envoyait à leur recherche dans les paroisses de la campagne des émissaires travestis, des elubistes émérites , qui contrefaisaient les dévots , se

présentaient dans les familles religieuses en disant sous le secret qu'ils avaient besoin d'un prêtre pour se confesser , pour se marier ou pour faire baptiser un enfant, et dès qu'ils avaient pu obtenir quelques renseignements, ils se hâtaient d'aller faire leur rapport. Au moyen de ces raffinements , un grand nombre de prêtres furent mis en arrestation successivement pendant ces deux ou trois ans. L'administration centrale du département paraissait convenue de ne pas leur appliquer les peines portées contre les émigrés. Aucun ne fut puni de mort; mais tous étaient aussitôt condamnés à la déportation et conduits à leur destination. Nous en avons compté soixante -deux des quatre diocèses de la Savoie , savoir :

Diocèse de Chambcry

(Onze).

MM. Chevalier Benoît, chanoine de la cathédrale ; Bontron Pierre , chanoine d'Aix ; Guillet Benoît, directeur du séminaire ; Lallier Claude, curé de Cruet; Huysens Antoine-Mathias , curé de Détrier; Labottière Hippolyte , religieux carme ; Laroche Joseph-Marie , vicaire des Échelles ; Mantel Claude , chartreux ; Nozié, chanoine d'Aix; Porte Guillaume, curé des Mollettes; Bouvier Jean-Baptiste, curé de St-Jeoire, dominicain.

Diocèse de Genève

(WwA .

MM. Berlhod Pierre-François , chanoine de Sallanches; Darmand Humbert, chanoine de Samoëns ;

MM. Galley Joseph, chanoine de Sallanches ; Gerdil François , vicaire de Lullin ; Lachenal Jacques , curé de Copponex ; Sonjeon Dominique , bénéficier de la cathédrale ; Tournafol Pierre , chanoine de Notre-Dame d'Annecy ; Gurliaz Pierre-Louis , vicaire d'Aillon ; André , curé de Faverges ; Neyre Jean , missionnaire ; Baudet , curé de Crempigny ; Cartier , curé de Servoz ; Dubouloz , chanoine vicaire général ; Dunoyer , missionnaire ; • Gay, curé d'Arthaz; Métrai , recteur de Saint-Martin ; Millet , chanoine de Pellionex ; Pelloux, curé de Combloux; Fignet, curé; Yiollet Joseph, curé de Vaux.

Diocèse de Maurienne (Quatorze).

MM. Rey Jean-Michel , curé de Montpascal ; Falcoz Joseph, professeur de philosophie; Barroz , curé de Montandry ; Berard, curé de Randens ; Boniface , curé de Presles ; Borjon , missionnaire ; Coche , curé d'Aiton ;

Ducruet, curé de Saint-Alban des Villards ; Dufreney, curé de Saint-Georges d'Hurtières; Gellon, curé de Bonvillaret ; Marcoz Pierre-Antoine, curé;

MM. Ravoire, curé de Saint-Colomban des Villards; Rogès , vicaire général capitulaire ; Tardy, curé de Saint-Alban d'Hurtières.

Diocèse de Tarentaise

(Dix-sept).

MM. Bal, de Moùtiers;

Blanc Charles, curé de Beaufort; Charrière, régent à Moùtiers ; Chavoutier François, curé de Montagny ; Chavoutier François, curé de Longefoi ; Chevalier Jean-Claude, curé de Doucy; Cléaz François, curé de Montvalezan-sur-Séez ; Cressent Sigismond, curé de Tessens; Ducrey, aumônier de l'archevêque; Favre Jean-François, missionnaire; Girard Maxime, curé de la Perrière ; Gumery Vincent, curé de la Roche-Cevins ; Martiny Jean-Baptiste, curé de Queige ; Péronnier Gaspard-Guérin, curé de Salins ; Roux-Yollon Jean-Pierre, curé de Hautecour ; Rullier Pierre, curé de l'Hôpital ; Ulliel, curé deSt-Jean-de-Belleville.

