‹ Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique pendant le dix-huitième siècle (volume 2)Chapitre 9 sur 21 · ANNE · texte numérisé non relu

ANNE

micr le nom de. dh'orce, en donnant à peine quelques développements à sa proposition (l). Un membre, Ducastel, ayant proposé, au nom du comité de législation, de mettre une distinction entre les mariages déjà contractés et ceux qui le seraient à Tavenir, on refusa de l'entendre, et l'Assemblée se bàia de proclamer le principe. Il fallait cependant en déterminer l'application : ce fut l'objet d'un ripport qui fut présenté, le 7 septembre, par le comité de léfiislitlon, cl dont les motifs sont d'une faiblesse extrême. Enfin, le 20 septembre, fut adoptée définitivement une loi, dont voici les articles essentiels.

« L'Assemblée nationale , considérant combien il ini- » porle de faire jouir tous les Français de la faculté du )) dii^orce, qui résulte de la liberté individuelle, dont un » engagement indissoluble serait la perte, décrète :

» Titre premier. Causes du divorce. — 1. Le mariage est » dissous par le divorce.

« IL Le divorce a lieu par le consentement mutuel des » époux.

» III. L'un des époux peut faire prononcer le divorce » sur la si'vnli^ nllrgati-jn d' ir.cowpatibililé d'iiumcur ou » de caractère.

» IV. Cbacun des époux peut également faire pronon- » cer le divorce sur des motifs déterminés, savoir : 1' sur )) la folie de l'un des époux: 2° sur la condamnation dû )) l'un à des peines afllictives ou infamantes; 3" sur les » crimes ou injures graves de l'un envers l'autre 5 4° silr » le dérèglement des mœurs; 5° sur l'abandon pendant » deux ans au moins; 6" sur l'absence sans nouvelles pen- )) dant cinq ans; 7° sur l'émigration

» YII. A l'avenir aucune séparation de corps ne pourra )) être prononcée : les époux ne pourront être désunis que y> par le divorce. »

Le titre suivant : Modes du divorce, déterminait les

(1) Le (îisrours de Dutiayct, qu'on (rouve dans 1" Moniteur de cette année, n» 2i5, ne demande pas plus de trois minutes de leclure.

, ANMit; 170-2. 227

l"orm;ilités à remplit'; il est aise de conv prendre qu'on avait toul fait pour les rendre faciles et accessibles à lous.

Le tilre troisième, Des effets du divorce, commcnçail iiinsi : « ï. Les elTets du divorce par rapport cà la personne » desépo IX, sonlde rendie au mai'i et à la femme leui en- ) lière indéj^cndance avec la faculté de cont/aclei- un » nouveau maiiage. •

« II. Leséjioux divorcés peuvent se reviarier ensemble j » ils ne pouriont contracter avec d'autres un nouveau » mariage (ju'uu an api es le divorce, lorsqu'il a été pro- )) nonce sur consentement mutuel, ou pour simple cause » d'iiicompalibilité d humeur. »

La loi refilait ensuite ce ciui rcj^ardait les intérêts des époux et le sort des enfants ; rien de plus désolant que la situation où ceux-ci étaient placés, lorsque les parents contractaient de nouveaux liens.

Om le voit donc, le mariage devenait un contrat plus fragile que la vente et le bail 5 et, d'un autre coté, en perdant la faculté de demander la simple séparation de corps, les époux callioliqucs étaient placés entre le désespoir et l'oubli des préceptes de la religion qui leur défendait di- réclamer le divorce. Bienioi une loi si digne de l'époque de désordre et d'anarchie où elle fut rendue, devint le fléau des familles; on dit que dans les trois premiers mois, à Paris seulement, le nombre des divorces monta au tiers des mariages, et qu'au bout de quatre années vingt mille avaient été prononcés. L'abus devint si criant, (}ue, dans le cours de la révolution même, des réclamations furent adressées aux Assemblées suivantes (1)5 elles restèrent bien longtemps sans aucun succès : le divorce fut maintenu dans le Code civil, quoiqu'avcc quelques restrictions (-2) ; cl ce ne fui qu'en 18 16 que ce fruil

(1) En 1796, l'adiiiiiiistriition iiiunicrprile du canton de Bapauine, présenla an Conseil des cini] cents, une adresse pour demander la réfoiine de la loi du divorce, et en |)articulicr la suppression du viotif de t'incumjiatibililé d'hunieitrs. (Voyez yÉ anales catholi [ues, tome II, pa^e 74.)

(2^ Une observation (jui suflirjit seule pour montrer les ab is qu'entraîne

honteux de la dissolution du dernier siècle disparut de notre législation (1).

L'Assemblée nationale proclama le même jour et dans la même séance, une autre loi, qui se rapportait aussi, en partie du moins, au mariage, puisqu'elle déterminait le mode de constater l'état civil des citojens. On ne peut gugre se dissimuler que c'était dans un esprit hostile à la religion qu'en avaient été conçues les principales dispositions: on voulait que le clergé et la religion ellemême pussent rester étrangers aux trois pi incipalcs circonstances de la vie, les naissances, les mariages, et les décès. L'article premier portait : (i Les municipalités rece- » vront et conserveront à l'avenir les actes destinés à con- » stater les naissances, mariages et décès. » Après le détail des conditions et des formalités qu'il s'agissait d'établir, la loi se terminait par cette déclaration : u L'As- » semblée nationale déclare qu'elle n'entend ni innover, » ni nuire à la liberté qu'ont les citoyens de consacrer les )) naissances, mariages et décès, par les cérémonies du )) culte auquel ils sont attachés, et par l'intervention des » ministres de ce culte. »

La partie de cette loi sur l'état civil, dont les conséquences ont été le plus étendues, est celle qui traite des mariages. La première section concernait les conditions requises pour pouvoir contracter mariage. On était empressé de s'affranchir des empêchements et des conditions que l'Eglise avait établies pour les unions matrimoniales; on ne tenait aucun compte des embarras qui résulteraient^

la législation du divorce, abus équivalant presque à la polygamie, c'est celle que fjiiîait, lors de la discussion du Code cuit, le tribun Carion-Nisas. « Celui qui a fait un divorce, eu fait deux, en fait trois, en ferait vingt, » s'il avait le temps : c'est une chose curieuse que de consulter les registres » des divorces; sur trente actes de divorce, on eu troiwe dix dans lesquels » un des époux, on tous deux dh'orcent pour la seconde fois. » [Code, etc. Motifs, tome II, ])age 371.) Malgré des motifs si graves, le Code maintint le divorce pour cause dt'terniiiice, et par conieiitcmeul mutuel.

(1) On peut consulter sur celte imj)ortante matière, l'écrit célèbre de M. de Donald, intitulé: Du d'uorce, et un ouvrage que l'avocat Henncquia publia tui le uK-iiie sujet, et sous le même titre.

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pour la conscience des ciloyens et la paix nicmc des familles, de l'opposition entre les lois civiles et les lois religieuses: opposition qui devait être dans une foule de circonstances le résultat de celte léjnslation nouvelle. L'iWe requis était fixé pour l'homme à quinze ans, et à treize ans pour la femme. Les mineurs ne pouvaient se marier sans le consentement de leur père, mère ou tuteurs. Le mariage n était prohibé qu'entre les parents naturels et légitimes en ligue directe; entre les alliés dans cette ligne, et entre le frère et la sœur. (( Les mariages faits contre les dispo- » sitionsdes articles précédents, disait la loi, seront nuls » et de nul ejj'ct. » Les sections suivantes se rapportaient aux publications du futur mariage, puis aux cas d'opposidon, et, en troisième lieu, aux formes intrinsèques de lacté de mariage. L'acte devait être reçu dans la maison commune, où les parties devaient se rendre avec quatre témoins majeurs, et faire la déclaration en ces termes : Je déclare prendre N. en mariage : après quoi l'oHicier public devait prononcer au nom de la loi que les parties étaient unies en mariage. Nous n'avons pas besoin de faire remarquer que celle législation est encore celle qui régit actuellement la France, quoiqu'elle ait été modifiée en plusieurs points importants par le Code ci\^il. L'édit donné en 1787, pour accorder Vctat civil aux prolestants, eu avait été le prélude (1).

Les catholiques fidèles se trouvèrent à la suite de cette loi dans d'assez notables didicullés, au sujet desquelles plusieurs évéques donnèrent d'abord des instructions, et recoururent bientôt après au Siège ajiostolique.

Des instructions envoyées au nom du Pape, le 28 mai 1793, à l'évéque de Luçon, déclarèrent qnajin d'éviter toute participation au schisme, les fidèles de son diocèse ne

■ (() rayez tome Y, page 289.

Au point (le vue des intérêts même des familles, on ne tarda pas à reconnaître en Lii-n (les endroits, combien il v avait d'inconvi^'nieiits à confier les registres de l'état civil à des municipaux ignorants, grossiers, sachant il peine écrite, tels qu'il s'en trouve souvent dans les campagnes.

devaient pas coulracter mari.ige devant les ofliciers publlcsqui devaient tous èlre répMics comme fauteurs du scliisme ; qu'en conséquence ils devaient d'abord contracter devant des témoins catholiques, puisque, vu les circonstances, il leur était impossible de contracter devant le curé; mais qu i\ n'y avait aucun obstacle à ce qu'ensuite, afin de jouir des effets civils, ils fissent devant les magistrats la déclaiation prescrite, en ayant toujours devant les yeux qu'ils n'accomplissaient alors qu'un acte civil (1). Ce no fut que plus tard, et après le Concordat, que 1e Code civil défendit aux minisires du culte de donner la bénédiction nuptiale, avant que l'acte civil eût été accompli (i) : alors le motif, relatif à la participation au schisme, qui avait dicté la réponse de Rome, ne subsistait plus (3).

[[L'Assemblée dite législaiive fut close le lendemain, 21 sepfenibre, pour èlre immédiatement remplacée par la Convention, dans laquelle, au reste, allaient entrer les plus influents de ses membres. Vers les derniers jours, elle avait paru sortir un peu de sa torpeur, parce que les excès horribles commis par la Commune commencèrent à 1 inquiéter pour la sécurité de ses propres membres : mais toujours dominée par les Jacobins qui étaient les véritables fauteurs des massacres, elle ne prit aucune mesure sérieuse pour protéger l'innocence. Si son nom est resté moins fameux que celui de la Convention, elle ne fut pas moins funeste; et un grand nombre de ses membres subirent bientôt les terribles consé(|uencesde ce même régime qu'ils avaient préparé, du moins par la connivence de leur timidité.]]

(1) Collectio Brcviinn, page 323.

(2) Articles organi(|ue.s.

(^5) En 1793, une proclamation ilu Conseil exécutif, «lu 22 janvier, dcft-ndit aux curés de dresser, sous (pielque prétexte que ce lût, des actes de baptême et de sépulture, et de publier des bans de mariages. Les contrev. nai;ts étaient menacés d'être poursuivis comme rel'ractp.ires aux lois. Mais ces défenses ont été abolies depuis. L'article LV «le la loi organiciue du concordat en 1802, porte seulement que les registres tenus par les curés ne sont relatifs qu'à L'administration des sacrements, et ne peuvent suppléer les registres ordonnés par la loi. pour con.itater l'état civil des Français.

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— Le 21 septembre. OevEmenE de la Co^vE^'rlo^•. Abolition de la iiOYA.tTÉ. Lotis XN I est mis tw Ji GE^lE^T. Ce fui au uiilicu des désordres, des meurtres el d>.s fureurs qui régualeul en Frauce, depuis uu mois, (|ue fut procl !ii»é le nouveau gouvcrDement appelé, disait-un, à régénérer la nation. Ce fut sur ees ruine s el >-ur ces corps san;'lanls ([ue fut assise la nouvelle répuLliiiue. Triste présage, non démeuli par rexpérieneel La Convenlion nalioiiale avait pour ubjel de rasseoir les Lases de TElat : mais dans Télat de trouble el de terreur oii gén)issaÀent les citoyens, les plus bonnèles gens se cachaient; et les élections livrées à la faction des Jacobins, ne firenl presque enlrer dans la nouvelle assemblée que des députés de leur choix. Aussi la Convention porta loujouis ia tache de son orip^ine. Formée au sein du désordre, elle ne montra, sauf quelques exceptions, que des scélérats ardents à fan-e le mal, ou des honmies faibles, prêts à le souffrir.

[[Chacun sait que Ihistoire de la Convenlion se divise en trois périodes. Du jour de son ouverture, le 21 septembre, jusqu'au 31 mai, elle offre le speclacle de deux parti*?, les Girondins et les Jacobins, (jui se disputent la victoire, cl qui toutefois s'accordent pour prononcer contre un roi innocent la plus ini(pie sentence. Au 31 mai, |es Jacobins rempoitent la victoire; les Girondins, devenus leuis victimes, reçoivent les premiers la peine des crimes énormes que l'intérèl ou la peur leur ont fait commettre: avec le gouvernemenl révolutionnaire^ le règne de la terreur est constitué et dure (piatorze mois. Le 9 thermidor, Texcès delà tyrannie amène sa chute : les chefs des Jacobins sont à leur tour livrés au supplice : rhoriible assemblée incline à la modération; mais bien dos convulsions troublent encore sa dernière année. Les détails que tant d'auteurs ont donnés sur ces phases diverses, nous dispenseront d'en présenter le tableau suivi.]]

Dès l'ouverture de la Convention, le 21 septembre, le comédien Collol d Herbois proposa d'abolir tout à fait la royauté. Mais la motion expresse en fut faite après lui par

l'évéque de Loir-et-Cher, Grégoire , qui assura ses collègues que toutes les dynasties étaient des races <7eVoj'antes, ne xnçant que de chair humaine, que les rois étaient dans l'ordre moral ce que les monstres sont dans l'ordre physique^ et que leur histoire était le martyrologe des nations (l). Sa proposition fut décrétée par acclamation; et un membre ayant proposé de la discuter, l'évéque s'y opposa et fil maintenir son décret.

Ainsi (car nous ne pouvons nous empêcher de le remarquer, et chaque fois que la suite des faits nous amène quelques-uns de ces résultats de la nouvelle philosophie, c'est pour nous un besoin et un devoir de signaler à l'attention publique ceux qui dans le principe ont été les instigateurs de ces terribles bouleversements), ainsi fut réalisé le vœu le plus ardent de tant d'écrivains renommés. Le décret du 21 septembre ne fut que l'application immédiate des principes répétés depuis quarante ans dans un grand nondjre de livres (2). Des livres, ils avaient passé dans les conversations, et n'avaient trouvé que trop d'enthousiastes prompts à les accueillir. La souveraineté des peuples devint une vérité fondamentale, de laquelle il ne fut plus permis de douter. Il fut convenu de regarder

(1) Foyez le Monileur, séance du 21 scp(eml)re 1792, pages \ 125 et ! 130. Grégoire dit à ce sujet que iJenelaiit plusieurs jouis l'e.tcès de la joie lui ôta l'u/)fjéUt et le .\oinnieil. [Mémoires de Grégoire, 1837, 2 vol. in-S"; tome l"-', page 4 10.)

