‹ Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique pendant le 18e siècleChapitre 44 sur 50 · TOME SECOJTIK · texte numérisé non relu

TOME SECOJTIK

554 Année 17^0.

les înconveniens a es non veaux systèmes ex les avanTages de la religion révélée. L'assemblée annonçoit qae, resserrée par la courte durée de ses séances , elle ne se proposoit pas de retracer tout l'ensemble des preuves de la ■ religion , et de répondre à toutes les objections des incrédules ; elle se bornoit a faire voir <pje les avantages que promet l'incrédulité et la science dont elle se pare, né sont que prestige et mensonge; qu'au lieu d'élever l'homme, elle le dégracie; qu'au lieu de lui être utile, elle nuit h son bonheur; qu'elle rompt les liens de la société , détruit les principes des mœurs, et renverse les fondemens de la subordination et de la tranquillité'. Elle prou voit en même temps que sans la religion nous ne pouvons avoir ni une connoissance suffisante de nos devoirs, ni1 la force de les pratiquer; que notre foiblesse, nos imperfections, ce que nous sentons en nous-mêmes, ce que nous éprouvons au dehors, tout annonce la nécessité et les avantages d'une révélation ; qu'elle seule enfin nous ouvre le chemin de la vérité et du bonheur. Tel e^toit le plan de cet ouvrage, qui finissoit par des exhortations à se tenir en garde contre le péril , a repousser ces lectures dangereuses ou la foi de plusieurs «voit fait naufrage, et à opposer les principes de la religion et la pratique des vertus chrétiennes aux égaremens ■de l'esprit, à la manie des systèmes .et à la séduction des maximes corrompues. Cet Avertissement , qui fut imprimé a part, tut envoyé à tous les évéques, qui le répandirent dans leurs diocèses, en y joignant, pour Ja plupart f un mandement particulier. Cette démarche du clergé , si elle n'arrêta pas tous les progrès du mal , étoit «lu moins une réclamation solennelle de l'église de France contre les atteintes de la philosophie. Celle-ci augmentoit «Taiidace de jour en jour et se glissoit par-tout. Audras, professeur d'histoire à Toulouse, venoit de donner, à l'usage de la jeunesse , une édition de X Essai sur t histoire générale , de Voltaire. Il y a voit fait, à la vérité, <pielques changemens, mais de peu' d'importance, et il y «voit laissé subsister l'esprit et le ton de l'auteur* Tellà

Année 1770. 555

étoient les leçons qu'il offrait à la jeunesse. On en murmurait depuis long-temps , et les plaintes devinrent si vives, que l'archevêque qui aurait dû montrer plus de zèle pour extirper ce scandale de son diocèse , fut obligé à la fin de céder aux réclamations. D'Alembert assure qu'il résista, le plus Ion g- temps qu'il lui fut possible, aux clameurs réitérées du clergé. Le 26 août il condamna le livre cTAudras , qui eut ordre de sortir du collège dans les vingt-quatre heures.

— Le 18 août, arrêt du parlement de Paris contre sept livres irréligieux. La multitude d'écrits de ce genre qui circuloit depuis quelque temps, excita aussi le zele des magistrats. M. Séguier , avocat- général , dénonça, dans un réquisitoire plein de force , le double projet des philosophes de renverser le trône et l'autel. « Il s'est élevé au milieu de nous, dit-il, une secte impie et audacieuse. Elle a décoré sa fausse sagesse du nom de philosophie. Ses partisans se sont érigés en précepteurs du genre humain. Liberté de penser, voilà leur cri.... D'une main ils ont tenté d'ébranler le trône, de l'autre ils ont voulu renverser les autels. Leur objet étoit d'éteindre la croyance.... et la révolution s'est, pour ainsi dire, opérée; les prosélytes se sont multipliés, leurs maximes se sont répandues, les royaumes ont senti chanceler leurs antiques fondemens, et les nations, étonnées de trouver leurs* principes anéantis, se sont demandé par quelle fatalité elles étoient devenues si différentes d'elles-mêmes. Ceux qui étoient les plus faits pour éclairer leurs contemporains, se sont mis à la tête des incrédules; ils ont déployé l'étendard de la révolte, et par cet esprit d'indépendance, ils ont cru ajouter à leur célébrité. Une foule d'écrivains obscurs , ne pouvant s'illustrer par l'éclat des nêmes talens , a fait paraître la même audace... . et le gouvernement doit trembler de tolérer dans son sein une secte ardente , qui ne semble chercher qu'à soulever les peuples sous prétexte de les éclairer. » Le magistrat caractérisoit ensuite plusieurs des productions de l'impiété, et appuyait sur-tout sur les principes monstrueux