On voit par ces tableaux qu'en 1798 et 1799 le nombre des prêtres déportés de la Savoie s'élevait à soixante-deux, dont onze du diocèse de Charnbéry, vingt de celui de Genève , quatorze de celui de Maurienne et dix-sept de celui de Tarentaise. Cela montre combien le directoire du département et les directoires de district avaient activement exercé leur zèle révolutionnaire pour les faire arrêter. Il y en a quelques-uns sur ce nombre qui méritent une note particulière.

M. Benoît Chevalier, né aux Marches en 4 753, servit quelque temps en France avant d'être prêtre. Il était chanoine de la cathédrale de Chambéry en 4 792. Au mois de février 1 793, il se retira en Piémont et rentra dans le diocèse comme missionnaire en 4796. Il fut arrêté à St-Àlban au mois de février 4798, et aussitôt après condamné à la déportation. Le 4er août suivant, il fut embarqué à Rochefort pour Gayenne sur la Bayonnaise, avec MM. Porte, curé des Mollettes, Huysens, curé de Détrier, et plusieurs autres prêtres; neuf moururent dans la traversée. M. Chevalier fut de ce nombre. Il consomma ainsi honorablement son sacrifice ; il avait traversé la Révolution sans donner aucune preuve de faiblesse. (Voy. Guillon, les Martyrs de la foi. art. Chevalier).

M. Pierre Bontron, né à Turin en 4 740, de parents savoisiens, était chanoine d'Aixen 4792. Il prêta successivement les deux serments. Le 28 juin 4795, il remit sa rétractation à Turin à MM . les vicaires capitulaires . Il montra de si louables sentiments de pénitence et de zèle , qu'ils crurent pouvoir lui permettre de rentrer dans le diocèse comme missionnaire. En 4 798, il fut arrêté et conduit à l'île de Rhé. Il devait être embarqué pour la Guyanne le 4 er août, mais une maladie grave le retint à l'île de Rhé , où il mourut le 9 octobre suivant , à l'âge de cinquante-huit ans. Il répara ainsi avec édification les torts qu'il avait eus.

M. Guillet est l'une des gloires du clergé de Savoie; toute sa vie il pratiqua les vertus chrétiennes et sacerdotales , le désintéressement, l'abnégation, l'humilité, la charité et le zèle, d'une manière héroïque. Il avait obtenu la permission de rentrer dans le diocèse comme missionnaire le 40 juillet 4 795. Il en exerça les fonctions pendant près de trois ans. Il avait été adjoint à Rd Humbert Rey pour la direction des

missions du diocèse ; après l'arrestation de M. Rey, il en fut chargé seul. Le samedi 3 mars 1 798 , ayant besoin de se rendre à Chambéry pour une affaire pressante, il marcha une partie de la nuit, accompagné de deux habitants de St- Pierre d'Albigny. Le dimanche matin , 4 mars, au point du jour , au moment où il passait devant le château du Crest1, paroisse d'Arbin, il se vit tout à coup entouré de plusieurs gendarmes qui se trouvaient là à la recherche d'un autre missionnaire, M. Borjon, du diocèse de Maurienne. Ayant avoué qu'il était prêtre, il fut arrêté et de suite conduit dans les prisons de Montmélian avec ses deux compagnons. Le lendemain, on le transféra à Chambéry; il fut gravement maltraité pendant la route par ses conducteurs. On lui donnait des coups de pied et des coups de crosse, en proférant les plus grossiers blasphèmes. Son entrée à Chambéry fut un triomphe pour les jacobins ; ils étaient fiers de tenir le chef des missionnaires. Après quelques jours de prison, il fut interrogé et condamné à la déportation.

Il y avait alors dans le département une bande de voleurs et d'assassins très redoutés. Elle avait pour chef un nommé Bonaventure Rosset, matelassier au faubourg Montmélian, et Jacques Griot , ancien valet de chambre de la maison de Lapérouse. Il y avait, dans le même temps, à la Bauche, un nommé Franc, régisseur des biens de la famille Perrin d'Avressieux, homme estimable et aisé; il habitait une maison isolée au bas de la Bauche. On disait que des prêtres

1 C'est dans ce château du Crest que saint François de Sales donna la bénédiction nuptiale au comte Louis de Sales, son frère, et à la demoiselle Claudine-Philiberte de Pingon-Cussy, le 2 avril 1601. De ce mariage naquit Charles-Auguste de Sale&, qui écrivit la vie de |Y>\ êque de Genève.

