A L'ÉPOQUE OU COMMENCENT CES MÉMOIRES
INf ors diviserons cette Introduction en trois parties. Dans la première, nous exposerons l'état de la Religion en général, à la fin du xvuc siècle. Dans la seconde, nous examinerons la situation de l'Église dans les différentes parties de la chrétienté, en 1701. Dans la troisième, nous donnerons des détails sur quelques faits de l'histoire ecclésiastique du xvne siècle, qu'il est nécessaire de connoître pour bien entendre d'autres événemens que nous aurons a raconter dans la suite de ces Mémoires.
De l'état de la Religion en général à la fin
du xvn* siècle.
L'observateur qui examine avec un peu d'attention l'histoire du xvii8 siècle, y découvre aisément un aspect religieux et moral , bieu différent de celui du siècle suivant. L'esprit de ces deux époques forme un contraste qui ne tauroit échapper à des yeux exercés. Dans la première ,
Introduction. 3 1
la religion éloit mêlée à tout. On la regardoit comme le plus ferme appui de la société , comme le plus fort lien entre le prince et les sujets , comme la meilleure ou plutôt la seule école de morale , comme le motif le plus puissant pour porter à la vertu et éloigner du vice. On la croyoit nécessaire au bonheur des états et à celui des particuliers , et on ne songeoit pas à lui contester son influence, encore moins à discuter ses dogmes et à mettre en doute ses préceptes. On se réfugioit au contraire vers elle , on reconnoissoit son autorité , et on respectoit ses maximes. 3e ne prétends pas que tout le monde la pratiquât avec fidélité. Il y avoit alors , comme il y en -a toujours eu, des abus, des passions, des scandales. Mais l'esprit général étoit éminemment religieux. Les souverains et les sujets , les grauds et le peuple, les hommes instruits et ceux qui ne letoient pas, tous respectoient et honoroient la religion , lors même que quelques-uns n'en suivoient pas les règles autant qu'on auroit pu le désirer. Il sembloit y avoir entre les princes et les particuliers une louable émulation, à qui seconderoit, le plus efficacement , tous les projets qui pouvoient tourner a l'avantage de la religion et au bonheur des peuples. C'est dans ce siècle qu'on a le plus vu naître d'institutions utiles, de fondations pieuses, de mono mens de lèle et de charité. Il y avoit , on ne sauroit trop le marquer, A y avoit dans toutes les classes , non pas seulement de grands exemples de vertu , mais une disposition favorable à toutes Jes entreprises religieuses, à toutes les idées salutaires, à tous les projets de bienfaisance et d'utilité générale. De là tant d'établissemens auxquels l'humanité ne gagnoit pas moins que la foi , des hospices pour les malades , des asiles pour l'indigence , des missions , soit nationales, soit lointaines, la réforme de plusieurs ordres monastiques, la création de congrégations vouées à l'enseignement des deux, sexes, l'éducation ecclésiastique surtout perfectionnée et des séminaires s'ouvrant de toutes parts pour former fies dignes ministres de, l'Evangile. Cette dernière œuvre est particulière au xvu« siècle, et annonce l'importance «ju'on
