‹ Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique du diocèse de ChambéryChapitre 6 sur 61 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Situation du diocèse de Chambéry. — Communautés religieuses. — Proclamation du 8 février. — Msr Conseil. — Chanoines de la cathédrale. — M. de La Palme, vicaire général. — M. de Thiollaz. — Election, consécration et installation de M. Panisset. — Lettre pastorale. — Lettre de Mer Paget. — Catéchisme. — Fête-Dieu à Annecy. — Ducret à Lescheraines et à Thunes. — Prêtres émigrés. — Prêtres assermentés non schismatiques.

Situation du diocèse de Chambéry au mois de janvier 1 793. — Au mois de janvier 1 793 , Mgr Conseil administrait le diocèse de Chambéry depuis près de treize ans. Il était âgé de soixante-dix-sept ans et d'une mauvaise santé. Il avait visité son diocèse les premières années de son épiscopat. Le chapitre de la cathédrale comprenait alors dix-neuf chanoines , savoir : M. Iley Amédée, archidiacre et vicaire général; M. Alex, chantre, vicaire général, officiai et curé de Saint-Léger; M. de La Palme, supérieur du séminaire; M. Nicole de La Place , trésorier ; M. Truchet , secrétaire du chapitre; M. Didier, procureur syndic; M. Garella, curé de Mâché et promoteur; M. Chevalier, professeur de théologie au collège; M. Vernaz, sacristain, aumônier des Ursulines; M. de Vars, archiviste; M. Basin du Chanay, recteur de la Sainte-Chapelle; M. de Buttet du Bourget, aumônier de laVisitation; M. Tripier, pénitencier et second curé de Saint-Léger; M. Gariod; M. Garin, vice-promoteur; MM. Chevalier, de Gavand, Perrin d'Avressieux et Antoine Perret.

Il y avait à la cathédrale plusieurs bénéficiera prêtres , et, entre autres, MM. Tripier cadet, Voiron, Plattet-Noéï , et Tellier, secrétaire de l'évoque. La paroisse de la cathédrale avait deux vicaires, MM. Brunet et Claus. Il y avait au séminaire, comme supérieur, le chanoine de La Palme, et comme professeurs, MM. Rey Ennemond et Guillet Benoît. Il y avait aussi deux professeurs de théologie au collège, MM. Chevalier et Ducret. Il n'existait que trois paroisses dans la ville , celle de Saint-Léger , transférée dans la cathédrale ; celle de Mâché et celle de Lémenc. Tel était le clergé de ce petit diocèse , vénérable par son instruction et par ses vertus. Malheureusement, il devait être, dans peu de jours, dispersé par la persécution , dispersé pour dix ans , et durant ce temps quelques-uns succomberont par faiblesse, plusieurs mourront en exil , un petit nombre seulement pourront revenir travailler au salut des âmes quand l'orage sera calmé, et l'orage durera dix ans.

On comptait alors à Chambéry treize communautés religieuses : six maisons d'hommes , les Capucins , les Cordeliers , les Feuillants , les Augustins , les Carmes et les Dominicains ; et sept maisons de femmes , les Yisitandines , les Annonciades, les Ursulines, les Carmélites, les Bernardines, celles de Sainte-Claire en ville et celles de Sainte-Claire hors ville1 ; mais au mois de janvier 4793,

1 Les Capucins étaient près du pont de Cognin, les Cordeliers au Séminaire , les Feuillants à Lémenc , les Augustins à Saint-Benoît, les Carmes à Sainte-Hélène, les Dominicains près do l'ancien Sénat; les Visitandines au Lycée , les Annonciades au couvent actuel des Capucins, les l rsulines à la caserne des Carabiniers , les religieuses de Sainte- Claire en ville à l'hôtel des Princes . les religieuses de Sainte-Claire hors ville à l'Hôpital militaire . les Carmélites à la maison Paquet . et les Bernardines à Mâché sous l'ancienne église.

les communautés religieuses n'avaient plus qu'une existence éphémère. L'assemblée nationale des Allobroges avait décrété la confiscation de tous leurs biens meubles et immeubles; tous les inventaires avaient été faits par la commission provisoire. On avait en même temps interdit l'émission des vœux et l'admission des novices. Toutes ces maisons se voyaient donc condamnées à une prochaine destruction , et en effet cette destruction ne se fit pas attendre.