356 Jnnée 1770.

du Système de la nature. D'après son réquisitoire, le parlement condamna au feu sept ouvrages, a peu près les mêmes que rassemblée du clergé venoit de dénoncer. Cétoient la Contagion sacrée , Dieu et les hommes > le Discours sur les miracles de Jésus-Christ , X Examen critique des apologistes de la religion chrétienne, V Examen impartial des principales religions du monde , le Christianisme dévoilé et le System» de la nature. De ces écrits, Y Examen impartial des principales religions du monde est le seul qui ne fut pas compris dans la liste de ceux que le clergé avoit dénoncés au roi* Nous ne savons qui en étoit Fauteur. Peut-être ce livre étoit-il du aussi aux efforts des amis de ce baron d'Holbach , qui travailloit, a cette époque, avec un zèle si vif, à saper les principes religieux. Cétoit lui, à ce qu'on assure, qui avoit composé plusieurs des ouvrages que les évêques et les magistrats venoient de proscrire. C'est lui , entre autres, que l'on fait auteur du Système de la nature, qui parut sous le faux nom de Mirabaud. La publication de ce livre fameut fait époque dans l'histoire de la philosophie. Jusque-là, les partisans de l'irréligion avoient semblé craindre d'ébranler ouvertement l'autorité du souverain, ou s'étoient contentés de Jui porter de légères atteintes. Jusque-là ils avoient paru respecter le dogme de l'existence de Dieu. Le Système annonça une autre marche et montra un autre but. On y déclara à la fois la guerre à Dieu , aux rois et aux prêtres. Aussi cette nouvelle levée de bouclier occasionna une espèce de schisme dans le parti philosophique ; plusieurs la blâmoient comme imprudente et dangereuse. Voltaire fut un de ceux qui s'élevèrent le plus fortement contre le Système* Il le réfuta dans un petit écrit qui a depuis été inséré dans le Dictionnaire philosophique* . « Cet ouvrage , dit-il , est % une philippique contre Dieu. L'auteur prétend que la « nature existe seule , et qu'elle produit seule la sensation « et la pensée. Pour avancer une idée aussi étrange, il « faudrait au moins tacher de l'appuyer'par quelque « principe, et c'est ce que l'auteur ne lait pas. « U s'ex-

Année 177Ô. 3&?

plique de même dans ses lettres a ses amis. « Un diable «t d'homme, inspire par Beelzébuth, écrit-il à madame a du Défiant, le S août, vient de publier un livre dans a lequel il croit démontrer à chaque page qu'il n'y a point « de Dieu. Ce livre effraie tout le monde. Il est plein « de longueurs , de répétitions , d'incorrections. » II disoit , le 28 septembre, à Chabanon : u Pour les ailes qui u ont élevé l'auteur du Système de la nature y il me « paroît qu'elles ne l'ont conduit que dans le chaos.. • « Non seulement cet ouvrage fait un tort irréparable a « la littérature et rendra les philosophes odieux, mais « il rendra la philosophie ridicule. Quel excès d'igno- « rance, de turpitude et d'impertinence, de dire froi- « dément qu'on fait des animaux avec de la farine de « seigle ergoté! U est très-imprudent de prêcher l'aie théisme, mais il ne falloit pas du moins tenir son école u aux Petites- Maisons (i), » Le a5 novembre , à M. Delille de Sales : u L'an leur du Système suppose tout et « ne prouve rien. Son livre est fondé sur deux grands « ridicules... C'est la honte éternelle de la France que « des philosophes aient l'ait servir ces inepties de base a k leurs systèmes. » D'Àlembert n'en étoit pas plus satisfait. Il écrivoit à Frédéric, le 16 février i^83 : u J'ai « été aussi affligé qu'indigné de l'incroyable démence et « sottise de l'auteur du Système., . Jamais peut-être la « philosophie n'a dit une absurdité plus bête ni une « fausseté plus notoire, quoiqu'elle ait été, en bien d'au- « très occasions, menteuse et absurde (a). 1» En6n Frédéric, qui avoit été déjà mécontent de Y Essai sur les préjugés, et qui avoit donné quelques remarques sur ce livre, blâme encore plus le Système» Ce livre a fait beaucoup de mal, écrivoit-il à Voltaire, le 29 janvier 1771 ; il a rendu là philosophie odieuse* Tels étaient, sur le Système de la nature > Je sentiment des amis mêmes

(1) Correspondance générale , tome LXI , page 379.

