‹ Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique du diocèse de ChambéryChapitre 4 sur 61 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le roi Victor-Amédée. — Invasion de la Savoie. — Commissaires de la Convention nationale. — Sociétés populaires. — Proclamation des commissaires. — Délégués des clubs. — Élection des députés. — Assemblée nationale des Allobroges. — Adresses du sénat , de la municipalité , de lévèque de Chambéry. — Confiscation des biens du clergé et de ceux des émigrés. — Abolition de la noblesse. — Commission provisoire. — Députés à la Convention nationale.

Le roi Yictor-Amédée III , né en 1 726 , parvint au trône en 1773, à l'âge de quarante-sept ans. C'était un homme religieux et d'une moralité exemplaire; à l'âge de dix-neuf ans , il avait paru à côté de son père et avait montré du courage aux batailles de Coni et de Bassignana. Devenu roi, il s'occupa du gouvernement de ses Etats avec intelligence et activité ; il acheva la citadelle d'Alexandrie , érigea l'Académie des sciences de Turin et fit bâtir l'Observatoire. Il fit creuser le port de Nice , embellir les bains d'Aix et élever à grands frais des digues sur les rives de l'Arve et du Rhône. Après avoir régné avec sagesse pendant dix-neuf ans , il fut abreuvé d'amertumes dans les quatre dernières années de sa vie. Les injures que les révolutionnaires lui prodiguent ne prouvent que la grossièreté effrénée de leurs passions.

L'Assemblée nationale fit envahir la Savoie sans déclaration de guerre ; elle forma d'abord deux armées d'observation : l'une en Provence , sous les ordres du général Anselme, et l'autre en Dauphiné, commandée par le général

Montesquiou. Le 22 septembre 1 792 , les troupes françaises entrèrent à Chambéry sans coup férir, et ensuite en peu de jours elles envahirent toute la Savoie sans rencontrer nulle part de résistance sérieuse. Le général Anselme s'empara de INice avec la même facilité.

Après l'invasion de la Savoie et de Nice, le gouvernement français fit paraître pour la forme une déclaration de guerre fondée sur trois motifs : 1° l'asile donné aux émigrés et surtout aux frères de Louis XVI ; 2° le refus de recevoir l'ambassadeur Sémonville ; 3° les rigueurs exercées contre les amis de la liberté. Evidemment ces motifs n'étaient que des prétextes. On ne pouvait pas faire un grief à Victor- Amédée de donner l'hospitalité à de pauvres exilés et surtout aux frères de Louis XVI , ses gendres , à leur passage à Turin. Quant à Sémonville, les gouvernements ont toujours été libres de recevoir ou de ne pas recevoir un ambassadeur, selon la maxime : Si vis mittere, mille, gralum. On n'a pas déclaré la guerre à la Porte-Ottomane, quoiqu'elle ait refusé aussi de recevoir Sémonville. Le troisième point prouve seulement que la Révolution avait déjà depuis quelque temps en Savoie et à Nice des amis qui lui préparaient les voies; mais ces agents secrets n'avaient que trop de liberté ; ils ne rencontrèrent nulle part d'opposition sérieuse.

Aussitôt après l'invasion , la Convention nationale envoya à Chambéry trois commissaires : Dubois-Crancé, Lacombe- St-Michel et Gasparin. Peu de jours après , on leur adjoignit le représentant du peuple Philibert Simond. On discuta à la Convention nationale la question de savoir si immédiatement on ferait de la Savoie un quatre-vingt-quatrième département, ou si on laisserait aux Savoisiens la liberté de se choisir eux-mêmes un gouvernement. La décision fut ajournée et ensuite le second avis prévalut.

Toutes les fois que les révolutionnaires sont dans l'intention de s'établir quelque part, leur premier soin est d'y organiser des clubs. Les clubs sont de petites sociétés recrutées dans les bas étages de la population ; deux ou trois agitateurs dans chacun suffisent pour remuer, pour échauffer l'élément populaire et pour préparer des émeutes qu'on se réserve de lancer quand on le croit opportun. Fidèles à ce plan, aussitôt après l'entrée des Français , les patriotes savoisiens s'empressèrent d'organiser dans chaque ville et dans chaque bourg des sociétés populaires destinées à propager les idées révolutionnaires. Celle de Chambéry fut toujours regardée comme la plus influente et la directrice de toutes les autres. Elle fut inaugurée dès le 24 septembre, deux jours après l'entrée des Français. Doppet , lieutenant-colonel de la légion des Allobroges, assista à sa première réunion.

