CHAPITRE XXIV
Genève. — Église de St-Germain. — Société économique. — M. Yuarin . secrétaire de Monseigneur. — M. Lacoste, curé de Genève. — Procession du Saint-Sacrement. — Hospice du Mont-Cenis. — Séminaire. — Règlement des Fabriques. — Titre clérical. — Myans. — Dotation des paroisses. — Saint-Saturnin. — Visites pastorales. — Lettres pastorales. — Jubilé. — Napoléon déclaré Empereur. — Collectes pour le séminaire. — Voyage de Pie VII à Paris. — Sacre de l'Empereur. — Msr de Mérinville démissionnaire. — Chanoine de Saint-Denis. — Décès.
Dès les premiers jours de son administration , Mgr de Mérinville s'intéressa en faveur des catholiques de Genève ; il était parfaitement mis au courant de ce qui les concernait par M. Vuarin , son secrétaire. Il s'adressa d'abord à M. d'Eymar, préfet du Léman, et de concert avec lui ils demandèrent l'église de Saint-Germain. La Société économique de Genève refusa de la céder et offrit à la place le temple dit des Allemands. On appelait Société économique à Genève un comité de citoyens qui avaient été chargés d'administrer les biens de la commune , lorsque la ville fut réunie à la France. M. le préfet jugea l'offre satisfaisante et engagea les catholiques à l'accepter. L'évoque ne fut pas de cet avis. Le 12 février 1803, il écrivit à M. deBarente, qui venait de remplacer M. d'Eymar, et le pria d'insister dans la demande de l'église de Saint-Germain. Il représentait à cette fin, 1° qu'il y avait alors à Genève près de trois mille catholiques (il y en a aujourd'hui
plus de vingt mille), que le temple des Allemands était tout à fait trop petit pour qu'il fût possible de les y réunir ; 2° que ce temple était un vieux et petit édifice sans clocher, qui n'avait aucune apparence d'église , et qu'il serait tout à fait inconvenant d'y conduire les autorités civiles et militaires aux jours des solennités ; 3° que ce petit édifice était à côté du temple de Saint-Pierre , à côté de la classe appelée l'Auditoire , où se rendait habituellement une jeunesse ardente et imbue de préjugés contre les catholiques, et vis-à-vis aussi du consistoire protestant; que ces voisinages dangereux ne manqueraient pas de donner lieu à de fréquentes rixes; il ajoute que l'église de Saint-Germain, sans être encore d'une capacité absolument suffisante , était cependant plus grande et plus convenable que le temple des Allemands, que les catholiques y seraient plus à l'écart et moins exposés à être insultés , et que d'ailleurs les protestants n'en avaient pas grand besoin;, car ils ne s'en servaient que pour faire l'alternative avec le temple de Saint-Pierre.
Les membres de la Société économique comprenaient bien que, d'après le Concordat et les articles organiques, ils ne pouvaient pas s'opposer à ce que les catholiques eussent désormais le libre exercice de leur culte à Genève ; « mais, disaient-ils, si vous voulez avoir une église, il faut la construire à vos frais et ne pas venir en prendre une des nôtres. » — « Mais, disaient les catholiques à leur tour, n'est-ce pas nous qui avons construit autrefois l'église de Saint- Germain et même le temple de Saint-Pierre? » Mgr de Mérinville écrivit de nouveau à M. le préfet du Léman sur le même sujet, le 3 et le 27 mars ; il le remercie du zèle dont il se montre animé en faveur des catholiques de Genève ; il lui représente que l'on devrait traiter les
catholiques à Genève comme on traite les protestants en France partout où ils se trouvent dans des cas analogues , et que la ville de Genève étant devenue le chef-lieu d'un département composé presque entièrement de catholiques, il serait juste d'avoir pour eux quelques égards.
Le premier Consul se montrait disposé à faire à Genève des dépenses considérables pour y établir une école centrale et un lycée; la Société économique représenta au préfet que l'on pourrait ajourner ces deux projets et employer les fonds qui y étaient destinés à construire une église pour les catholiques. Le préfet ne désapprouva pas cet avis ; il proposa à Mgr de Mérinville d'en écrire simultanément au conseiller d'Etal chargé de l'administration des cultes; Monseigneur s'y refusa; il craignait d'exciter des murmures dans la ville , qui demandait avec instance une école centrale et un lycée. Il exposa aussi qu'il ne serait pas possible de trouver dans l'intérieur des murs de la ville un emplacement convenable pour y bâtir une église, et que, si on la construisait hors des murs, les catholiques auraient un trajet trop long à faire pour s'y rendre. L'évêque ajoutait que, si le gouvernement était disposé à faire des dépenses pour procurer une église aux catholiques, il serait moins coûteux d'acquérir de la Société économique l'un des temples dont les protestants n'avaient pas besoin. Il insistait dans la demande de l'église de Saint-Germain , dont il désirait obtenir l'usage au moins provisoirement pour trois à quatre ans , en attendant que l'on pût se procurer un autre local ou aviser aux moyens d'en construire une.