(2) Montesquieu avait cominencé, (l.nns l'Esfiril des lni<:, h dégoiilcr les Français de leur gouvernement. Rousseau, dans son Contrat social, posa couinie un axiome la souveraiiK'té du peuple, apprit aux hommes (|ue i)artout ils étaient esclaves, et les enivra de l'amour et du désir de l'indépendance. Helvét:us peignit sa patrie gémissante sous le jong du despotisme, et prétendit que le gouvernement moiiarrhique resserrait le génie, corronijiail les riioL'iirs, et cloiijj'uit la liberlit. Les auteurs du Système de ta iinliire ne virent dans les rois que des oppresseurs, des tyrans, des ennemis de l'humanité, et encouragèrent les citoyens à ressaisir des droits usurpés. Raynal, dans son Histoire pliiloKoiihique, donna carrière h ses déclamations emportées et à ses conseils fougueux ; ajqiela les sujets des imbécilles, des lâches et des stupides , et leur répéta qu'ils ne mériteraient les regards et l'intérêt de la philosophie, que lorsqu'ils s'affranchiraient de cet état d'altiection et de servitude. Diderot, Condoreet , Naigeon et d'autres adeptes avaient rempli leurs écrits des mêmes maximes.

ANNÉE 179-2. 23:j

le ."oiivernenicnl monarchique comme un dcspolisme inlolérable. On pcij;nit au conlrairc sous les couleurs les plus riantes une répul)li(jue, une conslituiion fondée sur la liherlé et l'cgaliié. ('es idées, à Ibire d'èlie semées parloul, séduisirent des esprils frivoles : et la Conveniion, en les sanctionnant, ne fit qu'accomplir des vœux faut de fois

émis.

Mais hienlôt ce ne lut pas assez pour les /.^dateurs du palriolisme d'être devenus républicains. L'exislence du prince, qu'ils venaient de dépouiller, les iinp(Mlunail encore. Malheureux et captif, il élail toujours l'objet de leur haine implacable. H était p,ardé avec la sévérité la plus ri.pjOureuse-, il n'avait aucune communication avec les personnes du dehors-, il habitait une tour isolée et pleine de surveillanls assidus; on ne pouvait ni le voir ni l'approcher; et on lui imputait les troubles et les désordres! Des hommes avides de son sang ralla(iuaient avec fureur. Les journaux et les clubs retentissaient de cris de mort contre lui. On lui adribuait celle même journée du JO aoùl, qui venait de renverser son trône, et dont plusieurs de ses ennemis avaient revendicjué la gloire. On demandait son jugement, on prononçait d'avance sa condamnation. Nous ne nous sommes pas proposé d'entrer dans les détails de cette horrible affaire, et de suivre pied à pied ce procès sanglant. 11 se tint journellement à la Convention, pendant trois mois, des discours tous plus violenls les uns que les autres. Le même évècpie conslituîionnel, (jui venait de faire décréter l'abolilion de la royauté, Grégoire, poursuivit encore jusfpie dans son cachot le prince qu'il avait contribué à renverser du trône, et prononça, le 15 octobre, à TAssemblée, un discours long et véhément, où il parlait des crimes, des //vihisoiis et des perfidies de Louis XVI, l'appelait un bourreau, établissait qu'il fallait le traiter en ennemi, le mettre en jugement, et que son impunité serait un outrage à fa justice et un attentat^ cl déclarait enfin que /es î'ois, cette classe (V êtres purulents, fut toujours la Ic-pre du gom'erne-

23 i ANNÉE 1792.

ment et lécuiîie de l'espèce humaine (l). Ce discours valut à Tauteur d'èlre nommé le jour même président de la Convenlion.

— Le 10 octobre et 21 novembre. Brefs de Pie VI en

FAVEUR DES I'RÊtreS EXILÉS POUR LA FOI. RÉCEPTIOK QUI LEUR FUT FAITE DAAS LES DIVERS PAYS DE l'EuROPE. [[Lcs loïs

rigoureuses portées contre les piètres fidèles depuis près de deux années, en avaient déjà fait sortir de France un très-grand nombre : ils étaient tous obligés de chercher un asile hors de leur patrie; et cette séparation de leurs troupeaux était même alors le seul moyen de préparer pour l'avenir le ren)ède à tant de maux. Une des merveilles de la conduite de la Providence à la fin du siècle dernier, a éié riiospilalité généreuse qu'ont reçue ces vertueux exilés dans toutes les contrées de l'Europe. On ne peut méconnaître le dessein de Dieu, dans cette protection sensible donnée à des prêtres persécutés, et dans cet hommage universel qu'obtint leur foi, jusque dans les pays où l'hérésie était dominante.]]

Nous ne pouvons mieux commencer cet article qu'en retraçant d'abord ce que Pie VI fit en leur faveur.

Dès le cou)mencement, beaucoup d'ecclésiastiques français s'éîaient dirigés vers les Etats du Pape : ils savaient que Rome a toujours été l'asile des proscrits, et leur qualité de prêtres souffrant pour la religion ne les rendait que plus dignes de l'intéiêt du chef de l'Eglise. En peu de temps il en arriva deux mille dans l'Etat romaiij. Pie VI les accueillit avec bonté et prit sur-lc-ehamp des mesures pour leur procurer des asiles. Le cardinal Zelada, secrétaire d'Etat, et le prélat Galeppi furent chargés spécialement de pourvoir à leurs besoins. Le 10 octobre, le Pape adressa une circulaire en leur faveur aux évêques de l'Etat pontifical. Il leur peignait la situation des prêtres français bannis; il engageait les communautés et

(1) royez le Procès de Louis Xrl (Recueil eu 9 volumes, à Paris, cluz Delj;iilc, an 111), loîiic \^^' , pages lOl el 106.

ANM'I' 1702. 23:i

les aiilres clablisstmeiits pieux cl clinili;ib!os à se les dislribucr, suivant les ressources de chacuu d'eux. Il voulait niLMuc fine les couvents de reli{;ieuses cl toutes les fondations pieuses coucou russeul à assister Ks lespeelubles pioscrils (l).

En consc.|uence de celte invitation, lesjjénérauxd Ordres adressèrent des lettres à leursdiirérentes maisons pour leur recommander d'accueillir avec cordialité les conCesseurs de la foi : déjà les communautés existant à Kome en avaient reçu un certain nombre. Le reste fut réparti dans les au- 1res villes et couvents de TEial de l'Eglise. Il y eut partout une louable émulation pour répondre aux vues du Pape. A Uomc on forma une caisse de bienfaisance pour assister les réfujjiés. Les cardinaux et ks évèqnes s intéressèrent à la bonne œuvre. Les cardinaux Gioannetti, arcbevè(|ue de Bologne; Archetti, légat dans cette \i!U-, Mattei, arcbcvèque de Ferrare; Calcagnlni, évèciued'Osimo ; Ranuzzi, évèque d'Ancône -, Anlamori, évèque d'Orviète, etc., donnèrent des exemples de générosité propres à stimuler la cbari;édes fidèles. Plusieurs doni.èrent asile dans leurs palais aux évè(|ues français. Le cardinal Gioannetti avait établi un magasin de distribution de vêlements j)our les prêtres qui arrivaient dénués de ton!. L'arcbevèque de Fcrrare recul jusqu'à treize cents de ces exilés, et leur procura tout ce qui leur manquait. Les arcbevèques de Ravcnne et de Camerino se distinguèrent aussi par leur cbarlté. La noblesse de TElat romain et les personnes riebes imitèrent ces nobles procéd('-s (-2).

Le -26 janvier 1793, une nouvelle leltie encycli(îue, en forme de lèglemeni, fut adressée aux évèciues de 1 Etat pontifical, pour fixer ce (jui devait être observé relaiivemei.t aux prêtres et aux religieux français déportés dans

(1) I.illci œ ciicjclkœ ad tphcojos Poiilijîciœ duioiiis, dans la Colteclion de lliilot, pn^t 259.

(2) Nous renvoyons pour les dclails aux Mémoires pour stu'ir à l'Histoire de la persécution , par i'uhbc d'Ai riLtau. r.oii.e, f'94, i" partie.

TElatcIe l'Eglise (1). L'archevêque de Vienne, qui se trouvait h Turin à la fin de 1792 avec six autres évèques français, adressa, de concert avec eux, une lettre de remerciement à Pie VI pour ses premiers bienfaits envers le' clergé proscrit.

La sollicitude du Pontife ne se borna point à ses Etats. I! adressa, le 21 novembre 1702, un bref aux cvêques et au clergé d'Allemagne pour leur recommander les prêtres français (2)-, il louait les princes et le clergé de tout ce ([ui avait été déjà fait en Allemagne en faveur de ces honorables bannis; il citait avec honneur ce qui venait de se faire en Angleterre, comme nous le raconterons plus bas : il disait avoir appris par une lettre de rarchevèque de Paris et de cinq autres évêques français alors retirés à Constance, Taccueil qu'eux et les prêtres fugitifs avaient reçu à Constance et dans les abbayes de Petershausen et d'OtcnIzlingen : mais le nombre des bannis augmentant par l'invasion de la Savoie et du comté de Nice, il était besoin de nouveaux efforts et de nouveaux sacrifices pour secourir les ecclésiastiques persécutés. Le Pape exhortait donc le clergéd' Allemagne et surtout leschapi très, les abbés et les bénéficiers à exercer dans celte circonstance l'hospitalité si fort recommandée par tous les saints Pères.

Ce bref ne fut pas sans résultats. Des secours furent envoyés d'Allemagne aux prêtres français réfugiés en Suisse. L'évêque de Trente sollicita pour eux la charité de ses diocésains. Les évêques de Paderborn, de AViïrizbourg et ■ de Bamberg accueillirent les prêtres que l'invasion de la Belgique força à se retirer plus loin de nos frontières. L'évêché de Munster fut principalement l'asile de beaucoup d'entre eux. Le cardinal de la Rochefoucauld y résida longtemps et y mourut; cinq évêques français y étaient avec lui. Des ecclésiastiques de tout âge et de tout rang s'y fixèrent, ou traversèrent ce pays pour aller plus

(I) Le règlement se Irouve dans la Collection des Brefs de M. Cuillon, tome II, ])age 400; et dans celle de Hulot, page 280. (ï) CuHcclion de Hnlot, page 2G2.

ANNKi: 1702. 237

loin : on or^janisa dos secours jiour les uns cl les autres. L'électeur (Je Cologne, ce même JMaximilieu, dont nous avons ailieurs raconté les fausses démarches, et ([ui était aussi évèque de Munster, le grand chapitre de celle viUe, les communautés, de riches paiticuliers contribuèrent fîénércusement. Une dame (hi navs se char.'iea de l'aire des quêtes dans le même but. l'Iusieurs habitants de la ville ou des camjiagncs adoptèrent des prêtres. 11 se forma des associations pour les assister. L'n ecclésiaslicpie français, l'abbé de Sagey, grand vicaire et archidiacre du Mans, était à la tête des distributions de secours. Il y eut dans la principauté jusqu'à trois mille prêtres. On établit des hospices |)Our les malades et les vieillards ; des religieuses exilées de France furent placées en dilférenles maisons (l).

En Italie, hors de l'Etat romain, les prélats montrèrent les dispositions les plus bienveillantes pour les déportés. Le cardinal Costa, archevêque de Turin, les recommanda par une pastorale du 5 octobre 1792. Les autres évêques du Piémont rimitèrent. L'évêque de Nice, Valperga, accueillit les fugitifs avec la charité la plus affeclueuse, jusqu'au moment où son propre diocèse fut envahi, et où lui-même fut obligé de pourvoir à sa sûreté.

La Sui.^-se fut un des pays où se réfugièrent d'abord un plus grand nombre de prêlres. Le canton de Eribourg, canton catholique et voisin de la France, servit surtout d'asile à beaucoup d'entre eux. Les autorités et les habitants accueillirent avec un égal empressement ces honorables bannis. Il n'était point de maison un peu aisée c[uL ne voulût en loger (iu(.'l()u'un. Les paysans même voulaient se charger d'un piètre (-2). Le nombre des réfugies

(1) l'n Mémoire i\v r;il.l)r tic Saj^cy, «juc nous possi-.loiis en inaimsii il , conlicnt drs iciis( igiiiinciils sur ccUe portion (ic l'cinigralimi : nous ifyiiltoiis (le ne i>ou\oir en doiiner qu'une idée fort sucLiuttr. Il ollrc des Uails de ciiarilé qui l'ont li.inncur aux sentiments des lions habitants du paxs de Munster. I,a disirilmtion des secours continua jusiju'en 1800.

(2) Pic VI adressa, le 20 n\i\\ IT'J], à l'avoyer et aux tcniseils du tanl.ii

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aufmentant, cl beaucoup de familles suisses ne pouvant sr.nporler constamment une lourde charge, on fit de tous côtés des quéies : on adress:i des circulaires au deiiors-, on sollicita des secours en Allemagne et en Italie. On établit par ce moyen à Fribourg une tnble commune, où les prêtres et les religieux français étaient admis. L'abbé de Mon • Irichard, chanoine coadjuteurde Liège, et grand vicaire de Cambrai, était à la lèle de celte bonne œuvre. Les besoins continuant, et près de quatre mille prêtresse trouvant réunis dans le canton de Fribourg, de nouveaux appels à la charité furej.t faits successivement. Les prêtres français réfugiés à Ancone, émus à la uouvelle de la détresse de leurs confrères de Suisse, ouvrirent une souscription en leur faveur; ils adressèrent une circulaire à leurs confrères dispersés dans la Marche et dans les autres provinces : tout en se félicitant d'avoir été bien accueillis en Italie, ils intercédaient avec chaleur pour des frères malheureux. N'est-ce pas une chose touchante que cette tendre sollicitude de pauvres proscrits qui ne subsisiaient qiied'aumones, et qui n'avaient qu'une existence précaire, pour les besoins d'autres proscrits placés si loin d'eux (l)? Les évêques français réfugiés à Fiibourg publièrent, l'année suivante, un mémoire en faveur des ecciésiastitjues de leur nation dispersés dans la Suisse et dans le Valais 5 ils en portaient le nombre à six mille, et peignaient leur détresse dans un pavs îiospilalier, mais pauvie : ils demandaient l'autorisation de faire des quêtes, surtout en Italie, ou bien ils sollicilaient des places où les prêtres français pussent se rendre utiles (2). Les nonces du Saint Siège en Suisse, les prélats Vinci et Gravina^ qui se succédèrent dans

di- Fiihouig, un b ef de fi-liciîation sur leur charité. Il louait Iriir Z'ie et rliargpait son nonce de remercier aussi les autres cantons catholiques. (1 If s riiga£;eait tous à porsovcrer dan^ leurs ho s proccdcs.

(1) Lt ci'.cnliiire des pvcUes français (l'A;icône est du 26 octobre 1793.

(2) Ce Mémoire, dite de Fribourg, le 1" juillet 1794, était signé des. évèqiies de Poitiers, de Riez, de Me ux,, de Ciu'Ions-sur-Saône , de Gap et ■de Sisteron.

ce poste, prirent aussi un vil" iniérèt au sort dis prèircs français dépouillés et exilés, et travaillèrent à adoucir leur position par leurs propres sacrifices et par des recommandations pressantes (1). Deux prèires respeclahles furent chargés de parcourir les divers cantons pour rccueillii' des secours. L'n ecclésiastique d'un nom révéré en Suisse, J -M. de Fine, chanoine de Saman, fil trois voya.jes en 170'i et en 179-1, et ohiint plus de sept mille livres ^ la meilleure collecte qu'il fil fut à Berne, ville toute protestante. Les petits cantons se signalèrent par de généreux clToris. Les ahbaves d'Eiusilden, de Sainl-Gall, de AVeltinger, de Mury, d'Engelhcrg, de Saint-Urb'.in, de Sainl- ^laurice en Valais, offrirent de beaux exemples : elles donnèrent asile aux réfupiés, les admirent à leur table, leur remirent mèiiic de Targonl à leur départ. Le Pape les en fit remercier par le prélat Galeppi. L évècjue de Coire reçut aussi beaucoup de prêtres. Le baron de Stockelberg, dans le haut Valais, eut longtemps chez lui quatre prêtres à demeure, et donna successivement 1 hospitalité à un très-grand nombre qui passaient pour se rendre en Italie. Il n'y eut pas jusqu'à la ville de Genève, ce foyer du protestantisme, qui ne montrât de la bienveillance poui- les déjiortés, au moins avant la révolution démocratique qui s'y fit en 1794.

