TOME SIC05D. l
574 Annie 176^.
les droits de l'Église ; et tandis que les ennemis de fa religion disputoient entr'eux de malignité et d'audace, on vouloit que les pasteui* , chargés de la garde du troupeau , vissent en silence les coups qu'on port oit sous7 leurs yeu* au dépôt qu'ils dévoient défendre. Aussi plusieurs évêques se crurent obliges d'élever la voix en cette rencontre. Les archevêques d'Auch et d'Aix , les évêques de Laugres , de Saint -Pons, de Sarlat, d'Amiens, de Lavaur , de Vannes, du Puy , dUzès, de Pamiers, de
Castres, de Grenoble, ne montrèrent pas moins de
scie que M. de Beau mon t. M. de Fleury, archevêque de Tours, et dix de ses suflragans (levêque d'Angers seul ne voulut point s'unir à ses comprovinctaux ) réclamèrent contre le jugement de proscription des Jésuites, et contre les défenses illégales de les laisser prêcher. Plusieurs autres prélats écrivirent au roi en faveur de la Société; de sorte qu'en y joignant les évêques assemblés en décembre 1761 , et ceux de l'assemblée de 176a, ôn peut dire que toute l'église de France se réunit en faveur d'un corps attaqué par tant d'ennemis. Cette unanimité du corps épiscopal eût été complète sans les préjugés d'un très-petit nombre de prélats. MM. de Fitx- James, évêque de Soissons , et de. Grasse, évêque d'Angers, donnèrent des Mandenaens tels qué les porlemens Sauraient pu désirer. Ils furent réfutés par quelques-uns de leurs collègues. Le Pape condamna le Mandement de Févêque de Soissons, qui mourut peu après, et févêque d'Angers, qui, en 1761 , avoit souscrit l'avis des quarante-cinq en faveur des Jésuites , sembla depuis s'unir encore au sentiment du clergé de France. M. de Beauté* Ville , évêque d'Alais , ne montra pas la même déférence. Il publia, le 16 mai 1764, une Instruction pastorale où il condamnoit les Assertions attribuées aux Jésuites. « Oa fut surpris de voir un évêque, contre le témoignage de fous ses collègues, imputer à tonte une Société^ recommandable les erreurs renfermées dans les Assertions , comme si elles étoient son ouvrage , et qu'elles n'eussent pas été réfutées par plusieurs membres de cette Société*
Annie 15©.
On ne le rut pas moins de lé voir renfermer dans une proscription générale toutes les propositions contenues dans le recueil , comme si elles étoient toutes également dignes de censure. On observa qu'où les textes renfermés daus les Assertions avoient fait, avant d'être réunis, de tristes ravages dans le diocèse d'Àlais , et alors il étoit difficile de concilier le silence de M. de Beauteville sur ces mêmes textes depuis le commencement de son épis* copat , avec le zèle qu'il assuroit ne l'avoir jamais abandonné pour empêcher les progrès de la morale relâchée ; ou bien que c etoit le recueil même de ces textes , rendu public par le parlement et traduit en français , qui leur a voit acquis ce degré de perversité contre lequel l'évêque avoit cru devoir s'élever, et alors comment avoit-il pu regarder la rédaction de ce recueil comme utile à la religion et aux mœurs? » On reprochent encore à ce prélat d'avoir affecté, sur la grâce et sur d'autres matières, un» langage et des principes qu'il sembloit avoir empruntés des écrivains appela os. M. de Brancas, archevêque d'Àix, lui ayant écrit pour lui faire à ce sujet ses observations , il s'ensuivit entre ces deux prélats un différend, où l'évêque ne parut pas songer davantage à mettre les formes de son côté , qu'à l'emporter par le fond. Il usa de récriminations et de hauteurs envers un métropolitain, à qui son grand Age et plus encore ses vertus auroient dûr épargner cet affront. Aussi dans les assemblées provinciales qui se tinrent peu après, le mécontentement le plus vif éclata coutre l'évêque d'Alais. Dans toutes , les eVêques avoient déclaré qu'ils, n'a voient pas été consultés par lui : témoignage désagréable pour un prélat qui disoit avoir consulté plusieurs de ses collègues. Invité par M. de Brancas a s'en rapporter il l'assemblée prochaine du clergé, il favoit refusé, en alléguant qu'on ne pou voit transiger sur la Joi* Enfin ses protestations à l'assemblée de sa province et à l'assemblée générale avoient achevé de le mettre dans son tort , et de prouver la défiance où. il étoit de sa cause. Blâmé de tous ses collègues , il affecta d'être indifférent à une improbation dont il te croyoit
a^ô Armée 1964.
apparemment dédommagé par les éloges de quelques artisans de troubles. Ce fut à son occasion que du clergé de i;65 demanda depuis au roi la tenue du concile de Narboone , comme l'évêque lui-même avoit témoigné le désirer. Mais la cour refusa de permettre cette convocation, ainsi quelle l'a voit déjà refusé en et en 1730.
Le 2 1 janvier , arrêt du parlement de Pans contre ta dernière Instruction pastorale de M. de Bcaumont. Les magistrats ne pouvoient lui pardonner de prendre la défense de gens proscrits par eux. Un conseiller ayant dénoncé à sa compagnie l'Instruction , qu'il avouoit pourtant être écrite avec modération , elle fut condamnée au feu. Un pareil traitement ne contentoit pas encore les ennemis du prélat. Kstimant que ce n'étoit pas assez , dans un danger si imminent, de sévir contre récrit de l'archevêque, ils rendirent plainte contre l'auteur même, et ordonnèrent que les princes et les pairs seroient convoqués. Mais le roi fit dire qu'il avoit exilé l'archevêque de Paris à la Trappe, et qu'il comptoit que le parlement n'iroit pas plus loin. Cette réponse n'empêcha pas les magistrats de recevoir la plainte rendue précédemment contre M. de Beau mont : ils arrêtèrent seulement qn'avant ^de rien fctatucr à cet égard , il seroit fait des remontrances au roi. Elles furent présentées en effet. On est étonne" , en les lisant , comment des hommes qui avoient quelque soin de leur renommée pouvoient revêtir de leurs noms un écrit où l'aigreur et la haine perçoient à chaque page. Comment ne s'apercevoient-ils pas que cette profusion d'injures rendoit suspect le motif qui les anirooit? Oa faisoit à l'archevêque un crime de toute sa conduite depuis qui nse ans. On lui prodiguoit les épithètes de factieux, de fanatique , d'agitateur, de tyran de ses subalternes j $ homme qui ne s'étoit signalé que par des
Année 1764» 23$ vexation* -et des scandales» Tel étoit le portrait que Ion faisoit de l'évéque le plus pénétre' de l'étendue de ses devoirs ; d'un prélat, pour me servir des propres expressions du conseiller son dénonciateur, « recomman- « dableet révéré par des qualités et des vertus personnelles , « par la pureté de ses mœurs, par sa charité et d'abon- « dantes aumônes : » mais l'imputation sur laquelle on insistoit le plus , étoit celle « de sujet révolté et visant à « l'indépendance , de chef et d'organe d'un parti redou- «1 table à l'état , de coupable qui , par ses égaremens et « une révolte ouverte et soutenue, méritoit l'animad- 4 version de la plus sévère justice. » On voit que ces magistrats auraient voulu faire croire que c'est la même chose de se révolter contre le souverain , ou de réclamer contre les excès de ses officiers de justice, qui forent eux-mêmes pendant ce règne si souvent ligués contre les -ordres et les lois du monarque. Les remontrances offraient d'ailleurs des passages curieux. On y parloit u des len- « teurs, de la circonspection , de l'examen , de la maturité « qui avoient présidé aux jugemens rendus contre les « Jésuites ; n ce que Ton pourrait prendre pour un épigramme , si ce n'étoit pas le parlement lui-même qui parle ici. Plus loin , on lisoit « que les Jésuites avoient abusé « grossièrement en leur faveur d'un mot du concile de « Trente , captieusement interprété dans on sens contraire « à la bonne foi. » Ce mot, c'est pium* Les remon" trances trouvoient mauvais qu'on l'eût traduit par pieux y ■ en rapportant ce passage du concile : Pium eorum mëtitutum à sanctâ Sede approbatum. Voila ce qu'on» appelé une interprétation captieuse et contraire à la bonne foi* Ailleurs, il étoit dit que le régicide n'est presque connu dans les états policés que depuis rétablis sèment de la Société* Telles étoient ces remonstrances , dans lesquelles le parlement demandait à juger son évéqne* 11 ne paraît pas qu'elles aient persuadé le prince ; mais si . les magistrats ne purent suivre leurs projets contre l'archevêque; ils s'en dédommagèrent amplement. Le aj lévrier , il fut erdosmé à tous les Jésuites de prêter,
sr;$ Année 1 764.
^sous huitaine , un nouveau serment de renoncer à leur institut, et de tenir pour impie la doctrine des Assertions, On condamna au feu des écrits en leur faveur; on ù% ■subir la même flétrissure h une lettre pastorale de Féveque de Langres; on ordonna des informations contre les distributeurs de l'Instruction de M. de Beau mont: et comme on craignoit que plusieurs évêques n'adhérassent à cet ouvrage , np conseiller proposa d'inviter les prélats qui se trouvoient à Paris à venir vérifier par eux-mêmes les textes dçs Assertions. 11 donna le nombre , les noms et les demeures des évêques alors dans la capitale , qu'il s'étoit procurés , on ne sait comment ; mais sa proposition n'étoit qu'un jçu concerté pour amener une autre mesure. Le parlement, feignant d'être étonné du nombre d'éveques qui se trouvoient à Paris, arrêta que le procureu régénérai feroit exécuter les lois sur la résidence. On se félicita sans doute d'avoir trouvé ce nouveau moyen pour vexe? le clergé , et personne apparemment n'ira chercher d'autres motifs à cette inquisition du parlement que le sèle religieux dont il etoit animé. Peu après on condamna au feu une adhésion de l'évêque d'Amiens à l'Instruction pastorale de M. de Beau mont. Le même jour, 9 mars, on s'occupa encore des Jésuites, et comme on étoit piqué de ce qu a peine vingt-cinq avoient prêté le serment prescrit, et que l'on vouloit absolu ment se débarrasser d'hommes dont la présence offusquoit encore , on rendit sur-lechamp un arrêt qui ordonnoit à tous les Jésuites de sortir du royaume. Cette proscription inique, digne de servir 4e modèle à celle prononcée trente ans plus tard contre tous les prêtres, fut exécutée avec la dernière rigueur. L'âge, les infirmités, les services net oient point des titres d'exemption, et l'on n'admit presque aucune des requêtes. Ceux mêmes de ces religieux qui avoient des places h la cour, subirent le bannissement; la famille royale Xi'eut pas le pouvoir d'en exempter un seul , et des personnes augustes furent forcées , par l'arrêt d'un parlement > 4e renvoyer des hommes auxquels elles avoient donné leur confiance. On avoit tu, les années précédentes, proscrire
Année 1764» 27$
successivement trn grand nombre d'ecclésiastiques qui ne Touloient point reconnoître la suprématie du parlement* Là c'était quatre mille relgieux que Ton enveloppoit dan» le même anathcme, et que Ton envoyoit mendier leur subsistance dans des terres étrangères. La passion et la ▼engeance éclataient dans toutes les démarches de leurs ennemis. Tout écrit en faveur des Jésuites étoit pour cela seul condamné au feu. Les. lettres des évéques subissoient la peine des libelles; les brefs du Pape étaient supprimés : il y eut même des parlement qui en condamnèrent au feu , pour augmenter apparemment le respect des peuples pour le chef de l'Église, et déjouer plus efficacement les vues, des ennemis de la religion. , — Le ,.4 mars , bref de Clément XIII à l'évèque de Ratisbonne. Il avoit paru Tannée précédente en Allemagne un ouvrage latin sous ce titre : Justini Febronii, de statu prœ senti Ecclesiat, liber; ouvrage entièrement conforme aux idées des nouveaux canonistes, qui prennent à tâche de dénaturer le gouvernement de l'Eglise, de détruire l'autorité légitime du saint Siège , et de renouveler toutes les maximes des protestans contre la puissance ecclésiastique. L'auteur ne s'étoit pas nommé d'abord ; mais on sut bientôt que c'était Jean-Nicolas de Hontheim , évéque de Myriophite et suifragant de l'électeur de Trêves. Ce prélat s'étoit laissé séduire par un système que nous verrons prévaloir en Allemagne. Le voisinage des protestans, les progrès de la philosophie, la haine de l'Eglise, l'envie de flatter les souverains et l'amour du changement avoient introduit à Vienne et ailleurs un enseignement plus assorti aux idées de quelques novateurs qu'à la doctrine ancienne et commune» Des hommes qui avoient plus étudié Fra-Paolo, Van lispen et autres de cette trempe, que les livres et les principes autorisés dans l'Église , s'attaehoient à propager les leçons de leurs maîtres, et prétendoient , en les adoptant, faire revivre les beaux jours du christianisme. Ils n'en vouloient , disoient-ils, qu'aux abus, et sous ce pré* texte Û5 réfermoient impérieusement les usages et les
a8fr Annie 1764.
