‹ Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique du diocèse de ChambéryChapitre 3 sur 61 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Mfr Conseil et ses grands-vicaires. — Établissement du séminaire. — M. de La Palme. — Visites du diocèse. — Tentatives des jansénistes. — Ouverture des Etats-Généraux. — Suspension des vœux monastiques. — Usurpation des biens ecclésiastiques . de ceux des nobles , des déportés , des émigrés et des hôpitaux. — Constitution civile du clergé. — Condamnation de la constitution par Pie VI. — Déportation des prêtres non assermentés.

Mgr Michel Conseil, né à Mégève le 19 mars 171 G, chanoine de la cathédrale , vicaire général et officiai du diocèse de Genève , fut nommé premier évêque de Chambéry par bulle du 20 mars 1 780 ; il fut sacré le 30 avril suivant. On lui avait assigné pour palais le couvent des religieux conventuels , dits Cordeliers , et leur église pour cathédrale. Les religieux avaient été transférés dans la maison des Jésuites. Après son installation , il nomma grands-vicaires les deux premières dignités de son chapitre, MM. Joseph-Amédée Rey, archidiacre, et François Alex, chantre. M. Rey, docteur en théologie, avait été nommé archidiacre de la Sainte-Chapelle par le roi Charles-Emmanuel le 1 7 mars 1 751 . Rd François Alex, natif de Chambéry, aussi docteur en théologie , avait été successivement vicaire de Saint-Léger, prêtre d'honneur de la Sainte-Chapelle, curé de Saint-Léger , chanoine de la Sainte-Chapelle et officiai du décanat. Le 30 septembre 1771, le siège de

Grenoble étant devenu vacant, il fat nommé par le chapitre vicaire général et officiai du décanat. Le 4 septembre 1778 , S. Em. le cardinal Gerdil le nomma aussi vicaire général et officiai pour gouverner en son nom le décanat démembré du diocèse de Grenoble. Après l'installation de Mgr Conseil, il fut nommé chantre de la cathédrale , vicaire général et officiai du diocèse nouvellement érigé , en conservant cependant toujours le titre de curé de Saint-Léger.

Par une ordonnance du 12 juillet 1782, Mgr Conseil institua le séminaire de son diocèse dans la maison dite des retraites , située au Bocage et provenant des Jésuites , qui appartenait alors à l'Economat et que le roi lui céda à' cette fin. Le Pape avait accordé pour la dotation du séminaire les revenus du prieuré de Saint-Baîdoph. Le roi y ajouta une rente annuelle de mille livres sur les biens des Jésuites, supprimés par la bulle de Clément XIY du 21 juillet 1773. L'évoque statua par celte ordonnance que les élèves ne seraient reçus au séminaire qu'après avoir fait trois ans de théologie dans un collège public. Il aurait été plus utile sans doute de les y recevoir aussitôt après le cours de philosophie ; mais le roi , qui payait des professeurs de théologie au collège royal de Chambéry , tenait à ce que leurs cours ne fassent pas abandonnés. Le séminaire devait être dirigé par trois prêtres , un supérieur et deux professeurs. Le supérieur devait être choisi autant que possible parmi les chanoines de la cathédrale. Le chanoine de La Palme, âgé alors seulement de trente ans, fut nommé supérieur. Monseigneur lui adjoignit comme professeurs M. Claude- Humbert Rey et M. Benoît Guillet, l'un et l'autre de Chambéry; ce dernier n'avait que vingt-trois ans.

M. Jean-Baptiste-Marie Aubriot de La Palme naquit à la

Motte-Montfort1 le 26 novembre 1732. Il était fils de Jean- Baptiste La Palme, ingénieur civil, originaire de Gap. Le jeune de La Palme fit ses études au collège de Chambéry, établi alors dans l'ancien hôpital de Saint-François sur la place de la cathédrale. Les Jésuites n'étaient pas encore supprimés , mais l'enseignement leur avait déjà été enlevé en 1729 par le roi Victor-Emmanuel III. On raconte que durant son cours de collège , jouant un jour sur la place du Verney au jeu vulgairement appelé baculot, il lança le baculot si vigoureusement qu'il alla frapper l'un de ses condisciples et retendit raide mort. Il en éprouva une profonde douleur qui contribua probablement à lui inspirer la pensée de renoncer au monde. Après avoir achevé son cours d'études à Chambéry, il alla étudier à l'université de Turin où il fut reçu docteur en théologie en 1776. Il fut nommé chanoine de la cathédrale de Chambéry par le roi "Victor-Àmédée le 19 mars 1780. Les lettres patentes l'appellent noble Jean-Baptiste La Palme.

