CHAPITRE VI
Pénurie de prêtres schismatiques. — Séminaire. — Claus. — Perret.
— Chaboud. — D. Guy. — Etat du diocèse. — Conférences à Turin.
— Lettre au Pape. — Réponse. — Le P. Girard. — Arrêté du conseil du département contre les prêtres. — Fêtes civiques. — Les dames de Bellegarde. — Vente des biens ecclésiastiques. — Religieuses. — Arrêté contre les suspects. — Rappel des commissaires de la Convention nationale.
■ M. Panisset n'était pas en mesure d'administrer schismatiquement le diocèse d'Annecy; il n'était pas aidé efficacement ni par les commissaires de la Convention nationale , ni par ses grands -vicaires ; il avait devant lui six cents paroisses et avait tout au plus à sa disposition quatre-vingts à cent prêtres schismatiques, le rebut du clergé de Savoie. Il n'osait pas se montrer dans les campagnes , il craignait d'être insulté et d'y retrouver la colère des femmes d'Annecy, qui lui avaient causé une peur si violente. Aussi le plus grand nombre des paroisses du département étaientelles tout à fait abandonnées. Il y a des provinces où l'on n'a jamais vu un seul prêtre schismatique.
En cet état, M. Panisset sentait vivement la nécessité d'établir un séminaire ; il fit un appel à tous les jeunes gens qui se croiraient destinés à l'état ecclésiastique. Il lui en aurait fallu au moins cent; il s'en présenta quatre : les nommés Plattët Louis, Lajoux Gaspard, Langard Etienne etDiaz Laurent. Le directoire du département alloua un
subside pour leur pension : au premier, pour 1 mois 18 jours, en monnaie de la République, 136 fr. ; au deuxième, pour 1 mois 2 jours, 106 fr. ; au troisième, pour 1 mois 8 jours, 116 fr. ; au quatrième, pour 18 jours, 35 fr. Le directoire alloua aussi à M. Panisset, pour quelques ouvrages qu'il avait fait imprimer, savoir : pour sa Lettre pastorale, 1 00 fr. ; pour l'ouvrage intitulé Antidote qui, étant pris à propos, guérit du poison et r assainit, 48 fr. ; pour le Catéchisme chrétiennement politique, 80 fr. ; pour la Lettre d'un philosophe à un prélat, 80 fr.
De tous les prêtres qui desservaient la ville de Chambéry au mois de septembre 1792, il n'y est resté que l'abbé Claus, vicaire de Saint-Léger. Louis-François Claus, natif de Montmélian, était alors âgé de quarante-deux ans. Dès l'entrée des Français en Savoie, il se fit remarquer par l'exaltation de ses opinions républicaines ; il n'appela plus Mgl' Conseil que le citoyen évêque de Chambéry. Dès le 15 octobre 1792, il datait les actes de baptême, mariage et décès, de l'an icr de la République française et de la liberté savoisienne. Avant de prêter le serment exigé par la proclamation du 8 février, il fit un long discours à la cathédrale en présence des commissaires de la Convention nationale, de la municipalité de Chambéry et des électeurs du département, pour prouver que, loin de nuire à la religion de l'Evangile, la Révolution en serait le plus ferme soutien. Dès que M. Panisset fut installé , il adhéra au schisme et continua d'exercer le ministère sacerdotal à Chambéry. On lui adjoignit M. Terret, chanoine de la cathédrale, et M. Chaboud, professeur de grammaire au collège central, qui fut en même temps nommé vicaire épiscopal.
Les Chartreux d'Aillon quittèrent leur couvent et se dis-
persèrent peu de temps après la proclamation du 8 février ; il ne resta à la maison qu'un vieillard infirme, nommé dom Guy. Un jour on annonça dans la paroisse qu'il y aurait une messe à l'église le dimanche ; tout le monde s'y rendit avec empressement. On vit, en arrivant, que c'était D. Guy qui allait la célébrer. Au Credo, il monta en chaire et annonça qu'il allait prêter le serment. Un vieillard, nommé Mcoud, qui était à la tribune, se leva et dit en patois : Zèfants, allins nos en; enfants, allons-nous en. Il sortit, toute la paroisse le suivit , etD. Guy resta seul en chaire.