Le 8 février 1793, les commissaires de la Convention nationale publièrent une proclamation qui fut pour toute la Savoie le signal d'une persécution générale : 1° Ils supprimaient de leur autorité les quatre diocèses de la Savoie et érigeaient à leur place un seul diocèse dont ils fixaient le siège à Annecy ;

2° Ils décrétaient que la nomination du nouvel évoque serait faite par le corps électoral du département et celle des curés par le corps électoral du district ;

3° Ils imposaient aux curés et à tous les prêtres employés au service du culte l'obligation de prêter, dans huit jours, le serment de veiller avec soin sur les fidèles de la paroisse gui leur était confiée, de maintenir la liberté et l'égalité ou de mourir en les défendant;

4° Us ordonnaient à tous ceux qui ne prêteraient pas ce serment de sortir du département dans huit jours et du territoire de la République dans quinze jours, sous peine de déportation à la Guyane française ;

5° Ils exceptaient de la déportation ceux qui étaient infirmes ou âgés de plus de soixante ans, à condition qu'ils seraient mis en détention dans une maison commune, au chef-lieu du département, sous la surveillance de la police de la municipalité locale. (Voy. Pièces justificatives, n° i.)

Cette proclamation n'était au fond que l'application à la Savoie de la constitution civile du clergé, déjà publiée en France en 1789; et cette constitution n'était que l'abolition, le rejet absolu du catholicisme et son remplacement par une religion nouvelle purement philosophique.

La lecture de cette étrange publication produisit dans tout le département une consternation générale. Quelques prêtres crurent pouvoir en éluder la sévérité en prêtant le serment avec des restrictions ; en disant, par exemple : Je promets de maintenir la liberté et l'égalité selon l'Évangile, en ce qui n'est pas contraire aux lois de l'Église. Dans les campagnes , les municipalités consentaient volontiers à ces restrictions, parce que, généralement, elles désiraient conserver leurs curés ; mais , comme toutes ces conditions étaient interdites par l'art. 1 7 de la proclamation , les secrétaires ne pouvaient pas en faire mention au procès-verbal , et celui qui avait prêté le serment , était obligé de signer la formule telle que les commissaires l'avaient proposée. D'autres croyaient pouvoir donner à cette formule une interprétation catholique et s'engager seulement à défendre la liberté de l'Évangile et cette égalité qui oblige tous les chrétiens à se traiter en frères ; mais c'étaient là autant d'illusions , la Convention nationale n'acceptait pas ces pieux commentaires. Il fallait prendre la formule avec son cadre et tout l'ensemble de la proclamation. Il fallait dire avant tout : Qui est-ce qui nous demande ce serment? Ce sont les commissaires de la Convention nationale , ceux qui ont prétendu supprimer tous les diocèses de la Savoie , destituer les évoques et en établir eux-mêmes un autre à leur place ; prêter le serment qu'ils demandent, c'est reconnaître leur autorité, c'est se soumettre à la constitution civile et adhérer au

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schisme. Le clergé doit toujours beaucoup se défier des serments qui lui sont demandés par les ennemis de l'Église.

Quelques prêtres du diocèse ont prêté le serment par ignorance, parce qu'ils n'en comprenaient pas la portée. D'autres l'ont prêté par faiblesse ; il fallait tout abandonner sur-le-champ , se condamner à l'exil peut-être pour la vie , souvent sans moyen de subsistance : perspective effrayante; en même temps les paroissiens les suppliaient en pleurant de ne pas les délaisser ; plusieurs se sont laissés vaincre par ces considérations et ont cédé, sans avoir l'intention d'adhérer au schisme et en conservant l'espérance de pouvoir encore exercer utilement le saint ministère en vertu de leur institution légitime. Néanmoins le plus grand nombre des prêtres du diocèse de Chambéry se sont courageusement déterminés à tout abandonner et à s'en aller en exil.