institutions qui ne cadraient pas avec le plan qu'ils s'étoicnl formé'. L'Église, à les entendre, étoit dans un état de désolation et de ruines ; son gouvernement étoit vicieux f ses lois étoient tyran niques, ses usages superstitieux, sa discipline abusive, sa doctrine même défigurée, lis trouvèrent des défauts sans nombre dans cet édifice fondé par 1* Fils de Dieu même, et vouloient refaire à neuf l'ouvrage manqué par ce divin Architecte. Cette autorité centrale qui de Rome veille sur tout le monde chrétien , a paru incommode à tous les novateurs : ils la dépouilloient de tous ses droits. Il lui contestoient d'abord ce domaine temporel qui ajoute à la dignité du Pontife le* clat du pouvoir souverain , et qui , attaché au saint Siège depuis une longue suite de siècles , présente la prescription la plus ancienne, et des titres non moins solides que ceux sur lesquels sont établis les autres gouvernement de l'Europe. Ils attaquoient ensuite cette puissance spirituelle si respectable par la source dont elle émane, par son objet, par son antiquité et par les avantages qu'elle a produits. Us réduisoient à rien cette chaire principale fondée par le chef du collège apostolique , ce centre d'unité , auquel il faut rester attaché pour être réputé catholique , ce siège dont lëclat se réfléchit sur toute l'Église, ce tribunal d'où partirent tant de décisions solides et lumineuses , et dont les décrets ont tant de fois confondu Terreur. Us vouloient échapper à la même autorité qui avoit frappé leurs devanciers , et sûrs d'avance d'être proscrits par elle, ils s'en vengeoient en ht taxant de tyrannie. De Hontheim , un des plus célèbres partisans de ce système , ne voyoit dans l'Eglise qu'une espèce de répubhquc , où le Pape n'avoit pu , sans usurpation , s arroger le pou voit* dont il jouissoit. L'autorité , selon lui , appartenoit ao corps entier de l'Eglise, qui en reraettoit l'exercice aux pasteurs. Il n'admettoit dans le successeur de saint Pierre d'autres privilèges presque que ceux des antres évêques, icontestoit à l'Église ses droits sur la condamnation des livres, et la réduisoit à être, même dans ce qui la couittnjc,v l'esclave de la je*tti$SjUu;e civile* Dû r$te? des
Année 1764. 2^
contradictions choquantes, des citations hasardées, des invectives contre ceux qni n'étoient pas de son avis, une ail cotation continuelle à peindre la cour de Rome sous des couleurs odieuses; tels étaient les principaux vices du Febronius » Il y a peu d'ensemble et de suite dans ce livre; là, par exemple, Febronius accorde au Pape sa primauté, non seulement d'honneur, mais de puissance et d'autorité sur toutes les ëglises ; ici il ne Jui reconnoît aucune juridiction. Les conciles généraux lui paroissent les seuls juges infaillibles des controverses , et ailleurs il donne aussi ce droit à l'Église dispersée. Mêmes contradictions Sur le concile de Trente, sur la bulle Uni-
genitiis j sur Fra-Paolo La publication du Febronius
faisoit cepeudant une grande sensation en Allemagne. Les uns en parloient comme de l'écrit le plus solide et le plus profond. Les autres n'y voy oient qu'une répétition des déclamations des auteurs protestans et de ceux qui f dans ces derniers temps , avoient marché sur leurs tra~ ces. Le 14 mars 1764, Clément XIII condamna cette production dans un bref au prince Clément de Saxe, évêque de Ratisbonne. Ce prélat apprit à ses diocésains ce qu'ils en dévoient penser. L'archevêque de Cologne , les évêques de Constance, d'Augsbourg, de Liège, et d'autres encore se joignirent au Pape pour frapper cet écrit dangereux. Plusieurs théologiens allemands en montrèrent les écarts et en réfutèrent les principes. Les docteurs de Cologne le firent des premiers. Zaccaria , Froben , Zech, Rleiner, Feller écrivirent avec plus ou moins detendue contre l'évêque de Myriophite. Tant de traits dirigés contre lui auroieut dû aider ses partisans à se détromper de leurs erreurs; mais les préventions qui avoient mis le Febronius en vogue continuèrent à le prôner. Ses principes se répandirent et pénétrèrent jusque dans les universités , dans plusieurs desquelles on vit bientôt prévaloir une théologie et un droit canon fondés* sur des bases toutes nouvelles , et qui ressembloient plus à l'enseignement des protestons gu a celui des écoles catholiques..
2&i* Année 1764.
— An mois de novembre, éilit de Louis XV concer* nant les Jésuites. Les parle mens a voient tenu une conduite diverse à 1 égard de ces religieux. A Douai, à Besançon et en Alsace , on ne les avoit point proscrits; mais, cette année même, Paris, Toulouse, Roue& et Pau venoient de les chasser du royaume. Les autres, parlement avoient détruit l'institut sans^ en bannir les. membres. Cette diversité de mesures servit de prétexte au duc de Choiseul pour conseiller au roi de rendre une loi générale sur cet objet. Ledit portoit que la Société n'a u roi t plus lieu à l'avenir en France, et permettoit néanmoins h ses membres de vivre dans le royaume en, «impies particuliers , sous l'autorité spirituelle des ordinaires, et en se conformant du reste aux lois de l'état. Il statuoit aussi que toutes procédures criminelles commencées ù l'occasion de l'institut , pour écrits ou autrement , contre qui que ce fût , demeureraient étciutes. Le f* décembre suivant, cet édit lut enregistré au parlement, qui , pour prévenir les troubles, étoit-il dit dans l'arrêt, au sujet de la permission donnée aux Jésuites de vivre dans le royaume, stipula qu'ils résideraient chacun dans le diocèse où il étoit né, sans approcher de Paris de plus près que dix lieues, et qu'ils se présenteraient tous les six mois aux magistrats, qui veilleraient sur leur conduite: précautions bien sages dans le danger pressant dont l'état étoit menacé de la part de ces religieux paisibles et soumis. Ce fut dans ce temps même que d'Alembert publia» sous îe nom d'un auteur désintéresse', sa brochure De la destruction des Jésuites. L'ouvrage est dédié, à ce qu'il paroît, à son ami de la Chalotais, que l'académicien, félicite d'avoir fait sentir te danger de tous les corps religieux en général. 11 nconte à sa manière l'origine des Jésuites, donne à saint Ignace de Loyola des épithètes burlesques, et dénature entièrement les faits pour rendre odieux ceux qu'il veut immoler. Avec un faux air d'irapartialilé, il verse le ridicule et les sarcasmes sur les Jésuites et sur tout ce qui tient à la religion. Les Jésuites rvroiviuiê tout U monde , xlit-ii j jeeiM: dont ils attende** '
Année 1764. ^83
le moins, ils en font des missionnaires ou des martyrs. Il annonce la fin de toutes les communautés, vu les progrès de l'esprit philosophique. Il loue de la Chalotais d'avoir vu en philosophe , que l'esprit monastique est le fléau des e'tats , et qu'il falloit commencer par les Jésuites, comme les plus puis sans, S'appuyant au besoin d'anecdotes inventées à plaisir, il parle d'un Jésuite employé* vingt ans dans les missions du Canada , et qui avoit affronté vrogt fois la mort pour la religion , quoiqu'il ne crût pas en Dieu. Comme un ami de cet étrange missionnaire il lui témoignoit son étonnement d une pareille opposition de sentimens et de conduite : Ah, répondit-il, 'vous n'avez pas d'idée du plaisir que Von éprouve à 4e faire écouter de vingt mille hommes , et h leur persuader ce qu'on ne croit pas Quel conte absurde! Comment peut-on espérer en imposer avec de pareilles historiettes? A qui persuadera- t-on qu'un homme puisse se dévouer à un ministère laborieux et affronter la mort, uniquement pour le plaisir de persuader ce qu'il ne croit pas? On 11e joueroit pas long-temps un pareil personnage; et l'envie seule de jeter un nuage sur le zèle des apôtre* Ue la foi a pu faire imaginer une fable aussi ridicule. Ailleurs on en cite une autre non moins bizarre. « Un « grand prince reprochoit h un de ses officiers d'être jante séniste ou molioiste, je ne sais plus lequel. On lui ré- « pondit qu'il se trompoit , et que cet officier étoit athée. -« S'il n'est qu'athée, dit le princè, c'est autre chose, et u je n'ai rien à dire. » Cette réponse étoit très- sage, ajoute le rusé conteur. Toute cette brochure est dans Je même sens. On y voit l'auteur attaché sans cesse à tourner en ridicule l'Église, ses décrets, ses usages, ses ministres. Il sème avec profusion , pour venir à son but, la satire , l'artifice , le mensonge et l'épigramme. Aussi étoit-il très-content de cette production , et Voltaire l'eu féliçité à plusieurs reprises dans sa Correspondance, II trouvoit avec raison que l'artificieux académicien, sous prétexte de se railler des jansénistes et des Jésuites , traitent fort mal la religion et tout le clergé, et il le louoit
^84 Armée 1765.
de ce que sa /ronde alloit jusqu'à Rome frapper le mz du Pape. Après quoi il l'exhortoit à continuer avec coujrage, et à feraser joyeusement les têtes de l'hydre (j),
Le " janvier, Clément XIII donne la bulle Apostoltcum', Le Pontife avoit déjà fait des efforts en faveur de la Compagnie de Jésus ; i) avoit écrit à quelques souverains, à plusieurs évéques et entr autres à ceux d'Aiais et d'Angers. Il avoit tâché d'inspirer à Louis XV des sentimens de bienveillance pour les Jésuites. Ces différentes tentatives ne purent arrêter la catastrophe. Le Pape se flatta peat-étre qu'une constitution solennelle feroit plus d'effet; il confirma donc de nouveau l'institut, après avoir écrit sur ce sujet à tous les évoques et leur avoir demande lenr avis. On assure que presque tous, dans leurs réponses , se prononcèrent pour la conservation de l'ordre. Quoi qu'il en soit , ce dernier effort du Pape fut tout aussi infructueux que les précédens. Plusieurs parlemens supprimèrent la bulle; celui d'Aix ajoute même a cette suppression une invitation au roi d'user de ses droits sur le eomtat. En Portugal , Pombal s'éleva aussi contre U bulle, et dans ce royaume, comme en France, elle fat regardée comme non avenue.
— Le 26 janvier, décret de la congrégation des rîtes h Rome pour approuver le culte du sacré Cœur de Jésus. Cette dévotion symbolique s'étoit répandue depuis un asse* grand nombre d'années , et les ames pieuses s'y étaient d'autant plus attachées que l'amour du Fils de Dieu seffaçoit davantage parmi les hommes. Elle avoit été autorisée d'ailleurs par plusieurs brefs, et entr autres par un de Benoît XIV, du 28 mai 1757. Le 6 février i;65,
(1) Coivespondancc de V oltaire et d'Alcmbcrt, dans les Œuvres du premier , tome LXVIU page 33a. Lettre du a$ deeem»
Année 176?. 28$
Clément XIII approuva le décret de la congrégation , et peu après, les évêquea de l'assemblée du clergé de France arrêtèrent , dans une délibération à ce sujet , de faire célébrer cette fête dans leurs diocèses, et d'engager leurs collègues à suivre cet exemple : ce qui fut exécuté. Plusieurs prélats donnèrent même des mandemens pour indiquer à leurs fidèles ce qu'ils dévoient penser sur cette dévotion , et répondre aux objections de ceux qui la cri— liquoient ; car elle n'avoit pas l'approbation de tout le monde. Les uns, aux yeux de qui toute pratique religieuse est superstition, se tnoquoient de celle-là comme du reste. Les autres , qui s'unissoient encore sur ce point aux philosophes , parloient de la dévotion au sacré Cœur comme d'une espèce d'idolâtrie, et la tournoient en ridicule en toute occasion. Ils écrivirent même contre ; et il est remarquable qu'ils se servirent souvent des mêmes objections dont les protestans combattent i Eucharistie. Les vrais fidèles savent assez que le culte du sacré Cœur n'est qu'une manière d'exciter en nous l'amour du Fils de Dieu, et l'approbation de l'Église suffit à ceux qui ne chercheroient qu a s'éclairer. Cela n'a pas empêché quelques esprits ardens d'en faire une hérésie sous le nom de Cordicoles.
— Le 19 mars, arrêt du parlement de Paris contre le Dictionnaire philosophique portatif, et les Lettres de la Montagne. Ce dernier écrit étoit une défense de Rousseau contre la proscription que ses compatriotes avoient faite de son Emile. Nous ne nous arrêterons ici que sur le Dictionnaire philosophique , et il convient que nous entrions , à son égard , dans des détails d'autant plus étendus, que fauteur de cette nouvelle production irréligieuse déployoit alors tout soo tèle , et Jaisoit servir tout son talent à terrasser ce qu'il lui plaisoit d'appeler la superstition et le fanatisme. Le Dicjjonnaire philosophique avoit déjà été précédé , et fut suivi de ]>eaucoup d'autres écrits tendant au même but. Le premier, dans l'ordre des dates, est le Sermon des cinquante , à la tête duquel on trouve , dans la grande édition des
28Ô Année 1765.