L Espagne servit aussi de refuge à beaucoup de nos prêtres; ceux des provinces du Midi se dirigèrent naturellement de ce coté. L'archevéq'ie d'Auch, les évcqucs de Lavaur, de Cominges, de Tarbes, d Aieth, de Blois, de la Rochelle, et autres, passèrent en Espagne. Les premiers résidèrent longtemps à l'abbaye de Moniserrat, en Cata logne. Le cardinal Lorenzana. archevêque de Tolède, fut chargé par le roi d'Espagne de placer convenablement

(1) Nous avons une cirtiiLiire de M. Gravina, arche * imjuc Ùc- N.ct'i-, datée <le Luccrne, le 20 novembre 1794, p.ur annoncer une qnèle en faveur du clergé français. I.'evéïiue de Lausanne, résidant à Frihourg. pnhlia de son coté une Lettre dans le nu'inc Lut. {f'ojez cette lettic dans 1' ^ .V. moires de l'abliC d'Auribe u, 'i' partie.)

les prclrcs, les religieux et religieuses qui arrivaienl successivement dans le royaume , et il accueillit personnellement plusieurs centaines d'exilés; il ne pouvait certainement faire un usage plus honorable de rimmense revenu de son siège. De Quevedo, évéque d'Orense en Galice, fut un magninque hienfaileur des prêtres déportés- Il écrivit, le 21 octobre 1792, à l'abbé de Villeneuve, grand vicaire d'Angers, qui le priait de donner asile à douze pi'cires, qu'il recevrait non-seulement ceux-ci, mais tous ceux que l'abbé lui enverrait, quel qu'en (ùt le nombre, et qu'il leur rendrait tous les devoirs de la charité. Ce ne fut pas chez lui un vain compliment. Le zèle qui avait dicté cette promesse fut constant, et ses effets furent durables. Le prélat reçut chez lui jusque près de deux cents prêtres, et les traita avec la plus grande charité (l). Il eut à lutter contre plusieurs agents de l'autorité, auxquels les prêtres français portaient ombrage, e( qui n'avaient pas honte de poursuivre ces honorables proscrits: il se faisait leur caution. On a calculé que la dépense qu'il faisait pour les prêtres français s'élevait à plus de quatre-vingt mille francs, et cela sans préjudice de ses aumônes ordinaires; cependant le revenu de sou évéché n'allait pas à soixante mille francs; il semble que la Providence multipliât ses dons en faveur d'un homme si généreux (2). On assure qu'il y eut tant en Espagne qu'en Portugal environ quatre à cinq mille prêtres. L'évêque de la Rochelle, de Coucy, présidait à la distribution des secours.

Nous avons vu le Pape mentionner honorablement les dons de la nation anglaise pour les prêtres déportés. L'élan généreux qui se manifesta en cette circonstance est, en effet, un titre de gloire pour l'Angleterre. Piu-

(1) Nous ti-nons ces détails de l'un d'eux, l'ahixi Nicard , cu;é de Saiij!- Léouard, diocèse de l.iiiuiges, qui nous les transniellait en 1814. {/''oyez sa lettre dans V Ami de la Tieligio/i, tome II.)

(2) f'('jez ui:e lettre tur ce ]irél;\t dans les Mûitoii es de l'alihé d'Ami' beau, !<' paille.

ANNÉE 1792. iw

rieurs prèlrcs avaient été contraints par les troubles de diiïcrenlcs localitcs, de passer la .Manche, avant le 10 août; après celte journée, les massacres qui suivirent, et le décret de déportation, en ohiij^ère.it bien d'autres à prendre h fuite. Au 16 septembre 1792, il en était arrivé en Anj^lelerre plus de trois mille, et vers le milieu de l'année suivante, il s'en tiouvait cjuatre mille de plus. L'évècpie de Saint-Pol-de-Léon, que les poursuites dirigées contre lui avaient forcé de quitter la Bretagne dès 1791, s'occupa de procurer des secours à ses compatriotes malheureux. On fit un appel au public. Un membre du parlement, J. AVilmot, se mit à la tète de cette bonne œuvre avec sir Philippe Witealtc. Le célèbre lîurke épousa vivement la cause des proscrits; il rédigea une ailresse cpii fut insérée dans tous les journaux, et qui produisit plus de 84,000 francs : cette somme pourvut aux premiers besoins 5 mais le nombre des réfugiés était tel qu'elle fut bientôt épuis'e. L'année suivante, une nouvelle souscription fut proposée; le roi George IH y inscrivit le premier son nom <3t Ton rccuellit 1 ,032,000 fr. Le marquis et la marquise de Buckingham, lord Arundell, Burke, Stanley, A\'ilmot, se signalèrent par leur zèle. On reconnut cependant bientôt que les dons particuliers, quelcpies considérables qu'ils fussent, ne pourraient sullire à des besoins sans cesse renaissants. Il y avait alors en Angleterre environ huit mille prêtres, deux mille laïques ou femmes émigrés, et des religieuses anglaises et françaises expulsées de leurs couvents. A la fin de 1793, le parlement vota une somme pour distribuer des secours aux prêtres et aux émigrés. Ce vote fut renouvelé tous les ans; et on a calculé que, jusqu'en 1806, il avait été distribué un total de 46,620,000 francs. La répartition était confic-eà un comité que présidait sir AVilmot, et qui abandonna à l'évècpie de Saint- Pol-de-Léon tout ce qui concernait le personnel du clergé. La quotité des secours était établie sur une échelle répondant à la dignité et aux besoins; et les évêques en par-

ticulier recevaient un traitement plus convenable (l)^ La munificence du parlement anglais ne suspendit point

(1) Il y eut environ une trentained'évêques qui passèrent en Angleterre, de J79I à 1802.

Nous placerons ici le résultat de nos recherches sur les évêques que la Constition civile cliassait de leurs églises. La plupart n'avaient pas attendu le décret de déportation pour sortir de France. Expulsés de leurs diocèses, et voyant l'horizon se rembrunir de plus en plus, ils avaient dii s'éloigner du foyer des agitations, oii leur présence ne pouvait plus d'ailleurs faire aucun bien. Il était aisé de voir, par l'exaltation des esprits, que l'on touchait à une crise terrible; nul devoir n'obligeait à l'alïronter. Nous indiquerons ici, dans un même ial)leau, les évêques qui restèrent en France et ceux qui passèrent en pays étranger.

Ou compte plus de vingt évêques qui ne sortirent point de France. Il y en eut neuf ([ui mournient de mort naturelle : en I'90, MM. de Fumel, évêque de Lodève; de Saint-Liie, évê(]ue de Qiiimper; de Grégoire Saint-Sauveur, évêque de Bazas; de Rafelis, evèque de Tulle; en 1701, MM. de Reboul, évêque de Saint- Paiil-Trois-Chàleaux ; de Quincey, évêque de Belley; de Villoutreix, d'Oléion; de Nicolai, de Cahors; de Canibon, de Mirepoix. Celui-ci mourut à Toulouse; un journal suppose qu'il ne mourut qu'après la terreur. Kn 1792, l'episcopat i)erdit les qualre prélats massacrés à Paris et à Versailles, comme nous l'avons dit, pages 217 et 221 . En i*94, les évêques d'Agde et de Montauban périrent, l'un sur l'échafaud, l'autre dans les prisons, comme on le verra plus bas. Deux autres moururent de mort naturelle : MM. des Augiers et du Tillet, évêques de Die et d'Orange. 31. de Bellescize, évêque de Saint-Brieuc, mourut à Paris, le 20 septembre 1796, après avoir été longlemps enfermé dans les prisons. Sept autres évêques paraissent être constamment restés en France, et éprouvèrent presque tous les rigueurs de l'emprisonnement; ce sont : MM. de Roquelaure, de Belloy, Moreau, de Lorry, de Cugnac, de Maillé et de Bausset, évêques de Senlis, de Marseille, de Mdcon, d'Angers, de Lcctoure, de Saint-Papoul et d'Alais. Ces prélats ont tous survécu à la révolution : t;'est en tout vingt-cinq évêques restés en France.

Les autres évêques se dispersèrent dans les pays les plus voisins de la France. L'abbé d'Auribeau, dans ses Mémoires, les classe ainsi qu'il suit :

A Bruxelles, le cardinal de La Rochefoucauld, archevêque de Rouen, les archevêques de Reims et de Cambrai, et les évê(|ues de Soissons, du Mans, d'Uzès, de Clermont, de Coulances, de Dijon, de Limoges, de Séez, de Montpellier, de P>ennes, de Nantes, de Noyon, de Pamiers, de Digne, de Conserans, de Boulogne, d'Amiens et de Saint'Dié; mais il est à remarquer qile ces prélats restèrent peu en Belgique : l'invasion des Français les força bientôt de s'éloigner; ils passèrent, les uns en Angleterre, d'autres en Hollande, d'autres en Allemagne.

En Hollande étaient déjà- les arclHvê(iucs de Lyon et de Bordeaux et l'évêque de Laon, qui passa ensuite h Brunswich, et celui de Béziers,

A Dusseldorf, le cardinal de Montmorency, évêque de Metz ; de Conzié, archevêque de Tours; l'évêciue d'Arras son frère et l'évêque de Saint-Omer. A Ettenheim^ sur la rive droite du Rhin, le cardinal de Rohan, évêque de

ANNÉL; 1792. 2i3

enhèreaicnt le cours des libéralilés |jarliculièrcs, el Ton cslime que lestions privés, dont 1 é(al ne (ul poinl dressé,

StrasboUTiç, (|ui t-l;iil là dans son diocè e; à Maiiheini, l'cvr<iue de \ivlencc ; vn Fraiicoiiie, celui dt Sainl-I'oiis ; à Vienne, de LaCare, Nancy, (|iii y res'a pres(|nc constamment.

Beaucoup d'évèqucs avaient passé on Suisse. A Fribourg résidèrent lon;;teinps les évè(|ucs de Poitiers, de Riez, de Cliàloii-sur-Saônr, de Meaux, de Gap, (le Sistéron. A S(»leurc, ceux d'Agen, de Lisieux, de Luçon, avec M. (le Ueper, suffragant de Besan(;on. A [.ausanne, l'art liev(*(|iio d'Einliinn. A Saint-Maurice en Valais, l'évèiiue du Puy. A Constance, rartlievè(|ue de Paris, M. de .luiijné ; revè(|ue de Langres, M. delà Luzerne; les deux frères Cortois, évr-iines de Saint-Maio et de Nî;nes, auxquels \inrent se joindre, dans la suite, les évè(|ues forcés de quitter la Suisse. Tous se disj)ersèrent ensuite en Allemagne.

Le Piéinoi\t fut aussi pour plusieurs un pays de passage; là se trouvaient, en (79'.', rarelievè(|ue de Vienne et les évè(|nes de Grasse, de Glandi'ves, de Nevers, de Fréjus, de Saii»t-Flour, de Toulon, de Senez, de Saint-Claude, de Grenoble, etc.; la plupart se rendirent ensuite en Italie. Déjà étaitiit à RouiC le cardinal de Remis, arclicvé(|ue d'Alhi, et son eoadjuteur; les évèques d'F.vreux, d'Apt, de Vence, de Perpignan, etc.

Fn Fspague allèrent successivcnieul rarchevè(|ue d'Auch et les évèques de Dax, d'Aire, de Rayonne, de Tarbes, de Blois, de La Rochelle, de Castres, de Lavaur, d'Alelli, de Ricux.

Mais c'est à Londres ([u'on en vit le jilus; là se réfugièrent les archevêques d'.\i\, de Bourges, de Narbonnc et de Toulouse, et les évèques de Saint- Pol-de-Léon, de Lombez, d'Angonlènic, de Piodez, de Lcscar, de Troyes, de Couiniinges, de Vannes, de Perigueux, d'Avrandies, de Condoni, etc. A Jersey étaient les évèques de Bayeux, de Dol et de Tr. guier; les deux derniers passèrent ensuite en Angleterre.

L'abbé d'Auribcau ne parle point des évê([nes du conilal et de Corse ; on pense (|u'ils se rcliri'ienl en Italie, On peut l'assurer du moins de 311M. Failot de Btaumonl et de Verdier, évèques de Vaison et de Mariana ; celui-ci mourut à Pérouse, en mai l'îOl.

Un assez grand nombre de ces évèques moururent dans l'exil. M. de Dur" fort, arche' è(iue de Besançon, mourut à Soleure en 1791 el iM.de INarbonnc- Lara, évèque d'Evreux, à Rome, le 12 novembre 1792. Fn 1793 moururent à Londres, le 28 janvier, M. d'.Vnterroche, évèque de Condom; à Cobli ntz, le 2 septembre, M. Desnos, évèque de Verdun; en Fspagne, M. de Chante— rae, évèque d'Aleth; M. de ViUevieille, évè(iue de Rayonne. Le cardinal de Bernis, archevè((ue d'.VIbi, mourut, à Rome, le 2 novembre 1794; son neveu, qui était son eoadjuteur, succéda à son titre. Fn 1795, M. de Conzié, ardievèiiue de Tours, finit ses jours à Amsterdam; M. de Lastic, évè(|ue de Conser;ins, à Munster, le 3 mars, el AL de Chalabre, évé(|ue de Saint-Pons, à Londres, M. de Cheylus, évèque de Bayeux, mourut à Jersey, le 22 lévrier 1797, et M. de T.ilaru, évèque de Coutances, à Londres, le 22 mars 1798. Fn 1799, M. de Gmssans, évè((ue du Mans, mourut à Paderborn, le 23 j^invier. M. de Marbeuf, areluvèciue de Lyon, en .\lleuiagne, le 15 avril, et M. de la Fi-rronais, évè(|ue de Lisieux, à Munich, le \h mai. En IFOO, le cardinal de la Rocbefoucauld, ardu^èquc de Rouen, termina sa carrière à

244 ANiNÉE 1792.

s'élevèrenlau moins à un million. Une femme mérite d'être citée parmi les personnes les pi uszélées pour assister les français réfugiés. Madame Dorotliée Silburn, catholique, chez laquelle habitait l'évéque de Saint- Pol-de-Léon, se dévoua au soulagement des prêtres français; elle leur procurait des vêtements, de la nourriture, de l'occupation, des remèdes. Dépositaire d'aumônes, elle les répandait avec un discernement et une intelligence qui en multipliaient les heureux effets. Elle s'était concilié par sa prudence et sa charité l'estime et la confiance générale , et le roi d'Angleterre lui accorda une pension de deux mille cinq cents francs pour la mettre en éiat de faire plus de bien. L'évéque de Saint-Pol-de-Léon obtint vingt-quatre lits à l'hôpital de Middiesex pour des prêtres ou émigrés. On établit pour eux des apothicaireries, où l'on délivrait aux malades des remèdes gratuitement ; des médecins charitables se consacraient à les visiter. Le gouvernement assigna le château de Winchester pour servir de résidence aux prêtres, et il y en eut jusqu'à sept cents qui vivaient en communauté, sous la direction d'un supérieur élu par eux, l'abbé Martin, eudisle , ancien supérieur du séminaire de Lisieux. Ils y éprouvèrent particulièrement la bienveillance du marquis et de la marquise de Buckingham-, celle-ci visitait les malades. En 1797 le gouvernement ayant eu besoin du château de Winchester pour un autre usage, les prêtres français furent envoyés à

Munster, le 23 septembre j M. de Bonal, évêque de Clermont, était mort à JMunich, le 3 du même mois. Eu 1801, moururent h Nuremberg, M. de Leyssin, arcbevêque d'Embrun; à Londres, le 21 avril, 31. Le Mintier, évcque de Tréguier, et près d'Udine, le 13 juillet, M. de Leyris, évêque de Perpignan. Nous en restons à cette époque, le concordat de IROl ayant établi une nouvelle démarcation des diocèses, et de nouveaux titulaires ayant été pourvus.