Mgr Conseil est demeuré à Chambéry, parce qu'étant âgé de soixante-dix-sept ans et atteint d'une hydropisie de poitrine, il lui aurait été impossible d'entreprendre un long voyage ; mais ayant absolument refusé de prêter le serment, à teneur de l'article 32 de la proclamation, il fut constitué prisonnier dans son palais , où il mourut quelques mois après. Eu égard à leur âge et à leurs infirmités , les deux grands-vicaires, MM. Amédée Rey, archidiacre de la cathédrale, et François Alex, chantre et officiai, furent aussi autorisés à rester à Chambéry, mais en état d'arrestation , soumis à la surveillance de la police de la municipalité , sans pouvoir parler à personne ; parce que les commissaires de la Convention voulaient absolument que le sacerdoce schismatique fonctionnât seul dans le département. Abolition complète du culte catholique, substitution du culte constitutionnel, voilà ce qu'ils se proposaient.

Tous les autres chanoines de la cathédrale , à l'exception de M. Antoine Perret , ont émigré simultanément. M. Vernaz, sacristain , aumônier des Ursulines, qui avait voulu se retirer en Suisse, fut arrêté à Carouge, où il demeura quelque temps en prison; le lendemain de sa mise en liberté, il mourut à Genève. La plupart des autres se réfugièrent à Turin , en même temps que plusieurs curés , vicaires et bénéficiers du diocèse ; ils furent accueillis avec charité. On trouvera aux Pièces justificatives, n°5, les noms de quarante-huit prêtres du diocèse de Chambéry qui ont fait partie de cette première émigration. Plusieurs autres sont encore allés les rejoindre plus tard.

Le \ \ février, trois jours après la publication de la proclamation , Mgr Conseil s'empressa de nommer vicaire général M. de La Palme , parce qu'il prévoyait que MM. Rey et Alex ne pourraient pas en exercer les fonctions. M. de La Palme partit pour Turin le 31 mars 1 793 ; déjà un arrêt de déportation avait été porté contre lui et transmis à la municipalité. Il se trouva dès lors seul chargé de toute l'administration du diocèse. Il s'en occupa avec beaucoup de prudence et d'activité. Il prit pour secrétaire M. Tellier, secrétaire de Mgr Conseil, qui l'avait suivi dans l'exil. Il commença dès lors un registre où il consigna, jour par jour, tous les actes de son administration avec une admirable exactitude. Nous y avons puisé de précieux renseignements.

L'un des premiers soins de M. de La Palme à Turin fut de procurer une position convenable aux prêtres qui l'avaient suivi dans l'exil. Ceux qui avaient des ressources suffisantes, se mirent en pension. Les autres furent placés peu à peu, avec la protection du gouvernement, dans des maisons religieuses, dans des hôpitaux, où ils faisaient les

fonctions d'aumôniers, ou dans des maisons particulières pour enseigner quelques enfants.

Durant cet intervalle de temps , personne en Savoie ne se trouvait commis pour gouverner le diocèse constitutionnellement érigé. Les administrations civiles s'emparèrent des droits de l'épiscopat, se permirent de nommer des curés et prétendirent leur conférer la juridiction nécessaire pour administrer les sacrements. Le directoire du district de Saint-Jean de Maurienne députa le citoyen Louis Darves pour aller faire provisoirement les fonctions curiales dans la paroisse de Saint-André. On trouvera ce curieux arrêté aux Pièces justificatives , n° G.