Rd Benoît Guillet , fils de François et de Magdeleine Raehet, est né à Chambéry le 20 juin 1759. Le père, natif de Saint-Pierre de Soucy, exerçait à Chambéry l'état de boulanger; en 1769, il obtint une place de fournisseur des vivres militaires à la Roche, où le roi tenait une petite garnison de Suisses. Il eut dix enfants : six filles et quatre garçons, dont trois furent prêtres ; l'un se fit dominicain et un autre chartreux ; le quatrième entra dans la carrière militaire et devint général. Benoît étudia au collège de la Roche jusqu'en rhétorique. Il vint ensuite faire sa philosophie et sa théologie au collège de Chambéry.

1 Avant 1801, cette paroisse s'appelait la Motte-Montfort ; depuis le concordat , on y a réuni la petite paroisse appelée Cervolex ou Servolex . et depuis lors on l'a appelée la Motte-Servolex.

Mgr Conseil visita vingt-sept des paroisses de son diocèse en 1781 et dix-huit en 1782. Il fut accompagné dans toutes ces visites de M. de La Palme, qui prenait le titre de visiteur. On voit par les procès-verbaux de ces visites quels étaient les biens et les droits dont jouissait alors le clergé de Savoie. C'est une chose qui appartient à l'histoire du pays et qui mérite d'être étudiée, d'autant plus que la Révolution française , qui va passer dessus comme une avalanche, détruira tout, môme les souvenirs. Quelques exemples suffiront pour montrer ce qui existait.

Aux Marches, en 1781 , Rd Louis Gotteland était curé en fonctions; Rd Amédée Rey, archidiacre du chapitre, était curé primitif; le curé Gotteland n'avait droit qu'à la portion congrue; les revenus du bénéfice consistaient en quelques immeubles, champs, prés et vignes; la dîme se payait à la cote 30° et appartenait pour un tiers à Rd Rey, et pour les deux autres tiers à l'évèque. Ils étaient chargés solidairement d'entretenir la toiture du chœur de l'église et celle de la sacristie. Le curé primitif recevait seul la dîme dite des novales aussi à la cote 30e, celle du froment, du seigle, de l'orge et des légumes, après la troisième récolte , et celle du vin après la cinquième. On appelait novales les terres nouvellement mises en culture.

Le curé de Francin recevait le quart de la dîme , à la cote 20% sur toutes sortes de grains, froment, seigle, orge, avoine , fèves. Les autres trois quarts appartenaient à l'évoque et aux Chartreux. Le curé recevait seul la dîme du chanvre à la cote 20e. (Visite de 1 781 .)

Les revenus de la cure de Cruet consistaient en sept journaux de vignes, un journal de champ et un demijournal de pré. Il percevait le tiers de la dîme en blé à la cote 20e. Les deux autres tiers de la dîme en blé et la dîme

en vin appartenaient à l'évoque et au chapitre de la cathédrale , qui étaient tenus de compléter en argent la portion congrue du révérend curé. (Visite de 1781 .)

Les revenus du curé de Saint -Pierre d'Albigny consistaient principalement en immeubles ; il percevait les novales après la troisième récolte, à l'exclusion de tout autre décimateur. Il recevait les prémices tous les ans à raison d'une gerbe de froment de chaque faisant-feu. (Visite de 1781.)

A Grésy-sur-Isère , le curé recevait seul la dîme de toutes sortes de grains , maïs compris ; on donnait pour chaque petit journal, au-dessous du chemin, deux gerbes de blé, et au-dessus du chemin , une gerbe seulement. Il recevait la dîme du vin à la cote de 25 à 30 , et cela d'après un arrêt du sénat, du 22 avril 1762. (Visite de 1781 .)