Il y eut encore d'autres évêques français qui moururent pendant l'exil et la déportation jusqu'à l'époque du concordat, mais nous n'avons pu savoir l'époque de leur mort. Ces |)rélats sont les évêques de Giasse, de Glandèves, de Poitiers, de Cibors, de Nevers, de Sain(-Pons, de Sarlat et de Saint-Omer, auxquels il faut ajouter les évêques d'Ajaccio, d'Alèria et de .Sagona en Corse.

ANNÉE 1702. 2i:i

Rcadiiip,, à Flanici" cl à l*ad(linf;loii. Dès rorif'ino, le roi d'Anfjlclerre avait écrit à rarclievèquc de Caiitoi hcry, pour qu'il invitât les ministres anglicans à recommander aux peuples les prêtres et les émigrés. On donna des ordres semblables dans les dilTcrentes villes pour qu'ils v fussent accueillis (l).

Les prêtres déportés se dispersèrent en d'autres lîllats. Il y en eut d abord beaucoup en Bubjiicpie, et le cardinal de Frankenberg, archevêque de Malines, publia le 13 septembre 1792 une lettre pastorale pour engager ses diocésains à leur donner l'hospitalité ou à leur procurer des secours. Il mil à la tète de l'œuvre un ecclésiastique français, l'abbé Dantheny, clianoine de Laon (2). Les autres évêques du pays suivirent cet exemple et recommandèrent à leurs troupeaux le clergé proscrit. INIais bientôt l invasion des Pays-Bas par les armées républicaines força les déportés de chercher plus loin des asiles; les uns se retirèrent en Hollande, les autres dans le nord de l'Allemagne. Dans plusieurs principautés de ce dernier pays, on semonira pour eux bienveillant et même généreux, comme nous l'avons vu pour Munsler; dans quelques autres, on refusa de les admettre, et la politique ou la peur firent prendre à leur égard des mesures rigoureuses. Les déportés furent donc obligés de s'éloigner davantage des bords du ilhin. Ils passèrent en Prusse, en Pologne, en

(1) L'université U'Oxforil fit imprimer à ses frais, en 1796, une édition latine du nouveau Teslament, pour être distrii)uéc aux ecciésiasti{|ues à qui la préciiiitation de leur départ n'avait pas permis de se munir des ol»jets les plus utiles; deux mille exemplaires de cette édition furent donnés par l'université, et le marquis de liutkingliani en fit dislrilxier encore il ses frais un égal nombre. I>'évè([ue de Saiul-l'ol-dc-I.éon remercia l'université, au nom de ses compatriotes, par une lettre latine du C mai 17i)6. On peut consulter, pour les détails, le Journal historique et religieux de l'iiingrnUon et df-portation du cierge de France en yinglelcrre, |)ar l'ablié de Lubersac, Londres, 1802, in-S", et les Mémoires historiques de l'Eglise de France, par C. Butler, en anglais.

(2) Ce vertueux piètre rentra depuis en France, y exerça le ministère en secret, et fut condamné ;i moil, à Laon, le 2(; décembre 1795. On trouvera tontes les circonstances de cet événement dans l'ouvrage souvent cité de M. Flcury : Le clergé du département de l'^itrie, tome 11.

Autriche, en Hongrie, en Russie niêaie. Dans la plupart de ces pays, ils trouvèrent un accueil favorable. Le cardinal Migazzi, arclievêque de Vienne, les recommanda dans une lettre pastorale du 15 mai 1794. L'archevêque de Colocza, en Hongrie, Rollonilz, les traita généreusement et les chargea d'assister les prisonniers français répartis dans différentes forteresses de la Hongrie. Plusieurs de nos prêtres furent victimes des soins qu'ils donnèrent à ces mêmes prisonniers malades dans les hôpitaux. C'est par ces actes de charité qu'ils se vengaient des rigueurs d'une ingrate patrie à leur égard.

Les prêtres déportés, qui passèrent en Pologne et en Russie, y furent peut-être moins malheureux qu'ailleurs. Plusieurs entrèrent dans de grandes familles comme précepteurs; quelques-uns obtinrent des bénéfices en Pologne. L'abbé Nicole éleva et dirigea des collèges à Pétersbourg et à Odessa. Il appela auprès de lui d'autres ecclésiastiques français.

Le décret de déportation fit refluer nos prêtres jusqu'en Amérique. Le gouvernement anglais en envoya en Canada; il y en eut une trentaine qui se dirigèrent de ce coté (i). Le séminaire de Montréal reçut dans ce temps-là un renfort d'ecclésiastiques. Il en arriva aussi aux Etats- Unis. L'abbé Matignon, docteur et professeur de Sorbonne, se fixa à Boston, et y fut joint, quelques tempsaprès, par l'abbé de Chéverus, qui devint depuis archevêque de Bordeaux. Ils formèrent à Boston une église qui â pris dans les derniers temps de grands accroissements. La compagnie de Saint-Sulpice établit un séminaire à Baltimore, et fournit des missionnaires qui rendirent de grands services aux catholiques du pays.

En général, la conduite des prêtres déportés fut digne de la cause pour laquelle ils souff'raient. Ils soutinrent leur disgrâce avec dignité et courage. Ils honorèrent l'E-

1) Le plus connu est l'aLLé Desjardins, mort grantl-vicaire de Paris en 1813. Il passa dix ans dans ce pays, oii son mérite le fit considérer.

glise calliolique aux yeux des proleslauts. Eu Angleterre, ilsouvrireul de nouvelles chapelles, opérèrent des conversions et diminuèrent les préjugés répandus contre rÉglisc romaine. Les élablissemenls de citarité de l'abbé Carron à Londres obtinrent le concours des anp;licans eux-mêmes. Des ecclésiastiques de talent se livrèrent;! la prédication, firent des conrercnces ou publièrent des ouvrages, soit de piété, soil de doctrine. Ceux qui étaient retirés à Munster surent aussi s'occuper d'une manière utile par des instructions et des conférences, qui depuis ont été données au public. Ainsi, au dehors comme au dedans de la France, le clergé montra cette modération, cette sagesse, cette patience, que la religion pouvait seule leur donner dans l'épreuve la plus terrible (1).

— Le 13 novembre. Première entrée des Française Bruxelles. Ou sent bien que, si nous faisons mention ici de cet événement, ce ne sera pas pour entrer dans des détails politiques; mais l'arrivée des Français en Belgique eut des suites très-graves pour l'état de la religion en ce pays. Le général Dumouriez ayant remporté, le 6 novembre, la victoire de Jemmapes, les Autrichiens se retirèrent

(1) Il .1 paru, dans les Mi'nioires de Vnbbr Grégoire, une Iliitoire de l'emlgralli)/i ecclésiastique, espèce de paiiiphlel rédigé sur les bruits les plus vagues et sur les autorités les plus suspectes. L'auteur y a entassé des anecdotes très-hasardeuses sur le clergé déporté. Il a la mauvaise foi de soutenir que les pasteurs ne pouvaient quitter leurs troupeaux, comme s'il n'était pas notoire qu'un grand nombre avaientété expulsés par la violence, et comme si les décrets, les massacres, les exécutions des tribunaux, ne justifiaient pas amplement les prêtres qui s'enfuirent. Il est clair que Grégoire a cherclié, dans cette histoire, à se consokr des scandales de l't'Iglise constitutidiinelle, en imputant au clergé déporté des faits peu édifiants ou des opinions ridicules. Mais ce n'est pas sur le (éinoignage d'un homme de parti, d'un ennemi, que l'on jugera ce clergé. Grégoire a senti lui-même qu'on devait faire peu de fond sur des anecdotes ramassées sans choix. On a trouvé, en tête de son manuscrit, une note portant (\u'ai'aiU d'imprimer Voturage, il importait de rectifier ou de supprimer certains faits dt'sm'antageux à quelques personnes, et sur ICàquels il at'ait été invclnntairenient induit en erreur. Eh bien ! malgré cet aveu et ce vœu de l'auteur, on a imprimé l'ouvrage, et l'on n'a pas rectifié ces mêmes faits sur lescpiels Grégoire reconnaissait avoir été trompé. Celle Histoire est donc indigne de toute confiance, et ne saurait ilétrir ['émigration ecclésiastique.

248 ANNÉE i792.

sur la Meuse, et abandounèrent les Pays-Bas au vainqueur. Les républicains s'attachèrent aussilot à exploiter cette riche contrée. La Convention, les ministres, les Jacobins envoyèrent à l'envi des agents et des commissairespour rançonner les habitants, pour dépouiller l'église, pour organiser le pillage. Parmi les commissaires était le patriote Chaussard qui avait pris le nom de Publicola, et qui faisait profession de 1 irréligion la plus décidée : lui et ses collègues, insultèrent aux affections et aux habitudes d'un peuple religieux. Chaussard voulut faire arrêter le pieux Nélis, évêque d'Anvers, et sévir contre ceux qui avaient fait évader le prélat : il fallut que Dumouriez réprimât le zèle du fougueux républicain. Mais ce que le général ne s'occupa pas d'empêcher, ce fut la spoliation et la profanation des églises. Il y eut en ce genre de honteux excès; la cathédrale de Malines entre autres, et l'église deSainle-Gudule, à Bruxelles, furent indignement dévastées (1). A Sainte-Gudule on profana jusqu'aux tombeaux pour en tirer le plomb. Le cardinal de Franckenberg, archevêque de Malines, fut réduit à se cacher. Les républicains firent tous leurs efforts pour le découvrir, et saisirent lesbiensde l'abbaye d'Atlingen qui était réunie à la manse de l'archevêché. Les exactions, les emprunts forcés, les mesures les plus arbiti'aires étaient journellement mises en usage; mais ce qui révolta surtout un pays si religieux, ce fut la cupidité effrénée qui souilla les églises par d'horribles sacrilèges. Il fallut que ces insultes à la religioneussent été portées bien loin, puisque la Convention se crut obligée par pudeur de les désavouer et de les blâmer. Elle rendit le 19 mars un décret portant ; « qu'elle avait » entendu avec douleur le récit des profanations commises » dans plusieurs églises de Belgique, au moment où, en » en vertu du décret du 15 décembre, on en extrayait les » vases et ornements d'or et d'argent inutiles à la di-

(1) Le Journal historique de Feller donne sur ces déprédations des détails déplorables.

ANNÉK \1'M. 2i9

)> ynilc du cullo. » Elle dc'crélait, en conséf|Ucncc, que » tout eitoyen qui se permettrait des indécenees dans les » lieux consacrés à la i elifjion, ou qui serait convaincu de » profanation dans quelcpie genre que ce soit, serait de- » nonce, et livré aux tribunaux pour y être poursuivi )) suivant 1 exigence du cas. »

Ce décret, dû sans doule aux représentations de Duniouriez, n'avait pour but (|ue d'a|)aiser un peu les cris qui s'élevaient de toutes parts en Belgi([ue contre les profanations dans les églises-, car on ne pouvait pas croire que la Convention les vît avec une extrême douleur, elle (jui en France ordonnait ou encoura,"eait la dévastation des temples. Mais à ce moment la cliance tournait contre les Français en Belgique : les Autrichiens avaient repris l'offensive 5 il avait fallu lever le siège de Maeslricht, oîi beaucoup de prêtres déportés et d'émigrés étaient réunis, et que le général .Aliranda bombarda pendant plusieurs jours. Le 18 mars, Dnmouriez perdit la bataille de Nervinde. Le 24 mars, les troupes réj)ul)licaines évacuèrent IMalines, et au commencement d'avril, ellesabandonnèrcnt tous les Pays-Bas. Le 8 avril, un mandement de 1 archevêque de Malines ordonna des prières de quarante heures en expiation des sacrilèges commis principalement à Bruxelles (l).

(1) Un fait qui laissa encore de douloureux souvenirs dans ce pays, ce fut le meurtre de trois prêtres français déportes qui s'ét„ient retirés à Liège, et qui y denienr.iient chez nne pieuse veuve. (Les |)rètres étaient deux curés du diocèse de Cliàlons, Martin Diipuis et Louis Leuioine, et un l'remoiitré de Pontà-Mousson, iioniiué aussi I>eui(>ine. Des ])alriotes allèrent les enlever de leur modeste loj^enient, sous prétexte qu'ils étaient espions. Accusation absurde ; car de qui auraient-ils été espions? Ou leur demanda le sern.ent, qu'ils refusèrent; on les traîna à la municipalité, puis à la prison, à travers les liuées, les outrages et les coups qu'on leur portait. Là d'indignes soldais les frappèrent les premiers de leurs sabres; d'autres les achevèrent, et les tètes des n'alheureuses victimes furent portées en trioni]>lie dans les rues. Cet assassinat eut lieu le 3 mars, peu de jours avant l;i retraite des Français. I,a population de Liège vit avec ellroi ces actes de cruauté, et les corps des trois prêtres furent recueillis ai)rcs le départ des républicains et inhumés honorableu.ent. L'évêipie de l-iége, M. de .Mé;in, pava un tribut d'hommages à la mémoire des trois victimes dans une lettre j)aslorale du 7 sc|)tembre sui>ant.

2oO ANNÉE 1792.

— Le 27 novembre. Décret de réunion de lA Savoie A LA France. Le général de Montcsquiou éiant entré le 22 septen)bre en Savoie, conquii ce pays, sans éprouver aucune résistance. On s'occupa sur-le-champ d'y introduire les douceurs du régime révolutionnaire : on fît tenir dans les communes des assemblées, pour demander la réunion à la France. Des députés furent envoyés à Paris, pour apporter ce que l'on disait être le vœu général du peuple Savoisien. Quand ils parurent devant la Convention, le 21 novembre, Grégoire, qui la présidait, leur adressa un discours non -seulement emphatique, mais qui semble l'ouvrage d'un homme en délire (l). La demande des Savoisiens ayant été renvoyée aux comités diplomatique et de conslituiion : ce fut encore Grégoire qui fut chargé de faire le rapport; on y remarquait en particulier ce passage : « Les peuples trouveront toujours en nous )) appui et fraternité, à moins qu'ils ne veuillent rem- » placer des tyrans par des tyrans: car si mon voisin nour- » rit des serpents, j'ai droit de les étouffer par la crainte

» d'en élre la victime Tous les grouvernements sont

» nos ennemis; tous les peuples sont nos amis. Nous se- » ront détruits, ou ils seront libres; ils léseront, et la hache w de la liberté, après avoir brisé les troues, s'abaissera

(Ij « Depuis l'origine lies sociétés, disait l'oraleur, les rois sont en révolte » ouverte contre les nations : mais les nations commencent à se lever en » masse pour écraser les rois. La raison, qui resplendit de toutes parts, révèle » d'éternelles vérités : elle déroule lu grande charte des droits de l'honime, » ré|)ouvaniail des despotes... 11 arrive donc ce moment oii l'orgueil stupide » des tjrans sera humilié, oii les négriers et les rois seront l'horreur de l'Eu- » rope purifiée, oii leur perversité héréditaire n'existera plus que dans les » archives du crime. Les statues des Capet ont roulé dans la poussière; » elles se changent en canons pour les Coudroyet tous, s'ils osaient se rele- » ver et lutter contre la nation. Si quelqu'un tente de nous imposer de » nouveaux fers, nous les briserons sur sa tête. La liberté ne périra, chez » nous, que quand il n'y aura plus de Français; et périssent tous les Fran- » çais plutôt (jne fl'en voir un seul esclave! »

Ces vœux homicides n'étaient-ils pas bien placés dans la bouche d'un prêtre, d'un évêque? Cependant Grégoire a consigné, lui-même, ce discours dans ses Mt-moires, rédigés seize ans après, et quand la fougue de son républicanisme aurait dû être calmée.