Aussitôt après la proclamation du 8 février, le procureur syndic du district d'Annecy s'empressa de la notifier au chapitre de la cathédrale, avec ordre de s'y conformer. M. de Thiollaz, prévôt et vicaire général, rédigea une déclaration très énergique, qui traçait au clergé la conduite à tenir pendant la persécution qui venait de commencer. Elle fut souscrite par tous les chanoines de la cathédrale. Le parti révolutionnaire en fut vivement blessé. D'après la proclamation, tout prêtre qui refusait de prêter le serment, devait sortir du département dans huit jours et du territoire de la République dans quinze jours. On n'accorda pas un jour de délai au prévôt du diocèse de Genève; il prit de suite la résolution d'émigrer; mais avant de partir, il avait besoin de parler à un frère qu'il avait à Chambéry. Il lui envoya son domestique avec une lettre pour le prévenir. Le domestique devait dire à Montpont en passant de tenir des chevaux prêts. Il fut arrêté et la lettre interceptée. Le 20 février sur le soir, M. de Thiollaz et M. Besson, aussi vicaire général, allèrent à pied jusqu'à Montpont, où ils comptaient trouver des chevaux ; ils y furent arrêtés , ramenés à

Annecy et de suite traduits à Chambéry devant le conseil général dn département. Le citoyen Burnod, procureur général syndic , fit un rapport sur les griefs qui leur étaient imputés. Il dit qu'il résultait des pièces déposées sur le bureau, ainsi que de l'interrogatoire, que leurs intentions liberticides et leurs principes criminels tendaient à jeter le trouble dans le département. Le secrétaire lut ensuite la pétition de dix citoyens qui demandaient qu'ils fussent condamnés à la déportation comme coupables d'incivisme. Ils furent , en effet, condamnés à être déportés à la Guyane. L'arrêt, tiré à 1 ,500 exemplaires , fut affiché dans toutes les communes du département. Signé à l'original : Somellier, vice-président; Burnod, procureur général syndic; Favre et Dumas, secrétaires. Les représentants du peuple donnèrent immédiatement des ordres pour les faire conduire par les gendarmes jusqu'à Bordeaux. Lorsqu'ils furent arrivés à la Tour-du-Pin, M. Mathieu, perruquier d'Annecy, qui les suivait officieusement, trouva moyen de les faire sortir, pendant la nuit, de la chambre où on les avait renfermés. Ils marchèrent à pied , toute la nuit, du côté de Belley, tandis qu'ils eurent des forces. Ayant aperçu un hameau à quelque distance , ils y envoyèrent M. Mathieu pour y chercher des provisions et des montures et s'assirent en attendant derrière une haie. Après un long retard, ils entendirent des pas de chevaux dans la route. 31. de Thiollaz passe la haie en disant : C'était bien temps; il se trouva entre les mains des gendarmes qui le poursuivaient. M. Besson eut le temps de s'évader. Le prévôt fat ramené à Chambéry et traité durant le trajet avec une grossière dureté. On assure qu'en arrivant il traversa la ville attaché à la queue du cheval du gendarme. Traduit devant les juges , il eut à subir un nouvel interrogatoire ; il y répondit avec noblesse et

fermeté. On lui présenta une lettre qu'il avait écrite à M. Gallay, prieur de Douvaine , dans laquelle il disait : « La crainte de la Guyane est une chimère. — Hé bien, lui dit le président , la crainte de la Guyane est-elle encore une chimère? — Peut-être , » répondit-il.

On le fit repartir de suite pour Bordeaux. Son fidèle Mathieu le suivait d'assez près pour ne pas le perdre de vue, et d'assez loin pour ne pas exciter des soupçons. Arrivé à Bordeaux, épuisé de privations et de fatigues , il tomba malade dans la prison. 11 eut en même temps la douleur d'apprendre la mort de sa mère, Madame Louise de la Faverge de Cormand. Durant ce temps , M. Mathieu réussit à intéresser en sa faveur une dame d'un rang distingué; par sa protection, il trouva le moyen de ménager l'évasion du prisonnier et de le faire embarquer sur un vaisseau de Hambourg, qui le conduisit à Ostende d'où il se rendit à Lausanne.

M. de Thiollaz n'oublia pas le dévouement de M. Mathieu. Après le concordat , il fit donner une bonne éducation à l'un de ses enfants; le jeune homme en profita si bien qu'il parvint à occuper successivement des places très distinguées dans les Étals sardes.