Le 6 octobre 1 792 , les quatre commissaires de la Convention publièrent une proclamation dans laquelle ils déclaraient que la Savoie était libre de se donner un gouvernement de son choix. Ils invitaient toutes les communes à nommer un député chargé d'exprimer le vœu de la population dans une assemblée générale convoquée à Chambéry pour le 21 du môme mois. Le môme jour, 6 octobre , le club des Jacobins de Chambéry arrêta d'envoyer quatre de ses membres dans chacune des sept provinces de la Savoie pour faire publier la proclamation des commissaires, agiter, échauffer les esprits et solliciter toutes les communes à se réunir avant le 44 , afin que tous les députés pussent se trouver à Chambéry , à la cathédrale , le 21, à deux heures après midi. La proclamation est signée par le citoyen Doppet, lieutenant-colonel des Allobroges, président; Lyonnaz, avoué; Jacquier, secrétaire.

Les commissaires députés dans les provinces furent :

Pour la Savoie , les citoyens Magnin , Jallabert , Breton et Morel;

Pour le Genevois, les citoyens Arnaud, Debry et Garnier ;

Pour le Faucigny , les citoyens Roche , Jacquier , Tardy et Lasalle ;

Pour le Chablais , les citoyens Favre , Tupin , Dumas et Prallet;

Pour Carouge , les citoyens Carelli , Marin , Mermoz et Blanchard ;

Pour laTarentaise, les citoyens Garin, Duport,Mayan et Bernard ;

Pour laMaurienne, les citoyens Sancet, Lyonnaz, Ducret et Rivet. Jacques Ducret, de Thonon, était prêtre et professeur de théologie au collège de Chambéry.

L'élection des députés se fit dans toutes les communes de la Savoie , le 1 4 , le 1 5 et le 4 6 octobre *. Les députés se réunirent en effet à la cathédrale le dimanche 21 octobre. Dans la première séance , on procéda à la vérification des pouvoirs ; dans la séance du 22 octobre , l'assemblée examina les délibérations des communes, et reconnut que, sur six cent cinquante-cinq communes , plus de six cents avaient voté pour la réunion à la République française. Ensuite le citoyen Décret , homme de loi , fut nommé président de l'assemblée et le citoyen Doppet , lieutenantcolonel , vice-président.

1 A Chambéry , les habitants se réunirent le 14 octobre , sous les auspices de l'Être suprême, dans la cathédrale. Ils choisirent comme président d'âge Joseph Dupuy , et pour secrétaires les citoyens Claude Saint-Martin et Jacques Ducoudray. Ils nommèrent député le citoyen Amédée Doppet , lieutenant-colonel de . la légion des Allobroges , et pour adjoints les citoyens Mansord et le ci-devant comte L'Hôpital.

Dans la séance du 23 , tous les députés prêtèrent le serment d'être fidèles à la nation, de maintenir la liberté et Y égalité , ou de mourir en les défendant. Ils prêtèrent ensuite le serment de ne plus reconnaître de royauté ni de noblesse ni rien qui pût blesser l'égalité.

Dans cette même séance du 23 , l'assemblée se déclara assemblée nationale; elle délibéra ensuite de renoncer aux noms de Savoie et de Savoisiens et de prendre le titre Rassemblée nationale des Allobroges.

Dans la séance du 24 octobre , le sénat en corps avec l'office public se présenta à la barre ; on l'introduisit ; le second président commença son discours par ces paroles :

« La Savoie est devenue libre, la nation exerce sa souveraineté ; vous en êtes les augustes représentants ; c'est en cette qualité que nous venons vous offrir nos hommages et vous demander vos ordres. » Ensuite les membres du sénat et l'office public prêtèrent le serment d'être fidèles à la nation, de maintenir la liberté et l'égalité ou de mourir en les défendant. Le procès-verbal de l'assemblée des Allobroges assure que tous les membres du sénat prêtèrent ce serment ; nous avons cependant de graves raisons pour croire que plusieurs des sénateurs les plus distingués eurent soin de se trouver absents ce jour-là.