Dès qu'il fut fixé à Turin, M. de La Palme réfléchit avec affliction sur le triste état où la religion se trouvait en Savoie. Mgr Conseil était malade et emprisonné dans son palais. Les deux grands-vicaires, MM. Rey et Alex, étaient détenus à Chambéry dans la maison commune, sans communication. M. Panisset était installé à Annecy. MM. Chaboud, Perret et Claus faisaient à Chambéry, à la cathédrale, les fonctions de curé et de vicaire. Dans les églises du diocèse , le service divin avait cessé , sauf un petit nombre de paroisses desservies par des prêtres assermentés.
Dans le courant du mois de juin 1793, Mgr de Montfalcon, archevêque de Tarentaise, et MsrPaget , évèque de Genève, établirent à Turin des conférences pour se concerter sur la conduite à tenir dans les malheureuses circonstances où l'on se trouvait. M. de La Palme, M. deMaislre, grandvicaire de Tarentaise, M. Besson, grand-vicaire de Genève, et M. Goybet, grand-vicaire deBelley, y assistaient régulièrement. On y prit en commun des résolutions sur la conduite ta tenir à l'égard des jureurs , à l'égard des schismatiques intrus ou non intrus. On appelait simplement jureurs ceux qui avaient prêté le serment exigé parla proclamation du 8 février. On appelait schismatiques
intrus ceux qui avaient accepté une mission de l'évêque constitutionnel, et schismatiques non intrus ceux qui, sans exercer eux-mêmes aucune fonction , avaient participé au schisme en assistant aux offices des prêtres intrus ou en recevant d'eux les sacrements.
M. de La Palme avait avec lui à Turin douze des chanoines de la cathédrale ; il les réunissait quelquefois auprès de lui pour conférer sur ce que l'on pourrait faire pour arrêter les progrès de l'impiété. Le 31 juillet 1793 , ils adressèrent à S. S. le pape Pie VI une lettre collective , dans laquelle ils exposaient le triste état où la religion se trouvait alors réduite en Savoie. Ils rendent un témoignage très honorable à Mgr Conseil , qui était alors en détention dans son palais depuis cinq mois et qui avait eu le courage de refuser absolument à l'évêque constitutionnel la permission de célébrer la sainte messe , malgré les instances des commissaires de la Convention.
Dans leur lettre collective, ils demandaient au Pape des règles de conduite sur les nombreuses difficultés que l'on rencontrait alors dans l'exercice du saint ministère , sur le serment, sur les prêtres intrus, sur les ordinations des évoques schismatiques , sur l'apostasie religieuse, sur le mariage des prêtres , sur le pillage des églises , sur le divorce et sur les mariages clandestins. Ils reçurent, sur tous ces points , des réponses précises, datées du 5 octobre 1793. Nous croyons devoir les rapporter tout au long aux Pièces justificatives, n° 14. On cite dans ces réponses plusieurs brefs adressés successivement par le pape Pie VI aux évêques de France. Nous avons cru devoir rapporter aux Pièces justificatives, n° 15, les principales dispositions des brefs du 1 3 avril 1791, du 1 9 mars et du 1 3 juin 1 792. Ce dernier bref était surtout très important, parce qu'il
indiquait toutes les conditions des rétractations que devaient faire par écrit ceux qui désiraient obtenir l'absolution des censures qu'ils avaient encourues.