32 Introduction.
y mettoit à la religion. Une ardeur générale semblent- «être emparée des esprits. Ou étoit dans ces temps heureux où le progrès des lumières ne nuit point à la croyance. L amour des sciences et la culture des lettres n'étouffoieut point la foi , et Ton n'avoit pas la vanité de se frayer des routes inconnues qui aboutissent souvent à des pré— • cipices, et de rechercher des clartés extraordinaires qui éblouissent et aveuglent plus qu'elles n'éclairent. /On naiïichoit point le mépris des institutions anciennes , nil'engouement pour de nouveaux systèmes, ni des idées, exagérées d'indépendance et de liberté. L'indifférence pour la religion eût paru aussi insoutenable dans son principe , qu'elle est pernicieuse dans ses effets. Les plus grands hommes de ce temps s honoraient de croire à la révélation. Les écrivains les plus célèbres du règne de Louis XIV , soit parmi nos compatriotes, soit parmi les étrangers, faisoiént tous profession d'être chrétiens. Leurs ouvrages portent tous l'empreinte de leur respect pour la religion et pour la morale. Le ton de leurs productions est conforme h l'esprit général de leur siècle. Loin d y trouver des déclamations cqntre le christianisme , on n'y aperçoit pas l'intention d'en blâmer l'enseignement d'une manière éloignée et indirecte, d'en contredire, quoique foihle— ment , les dogmes ou l'histoire , d'en énerver l'autorité , d'en atténuer l'empire sur les consciences. Les auteurs mêmes, dont les écrits étaient le plus étrangers à la religion , manquoient rarement l'occasion de montrer qu'ils la révéraient. Les littérateurs , les poètes , les mathématiciens, les historiens lui rendoient hommage quand il le tailloit, et le faisoieut sans affectation, comme sans répugnance. Ils en parloient naturellement et comme ils étoient persuadés. Les génies les plus élevés n'avoient pas, à cet égard , une autre manière de voir que le vulgaire. Les philosophes les plus habiles ne se piq noient pat de se séparer de la foule , en affichant du dédain pour la révélation. Assurément il est peu de noms plus imposans en philosophie, que ceux de Bacon, de Descartes, de Pascal, de Newton et de Leibnitz. Tous ces grands hommes
qui
Introduction. t 03
qui appartiennent spécialement aux xvir» siècle, fcisoient profession d'être attachés aux grands principes du chris-
Bacon , ce savant si supérieur à son siècle, qui avoit pénétré dans les profondeurs de la philosophie, et qui avoit commencé à éclairer la physique des lumières do 1 expérience , Bacon, dont les philosophes modernes ont proclamé les connoissances , et dont ils ont traduit et analysé les ouvrages, n étoit pas véritablement tel qu'il leur a plu, quelquefois, de le pleindre. Sa doctrine, qu'on avoit cherché à obscurir , étoit profondement religieuse. Il avoit les idées les plus nobles de la divinité. II croyait que la révélation seule nous a instruits sur l'origine du monde et sur celle de l'homme. Il professoit un grand respect pouf les Livres saints , et l'observation de la nature étoit pour lui un nouveau motif dadmirer et de bénir le Créateur et le Conservateur de tant de merveilles. Ces sentimens paroissoient dans tous ses écrits. On peut aussi consulter à cet égard l'ouvrage intitulé Le Christianisme de Bacon; Paris, 1799, 2 vol. in-12. Il renferme une vie très-intéressante de Bacon , des extraits de ses livres , et des notes et réflexions qui prouvent à quel point la philosophie de Bacon étoit conforme à la révélation. Il y a même beaucoup de passages oa Bacon , quoique protestant , paroît se rapprocher de la doctrine catholique et en général il parle sur ce sujet avec l'exactitude d'un homme qui avoit Êut de la théologie une étude particulière. ° ™
Le même écrivain à qui nous devons Le ^ t£ « n t de Bacon , a donné depuis les Pensées de Descartes Oii il montre que non seulement Descartes a respecté les principes de la religion , mais qu'il les a crus et défendus L'auteur dans un Discours préliminaire, rédigé avec i>eaucoup de critique et de sagacité, venge très-bien Descartes des imputations de ses détracteurs , et dans une Fie religieuse de ce philosophe célèbre, il Ie peint comme un catholique exact à remplir ses devoirs. Les nombreux extraits qu'il rapporte de Descartes f sont sincèrement r*li»
TOltt rBIMIEH,
54 * Jnlredudion.
gieux. II. y a des pensées judicieuses , belles et même pieuses sur l'existence et les attributs de Dieu , sur lira matérialité de l'aine, et sur différens points de religion et de nio-f raie ; et elles prouvent invinciblement que Descartes é*toit non seulement très-orthodoxe , mais qu il a voit fort à cœur d'inculquer les principes de la foi , et d'en montrer la conformité avec ceux de la raison. Les encyclopédistes eux-mêmes ont reconnu que Descartes avoit des idées fort élevées sur la divinité. On doit remarquer que , comme Bacon, il n avoit pas négligé l'étude de la théologie.