A Montailleur , la prémice avait été payée exactement au curé , chaque année, au montant d'une bichette de blé par chaque faisant-feu. On prétendit alors qu'on ne le payait que pour la récitation de la passion et quelques autres fonctions particulières. Le curé répondit que si le payement de la prémice cessait , il cesserait aussi de faire les fonctions que l'on disait s'y rapporter. (Visite de 1781 .)

Le chapitre d'Aix était curé primitif de Tresserve. Il recevait seul la dîme dans toute la paroisse , celle du froment et du seigle à la cote 1 3e , celle de l'orge et du vin à la cote 20e. (Visite de 1782.)

Ces exemples sont bien suffisants pour faire comprendre en quoi consistaient les dîmes dans le décanat, à quelle cote on les payait, en quoi consistaient les novales et les prémices. Ceux qui désireront avoir sur tout cela de plus amples renseignements , pourront lire tous les procèsverbaux des visites de Mgr Conseil.

M. de La Palme fut supérieur du séminaire de Chambéry depuis son établissement en 1782 jusqu'en 1793. Durant ce temps , les jansénistes français firent plusieurs fois des essais pour introduire leurs opinions dans les séminaires de la Savoie. Quelquefois on envoyait gratuitement des malles pleines de livres , dans la pensée qu'on les distribuerait aux élèves. D'autres fois, un jeune abbé, à l'extérieur modeste , dévot et maladif, demandait à loger dans un séminaire pendant quelques semaines, sous prétexte d'y faire une retraite ou de changer d'air, mais en réalité pour y insinuer le poison de ses erreurs dans les récréations et les promenades. M. de La Palme était trop instruit et trop vigilant pour s'y laisser prendre. Les mauvais livres étaient sur-le-champ brûlés ou fermés sous clef, et les commis-voyageurs du jansénisme mis à la porte. Il rendit par là un grand service au diocèse. La secte avait eu ailleurs plus de succès ; elle comptait au nombre de ses affiliés M. Ducret et le P. Lassalle , cordelier , professeurs de théologie au collège royal; M. Panisset, curé de Saint- Pierre d'Albigny; le P. Caffe et le P. Saillet, dominicains, et surtout M. Velat, grand-vicaire de Tarentaise.

Tandis que le diocèse de Chambéry s'organisait ainsi canoniquement, il se formait en France un grand orage qui devait bientôt éclater et étendre ses ravages sur toute l'Europe. Louis XIV, qui régna de 1G63 à 1715, fut le type de la royauté absolue. Il put dire avec autant de vérité que d'orgueil : « L'Etat c'est moi. » Son ascendant personnel, ses victoires, les magnificences de sa cour, les progrès faits sous son règne dans les lettres , les sciences et les arts , avaient tout soumis à son autorité ; mais lorsqu' après lui la France ne vit plus que la figure avilie de Louis XV, le prestige disparut. Sous ce triste règne qui dura soixante

ans , le royaume fut envahi par un désir effréné d'innover en tout et de tout réformer. Voltaire et Rousseau, aussi licencieux dans leurs principes que dans leurs mœurs, entraînèrent à leur suite presque la totalité des écrivains laïques; les plus connus sont le baron d'Holbach, le marquis d'Argens , Condillac , Helvétius , d'Alembert , Condorcet et Diderot. Ils formèrent ensemble une conspiration redoutable contre l'ordre social en général et contre le christianisme en particulier. Leurs écrits, répandus partout avec profusion , préparèrent la révolution dans les esprits longtemps avant qu'elle éclatât au dehors.