Le P. François Girard, prieur des Dominicains de Chambéry et professeur de philosophie au collège de la ville , avait eu la faiblesse de prêter , devant la municipalité , le serment exigé par la proclamation du 8 février. Il s'était fait illusion en déclarant qu'il ne prêtait ce serment qu'en sa qualité de professeur de philosophie ; distinction vaine et absurde , le professeur de philosophie et le prieur des Dominicains ne formaient qu'une seule personne. Il ne tarda pas à le comprendre; sa conscience n'eut plus un moment de repos. Il avait promis de prêcher le carême , il commença; les frères et amis applaudirent d'une manière bruyante ; il en fut tellement humilié qu'il ne put continuer. Il se retira secrètement en Piémont ; il y publia une belle rétractation imprimée, datée du 8 août 1793 et adressée à la municipalité de Chambéry, qui avait reçu son serment. Convaincus de ses bonnes dispositions, les vicaires capitulâmes lui accordèrent des lettres de réconciliation , datées du 1 1 décembre suivant. Use retira ensuite à Albe, dans un couvent de son ordre et ne revint plus en Savoie.
Le 28 mars 1793, le conseil général du département, quoique tous ses membres fussent des Savoisiens , publia un arrêté qui organisait une violente persécution contre le clergé; on en trouvera quelques articles aux Pièces justificatives, n°16. D'après l'article 16, tout prêtre qui avait prêté le serment devait , sur l'invitation de la municipalité , ou du directoire , ou de l'assemblée électorale , consentir à exercer les fonctions dans le lieu où il était envoyé. Mais si les municipalités, les directoires et l'assemblée électorale pouvaient donner la mission nécessaire pour
desservir une paroisse et administrer les sacrements , on n'avait plus besoin du citoyen Panisset.
Dans l'article 1 7, il y avait défense aux prêtres non assermentés de remplir une fonction ecclésiastique quelconque, et ordre aux municipalités de fermer toutes les églises non employées au culte schismatique.
D'après les articles 18 et 19 , tous les prêtres non assermentés devaient être, sans délai, arrêtés et condamnés à la déportation , sauf ceux qui avaient plus de soixante ans , qui devaient être mis en détention ; preuve évidente qu'on voulait supprimer radicalement tout exercice du culte catholique et ne tolérer que le culte schismatique.
L'article 20 interdisait absolument tout costume ecclésiastique séculier ou régulier. C'est en exécution de cet arrêté que, pendant environ neuf ans, un grand nombre de prêtres furent successivement arrêtés et déportés à Cayenne , à l'île de Rhé ou à celle d'Oléron.
Les républicains tenaient à faire de temps en temps des fêtes civiques, pour entretenir l'exaltation de leur parti; au mois de janvier 1 793 , la municipalité de Chambéry organisa une fête pour célébrer la réunion de la Savoie à la France. Une enceinte formée au fond du Verney représentait la Savoie. Au devant étaient dressés l'autel de l'union et celui de la patrie. Le rassemblement se fit, à midi, sur la place de la Liberté (place Saint-Léger). Quatre-vingt-trois guerriers, portant chacun à leur fusil une bannière tricolore et le nom d'un département, formaient un bataillon carré; un char attelé de quatre chevaux portait la statue de la liberté ; il était entouré de vingt femmes , dont dix-huit portaient des flambeaux et deux brûlaient des parfums. Ce char était suivi des officiers municipaux en écharpe , d'un groupe de femmes dont une représentait Pallas , d'un corps
de musiciens et de la troupe. Lorsque le cortège fut arrivé au Verney, un orateur prononça un discours sur le but de la fête; les quatre-vingt-trois guerriers jurèrent paix et fraternité à tous les peuples sur l'autel de l'union. C'était presque touchant! Ils jurèrent ensuite, sur l'autel de la patrie, de vivre libres ou de mourir. Enfin, le cortège rentra en ville et alla déposer le mobilier de la fête à la municipalité.
Le 21 juillet 1 793 , on organisa à Chambéry une fête civique pour célébrer l'acceptation de la constitution française. Au milieu de la place du Verney, on dressa l'autel de la patrie au pied de l'arbre de la liberté ; on déposa sur l'autel le procès -verbal de l'acceptation de l'acte constitutionnel. A côté de l'autel, on éleva un amphithéâtre sur lequel on devait brûler les derniers restes du régime féodal. La réunion des autorités constituées se fit à six heures du soir, dans la salle du conseil du département; le président leur adressa un discours relatif à la fête. Le cortège se rendit ensuite au Verney entre deux haies formées par la garnison et la garde nationale. Là, toutes les administrations réunies prêtèrent serment à la constitution sur l'autel de la patrie , après quoi le cortège rentra en ville. On recommanda de terminer la fête par un banquet républicain. Chaque citoyen était invité à préparer la sauce noire des Spartiates et à la manger à la porte de son domicile ou de son magasin, seul ou avec des voisins. Après la prestation du serment, un individu récemment anobli se présenta et voulut brûler lui-même ses lettres de noblesse sur l'amphithéâtre dressé à côté de l'autel de la patrie '.