(a) Œuvres de itAUmberi , Paris , i8o3 , ton*; XVIII , sur U fin.

353 Année 1770.

de la philosophie. Mais, d'un outre côté*, cette même production avoit des admirateurs. Elle étoit le fruit' du travail réuni du baron d'Holbach et de Diderot; car G rira m nous apprend que celui-ci fournit un grand nombre de pages au Système. Athée déclaré*, il se fît un honneur d'attaquer ouvertement ce que les autres philosophes semhloicnt encore respecter, et se ) oignit aa baron , sou ami , pour professer le matérialisme , pour ébramlcr le dogme de (existence de Dieu, pour saper tous les trônes. Naigeon , leur disciple , fut l'éditeur de l'ouvrage. Le comte d'Argent al le goûtoit, comme Voltaire le lui reproche. Il y eut donc, de cette époque, division dans la ligue philosophique , et Diderot devint comme le chef d'une nouvelle école, dont Voltaire n'approuvoit pas la doctrine , mais qui n en continua pas moins à se soutenir et à s'étendre. Cette école franchit les bornes que les premiers fondateurs de la philosophie avoient posées, et elle se signala par des ouvrages où Dieu, la religion, les rois et les prêtres, étoient également maltraités. Dès-lors la philosophie ne fut plus recevabfe à parler de ses vues pacifiques, de son attachement aux lois, de sa soumission à l'autorité établie. Les gouvernemens durent se tenir pour avertis de ses projets hostiles ; mais ils ne parurent pas se réveiller , et malgré cette espèce de manifeste , elle ne fut point troublée dans sa marche et dans ses préparatifs. Le baron d'Holbach et ses amis continuèrent de lancer dans le public de nouveaux écrits contre le christianisme. Chaque année en voyoit paraître plusieurs , qui sembl oient disputer aux précédens de hardiesse. H est difficile qu'un homme seul ait pu les composer. Quoiqu'ils ne supposant pas beaucoup de talent , et qu'ils n'annoncent pas des méditations bien profondes, cependant le baron aurait pu difficilement trouver le temps de les rédiger au milieu des distractions du monde et de la société ; mais il étoit riche , et il avoit «ne bonne table; il ne manquoit pas d'auteurs à ses ordres. Il accueillit quiconque vouloit écrire contre la religion. On croit donc qu'il fut aidé, non seulement par

Année 177*7» 35>9

Diderot et Naigeon , mais encore par d'antres gens, de lettres qui fréquentoient sa maison. Elle étoit, comme on sait , le rendez-vous des philosophes de ce temps , ou du moins des plus ardens d'entre eux. Sa maison , dit G ri mm, fut long-temps un des plus doux hospices des initiés de /'EocyciopeVlie, «t leur plus célèbre synagogue. Dans les écrits de Diderot , elle est aussi désignée sous le nom de synagogue* « On s'étoit débarrassé dans cette « société , dit Marmontel dans ses Mémoires , des entraves- « que madame Geoffrin imposoit dans la sienne , et on « y accueilloit les têtes qu'elle avoit trouvées trop harn dies et trop hasardeuses pour être admises chez elle* >* Les principaux habitués de cette maison étoient Diderot, qui en étoit comme l'oracle; Helvétius, Turgot, Naigeon,, Griram, Saint- Lambert , Thomas, Roux, Sauri»; et* parmi les étrangers, Hume, Galiani, le marquis de Ca~ raccioli , le comte de Creutz, le baron de Gleichen , Gatti etc. Rousseau , d'Alembert et Buffon cessèrent de bonne heure daller dans cette maison. Le premier en parle trèsmal dans ses Confessions , et les deux autres se déboutèrent d'une société dont ils n'approuvoient pas l'exagérât» tion (1).

(t) C'est une chose particulière à ce siècle et à cette époque y que rétablissement de ces coteries où se rassemblement les principaux amis de la philosophie, et où Ton travaillent a diriger l'opi* nion dans ce sens, et à faire prévaloir les idées et les. systèmes de la. nouvelle école. Ces coteries n'étoient pas seulement de» bureaux d'esprit, comme ou les appeloit ; c'étoit encore des moyen» de propagation, des noyaux précieux, des foyers, d'où se répandoient les doctrines et les projets qu'on vouloit accréditer. Madame Geoffrin avait tenu long-temps un de ces bureaux; mais c'étoit une femme réservée , chez laquelle on ne se trouva plus assez à sou aise. Des débris de sa société se formèrent celles du baron d'Holbach et d'Heivétius, où l'on avoit secoué les lisières, suivant l'expression de Marmontel , et où il paroît qu'on se donnoit pleine carrière sur les matières de religion et de gouvernement. Les écrit» qui sortirent de la société du baron d'Holbach, font assez voir quel esprit y régnoit. Parmi les antres sociétés on distinguoit celle do JwacUjBiQiseUe JLespiowsc , où d'AJcrnbcrt tenait le premier ranç,

36a Jmtée 1771.