Pascal,' qu'on nous a reproché de n avoir pas associé à ces grands noms dans notre première édition , Pascal étoit certainement uue très-forte tête. Il cultiva avec succès les sciences abstraites et y fit d'importantes découvertes. La vigueur de son génie le rendoit propre à réussir dans tous les genres où il s'appliqUoit. Il étudia aussi la religion; profond comme il étoit, il creusa ce grand > sujet , et conçut le plan d'un ouvrage qui auroit pu devenir plus important , si sa santé lui eût permi de l'achever. Ses Pensées ne sont proprement que le canevas et les filamens ^principaux de cet ouvrage. Mais quelque informe que soit cet essai, on y trouve une main de maître, et ces grands traits qui n'appartiennent qu'à un esprit élevé et accoutumé aux plus hautes méditations. Bayledi- •oit qu'un tel suffrage déconcertoit plus l'irréligion que cent volumes de controverse , et qu'après l'exemple de Pascal , il n'y avoit plus moyen de prétendre que les petits, esprits seuls eussent de ta foi. Au reste , en louant ici Pascal de ce qui a le plus contribué h illustrer son nom, nous ne prétendons pas approuver indistinctement tous ses écrits. Nous ne le considérons ici, lui et les autres grands hommes que nous passons eu revue dans ce moment, que comme les défenseurs des grands principes du christianisme. Cest un titre que Pascal s'est assuré par ses Pensées , et l'on peut regretter seulement qu'il n'ait pas eu le temps d'achever ce monument, qui auroit pu être si Utile à la religion et si glorieux pour lui-même.
Introduction. 85
newton , ce prodige ue i Angleterre , ce pnysicien pro- Wl, ce philosophe si élevé, qai a fait faire tant de pas è Ja science, et qui joignoit au talent «le saisir les détails, !art pins difficile de lier les faits particuliers par desré- , v sultats généraux y Newton trouvoit, comme Bacon, dans les phénomènes nombreux qui faisoient l'objet de ses recherches , des motifs sans cesse renaissans d'admirer la puissance infiniment féconde du souverain Etre. Il saisit toutes les occasions de ramener les esprits au Créateur. Ses Principes mathématiques de la philosophie naturelle et son Optique renferment de beaux témoignages en faveur, de la divinité ; et un de ses traducteurs les a regardés comme un rempart contre l'athéisme et l'irréligion. Newton avoit fait une étude particulière de l'Écriture, e* il a consigné ses recherches , à cet égard , dans des écrits peu connus, quoiqu'ils fassent partie de l'édition de ses • Œuvres (i). Ces écrits sont, en général, précieux, en te qu'ils attestent les sentimens de Newton sur la religion , son respect pour les Livres saints , son attachement àux grands principes de la révélation. Il étoit anglican zélé; mais cette erreur, qui étoit le résultat de son éducation, n'infirme point son autorité, comme philosophe ^ chrétien. 11 tenoit ce dernier titre à grand honneur. Ses lettres a Bentley prouvent quelle opinion il avoit du matérialisme; et la peine qu'il a prise de commenter Daniel et L'Apocalypse , le ton grave et religieux qu'il y garde constamment, le soin qu'il a de ramener la chronologie au texte de l'Ecriture, tout décèle un homme pénétré des vérités renfermées dans la Bible. Voltaire et Fontes selle ont remarqué son profond respect pour Dieu , et rétude assidue qu'il avoit faite de l'Écriture. Nous parle-
(i) Voyei le V» et dernier volume des OEut>re$ de Newton, édition de Horsley; Londres, 1779; 5 volume» in-4°. C'est là que se trouvent la Clironologie des anciens royaumes corrigée , et le» Observations sur les Prophéties de Daniel et de saint Jean Ces écrits sont en anglois, et avoient déjà été publies, en 1737 et en il y a use traduction, fc^ncaisf 4a prt nier.
36 Introduction* rons encore des dispositions religieuses de tfeWton , âan* la liste des écrivains qui termine dos Mémoires , et nous y examinerons ceux de ses ouvrages qui ont un rapport plus direct avec notre objet.