et des émigrés avaient déposé chez lui de l'argenterie et d'autres effets. Déjà on l'avait menacé des voleurs; il se tenait sur ses gardes; il s'était procuré des armes et de bons domestiques; mais il fut surpris : un soir, à l'arrivée de la nuit, la bande de Rosset, au nombre de huit à dix individus, parmi lesquels il y avait une femme de St-Beron, hameau duRaclet, nommée Justine, s'introduisit dans sa maison encore ouverte. Ils égorgèrent aussitôt Franc, sa femme, deux enfants et quatre domestiques ou manœuvres. Lorsque la bande sortait après avoir pillé la maison, Justine entendit pleurer un enfant encore au berceau, qui n'avait pas été aperçu; elle rentra et lui coupa le cou avec un rasoir. Rosset n'avait pas pris une part active au massacre. Il était demeuré hors de la maison pour faire la garde. M. Barbarin, curé de St-Beron, était alors caché dans la maison Franc; mais ayant été appelé pour assister un malade, il n'était pas de retour; il échappa ainsi au massacre. La maison de Franc est habitée aujourd'hui par le sieur Brotel , surnommé Patience , son neveu et son héritier. Cinq ou six de ces scélérats furent arrêtés et condamnés à mort. Ils devaient être guillotinés à Valence; Rosset, chef de la bande, fut placé, de Chambéry à Grenoble, sur la môme charrette que M. Guillet et enchaîné avec lui. Lorsque le convoi passa en plein jour, sur la place Saint- Léger, quelques jacobins eurent l'infamie d'insulter ce vénérable missionnaire, en disant au chef des assassins: « Pauvre Rosset, tu n'as jamais été en si mauvaise compagnie. » De Chambéry à Grenoble, M. Guillet lit tout ce qu'il put pour aider Rosset à se préparer à la mort, mais, à ce qu'il paraît, avec peu de succès. A Grenoble, le concierge de la prison fut indigné en voyant avec quelle barbarie on avait traité les prisonniers.

De Grenoble à Rochefort , les prêtres de Savoie furent traités avec plus d'humanité. Dans toutes les villes où ils s'arrêtaient, des personnes pieuses allaierft les visiter en prison et leur offrir quelques secours. Ils trouvèrent h l'île de Rhé un évêque et huit cents prêtres de divers diocèses. Le mérite de M. Guillet y fut bientôt connu et apprécié. Son humilité fut obligée de céder aux instances qu'on lui fit et de consentir à donner des exercices spirituels à tous ces prêtres réunis. Il n'avait pas l'éloquence de la chaire, mais il' avait une foi vive, une grande piété, un zèle ardent et une parfaite connaissance de la théologie et de l'Écriture-Sainte. Après le Concordat de 1801 , il revint en Savoie et fut nommé curé de la paroisse de Saint-Ombre.

Mh Huysens, curé de Détrier, et M. Porte, curé des Mollettes, ont été arrêtés et conduits à Rochefort au mois de mars 1798. Là ils ont été embarqués le 1er août 1798 pour Cayenne, où ils ne sont arrivés que le 29 septembre. Leur bon tempérament a résisté à l'insalubrité du pays; le Concordat a mis fin à leur exil ; ils sont arrivés à Cherbourg le 11 décembre 1801. Après leur retour dans le diocèse, M. Porte a été nommé curé de la Chapelle-Blanche, où il mourut en 1833; M. Huysens desservit une paroisse dans le diocèse de Grenoble jusqu'en 1830; il se retira alors à Montmélian, où il mourut en 1840.

Rd François Labottière, né à Serraval, diocèse de Genève, était carme déchaussé à Chambéry, sous le nom de Père Hippolyte. En 1 793, il passa en Piémont et ne prêta aucun serment; ayant obtenu plus tard la permission de rentrer dans le diocèse comme missionnaire , il fut arrêté aussi en 1798, à Tiïviers, chez madame Favier, et condamné à la déportation. Il partit de Chambéry par le même convoi que M. Guillet; les fers lui serrèrent les mains de manière à y

laisser une cicatrice dont il conserva les traces jusqu'à sa mort. Après le Concordat, il fut nommé curé de la Ravoire; en 1832, les infirmités l'obligèrent à cesser les fonctions du saint ministère. Il mourut en 1852, à l'âge de quatrevingt-seize ans.