Le i5 juin, déclaration du roi en faveur de* ecclesîastiques décrétés ou bannis depuis 1756. Le clergé sollicitoit depuis long-temps cet acte de justice, qui navoit été apparemment retardé que par l'opposition des parlera en s. Car, au commencement de Tannée précédente^ le roi avoit adressé au parlement de Paris une déclaration semblable qui étoit restée sans effet. La disgrâce éclatante qu éprouvèrent peu après les magistrats , mit Louis XV en état de faire cesser des mesures rigoureuses, et de rendre aux ecclésiastiques compromis dons les derniers troubles leur liberté et leur patrie. Il n entre pas dans notre plan de raconter en détail les événemens qui amenèrent la chute de la magistrature. Un orage, excité en Bretagne , s'étendit dans toute la France. Cette querelle fut suscitée et entretenue par des passions diverses. L'entêtement de quelques nobles Bretons ne fut pres-

celle de madame Necicr , dont Grimai raconte quelques séances. Cet écrivain, qui n'etoit pas dissimulé, parle très-franchement de ces réunions de la cohorte philosophique , du petit troupeau ; ce sont ses expressions. Le vendredi, dit- il, est le jour ordinaire du bureau plùlosophùjue chez madame Necker. C'est chez elle que l'on décerna une statue à Voltaire. Une autre coterie , qui se distinguait des précédentes par une couleur particulière, étoit celle de madame Doublet. On y affichoit moins une liberté de penser philosophique, qu'un esprit d'opposition a la cour lors des que* ' relies parlementaires. On y étoit janséniste , dit Grimm , 00 du moins très parlementaire ; mais on n'y étoit pas chrétien. ( Cor» respondance , II« partie, tome I, page 5o5. ) Cette coterie s'appeloit la paroisse , comme celle du baron d'Holbach s'appeloit la synagogue. Les principaux paroissiens , qui passoient pour y être pkis assidus qu'à leur paroisse véritable , etoient l'abbé Chanveh'n 4 dont il a été plus d'une fois question; le comte d'Argental, intime ami de Voltaire ; Mairan , Mirabaud , Foncemagnc , Bachaitmont , Voisenon , etc. C'est de cette société que part oit ce qu'on appeloit les nouvelles à la main dans le temps des différends entre la ccirret le parlement.

Année 1771. 30 1

que que la moindre des causes qui provoquèrent de fa— 0 lieuses divisions. Le caractère ardent d'un magistrat, fort connu , l'attachement que lui vouoit un parti déjà puissant, les idées d'indépendance et de liberté qui commençotent à fermenter dans les têtes, tels furent les stimulons qui d'une étincelle firent up vaste et effrayant incendie, il est aisé de voir qu'il n'y avoit pas , dans la conduite du duc d'Aiguillon , de quoi autoriser les griefs articulés contre lui. On fit sonner bien haut quelques privilèges qu'on disoit lésés. On taxa de violence et de tyrannie tout ce qui tendoit à réprimer l'agitation. On fît courir des pamphlets pleins d'exagération et d'amertume , et on parvint à échauffer les esprits et à mettre toute une province en mouvement. Le principal artisan de l'intrigue* on ne peut se le dissimuler aujourd'hui , fut le procu» reur-général au parlement de Bretagne, de la Chalotais* le même qui avoit si maltraité les Jésuites dans son Compte rendu. Un historien récent ( M. Lacretelle ) f dit de lui* qu'<7 sejcerçoit en combinaisons pour donner plus de stabilité et de force aux limites que le temps avoit élevées contre le pouvoir absolu ; en quoi le magistrat prenoit assurément une peine bien inutile, puisqu'il vivoit sous le prince le moins absolu qu'ait eu la France. Le même historien peint encore la Cbalotais comme un homme dangereux, que la vaste correspondance qu'il entretenoit, rendoit aussi puissant à Parts, à Rouen, à Toulouse qu'en Bretagne ; ce qui ne donne pas mal , au procureur-général, l'air d'un homme de parti. Quoi tjn'il en soit , les troubles excités en Bretagne franchirent bientôt les bornes de cette province. Le parlement de Paris épousa la querelle de celui de Rennes Sévir contre les membres d'une cour de magistrature, c'étbit, à leurs yeux, les attaquer toutes, et le système de \ indivisibilité des parlemens ne permettoit pas à la classe de Paris de souffrir patiemment les coups portés à la classe de Bretagne. Il y eut des arrêts et des remontrances dune vigueur extraordinaire. En vain , pour prévenir les suites d'une contestation o^ui s'échauffoit de plus en plus,