On n'a pas toujours été exact dans l'idée qu'on a donnée de Leibnitz. Voltaire, dans X Histoire de Charles XII , prétend que ce philosophe pensoit et parfait librement , et, qu'il avoit inspiré ses senti mens libres à plus d'un prince. Fontenelle dit aussi assez inconsidérément dans son Éloge de Leibnitz > qu'on Va accusé de n avoir été qu'un grand et rigide observateur -du droit naturel , et que ses pasteurs lui en ont fait des réprimandes publiques et inutiles. Tout prouve au contraire que Leibnitz fut éminemment religieux. Sa métaphysique est tellement fondue avec . sa religion , qu'il est impossible de les séparer. Bien différent, de quelques idéologues modernes qui se consument en dé vaines abstractions, et ne veulent voir partout que de la matière , il abonde en réflexions nobles et élevées sur Dieu , sur lame, sur la liberté. Il ne laisse passer aucune occasion de rendre hommage au christianisme. II combattit les incrédules de son temps , et réfuta successivement Hobbes, Bayle , Spinosa, Socin et Wissovats. On a publié récemment ses Pensées sur la religion et la morale. On y voit un caractère remarquable de raison ^ de sagesse et de gravité; et elles ont cela de particulier, qu'elles ne semblent pas tenir aux principes de la communion dans laquelle l'auteur étoit né. Il y parle de l'autorité* eccleWastiqUe en homme qui en avait examiné les droits et calculé les avantages. La manière dont il s'exprime sur les Papes , pourroit servir de leçon à plus d'un catholique. Il vouloit qu'on rétablît leur puissance dans toute la chrétienté. Il s'explique sur la réunion des deux églises avec une modération qui fait regretter qu'il fiait pas poussé ses dispositions si sages plus loin encore. Ce qu'il dit siir la beauté du christianisme, sur la hauteur des* mystères, sur l'éternité des peines, etc., n'est pas moins digne d éloges. Mais un passage de ces Pensées qui mérite notre attention , c'est celui où il manifeste ses craintes sur
Introduction. ' S 7
« \ps suites des mauvaises doctrines qu'il voynit se répandre contre la morale et la religion. H pre'voyoit que leurs sectateurs 3 délivres de V importune crainte U une «■• Providence surveillante et d'un avenir menaçant , Idtheroient la bride à leurs passions brutales, tourneroient leur esprit à séduire et à corrompre les autres , et seroient même capables , pour leur plaisir ou leur avancement , de mettre le feu aux quatre coins de la terre. Il croyoit que ces opinions pernicieuses , se glissant dans les livres à la mode , disposaient toutes c/10- . ses à la révolution générale dont l'Europe étoit menacée 9 et il voyoit avec douleur les sentimeos d'une ame honnête s'éteindre avec ceux de la religion. Telles et oient les religieuses alarmes de ce grand philosophe. Que dire après cela de ceux qui ont voulu ravir au christianisme un homme si ferme dans sa croyance , si sage et si modère dans ses opinions? N'est-ce point une chose remarquable qu'on se soit plu dans notre siècle à dénaturer la doctrine des grands hommes du 6iècle précédent ?
Bacon, Deçcartea, Pascal, Newton et Leibnita furent donc sincèrement chrétiens. Ils firent profession de croire à la révélation , et s'ils appartinrent à des communiot* différentes , s'ils se divisèrent sur des dogmes particuliers , ils aimèrent et défendirent la religion en général. IU ne ; crurent point la foi humiliante, pour * leur génie. Cet hommes si élevés an-dessus de leurs contemporains , n'eurent pas honte de penser sur ce point comme le vulgaire. Eux qui avoient frayé tant de routes nouvelles dans la carrière des sciences , s'honorèrent de marcher dans les sentiers de Je révélation. Non seulement ils révérèrent un Dieu et reconnurent les grandes vérités de la loi naturelle , mais ils crurent h l'Evangile. Quels noms opposer à de tels noms? Quels suffrages balanceront de tels suffrages? Quels esprits forts lutteront contre ces génies sublimes et dociles? Que sera-ce si à de si grandes autorités on joint tant d'autres écrivains recoramandabtes du même temps, et sur-tout ceux qui illustrèrent le règne de' Louit XJV ? C'est avec ce cof*
S8 Introduction* tége imposant que le xvir» siècle se présente à la postérité-; c'est par cette masse de témoignages qu'il manifeste son assentiment aux vérités chrétiennes; et il nous semble voir la religion , en traversant ce siècle, marcher entourée de ce groupe vénérable de savans, de littérateurs, de phi-* Josophes, qui se réunissent pour lui rendre hommage, ft qui s empressent à orner son triomphe.