Sur le nombre de vingt prêtres déportés du diocèse de Genève, huit ont été transférés à la Guyanne; un seul en est revenu; tous les autres y périrent en peu de temps, victimes de l'inclémence de l'air.

M. Berthod Pierre-François , de Saint-Sigismond en Faucigny, chanoine de la collégiale de Sallanches, fut arrêté peu de temps après le décret du 1 8 fructidor , et conduit à Rochefort. Le 18 mars 1798, il fut embarqué sur la frégate la Charente pour Cayenne , où il n'arriva que vers le milieu de juin. De là il fut relégué à Synnamary , où il mourut le 17 janvier 1799, à cinquante-six ans. (Voy. M. Guillon, les Martyrs de la foi.)

MM. Darmand Humbert, chanoine de la collégiale de Samoëns ; Gallay Joseph , chanoine de Sallanches ; Gerdil François , vicaire de Lullin , neveu du cardinal Gerdil ; Lachenal Jacques, curé de Copponex; Tournafol Pierre , chanoine de Notre-Dame d'Annecy; Sonjeon Dominique, bénéficier de la cathédrale, et Gurliaz Jean-Louis, vicaire d'Aillon, furent tous arrêtés durant les mois de février, mars et avril 1798, condamnés à la déportation et conduits à Rochefort. Là ils furent embarqués tous ensemble sur la corvette la Bayonnaise, le 1er août, pour Cayenne, où ils arrivèrent le 29 septembre. M. Sonjeon tomba malade pendant le voyage; il fut reçu à l'hôpital de Cayenne, où il mourut au mois de décembre , à l'âge de trente ans. M. Lachenal fut conduit à Synnamary, où il mourut le 5 décembre, à trente-quatre ans; MM. Darmand, Gallay, Gerdil

et Tournafol furent relégués dans le désert de Konanama; déjà épuisés par les fatigues et les privations, ils y succombèrent tous quatre en peu de temps : M.Darmand, le 7 novembre, à quarante-un ans ; M. Gallay, le 1 i novembre, à trente-huit ans ; M. Gerdil, le 7 novembre, à cinquante-trois ans, et M. Tournafol, le 14 novembre, à cinquante-six ans. Le climat a été pour eux si meurtrier que, sur sept, ils n'y ont vécu en moyenne que deux mois huit jours chacun. M. Gurliaz fut assez heureux pour résister à l'insalubrité du pays et revenir continuer l'exercice du saint ministère en Savoie, après la publication du Concordat. Cette déportation à la Guyanne avait quelque chose de triste comme la mort ; mais cette mort, après une vie sans tache, était honorable comme le martyre.

M. Dubouloz Jacques-François, chanoine de la cathédrale de Genève et vicaire général du diocèse, était rentré en Savoie comme missionnaire peu de temps après le départ d'Albitte. Il fut assez heureux pour éluder pendant près de quatre ans les poursuites souvent dirigées contre lui. Au commencement de janvier 4796 , aidé de M. Vuarin, il eut la prudence et le courage de procurer l'évasion de M. Panisset et de le conduire à Lausanne. Pendant la recrudescence delà persécution occasionnée par le décret du 1 8 fructidor, le jeudi 7 juin 1798, jour de la Fête-Dieu, il fut arrêté par les gendarmes dans une rue de Thonon, à onze heures du soir, et traduit en prison. À quatre heures du matin , on lui mit les fers aux mains ; il fut de suite conduit au bord du lac par quatre gendarmes escortés de trente soldats. Lorsqu'il fut sur le bateau , on lui enleva les fers. On débarqua à quatre heures du soir aux Eaux-Vives , près de Cologny. Au sortir de la barque, on lui remit les fers •et on le fit partir en poste pour Chambéry, où il arriva le

samedi 9 juin , à neuf heures du matin. Aussitôt après, on le conduisit au directoire du département, où il eut à subir un long interrogatoire. Le 28 juin, il adressa des prisons de Chambéry à tous les chefs des missionnaires du diocèse de Genève, une lettre pleine des sentiments les plus nobles, les plus religieux et les plus encourageants.