ANNEE i:92. ?5(

» sur la tète de quiconque voudrait on l'assembler les do- M bris. . .. *'

Après les déclamations ampoulées du rapporteur, la Convention décréta que la Savoie était réunie à la France sous le nom de département du Mont-Blanc, qu il nommerait des députés h la Convention et qu on y enverrait des commissaires |xiurorj;aniser le pays comme en France. In décret du 29 novembre nomma cv>mmissaiies Simond. Grégoire. Hérault de Soohelles et Ja>;iit. Simond était prêtre et vicaire épiscopal dans le Bas-Rhin. Il v avait donc deux ecclésiastiques dans cette commission. Ne devait-on pas croire qu'elle protesterait en Savoie la religfion et le clerfréPCe fut tout le contraire. Le décret de réunion répandit la terreur en Savoie. Non-seulement les prêtres français déjà déportés en ce pays se hâtèrent de luir; mais les prê'.res du pavs eux-mêmes se dispersèrent. 11 y avait alors en Savoie un archevêque, trois évoques, douze collégiales, quarante-sept communautés d hommes et vin>;t-six de femmes : tout cela fut supprimé. I.es commissaires s empressèrent d appliquer toutes les lois révolutionnaires. La constitution civile du clenré était mourante en France, Des honunes qui eussent eu quelque modération, auraient compris la nécessité de ne point intrinluire en Siivoie celte source de divisions et de troubles. Loin de là, les commissaires publièrent, le S février 1793, une proclamation (jui exii^eait le serment de iihertc et d'e^a'iic, en ajoutant que ce serment était lie (H-ec riinii-ersa/ite îles liecrets rendiLi en Frunce. et que riniention de la Convention, eu remplaçant par ce serment celui de la constitution civile du clcrjjé, était de faire contracter les obligations de celle-ci. Ainsi ceux même qui auraient eié dis|x^ésà laire le serment de liberté et if'egnlite. lequel n'avait pas été condamné, étaient avertis que dans la pensiv de ceux qui voulaient alors le leur im[x>ser, ce serment comprenait la constitution civile du clerf;é. si formellement réprouvée pr le Saint-Siéj;e. Il fallait être bien aveu>;lé jxir le fanatisme révolutionnaire pour réveiller ce brandon de dis-

corde. Le serment fut repoussé par les évêques (1)5 les premiers pasteurs furent imités par la presque universalité du clergé, qu'affermirent aussi les réponses du Saint- Siège (2). Un certain nombre d'ecclésiastiques zélés bravèrent les rigueurs de la persécuiion et tous les dangers, pour donner au peuple fidèle les secours de la religion. La nouvelle Eglise constilutionnellc trouva à peine quelques partisans parmi les amis de la révolution : les habitants des communes réclamaient en masse contre les dispositions auxquelles on voulait les soumellre (3).

Grégoire, décidé à tout bouleverser pour établir la constitution civile du clergé, destitua de son autorité privée tous les évéques de Savoie, et il entraîna un pauvre curé du pays qui consentit à accepter le litre d'évêque du Mont-Blanc 5 évêché, il faut le dire, de la création du seul

(1) !,'cvpqiie de Chanihéry, M. Conseil, .ngé et infirme, mourut à Cliair.l)éry, le 29 septembre 17i)3. Les autres quittèrent le pays. iM. P:ige?, tvèf|ue de Genève, résident à Anr.eey, se relira en l'iéinoiit; l'ahhé Bigex, son grand-vicaire, se fixa à Lausanne, d'oii il entretenait nne torn spondance Irès-aetive dans le diocèse. Le chaiiitre de Genève, réfugié depuis deux siècles et demi à Annecy, fit, le 13 février, une protestation et profession de foi, que l'on trouvera insérée dans quel(|ues recueils, notamment dans le Dictionnaire historique, littéraire et statistique du Mont-Ulanc, tome If, page 303. Cet acte est signé des chanoines d'Annecy, présides i)ar le prévôt du chapitre, l'abbé de Thiollatz, docteur de Sorijonne et grand-vicaire. Cet abbé, (|ui ét.iit ferme et capable, et qui contribua !i soutenir le clergé de Savoie, fut arrêté quelques jours après la protestation, amené en France dans les piisons, et envoyé à Bordeaux pour être déporté. Mais après une maladie grave qu'il essuya au fort du Ha, un homme dévoué trouva ,1e moyen de le faire embarquer, en juin 1793, sur un bâtiment neutre, qui le débaniua à Douvres, d'où l'abbé de Thiollatz se rendit à Lausanne, pour y vai|uer, autant ([u'il le pouvait, à l'administration du diocèse,

(2) L'évêque de Genève, réfugié à Turin, consulta le Pape sur le serment du liberté et d'éi^alité, ainsi que sur plusieurs autres points relatifs à la conduite à tenir dans ces temps difficiles Pie VI répondit, le 5 octobre HQS : « Que » le serment de liberté et d'égalité n'avait pas été condamné par le Saint- » Siège; mais qu'on ne pouvait le prêter aux termes de la proclamation » du 8 février 1793, puisqu'elle exigeait l'observation des décrets précé- • dcmment réprouvés par le Saint-Siège. » Collection des Bref s de Pie FI, par Guillon, tome II, page 444. Ces réponses furent adressées en même temps à l'archevêque de Tarentaise et aux grands-vicaires de Chambéry, qui avaient également consulte le Sainl-Siége.

(3) Grillet, Dictionnaire historique de la Sai'oie,

GréfTolrc : ce cure' rtail Franrois-Tlu'rèsc Panîssef, curé de Saiut-Picrrc crAlhi.'jny, (jui l'ut sacré à Lyou le 11 avril 1793 (1). Ce choix ue jiiosjîéra point. I.a faiblesse que celui-ci avait eue (racceptci- uu tel titre co'ilre toutes les règles de l'K'jlise et la disposition des canons, le disposa à faire hieulôl après uu autre acte jilus scandaleux. Il aposlasia pendant la mission de 1 épouvantahic Albitte dans TAin et le Mont-Hlanc, niissiou qui a laissé dans ces pays tant de traces funestes: depuis il rétracta et répara ces scandales par des démarches éclatantes (2).

Du Mont-Blanc, Grégoire fut envoyé à Nice, dont on venait de s'emparer. (Des décrets du 31 janvier et du 4 février réunirent le comté de Nice à la France, et en firent un déparlement sous le nom des Alpes-Maritimes. Depuis, un décret du 14 février joignit ace département la prin-

(1) Gri'goiri', dans ses Mémoires, passe très-lég-'-reinent sur sa iiiissinn en Savoie. Il nous .ipprcnd seulement, tome !«', ])age ■'(22, ([u'il puhlia un opuscul<' pour inviter les lial)itants du Valais à seeouer Icjouj; de leur gouverneuieut. Ainsi eel liciuinie r(>ui;ueux voulait faire des révolulioiis paitoul, et excitait il la révolte des peuples paisibles : toutliantc occupation pour uu évoque.

(2) Panissct écrivait quelques années plus tard, aux complices de ses erreurs, cuire autres à Gréi^olre qui l'y avait enlr:iîné : « Ne croyez, pas, lui » disait-il, qu'on ne gémisse dans ces niallieureux pays que des Ijlasplièmes » d'Alhille et dis oulra;,'es ))ar lesquels il ])rovoqua les venijeances divi- » nés; c'est toujours avec la plus prol'oude anierluine qu'on revient à l'épo- » que de votre couiinissariat. Je ne sais couiikciiI je n'ai ])as niille fois suc- » combé sous le poids de l'indignalion (|ue l'usurpation sacrilège dont je » m'étais rendu coupalde a toujours excitée dans les esprits; et les mêmes Il reproclics que vous adressez maintenant aux impies dont vous déplorez la » perfidie et les excès, se sont sans cesse élevés contre voi:s; on vous les » adresse encore de toutes jiarts. On vous rejiroclie les odieuses vexations » qui avancèrent les jours de M. l'cvêquc de Cbainbéry. On nous reproche » la dispersiou des pasteurs, toutes li's cniaifés exercées à leur égard, toutes » les soulTrances (|u'ils epr(iuv«Tent, ([u'ils éprouvent encore dans les caeliols, » dans l'exil, ou sous le glaive de la tyrannie, et les raffinements d'inhuuia- » nité emplovés pour jeter la désolation parmi les vierges consacrées h » Dieu. On vous reproche, enfin, l'aboininaiion placée dans le lieu saint et « la profanation des asiles oii rinnocence et la sainteté levaient des mains » pures vers le tiel. » [.-i anales calUoiùjitca, tome IV, page 216.)

11 faut avouer (jne ce portrait que M. Panisset trace de la mission de l'évèque constitutionnel en Savoie n'est pas flatteur; uiais il s'accorde assez bien avec l'exagération de ri publicauismc de celte tète ardente, et avec le Ion des discours ci-dessus cités.

cipauté de Monaco.) Deux des commissaires envoyés dans le Mont-Blanc furent chargés d'organiser ce pays suivant les formes adoptées en France. Grégoire était un de ces commissaires. Nous avons peu de détails sur sa mission, sur laquelle il publia cependant un rapport à la Convention (1).

— Le 13 janvier. A Rome, melutre du Français Basseville, DANS UNE émeute. Cet événement ayant été présenté dans plusieurs écrits du temps sous un jour défavorable au gouvernement pontifical, il importe de rétablir la vérité des faits (2).

Le ministre de la marine en France avait envoyé aux. consuls de sa nation, à Rome, à Civita-Vecchia et à Ancone, l'ordre d'arborer sur leurs demeures les emblèmes de la liberté et le drapeau aux trois couleurs. Le Pape en ayant été informé fit savoir au consul français à Rome qu'il ne pouvait autoriser cette démonstration. Une note diplomatique exposait les griefs du Saint-Siège contre le gouvernement français. On avait rompu en France toute communication avec Rome pour le spirituel : l'efTigie du Pape avait été brûlée publiquement à Paris, et le nonce

(1) On voit seulement que i'évêque de Nice, M. de Valperga, qui avait accueilli nos prêtres déportes, fui oblige de fuir. Grégoire, dans un rapport au concile de 1*97, lui reproche d'avoir émigré. M. de Valperga n'était-il pas, en effet, bien coupable de n'être pas resté à Nice pour y jouir des douceurs du régime révolutioiinaire, et pour y partager peut-être le sort des évêques dont le sang fumait encore? Grégoire lui reprocha encore d'avoir pujjlié un manuscrit qui annonçait un évêque assen'i h une cour. Nous n'avons ])oint vu ce manuscrit, qui était probablement un peu plus raisonnable et plus épiscopal que ceux d'un prélat, partisan exalté du système républicain et exécuteur sen'ile des décrets de la Convention. Quoi qu'il en soit, Grégoire ne vit pas apparemment jour à établir un évêque constitutionnel à Nice, et ce diocèse fut du moins exempt de schisme.

(2) Nous suivrons ici les Jnnales d'Italie depuis 1750, par Coppij les Mémoires de l'abbé d'Auiibeau; l'Histoire de la Captivité de Pie FI, par Baldassari. Leurs récits, qui sont entièrement concordants, et qui paraissent très-exacts, justifient le gouvernement romain, trop légèrement accusé par les révolutionnaires de 1793.

Dugnani avait vainemont dcinandc la réparaliou de cet afTront. Avignon el le coinlal Vénaissiu avaient été enlevés violemment au Saint-Siège el réunis à la riance. Au mois d août précédent, les armes du l'ape avaient été arrachées de la maison du consul pontifical à Marseille el livrées aux insultes de la populace : lu demetwe de ce consul avait été en proie aux percpiisilions les plus minutieuses de la part de deux agents de l'autorité, sans qu'ori eût trouvé trace du moindre délit. Enfin dernièrement le Pape avait reçu une nouvelle insulte par une lettre tout à fait déplacée et calomnieuse, cpie lui avait adressée le ministre des affaires étrangères de France, au sujet de deux artistes français, Ratel elChignard, iortement soupçonnés d'avoir voulu troubler la trancpiillité publicpic, el qui avaient été déjà mis en liberté sur les instances deMackau, ambassadeur français à Naples. Par toutes ces raisons, le Pape ne se croyait pas obligé d'admettre les attributs et les couleurs d'un gouvernement qui le traitait avec si peu d'égards.

Cette note ayant été transmise par le consul français au ministre Mackau, celui-ci adressa, le 10 janvier, au cardinal Zelada, secrétaire d'état, une lettre dans la forme la plus impérieuse. Il ordonnait au consul français d'élever sur sa maison l'écusson de la liberté, el menaçait de vengeance si l'on y mettait opposition, et si un Français était insulté. Celte lettre était d'autant plus extraordinaire que le minisire Mackau n'était point accrédité auprès du gouvernement pontifical, el qu'il devait savoir que l'ordre du ministre de la marine aux consuls français dans l'État romain portait que, s'il y avait opposition à ce que les insignes et les drapeaux fussent arborés, il fallait prolester et lui en donner avis. La lettre fut présentée au cardinal secrétaire d'État par deux Français, Flotte, ollicier de marine expédié de Naples à cet effet par l'ambassadeur, el Basseville, secrétaire d'ambassade à Naples. Ce dernier avait été envoyé précédemment à Rome pour remeicier de la délivrance des deux artistes Uaiel el Chignard, el y était

'>o6 ANN'ÉE 1793.

resté, ilisait-11, pour affaires privées. Flotte ne se contenta point de remettre la lettre : il ajouta qu'il était venu à Rome pour faire élever le drapeau, et que, si l'on y mettait obstacle, il en résulterait une guerre terrible, c|ui serait soutenue par une puissante armée, et qu'il ne resterait pas à Rome pierre sur pierre. Le cardinal Zelada répondit avec modération, invoqua les principes du droit des p^ens et les règles de la prudence, et finit en disant qu'il prendrait les ordres du Pape, et qu'il les ferait connaître aux deux envoyés.

Ceux-ci publièrent dans Rome la lettre de l'ambassadeur avec les menaces qu'elle contenait, et une autre lettre aussi peu mesurée du même ambassadeur au consul français à Rome. De plus, de jeunes artistes français avaient déjà indisposé la population romaine par des démonstrations patriotiques. Dans le palais de l'Académie de France, on avait renversé les bustes et les portraits des rois, des papes et des cardinaux, et on leur avait substitué une statue de Rrutus avec des drapeaux tricoiores. Une fermentation sourde régnait parmi le peuple, qui apprenait tous les jours quelque chose des excès et des violences dont la France était le théâtre depuis quelques mois. En vain on avertit Rasseville et Flotte de mettre plus de prudence dans leur conduite et plus de réserve dans leurs propos. Flotte annonça que, le dimanche 13 janvier, lui et tous les Français qui se trouvaient à Rome arboreraient la cocarde tricolore, et qu'on mettrait en place le drapeau de la même couleur. En effet, le jour indiqué, sur le soir, une voiture parut sur la place Colonne, le lieu le plus fréquenté de Rome : les personnes qui l'occupaient, le cocher et les domestiques portaient de grandes cocardes tricolores, et de l'intérieur de la voiture on agitait un étendard républicain. De grands cris s'élevèrent j on jeta des pierres dans la voiture. Un coup d'arme à feu, qui parut sortir de la voiture, sans pourtant blesser personne, mit le comble à l'irritation des esprits: le carrosse fut poursuivi par la foule, et ceux qui le montaient n'eurent que le

ANM-E 1703. 257

lemps de se réfujjicr chez un banquier français nomnif" Moiilte. On y pénétra après eux, et Basseville en voulant se défendre fut atteint d un coup de couteau dans le Lasvenlre.