Cependant , il fout 1 avouer , malgré ce caractère général du xvue siècle , malgré les exemples glorieux de se* plus grands hommes , malgré les eicellens écrits qu'on y vit naître, malgré la protection des souverains, malgré les habitudes et les dispositions des peuples , la religion y compta quelques détracteurs. On y vit quelques hommes ardens s'égarer dans leurs recherches, et saper les bases du christianisme et même de la morale. A leur tête on doit mettre les sociniens, qui ont formé secte, qui ont été quelque temps assez répandus, et que les incrédules modernes regardent comme leurs devanciers et leurs modèles. Fauste Socin , patriarche de ces sectaires, mourut en i6o4* H avoit emprunté des calvinistes leur principe de ne croire ni à l'autorité de l'Église , ni à celle de la tradition , et il le poussa aussi loin qu'il étoit possible. Nous ne le suivrons pas dans ses erreurs sur l'Église , sur la grâce, sur l'éternité des peines , sur les sa-, cremens , sur la+norale. La principale , c'est d'avoir nié la divinité de Jésus-Christ et le mystère de l'incarnation» Du reste , il croyoit à la révélation , et faisoit profession de révérer l'Écriture sainte; mais il l'expliquoit à sa manière, et donnoit la torture aux textes les plus clairs et les plus précis contre sa doctrine. Le Dictionnaire encyclopédique, à l'article Unitaires j vent faire regarder les sociniens comme des purs déistes, et expose leurs dogmes avec une complaisance et une affectation marquées. D prétend que ces sectaires n'admet toieut le« Livres saints qu'en apparence et pour ne pas révolter, mais qu'au fond ils ne croyoient pas à leur divinité. Une pareille allégation est démentie par les ouvrages des plus géfcbres unitaires , qui , a la vérité , font violence aux tcx7
Introduction. 3$
*e* de la Bible, mais qui s'efforcent cependant de concilier, avec p'us ou moins de vraisemblance, leurs dogme» avec ces textes. Ce qui a donne* lieu à cette assertion ^ c'est qu'on vouloit s'étayer du suffrage de ce parti, et grossir la liste des incrédules, de la liste des partisans d'une hérésie qui a commencé sans doute a porter des coups hardis air christianisme et à ébranler les vérités révélées, mais qui faisoit au moins profession de respecter les oracles divins. Les sociniens se répandirent en Pologne et en Transylvanie. Ils y obtinrent même le libre exercice de leur culte , et s'y propagèrent jusque vers le mijieu dvt siècle qu'ils en furent successivement chasses. Ils eurent parmi eux, depuis Socin , quelques hommes fameux par leurs écrits et leur zèle, comme Crell , Wissovats et quelques autres. Depuis leur expulsion de Pologne, ils se sont disperses en Allemagne , en Hollande , en Angleterre , et da^is les communions séparées de l'Église romaine; où ils ont continué jusqu'à nos jours d'avoir des partisans. Ou verra même que leurs erreurs ont fait beaucoup de ravages parmi les théologiens protestans, et que ches la plupart les principes des premiers réformateurs dégénèrent en un sociniaoisrae plus ou moins déguisé. Il n'est que trop vrai que les unitaires ont été pernicieux au christ tianisme , et qu'en attaquant des vérités révélées , ils ont préludé par leur hardiesse aux attaques de ceux qui ne vouloient point du tout de révélation.