1 Une vieille femme , qui était présente , dit en patois : Y brulea pas , y e en blet; cela ne brûlera pas , c'est encore humide
Le 22 septembre 1 793 , on organisa aussi une fête civique à Chambéry, pour célébrer l'anniversaire de l'entrée des Français en Savoie. Au milieu de la place de la Liberté, on dressa l'autel de la patrie, surmonté d'une couronne civique. A deux heures après midi , toutes les autorités constituées se réunirent dans la salle du conseil du département. Le citoyen Chamoux, président, leur adressa un long discours, dans lequel il invoqua avec une tendre émotion Yombre chère et républicaine de Marat; puis il apostropha avec un frémissement enthousiaste les tyrans , les despotes, les aristocrates, les fédéralistes, les fanatiques et tous les conspirateurs. Après cet élan oratoire, il ouvrit la fenêtre et laissa échapper un petit oiseau, porteur d'un ruban tricolore, emblème de la liberté. Ensuite tout le cortège se mit en route et se rendit, entre deux rangs de soldats, au pont des Carmes. Quelques soldats de la garde nationale du département de l'Isère, alors en garnison à Chambéry, s'étaient transportés d'avance à Buisson-Rond; à un signal donné, ils s'avancent, précédés de la statue de la liberté, jusqu'au pont des Carmes. Le président leur adresse un discours; il reçoit de leurs mains la statue de la liberté et la remet aux sans-culotte du Mont-Blanc, en leur disant: « Braves sans-culotte , soutiens du département du Mont- Blanc, approchez; le département vous confie son plus précieux trésor, il vous confie sa divinité. » Le cortège se rendit ensuite sur la place de la Liberté, où la statue fut déposée sur l'autel de la patrie. Après quelques moments donnés à l'expansion du culte et des hommages dus à la divinité, selon le style idolâtrique du procèsverbal , le citoyen Favre-Buisson , procureur général syndic, dont l'éloquence égalait celle de Chamoux, adressa à la foule un nouveau discours. Le soir, toutes les rues fu-
rent illuminées. Ces fêtes profanes, ou plutôt ces profanations, ne ressemblaient en rien aux fêtes catholiques ; pas une pensée ne s'élevait vers le ciel.
Il y avait alors à Chambéry un petit nombre de clames et de demoiselles enfarinées de jacobinisme ; l'étiquette républicaine leur avait imposé un costume : elles portaient sur leurs vêtements de femme une carmagnole , à la tête un bonnet rouge , une cocarde sur le sein, une ceinture tricolore et, aux pieds, des sabots de bois. A chaque fête civique, elles montraient un zèle ardent pour tout préparer, pour orner les autels et les statues de la liberté et tendre des guirlandes dans les rues. Elles avaient à leur tête les deux sœurs de Bellegarde , qui employaient une partie de leur fortune en bonnes œuvres républicaines. Aurore, la plus jeune, n'était pas mariée; l'aînée avait épousé un proche parent, le marquis de Bellegarde , lieutenant-général en Autriche. Après avoir émigré, elles étaient rentrées en Savoie pour sauver leur fortune. Aurore était la maîtresse de Simond ; on l'appelait la Simonetta. Sa sœur était la maîtresse de Hérault. Elles étaient activement secondées par une demoiselle D., de Chambéry, qui épousa plus tard l'avocat Gucher, de la Rochette. On l'appelait la Princesse Pistolet, parce qu'elle portait d'ordinaire un pistolet et une cuillère de bois pendus à sa ceinture tricolore. On dit qu'elle passa plusieurs mois à Lyon , où elle avait loué un appartement sur la place Bellecour, pour se procurer le plaisir de voir guillotiner. En 1794, elle devint la maîtresse d'Albitte; ils étaient dignes l'un de l'autre.