Cependant les commissaires de la Convention nationale travaillaient avec empressement à organiser en Savoie l'église constitutionnelle1. Les électeurs du département se trouvèrent réunis à Chambéry le 47 février, comme l'ordonnait l'article 38 de la proclamation ; mais ce n'est

1 Le 14 janvier 1793, le citoyen Collet, prêtre constitutionnel du département du Nord, adressa à la municipalité de Chambéry une pétition par laquelle il demandait à être nommé évêque du 84e département; le conseil passa à l'ordre du jour.

que le 6 mars suivant , le jour même où M. de Thiollaz fut condamné à la déportation , qu'ils purent s'occuper de l'élection de l'évèque du Mont-Blanc. Ils étaient, ce jour-là, au nombre de quatre cent quatre-vingt-dix, divisés en six bureaux. Il y eut cinquante-six voix perdues, ce qui en réduisit le nombre à quatre cent trente-quatre. Sur ce nombre, ceux qui ont eu le plus de voix sont : 1° M. Panisset, curé de Saint-Pierre d'Albigny , qui en a réuni deux cent quarante-une; 23 Mgr de Montfalcon, archevêque de Tarentaise, quarante-six; 3* le citoyen Elie , vicaire épiscopal de Grenoble, quarante-une; 4° Mgr Paget , évoque de Genève, vingt-trois; 5° Jacques Ducret , professeur de théologie , dix-sept; 6° Mgr Conseil , évoque de Chambéry , quatorze; 7° le professeur Fontaine, d'Annecy, sept; les autres voix ont été dispersées sur divers sujets. Les suffrages donnés à l'archevêque de Tarentaise et aux évèques de Genève, de Chambéry, et au pape Pie VI, n'étaient pas sérieux. On savait bien qu'aucun d'eux ne voulait être évoque schismatique ; mais beaucoup d'électeurs à bons principes votaient en faveur de leur évoque pour ne pas concourir à l'élection constitutionnelle. M. de Maistre assure même qu'un certain nombre d'électeurs ont montré une grande répugnance à voter, et que, pour les intimider, l'un des commissaires dit expressément que, s'ils raisonnaient, on ferait conduire deux pièces de canon à la porte de la cathédrale. (Voy. Pièces justificatives , n° 7.) M. Panisset, ayant eu la majorité absolue, fut proclamé par le président évoque constitutionnel du Mont-Blanc. On était déjà fort avancé dans la nuit lorsque la séance fut levée. Aussitôt les citoyens Berthier et Pognient , électeurs , partirent à cheval pour aller le prévenir.

M. François-Thérèse Panisset, né à Chambéry le 2 juin

-1729, avait alors soixante-quatre ans; il avait enseigné au collège royal de Chambéry pendant vingt-sept ans. Il était professeur de rhétorique et confesseur des religieuses Annonciades lorsque, par lettres du 25 novembre 1783, il fut nommé par le roi Victor-Amédée III curé de la paroisse de Saint-Pierre d'Albigny. M. de La Palme lui-même assure que jusqu'à la révolution de 1 792 il avait joui de la réputation d'un homme de bonnes mœurs et même d'un ecclésiastique édifiant.

Pendant qu'il était professeur de rhétorique , les eaux ferrugineuses de la Boisse jouissaient d'une grande réputation. Il fit un petit poème en vers latins, intitulé : Boessia salut i fera; il le traduisit lui-même en vers français. Quelques fragments, cités à la suite de ces Mémoires, feront juger de la faiblesse de sa poésie. (Voy. Pièces justificatives, n°9.)

M. Panisset n'avait , en effet , que des talents très médiocres ; il n'était ni impie ni révolutionnaire ; mais il y avait en lui beaucoup de prétention, une sotte vanité et une niaise fatuité; il manquait totalement de discernement et de tact. Il aurait bien préféré être évêque légitime ; mais, ne pouvant pas l'être , il consentit à être évêque constitutionnel plutôt que de ne pas l'être du tout. Il a été dix ans curé de Saint-Pierre d'Albigny. Sa conduite durant ce temps n'a rien présenté de remarquable , excepté qu'on l'accusait d'avoir des rapports avec les jansénistes et de chercher à répandre leurs principes. On assure que, les jours de jeûne, il pesait le pain de la collation à ses vicaires. Après la proclamation du 8 février, il s'empressa de prêter le serment de la liberté et de l'égalité dans son église paroissiale en présence de la municipalité.