Les autres écrivains irréligieux du xvn* siècle , ou au moins les plus fameux , sont Vanini , Hobbes , Spinosa et Bayle. Le premier, aussi connu par ses désordres que par son athéisme, n'étoit guère feit pour donner du lustre à ce système. On le vit courir de tous côtés pour se faire des prosélytes, dogmatiser en Allemagne, eu Hollande , dans les Pays-Bas , en Italie , et recueillir partout le mépris pour sa conduite et l'horreur pour ses prédications. Il fut emprisonné en Angleterre, et périt à Toulouse en 1619, victime d'un zèle outré. L'apôtre et la doctrine étoient dignes l'un de l'autre. On trouve l'athéisme dans ses écrits mêlé avec une licence effrénée. On,
4$ Introduction»
peut dire an tant de ceux de Théophile, poète français, mort en 1626, et que Ton a accusé d'être l'auteur d'un ouvrage cynique et irreligieux. Ce livre a voit été coudamné au feu quelques années auparavant à Paris , et n'a pas été inutile à ceux qui , comme Fauteur ont voulu mêler l'immoralité et 1 irréligion, et se sont servi de l'une pour mieux inculquer l'autre. « . Hobbes, si justement flétri pour ses paradoxes et leurs affreuses conséquences, vit le jour en Angleterre. 11 ne reconnoissoit point de différence entre le juste et l'injuste, prétendoit qu'il n'y a de vice et de vertu que depuis qu il y a des lois , regardoit l'état de guerre comme l'état naturel de l'homme , et raison noit ainsi > Je pense y donc la matière peut penser. Son traité De due et son Leuia~ than, qu'il publia étant en France, soulevèrent contre lui dans ce royaume. Il se retira dans sa patrie , où sa doctrine ne parut pas moins révoltante. S'il ne fut pas athée , dit de lui le Dictionnaire encyclopédique, article Hobbisme , il faut avouer que son Dieu diffère peu am celui de Spinosa, auquel il mérita de servir de précurseur. Rousseau le livre à l'horreur du genre humain , et Diderot l'appelé agresseur de l'humanité. 11 mourut , en *679» à quatre-vingt-douze ans, laissant, à ce qu'il paroît, peu de disciples. Son système est aussi dur et aussi repoussant que son style. Cependant quelques écrivains modernes ont entrepris de réchauffer plusieurs de ses principes.
Spinosa, né à Amsterdam, en i63a, d'un juif portugais, quitta la religion de son père pour la secte arminienne , et celle-ci pour l'athéisme , qu'il ambrasse avec ardeur. Son Traite the'ologico- politique et ses Œuvres posthumes renferment cette dernière doctrine , rédigée en système suivi. Il y soutient que Dieu n'est pas un être intelligent et parfeit, que tout est soumis à une aveugle nécessité , qu'il n'existe qu'une seule substance qui a pour attributs l'étendue et la pensée jl renverse les Écritures et nie les miracles. « C'est principalement à son Traité de morale , ou , donnant carrière ù ses méditations philosophiques, il plonge son lecteur dans le sein de l'a»
introduction. 41
théisme; c'est principalement à ce monstre M hardies.se qu il doit le grand nom qu'il s'est fait parmi les incrédule* de nos jours. Pour peu qu'on enfonce dans ces noires ténèbres où il s'est enveloppé, on y découvre une suite d'abîmes où ce téméraire raisonneur s'est précipité presque dès le premier pas, des propositions évidemment fausses et les antres contestables, des principes arbitraires substitués aux principes naturels et aux vérités sensibles, un abus de termes, la plupart pris à contre-sens , un amas d'équivoques trompeuses, une nuée de contradictions palpables. » ( Encyclopédie , article Spinosisme. ) Cupcr, domLami, Jaque lot, le Vassor, et Bayle même ont combattu ce système monstrueux et obscur , qui n'a eu probablement que peu de partisans, dont la plupart u'eutendoient sûrement pas bien toute la doctrine de leur maître (i).