OEuvres de Voltaire, l'avertissement suivant de Yé<iite»r: « Cet ouvrage est précieux ; c'est le premier oîi M. de Voltaire, qui n'avoit jusqu'alors porté à la religion ebrétieone que des attaques indirectes, osa l'attaquer de front. Il parut peu de temps après la profession de foi du vicaire Savoyard. M. de Voltaire fut un peu jaloux du courage de Rousseau , et c'est peut-être le seul sentiment de jalousie qu'il ait jamais eu. Mais il surpassa bientôt Rousseau en bardiesse, comme il le surpassa en génie (1). » Le marquis de Condorcet dit à peu près la même ebose dans sa Vie de Voltaire : u La hardiesse de ï Emile étonna Voltaire et excita son émulation.... Il pou voit se croire sûr d'éviter la persécution en cachant son nom, et en ayant soin de ménager les gouvernemens , de diriger tous ses coups contre la religion... Une foule d'ouvrages où il employoit tour à tour l'éloquence, la discussion , et sur-tout ta plaisanterie , se répandirent dans toute l'Europe.... Son zèle contre la religion senihlo.t doubler son activité et ses forces. Je suis las, disoit-il un jour, de leur entendre répéter que douze hommes ont suffi pour établir le christianisme, et j'ai envie de leur prouver qu'il n'en faut qu'un pour le détruire.... Les libres- penseurs se multiplièrent à sa voix dans tontes les classes de la société, comme dans tous les pays. Bientôt , connoissant leur nombre et leurs forces , ils osèrent se montrer... 11 avoit formé dans l'Europe entière une ligue dont il étoit lame (2). » Après de tels aveux, il pourri nous être permis de dire que Voltaire étoit à la tête d*us parti , et qu'il mit son zèle à combattre le christianisme. Nous pensons, comme ses éditeurs, que ce fut vers 1761 que son ardeur parut redoubler. Le succès prodigieux de Rousseau lui causa du dépit, comme ses amis l'avouent plus haut , et comme sa Correspondance le fait assez voir. Il s'y montre mécontent de tous les ouvrages de Rousseau ,
(1) Tome XXXII, pag«; 38o, édit. iii-8».
(i) VU de Voltaire , par Condorcet , pag. i imi5. JEU* forme le £A.\c et dernier volume de l otit. Je J&chl » in-8».
Année 287
quoiqu'ils eussent dû lui plaire, puisqu'ils tendoicnt au même but que les siens (i). Électrisépar la vogue de ces mêmes ouvrages dont il médisoit, il fit paroître en peu de temps plusieurs écrits où, changeant en effet sa manière d'attaquer, il portoit à la religion des coups directs. Le Sermon des cinquante étoit divisé en trois points , dont les deux premiers étaient dirigés contre l'ancien Testament , et le dernier contre le nouveau ; mais dans un langage et dans un style si outrageans, qu'ils choqueraient l'homme le plus indifférent. Tandis que Rousseau, dans X Emile y avoit loué la pureté de la morale et la sainteté de la doctrine de Jésus-Christ, Voltaire dans ce Sermon y parle du Fils de Dieu dans des termes grossiers. ' Les expressions de démence , d'horreur , d 'absurdité' y d'abomination , d'idole , y sont répétées a satiété. Le Sermon du rabbin Akib est de la même trempe , comme du même temps , ainsi que cinq Homélies annoncées comme ayant été prononcées à Londres en i^63. La première roule sur l'athéisme. L'auteur combat ce système; mais il mêle à ses raisonnemens beaucoup d'invectives contre le christianisme , contre l'Ecrit tire , etc., et il termine en disant : âS7 le monde étoit gouverné par des athées , 41 vaudroit autant être sous l'empire immédiat de ces êtres infernaux qu'on nous peint acharnés contre leurs victimes. La seconde Homélie est sur la superstition. Voltaire affecte toujours de confondre la religion avec la
- (1) Dan» d«»nx lettres adressées à Thiriot , en 176c , U s'expîs «fuoit ainsi sur- la Nouvelle HéloUe : Point de roman de Jean- Jacques , s'il vous plaît. Jè l'ai lu pour mon malheur , et c'eût été pour le sien , si j'avois le temps de dire ce que je pense de ci t impertinent ouvrage... Le roman est , à mon gré , sot , bourgeois , impudent , ennuyeux. Il écrivoit à Damilaville , le ?5 juin 1762 : Le Contrat social ou insocial n'est remarquable que par quelques injures dites grossièrement aux rois par U citoy en du bourg de Genève , et par quatre pages insipides contre la religion chrétienne. Ces quatre pages ne sont que des centons de Bajrle. Enfin il disoit au marquis d'Argens , le aa avril 156$ : y « bten des choses ridicules et absurdes dans /"Emile.
288 Année 1765.'
tuperstitîon , en imputant à la première des maxime quelle réprouve, et des crimes quelle déteste. Il met sur le compte de la religion tous les crimes commis par des hommes qui la connojssoient mal et qui la pratiquoient plus mal encore. Il ne veut voir que son in Ou eu ce là où celle des passions se montre seule. C'est ainsi qu'il fait preuve d'impartialité. Les trois autres Homélies traitent de l'interprétation de l'ancien Testament, de celle du nouveau et de la communion. Elles sont du même style, qui devint depuis ce temps-là trop habituel chez l'auteur. Il vouloit faire effet , et il ne croyoit pouvoir y réussir que par cette véhémence et cette fougue , si peu dignes d'un philosophe, d'un sage, d'un ami de la vérité. Tout ce qu'il écrivoit alors tendoit à la même fin. « J'ai choisi u le sujet d'Olimpie, mandoit-il à d'Alembert, le a5 few vrier 1762, moins pour taire une tragédie que pour « faire un livre de notes à la fin de la pièce; notes sur v les mystères , sur la conformité des expiations ancien- « nés et des nôtres, sur les devoirs des prêtres, sur fuit nité d'un Dieu prêchée dans les mystères , sur le suicide*. • h Cela m'a paru curieux et susceptible d'une hardiesse « honnête ( 1 ) . » C'est en 1 762 que Voltaire publia XEx— traie du Testament de Jean Me s lier , pièce que ses éditeurs n'ont point insérée dans la collection de ses Œuvres, mais qui est de lui. D'Alembert lui-même le pensoit ainsi, comme on le voit par sa lettre du 3i mars 1762 à Voltaire, qui lui avoit envoyé X Extrait dn Testament de Meslier : « Je soupçonne que l'Extrait du « Testament est d'un Suisse qui entend fort bien le fran- « çais , quoiqu'il affecte de le parler mal (2). 1» M. Barbier,
(1) Correspondance avec d'Alembert , tome LXVIII de l'édition <Je* Œuvres, page 191.
(3) Correspondance avec d'Alembert, tome LXVIII des OEu* t'res de foliaire, page ip/5. On sait que Voltaire, dans sa Cor* respondance , prend souvent le nom de Suisse. Il figne mcm$ quelquefois ainsi.
Année 1765; û8g
hier , dans le Dictionnaire des Anonymes 3 donne aussi à Voltaire ï Extrait du Testament* Alors on n'est plus étonné d'y trouver tant de traits contre le christianisme* Ce qui y pourrait surprendre davantage, c'est le souhait horrible qui termine l'ouvrage , et qu'il faut relater ici pour montrer la douceur et l'humanité de ces apôtres de la tolérance. Je voudrais , fait-on dire à Meslier, eû ce sera le dernier comme le plus ardent de mes souhaits , je voudrois que le dernier des rois fut étrangle' avec les boyaux du dernier des prêtres. Ce vœu a beaucoup de rapport avec les deux vers connus de Diderot ; et ce n'est pas une petite gloire pour les deux philosophes , de s'être ainsi rencontres dans une idée aussi gracieuse. Le Traité sur la Tolérance , qui parut en 1763 , fut composé à l'occasion de l'affaire de Calas , qui faisoit alors beaucoup de bruit* Voltaire donne d'abord une histoire abrégée de cette affaire , et s élevé à cette occasion contre le fanatisme du peuple et des juges de Toulouse. Il part de là pour proposer diverses questions sur la tolérance , et il les résout à sa manière* Il absout les Romains du reproche d'intolérance , et ne veut point convenir qu'ils aient persécuté les chrétiens. C'est le zele inconsidéré de ceux-ci qui Jeur attira des châtimens. Si, non contens d'adorer un Dieu en esprit et en vérité, ils éclatèrent violemment contre le culte reçu, quelque absurde qu'il pût être, on est forcé d'avouer qu'eux-mêmes étoient intoléransm Ceci est curieux. Ce ne sont plus les bourreaux qui étoient intolérans , ce sont les victimes. Il est d'ailleurs édifiant de voir Voltaire condamner avec autant de force ceux qui s'élèvent violemment contre le culte reçu* II étoit donc intolérant lui-même, et de son propre aveu. Il se donne ici la torture pour prouver que les martyrs étoient dans leur tort* et pour ébranler la vérité des faits consignés à cet égard dans l'histoire ecclésiastique. Il pose ensuite cette question : Si 1 intolérance a été enseignée par Jésus-Christ. S'il avoit toujours discuté , comme il le fait en cet endroit , il serait à peu près irréprochable. Point de ton goguenard , point de fades plaisanteries* Le mor*
TOMt «ECO*©. *9«
ago Année i»j65.
ceau estsérieus , décent et raisonné. Il fait contraste avee ce qui précède et ce qui «oit. On n'y pourrait blâmer que la fin et une note , qui ont l'air d'avoir été ajoutées après coup. Le Dialogue entre un barbare et un mourant 9 et sur-tout la lettre supposée écrite au Jésuite Le Tellier, en tii$ » sont d'un style bien différent. Cette dernière pièce, sur-tout, est d'une absurdité bien ridicule. Les Remarques sur V Histoire générale , ou Supplément h l'Essai sur les mœurs , sont dans le même esprit que l'ouvrage principal. Le drame de Saiil , qui suit dans Tordre des temps, est une composition montât rueuse qui n'a pu être inspirée que par le désir d'avilir l'Écriture. Le Catéchisme de l'honnête homme, ou Dialogue entre un caloyer et un homme de bien , est aussi un long plaidoyer contre l'ancien et le nouveau Testament. Enfin parut le Dictionnaire philosopliique , qui fait le sujet principal de cet article. Voltaire, suivant sa méthode, ne le fit point paraître sous son nom. Dieu me préserve, écrivoit-il, le i3 juillet 1764 , d'avoir la moindre part au Dictionnaire philosophique» J'en ai lu quelque chose. Cela sent terriblement le Jagot ; et le 39 septembre : Quelle barbarie de m attribuer le portatif! Le livre est reconnu pour être d'un nommé Dubut y petit apprenti théologien de Hollande. Il écrivit à toUs ses amis pour désavouer cet ouvrage , au duc de Richelieu , au comte d'Argental , an président Hénault. Le 16 juillet, il marquoità d'Alembert : u J'ai ouï parie 1er de ce petit abominable Dictionnaire. C'est un ou* h ouvrage de Satan. Heureusement je n'ai nulle part à « ce vilain ouvrage. J'en serais bien fâché. Je suis l'in- « nocence même, et vous me rendrez bien justice dans « l' occasion. U faut que les frères s'aident les uns les « autres (1). » C'est avec ce ton d'ironie qu'il en parloil à ses intimes. L'ouvrage , écrivoit-il encore à d'Alembert, est d'un nommé Dubut , proposant, lequel n'a
(1) Correspondance avec d'Alembert , tome L XVI II des OEu» vre* de Votuur* , page 3©7-
Annie 1765. 391
jamais existé. Il mettait d'autant plus d'empressement à désavouer ce livre, qu'on s'en plaignoit davantage. Un e'véque fit dès représentations au roi sur la publication libre et impunie d'une telle production, dont tout le monde connoissoit et nommoit l'auteur véritable. Mais le duc de P ras! in détourna le coup. Voltaire étoit protégé. Ses taleos et sa réputation lui avoient concilié la faveur de quelques grands seigneurs. Le duc de Richelieu , le duc de Choiseul , M™ de Pompadour étaient déclarés pour lui. L'arrêt du parlement ne l'inquiéta que médiocrement. On commencoit à ne plus regarder ces proscriptions de livres que comme une formule , et un homme qui avoit tant d'amis , étoit bien assuré d'échapper à toute persécution. Aussi continua-t-il à travailler dans le même genre. L'année même de l'arrêt , il publia les Questions sur les miracles , le Pyrrhonisme de V histoire , et la Philosophie de rhistoire. Les premières sont un mélange de toutes sortes de réflexions sur tontes sortes de sujets, sans suite, sans choix, sans goût. L'auteur les mit sur le compte d'écrivains imaginaires. Le Pyrrhonisme de l histoire est digne de son titre. Voltaire débute ainsi dans cet ouvrage : Je fais gloire d'avoir les mêmes opinions que V auteur de /'Essai sur tes mœurs. Il taxe Bossu et de crédulité : // étoit sûr que sa nation ne liroit que superficiellement sa belle déclamation universelle , et que le? ignorans le croiraient sur sa parole y parole éloquente et quelquefois trompeuse. Fleury n'est pas mieux traité; son Histoire est souillée de contes qu*une vieille femme rougirait de répéter aujourd'hui. Voltaire passe ainsi en revue toutes les histoires, et n'y trouve que faussetés. Il se moque tour à tour des Juife, des Égyptiens , d'Hérodote , de Thucidide , des anciens et des modernes. Il ne discute pas, il plaisante. Il croit avoir renversé un fait avec quelque quolibet , et s'imagine être un bon critique, parce qu'il est railleur et facétieux. Ses railleries sont peut-être encore néanmoins la partie la moins réprékensible de son ouvrage 5 car quand il ne cherche pas
Armée 1765.