Louis XVI , qui commença à régner en 1 774 , était doué de toutes les vertus qui font les bons citoyens, mais il n'avait pas la décision et la force qu'exigeait le gouvernement de la France dans des temps aussi difficiles. Le torrent révolutionnaire se mit en mouvement; il lui fut impossible de l'arrêter. Le 5 mai 1789, l'ouverture des États- Généraux se fit à Versailles. Ils se composaient de 1,148 membres , 290 du clergé , 270 de la noblesse et 588 du tiers-état. Jusqu'alors chaque chambre opinait séparément; cette fois le tiers-état , qui était le plus fort numériquement, fit décider qu'à l'avenir on voterait par tête. Toute la révolution était là. Dès lors le tiers-état domina toutes les délibérations , et dès qu'il rencontrait quelque résistance, il fortifiait son autorité par celle de la populace qui commençait à s'ameuter dans la rue. Quelques membres du clergé et de la noblesse allèrent successivement se réunir à eux, dans l'espérance d'exercer sur eux une influence utile. Le 17 juin, ils tinrent une séance dans laquelle ils se déclarèrent Assemblée nationale, investis par conséquent des droits de la souveraineté, comme si le trône eût été vacant. C'était fouler aux pieds l'autorité royale.

Le 20 juin, n'ayant pu se réunir à Versailles, ils allèrent tenir leur séance dans la grande salle du jeu de paume, qui n'était qu'une espèce de hangar. Là ils prêtèrent serment de ne jamais se séparer et de se rassembler partout où les circonstances l'exigeraient , jusqu'à ce que la constitution du royaume fût arrêtée et affermie.

Le 20 juillet , ils firent sonner le tocsin dans les églises de Paris ; la populace remplit les rues ; les cris : A la bastille ! à la bastille ! retentissent de toutes parts. Les boutiques des armuriers et les arsenaux sont pillés ; on assure que le nombre des insurgés s'élevait à 60,000. Le gouverneur consentit à" se rendre à condition qu'on le laisserait sortir lui et ses compagnons avec les honneurs de la guerre. On le promit et aussitôt qu'ils parurent, ils furent tous massacrés. L'agitation s'étendit alors dans les provinces; en plusieurs endroits on pilla les châteaux et on égorgea les propriétaires. Les princes français allèrent chercher un refuge à l'étranger. Ce fut le commencement de l'émigration.

Le 2 novembre , l'Assemblée nationale porta un décret par lequel elle s'emparait de tous les biens ecclésiastiques. Cependant, le 26 août précédent , dans une déclaration que l'on regardait comme fondamentale, on avait dit que toutes les propriétés étaient un droit inviolable et sacré. Cette usurpation fut bientôt suivie de celle des biens des nobles, des déportés, des émigrés et des hôpitaux. Le 43 février 4 790, elle supprima les vœux religieux et abolit les ordres monastiques.

Elle ne s'en tint pas à ces* premiers excès ; elle forma un comité dit ecclésiastique, composé presque entièrement de laïques , de jurisconsultes imbus de principes philosophiques ou de préjugés parlementaires puisés dans les

écrits de Febronius; ils regardèrent l'Eglise de France comme mise en entier à leur disposition ; ils se proposèrent de la réorganiser à neuf sur un pied tout autre que celui de l'Evangile; ils rédigèrent un projet qui fut dès lors appelé la Constitution civile du clergé.

Sous prétexte de rendre la division ecclésiastique conforme à la division civile , on réduisaihles cent trentecinq diocèses de France à quatre-vingt-trois , nombre égal à celui des départements ; on supprimait les chapitres , les abbayes, les prieurés et tous les bénéfices; on statuait que les évêques seraient désormais nommés par les électeurs du département, et les curés par les électeurs de la commune; que, sans avoir besoin de recourir à Rome, les évoques élus recevraient l'institution du métropolitain ou du plus ancien prélat de la province ecclésiastique ; que chaque évêque devrait avoir un conseil , composé d'un certain nombre de vicaires épiscopaux , sans le concours desquels il ne pourrait faire aucun acte de juridiction pour le gouvernement de son diocèse. A la vacance du siège , l'autorité passait au premier vicaire épiscopal. Chaque curé pouvait choisir ses vicaires parmi les prêtres du diocèse sans qu'ils eussent besoin de l'approbation de l'évêque. Tels étaient les principaux articles de cette organisation philosophique de l'Eglise. L'autorité du Souverain-Pontife était laissée entièrement de côté , excepté qu'après son élection chaque évoque devait lui adresser une lettre de communion ; mais , sans en attendre la réponse , il pouvait recevoir l'institution et gouverner le diocèse1.