Enfin vient ce Bayle même , cet antagoniste de Spinosa , çe critique adroit, ce pyrrhonien infatigable. Il ne suivit pas la même marche que Spinosa. H ne bâtît point 4e système irréligieux; il ne donna point de corps de doctrine. Bornant ses soins à miner et à détruire, il est occupé sans cesse à entasser les objections, les«dour tes* les difficultés, à rendre problématiques les Vérités les plus incontestables, à obscurcir les principes les plus clairs. On diroit qu'il prend plaisir à environner de nuages toutes les questions qu'il traite. Il mêle les sophisme* et les preuves, les paradoxes et les raisonnemens , le vrai et le faux. U ne combat point le christianisme de front; il lui fait, si ion peut jmrler ainsi, une guerre de ruses et de chicanes. 7/ doutoit et se moquoit de tout, a dit d'Alembert. Voltaire l'appelé avec raison le premier des philosophes sceptiques. Ses plus
(j) Matthias Knuaen , contemporain de Spinosa, avoit cherché fainement à établir l'athéisme Allemagne. Sa lecte des conêcientiaux paroi t , malgré ses forfanteries, n'avoir existé que dans «on imagination . et l'auteur fit si peu de sensation , que â>pma 1674, qu'il s'annonça comme prédicateur d'athéisme, on ne sait pas ce qu'il èmnt.
4a Introduction* grands ennemis, ajoute-t-il, sont forcés d'avouer qn'il n'y a pas une seule ligne dans ses ouvrages qui soit un blasphème évident contre la religion chrétienne ; mats ses plus grands défenseurs avouent que dans ses articles de controverse il n'y a pas une seule page qui ne conduise le lecteur au doute et à V incrédulité* Aussi cynique clans ses expressions que pynrhonien dans sa* croyance , il prodigue les obscénité** comme les erreurs. Armé d'une érudition vaste , mais réglée , il sème en passant les argumens faux , les inductions captieuses , les accusations infidèles, les traits de hardiesse, les anecdotec hasardées, les citations inexactes, les digressions inutiles, les autorites contradictoires. Il appuie plus sur les rai-^ sonnemens qui peuvent accréditer une erreur que sur ceux dont on étaie une vérité. Il apprend à penser, diton ; mais il apprend encore plus à s'égarer. Sous prétexte de relever des méprises assez indifférentes en histoire et en littérature , il en accumule lui-même de plus importantes et de plus dangereuse^. Voltaire a encore dit de lui qu'il étoit Y avocat-général des philosophes , ce qui est vrai , mais qu'*7 ne donnoit point ses conclusions , ce qui n'est pas aussi exact. Cet avocat-général est bien souvent juge et partie , et ne conclut que trop , et pour la plus mauvaise cause. Bayle a eu sur lexviuc siècle une influence marquée. Il commence la chaîue des détracteurs du christianisme. 11 a mis à la mode cette critique outrée sur 1rs objets de religion. On emprunta de lui ces difficultés renaissantes, ces objections répétées, ces subtilités, ces sopbisines qui remplissent ses écrits. Il eut une école qui prôna ses écrits, vanta sa dialectique, et représenta son pyrrhooisme comme Tenet d'une haute sagesse. La licence de ses ouvrages étoit un attrait de plus pour les lire , et le double poison qu'ils contenoient se répandit dans la littérature.