\ faire rire , il injurie. La Philosophé de thistoire rut sous le nom de l'abbé Bazin , et tut réfutée par le savant Larcher. Le prétendu abbé répète là ce qu'il avoit dit vingt fois ailleurs. Il parcourt bien des sujets différens , se moquant de tout et décidant fort légèrement. U revient à plusieurs reprises sur les Livres saints, qu'il attaque toujours avec une prédilection marquée. Ce n est pas à dire que les hommes aient jamais vécu trois ou quatre cents ans. C'est un miracle très-respectable dans la Bible > mais partout ailleurs c'est un conte absurde. L'auteur croit a l'antiquité des Chinois, et il se moque du récit de l'Écriture, en mêlant à ses sarcasmes de vaines protestations. U excuse l'idolâtrie , conteste jusqu'à l'existence de Moïse et commente à sa manière l'histoire juive , où il étoit décidé d'avance à ne trouver que crimes et impostures. U me semble que de tous les torts qu'il se donne dans cet écrit, celui que Ton serait moins disposé à lui pardonner, ce sont ces démonstrations dérisoires de respect et d'attachement pour une religion qu'il combattoit avec tant d'acharnement. Presque tous les ouvrages que nous venons de nommer furent proscrits à Rome. Un décret du 8 juillet 1765 , défendit le Dictionnaire philosophique portatif, le Sermon des cinquante , le Testament de Mes lier, le Catéchisme de ï honnête homme , Saiil et David , et X Examen de la religion , attribué à Saint^Evremont. Le Traité sur la tolérance fut noté par un décret du 3 février 1966, et la Philosophie de thistoire par un autre du 1 2 décembre 1 768.
Le 3o avril , décret porté par le Pape , et intitulé :
Déclaration de la nullité du faux concile de la province d'Utrecht. Bans ce décret, qui commençoit par ces mots, Non sine acerbo, Clément XIII condamnoit le livre par lequel les actes de ce concile avaient été publiés, comme contenant des propositions fausses, scandaleuses , calomnieuses , destructives de la Idérarchie, et injurieuses au saint Siège. Les catholiques ne purent qu'applaudir à ce jugement. Aussi l'archevêque de. Cologne et l'évêque de Liège adoptèrent-ils la Décla~
Année 1765. 393
ration, en ordonnant de s'y conformer, et l'Université de cette première ville rendit contre les schismatiques de Hollande un jugement analogue au décret Non sine acerbo. Nous allons voir le clergé* de France y joindre aussi son assentiment. À ces condamnations le parti opposa les adhésions de quelques individus sans autorité. Quelque temps après la tenue de son concile, Meindarts en avoit envoyé* les actes aux amis qu'il avoit en diffère ns pays. Ils furent accueillis en Fraace sur-tout , par ceux mêmes qui a voient procuré la tenue du concile, et qui en avoicnt payé la dépense. Y adhérer devint une affaire de parti et la pierre de touche des amis de la secte* Je ne sache pas qu'aucun évêque ait fait quelque démarche d'union avec l'assemblée d'Utrecht. On fat plus heureux dans le second ordre. Il est vrai qu'on n'omit rien pour réussir , et qu'il y eut beaucoup de mouvemens dans cette église. On sollicita des adhésions en Italie , où l'on commcnçoit à compter quelques partisans. En France on obtint des signatures de quelques docteurs , de chanoines, de curés , de prêtres interdits ou sans fonction , de laïques même et de jurisconsultes , car il ne fallott rien négliger. Quelques-uns de ces derniers n'étoient pas difficiles à gngner. Ils avoient puisé dans les écrits de VanEspen l'extrême attachement que ce docteur avoit témoigné pour le schisme de Hollande , et ils n'étoient que trop disposés à reconnoître une église qui avoit les mêmes principes que ce canoniste , et h la fondation de laquelle eux et lui avoicnt contribué. La faculté de droit de Paris n'avoit point rétracté son appel. Elle s empressa donc d'approuver les actes du concile , et arrêta d'écrire à Utrecht une lettre de félicitation. Tous les avis ne furent cependant pas unanimes, et le doyen refusa de signer la lettre. Le gouvernement, instruit de cette démarche, manda le doyen et le syndic , et leur témoigna son mécontentement de la conduite de la faculté. On réprimanda sur-tout neuf docteurs qui avoient souscrit un acte fanatique en faveur de leurs frères de Hollande. Le 26 février, il y. eut une assemblée de la faculté convoquée par ordre du
294 Année . 1^65.
roi , et où ce trouva le lieutenant de police. On y effaça sur les registres les derniers arrêtés, et on exila un dî»s docteurs les plus ardens. Peu après parut un arrêt du conseil, portant, que le roi « instruit qu'on cherchott à «c engager des particuliers et des corps à des actes de « correspondance en faveur d'une assemblée tenue à « Utrecht, sachant que ces démarches clandestines étoient «I contraires aux principes et au repos de l'Eglise et de « l'état, voulant sur-tout ôter toute occasion d'altérer 4i le respect et la soumission dont il entendoit que tous «i ses sujets fussent pénétrés pour le saiot Siège, contre » de l'unité, dcïendoit ces relations, et ces adhésions à « cette assemblée. » Mais ces défeuses n'empêchèrent pas les actes d union des jansénistes de France avec leurs amis de Hollande; et le parlement, qui devoit bientôt faire laut de bruit pour les actes du clergé de 1765, ne s'éleva pas contre les intrigues , les cabales et les adhésions en laveur du prétendu concile, quoiqu'elles fussent assez publiques, et qu'elles excitassent beaucoup de mouvemens dans ce parti.
— Le i5 juin , requête de vingt-huit Bénédictins de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés de Paris, contre leur règle. Ils la présentèrent au roi quelques jours après. Us y demandoient à être débarrassés de leur habit , et affranchis de l'office de la nuit et de l'observance du maigre. Leur vêtement, disoient-ils , les rendoit ridicules, et les deux autres points de la règle les empêchoieot de se livrer à des travaux utiles. Depuis plusieurs années on remarquoit un grand relâchement dans quelques monastères. La dissipation, l'oisiveté et l'amour du luxe et du monde, avoient pris la place de la retraite, du travail et de l'esprit de pauvreté. C'étoit le fruit de l'esprit du siècle. Des livres contagieux avoient été insinués exprès dans les monastères pour les pervertir. Si l'on ne réussit pas dans la plupart à transformer des religieux en philosophes , on parvint du moins à éteindre en plusieurs endroits l'amour de la retraite et de la prière. La maison de Sainl-Gcrmain-des-Pi^s, placée au centre de la capi-
Aimée 17G5. 2i)5
talc, se ressentit une des premières de ce désordre naissaut. Vingt-huit Bénédictins de ce monastère osèrent demander à u être plus religieux que de nom. A leur tête étaient deux ou trots hommes déjà gagnes, à ce qu'il paraît, parla philosophie, et même excites y dit-on, à cet éclat , par un homme en place qui eût dû être des plus ardens à les en détourner. Quoi qu'il en soit, leur demande excita les plus justes murmures. Le général » le régime et la plus nombreuse partie de la congrégation s'élevèrent contre la requête. Le monastère des Blancs- Manteaux de Taris y opposa une forte réclamation. Le roi fit témoigner aux signataires son mécontentement de leur hardiesse. Cet orage effraya les vingt-huit, qni donnèrent , le 1 1 juillet , une rétractation entre les mains de l'archevêque «Je Paris. Mais la plupart n abandonnèrent pas pour cela leurs sentiment. Ou en exila deux ou trois , qui allèrent peu après grossir le nombre des réfugies que le roi de Prusse recevoit ù Berlin. Parmi ceux-ci se distingua uo nommé Pernetti, tête exaltée , qui donna depuis daus plus d'une illusion* Les autres , restes en France, et sourdement protégés par les ennemis de l'état monastique, laissèrent passer le premier orage, et par* vinrent, à force d'intrigues, à prévaloir dans la congrégation. Us y établirent , sous le nom de bureau Ulliraire , une espèce de comité destiné à surveiller les auteurs et les livres, et qui ne laissoit passer que les ouvrages fovorables à ses vues. Dans le même temps des désordres éclatoieut dans plusieurs maisons. Là on abolissait sens autre formalité l'usage du maigre. Ici on retrauchoit l'office de la nuit. Ailleurs des repas, des fêtes, des concerts profanoient un séjour destiné à la pénitence et à la prière. Des dissentions fâcheuses p renoient la place de l'esprit de paix et d'union. La même année que la requête, des divisions scandaleuses éclatèrent entre les Capucins à Paris. C'est à cette époque que l'on peut rapporter les longues querelles qui déchirèrent la congrégation de Saint- Maur, et qui privèrent l'Église et l'état des secours qu elle -avait si souvent fournis à l une et à l'autre. Nous n'en-
3q6 Ànnêe 1^65.
trcrons pas dans le détail de ces contestations malheureuses , entretenues , on l'a cru du moins , par des hommes qui vouloient trouver dans ces divisions mêmes un motif pour détruire un corps si long-temps célèbre par la science et la piété.
— Le 22 août , actes du clergé de France sur la religion. Ces actes sont un des plus précieux monumens de l'église gallicane , et méritent qu'on raconte avec quelque détail ce qui y a rapport. L'assemblée du clergé setoit ouverte, à Paris, le 25 mai de cette année. Elle suivit, dès ses premières séances, les intentions manifestées par les assemblées provinciales, qui partout s étoient élevées avec force contre la hardiesse avec laquelle ou attaqiioit la religion. Elle arrêta de dresser sur les droits de l'Église une instruction dogmatique, qui seroit rendue publique , et oïl l'on se borneroit aux principes généraux , en écartant tout fait particulier. Ce fut le plan de l'écrit qui lut adopté par l'assemblée, le 22 août. Il est divisé en trois parties. Dans la première, après de solides réflexions sur les projets de la philosophie , et sur les dangers dont on étoit menacé de la part de ces écrivains qui sembloient prendre à tâche de corrompre les mœurs , comme de renverser la foi , et qui ne se mon— troient j>as moins les ennemis de la société et du gouvernement que de la religion et de ses dogmes, l'assemblée eondamnoit les principaux ouvrages qui , dans ces derniers temps, avoient paru sur ces matières, savoir : X Analyse de Bayle , de C Esprit , \ Encyclopédie , X Emile et les ouvrages faits pour sa défense , le Contrat social, les Lettres de la Montagne, Y Essai sur l* Histoire générale, le Dictionnaire philosophique , la Philosophie de 1 Histoire et le Despotisme oriental. Dans la seconde partie étoient exposes les droits de la puissance spirituelle. On y établissoit que l'enseignement est un droit et un devoir essentiels des pasteurs, qu'il est indépendant , que l'Eglise ne souffre sur cet article ni trêve ni composition , qu'elle ne condamne au silence que ce qui est contraire à sa doctrine f et que ce silence
Jnnêe 1765. 297
ne peut être impose* à ceux que Dieu a établis pour être ses organes. On y enseignoit que l'Église seule peut porter des juge mens en matière de doctrine, déterminer la nature , le caractère , l'étendue et les effets de ces jugemeos, et Gxer le degré de soumission qui leur est du. On y montrait qu'elle ne peut autoriser une morale corrompue , déclarer pieux , saint et digne d'éloges ce qui ne l'est pas; que supposer que ce qu'elle a approuvé puisse être impie, blasphématoire , contraire au droit civil ou naturel, c'est lui imputer un aveuglement que ne permet pas d'imaginer l'assistance que Jésns-Christ lui a promise; que c'est à elle seule qu'il appartient de prononcer sur les vœux , de les déclarer nuls ou d'en dispenser; que l'administration des sacremens ne regarde aussi qu'elle; qu'elle seule pent juger des dispositions nécessaires, décider si elles sont remplies, et prononcer sur l'observation de ses lois à cet égard , sans que l'autorité civile puisse en aucune manière Statuer sur ces dispositions, conférer la mission aux pasteurs ou enjoindre d'administrer les sacremens. Dans la troisième partie , l'assemblée , après avoir reconnu la bulle Unigenitus , et adopté l'encyclique de Benoît &IV , déclarait avec ce Pape les réfractaires indignes de participer aux sacremens. Ces actes furent arrêtés unanimement par tous les. membres 9 et souscrits par trente-deux archevêques et évêques , et trente-six députés du second ordre. On les fît passer à tous les évêques du royaume , en les priant d'y joindre leurs suffrages. Aussitôt vingt libelles se déchaînèrent contre les prélats et leur ouvrage. Le parlement de Paris proscrivit les actes, le ^ septembre, avec des qualifications odieuses, prétendant que les évêques étoient incompétens sur ces matières, et qu'ils avoient excédé les pouvoirs d'assemblées purement économiques» L'objection n'étoit pas neuve. On l'avoit puisée dans les écrits des appelais, et Ton avoit été flatté, sans doute, d'une idée qui renversoit d'un seul coup tout ce qui avoit été fait en France , depuis cent ans , contre le jansénisme : comme si les assemblées du clergé û avoient pas toujours été