1 Grégoire avait, à ce sujet, une peine de conscience. « Dans cette constitution , j'en conviens, disait-il, l'autorité du Pape n'est pas assez prononcée. »

Évidemment la constitution civile du clergé n'était pas autre chose que l'abolition complète du catholicisme dans toute la France , et son remplacement par une religion de nouvelle invention , dont les délégués de l'Assemblée nationale venaient de bâcler les règlements. C'était l'œuvre de l'homme substituée à celle de Dieu. Les prêtres et les évêques envoyés par le pouvoir civil ne pouvaient avoir qu'un pouvoir civil. Les électeurs de la commune, ceux du département et la Convention nationale elle-même n'avaient pas à leur disposition les clefs du royaume des cieux. Il fallait,. avant tout , demander aux évêques constitutionnels : D'où venez-vous? Qui vous a envoyés? Aussi presque tous les évêques de France ont-ils courageusement manifesté leur désapprobation de toutes ces innovations ; mais leur opposition n'arrêta pas l'Assemblée nationale; elle résolut de se lancer de plus en plus dans la voie des persécutions. Le 17 novembre 1790, elle publia un décret portant que tous les évêques et curés, qui, dans huit jours, n'auraient pas prêté serment de fidélité à la constitution civile du clergé, seraient censés avoir renoncé à leurs fonctions. Sur cent trente-cinq évêques français, quatre seulement prêtèrent le serment.

Dans le courant de l'année 1791 , la Convention nationale fit élire des évêques constitutionnels dans tous les départements. Presque partout des prêtres , qui n'avaient d'autres mérites que celui d'avoir embrassé le parti de la Révolution avec chaleur , obtinrent les suffrages. Les premiers qui furent nommés , reçurent la consécration de Talleyrand, évêque d'Autun.

Dans un bref du 10 mars 1791 , le pape Pie VI montra d'abord tout ce qu'il y avait d'erreurs renfermées dans la constitution civile du clergé ; cependant il s'abstint encore

de porter des censures contre ceux qui l'avaient publiée. Mais dans un autre bref du 1 3 avril suivant , il déclara que tous les prêtres et les évoques qui auraient prêté le serment civique, et qui ne l'auraient pas rétracté dans quarante jours , seraient suspens de fait. Il déclara en même temps que toutes les consécrations des évoques constitutionnels étaient illégitimes et sacrilèges , et que ces évoques eux-mêmes demeuraient privés de toute juridiction spirituelle.

Au milieu des humiliations qu'il avait à subir , Louis XVI comprit que sa position n'était plus tenable ; il sortit des Tuileries dans la nuit du 21 juin 1791 , avec la reine, madame Elisabeth, sa sœur, et ses deux enfants. A Yarennes, département de la Meuse , il fut reconnu par un maître de poste nommé Drouet , qui donna l'alarme ; il fut ramené à Paris et traité comme prisonnier.

L'agitation de la France ne tarda pas de pénétrer en Savoie ; des commis-voyageurs subventionnés , des agents révolutionnaires , y faisaient de la propagande ; ils s'adressaient aux jeunes gens à tête exaltée et formaient avec eux des sociétés secrètes. Il y eut d'abord à Chambéry un petit soulèvement qui fut aussitôt comprimé. A Thonon, cinquante à soixante individus , échauffés par leurs idées patriotiques et par le vin, parcoururent les rues delà ville, armés de fusils, de sabres ou de bâtons. Dans la nuit du 7 juin 1791 , ils se portèrent aux prisons et forcèrent le concierge à leur livrer un nommé Charles , arrêté depuis quelques jours. Ils avaient à leur tête Joseph Dessaix, médecin, plus tard général, Placide Souviran et Claude-Marie Frezier. La nuit suivante, ils s'attroupèrent de nouveau au nombre de quatre-vingts; ils sonnèrent le tocsin , crièrent au feu et troublèrent toute la ville. Ils parcoururent les

rues en chantant le Ça ira, ça ira, les aristocrates à la lanterne.