Aussitôt après avoir été prévenu de sa nomination à

l'évôché du Mont-Blanc , il partit pour Cbambéry et se rendit à la cathédrale où les électeurs étaient encore réunis. Il leur adressa un petit discours pour les remercier de son élection. Il employa le restant du mois de mars à faire ses préparatifs et à rédiger sa lettre pastorale. Le i avril suivant, il se présenta au directoire du département et demanda une expédition du procès-verbal de son élection. Eu égard aux dépenses considérables qu'il était obligé de faire , il pria le directoire de lui accorder un mandat de 5,000 fr. sur le trésor national, un tiers en assignats et deux tiers en numéraire, ce qui lui fut accordé. Le procèsverbal de l'élection lui fut délivré gratis ; il n'eut rien à payer non plus pour ses bulles. Il déclare ensuite au directoire qu'il va faire imprimer une lettre pastorale; il offre de la soumettre à son examen, ce qui est accepté. Il promet de demander aux trois évoques qui le consacreront de lui procurer autant de sujets qu'il sera possible pour occuper les places de desservants vacantes dans le déparlement. Les membres du directoire qui se trouvaient présents ce jour-là étaient les citoyens Villat , président ; Favre- Buisson, procureur syndic ; Sancbe, Bertrand, Genève, Lacombc, Chamoux, Yerney et Somellier. (Voy. Pièces justificatives , n° 1 0 *.)

Dès qu'il eut obtenu l'expédition du procès-verbal de son élection et les fonds nécessaires pour payer les frais du voyage, le citoyen Panisset s'empressa de partir pour aller se faire consacrer à Lyon. Le G avril, il reçut l'institution

1 On assure que, le 20 mars, le citoyen Chaboutl alla demander au directoire à emprunter, moyennant chargé et sous sa responsabilité, la croix pectorale de Félix V, conservée au trésor de la Sainte-Chapelle, pour servir à la consécration de l'évêquc du Mont-Blanc. Nous ignorons la réponse qui lui a été faite.

du citoyen Adrien Lamourette, évoque métropolitain de Rhône et Loire. (Voy. Pièces justificatives, n° 11.) Le lendemain 7 avril , il fut consacré par le môme citoyen Lamourette , assisté du citoyen Henri Raymond , évêque constitutionnel de l'Isère , et du citoyen Louis Charrier de la Roche , évêque constitutionnel démissionnaire de la Seine-Inférieure. (Voy. Pièces justificatives , n° 12.)

Le 12 du môme mois d'avril, le citoyen Panisset présenta au directoire du district d'Annecy le procès-verbal de son élection du 6 mars, celui de son institution par l'évoque métropolitain, du 6 avril, et celui de sa consécration par le même , du 7 avril ; il requit que toutes ces pièces fussent enregistrées dans les registres du directoire et les déposa sur le bureau. Le directoire arrêta que tout serait transcrit sur le registre.

Le dimanche 14 avril 1793, M. Panisset fit son entrée solennelle dans la cathédrale d'Annecy, où les conseillers municipaux dûment convoqués se trouvaient déjà réunis. Il se présenta accompagné de son clergé, déclara qu'il entendait prendre possession de son diocèse et requit la municipalité de recevoir son serment, à teneur de la constitution civile du clergé. Il présenta les procès-verbaux de son élection , de son institution, de sa consécration, et celui de son serment prêté à Lyon avec promesse de le renouveler en présence de la municipalité d'Annecy. Toutes ces pièces ayant été jugées régulières , il monta en chaire et renouvela, en présence des officiers municipaux, du clergé et du peuple , le serment de veiller avec soin sur les fidèles du diocèse qui lui était confié, de maintenir la liberté et l'égalité ou de mourir en les défendant. Il annonça ensuite qu'il choisissait pour ses vicaires épiscopaux les citoyens Jacques Ducret, Louis-François Gallay et Jean-