298 Annie 1765.
rn possession de statuer sur les matières de religion, et comme si les évêques , qui s'y. trouvoient réunis, perdoicnt en y entrant le caractère de juges de la foi et do guides des fidèles. Le lendemain , un autre arrêt condamna comme fanatique et séditieuse la circulaire de l'assemblée aux évêques. Le 7 , un troisième supprima l'Instruction pastorale de l'archevêque de Tours et de ses stillragaus. Ces nouveaux excès excitèrent les justes réclamations de rassemblée. Le 8 , elle se rendit en corps à Versailles, accompagnée de quelques évêques qui se trouvoient à Paris. Un des prélats porta la parole. « Sire, dit-il, c'est avec la plus vive douleur et la plus entière cooliance que le clergé de votre royaume vient porter ses plaintes contre les nouvelles entreprises de son parlement de Paris. Un ouvrage de rassemblée générale du clergé, monument public de sa fidélité pour votre personne sacrée , et de son xèle pour la religion , vient d être proscrit comme attentatoire aux lois du royaume ; et sous le prétexte d'une qualification aussi odieuse qu i* imaginaire, l'arrêt qui supprime cet ouvrage ose contester aux évêques le droit d enseigner et d'instruire, qu'ils ont reçu de Jésus- Christ , et tend à dissoudre les liens de la hiérarchie ecclésiastique et à soustraire les ftdMes à l'obéissance qu'ils doivent à leurs pasteurs. Il défend d'obtempérer a ce que uous avons enseigné pour le bien de l'iiglise et celui de l'état. 11 renverse ainsi l'économie entière de la religiou ; et il serait, sire, le dernier présage et la cause de sa ruine, si V. M. n'en prévenoit les suites et n'en auuulloit les dispositions. C'est en vain que, pour colorer ses entreprises votre parlement de Paris prétend réduire les assemblées générales du clergé à l'état d'assemblées purement économiques. Comment les évêques réunis ne pourruient-ils pas ce que chaeuu d'eux peut dans son diocèse? Le droit d'enseigner et d'instruire est inséparable de leur personne , et leur réunion ne fait que donner une nouvelle force à leur enseignement. Aussi les assemblées générales du clergé ont-elles toujours été regardées, en quelque sorte , comme le concile de la
Année 1765. 399
nation. Consultées par les rois et les peuples, lorsqu'elles étoient réunies aux autres ordres du royaume , la première qui eut lieu au morue ut de leur séparation , fut tenue à Poissy pour des matières de doctrine. Depuis cette époque , aucune affaire considérable de religion ne s'est traitée en France sans le concours des assemblées du clergé ; et il en est plusieurs ( comme celles de 168? et de 1700 ) qui ont donné des décisions doctrinales, dont les parle mens eux-mêmes out toujours reconnu et souvent réclamé l'autorité. Nous n'avons donc pas, sire, commis un attentat contre les ordonnances du royaume, en instruisant les peuples confiés à nos soins. Dans un état catholique , la liberté de renseignement des pasteurs foit partie du droit public. Toutes les lois leur annoncent que cet enseignement est le premier de leurs devoirs ; et $i vos déclarations de 17D4 et de 1756 ont paru jeter quelques nuages sur ce droit sacré, V. M. a cru devoir nous rassurer par sa réponse ; et les dispositions mêmes de ces lois, contre lesquelles nous avons toujours réclamé, ne sont pas conciliablcs avec l'arrêt de votre parlement. Mais, sire, nous sommes forcés de vous le dire, c'est moins la manutention des lois , que l'observation de ses arrêts , que le parlement de Paris semble avoir en vue ; et c'est là le principe de ces termes si faussement prodigués , de canons reçus dans le royaume , de perturbateurs du repos public , expressions vagues et indéterminées, à l'ombre desquelles l'infraction d'un arrêt injuste devient un crime de le* -majesté, et le moyen de venger des querelles particulières sous le prétexte d assurer la tranquillité publique. Votre parlement de Paris, sire, vient de donner une preuve de ce système d'indépendance des lois divines et humaines, dans la scène scandaleuse qui vient de se passer à Saiut-Cloud. Une supérieure , dont les réponses annoncent la fidélité à son Dieu et à son roi, a été décrétée pour avoir refusé l'entrée du monastère à des ecclésiastiques étrangers et sans mission. D'autres religieuses ont subi le même sort, pour que les defe pussent être remises entre les mains d une
3oo Année i^65.
autre religieuse rebelle aux décisions de l'Eglise. Les commissaires du parlement ont confié à cette même religieuse le goqvernement de la maison , quoiqu en supposant les décrets légitimes , il ne lui fut pas dévolu par les constitutions (i). Les portes ont été forcées, la clôture violée, et au milieu de ces scandales un prêtre sans pouvoir, sans autorité, a osé, en vertu d'un arrêt du parlement, porter le Saint des saints à une religieuse indocile, qui n'avoit pas approché depuis quatre ans des sacremens , qui a déclaré n avoir pas reçu l'alisolution , qui a refusé tous les secours que lui a offerts son archevêque , et qui n'avoit pas craint d'annoncer elle même le complot criminel dont elle se proposoit de donner le spectacle. C'est par une suite de ce même système, sire, que le parlement de Paris a condamné la lettre de l'assemblée aux évéques comme fanatique et séditieuse. Le clergé
sera toujours supérieur à ces outrages > Le roi écouta
de si justes représentations , et cassa , le 1 5 septembre , les arrêts du parlement. Il rassura en même temps rassemblée par une lettre qu il lui écrivit. La lettre et l'arrêt du conseil choquèrent les magistrats ; et la chambre des vacations, qui se tenoit alors, parlant de l'arrêt, le traita à imprime y d'acte aussi illégal dans sa forme , qu'impuissant pour a(foiblir l'autorité' , et suspendre l'exécution des arrêts de la cour. Quel modeste langage ! Cependant l'assemblée du clergé continuent ses opérations. Le ii septembre, les évêques qui se trou voient à Paris se rendirent dans son sein, suivant l'invitation qui leur en avoit été faite. On leur lut les actes. Ils déclarèrent qu'ils y reconnoissoient leur doctrine, y adhérèrent et les souscrivirent au nombre de dix-neuf. Deux jours après, il fut fait un rapport sur l'affaire de l'évéque d' A lais , et rassemblée demanda pour la province de Narbonne
(i) Celte affaire des Ursuhncs rie Saint -Cloud occupa le parle» ment durant quatre ans, et occasionna une foule d'arrêts et de vexation*. A l.i lin on rut la gloire de luire triompher dans ce couvent une minorité Jaclieusc , dont on avoit provoque çt KM» courage la révolte.
Année 1766. 3or
la permission de tenir son concile. L'arrêt du 21 janvier 1764 contre M. de Beau mont, et les remontrances présentées peu après contre ce prélat , occupèrent ensuite rassemblée, qui présenta un mémoire au roi sur l'immunité des évêques attaquée dans ces remontrances. Elle alléguoit que cette immunité établie par les conciles, consacrée par les lois des empereurs romains , antérieure dans les Gaules à la monarchie même , reconnue depuis par une fbule d'ordonnances de nos rois , étoit aussi avouée par un grand nombre d'arrêts du parlement , et dans tous les écrits des magistrats et des jurisconsultes les plus célèbres et les plus zélés pour étendre les droits de l'autorité civile, tels que Dupuy, d'Héricourt , Bornier, Van Espen. Elle observoit que ce privilège des évêques ne blessoit pas plus les lois que ceux de la magistrature, de la noblesse , des pairs. Vengeant ensuite l'archevêque de Paris des outrages faits à son caractère , elle prioit le roi de supprimer des remontrances inspirées par la haine , et écrites aVec un fiel si peu digne des ministres des lois. Le même jour , elle présenta un mémoire contre les mauvais livres, dont la liste se grossissoit de jour en jour avec une impunité qui ne laissoit entrevoir aucun terme a ce fléau. L'assemblée demandoit l'exécution des anciens réglemens sur la librairie, et représentoit qu'on pou voit bien arrêter le débit d'un ouvrage irréligieux, puisque les magistrats avoient si bien réussi à empêcher la distribution des mandemens des évêques. Mais les ministres étaient gagnés , et le désordre continua toujours. Le 27 septembre, il fut question du Mandement de M. de Grasse , évêque d'Angers , sur les Assertions , et des réclamations qu'il avoit excitées. On avoit écrit , à ce sujet , au prélat, qui répondit qu'il avoit toujours pensé comme le clergé de France , auquel il s'uniroit de nouveau en adhérant aux actes ; ce qu'il fit en effet. On n'alla pas plus loin à son égard. Les désordres arrivés en plusieurs monastères appelèrent aussi l'attention de l'assemblée, qui proposa de recourir au saint Siège pour lui exposer l«tat des ordres religieux , et le prier de concourir à j
3of Anrtév 1760.
apporter les remèdes convenables. Enfin Ton n'oublia ni' les Jésuites , ni les ecclésiastiques bannis depuis 1756 , et le roi fut supplié de leur rendre la justice qui leur étoit due. Le 1 octobre, M. de Beau mont vint h l'assemblée, suivant son droit d'évêque diocésain , et y adhéra aux actes et a tout ce qui avoit été fait jusque-là. Ce même jour, Fassemblée suspendit ses séances , suivant les intentions du roi , pour les reprendre au a mai suivant , ainsi qu'il avoit été réglé.
— Le 7 septembre et jours soi van s, adhésions des évêques de France aux actes du is août. Le corps épiscopal se faisoit entendre dans les provinces; les premiers pasteurs s'empressoient de joindre leurs suffrages à celui de leurs collègues réunis a Paris. De toutes les parties du royaume il arrivoit à rassemblée des témoignages d'adhésion à ses actes, et l'ou reçut en peu de temps des lettres de quatre-vingt-six évêques, qui tous déclaroient adopter la doctrine de rassemblée. Ce moment fut un des plus glorieux pour le clergé de France. On n'avoit guère vu les pasteurs de cette contrée se réunir avec cet éclat, élever tous ensemble leurs voix pour défendre l'Eglise et le sanctuaire, et confondre leurs ennemis par cette masse imposante de témoignages. Si le scandale avoit été grand, la réparation y étoit proportionnée, et le poids de tant de su tirages vengeoit l'Église des atteintes quelle avoit reçues. Cependant, il faut le confesser, l'unanimité du corps épiscopal ne fut pas complète. Quatre évêques jugèrent ù propos de se séparer de leurs collègues. MM. de Montazet , archevêque de Lyon; de Be- 20ns, de Beauteville et «le Noe, évêques de Carcassonne, d'AIais et de Lesear, n'adhérèrent point aux actes. On jugera de quel poids est leur silence contre les témoignages de cent trente- neuf autres évêques. Ces derniers, outre leurs lettres d'adhésion , donnèrent , au moins un grand nombre, des M an démens pour communiquer les actes à leur clergé, et beaucoup d'ecclésiastiques du second ordre se joignirent, soit séparément, soit en corps, à leurs premiers pasteurs. Ce n étoit pas, comme lors dû
Année 1765. 3o3
concile cTUtrecht , une centaine ou deux de prêtres et de laïques, qui sans centre d'unité, s'allioient à des étrangers , à des schismatiques , h une église repoussée par le saint Siège et le corps épiscopal. C'éloit un nombre considérable d'ecclésiastiques, qui, loin de chercher par ces démarches à former des divisions et à élever autel contre autel, resserroient les nnuuls qui doivent unir le second ordre an premier, et tous les membres de l'Eglise entre eux. Les actes du 11 août , souscrits et adoptés par tant de prélats, reçus par plusieurs chapitres, par des facultés de théologie, par une foule de curés et antres ecclésiastiques, peuvent donc être regardes comme la voix et la doctrine de toute l'église de France ; car on nous permettra, sans doute, de ne pas compter pour une opposition de quelque valeur la publication de libelles ou le clergé étoit traité avec amertume et hauteur. Les parlemens jugèrent à propos de grossir cette ojq>ositioii. Celui de Paris avoit supprimé les actes : il voulut encore empêcher la Sorbonne d'y adhérer , et il n'y eut point en, eflet de conclusion formelle sur ce point ; mais le /{ novembre, dans une assemblée de la faculté, oii se trouvèrent cent cinquante docteurs, il n'y en eut presqu aucun .qui n'adhérât en particulier aux actes, et qui n'énonçât ses dispositions à cet égard dans un discours exprès. Quelques parlemens imitèrent celui de la capitale. A Aix. h Toulouse, à Bordeaux, à Rouen, on rendit des arrêts contre les actes. Dans cette dernière cour, ils furent même déclarés nuls ; la faculté de théologie de Caen eut défense de s'y conformer, et Ton fit brûler une lettre que l'évéque de Bayeux avoit écrite à ses curés en les leur envoyant. Â Aix, un magistrat déjà connu par la conduite qu'il avoit tenue dans les troubles précédens et lors de la destraction des Jésuites , M. de Castillou , prononça contre les actes un réquisitoire remarquable, qui netoit guère qu'une déclamation violente contre les évèques et les Papes. Le ton du mépris et lacreté des injures s'y joignoient à la nouveauté des principes. L'ouvrage de l'assemblée y étoit présente comme un attentat , comme une entreprise
3o4 Armée i*fi5\
séditieuse et schématique. . Le roi crut qu'an tel éclat méritait detre réprimé, et le i% mai suivant, un arrêt du conseil supprima le réquisitoire, comme plein de cAnleur, d'imputations fausses, d'une censure arrière , et pouvant produire les impressions les plus dangereuses. Mais les magistrats allèrent toujours en avant. Ils travaillèrent à empêcher les adhésions. On informa contre celles qui s'étoient faites en différens diocèses ; on poursuivit plusieurs ecclésiastiques. Ainsi on ne négligeoit aucune occasion de satisfaire ses ressentimens, et de suivre le même système d'envahissement et de vexations.