Dans la séance du 26 octobre 1792, l'assemblée nationale des Allobroges avait prononcé la confiscation générale de tous les biens ecclésiastiques séculiers et réguliers.
Dans la môme séance , elle prononça encore la confiscation de tous les biens des émigrés qui ne seraient pas rentrés dans le terme de deux mois. Dans la séance du 31 octobre et dans celle du 5 novembre , la commission provisoire avait pris des mesures pour faire faire les inventaires de tous les biens meubles et immeubles des couvents et des églises cathédrales dans toute la Savoie. Par une circulaire du 16 février 1793, le citoyen Burnod, procureur général syndic du département , invita tous les maires et officiers municipaux à dresser sans retard l'inventaire de tous les biens ecclésiastiques meubles et immeubles existant dans chaque commune et à le transmettre incessamment à l'administration du département. Le 26 mars suivant, le directoire du district de Chambéry adressa aussi une circulaire pour la même fin à toutes les municipalités du district.
Ainsi tout était prêt pour procéder à la vente des biens ecclésiastiques. C'était une belle occasion, une abondante curée pour les patriotes; ils allaient tous s'enrichir en peu de jours, ils auraient de belles propriétés à très bas prix. Les hommes consciencieux n'en voulaient pas, ils regardaient la confiscation comme un vol. Les conditions des ventes étaient fixées par leurs amis; une partie pouvait être payée en assignats, et les assignats coûtaient peu. Les fonctionnaires publics, dont la plupart n'avaient pas plus de fortune que de considération , voulaient aussi profiter de l'occasion pour améliorer la position de leur famille. Ils faisaient passer les actes par des personnes interposées. Les biens des émigrés étaient quelquefois acquis par leurs régisseurs ou par leurs fermiers généraux. Ils trouvaient très agréable de passer de la ferme au château et de se promener en maîtres dans une maison où jusque-là ils
n'entraient que chapeau bas. Le produit de ces ventes n'enrichit pas la Convention nationale ; les sommes reçues faisaient comme les eaux de certaines rivières qui se perdent dans le sable. Ce fut une grande dilapidation. On assure qu'il s'est passé à ce sujet des choses très irrégulières qui auraient compromis beaucoup de monde , si elles avaient été bien éclaircies ; tous les titres , tous les dossiers relatifs à ces ventes, étaient déposés dans l'ancien château royal. Par l'effet d'un hasard patriotique, le feu y prit dans la nuit du 23 au 24 février 1798. Cet incendie liquida beaucoup de comptes et paya beaucoup de dettes.