Comme ces assemblées continuaient de se tenir à la cathédrale , le chapitre fut obligé , durant tout ce temps , de réciter l'office canonial dans la chapelle de l'évêché. Sur la motion d'un membre , il a été arrêté que le Christ placé au-dessus du fauteuil du président serait entouré d'un drapeau tricolore , avec quelques instruments d'agriculture et des arts les plus utiles.

Dans la même séance du 24 octobre, la municipalité provisoire de Chambéry a été introduite ; les citoyens

Mansord , Rey , Garin et Balmain avaient été spécialement chargés de prendre les ordres de l'assemblée nationale; dans sa réponse, le président s'appliqua à leur faire bien comprendre que les membres de l'assemblée des Allobroges devaient être considérés comme les dépositaires de la souveraineté du peuple. Tous les membres du conseil municipal prêtèrent ensuite le serment civique.

Dans la séance du 25 , un secrétaire donna lecture d'une lettre de Mgr Conseil qui priait l'assemblée de laisser l'église libre pour les offices du dimanche suivant. Après une courte discussion, on passa à l'ordre du jour; ce qui équivalait à un refus.

Il est décrété, sur la motion d'un membre, que ceux de l'assemblée qui ont des titres de noblesse , devront les déposer sur le bureau ou renoncer à leur députation.

Dans la séance du 26 , l'évèque de Chambéry , accompagné de son chapitre et de plusieurs ecclésiastiques , fut admis et prononça le discours suivant : « Citoyens, le clergé de cette ville vient offrir ses hommages à la nation, et l'assurer de json zèle à maintenir les vrais principes de la religion ; il n'emploira la confiance que les peuples pourraient lui accorder que pour leur inspirer la soumission aux lois, qui caractérisera toujours le vrai citoyen. Nous sommes persuadés que cette glorieuse époque sera celle du bonheur et de la félicité de la nation allobroge , et que la postérité la plus reculée sera pénétrée de la plus vive reconnaissance pour le bienfait signalé que la République française vient de lui procurer. »

Le citoyen Doppet, vice -président, répondit avec un ricanement mielleux que , à la vérité , le peuple souverain ne tarderait pas à enlever au clergé tout ce qu'il possédait ; mais que ceux de ses membres qui sauraient accepter leur

nouvelle position avec résignation, seraient bien payés de leurs sacrifices par l'estime et la confiance de leurs concitoyens. Le clergé de Savoie ne pouvait pas se faire illusion. Il devait bien s'attendre à être dépouillé, comme le clergé de France l'avait été en 1789 et 1790.

Le traitement des députés avait d'abord été fixé à 12 francs par jour ; sur la motion d'un membre, il fut réduit à 6 francs. Dans la séance du 26 octobre , il a été décrété que ce traitement serait payé par les exacteurs de chaque commune , sur le mandat qu'ils présenteraient à raison du nombre des jours de vacations.

Par un décret du 2 novembre 1789 , la Convention nationale s'était emparée de tous les biens ecclésiastiques du territoire français ; le parti révolutionnaire était bien décidé à publier le même décret en Savoie; mais il crut devoir différer quelques jours pour ne pas alarmer; cependant il s'empressa de prendre des précautions pour que rien ne pût lui échapper. Dans la séance du 26 octobre, l'assemblée nomma des commissaires chargés de se transporter dans les communautés religieuses pour examiner leur position et pour prendre note dans leurs registres de tous leurs avoirs.

Dans la même séance du 26 octobre, un membre ayant fait observer que c'est principalement dans les sociétés populaires que se forme l'esprit public et que les cœurs s'embrasent de l'amour de la patrie , l'assemblée autorisa toutes les sociétés populaires à veiller sur les intérêts de la patrie , à dénoncer les machinations qui pourraient se tramer contre la chose publique et les efforts que l'on pourrait faire pour égarer l'opinion. De cette manière, toute la Savoie se trouva soumise à la surveillance des

clubs et exposée chaque jour aux dénonciations et aux vexations les plus odieuses.

L'assemblée nationale , ayant ouï le rapport fait par un de ses membres sur le procès intenté au citoyen AUamand, prêtre altarien de Bonneville , considérant que ce prêtre a été privé de sa place sans jugement préalable , sans accusation légitime et sans preuve juridique , sur une accusation d'avoir fait des œuvres contraires au vœu de chasteté, décrète que le prêtre Allamand sera réintégré dans le temporel de son bénéfice.