Le désordre continua pendant deux jours; on voulut mettre le feu à l'Académie de France. La troupe eut peine à empêcher de plus .grands malheurs. Des prêtres zélés se répandirent parmi le peujile pour calmer les esprits. On fit évader TlDite, (pii lut escorté la nuit jusqu'en dehors de la ville. On eut soin aussi de la femme et du fils de Basseville. Celui-ci était mortellement blessé. Le Pape lui envoya un chirurgien, et le vice-gérant de Kome le visita. On ne put savoir de lui le nom de l'auteur de sa blessure. Il mourut le 16 au soir dans les sentiments les pluschrétien-:, en déclarant qu'il pardonnait à son assassin, et en demandant pardon lui-même poiu- les erreurs où il avait été entraîné: le curé qui l'assista, rendit témoignage de ses bonnes dispositions. Son corps fut porté à l'église de Saint-Laurent in Lucinâ, où ses obsèques furent faites aux frais du Pape.

L'exaspération du peuple romain continua quelque temps. Oii<^''q"<-'^houli{jues furent jiillées, on menaça quelques maisons habitées par des Français. Il ne fallait plus, disait-on, souffrir à Rome d'individus de cette nation. Le gouvernement eut recours à tous les moyens pour éclairer et adoucir la multitude. Des édits du 16 janvier et du J 2 février défendirent les attroupements, et prescrivirent différentes mesures pour ramener la tran(iuillilé. Lue proclamation du 17 février rappela au peuple que Rome s'était toujours signalée par la vertu d'hospitalité. Elle engageait à ne point inquiéter les étrangers et à s'en rapporter à l'autorité char.<;ée de maintenir le bon ordre: mais elle invitait en même temps ceux-ci à ne pas s'exposer par des démarches imprudentes (1).

(1) On trouve celte proclamation, avec un récit ofTicifl de ri-vcncmcnl du 13 janvier, dans les Mciiioires ijoiir 5C;vjr h l'histoire de la persCcutivii , par ralilx- d'Aurihcan, IV* partie, page xvu du supplément.

Il résulte de ce récit que Basseville péril dans une émeute populaire provocpiée par des propos imprudents, que l'assassinat eut lieu avant que le gouvernement pontifical eût pu prendre des mesures pour remj)èclier, et que même l'exaspération du pcujile était telle qu'il eût été difficile de la contenir. Eu France, dans les dispositions où l'on était alors, cet événement causa une grande irritalion. Le Pape était journellement insulté à la irihnne et dans les gazettes. Il était encore plus en butte que les autres souverains à la liaiiic des révolutionnaires. On ne pouvait attendre de la Convention un examen impartial des causes et des circonstances de l'assassinat. Elle rendit, le 2 février, un décret, ah irato, où il était dit c[u elle était profondénient indignée de l assassinat commis sur la personne du citoyen Basseuille, secrétaire de légation, chargé des affaires de la répuhlir/ue française à Rome. Or cette dernière circonstance n'était pas vraie; Basseville n'avait aucun caractère diplomatique à Home. Le décret portait ensuite que ce crime atroce, la dévastation et 1 incendie du palais de TAcaJérnie de France et de la maison du consul tie la réptd)li(pie, étaient autant d'outrages à la souveraineté nationale et de violations manifestes du droit des gens, és^idemment pro^'oquées cl excitées par le gouvernement de Rome (l). Le décret enjoignait au conseil exécutif de prcndie les mesures les plus promptes pour tirer une vengeance éclatante de cet attentat. Personne n'ignore de quelle manière le directoire exécutif se chargea, quelques années après, d'exécuter ce décret et de réaliser ces menaces.

(!' Des rapports faiis sur les lieux sont j)lus croyalilcs que les nccnsations d'eniicniis (|iii ne cessairni, (le|)iiis (]uel(|ues années, «rinsuller le Pape, et qui ne s'étaienl même pas dimné le leinps de jjvendre des inf<irmations sur les fai(s. Nous ne voulons j)as ajouter (|ue le Pape eût Lien pu récriminer et se plaindre de tant de violences et d'atrocités commises dans Avij^uon et dans li' Comtat j>oiir lui arraelier ces possessions. Au surplus, la postérité est venue pour Pie VI et pour la Convention. I.a réjjUlalion de l'un <'t de l'autre est faite, et l'oU'S:»!! qui des deux a laissé des souvenirs de tyrannie et de cruauté.

AiNM:K 1793. 2ri9

— Le J6 jiMivici-, (]oM)AMNATioN T)E Loufs XVI. Dcjniis trois mois, la liihiinc <lc la Coiiv<'iifioM rcloiilissail dr cris de inor(. Les ennemis de Louis \\l s'elaii'nJ ariojjé le droil délie ses jn(;es. Lenr acliainemenl conire leur vielime n'était piis assouvi j^ar les imprécations (pTils ne cessaient de lancer conire elle, cl par IcMI (riiumilialion et de captivilé où ils l'avaient rc-duil : sa mort seule j)ouvail les satisfaire 5 ils n'omirent licn pour cxciier les esprits, et surtout pour déterminer les mendires de la Convenlion à servir leur (in'eur. L'audace des uns, la faiblesse des antres, le délire et la icrrcur (pii réfjnaient alors, peuvent seuls exj)liquer l'issue de ce procès monstrueux (1).

(I) Aux excès (|iif lions siiiimics oMiijcs de r.i|i|ii lir, ()|(|ii)siiiis iiii s|)Ctlacle «riiii aufic j^t-iirr , < ( placnns à i(')i<- des iiiiprée.itidiis de la haine et (1rs excès de l:i liarl):irie, !(• I,iii^,i-e I i:iii(|iiill(' de riiiiioeeiiie «'t de la religion. I.oui.s \NI, mis en jn^'ciiieiil par la ('.iiiivciilion, el prévovaiil le sort qui lui était réservé, vonliil laisser un nionniiMiil de ses dernières dispositions, et dressa dans sa prison l'acte suivant :

a Au nom de la très-sain(<' Trinité, du l'i're, <lu Fils et du Saint-r',s|)ril , I) aiijoiii'd'liiii 2.^ déeenilire 1702, moi, Louis XV'I'' du nom, roi «le Trauce, )i étant de|iuis plus de «(iiatre mois enfermé av«'C ma famille, dans la tour 1) du TiMiple, il l'aris, par ceux (|ui étaient mes sujets, e( privé <lc toutes I) (■onimiiliiralioiis f|ileli on((iies, iiièine depuis le 11 du eoiiraiH av<'e ma fa- » mille d<' plus iuipli<|iM' dans un proris dont il est iiii|ii)ssil)lr de pré\oir n l'issue il cause des passions des lioiiMiies, el dont on ne trouve aucun pré- ■> texte ni moyen <laiis aiieune loi existant)-, n'avaiil (|U<' Dieu |>our témoin » de mes penséi-s, et au(|uel je puisse m'adresser, je déclare ici en sa pré- 1) scncr mes dernières volontés el mes senliuieiils.

M Je laisse mon àinc il Dieu, mon créateur, .le le piie de la recevoir dans u sa miséricorde, cl de ne pas la ju;;er d'après ses mérites, mais par ceux de » notre Sei"n<'ur .lésus-ClirisI, <|iii sesl (iflerl en sacrifice :i Dieu son l'i're, » pour nous autres liouiiiies, (iucl(iu<' indi^jnes que nous eu fussions, et moi 1) le premier.

» ,Ie meurs dans riiiii<in «le notre sainte mère ri'glis)- calli<di(|ue, aposlo- » liiiue et roniaiiu', «jui lient s«s pouvoirs, par une suinssion non interi> rompue, de saint Tierre, auquel Jésus-tllirisl les avait confiés. Je crois ,, f( rmenii ni et !«■ confesse tout ce qui est contenu dans l«' .Sfinlmle et les i> commaiideiiieiils de Dieu et d< l'I^^lise, les sacremcits et les mystères, » tels que TK^Iise catholique les ens< i(,'iie et lis a toujours enseignés. Je » n'ai jamais prétendu me rendre juRe dans les diflérentes manières d'expli- » «lucr les iloymes, l.s(|iielles déchirent l'Kglise de Jésus-Christ ; mais je h m'en suis rapporté el in'f'U rapport.r.ii toujours, si Dieu m'ateorde la vie, » aux décisions que les supérieurs etclesiasli(jues, unis il la sainle l:;j;lisc

Le ] 1 décembre, la Gonveniion avait fait venir le prince à sa barre, pour lui lire son acte d'accusation, et lui faire subir un humiliant interrogatoire. On l'y fit revenir

» catholique, donnent et donneront conformément à la disci|iliiie de l'E- » glise suivie depuis Jésus-Christ. Je plains de tout mon cœur mes frères » qui peuvent être dans l'erreur; mais je ne prétends pas les juger, et je » ne les aime pas moins tous en Jésus-Clirisf, suivant ce que la charité » chrétienne nous enseigne.

» Je prie Dieu de me pardonner tous mes péchés. J'ai cherché à les con- » naître scrupuleusement, à les détester, et à m'humiiier en sa présence. » Ne pouvant me servir du ministère d'un prêtre catlioli(|ue, je prie Dieu » de recevoir la coutessiou que je lui ai faite, et surtout le repentir pro- B fond que j'ai d'avoir mis mon nom, quoique ce fût contre ma volonté, à » des actes qui peuvent être contraires à la discipline et à la croyance >• de l'Eglise catholique, il laquelle je suis toujours resté sincèrement uni de » cœur. Je prie Dieu de recevoir la ferme résolution oii je suis, s'il m'aco corde la vie, de me servir aussitôt que je le pourrai du ministère d'un » prêtre catlioli(|ne, jiour m'accuser de (ous mes péchés et recevoir le sacrc- B ment de pénitence.

» Je prie tous ceux que je pourrais avoir offensés par inadvertance, car » je ne me rappelle pas avoir fait sciemment aucune olfense a personne, ou » ceux à qui j'aurais pu avoir donné de mauvais exemples ou des scandales, » de me pardonner le mal qu'ils croient que je j)eu\ leur avoir fait. Je prie » tous ceux qui ont de la charité, d'unir leurs prières aux miennes pour » obtenir de Dieu le pardon de mes péchés. Je jiardonne de tout mon cœur » à ceux (|iii se sont faits mes ennemis, sans (|ui; je leur en aie donné aucun » sujet, et je prie Dieu de leur pardonner, de même qu'à ceux qui par un » faux zèle ou un zèle mal entendu, m'ont fait beaucoup de mal.

» Je recommande h Dieu ma femme et mes enfants, ma sœur, mes (antes, M mes frères, et tous ceux qui me sont attachés par les liens du sang ou de » quelque autre manière. Je prie Dieu de jeter particulièrement des jeux » de miséricorde sur ma femme, mes enfants et ma sœur, qui souffrent den puis longtemps avec moi, de les soutenir par sa grâce s'ils viennent 'a me » perdre, et tant qu'ils resteront dans ce monde périssable.

» Je recommande mes enfants à ma femme : je n'ai jamais douté de sa » tendresse maternelle jjour eux ; je lui recommande surtout d'en faire de I) bons chiétiens et d'honnêtes hommes, de ne leur faire regarder les gran- » denrs de ce monde-ci, s'ils sont condamnés à les éprouver, que comme B des biens dangereux et périssables, et de tourner leurs regards vers la » seule gloire solide et durable de l'éternité. Je prie ma sœur de vouloir M bien continuer sa tendresse à mes enfants, et de leur tenir lieu de mère, i> s'ils avaient le malheur de perdre la leur. Je prie ma femme de me par- » donner tous les maux qu'elle souffre pour moi, et les chagrins que je pour- » rais lui avoir donnés pendant le cours de notre union; comme elle peut

* être sûre que je ne garde rien contre elle, si elle croyait avoir quelque » chose à se reprocher.

» Je recommande bien vivement à mes enfants, après ce qu'ils doivent à » Dieu, qui doit marcher avant tout, de rester toujours unis entre eux, sou-

• mis et obéissants ii leur mère, et reconnaissants de tous les soins et les

AN.NLE 1793. 261

le 26, accompnîjné de trois dclcnscin-s qu'on lui avait donnés pour la lormc. C'élaicMil 3IM. de Malesherbes,

» poincs qu'elle se doiiiK' ])<)iir eux vl en iiRiuoiie de moi. Je 1rs prie de rr- » garder ma sœur comme une seroude nièrc.

» Je retoinmande à mon lils, s'il avait le malheur de devenir roi, de sou- » ger f|u'il se doit loul entier au honlieur de ses contilovrns; (|M'il doit ou- » blier toute haine et tout ressentiment, et nommément tout ce (|ui a rap- « i)ort an\ malheurs e( aux eh:igrins cpie j'éprouve; (ju'il ne peut Caire le » lionhcur des peuples qu'eu régnant sui\ant les lois: mais en même temps » qu'un roi ne peut se faire respecter et faire le Lieu qui est dans son cœur, >) qu'autant qu'il a l'autorité nécessaire; qu'autrement étant lié dans ses » opérations, et n'inspirant point de respect, il est plus nnisILlc qu'utile.

» Je recommande à mon (ils d'avoir soin de toutes les jjcrsonnes qui m'é- I) îaient atlathées, autant (jtie les circonstances oii il se trouvera lui eu lais- » seront les facultés; de songer que c'est une dette sacrée que j'ai con- » tractée envers les enfants ou les parents de ceux qui ont péri pour moi, » et ensuite de ceux qui sont malluurcnx pour moi. Je sais qu'il y a plu- » sieurs personnes de celles (pii me sont attachées, qui ne se sont pas con- "• duites envers moi comme elles le devaient, et qui ont même montré de 1) l'ingiatitudc. Mais je leur pardonne (souvent dans les moments de trouble » et <refrervesccnce on n'est pas maître de soi) ; et je prie mon fils, s'il en » trouve l'occasion, de ne songer qu'à leur malheur. Je voudrais pouvoir té- » moigner ici ma reconnaissance à ceux qui m'ont montré un attachement « véritable et désintéressé. I>'un côté, si j'étais sensiblement touché de l'in- » gratitude et de la déloyauté de ceux à qui je n'avais jamais témoigné que u des bontés, à eux, à leurs parents ou amis; de l'autre, j'ai eu de la conso- » lation à voir l'attachement et l'intérêt gratuit que beaucoup de j)ersonnes » m'ont montrés; je les prie d'en recevoir tous mes remercimenls. Dans la » situation oii sont encore les choses, je craindrais de les compromettre si » je |)arlais plus ex])licitement ; mais je recommande spécialement à mon » fils de chercher les occasions de j)ouvoir les reconiiaitre. Je croirais ca- » lomnier cependant les seiilinienis de la nation, si je ne recommandais oui vertement à mon fils MM. de Chamilly et Hue, (jue leur véritable atta- ') ch(.-ment puur moi avait portés à s'enfermer avec moi dans ce triste séjour, ') et (|ui ont |)eusé en être les nialheureirses victimes. Je lui recommande » aussi (.léry, des soins duijml j'ai eu tout lieu de me louer, depuis qu'il » est avec moi ; comme c'est lui qui est resté avec moi juscju'à la (in, je prie » messieurs de la Commune de lui remettre mes bardes, mes livres, ma » montre, et les autres j)ttits elfets qui ont été déposés au conseil de la I) Commune.