Dès que l'on entendit gronder au loin l'orage de la révolution , une grande frayeur pénétra en Savoie dans tous les monastères de religieuses. Elles étaient, en effet, profondément à plaindre; on les enlevait à leur vocation et on les réduisait , sous le rapport temporel , à une profonde détresse. Elles ne pouvaient rien demander à leurs familles, parce qu'à l'époque de leur profession elles avaient disposé par testament de tout ce qui pouvait leur rester dans le monde ; elles ne pouvaient rien redemander au monastère qui avait reçu leur dot, parce que la confiscation révolutionnaire prenait tout. Mgr Conseil adressa des avis à celles de son diocèse , moins pour les rassurer que pour leur dire comment elles devraient se conduire dans le monde. Cette instruction est sans date; mais on reconnaît, aux avis qu'elle renferme , qu'elle fut écrite au mois de février 1793. Il leur recommande surtout de ne pas communiquer dans les choses saintes avec les prêtres schismatiques , notamment en ce qui concerne l'assistance à la messe , la confession et la communion. Il leur donne des règles pour se conduire saintement au milieu des dangers de la vie séculière , illeur accorde les permissions et les dispenses
dont il prévoyait qu'elles auraient besoin, et spécialement dispense de la clôture, dispense de porter le costume religieux, dispense du vœu de pauvreté et permission de se confesser à tout prêtre catholique. Ces craintes n'ont pas tardé à se réaliser. Toutes les religieuses furent chassées de leurs monastères et forcées de rentrer dans le monde peu de temps après. Ce ne fut point assez pour satisfaire le parti révolutionnaire. Le 27 août suivant, le conseil général du département les fit toutes emprisonner. La clôture de la maison d'arrêt fut ainsi substituée à la clôture religieuse. Il dit, dans le préambule de son arrêté, qu'elles ri ont pas abjuré les erreurs funestes de la superstition, c'est-à-dire du catholicisme, qu'elles secouent en divers lieux et surtout dans les campagnes les torches du fanatisme, qu'elles sont devenues les agents perfides de l'aristocratie et de la contre-révolution. On prétend même que quelques-unes d'entre elles avaient été surprises à réciter le chapelet. Qui aurait cru ces pauvres religieuses capables de faire trembler la République ! Pour les empêcher de secouer plus longtemps les torches du fanatisme , pour sauver l'Etat, on leur ordonna à toutes sans exception de se consigner dans trois jours au directoire de leur district respectif, sous peine de la déportation. Chaque directoire devait les renfermer de suite dans une maison commune qu'il ferait préparer à cet effet; elles ne pouvaient y reprendre l'habit de leur ordre, ni suivre les règles des maisons religieuses d'où elles étaient sorties, elles devaient se conformer en tout au règlement de la maison de réclusion des personnes suspectes. Les directoires des districts de Cluses et de Saint-Jean devaient transmettre de suite celles qui étaient domiciliées dans leur ressort, le premier à Annecy et le second à Chambéry,
pour y être renfermées dans les maisons préparées à cette fin. Après l'exécution de cet arrêt, la République put commencera respirer plus librement. (Voy. Pièces justificatives, n° 4 7.)
Par l'arrêté du 28 mars 1793, que nous avons déjà cité , le conseil général du département déclare suspects :
4° Tous les prêtres qui refusaient d'adhérer au schisme ;
2° Tous les nobles, leurs agents et leurs domestiques ;
3° Tous les agents et employés de l'ancien régime ;
4° Toutes les personnes originaires du Piémont ;
5° Tous ceux qui avaient quitté la Savoie à l'arrivée des Français , quoiqu'ils fussent rentrés ensuite, ainsi que leurs agents et domestiques ;
6° Tous ceux qui auraient des correspondances avec les émigrés ou avec les prêtres réfractaires.
Le directoire de chaque district devait notifier à tous les suspects de son ressort de se. rendre de suite au chef-lieu du district pour y demeurer jusqu'à nouvel ordre sous la surveillance des administrateurs devant lesquels ils devaient se présenter chaque jour à l'heure fixée.
Tous ceux de ces suspects qui seraient particulièrement soupçonnés d'incivisme et de projets liberticides devaient être mis en état d'arrestation pour être ensuite traduits au tribunal révolutionnaire. On comprend qu'avec de pareils arrêtés, partout les anciennes prisons devaient être jugées trop petites. Aussi le conseil général du département ordonne-t-il aux directoires des districts de préparer dans chaque chef- lieu une maison d'arrêt assez vaste pour l'exécution de son décret. C'était un progrès dans le régime de la liberté.
Par une proclamation du 4 avril 4 793, les représentants du peuple Simond et Hérault de Séchelles adressèrent aux
habitants du Mont-Blanc une ardente invitation à se faire inscrire dans chaque commune comme volontaires nationaux pour la défense de la patrie. Leur voix fut entendue dans les villes par un petit nombre d'ouvriers sans travail et sans pain ; mais dans les campagnes les réquisitionnaires ne se résignaient au service militaire que lorsqu'ils y étaient rigoureusement forcés. Peu de temps après, les quatre commissaires de la Convention, Simond, Grégoire, Hérault et Jagot, furent rappelés à Paris.
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