— Le 20 décembre , mort du Dauphin , fils de Louis XV. Louis, dauphin de France, né le 4 septembre 1729,8 laissé une mémoire précieuse aux yeux des gens de bien. U avoit montré de bonne heure un goût décidé pour la vertu, et avoit développé dans l'âge de la raison une solidité de jugement que ne corrompit point la flatterie. Estimateur éclairé du mérite des hommes, il eut le bonheur d'avoir des amis qui justifièrent son choix. Destiné à gouverner une nation puissante, il travaillent à se rendre digne de ce haut rang , en s'instruisant dans les différentes parties de l'administration , en méditant profondément sur les devoirs d'un roi, et en se mettant en état de décider par lui-même. On vit avecétonnement un prince jeune et environné de toutes les séductions, mener une vie sérieuse et occupée , et se refuser tous les délassemens qui netoient pas commandés par la nécessité, par son rang ou par les bienséances. On le vit, au milieu d'une cour corrompue , montrer un attachement inviolable à ses devoirs , et opposer l'exemple de ses vertus aux scandales dont il étoit forcé d'être le témoin. Il gémissoit sur-tout des succès désastreux d'une philosophie qu'il avoit su apprécier ; et faisant pour les arrêter tout ce qui étoit possible dans sa position, il encourageoît des hommes instruits à prendre en main la cause de la religion, et contribuoit même quelquefois à leur travail. Il aimoit a protéger les bons écrivains; il échauffoit leur zèle, il les attiroit près de lui pour en recevoir et leur donner réciproquement
Année 176É. 3o5
àment des conseils. On sait assez combien il fut affecté de la destruction des Jésuites. Il rendoit justice à ces rehV gicux, et il voyoit avec douleur que leurs ennemis, en les frappant, n'a voient cherche qu'à porter à la religion, en leurs personnes , un coup qui devait être la vant- couvreur de bien d'autres* Ces dispositions du Dauphin, et le peu de (penchant qu'on lui connoissoit pour les idées de la nouvelle philosophie , ne l'ont pas fait louer de plusieurs écrivains, qui ont tourné en ridicule sa haute piété et son amour pour la retraite et le travail ( 1 ) . IU sentoient assez que leur parti avoit tout à craindre si le trône eloit occupé par un tel prince, qui eût arrêté sans doute les ravages de la philosophie, protégé l'Église, encourage les bonnes mœurs, fait respecter les lois, et reculé l'époque d'une révolution que toutes sortes de desordres hl— loieot alors à l'envi* Dans ses dernières années sur-tout, le Dauphin sembla redoubler de piété et de ferveur; il se donna tout entier à l'éducation de ses en (ans. Une maladie longue vint l'assaillir à la fleur de l'âge ; il languit et tomba dans un état de dépérissement progressif, qui fit éclater davantage son courage et sa résignation» )1 mourut dans les sentimens de la pins haute piété, et parut à tous ceux qui avoient eu l'honneur de l'approcher , l'imitateur encore plus que le descendant de saint Louis. La Dauphiue, son épouse, princesse de Saxe, que su religion et ses vertus rendoient digne d'une telle union, mourut peu après lui , le i3 mars 1767. Le a4 juin de
, (i) M. LacreteUe, dans son histoire de France pendant le XVÏll* siècle, ne peut «'empêcher d'accorder des éloges à la vertu et aux talent du Dauphin ; mais il y mêle des reproches vagues et bien peu mérités. Il le suppose à la tête et une caboté dévote , asservi aux Jésuites , enclin à des méditations mystiques ei à une mélancolie vague , manquant de prudence et de discernement. Mais il ne fonde sur rien ces accusations hasardées , et elle^ ne sont dues qu'aux insinuations malignes de ceux qui redoutaient le régne du Dauphin. Il eût été digne d'un historien sage et réservé de ne pas répeter des imputations et de* conjectures que toute la vie de ce prince dément. ' 4 . *
TOJtt SEC05D. 20.
3o6 Jmée 176©;
l'année suivante, la reine, Marie Lecktinaka, femme de Louis XV, qui avoit su inspirer à sou fils les sentimens chrétiens dont elle-même étoit remplie, mourut après avoir eu la douleur de lui survivre. Une sœur du vertueux Dauphin donnoit au monde , à peu près dans le mCme temps, l'exemple du sacrifice le plus étounant et de la piété la plus signalée. C'est ainsi que cette auguste famille fournissoit k la religion de puissans raotife de consolation , et opposoit l'exemple des plus hautes vertus $1 la dépravation de la cour et aux progrès de l'incrédulité.
Le 23 février , mort de Stanislas , roi de Pologne , doc de Lorraine et de Bar. Ce prince mérite, a plus d'un titre , d'avoir place dans ces Mémoires , destinés à rapl>eler tout ce qui peut honorer la religion. Sa piété , sa droiture, les bienfaits qu'il répandit, les fondations utiles qu'il laissa , l'ont -fait placer k côté des meilleurs souverains. Sa constance dans la mauvaise fortune et sa sagesse dans la paix sont également dignes de servir de modèles- Stanislas Leckiinska étoit né k Léopoi eu 1677. Lors de la cuerre de Charles XII contre Auguste, roi de Pologne, il plut au roi de Suède, qui favorisa son élection. Auguste fut détrôné, et Stanislas mis k sa place en 1704. Mais son *ègne ne dura qu'autant que la prospérité de son protecteur. Charles XII ayant été défait à Pultawa, en ^09, Stanislas fut obligé de quitter la Pologne, ou Auguste rentra triomphant. H se retira k Stettin , «Toi* îl alla depuis joindre Charles , en Turquie. Il partagea miclque temps les aventures de ce prince, qui, en 1714, établit dans le duché de Deux-Ponts dont il Aoit souverain. La mort de Charles , en 1716, priva de nouveau Stanislas de cet asile. Il *e retira k Weiscnbourg, en Alsace. C'est lk qu il étoit avec sa famiUe, quand la politise, ou plutôt la Providence dont elle n est que l ins^at, voulut qu'on songeât k 1a fille
Annie 1 766. 3oy
pour la faire épouser à Louis XV. On renvoya une infante d'Espagne qui a voit été amenée en France, danace dessein , il y a quelques années , et en i^i5 , Marie Leckzinska , fille d'un roi fugitif et proscrit , s'assit sur un des plus beaux trônes. Stanislas habita depuis le château de Chambord, et ensuite celui de Meudon. À la mort de son compétiteur Auguste, en 1733, il essaya de nouveau do feire valoir ses droits. U arriva , le 8 septembre , a Varsovie. Une élection libre et unanime le déclara une se* conde fois roi de Pologne. Mais les puissances voisines avoient d'autres vues. EUes protégeoient le nouvel électeur de Saxe, fils du dernier roi. La Russie envoya des troupes nombreuses qui firent élirent ce prince. Stanislas se retira à Dantsick , qui souffrit les horreurs d'un long siège. Il parvint à s'échapper à travers mille périls, et gagna Kouigsberg , où le roi de Prusse lui donna un asile. Enfin la paix de 1^35 le plaça dans une situation plus honorable et plus tranquille. Il fut stipulé que ce prince conserve— roit le titre et les honneurs de roi de Pologne , qu'on lui rend roi t ses biens qui avoient été confisqués, et qu'il serait mis en possession des duchés de Lorraine et de Bar, qui seroient réunis à la France après sa mort. Le souverain de Ces duchés épousoit Marie-Thérèse , fille de l'empereur ^Charles VI , et recevoit la Toscane en échange de la Lorraine. Les Lorrains virent avec regret s'éloigner une famille qui leur ét oit chère, et qui leur avoit donné des souverains occupés à rendre leur pays florissant. Ils se rappeloient sur-tout avec intérêt la mémoire du dernier duc, Léopold , mort en 1729 , un des meilleurs princes de son temps , et dont le gouvernement sage , pacifique et paternel avoit fait long-temps leur bonheur. Mais s'ils avoient eu quelque crainte en voyant arriver nn monarque étranger qu'ils ne connoissoient pas, ils durent être bientôt rassurés quand ils eurent pu apprécier les qualités de leur nouveau duc. Tout ce qu'il fit pour eux étonne d'autant plus qu'il n'avoit que des revenus assez bornés. La France lui donnoit deux millions, et se chargeoit du militaire et des finances de son
3o8 Année 1766.
état. Avec ces deux millions , Stanislas trouva le moyen , durant un règne de trente ans, de laisser des nionutnens nombreux de sa libéralité. Il fonda des séminaires, des missions, des paroisses, répara et dota des hôpitaux, établit différentes chaires dans des collèges, institua des écoles chrétiennes pour les enfans des deux sexes , assura des pensions aux curés et aux prêtres pauvres , distribua des secours réguliers dans les épidémies, fonda des consultations gratuites d avocats et de médecins, reconstruisit des villes, embellit des palais, créa des bibliothèques, et chercha à répandre I amour des sciences et le goût de l'instruction. Ceux qui n'ont pas vu la Lorraine, peuvent consulter le recueil des bâtitnens et des fondations de ce prince , qui donne une idée de tout ot qu'il fit de grand et d'utile» C'est à ce sujet que Frédéric, roi de Prusse, qui ne prodiguoit pas la louange, et qui se ptquoit de ne pes penser , sur beaucoup de points , comme Stanislas, lui écrivoit le 1 juillet 1754 : « Les grandes « choses que votre majesté exécute , avec peu dt moyens , « en Lorraine, doivent faire regretter à jamais à tous « les bons Polonais la perte d'un prince qui auroit fait u le bonheur. Votre majesté donne en Lorraine l'ex émit pic à tous les rois de ce qu'ils devroient faire. Elle « rend les Lorrains heureux , et c'est là le seul métier « des souverains, n Mais ce que nous devons sur-tout remarquer ici, et ce qui fait rentrer dans notre plan ce court tableau du règne d'un tel prince , c'est son respect et son amour pour la religion. Il ne se bornott pas à la croire , il la pratiquoit. Il ne se contentoit pas d'observer les moindres préceptes de l'Eglise; il ajoutoit des privations et des jeûnes volontaires à ceux qu'elle prescrit. La prière et les exercices de piété entroient dans l'emploi de ses momens. 11 donnoit, dans sa cour, l'exemple de la plus parfaite régularité, et il avoit soin que les instructions religieuses ne manquassent à aucune des personnes de sa maison. Outre plus de 4oo,ooo liv. qu'il employa à donner à diverses églises des vases sacrés* Ott des ornemens , il érigea deux églises paroissiales dans
Aimée 1766. 809
h forêt cTArnay , il en rétablit h Commerci , à Luné vil le , à Nanci. Celle de Notre-Dame du Bon-Secours, dans cette dernière ville lui coûta seule de 3 à 400,000 livres. C'est là qu'il voulut être enterre'. 11 faisoit ses délices de la lecture des Livres saints. Sa piété paroit encore mieux dans plusieurs ouvrages qu'd a laissés. Un règlement pour Tordre de sa maison, un autre règlement de vie pour lui-même, les extraits d'un Manuel de dévotion qu'il composa pour son usage, prouvent, combien il était pénétré des sentimens de là religion. On publia, en 1763, quatre volumes de ses OEuvres, sous le titre $ Œuvres du philoso* phe bienfaisant* 11 y a entrautres une réfutation de Rousseau . Ou a prétendu que le P. de Menoux et le chevalier de Solignac avoient contribué à ce recueil. Le premier étoit un Jésuite , supérieur du séminaire de Nanci , prédicateur , et peut être aussi confesseur du roi. 11 avoit la confiance du prince, et mourut quelques jours avant lui. Le chevalier de Sohgnac , secrétaire de Stanislas., a laissé des manuscrits sur ce prince , auquel il survécut quelques années. Stanislas est de plus auteur. du Philolosophe chrétien, publié en 1749- Le monarque avoit perdu, en i?47» Catherine Opalinska, sa femme. Il entretenait une correspondance très-suivie avec la reine de France , sa fille, et ils se concertaient mutuellement sur différentes bonnes œuvres auxquelles l'un et l'autre prenoient intérêt. 11 faisoit , de temps en temps , des voyages pour voir cette princesse , et il portait une sinoère affection au Dauphin, son fils, qu'il eut la douleur de voir mourir avant lui. Une vie sobre et une constitution robuste sembloient promettre encore au roi de Pologne plusieurs années de vie > lorsqu'un accident vint hâter la fin de sa carrière. Le 5 février 1766 , après s'être levé de grand matin, comme à son ordinaire, il étoit debout près de la cheminée lorsque le ibu prit à sa robe de chambre. Dans le mouvement qu'il fit pour l'éteindre, il tomba lui-même dans le feu, et resta quelque temps dans cette position avant qu'on vînt à son secours. Jtt ne survécut que quelques jours à cet accident f et il
3iô Année 1766.
les passa dans les souffrances les pins vives qu'il sappoi\ toit avec une patience admirable. Il avoit communié trois jours avant son accident , et il se prépara à la mort par les senlimens de religion et les exercices de piété dont il s'étoit fait une habitude. Le jour de sa mort fut un deuil pour les Lorrains, qui perdoient un bienfaiteur et un père. Ce pays fut alors définitivement réuni à la France . et Ton se hâta d'y mettre à exécution les lois portées précédemment contre les Jésuites. La protection de Stanislas avoit seule garanti la Société, en Lorraine, de la destruction; il avoit même donné asile à plusieurs de ces religieux chassés de France , et pourvoyoit k leurs besoins avec générosité. On trouva aussi dons àes papiers un état des aumônes secrètes qu'il distrw buoit avec autant de discernement que de générosité dans des contrées mcine éloignées. Ce fut , sans contredit , de tous les souverains de ce siècle , celui qui unit le plus de grandes qualités. .Actif, laborieux , appliqué à ses devoirs, curieux de s'instruire, avide de faire du bien, il unit aux qualités morales les vertus que la religion inspire, et U montra dans lune et l'autre fortune la piété d'un chrétien et la constance d'un sage.