» Je pardonne encore très-volontiers à ceux qui me gardaient, les mau- » vais traitements et les gênes dont ils ont cru devoir user envers moi. J'ai » trouvé quelques âmes sensibles et compatissantes ; que celles-là jouissent » dans leur cœur de la tranquillité que doit leur donner leur façon de n penser.

1) Je prie IMM. de Maleslicrbr s, Tronchet et de Sé/.e, de recevoir ici tous « mes rcmercîinentS; et l'expression de ma sensibilité pour tous les soins et » les peines qu'ils se sont donnés pour moi. Je finis en déclarant devant

Tronchet et de Sèze. Ce dernier prononça un plaidoyer en faveur de l'accusé. Il s'exprima avec une liber'é qui honore son courage : « Citoyens, leur dit-il, je vous parlerai » avec la franchise d'un homme libre; je cherche parmi » vous des juges, et je ne trouve que des accusateurs. Vous » voiliez prononcer sur le sort de Louis, et c'est vous- » mêmes qui l'accusez. Vous voulez prononcer sur le sort » de Louis, et vous avez déjà émis votre vœu; et vos opi- » nions parcourent l'Europe. Louis sera donc le seul Fran- » çais pour lequel il n'existera ni aucune loi, ni aucune » forme : il n'aura ni les droits de citoyen, ni les préro- » gaiives de roi : quelle étrange et inconcevable destinée! » J'abandonne ces réflexions à votre conscience, m Entrant ensuite dans la discussion de tous les faits qu'énonçait l'acte d'accusation, il démontrait combien étaient fausses les imputations portées, soit contre la conduite, soit contre le caractère et les intentions du malheureux prince. Il suflit de présenter ici l'endroit du plaidoyer qui concerne la religion ; on s'étonnera peu des concessions que l'orateur paraît faire, et qu'expliquent les circonstances.

« On a attaqué Louis sur son refus de sanctionner le » décret du camp de Paris, et celui (de la déportation) des » prêtres (l). Je pourrais sans doute observer que la consti- » tuticn laissant au roi la sanction absolument libre, et » qu'en supposant que Louis se fût trompé dans les mo- )) tifs qui le portaient à refuser, on n'aurait pas le droit

» de lui demander compte de son erreur A l'égard du

M décret des prêtres, citoyens, on ne force pas la cons- » cience ; Louis aurait craint de blesser la sienne en le

» Dieu, et pi et à paraître devant lui, que je ne me reprcche aucun des » crimes qui sont avances conire moi. Signé: l.oiis. »

Nous ne ferons aucune réflexion si;r ce monument précieux de religion et de bonté. Quelle àme sensible n'en a pas été touchée, et n'a pas mouille de quelques larmes ces lignes oii un roi, prêt à périr sous le fer des bourreaux, s'oublie lui-même pour ne ionger qu'à ce qui lui est clier, pnrdonne à des ennemis furieux, et fait le sacrifice de sa vie avec une si parfaite résignation? C'est par ces sentiments généreux qu'il répond.iit à la barbarie de ses persécuteurs.

(1) Foyez plus haut, page 187.

ANiNÉE 1793. 263

» sanctionnant. Il a pu se tromper sans doute; mais son » erreur même était vertueuse : il est impossible de n'en » pas respecter au moins le principe, liappclez-vous la )) journée si mémorable du 20 juin (l); coml)ien d'autres » princes eussent cédé à des apparences de péril aussi me- » naçantcs. Eh bien, Louis, au contraire, écoula sa con- » science, et non pas la peur : il continua de résister, et si )) quelque chose pouvait justifier son refus aux yeux de » ceux qui ont été le plus disposés <à lui en faire un » crime, j'ose dire que c'est la persévérance de ce refus )) même.

M On a opposé à Louis un mémoire envoyé de Rome, )) où il paraît que le Pape léclamait ses droits sur Avi- » gnon : niais comment aurail-il pu empêcher le Pape de » lui envoyer un mémoire, et oli peut être de sa pai t le » délit pour l'avoir reçu.-'

» On lui a opposé éfralement une lettre qu'il écrivait » en 1791 à l'évêque de Ckrmont (2), et où il s'annon- )) çait à lui comme disposé à rétablir le culte catholique, M quand il le pourrait. Mais ce serait là une oj)inion pu- » remcn! religieuse, et par conséquent une opinion libre : 1) cette liberté est écrite dans la constitution: la coiislilu- » tion civile du clergé au contraire n y est pas; elle en a » été retirée, ou plutôt elle n'en a jamais fait partie, et » Louis écrivait avant l'époque où il a accepté la constilu- » lion. Louis a pu d'ailleurs accepter la constitution sans » la croire exemple d'erreurs : il l'a dit même quand il » l'accepta : il a pu espérer des réformes légales : mais il » y a loin d'espérer des réformes légales à l'intention de )) détruire ou de renverser. »

L'orateur termina par cette phrase prophétique : « Ci- » toyens, je n'achève pas, je m'arrête devant ^hi^loire : » songez qu'elle jugera votre jugement, et que le sien » sera celui des siècles. »

Ce n'était pas la crainte du jugement de la postérité qui

(1) Woyez plus haut, page ISP.

(2) Foyez plus haut, page 105.

]X)uvalt arrêter des juges tels que ceux qui siégeaient à la Convention, et qui avaient déjà irrévocablement résolu la mort de Louis. A peine eut-il quitté la salle avec ses défenseurs, que des voix confuses s'élevèrent pour demander qu'il fût jugé sans désemparer, et qu'on procédât aussitôt « l' appel nominal. La proposition que fit Lanjuinais de revenir sur le décret par lequel la Convention s'était déclarée juge, pour y substituer cette formule lyA elle prononcerai t sur son sort, fut repoussée avec une sorte de fureur. Enfin, après la discussion la plus orageuse, il fut décrété que la discussion ouverte serait continuée, toute ajf aire cessante, jusqu à la prononciation du jugement. La discussion continua pendant vingt jours.

Le 15 janvier, commença l'appel nominal sur la première question : Louis Capet est-il coupable de conspiration contre la liberté de la nation, et d'attentats contre la sûreté de VEtat? L'Assemblée était composée de sept cent quarante-neuf membres. Yingt-neuf étaient absents par maladie ou par commission reçue de l'Assemblée. Six cent quatre-vingt-trois membres répondirent allirraativement. Trente-sept autres déclarèrent, ou bien qu'ils n'avaient pas qualité pour prononcer sur la question, ou bien que, en répondant allirmativement, ils parlaient comme législateurs et non comme juges.

Une seconde question fut y3osée dans la même séance: Le jugement de Louis Capet sera-t-il soumis à la ratification du peuple? Ce moyen, proposé dans la vue dcr gagner du temps et d'essayer de sauver le roi, fut écarté par quatre cent vingt-trois contre deux cent quatre-vingttrois voix qui l'admettaient. Quelques autres membres s'abstinrent ou modifièrent leur vote.

Restait la troisième question : Quelle peine sera infligée à Louis? Avant de procéder au troisième appel nominal, les ennemis de Louis firent décréter que la majorité d'une seule voix sufiirait pour la condamnation à mort, tant ils se souciaient peu de violer les formes observées dans les matières criminelles, et tant ils craignaient de ne pas

atU'iiKlrc leur but. I.e IG janvier comninnra l'appel nominal sur cette question décisive; il se prolonjjea jusqu'au lendemain. Le nombre des votants était de sept cent vingl-un (1), Or tel fut le résultat de la délibération, suivant les pièces imprimées du procès on neuf volumes. Deux députés volèrent pour les l'ers; deux cent quatrevingt-six pour la détention et le bannissement; quarantesix pour la mort avec sursis; vinf;t-six jiour la mort, en ouvrant leur avis pour un sursis, mais en déclarant leur vole indépendant de cette demande; et trois cent soixante-un pour la mort sans condition. Gelait donc trois cent quatre-vingt-sept voix pour la mort, et trois cent trente-quatre pour la mort conditionnelle, la détention ou le bannissement. Le jugement fut prononcé en conséquence. Parmi les dix-sept évèques constitutionnels qui se trouvaient alors à rAssemblée , Grégoire était absent, et en mission dans la Savoie (-2) ; deux, Lalande et Wandelaincourt, évéques de la Meurlbe et de la Haute- Marne, qui avaient déjà refusé de jnger Louis XVI coupable, votèrent son bannissement : dix furent pour la détention, savoir: Arbogast, évéque du Haut-Rbin ; Fauchet, évèque du Calvados; Rover, de l'Ain ; ïbibault, du Cantal; Séguin, du Doubs; Marbos, de la Di ome ; Saurine, des Landes; Villars, de la Mayenne; Sanadon , des Rassps-Pyrénées; et Cazeneuve, des Hautes-Alpes. Les cinq autres condamnèrent Louis h mort ; leurs noms méritent d'être connus. Ce sont Lindef, évêque de l'Eure; Massieu, de lOise; Gay-Vernon, de la Haute-Vienne; Huguet, de la Creuse; et Audrein, qui n'était encore quevicaire épiscopal du Morbiban, maisquesaconduile en celle

(1) Dnns les séances des IG et 17, vingt-lniit iiipiiil)res ne répondirent ])as :i l'appel noinin:il. savoir : Imit malades, (|iiinze absents par coininission, et cinq non votants.

(2) Grégoire envoya .son vote dans une lettre du )9 janvier 1793, oii il déilarait voler pour la condumnnlioii de Lnins Ca/fct sans appel au peuple. Depuis il a applaudi à la mort de Louis XVI. [Foyez l'Essai his torique et patriotique sur les arbrei de la liberté, ])ar Grégoire, memlire de la Convention; I vol. in-18 de (SS i)"gcs. Paris, cliez Desenne, Bleuet et Firuiin Uidot, an II de la républiiiuc lïançaise.)

occasion n'empêcha pas d'être choisi, quelques an nées a près, pour évêquedu Finistère. Tel fut le scandale que donnèrent ces pères de la nouvelle Eglise. Quant aux prêtres constitutionnels qui étaient membres de l'Assemblée, dix-huit sur vingt-cinq opinèrent pour la mort; ce furent Bassal, Chabot, Chasies, Couppé, Duquesnoy, Gibergues, Ichon, Lakanal, Laplanche, Monestier, Monnel, Musset, Paganel, Poultier, Roux, Sieyès, Villers et Ysabeau, presque tous vicaires épiscopaux ou curés. Cinq antres prêtres, Bailly de Juilly, Colaud la Salcette, Daunou, Drulhe et Ruault, votèrent la détention. Les deux autres prêtres membres de In Convention, Haussman, curé de Saint- Louis de Versailles, et Simond, vicaire épiscopal à Strasbourg, étaient absents.

Le 20 janvier, il y eut un quatrième appel nominal sur cette question : Sera-t-il sursis à V exécution du jugement de Louis Capet, oui ou 72on? Une majorité de trois cent quatre vingt-six voix se prononça pour la négative; il fut décrété en conséquence que le conseil exécutif serait chargé de notifier, da/is [ajournée mente, le décret à Louis, et de le faire exécuter dans les vingt-quatre heures de la notification.

— Le 21 janvier. Mort de Louis XVL Le roi reçut sans altération la nouvelle du sort qui lui était destiné, et demanda qu'il lui fût accordé trois jours de délai pour se préparer à paraître devant Dieu -, qu'il pût voir un prêtre qu'il choisirait, et qui ne serait point inquiété 5 qu'il fût délivré de la surveillance de la Commune, et pût communiquer librement avec sa famille; enfin qu'il fût permis à celle-ci de se retirer. On lui accorda la seconde de ces demandes. Quant à sa famille, il fut décidé qu'il pourrait la voir, et ces hypocrites assassins ne rougirent pas d'ajouter, avec une ironie atroce , que la nation toujours grande et juste s'occuperait de son sort. Cependant le roi avait remis l'adresse d'un prêtre, à qui il avait fait demander auparavant s'il était disposé à lui apporter, dans cette circonstance critique, les secours de la religion. L'abbé

ANiNKK 1793. 267

Edgcwonh de Firmont, c'élail le nom de ce di.jijne ecclésiastique, était trop pénétré de religion, d'inlérèl pour le prince et de respect pour le malheur, pour refuser un ministère si honorable à ses yeux, quel qu'en (ùl le danger ; et l^aisant contraster sa piété courageuse avec la lâcheté et la barbarie de ces ecclésiastiques si indignes de leur sanit caraclèie, {|ui venaient de contribuer à envoyer rinnocent à la mort, il assura le roi de son dévouement, lui mandé aux Tuileries par le conseil exécutif, (buillé et mené au Temple, le 20 janvier, vers les cinq heures du soir (l). Son premier n)ouvement, en

(1) Hemi-Cssex Edgcwdith de Firmont était ne en Irlande en 1745. Son père était rnini.-,lre anglican, et sa mère était petite-tille de l'artlievèque protestant Usserius, si connn par son savoir. Tous deux s'etant faits cailioliques, crurent devoir quitter l'Irlande, ou leur conveision pouvait les exposer alors à Lien des désagréments. Ils passèrent en France en 1751 avec leurs enfants, trois lils et une liile, et se (ixèrent à Toulouse. Henri, qui était le second des lils, étudia chez les Jésuites de Toulouse, et te destinant ii l'état ecclésiastique, il vint à Paris et entra au séminaire des Tr<nte trois. Ayant reçu les ordres saerés, il se (ixa au séminaire des M;ssion5-i:tr.in!:ères, mais sans être attache a cet elahlissement, ri k aucune paroisse. H exerçait le ministère, mais ses travaux, écrivait-il an docteur Meylan, évèque de Cork, son anïi, étaient concentrés dans le petit cercle d'Anglais et d'Irlandais qui vivaient à Paris. Le docteur essaya de l'attirer en Iil.inde, ou il croviiit que son mérite lui procurerait un poste plus élevé; mais 1 ahhé Kdgeworlli, qui avait une idée très-modeste de lui-même, et qui d'ailleurs n'a>a!t plus l'habitude de parler anglais, préféra rester à Paris. Devenu en 1791, confesstur de Madame Elisaheth, sœur du roi, il fi,t bien apprécié par cette vertueuse princesse, qui se félicitait singulièrement d'avoir trouvé le guide qui lui était nécessaire d.;ns des temps si malheureux, {f'oyez les lettres de Madame Klisaheth, publiées à la suite d<- son Elo^e liisiorique , par Ferrand, 181 i, in-S», pages 211, 227 et 30(1.) 1,'ubbé iMlgeworth lui-même professait un religieux respect pour la vertueuse princesse. Il la visi:ait plusieurs fois la semaine aux Tuileries, et trouva niême moyen de correspondre avec (lie, quand la fami.le r. yale eut été enferu;ée au Temple. Ce fut par Madame Fiisabeili que le roi connut l'abhé Fdgewoith, et ce prince ch rgea M. de Malesherbes de s'infomu r si l'abbé accepterait le périlleux emploi de l'assister ;> la mort. Le gméreux prêtre n'hésita pnini, et reçut peu après l'invitation de se rendre au Temple.