Les prêtres détenus dans les prisons de Chambéry étaient alors au nombre de onze; ils y demeurèrent plus de trois mois. Durant ce temps, quelques dames pieuses et particulièrement Madame Rochet, dite Sanctus, allaient souvent les visiter et leur distribuer quelques secours; pendant toute la durée de la persécution, Madame Sanctus montra un grand zèle et une rare charité pour visiter les prisonniers et surtout les prêtres condamnés à la déportation. Ces onze prêtres partirent le 18 septembre 1798. A l'heure fixée, on les fit descendre dans la cour où les gendarmes les attendaient; on visita leurs sacs en commençant par celui de M. Dubouloz. Il aida à le défaire et le refit sans manifester aucune impatience. Il demanda ensuite au gendarme où il devait se placer; on le relégua dans un coin de la cour, où il resta debout jusqu'à la fin de l'opération. On voulut ensuite leur mettre les fers aux pieds. Le concierge et le serrurier dirent qu'ils n'y en avaient point de disponibles. On se contenta de leur mettre les menottes deux à deux, et à M. Dubouloz un collier d'où partait une chaîne qui les reliait tous. On n'aurait pas pris plus de précaution pour des assassins. On les conduisit ainsi, leur sac sur les épaules, hors de la ville, où deux charrettes les attendaient. Dans toutes les villes de France qu'ils traversèrent successivement, des personnes pieuses allaient les visiter et leur porter des secours dans les prisons. Ils arrivèrent à la Rochelle le 16 novembre , au

nombre de dix-huit prêtres. Dans le courant de décembre, ils entrèrent dans la citadelle de l'île de Rhé, où ils passèrent environ deux ans. Les révolutionnaires du 1 8 fructidor auraient bien préféré envoyer tous ces prêtres à Synnamary ; c'aurait été le moyen de s'en débarasser en peu de temps par une mort lente , sans recourir à l'usage de la guillotine que Robespierre avait un peu déconsidérée ; mais la marine anglaise ne laissait pas la traversée libre.

Comme il y avait alors un grand nombre de prêtres déportés, on faisait dans tous les diocèses de la Savoie quelques quêtes pour leur envoyer des secours. M. Dnbouloz était, à l'île de Rhé, le dépositaire et le distributeur des fonds du diocèse de Genève. Il y mettait une extrême délicatesse et ne retenait rien pour sa part , parce que les ressources de sa famille pouvaient lui suffire. Tous les autres prisonniers appréciaient son mérite et avaient des égards pour lui. Après la publication du Concordat, il revint en Savoie; il fut nommé par Mgr de Mérinville chanoine de la cathédrale de Chambéry et par Mgr Dessolles professeur de théologie et d'Écriture -Sainte au grand-séminaire. C'était un homme d'une tendre piété, d'une grande douceur, d'une politesse exquise et d'une fermeté inébranlable dans les bons principes. Il mourut le 31 décembre 1824, à l'âge de soixante-dix-huit ans cinq mois.

Après la publication du Concordat, M. Neyre Jean fut nommé curé de Thonon , et en 1822 Mgr de Thiollaz le fit supérieur du grand-séminaire d'Annecy. M. Dunoyer François-Marie, qui avait été à l'île de Rhé l'un des plus intimes amis de M. Dubouloz, fut nommé archiprêtre curé de la Motte-Servolex, où il mourut en 1842 à soixantedix-huit ans. M. Violet Joseph fut nommé archiprêtre

curé d'Héry-sur-Alby. Plus tard, l'archevêque le fit chanoine honoraire et le roi de Sardaigne chevalier des SS. Maurice et Lazare. Il aimait à plaisanter. Le curé d'Àlby, son voisin, ayant aussi été nommé chevalier des SS. Maurice et Lazare , s'empressa d'aller lui en faire part : « Je vous en félicite, mon cher confrère, lui dit-il, vous avez une ressemblance de plus avec Notre-Seigneur, tous les deux vous portez la croix sans l'avoir méritée. » Il mourut le 4 janvier 1858, à quatre-vingt-treize ans onze mois.