Le 5 avril suivant , Monseigneur se détermina à en écrire à M. Portalis. Il exposa tout ce qui s'était passé entre lui et le préfet, les propositions qui lui avaient été
faites et les raisons qui l'avaient déterminé à ne pas y adhérer. M. de Barente s'était montré un peu offensé de ce que l'évèque n'avait pas adopté en tout sa manière de voir. Monseigneur lui écrivit de nouveau le 6 avril pour lui exposer les motifs de sa conduite avec franchise et sincérité.
Ne voyant aucune issue à cette contestation, Monseigneur écrivit de nouveau à M. Portalis le 3 juin 1803. Il rappelle toutes les raisons qu'il avait déjà exposées dans son mémoire du 42 février au préfet du Léman; il insiste sur la fâcheuse position où se trouvaient depuis longtemps les deux mille huit cents à trois mille catholiques de Genève , sans église , sans instruction religieuse , sans pouvoir assister à aucune fonction publique; il expose aussi les embarras qu'éprouvaient tous les catholiques du département, lorsqu'ils se rendaient à Genève pour leurs affaires les jours de marché et les jours de fête. 11 termine sa lettre en disant que déjà il avait fait choix , pour la cure de Genève, d'un ecclésiastique dont la nomination serait jugée convenable sous tous les rapports.
Mgr de Mérinville a montré beaucoup de zèle, de prudence et de fermeté dans cette longue négociation. Il a été efficacement aidé par MM. de Thiollaz et Bigex, ses grands-, vicaires , et par M. Vuarin, son secrétaire. 31. Yuarin a été secrétaire de Mgr de Mérinville dès le jour de son installation; il était alors âgé de trente-quatre ans. Comme il avait longtemps séjourné à Lausanne et à Genève, il connaissait parfaitement tout ce qui intéressait les catholiques de cette dernière ville. Il fournissait à l'évèque tous les renseignements dont il pouvait avoir besoin. On trouve au registre de l'archevêché quelques lettres qui paraissent de sa rédaction, entre autres celle du 27 mars au préfet du
Léman. Le mémoire du 12 février avait été préparé par M. Bigex.
Le Gouvernement finissait aussi par être fatigué luimême de la longueur de ces discussions; le 26 juillet, M. Portalis écrivit au préfet du Léman et lui dit qu'il ne devait plus être question du temple des Allemands, qu'il fallait définitivement déterminer le maire et la Société économique à céder aux catholiques l'église de Saint- Germain, au moins provisoirement et à titre de location , en attendant qu'on pût leur faire construire une église. Se voyant forcée dans ses derniers retranchements, la Société économique autorisa enfin le maire à traiter pour un bail de cinq ans ; on se réduisit à la somme fictive d'un louis par an , qui ne fut jamais payée. Cet acte fut passé le 48 octobre 1803. Msr de Mérinville nomma curé de Genève un prêtre de son ancien diocèse de Dijon, nommé Philibert- Augustin Lacoste, qui unissait à un talent distingué pour la chaire une rare prudence et beaucoup de modération. Il avait une difficulté de parler qui l'empêchait de prononcer la lettre c, il disait Laoste pour Lacoste. La bénédiction de l'église de Saint-Germain, que le nouveau curé s'empressa de faire, fut la réinstallation du culte catholique à Genève. Cette ville cessa, dès ce jour-là, d'être la Rome protestante ; la population catholique, qui y était alors de 2,800 environ, est aujourd'hui de plus de 20,000.
Le 11 juin 1803, M?r de Mérinville écrivit au préfet du Mont-Blanc pour le prévenir de l'heure à laquelle se ferait la procession solennelle du Saint-Sacrement. Il y avait dix ans que cette procession ne s'était pas faite ; le préfet se montra d'abord tout disposé à l'empêcher. Il prétendait qu'en France toutes les cérémonies religieuses devaient être concentrées dans les églises. L'évêque répondit que
ce règlement ne concernait que les villes où il y avait différents cultes, que la procession de la Fête-Dieu était en usage de temps immémorial dans toute l'étendue de l'Église catholique, qu'elle avait été annoncée, que les fidèles tenaient beaucoup à son rétablissement et qu'on ne pourrait pas la supprimer sans exciter de grands murmures dans la population. M. Verneilh n'osa pas insister; il se borna à faire son rapport au ministre.