362 Annie 1771.

le roi voulut arrêter toute procédure ultérieure , et imposer silence sur les griefs réciproques. Une conduite si sage ne satisfaisoit point quelques esprit iurbulens. Ils prétendirent que le duc d'Aiguillon étoit entaché , et ils firent rendre un arrêt qui le suspendoit de ses fonctions de pair. « Il m'a toujours para absurde, disoit Vol- « taire a cette occasion, de vouloir inculper un pair « du royaume, quand le roi, dans son conseil, à dé- « dard que ce pair n'a rien fait que par ses ordres et a « très-bien servi. Cest au fond vouloir faire le procès a an roi lui-même. C'est de plus se déclarer juge et par* « tie. C'est manquer , ce me semble , à, tous les de- «c voirs (1). Je pense que le parlement n'avoit pas le « sens commun ( écrivoit - il dans le même temps , au « maréchal de Richelieu ) , et j'ai toujours dit avec Chica- «'neau : L'esprit de contumace est dans cette famille. » Lassé dune résistance, dont les exemples s'étoient si fort multipliés sous son règne, Louis XV tint, le 7 septembre 1770, un lit de justice, où il défendit au parlement de se servir des termes d'unité, d'invisibilité et de classes , d'envoyer aux tribunaux de provinces d'autres mémoires , que ceux spécifiés par les ordonnances , de cesser le service, sinon dans les cas prévus par les mêmes or* donnances, de donner leurs démissions en corps, et de rendre des arrêts pour retarder ( enregistrement* Le parlement refusa d'obéir, cessa le service, et résista aux lettres de jussion. On soupçonna qu'il étoit animé , daus sa résistance, par un ministre puissant, qu'une longue faveur avoit accoutumé a croire qu'il ne pou voit la perdre. Le duc de Choiseul , d'après le témoignage d'un de ses amis ( le baron de Besenval) , en étoit venu à braver le roi, et à élever autel contre autel; situation quint pouvoit durer (a). Elle ne dura pas en effet. Le duc de Choiseul lût disgracie ; mais des applaudissemens nom-

' (ij Correspondance générale , tome LXI , lettre à M. de jian , do a5 février 1771 , page £u* •

(*) Mémoire* a* M. de fiezcnval , tome I, p»fe 45.

Année 1771. 363

breux le suivirent dans son exil, et il faut convenir, en effet , que s'il avoit de grands torts , il se fit honneur par son refus de plier devant une nouvelle idole qui attirent alors les hommages de la cour. Il s'étoit abaisse* devant ilme de Pompadour ; il se releva devant M,n« du Barry. Ceux qui fai soient profession de haïr le scandale, lut surent gré de ne point s'humilier devant une favorite méprisée, et il emporta les regrets, sinon du peuple qui blâmoit sa légèreté et sa' prodigalité ruineuse , au moins de la haute noblesse et des grands. Cette mesure fut suivie d'une autre. Après plusieurs tentatives et plusieurs négociations pour amener le parlement au parti de la soumission , on envoya, le 20 janvier 1771 , à chaque conseiller , un mousquetaire qui leur portoit un papier a signer. Ce papier necontenoit qu'un ordre de déclarer s'ils obéiraient ou non. Plusieurs proposèrent de signer avec des explications qui ne furent point admises. Quarante signèrent oui; mais le lendemain, réunis à leurs collègues', ils demandèrent pardon de leur foiblesse , et tous se confirmèrent de plus en plus dans leur résistance. Uné telle lutte ne pouvoit durer. L'aritorité souveraine tomboit dans l'avilissement et le méprisi On jugea qu'il falloit un grand coup pour abattre la morgue et la mutinerie d'un corps qui soublioit lui-même. Tous les membres du parlement furent exiles, et d'autres tribunaux furent institués. Les mémoires du temps attestent jusqu'où alla la violence des murmures. Le parlement fut comblé déloges. On vanta sa résistance comme un acte de magnanimité. On appela les magistrats disgraciés, les pères de la patrie Ceux qui vi voient à cette époque n'ont pas oublié l'extrême licence des discours , les clameurs contre le despotisme , les sarcasmes et les injures prodigués à l'autorité et à ses défenseurs. Le même historien que nous citions tout à l'heure a peint cette disposition des esprits : « Les Bretons cédèrent , dit- il , mais leur indignation n'étoit enchaînée que mo* mentanément. Leur silence étoit si farouche, qu'il pouvoit se changer et une révolte ouverte. Les états de Languedoc et de Bourgogne avoient également pris le