M. Rey Jean-Michel, né à Montai mont, curé de Montpascal , avait été antérieurement professeur de théologie au séminaire de Saint- Jean de Maurienne ; il fut arrêté après le 1 8 fructidor , conduit à Rochefort et embarqué sur la frégate la Bayonnaise, le 1er août 1798, avec plusieurs autres prêtres du diocèse de Genève. Après le débarquement qui eut lieu le 29 septembre , il fut conduit au désert deKonanama, où il mourut le 20 novembre, à l'âge de cinquante ans. De neuf prêtres arrivés ensemble à Cayenne, deux mois après il n'en restait qu'un seul.

M. Falcoz Joseph, de Saint-Jean de Maurienne, n'a pas été déporté. En 1791 , il était aumônier de l'hôpital de la Pitié à Paris ; le 1 3 août 1 792 , on le renferma au séminaire de Saint-Firmin et le 3 septembre suivant il y fut massacré avec tous les autres prêtres qui s'y trouvaient renfermés. Les douze autres déportés du diocèse de Maurienne sont tous rentrés en Savoie après le Concordat. M. Dominique Rogès, qui avait été vicaire capitulaire pendant la vacance, fut nommé chanoine de la cathédrale de Chambéry. M. Marcoz Pierre-Antoine a jté, pendant plusieurs années, curé de Thoiry. Après le rétablissement du diocèse de Maurienne, en 1826, il fut nommé chanoine le la cathédrale de Saint- Jean.

En Tarentaise , le directoire du district de Moûtiers se montra si ardent à exercer la persécution décrétée le 18 fructidor , il fut si bien servi par ses émissaires qu'en peu de temps presque tous les missionnaires rentrés furent saisis et condamnés à la déportation. On arrêta successivement M. Bal et M. Charrière à Moûtiers , M. Blanc et M. Favre à Beaufort, M. Chavoutier l'aîné en Piémont, M. Chavoutier cadet à Champagny, M. Chevalier à Bozel, M. Cressent à Tessens, M. Ducrey et M. Ulliel à Saint-Jean de Belleville , M. Roux à Hautecour, M. Martiny à Macot, M. Gumery à la Roche-Cevins , MM. Cléaz, Péronnier et Rullier en Piémont.

M. Martinet, qui avait alors la direction des missions du diocèse de Tarentaise , résidait ordinairement dans la paroisse de Pussy. Au mois de mars 1797, M. de Maistre était venu l'y joindre ; mais au mois de septembre, lorsqu'ils virent que la persécution devenait plus violente que jamais, ils repassèrent en Piémont. M. Girard se trouva alors chef des missions du diocèse. Beaucoup de personnes l'engageaient à se retirer aussi pour quelque temps en Piémont, pour laisser passer l'orage. Il était sur le point de partir ; mais les pieux fidèles de la vallée de Bozel l'ayant vivement prié de ne pas les abandonner, il consentit à rester. Il fit faire une cueillette dans les paroisses du canton pour envoyer des secours aux prêtres emprisonnés à Chambéry et sur le poinî de partir pour la déportation. Il en adressa le produit à M. Chevalier, qui crut devoir en accuser réception. Cette réponse fut interceptée par le concierge et portée au conseil du département. Un gendarme , jugé digne de cette mission , partit travesti de Chambéry et fit partir après lui plusieurs autres gendarmes de Moûtifrs. Il se présenta plusieurs fois avec la lettre de

M. Chevalier dans une maison de la Perrière , où M. Girard se retirait ordinairement. Il fit le dévot, il dit qu'il était envoyé par les missionnaires détenus à Chambéry, qu'il avait quelque chose de particulier à lui dire de leur part et aussi de la part de madame Sanctus, confidente des prisonniers; après quelques moments d'hésitation, M. Girard consentit à le voir ; à peine avait-il ouvert la porte, qu'il vit le piège ; l'air et la carrure de l'individu lui prouvèrent bien qu'il n'avait pas à faire à un vendeur de chapelets ; il voulut sortir par le jardin, mais le gendarme l'y suivit et le saisit; M. Girard, qui était jeune et fort, le renversa par terre ; il y eut entre eux une lutte violente, dans laquelle le gendarme le blessa de plusieurs coups de couteau; les autres gendarmes arrivèrent au secours ; il fallut céder. Il fut conduit le même jour à Moûtiers, où l'on pansa ses blessures; le lendemain, on le fit partir pour Chambéry.