Le 16 juin, M. Portalis écrivit à Mgr de Mérinville pour lui annoncer que le premier Consul avait l'intention de former un établissement hospitalier au Mont-Cenis et d'en confier la direction à dom Antoine Gabet, ancien abbé de Tamié. L'évêque s'empressa de répondre que le choix de dom Gabet lui paraissait très convenable et qu'il ferait tout ce qui dépendrait de son ministère pour favoriser cette louable institution.
Dans un mémoire adressé à M. Portalis le 25 juin , l'évêque exposait l'extrême difficulté où il se trouvait de pourvoir à l'éducation des élèves ecclésiastiques de son diocèse, dont la plupart appartenaient à des familles pauvres, incapables de payer des pensions. Il comprenait parfaitement que, dans les conjonctures où l'on se trouvait • alors, le Gouvernement ne pouvait pas doter les séminaires ; il se bornait à exprimer le désir d'obtenir des lettres patentes qui autorisassent son séminaire à recevoir des dons ou legs jusqu'à la concurrence de cinq à six cent mille francs, dont l'administration appartiendrait à l'évêque et au chapitre de la cathédrale. Il ajoute qu'il aurait besoin d'obtenir cette autorisation prochainement, parce qu'un ecclésiastique plus qu'octogénaire se montrait disposé à commencer cette bonne œuvre en cédant au séminaire des
capitaux placés en rente constituée pour une somme de 25,000 fr. à 30,000 fr.
M. Portalis se montra favorable à ce projet. Encouragé par sa réponse, l'évêque lui envoya un projet de règlement relatif à l'administration de ces fonds. Il propose de former pour cela un conseil composé seulement d'ecclésiastiques, en disant qu'un conseil composé de laïques inspirerait moins de confiance aux personnes pieuses et aux ecclésiastiques de qui le séminaire pourrait principalement espérer des donations. Il pria en même temps le ministre d'exempter ces actes des droits d'enregistrement, attendu que le séminaire n'avait encore rien et que les dépenses à faire aux bâtiments des Cordeliers pour les rendre habitables s'élèveraient au moins à 40,000 fr. ; les donations furent autorisées, mais l'exemption des droits ne fut pas accordée.
En arrivant dans son diocèse, Monseigneur trouva toutes les églises réduites à une extrême pauvreté, sans réparations depuis dix ans, sans cloches, sans clochers, sans autels, sans chaires, sans confessionnaux; les sacristies, sans ornements et sans vases sacrés ; les émissaires des clubs avaient tout dévasté. Pour tout rétablir peu à peu, il fallait faire des dépenses; les municipalités, celles des villes surtout, s'y montraient peu disposées. L'évêque reconnut la nécessité d'ériger un conseil de fabrique dans chaque paroisse. Il forma un projet de règlement à cette fin dès le mois d'août 1803 ; mais , après mûr examen, il ne le jugea pas convenable. Quelques mois après, il en rédigea un second beaucoup mieux approprié aux besoins du diocèse. Il fut approuvé par le Gouvernement le 16 mars 1804 et publié dans le diocèse le 16 mai suivant. Ce règlement demeura seul en vigueur jusqu'à la publication du décret du 30
décembre 1809, et sous plusieurs rapports il était préférable.
Le vingt-sixième article organique défendait aux évêques d'ordonner un sujet qui ne justifierait pas d'un revenu annuel de 300 fr. Wr de Mérinville représenta au ministre que le plus grand nombre des élèves ecclésiastiques de son diocèse étaient dans l'impossibilité de satisfaire à cette condition, et que, si on ne les en dispensait pas, le diocèse se trouverait bientôt sans prêtres. Depuis lors , cet article a été regardé comme non avenu.
Les pèlerinages au sanctuaire de Myans avaient un peu continué, même durant les plus mauvais jours de la Révolution. Le 6 septembre 4803, l'évêque fit un règlement et détermina la manière dont on devait inscrire et employer les offrandes qui s'y faisaient, en partie cà faire acquitter les messes, en partie à réparer le sanctuaire et à former le traitement de Rd Jolivet, qui en était alors recteur. Ce règlement est encore suivi en partie aujourd'hui.