Dans la même séance du 26 octobre , l'assemblée a prononcé la confiscation de tous les biens du clergé séculier et régulier. Ce décret comprend tous les biens ruraux, maisons, créances, argent, titres; il comprend les séminaires, les églises cathédrales et paroissiales, les ornements et vases sacrés; on ne laisse pas à l'église un calice pour dire la messe. Le décret a été préparé par le comité de législation , c'est-à-dire, par une réunion d'avocats très capables de rendre la confiscation complète.

Ce même décret interdit aux communautés religieuses de recevoir des novices et de faire faire des vœux. Il supprime les dîmes et tous les droits casuels des ecclésiastiques. La confiscation comprend toutes les fondations avec promesse d'en faire acquitter les charges ; condition pour l'exécution de laquelle on pouvait compter sur la piété du parti révolutionnaire. On ne peut pas demander en vertu de quel droit l'assemblée opérait toutes ces confiscations. Elle ne reconnaît plus que le droit du plus fort; le droit de la révolution qui prend et ne raisonne pas. (Voy. les pièces justificatives , n° 2.)

L'assemblée alloue aux curés un traitement de 900 fr. dans les paroisses de 500 âmes et au-dessous ; au-dessus

de 500 âmes , le traitement est fixé à 1 ,200 fr. dans les campagnes et à 1 ,500 fr. dans les villes , outre un logement convenable et un jardin de 100 toises. Elle alloue aux vicaires un traitement de 700 fr. dans les campagnes et de 800 fr. dans les villes.

Dans la même séance , l'assemblée prononça encore la confiscation de tous les biens des émigrés absents du pays dés le 1er août précédent, qui n'y seraient pas rentrés dans deux mois. Ce jour, 26 octobre 1792, a dû être un beau jour pour les patriotes savoisiens : l'assemblée nationale des Allobroges a confisqué, dans une même séance, tous les biens du clergé, des cures, des évêchés, des chapitres, des séminaires, des monastères et tous les biens des émigrés. Le montant de cette confiscation générale a dû être de 20 à 30 millions au moins ; car, dans une lettre du 30 septembre 1 793 , Simond disait que le total des biens nationaux dans le département était de 50 à GO millions. Or, quelques années après , tous ces biens étaient possédés par les plus ardents révolutionnaires et par leurs amis ; ils les avaient acquis en assignats et à très bas prix ; les familles les plus honorables s'étaient fait un devoir de conscience de s'en abstenir. Il n'est pas étonnant qu'un si beau gâteau à partager ait augmenté le nombre et le dévouement des patriotes. Aussi, dès l'année suivante, on voyait leurs enfants s'ébattre en ramassant des fruits au verger du couvent.

Dans la séance du 27 octobre , l'assemblée prononça l'abolition de tous les titres de noblesse, de tous les privilèges , de toutes les distinctions et de tous les droits féodaux sous quelque dénomination qu'ils fussent connus. (Voy. les pièces justificatives, nn 3.)

Dans la môme séance, l'assemblée nationale des Allobroges arrêta d'envoyer à la Convention nationale une

adresse par laquelle elle exprimerait , au nom du peuple savoisien, le vœu d'être réuni à la République française; considérant ensuite que les principales matières qu'elle avait à traiter, se trouvaient épuisées , elle arrêta de mettre fin à ses séances ; mais , au préalable , elle forma une commission provisoire d'administration, composée de vingt-un membres , qui serait chargée de faire exécuter les décrets de l'assemblée nationale, d'administrer la chose publique sous leur responsabilité, et de prendre, dans les cas d'urgence , toutes les déterminations provisoires que les circonstances pourraient exiger.

Dans la séance du 29 octobre , l'assemblée procéda à la nomination de quatre députés à envoyer à Paris, auprès de la Convention nationale , et de trois suppléants ; les quatre députés élus furent les citoyens Doppet, de Chambéry; Favre, d'Annecy; Dessaix, de Thonon, et Yillar, de Carouge. Les trois suppléants furent les citoyens Guméry, de Moûtiers ; Bard, de Bonneville , et Balmain, deMaurienne. Après quoi , l'assemblée déclara que ses séances étaient closes et que dès ce jour-là la commission provisoire entrerait en fonctions.

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