D'après les lois révolutionnaires, les prêtres insermentés non émigrés étaient déportés. Les émigrés rentrés devaient être condamnés à mort; M. Girard avait été en Piémont; il l'avouait; le tribunal criminel avait entre les mains le tableau des émigrés; son nom s'y trouvait; on voulait le traiter plus sévèrement que tout autre à cause de la résistance opposée au gendarme ; dans sa défense, il soutint qu'il avait été porté à tort sur la liste des émigrés, que la proclamation du 8 février 1793 donnait quinze jours aux prêtres insermentés pour sortir du territoire de la République, qu'il était sorti dans ce délai avec un passeport expédié en dues formes, et qu'une telle sortie, ordonnée par les représentants du peuple, n'était pas une émigration illicite. On demanda communication du passeport; il l'avait laissé à Bozel; on lui accorda une décade et demie pour le faire venir; on lui refusa la permission d'écrire pour le

réclamer; niais on assura que le secrétaire du tribunal écrirait sur ses indications ; il passa douze jours en prison sans rien recevoir; il se prépara sérieusement à la mort, car il s'attendait à être conduit à Grenoble, livré à une commission militaire et fusillé. Heureusement le passeport fut trouvé , il arriva le douzième jour et fut jugé suffisamment en règle. Dès le lendemain il fut condamné à la déportation avec plusieurs autres prêtres et conduit à l'île deRhé.

Il y avait alors à l'administration centrale de Chambéry un membre nommé Jean -François Lassalle, ci -devant cordelier , qui était professeur de théologie au collège royal de Chambéry en 1792, et qui avait eu M. Girard pour élève ; il avait quarante ans en 1 794- , il avait prêté les deux serments et avait été jugé digne d'obtenir une place dans l'administration du département. Nous n'avons aucune raison de croire qu'il se soit rétracté plus tard.

Après le Concordat de 1 80 1 , M. Girard fut faitarchiprêtre et curé de Conflans. En 1 81 G, ayant été nommé réformateur des études et visiteur des collèges de Savoie, il vint se fixer à Chambéry. Il fut nommé chanoine titulaire en 1824, officiai métropolitain en 1826 et vicaire général en 1838. Il fut de nouveau nommé vicaire général en 1840 et prévôt du chapitre métropolitain. Il mourut le 11 mai 1850, à quatre-vingt-trois ans. C'était un homme d'une conduite très régulière , d'une politesse exquise et d'une grande obligeance pour tout le monde. Tous les autres prêtres du diocèse de Tarentaise qui ont été déportés avec lui à l'île de Rhé, ont pu rentrer en Savoie après le Concordat et y reprendre les fonctions du saint ministère.

M. le comte Vincent Gaspard de Pingon avait été renfermé dans les prisons nationales le 1 8 septembre 1 793, par ordre

du département. Comme il s'y trouvait fort mal , il demanda' à être transféré à l'évêché , où il demeura jusqu'au mois de septembre 1 794 ; il fut alors mis en liberté par Gauthier. Comme il était très religieux , il recevait souvent des missionnaires chez lui; il leur avait même arrangé une petite chapelle où ils célébraient la messe. Il fut dénoncé par une femme du quartier , dont il payait les loyers par charité, arrêté de nouveau, condamné à une année de prison et à 1 ,000 fr. d'amende. Effrayé par le souvenir de ce qu'il avait souffert dans sa première détention, il demanda à être transféré à Paris. Là, parmi quelques dames pieuses qui avaient obtenu la permission de visiter les prisonniers , se trouvait une ex-religieuse de la famille de La Prunarède, de Montpellier. Elle aimait à causer, parlait beaucoup de sa famille et disait qu'elle était parente de saint François-Régis ; M. de Pingon, de son côté , disait qu'il était parent de saint François de Sales ; il était veuf et âgé seulement de quarante ans. La religieuse pensa qu'une alliance entre de si saintes gens serait une fort belle chose. Elle avait une nièce, elle proposa à M. de Pingon de l'épouser; il y consentit, et lorsque son temps de prison fut fini , il revint en Savoie avec Mademoiselle de La Prunarède , devenue comtesse de Pingon.

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