parti de la soumission ; mats l'esprit de résistance fèrmentoit dans leur sein. Les nobles a voient fait , dans quelques provinces, des protestations en faveur des magistrats. On avoit vu quelques comraandans refuser de porter aux parlemens les ordres sévères du roi. De jeunes militaires commençoient à élever des doutes sur le principe de l'obéissance passive. Quelques seigneurs s'exiloient volontairement en Angleterre avec la A cotation d'aller chercher un gouvernement libre. La circulation des écrits satiriques ne pou voit être réprimée par les peines les, plus sévères. Les libellistr» avoient acquis une telle puissance, que la cour coni|>osoit quelquefois avec leur vénale infamie, et mettoit un prix à leurs injures pour qu'elles ne retentissent pas dans toute l'Europe. Des nouvelles écrites à la main, et qui avdissoient le roi, ses ministres et les nouveaux magistral» , circuioient aussi librement qu'une £ uilJc périodique autorisée. Dans chacune des administrations, il y avoit de nombreux complices de ces outrage faits au gouvernement. Quelquefois, dans les places publiques de la capitale, on étoit effrayé de lire des placards séditieux et même régicides (i). » Ce qui augmentait la fermentation , c'est que tous les partis sembloient aetre unis dans leur ligue contre la cour. Les amis du parlement , ceux du ministre disgracié, les jansénistes , les philosophes criotent et agissaient ensemble. Ceux-ci sur-tout exagéroient les sujets de plaintes, miiltiplioient Lurs écrits, et mettoient en mouvement tous leurs aifides. Les femmes se distinguèrent daus cette effervescence. Elles faisaient sonner bien haut , dit Bezenval dans ses Mémoires , /es constitutions de l'état, qu'assurément elles ne connoissoient guère. Les assemblées de société et de plaisirs étoient devenues , ajoute- t-il , de\petits états» généraux , où on déridoit , où l'on gouvernoit , où l'on reformoit. Mm« du Déliant , dans ses Lettres à W alpole j nomme deux dames qui se faisoient remarquer par la liberté de leurs propos, et même, dit-elle, par leur 1/1-

(1) Histoire de Franc* au Xr'JII* sièck , par M. Lacrctelle.

Année 177 t. S65

s oie ne c. La fermentation étoit aussi forte dans les provinces qu'à Paris. La philosophie étoit aux aguets pour accroître ce mouvement des esprits et pour en profiter. Tant d'écrits qu'elle avoit enfantes depuis quelques années , avoient interverti tputes les notions du devoir, et mis en doute tous les principes du gouvernement. Le Système de la nature avoit appris h regarder tout pouvoir comme une tyrannie et toute dépendance comme une oppression. Les maximes du Contrat social avoient jeté dans les têtes des levains de républicanisme. Un homme qui ne faisoit pas cause commune avec les inerédules , mais qui n avoit pas des idées moins exagérées qu'eux en politique , et qui , admirateur passionné des Grecs et des Romains, vouloit transporter parmi nous leur droit public , leurs usages et leurs mœurs, l'abbé de Mably, dans son Traite' des droits du citoyen, publié en 1771 , reprocha nettement au peuple d'avoir manqué déjà plusieurs fois l'occasion de faire une révolution. Il indiqua la manière dont elle devoit s effectuer. Il conseilla aux parle m on s de refuser d'enregistrer a l'avenir aucun édit bursal , d'avouer au roi qu'ils n'a- ▼oient pas le droit d'imposer la nation, de lui déclarer que ce droit n'appartenoit qu à elle seule , de demander pardon au peuple d'avoir contribué si long-temps à lui faire payer des taxes illégitimes, et de supplier instamment le prince de convoquer les états-généraux. Il assura qu'un cri d'approl>ation s'éleveroit de toutes parts, et consterneront la cour et les ministres, et que la clameur publique les fbreeroit, malgré eux, à souffrir que lés étatsgénéraux s'assemblassent, et à laisser enfin la nation l'entrer dans tous ses droits. Il y a ici une conformité frappante entre le conseil et l'accomplissement. La révolution s'est faite depuis , et précisément suivant la marche que Mably avoit tracée. En 1771 , il étoit arrivé trop tard pour qu'on suivit ses avis. Le parlement étoit déjà détruit, et il fallut attendre une autre occasion. Cependant, quelques corps de magistrature eurent encore le temps de tenir le langage que leur prêtoit l'indiscret moteur «Tune révolution. Le parlement de Bordeaux