— Le 2 mai , reprise des séances de l'assemblée du clergé. Elle présenta ses remontrances au roi sur un arrêt du conseil rendu dans le même temps, et par lequel on ordonnoit de nouveau le silence sur les matières contestées. Elle arrêta de nouvelles représentations sur le bannissement de plusieurs ecclésiastiques , sur l'oppression où Ton tenoit les Jésuites , sur la hardiesse des prot est ans à exercer publiquement leur culte, sur la multitude des mauvais livres, et sur les arrêts des parlera ens contre ses actes. Le 26 juin , elle censura les actes du concile dUtrecht , et condamna l'ouvrage où ils étoient contenus , sous les mêmes qualifications que l'a voit fait le Pape dans le décret No» sine acerbo. Cette censure fut signée des trente-deux évêques qui «égeoient à rassemblée. Le 2 juillet , tous les membres souscrivirent une protestation contre les arrêts par lesquels les parlemens
Aimée 1766» 3iï
avoient prétendu infirmer les actes* L'assemblée au roi t bien désiré pouvoir s occuper encore de deux autres ob— , jets; savoir des jugemeos de M. de Montazet dans l'affaire des Hospitalières, et du procès-verbal de vérification des textes des Assertions cités dans l'Instruction pastorale de fyL de Beaumont, en 1763, procès-verbal demandé par la province de Paris ; mais la cour crut que le bien de la paix vouloit qu'on assoupît ces différends, et empêcha qu'il n'en fut question. Ainsi se termina cette assemblée, une des plus longues et des plus importantes qui se fussent encore tenues. Le zèle qu'elle montra pour les intérêts de l'Église , les obstacles qu'elle eut à vaincre, les actes qu'elle publia, la solidité des principes qu'elle y établit , les nombreuses réclamations qu'elle fit entendre pour le bien de la religion , l'unanimité de ses délibérations, tout, jusqu'aux insultes des ennemis de l'Église et de la paix , doit faire placer cette assemblée au nombre de celles qui ont le plus honoré le clergé de France, et qui ont laissé des monumens durables de leur mêle et de leur doctrine.
— Le 3i juillet, arrêt du conseil do roi, établissant une commission pour les religieux. L'assemblée du clergé venoit de s'occuper des ordres monastiques, et ils faisoient alors la matière de l'attention générale. Le relâchement progressif de la discipline, la requête des vingthuit Bénédictins, et les désordres introduits dans plu-' sieurs communautés, avoient donné lieu à des plaintes vives. D'une part , les gens sages désiroient qu'on réprimât un mal qui menaçoit de s'accroître, et l'assemblée avoit proposé le recours au Pape, comme le moyen le plus efficace et le plus canonique. D'un autre côté, les ennemis de la religion n'étoient pas les moins à crier contre les moines , et exagéroteat même leur relâchement* Ils venoient de faire l'essai de leurs forces dans la destruction des Jésuites , et comptaient bien n'en pas rester la. Ils représentoient les religieux comme des êtres inutiles on même h charge à la société. Us offraient leurs grands biens à la cupidité. Ce lurent ces plaintes, légi-
3*13 Àmxét 1766".
finies dune part et intéressées de l'antre , qni engagèrent le roi h établir une commission chargée d'examiner les abus introduits dans 1rs monastères, et les moyens d'y remédier. Du moins ce devoit être là sa tache. Malheureusement elle ne la remplit guère. Formée d'évêques et de magistrats, on y admit entrautres un homme qui avoit peut-être des talens, mais qui n'avoit pas assurément ceux de son état. Brienne, archevêque de Toulouse , étoit alors prôné par un parti puissant : on kû avoit fàit une réputation d'homme d'état et d'administrateur éclairé. On vantoit la sagesse de son gouvernement dans son diocèse. Ce prélat avoit des liaisons étroites avec les philosophes, et sur-tout avec d'Alembert , et il passoit pour partager leurs sentimens. Habile , adroit, disert, accoutumé au monde et aux affaires, il avoit fait croire que les intérêts du clergé ne pou voient être mieux que dans ses mains, et il attirait tout à lui. On le fit membre de la commission des religieux. On peut douter qu'il y ait apporté des vues de réforme et d'amélioration. Tout plein des idées de ses amis , méprisant les ordres monastiques, appuyé par le ministère, il fit prévaloir dans la commission un système de destruction graduelle. Un de ses premiers soins fut de faire reculer les vœux de religion, quoique assurément l'usage suivi jusque-là n'influât en rien sur le relâchement de la discipline. Le concile de Trente et l'ordonnance de Blois avoient fixe a cet égard la pratique reçue en France , et il sembloit qu'on n'eût rien de mieux à faire que de continuer à s'y conformer. On ne s'est pas aperçu sans doute que le moyen qu'on prît ait contribué à ranimer la piété dans les monastères. Plusieurs mêmes vouloient , dit-on, qu'on ne pût s'engager avant vingt-cinq ans, ce qui auroit entièrement empêché les professions rel igieuses. On n'attend • plus aujourd'hui un âge si avancé pour se décider à prendre un état. On obtint donc que les vœux ne seraient pas recules au-delà de vingt-un ans pour les hommes et de dix'huit pour les femmes. En 1768, Brienne fit rendre un édit qui supprimait toutes les majppos où il n'j
Àmxée 1766. 3iS
avoit pas quinze religieux , et qui si a tu oit que le même ordre ne pourroit avoir plus d'une maison dans chaque Tille. Toutes les dispositions de cet édit annoncent moins le désir de réformer que l'envie de détruire. On n'y tenoit aucun compte des règles de la discipline ni des droits de l'Église. L'instigateur de cet édit fut accusé de fomenter les divisions des monastères , de faire naître le» réclamations, soit des supérieurs contre leurs subordonnés , soit de ceux-ci contre les premiers ; d'exciter les uns et les autres à demander leur suppression, et de miner' ainsi en détail l'état monastique. On devint plus timide à s'engager dans une vocation où f on avoit à craindre toute sorte de dégoûts, et même la suppression. Les sarcasmes lancés contre les moines , contribuèrent encore à éloigner dune profession avilie. Ainsi tout concourait * dépeupler les monastères et à éteindre entièrement l'état religieux. Il y avoit en France , avant la révolution , déjà un certain nombre de communautés éteintes et beaucoup de maisons supprimées. D'autres congrégations étoient travaillées de divisions intestines , qui les minoient peu a peu. Plusieurs ordres surent cependant se mettre a l'abri des pièges qu'on leur tendoit , conservèrent la paix domestique , et continuèrent à remplir leur vocation. Les couvens de filles sur-tout furent en général fidèles et constans à suivre leurs règles jusqu'à l'époque de la destruction générale. ( Voyez sur V édit de 1768 d'excellentes observations de fabbé Mey. )
— Le 10 octobre , lettre écrite au Pape par Meindarts , en faveur de son concile. Elle étoit signée de lui , de ses deux évéques et de quatorze prêtres. C'étoient les mêmes qui a voient assisté au concile, et avec qui Meindarts tenoit alors une espèce de synode. Dans sa lettre , il reprend l'affaire de l'église d'Utrecht dès l'origine , et y déclame fortement contre les Jésuites, qu'il fait semblant de regarder comme les seuls auteurs de tout ce qui s'étoit fait à Rome contre les schématiques hollandois. Des protestations d'attachement a l'Église et au saint Siège y sont entremêlées de plaintes continuelles et de repro-
3*4 Année 1767.
ches amers. On y représente la cour de Rome comme dominée par la passion , l'entêtement et les préjuges ; comme ne cherchant qu'à étendre son despotisme. Ses décrets ne sont que fausseté , injustice et tyrannie. Tel est le gracieux portrait que font des souverains pontifes ces en fans dociles et respectueux, qui protesteront, au besoin, qu'ils ne cherchent qua concilier la vénération des peuples pour l'Église romaine. Si Ion veut , d'ailleurs, un échantillon de la manière de raisonner de Memdarts, voici ce quH dit, page i3o/de sa lettre : « Ceux « qui se séparent de nous, qui nous traitent de schis- • matiques, qui nous fuient eomme tels, et qui ont fait « les plus grands efforts pour engager les complices de « leur séparation â suivre constamment leur exemple , « n'ont fait autre chose que d'attirer sur eux-mêmes une « terrible sentence de retranchement de l'unité. » Ainsi il est clair que ce sont les Papes, les évoques et les autres églises qui sont schismatiques, et que l'unité s'est réfugiée dans un coin de la Hollande. Meindaiis survécut peu à ce nouveaux trait d aveuglement , et mourut à Ulrecht. On s'occupa aussitôt dé lui donner un successeur. Le choix tomba, le 19 novembre, sur Michel- Gautier Van Nicuwenliuysen , pasteur à Dordrecht, qui fut sacré le 7 février de Tannée suivante.
Le to janvier, arrêt de règlement du parlement de Paris pour maintenir l'exécution de la loi du silence. Le commencement de cette année vit renaître les poursuites et les vexations. L'ardeur des magistrats sembloit s être relâchée quant aux refus de sacre mens. Ils avoient depuis quelque temps cessé de bannir aussi fréquemment des ecclésiastiques, et avoient même interrompu quelques procédures commencées à ce sujet. Une réponse que le roi venoit de faire , le 7 décembre , à leurs remontrances mit fin à cette retenue. Ces remontrances , datées du 3o
Année 1967. 3x5
août précèdent , et dictées par le même esprit que celles de i^53 et de 1764, renfermoient les mêmes plaintes amères et calomnieuses contre tout le clergé , contre les évêques, et sur-tout contre l'archevêque de Paru». La réponse du roi. respiroit la sagesse et la modération : elle blessa ces magistrats. Ils furent apparemment choques de s'entendre parler d'impartialité , de modération , de prudence , d amour de la paix , et prirent précisément le coatre-pied des conseils salutaires qu'ils venoient de recevoir. Quelques refus de sacre mens , qui leur furent dénonces, leur servirent de prétexte pour rendre un arrêt de règlement, qui ordonnoit l'exécution de la loi du silence, loi toujours chère aux magistrats, parce qu'ils la faisoieat observer à leur gré, et qu'ils roettoient en avant avec une affectation singulière , depuis même qu'il y avoit eu des lois postérieures sur cet objet. Us recommencèrent en même temps à s'occuper de refus de sacremens. On vit remettre en vigueur les dénonciations , les poursuites , les décrète de prise de corps , les bannissenaens. Ce renouvellement de vexations alarma les évêques, et les a gens du clergé convoquèrent le i«p avril, cheele cardinal de Luynes, les prélats qui se trouvoient à Paris. Le parlement en fut aussitôt informé, et il rendit un arrêt qui ordonnoit aux évêques de se retirer dans trois jours h leurs diocèses , à peine de saisie de leur temporel et des meubles qu'ils pou voient avoir à Paris, et qui leur défendoit de s'assembler, à moins dune permission écrite du roi, qu'ils seroient tenus de représenter au procureur-général. Cet arrêt fut signifié aux évêques, mais cassé par le roi, qui défendit d'y donner aucune suite. L'assemblée des prélats se tint chez le cardinal de Luynes , et le résultat en fut de nouvelles plaintes au roi contre les dernières poursuites du parlement, et contre un système qui tendoit à l'envahissement de toute autorité. Cependant, malgré l'arrêt du conseil, les magistrats ordonnèrent que leurs propres arrêts seroient exécutes, et qu'on veillerait à faire observer aux évêques la loi de la résidence. Peu après , ils condamnèrent encore
3i6 Annie 176^
ries prêtres au bannissement, et ces nouvelles rigueurs en présagèrent eucore d'autres, qui suivirent bientôt.