Tels lurent les principaux écrivains qui , dans le cours du xvue siècle , se déclarèrent les ennemis de cette foi qui a voit captivé avaot eux, dans ce même siècle, tant âc génies heureux. Tek furent ceux qui coBuuencèrent
Introduction. &5
V répandre ces opinions pernicieuses dont Leibnitz ovoit vu les premiers progrès, et qui atermoient ce 'grand homme. Newton et Leibnitz vi voient encore , et déjà , maigre l'ascendant de leurs exemples et l'autorité* de leurs noms, se propageoit une doctrine si différente de la leur. Déjà des hommes d'un mérite prodigieusement inférieur à celui de ces philosophes si éclairés , s'écartoient de leurs traces, et prétendo'ent lutter, quoiqu'avec des armes bien inégales, contre ces redoutables athlètes. D'où pouvoit venir tant d'imprudence et de témérité? Mais les génies Supérieurs, dont nous avons parlé, sembloient avoir en quelque sorte épuisé l'admiration. On désespéra d approcher d'eux en suivant la route qu'ils avoient tenue; on se jeta dans une autre* Us avoient mis leur gloire à respecter la religion 5 on crut s'en procurer une autre en l'attaquant. On ne pouvoit les égaler en lumières et en génie ; on imagina s'en dédommager en prenant le contre-pied des principes qu'ils avoient professés ; et dans 'l'impuissance d'atteindre à leur grandeur , on se flatta d'y suppléer par un excès d'orgueil. On voulut regarder comme déshonorant un joug sous lequel s'étoient courbes tant de génies élevés, et l'on se rangea du côté qui flattoit le plus les passions et l'amour de l'indépendance. Les impiétés sociniennes , les égaremens de Hobbes , les blasphèmes de Spinosa avoient ouvert la voie aux systèmes irréligieux. Les objections toujours renaissantes de Bayle sur-tout avoient jeté des semences de py rrhonisme et d'incrédulité. Des écrivains élevés à son école entreprirent de développer ces germes funestes , et marquèrent les dernières années du xvir* •iècle par des productions hardies, destinées à ébranler nos dogmes, nos mystères et notre culte.
Ce fut en Angleterre que se donna le premier signal de cette guerre désastreuse. Le xvir* siècle n'étoit pas encore terminé, quand ce royaume vit s'élever quelques écrivains peu favorables à la religion. Le déisme y fut professé ouvertement par des hommes fort connus. Herbert, comte de Cherbury, l'avoit réduit en sv sterne, et «étoit flatté d'avoir établi la religion naturelle sur les ruK
4 4 Introduction .
nés do !a révélation. Btount, disciple d'Herbert , ,suivté ses traces et renouvela ses leçons. Il se tua en 1693-, laissant , entr'autres , l'ouvrage intitulé : Les Oracles de la raison y qui fut publié par son ami Gildon. Celui-ci y joignit une préface où il comble d'éloges Blount et ses écrits. Locke fut un écrivain estimable sous plusieurs rapports : néanmoins plusieurs de ses opinions n'ont rie* qui ne convînt parfaitement aux sociniens. Son sentiment sur l'immortalité de famé a fourni une arme aux incrédules. Son système sur les idées innées a paru à plusieurs amis de la religion une «invention funeste. Ce qu'il dit sur ta révélation , ne déplairoit pas à ceux qui la rè— commissent le moins» Enfin dans son Christianisme rai-* sonnable, qu'on poniroit appeler , à plus juste titre , Christianisme rationnel, il se montre latitudinaire au dernier degré. Il n'avoit pas plus d'attachement pour l'église anglicane que pour les autres communions protestantes, et il regardoit les diverses croyances comme indifférentes. H est un des précurseurs des chrétiens rationnels, qui , dans ces derniers temps , ont porté en Angleterre .1rs coups si hardis a la révélation. Plusieurs autres éeriyains , contemporains de Locke , paroissoient , à la mémo é|>oque , s'occuper h ébranler les fondemens de la religion. Toland tendit certainement à ce but dans son Christianisme sans mystères , qui est de 1696. Bury , auteur de YEv an** gile nu y sapa aussi les principaux mystères de la religion , entrantres la divinité de Jésus-Christ. L'école de Locke tnstnuoit la doctrine de son maître, qui ne s'éloignoit pas beaucoup de celle des Ariens. Ces deux partis réunissoient leurs efforts au commencement du x vm« siècle. L'un comptait parmi ses défenseurs Shaftesbury , CoIJins, Tindal, Woolston , Coward ; l'autre, Whiston , Whitby , Emlin, Chubb. Nous rendrons compte successivement de leurs attaques, a mesure que l'histoire nous les présentera. Il nous suffira , en ce moment , d'avoir montré l'incrédulité naissant en Angleterre , et y préludant aux combats que la religion alloit avoir à soutenir dans ce siècle. Ce sont tfes eombats , dont le rc«it va nous occuper , après qire
Introduction. 45 nous aurons /jeté un coup d'œil sur l'état de l'Église, dans les différentes parties du monde, à l'ouverture du xviir» siècle.
État de 1 Église au commencement du xyui* siècle*