Claude Sonjeon. Comme tous les trois se trouvaient présents, ils prêtèrent sur-le-champ, en présence de la municipalité, le serment prescrit par la loi. Ensuite le citoyen évoque entonna le Veni, Creator, et célébra la messe pontificale. (Voy. Pièces justificatives, n° 13.) Jean-Claude Sonjeon était d'Annecy; Louis-François Gallay, curé de Saint-Jean de Chevelu , était de Belley , et Jacques Ducret , professeur de théologie au collège de Chambéry , était de Thonon.

Dans sa séance du 10 avril 1793, le conseil général du département , pour laisser le champ libre aux prêtres schismatiques , arrêta que tous les ecclésiastiques , tant séculiers que réguliers, clercs minorés, frères convers, qui n'auraient pas prêté le serment civique , en conformité de l'article 19 de son arrêté du 26 mars, seraient aussitôt mis en état d'arrestation par les municipalités de leur domicile et traduits par la garde nationale au chef-lieu du département, pour y être renfermés dans une maison d'arrêt. Signé : Chamoux, vice-président; Favre-Buisson, procureur général syndic ; Mermoz , secrétaire général.

Le 2 mai 1793, M. Panisset publia sa lettre pastorale ; c'est un prône du curé de Saint-Pierre d'Albigny, auquel il ajouta quelques pages pour justifier le serment de la liberté et de l'égalité et faire l'éloge de ceux qui l'avaient prêté. Il y parle beaucoup de la liberté que Jésus-Christ nous a acquise par sa mort, de la liberté de l'Évangile, de la liberté des enfants de Dieu. Il aurait dû ajouter que ce n'était pourtant pas là la liberté qu'on jurait de maintenir d'après les exigences de la Convention nationale. Il se dit évêque par la Providence divine , il aurait dû dire par la grâce de la Convention nationale ; il ne pouvait pas dire par la grâce du Saint-Siège , parce qu'il savait bien que le Pape

n'était pour rien dans son élection. Il se dit en communion avec le Saint-Siège ; c'était une dérision. Après leur consécration , les évoques constitutionnels devaient , en effet , écrire une lettre au Pape ; mais ils pouvaient ensuite gouverner le diocèse sans attendre la réponse. Il n'y a rien là qui établisse une communion avec le Saint-Siège. M. Panisset prétend justifier son intrusion en disant qu'il a trouvé à Annecy le siège vacant. Quand môme cela aurait été vrai, cette vacance ne l'autorisait pas à s'en emparer. Mais il n'y avait certainement pas vacance de droit. L'archevêque de Tarentaise, les évoques de Genève et de Maurienne, qui s'étaient réfugiés à Turin depuis quelques mois, n'avaient assurément rien perdu de leur juridiction. Le siège de Chambéry n'était vacant ni de droit ni de fait, car 3Igr Conseil était encore malade dans son palais. En finissant, il recommande aux curés de lire sa lettre pastorale le premier dimanche après sa réception , et s'il n'y a point de prêtre , il prie les maires de rendre eux-mêmes ce bon office à leur commune ; excellente précaution , car en Savoie la plupart des paroisses étaient alors sans prêtres.

Quelques jours avant que M. Panisset eut pris possession du siège d'Annecy, Mgr Pagetlui adressa une lettre remarquable par la force des raisonnements et par l'exactitude des principes canoniques qu'elle renfermait. Il termine par ces paroles : « C'est après avoir invoqué le saint nom de Dieu, en vertu de l'autorité dont je suis revêtu, comme successeur des Apôtres, que je vous notifie par la présente :

« 1° Que je ne puis regarder mon siège comme supprimé, ni ma juridiction comme anéantie parla proclamation du 8 février ;

« 2° Que je me regarderai toujours comme évêque de

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