, 36(? jfnnée 1771.

demanda que là nation rentrât dans ses droits imprescriptibles. Celui de Rouen constilloit au roi de consulter la nation assemblée. Le célèbre M alesherbes, premier président de la cour des aides , défendit le parlement dans des remontrances fameuses, qui furent alors fort prônées; mais qui paroîtroieot aujourd'hui peu dignes d'un magistrat recornmandablc , d'un ami de Tordre , d'un sujet respectueux, d'un homme qu'on a vu depuis si dévoué à son prince. Il y tenoit le langage altier d'un républicain, etsembloit plutôt y donner la loi que suggérer desconseils. Je n'ai pas approuve quelques remontrances qui m'ont paru trop durés , éçrivoit Voltaire â Mme du Deffant , le 5 avril 1771- Il me semble qu'on doit parler à son souverain d'une manière un peuplas honnête (i). Voltaire devoit cependant être d'autant plus disposé a prendre le parti de M. de Malesherbes, qu'il savoit les obligations que la philosophie avoit à ce magistrat pendant le temps qu'il exerça les fonctions de directeur de la librairie. Quoi qu'il en soit, le président de Malesherbes parla au roi, dans .ses remontrances , de la convocation des états- généraux, comme d'une mesure réclamée par la justice et par la nécessité. Toutes ces tentatives n'eurent point de succès. L opinion n'étoit pas encore assez formée , le peuple n'étoit pas mûr, et la. partie netoit pas encore bien liée. Il fallut donner aux ennemis de l'autorité le temps d'étendre leur influence , de généraliser leurs complots , et de fomenter de plus eu plus cet esprit d'opposition et de révqlte, qui, vingt ans plus tard, a opéré un si terrible bouleversement. Quant au parlement, il resta en exil pendant tout Je reste du règne de Louis XV. Averti j>ar upe expérience tardive, ce prince ne se départit plus du système qu'il avoit adopté, et prit d'autres arrangemens pour, faire rendre la justice à ses sujets. Mais les nouveaux tribunaux, entourés de tant de murmures > ne purent conquérir la confiance. La défaveur les suivit dans toutes leurs opérations. Composés un peu précipitant-

(1) Correspondance générale , tome hXl , page 4;fiL

Armée 1771. 36-jf

ment, ils furent toujonrs en butte aux contradictions, et une affaire particulière , qui eut alors beaucoup d'éclat, le procès de Beaumarchais , acheva de les ruiner dans l'opinion.

— Le 22 septembre, Mro« Louise fait profession aux Carmélites de Saint-Denis. Louise-Marie de France , fille de Louis XV, née à Versailles, en 1737, et élevée à FontevrauW , avoit toujours manifesté les plus grands sentimens de piété. 11 paroît quelle conçut de 'bonne heure le projet de se faire religieuse , et qu elle s en étbit ouverte à M. de Beaumont , archevêque de Paris , qui éprouva long-temps sa vocation. Après la mort de la reine sa mère, M"* Louise, dégagée des liens qui la retenoient à la cour, demanda au roi et obtînt de lui la permission d'entrer aux Carmélite» de Saint-Denis. Le 11 avril 1770, elle S'échappa de la cour, arriva au couvent , sans y être attendue , et s'y fit recevoir comme postulante, sous le nom de sœur Thérèse de Saint-» Augustin* Une pareille démarche devint le sujet de toutes les conversations. Admirée par les uns , et regardée comme un triomphe pour la religion , elle ne parut à d'autres que Teffet d'une ferveur passagère, qu'ils s'attendoient à voir bientôt refroidie, lis eurent lieu d'être surpris. MM0 Louise avoit profondément réÛéchi sur son projet. Depuis plusieurs années elle se préparoit, par des austérités secrètes au milieu de la cour , aux austérités de l'ordre qu'elle vouloit embrasser* Sou courage et sa piété ne se démentirent jamais. Elle ne donna pas le moindre regret à cet état de grandeur, de luxe et d'aises dont elle jouissoit à Versailles, et elle embrassa avec ardeur la pauvreté , l'obéissance et toutes les vertus religieuses. Le 10 septembre 1770, elle prit l'habit de Carmélite. M. Giraud , archevêque de Damas , nonce du Pape en France, fit cette cérémonie au nom de Clément XIV , et les éveques de l'assemblée du clergé y assistèrent en corps. M"* Louise , après s'être dépouillée de tous les ornemens de son rang , reçut le voile des mains deM™claDauphine,sa nièce. Elle parcourut avec ferveur