Cependant l'intendant de la province et le juge-mage ayant fait leur rapport au gouverneur de la Savoie , le sénat commença une procédure contre eux. Tous les plus compromis se réfugièrent en Suisse. Par arrêt du 7 septembre \ 792 , les trois chefs , Dessaix, Souviran etFrezier, furent condamnés à mort et exécutés en effigie. Neuf autres furent condamnés aux galères perpétuelles. Ils passèrent ensuite en France où ils furent accueillis comme les victimes de la tyrannie et les martyrs de la liberté. Ils s'y réunirent à quelques autres Savoisiens exaltés et formèrent avec eux le club des Allobroges.

Le 30 juillet \ 792 , ils demandèrent à l'Assemblée nationale l'autorisation d'organiser une légion sous le nom de Légion des Allobroges; elle y consentit et décréta que cette légion comprendrait quatorze compagnies, une compagnie d'artillerie et un bataillon de cavalerie légère , en tout 2,1 59 hommes ; ils devaient se rassembler à Grenoble ; le médecin Doppet, de Chambéry , en fut nommé colonel, et Dessaix eut le commandement d'une compagnie.

Le 26 mai 1 792 , l'Assemblée législative prononça la peine de mort contre tout émigré qui ne serait pas rentré en France avant la fin de l'année et condamna à la déportation tous les prêtres qui avaient refusé de prêter serment à la constitution civile du clergé. Ce fut alors dans toute la France, pour le clergé, un départ général. Presque tous les prêtres et les évêques émigrèrent simultanément en Piémont, en Suisse, en Allemagne et en Angleterre. Le schisme sévit alors seul en possession des églises de France. Tous les jours en Savoie on voyait passer des prêtres voyageant à pied avec un petit sac noir sous le bras et souvent déjà avec des vêtements et des souliers en mauvais état. Un

évoque français s'était imaginé que le Rhône serait pour la révolution une barrière infranchissable. Il acquit à Chambéry la petite maison de Haute-Bise , dans l'espérance d'y vivre en paix jusqu'à la fin de la persécution. Peu de mois après , il se vit forcé d'aller plus loin. Lorsqu'il rentra en France après le concordat , il passa à Chambéry et alla voir son petit logement ; il trouva ces mots écrits sur la porte : Maison à vendre. — « On aurait bien plutôt dû écrire , dit-il, Maison à rendre. » Mgr de Juigné , archevêque de Paris , est l'un des premiers évoques de France qui aient émigré. Le jour du départ, sa voiture fut reconnue dans la rue et poursuivie à coups de pierres. Le cocher, qui se vit en danger , se tourna vers lui et lui dit : « Monseigneur , si cela dure, il y aura bientôt deux sièges vacants. » Mgr de Juigné se retira à Chambéry chez M. le marquis de Clermont-Mont-St-Jean, qui était son allié, où il fut accueilli affectueusement. Lorsqu'il vit que l'orage était près d'envahir la Savoie , il alla à Moûtiers où il passa quelques jours et de là il se rendit à Constance.

Dans le courant du mois d'août 1 792, les révolutionnaires apprirent la première insurrection des paysans de la Vendée, la prise de Longwy et l'investissement de Verdun. La Champagne se trouvait ouverte devant l'armée ennemie et la capitale menacée. A ces nouvelles , ils furent saisis d'une fureur mêlée de désespoir; ils firent renfermer en diverses prisons tout ce qu'ils purent arrêter de nobles et de prêtres insermentés. Le dimanche 2 septembre, des brigands soudoyés pénètrent dans les prisons et égorgent sans distinction tous ceux qui y étaient renfermés. Le massacre commença aux Carmes , où plusieurs centaines de prêtres étaient détenus, puis à Saint-Firmin , à la Force, à l'Abbaye et à Bicêtre ; il dura quatre jours. Des massacres analogues eurent lieu en plusieurs autres villes de France.

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