A l'époque de l'organisation du diocèse, plusieurs paroisses avaient été déclarées supprimées et réunies à d'autres, parce que le Gouvernement ne voulut pas doter toutes celles qui existaient avant le Concordat. La dotation des chefs-lieux de canton était de 1 ,000 fr. ; celles des autres paroisses conservées , appelées dès lors succursales , n'avaient que 500 fr. Pour obtenir un pasteur , chaque paroisse était obligée d'y ajouter un supplément. Cette mesure excita de nombreuses réclamations. Le Gouvernement ordonnait aux préfetsde faire fermer les églises des paroisses supprimées; les habitants montraient une répugnance insurmontable à aller assister aux offices dans une autre paroisse; ils alléguaient la difficulté et la longueur des chemins, et souvent la petitesse de l'église où on les
envoyait, sans parler du mauvais accueil qu'on leur faisait quelquefois et des querelles qui en résultaient. Ils consentaient à entretenir un prêtre à leurs frais , pourvu qu'on leur permît de se réunir clans leur ancienne église. Sur les représentations de M°r de Mérinville, cet usage fut toléré presque partout.
Les petits hameaux de la Chavanne et du Tilleret , de la commune de Saint-Alban , avaient été réunis à la paroisse de Verel-Pragondran, dont ils étaient moins éloignés. La chapelle de Saint-Saturnin se trouva ainsi de la commune de Saint-Alban et de la paroisse de Verel. En 1 804, le maire de Saint-Alban s'était permis d'y aller recueillir les offrandes qui s'y font à certains jours , avec l'intention d'en disposer pour l'église de Saint-Alban. Par lettre du 28 juillet, l'évêque pria M. le préfet d'obliger le maire à restituer ces offrandes au curé de Verel et à ne plus s'immiscer dans cette perception à l'avenir. Le préfet lit droit à sa réclamation.
Pendant l'année 1803, Mgr de Mérinville fut trop occupé par l'organisation de son vaste diocèse pour pouvoir faire des visites pastorales. Il se proposa d'en faire quelquesunes en 1804. Il commença par. le canton de Genève; il ne s'arrêta pas dans la ville, parce qu'il n'y avait encore ni curé, ni église, ni presbytère; le 13 septembre, il se rendit à Fernex, accompagné de M. de Thiollaz, son grand-vicaire, et de M. Moinier, son chancelier. Il y donna la confirmation aux enfants des paroisses de Fernex, Vernier, Meyrins, Prevessins, Ornex, Collet-Bossyet Yersoix.
Le 14 septembre , il fit sa visite pastorale à Gex et donna la confirmation aux enfants des paroisses de Gex et de Lélex. Le Rd Pierre-Marin Rouph de Varicourt, qui était alors curé de Gex, est devenu plus tard évoque d'Orléans.
Le lendemain, 1 5 septembre, Monseigneur demeura encore à Gex et y donna la confirmation aux enfants des paroisses de Cessy, Divonne, Croset, Chevry, Grilly, Pouilly-St-Genix, Vesancy et Versonnex. Le dimanche 16 septembre, il fit sa visite pastorale à Reignier et y confirma les enfants de Reignier, la Muraz, Eisery et Arbusigny. Le 17, il séjourna encore à Reignier et y confirma les enfants de Pers, Scientrier et Arenthon.
Le mardi 18 septembre, il fit sa visite pastorale à la Roche et y confirma les enfants de la Roche , Saint-Sixt et Saint-Laurent. Le 19, il confirma à la Roche les enfants d'Étaux, Amancy, Cornier etlaChapelle-Rambaud. Le jeudi ' 20, il fit sa visite à Bonneville et y confirma les enfants de Bonneville, Pontchy, Mont-Saxonnex, Brison et du Petit- Bornand. Le 21 , il confirma à Bonneville les enfants de Marignier, Ayse et Saint-Pierre de Rumilly. De Bonneville il rentra à Chambéry.
Les lettres pastorales de Mgr de Mérinville nous fournissent une preuve remarquable de son zèle et de ses talents. Dans son mandement d'installation , du 23 janvier 1803, il justifie le retard de son arrivée , occasionné par la mission qu'il avait reçue de travailler à l'organisation du diocèse de Lyon jusqu'à l'installation de WT Fesch. Il félicite son diocèse de ce qu'il a moins souffert que beaucoup d'autres des ravages de la Révolution , de ce que la foi y a résisté aux attaques de l'impiété, de ce que l'unité de l'Eglise n'y a presque pas été altérée et de ce que les bonnes mœurs s'y sont conservées sous l'influence des convictions religieuses. Il attribue ces heureux effets principalement au zèle éclairé des évoques qui avaient jusqu'alors gouverné les diocèses de la Savoie. Il exprime la consolation qu'il éprouve de la cessation complète du schisme et recommande au clergé et