— Le 2 avril, pragmatique sanction du roi d'Espagne contre les Jésuites. Il y avoit déjà plusieurs années qu'on travailloit à les chasser de ce royaume. Les intrigues de leurs ennemis ponrsui voient jusque dans les pays étrangers une Société qu'ils étoient venus à bout de fci*e détruire en Portugal et en France. On profita , pour exciter le roi d'Espagne cou tr eux , de quelques circonstances fielleuses. On les impliqua dans une révolte qui eut lieu à Madrid , et qui ne paroît avoir été excitée que par la haine générale du peuple contre un ministre étranger , le marquis de Squillaci* Mais on saisit ce prétexte. Le comte d A randa , appelé alors an ministère , passoit pour être lié avec les philosophes français, et cherchoit, autant qu'il le pou voit, à introduire lenrs plans en Espagne. Ce fut par ses conseils que Charles Ul donna l'édit qui ordonnait à tous les Jésuites de sortir de ses états, confisquoit leurs biens, et défendoit de jamais les rétablir. Leur destruction fut accompagnée de circonstances nui iudiquoient assez que ce n'étoit pas l'équité et la modération qui présidoient à cette mesure. Ils furent tous, arrêtés inopinément pendant une nuit, arrachés h l'instant de leurs maisons sans avoir le loisir de terminer leurs affaires ni de se munir de ce qui leur étoit nécessaire, conduits jusqu'aux frontières et embarqués pour l'Italie. On n'eut égard à aucune réclamation ; et l'âge , les infirmités ou les services ne furent pas respectes. La proscription fut générale. Aussi ces rigueurs ne réunirent pas tous les suffrages. Un évêque espagnol osa prendre le parti des innocens qu'on bannissoit ainsi en masse , et dire hautement au roi ce que bien d'autres pensoieot. Clément XIII écrivit aussi au prince pour lui présenter les suites funestes de sa résolution , et la joie qu'en eonce voient les ennemis de l'Église* Cette démarche ne lui attira qu'une réponse fort dure. Charles 111, entraîné par de pernicieux conseils , soutint son édit par d'autres lois non moins rigoureuses, et le fit mettre à exécution dans tous les payfc de
Annie 1767. 817
sa domination. On n'oublia même point le Paraguay , et l'utilité des établisse mens formes dans ce pays par les Jésuites, ne les mit pas à l'abri de la proscription. On vit alors ma ni teste ment la fausseté des imputations dont on avoit chargé ces religieux. On les avoit accuses de chercher à se rendre indépendans , et ils montrèrent la soumission la plus passive. On les chassa de ces Réductions qu'ils a voient rendues si florissantes , et ils furent les premiers à prêcher l'obéissance û ces peuples, dont ils a voient fait des sujets fidèles et des chrétiens fervens. L'exemple du roi d'Espagne fut bientôt suivi dans sa famille» Le roi de Naples, son Ois, ou plutôt ceux que Charles III avoit laissés dans ce royaume pour le gouverner pendant la jeunesse du prince , suivirent les impulsions du conseil de Madrid ; tous les Jésuites des six maisons de Naples furent enlevés dans une nuit, en vertu d'un édit du 1 3 novembre de cette année , et transportes h Pouxzoles, d'où on les mit hors du royaume. Tous les autres membres de la Société furent arrêtés le même jour dans les Deux-Siciles. L'année suivante , le duc de Parme et Je grand-maître de Malthe chassèrent aussi les Jésuites, entraînes, le premier, par l'exemple de son oncle, et le second, comme il le déclarent dans son édit même, par les sollicitations de la cour de Naples, dont il étoit fendataire.
— Le 9 mai, arrêt du parlement de Paris contre les Jésuites. Dans les dispositions où nous avons vu qu'étoit cette compagnie, il fallait peu de chose pour la porter à de nouvelles rigueurs. L'abbé Cbauvelin ayant fait aux chambres un long et pompeux récit de l'expulsion des Jésuites hors de l'Espagne , avoit exalté la sagesse de cette mesure. Son discours étoit destiné à provoquer quelques acte* de sévérité. On mit en délibération s'il n'y au roit pas quelque chose à régler sur le même objet, et l'exemple de l'Espagne échauffant les têtes, il fut rendu ^hv arrêt fort long qui déclarait la Société et tous ses membres ennemis de toute puissance, de toute autorité, de la personne des souverains et.de la tranquillité
3i8 Année 176^.
des étais. Su i voit une longue accumulation des épithètes les plus flétrissantes et des injures les moins prouvées* Il semblerait qu'on eût voulu se dissimuler à soi- même l'iniquité* du jugement qu'on alloit porter , tant on avoit chargé* le tableau des plus sombres couleurs, multiplié les reproches sans fondement , et intenté de chefs d'accusation. On avoit été encore plus loin qu'en 176a; et comme on rougissoit de se trouver en arrière de l'Espagne, on ordonna que tous les Jésuites qui n'avoient pas prêté les se r mens prescrits, sortiroient du royaume sous quinzaine. Le roi étoit prié de rendre cet arrêt commun à tout le royaume, et d'éloigner tout Jésuite de sa personne et de sa famille. La cour souftrit cette nouvelle entreprise, et l'arrêt du parlement fut exécuté. C'étoit la seconde fois qu'il bannissoit tous les Jésuites. A Aix, à Toulouse, et dans quelques antres parlemens, ou rendit des arrêts à peu près semblables, et les ennemis de l'Eglise et de la religion eurent enfin le plaisir de ne plus rencontrer sur leur chemin ces religieux abattus et humiliés, mois dont la présence les importunoit encore.
— Le 26. juin , censure de la faculté de théologie de Paris contre le Belisaire de Marmontel. La double guerre contre la religion et ses ministres se pou rsui voit avec ardeur. Peudaut que ion tourmentoit des ecclésiastiques, et que l'on bannissoit un corps entier de religieux, on continuoit d'un autre coté d'attaquer le christianisme par des écrits multipliés. Nous avons parlé des productions de Rousseau et de plusieurs de celles de Voltaire. A leur exemple, des noms moins fameux étoient entrés dans la lice. Le Code de la nature , qui parut en 1755, et qu'on avoit attribué à Diderot, est une production bicarré et le fruit d'un esprit désordonné : Grimm la croit du protestant la Beauuielle. Un bibliographe moderne prétend qu'elle est d'un nommé Morelly, dont on ne sait rien d'ailleurs. Le livre intitulé De la Nature , par Robinet de Chateaugiron , ne fut regardé par Voltaire lui-même que comme un fatras insipide. Il ne blâmoit pas moins le Traité du despotisme oriental ê de Boulanger, corn*
Année 1767. 3 19
position indigeste et violente, où les rois et les prêtres sont également maltraités. Le Spinosisme modifié , ou le Monde-Dieu s parut en 1765. L année 1767 fut plus féconde encore que toutes les autres. U Abrégé de V Histoire ecclésiastique de Fleury , que l'on attribue à l'abbé de Prades , et auquel Frédéric mit une préface écrite du style le plus outrageant : les Doutes sur la religion, publiés sous le nom du comte de Boulainvilliers , par Gueroult de Pival; les ouvrages d'uu certain Laurent, réfugié en Hollande, se rapportent à cette époque. Marmontel donna son Bélisaire , et s'associa par là aux efforts d'une secte à laquelle on lui a fait l'honneur de croire qu'd eût été étranger par caractère. Il avoit reçu «ne éducation religieuse et avoit même porté la tonsure. Lancé ensuite , h Paris , dans la carrière des lettres et du théâtre , il se lia avec Voltaire t d'Alembert , Raynal , Thomas, Helvétius, Saint - Lambert et les autres gens de lettres qui arboraient les étendards de la nouvelle philosophie. Quoiqu'il passât pour modéré dans ses sen— tiraens, il ne put se refuser à porter quelque atteinte à la religion dans un ouvrage qui ne sembloit pas annoncer de telles discussions , et il inséra dans son roman un chapitre où il n'étoit presque question que de cet objet. H y pretoit à son héros un langage qui ne s'accordoit guère avec celui de la foi. A la vérité , il lui faisoit déclarer qu'il étok soumis aux vérités mystérieuses que la religion enseigne. Mats est-ce avoir cette soumission que de ne point reconnoître la nécessité de la foi en Jésus-Christ pour être sauvé, de réduire à la bienfaisance tout ce qui nous est prescrit pour notre salut ; de sorte que cette vertu supplée à toutes les autres , qu'elle serve d'excuse h toutes les erreurs , qu'elle couvre en un mot toutes les fautes , tous les vices , et tous les désordres ? Est-ce avoir cette soumission que de préférer le sentiment particulier a la lumière de la révélation ; de prendre la seule conscience , même non éclairée par la foi , pour la seule règle de nos devoirs et le seul guide de notre conduite; de aire que la révélation neft que le supplément de
32Q Année 1767.
la Conscience , supplément qui n'a pour objet que des vérités de spéculation , qui n'apprend rien de ce qui est nécessaire pour se bien conduire, puisque la chaîne de nos devoirs est , dit-on , indépendante de la révélation , que Dieu l'en a détachée , et qu'indépendamment de ce secours Von peut être compris dans la classe des honnêtes gens qui arrivent au bonheur du ciel? Est-ce avoir cette soumission que de faire entendre que tontes les religions sont indifférentes. pour le salut, qu'elles ne conduisent pas plus l'une que L'autre au bonheur cèles* te, et qu'il vaut mieux se ranger du côté des incrédules que d'en embrasser une qui représenteroit Dieu comme punissant le crime et redoutable aux médians? Enfin, est-ce montrer cette soumission , que d'assurer que, dans ce qui concerne la religion , il n'y a aucun moyen pour démêler l'erreur de la vérité; que tous les partis, toutes les sectes, sans eu excepter l'Église catholique, doivent être regardée du même œil; qu'un prince catholique par conséquent ne doit pas accorder plus de faveur à un parti qu'à un autre ; qu'il doit regarder avec indifférence et avec mépris toutes les disputes qui s'élèvent sur la religion, de quelque nature qu'elles soient; qu'il ne doit pas plus se mêler de protéger la véritable religion , que de donner des édits pour régler le lever du soleil ou faire briller les étoiles? Or tel étoit l'esprit ou même les propres expressions de Bélisaire. Il ouvrait le ciel aux païens, regardoit la révélation comme inutile, se fàisoit une religion à sa mode, ne vouloit voir en Dieu que la moitié de ses attributs ea lui ôtant cette justice qui punit les crimes ou les vices, et combattoit la doctrine catholique, qui refuse le salut à ceux qui ne l'ont pas professée. Ces principes parurent mériter d'autant phis d'attention que l'auteur avoit mis son nom à la tête de l'ouvrage. Le a mars, M. Riballier, syndic de la faculté de théologie, lui dénonça le Bélisaire , et il fut
pour l'examiner. Ils firent leur rapport au commencement de juin , et après plusieurs assemblées, la faculté adopta la censure. Elle étoit divisée en
quatre
Annie 1769. Saï
quatre chefs , du saint des paUens ; dit sentiment naturel Comparé à la lumière de la foi; de la tolérance uni* versellc par rapport à la religion et au salut ; et de la. nature et de la certitude de la religion aue Je'sns**Ckrist a e'tablie. Sur ces quatre articles Ja faculté examinent quinze propositions. Elle discutait tes sophisme* et les objections de Beiisaire , et prou voit la solidité des principes qui y sont opposes. Elle annoncoi* d'ailleurs qu'à y a voit dans ce roman d'autres passages «foi mériterotent aussi -d'être examines et blâmes. Cette «ensure étoit arrêtée et allait voir le jour, quand 4e gouvernement sut qu'elle rcofcrmott des réflexions sur f intolérance civile. Ces réflexions avoient occasionné quelques débats dans la facuHé : plusieurs docteurs au rotent voulu qu'on évrtftt de traiter des matières aussi délicates, d'antres blâmoient quelques expressions de l'article, ou plutôt de l'appendice qui ren— ièrmoit la déclaration de la faculté sur cet objet. II Jr eut des discussions prolongées. Le syndic, de concert lavec le gouvernement, proposa un plan qui renFennoit ce que lui et d'autres docteurs avoient jugé de plus convenable à l'intolérance ciWfe^ Ce plan , combattu fortement par plusieurs , fut enfin adopté , malgré leurs déclamations. Cette affaire ne finit quan commencement de 1768* On avoit même opposé à la faculté des obstacles d'un autre genre , et l'un s'étoit efforcé -de feropéeber tl'ch venir à une censure. D'abord , Mavmontel aroit donne' lieu de croire qu'il ne vouloit point d'éclat, et qu'à* se préteroit à des explications satisfaisantes. Il y eut des conférences entre lui et les docteurs nommes pour l'examen de son livre ; mais on s'aperçut ensuite qu'il tenok forteraent à ses principes, et on craignit qu'il ne cherchai qu'à éluder la censure. On continua donc à y travailler» Maruiontel tâcha de la détourner par une apologie, où il montrait la différence de la doctrine de son livré avec celle de quelques ouvrages recens. H est vrai que les principes du Bélisaire n'étoient pas aussi formellement irréligieux que ceux du Christianisme dévoile'; du Despotisme oriental, et de Y Examen critique, des apologistes deîa