368 Année 1971.

tout le temps de son noviciat. On vbyoit avec éiouuement la fille des rois obéir à la voix dune religieuse, se condamner à tontes sortes de privations , se soumettre k toutes les pratiques d'une règle austère , y ajouter même de nouvelles mortifications , se charger des ouvrages 4 es1 pins rudes , et ne se distinguer que par une piété plus courageuse et une humilité plus profonde.- Le 22 septembre 1771 étoit le jour marqué pour ses vœux. Elle les prononça avec une joie véritable, entre les mains de M. l'archevêque -de Paris, et huit jours après elle reçut le voile noir , qui lui fut présenté par Madame , comtesse de Provence. Le nonce du Pape officioit encore à cette dernière cérémonie , où se trouvoient plusieurs évêques et un nombreux clergé. Ainsi débarrassée des derniers liens qui l'attachoient au monde, la mère Thérèse de Saint- Augustin éleva déplus en plus l'édifice de sa perfection. -Chaque religieuse voyoit en elle une amie, une mère, un modèle. Elle procurait avec zHe le bien temporel et spirituel de sa communauté. Elle s'efforça même du fond de sa retraite d'être utile à l'Église . et dénonça souvent au roi les progrès de la philosophie, et la licence de la presse» Mais elle se rendoit re témoignage qu'elle ne sollicita jamais pour aucuu bénéfice, encore moins pour un évéché. Elle accueillit avec empressement les Carmelit es sécularisées dans les Pays-Bas par les réformes de Joseph II , et en distribua deux cent soixante dans diverses ^ maisons de son ordre , sans prévoir sans doute que ces religieuses , auxquelles elle procuroit si généreusement l'hospitalité, rendues un jour a leurs cou vens, recevroient à leur tour leurs sœurs expulsées de France. Elle ne montra pas moins de xèle pour rappeler à leur vocation les Carmélites que l'esprit d'erreur avoit portées , dans des temps de troubles, à se jeter au milieu du monde (i),

* ' et

(1) A l'exemple des Chartreux et des religieux d'Orval, fugitifs en 1735, des Carmélites de Suint-Denis, des religieuses de l'Hôtel* Dieu de Paria, des Carmélites de Trojres et d'autres encore avaient

et ses s«ms ne furent pas perdus pour toutes. Elle favorisa quelques Carmes qui désiroient suivre Unir règle dans sa pureté, et leur obtint le couvent de Chareuton, où ils se réunirent en vertu d'un bref du Pape , muni de "approbation du roi. Eufin, après avoir donné au inonde les exemples les plus édilîans , elle tomba malade à la fia de novembre 1 7S7 , et mourut, le a3 décembre suivant, dans les senti mens les plus touebaus d'amour de Dieu et de confiance en sa bonté.

Le. i3 mai , béatification de Paul Burali , dit d'Arezzo; parce qu'il étoit né dans cette ville, au royaume de Kaples. Il entra dans l'ordre des Théatins, où il fut disciple du bienbeureux Marinon , fut fait , malgré lui , évoque de Plaisance, et devint ensuite cardinal et archevêque de Naples. Il mourut dans cette ville, le 17 juin i5^8, avec la réputation de la plus haute sainteté. Clément XIV béatifia encore François Caraccioli , fondateur des Clercs mineurs.

— Le 19 décembre, arrêt du conseil du roi supprimant X Histoire philosophique et politique des e'tablissemens des Européens dans les deux Indes» Cet ouvrage étoit de lia v nul, qui, lié étroitement avec les philosophes de cette époque, ne se piquoit pas de respecter la religion dont il eût dû être le défenseur. Son Histoire philosophique étoit un cadre fort vaste , plein d'idées neuves, dé calculs de commerce , de réflexions politiques, de récits animés ; mais l'auteur ne s'y étoit pas borné à

quitte leur couvent par piété, et et oient allées chercher, au milieu de la capitale, un asile où elles pussent faire leur salut avec plui de sûreté. Une de ces religieuses , qui revint a Saint ■ Denis du temps de inadarqc Louise , rappeloit le* artifices et les sollicitations dont on s'etoit servi ]>our leur faire quitter leur couvent,. On lear f.iisoit envisager leur fuite comme un acte de religion. Voyez l'article du 3o septembre ijaS.

Page 1