Quand l'.tttentit fut consomuje, la position du confesseur devenait embarrassante. <hu!i|ues cris se fiKUt entendre contre lui. Néanmoins, à son grand étonnement, il passa sans obstacle il travtrs les rangs de la garde nationale. Un frac bleu qu'il portait (e jour-là facilita son évasion; il gagna l'holel du président de bosanibo, gendn de M. de Malesherbes, et s'y tint caché quel(|ues jours. On lit mettre dans les journaux, pour détourner l'at-

abordant rinfortuné monarque, fut de se jeter à ses pieds, et ils confondirent ensemble leurs larmes.

Louis, qui depuis longlcnips n'était entouré que de

(cntion <le la police, qu'il était ])a.ssé en Angleterre. Il se relira à Clioisy ))rès raris, chez le haron fie Lézardiorc son ami, et y passa trois mois. Une visite domiciliaire le força de s'éloigner. On lui ménagea un asile chez le comte de Piochecliouart, à Montigny dans l'Orléanais ; il y portait le nom d'Essex, et pnssait pour un Anglais (|!!i avait quelques raisons de ne pas se montrer, dans un temps on l'on venait de déclarer la guerre à l'Angleterre. C'est là que l'auteur des présents Mévioiies connut cet homme vénérable, et l'entendit lui raconterquelques patticularilésdc son séjour au Temple. 11 était impossible en l'abordant de n'être pas frappé de sa noble figure, empreinte à la fois df gravité et de douceur. Enfin, ce souvenir est encore, au bout de près de cinquante ans, profondément gravé dans l'cànie de celui qui trace ces lignes.

Mais le séjour de Monligny ne convenait sous aucun rapport à l'abbé Kdgewovth. Il fut obligé de s'éloigner au mois de juillet et se retira quelque temps à Fontainebleau. Un domestique de M. de la Lézardière trouva le moyen de le conduire sans encombre à Baycux, oii la famille la Lézardière vint le rejoindre ensuite. Ils passèrent dix-huit mois dans une petite chaumière totalement ignorés. La mort funeste de Madame Elisabelh affligea profondément l'abbé Edgi'worth, C'était jxiur elle', et dans l'espoir de lui être utile, si elle réclamait ses services, qu'il n'avait pu se résoudre à quitter la France. Elle lui avait confié ses dernières volontés, et ce fut pour les exécuter qu'il chercha les moyens de se rendre en Angleterre; ce qu'il ne put exécuter qu'en 1796. De Londres, il se rendit à Edimbourg, oii résidait le comte d'Artois, revint ensuite à Londres, et fut appelé en 1797 par Louis XVllI, qui habitait alors Blankenbourg en Allemagne. Ce prince le choisit ))onr confesseur et pour aumônier. L'abbé Edgeworlli le suivit a Mittau et à Varsovie, et jouissait de l'estinic et de la confiance de toute la famille royale. Il mourut à Millau le 22 mai 1807, victime de ses soins et de sa charité pour les ))risonniers français, que les chances de la guerre avaient conduits ius(|u'en ciourlande. Toute la famille royale lui donna des regrets, et Louis XVIll fit lui-même son épitaphe.

On peut voir sur l'abbé Ivlgewoid ses Mémoires recueillis par Sneyîl Edgeworth, Paris, 1816, in-S" de 22 pages; ses Lettres h ses amis, Paris, 1813, in-S" de 207 pages; et son Ontifon funèbre, par l'abbé de Bouven , prononcée en 1807 dans une chapelle catholique de Londres. Ces pièces donnent la plus haute idée du caractère, du courage et de la piété de l'abbé Edgewortli.

On sait qu'un autre prêtre, le vertueux Legris-Duval, s'offrit pour porter les secours de la religion à Louis XVI. Il eut le courage de se jirésenler, le ÏO janvier, à la Commune de Paris, et demanda que son offre fût transmise au roi. Il apprit alors que le prince avait fait choix d'un confesseur; mais comme il n'avait point de papiers, on le retint jusqu'à ce qu'un de ses anciens camarades à Louis-le-Grand, Mathieu, députe à la Convention, le reconnut et le fit relâcher. L'abbé Legris-Duval avait alors vingt-sept ans; il parlait peu de ce fait, mais un certificat trouvé dans ses papiers le constate. {Voyez ia Notice sur l'abbé Legris-Duval, 1819, in-S» de 31 pages.)

ANNÉli 1793. 2G0

figures barbares el de jjeùlicis a(ii eux, sembla respirer, en voyant une àmc vertueuse et sensible. La scène lu plus décliiranle I attenclail. On lui avait permis de voir sa famille. La reine, ses enfants et sa sœur, dont il était sépare depuis six semaines descendirent chez lui. Les détails de celte affreuse entrevue ne sont guère connus. On se douta seulement, par les accents de doideur et les sanglots que l'on entendit; on se ilouta, dis-jc, (|ue le cour î.geux Louis avait annoncé lui-même à sa famille la nouvelle fatale qu'elle ignorait. Après une entrevue de quelques heures, il s'arracha avec peine des bras de ces objets si chers, à qui 11 promit de les revoir le lendemain. Il revint trouver son confesseur, et resta enfermé avec lui jusqu'à minuit et demi. A cette heure il se couclia, jusqu'à cinq lieures, que Cléry, son fidèle serviteur, l'éveilla suivant son ordre. On était allé chercher des ornements dans une éfdise voisine. L'abbé de Firmont dit la messe dans la chambre du roi, (jui communia dans le plus grand recueillement. A sept heures le prince sortit de son cabinet, et remit à Cléry un cachet, un anneau el nu paquet de cheveux. 11 ne vit point sa famille, (pioiqu'il le lui eût promis; mais il voulut lui épargner Thorreur d'une séparalion si cruelle.

A neuf heures on vint le chercher. 11 sortit avec son confesseur, et présenta son testament à Jacques Uoux, prêtre apostat, qui le refusa. Un autre ollicier municipal le recul. Le roi entra dans la voiture avec l'abbé de Firmont, qu'il lit mettre à coté de lui. Avec eux montèrent deux hommes, qu'à leur figure sinistre, leurs gestes et leurs propos, le confesseur crut être des .scélérats chargés d'assassiner sur-Ie-chanqi le monanine, s'il se manifestait quelque émeute. Tout fut tranquille. Une silencieuse terreur régnait partout, et une lrii)le haie de soldats bordait le passage. Pendant le trajet, Louis prit le bréviaire de l'abbé de Firmont, et lui des psaumes analogues à sa position. Arrivé à la place Louis W (aujourd'hui place de la Concorde), toujours imperturbable dans son courage,

ii recommanda son confesseur aux deux gendarmes qui n'en firent que rire, avança vers l'échafaud et ôta son habit. Il parut d'abord étonne quand on voulut lui lier les mains ; mais il se rendit, quand l'abbé de Firmont lui eut fait envisager celte humiliation comme un Irait de ressemblance de plus avec le Sauveur du monde. Il présenta ses mains aux bourreaux avec une résignation héroïque. Allez., fils de saint Louis, montez au ciel, lui dit son confesseur, pendant qu'il montait à l'échafaud, et le ciel sans doute ratifia ces éloquentes paroles. C'est ce que croyait fermement rab!>é Edgeworth , ainsi que l'a témoigné plusieurs fois ce digne témoin des derniers moments de Louis, ce vertueux ecclésiastique, qui ne pouvait raconter qu'avec une admiration égale à sa douleur les détails de cette scène déchirante. Le roi s'élant avancé sur le bord de l'échafaud, imposa de la main silence aux tambours, et dit d'une voix ferme: Je meurs innocent de tous les crimes qu on ma imputés ; je pardonne à mes en^^ nemis j je souhaite que ma mort soit utile à mon peuple ... . Ou ne put en entendre davantage. Santerre força les tambours de battre, les bourreaux se saisirent du roi, cl à dix heures un quart, le crime était consommé. Ce jour fut vraiment un jour de deuil. La consternation et la stupeur étalent sur tous les visages. Une douleur muette et profonde attestait que ce crime était, non celui de la nationmais de quelques Ivrans. En vain voulurent-ils depuis ériger en fête ce jour affreux, et rendre la France complice de leur attentat. La solitude de cette indigne fête et l'horreur générale pour celte commémoration atroce , montrèrent assez les sentiments des peuples.

Les nations étrangères n'apprirent qu'avec consternation un si grand crime. Celles qui étaient en guerre avec la France trouvèrent un nouveau motif d'hostilités. Celles qui ne s'étaient pis encore déclarées, comme la Russie et l'Angleterre, rompirent ouvertement. Nous ne ferons ici mention que des marques de douleur que donna le pape Pie VI, dans l'allocution qu'il prononça dans le consis-

toire secret du 17 juin 1793. Après avoir cl(''|)loré élocjuemmenl un si odicu.v alteuUI, qu'il atdibuait suiMoiil à rimpiélé propagée par les mauvais livres (l); il exaile les belles cpialiiés et les senlimenls religieux du prince : il le considère connue un vérilable marlyr, dont la mort a eu pour cause principale son allacliement à la foi catbulique; il cite en preuve la fermeté qu'il a manifestée au 20 juin, sa lettre à l'évèque de Clermont, et le regret exprimé dans son testament, au sujet de la sanction donnée à la constitution civile du clerf';é. Tournant ensuite un reî'^ard douloureux vers la France, il espère que le sang innocent de Louis obtiendra à son peuple la grâce de reconnaître ses égarements et de redouter les terribles cliàlimenls de la justice divine (2).

— Le 18 mars et 21 avril. Nouvelle loi de déportation

PORTÉE PAR LA CoKVENTION CONTRE LES PEETRES IIOÈLES.

Un certain nombre de prêtres avaient pu se soustraire à la loi portée le 26 août précédent. Les uns avaient été retenus par leur mauvaise santé ou par la crainte des fatigues et des dangers du voyage ^ d'autres manquaient d'argent pour une longue route. Beaucoup d'autres n'avaient pu se résoudre à laisser les fidèles sans secours. Ils pensaient avec raison que la dc'porlaiion ou l'emprisonnement de tant de prêtres allaient laisser un vide immense dans l'exercice du ministère, que les malbeureux ne seraient plus consolés, que les mourants ne seraient plus assistés, que l'administration des sacrements ne pourrait plus avoir lieu. Ils se dévouèrent donc avec courage à un ministère dont ils ne se dissimulaient pas les périls. Ils se cacbèrent, voyageant la nuit et sous divers d-\guisements pour visiter les malades et aller là où l'on réclamait leurs soins. Ce zèle

il) Le P.ipc rappelait ici les avis (pi'il avait donnés an sujet dis livres pliildsopliiqiics dans sa première encyclique , et que nous avons rapportés, tome V, page 10. Il profite aussi des aveux des pliilosoplies eux-mêmes, et il cite en note le passage du Mercure de Fiance, relatif à la fit de Foliaire, que nous avons rapporté nous-mêmes d.ins ce volume, page 137.

(2) L'allocution du 17 juin 1793 se trouve dans le Bullaire romain, et dans les diverses Collections des brefs de Pie VI.

si digne d'éloges irritait les révolutionnaires. [[Le régime de terreur, qui devenait de jour en jour plus dominant^ était bien propre à servir leur fureur. Au milieu de la lutte acharnée que se livraient enîreeux les membres de la Convention, Girondins et Jacobins, on voyait s'oi'ganiser ces terribles institutions, qui allaient être les instruments du despotisme le plus sanguinaire. Le tribunal jcuolutionnaire, qui devait juger sans appel de la vie des citoyens, avait été créé le 16 mars. Quelquesjours après, les comités non moins fameux de sûrelé générale^ et du salut public étaient constitués. Le dernier surtout s'empara bientôt de tous les pouvoirs, devint le centre de toutes les opérations, et exerça sur la France une tyrannie formidable. C'est au milieu de ces circonstances que furent portées contre les prêtres les deux lois suivantes.]]

Le 18 mars, la Convention porta ce décret : a Huitaine )) après la publication du présent décret, tout citoyen est )) tenu de dénoncer, arrêter ou faire arrêter les émigrés » et les prêtres dans le cas de la déportation, qu'il saura » être sur le territoire de la républifjue. Les émigrés et les » prêtres dans le cas de déportation, qui auront été arrêtés » dans le délai ci-dessus fixé, seront conduits de suite dans » les prisons du district, jugés par un jury militaire et » punis de mort dans les vingt -quatre heures, »

Ces mesures violentes furent complétées, le mois suivant, par la loi du 23 avril : « I, Tous les ecclésiastiques, séculiers » et réguliers, frères convers et lais, qui n'ont pas prêté )) le serment de maintenir la liberté et légalité^ confor- )) mément à la loi du 15 aoiit 1792, seront embarqués et )) transférés sans délai à la Guyane française, I!, Seront » sujets à la même peine ceux qui seront dénoncés pour )) cause d' incivisme par six citoyens dans le canton. La » dénonciation sera jugée par les directoires des dépar- » lements, sur l'avis du district. IIL Le serment qui aurait » été prêté postérieurement au 23 mars dernier est dé- » claré non avenu. IV. Les vieillards, âgés de plus de » soixante ans, les infirmes et caducs seront renfermés

ANM'Ib: I7!):î. 273

« sous liuitaiiie, dans une nmison parlicullère dnus le )) chef-lieu du d(''|)iuiemen(. V. Ceux des déporlés, en » exéculion des arlieles I et H ci-dessus, qui renlreraient » sur le terriîoire de la r('pul)li(|ne, seront punis de mort, » dans les vin.'ji-quatre heures. VI. Les cvèques, curés et » vicaires élus par le peuple, et conservés dans leurs » places au moyen de la prestation du serment exigé par » la loi; les professeurs; les ccclésiasiicjues appelés aux » fonctions administratives, et les aumôniers des réj^i- )) ments et bataillons actuellement aux armées, ou ca- ))sernés, ne sont pas compris dans le présent dé- » crct. »

Ces dispositions n'étaient pas de vaines menaces. Dans tous les déparlements, on arrêta les prêtres qu'on put saisir: des men)hres de la Convention, envoyés en mission dans diverses provinces, sous le nom de représentants du peuple, commencèrent à prendre les mesures les plus despotiques. On dirigea vers Bordeaux les ecclésiastiques enferniés dans les maisons d'arrêt, afin que delà ils partissent pour le lieu de dépf)rtaliou assigné : on les transportait généralement dans des charrettes découvertes, comme des n)alfaileurs; souvent ils avaient peine à échapper à reffervescence populaire; et même en plusieurs endroits on vit se renouveler des scènes de barbarie semblables à celles que nous avons déjà été obligés de décrire. La loi dti 21 octobre aggravera encote une situation si périlleuse (I).

(I) Le directoirr de la Mayenne rendil, dès le 11 avril, iiii airêté pour faire coiuluire onze (ifrlrcs h lîordeanx. A Tours, des prêtres (pi'on emmenait pour la déporlalion, Cnrenl aUiipiés par des soldats qui se préeipitérent sur eux le sabre à la main, et en blessèrent plusieurs : la i;arde nationale inteivint et empèelia de plus graiids ninllieurs. A .Marseille, on massacra eruc'llenient le euré de S;\int-Ferréi)l, Malihirn Olive; eet ceclesiasticiue, (|ue son âge de <|uatre-vini;t-iiuatre ans et ses longs serviees ren<laient doublement vénérable, avait été sollicité de rentrer en France par qiiilqnes-uns de ses paroissiens qui lui promenaient un asile. A peine l'ul-il arrivé sur le territoire de Marseille ipiM fut arrêté, e-t eoiidiiit à la mairie, on on lui proposa de faire le serment de Ub,:rlc et d'égalilc. Sur son refus, il lut entraîné sur la promenade du cours et pendu à une lanterne. On pvélend que l'au-

T. VI. i8

— Le 10 août. [[Acceptation SOLENNELLE de la constitution RÉPLIRLICAINE. GoU V EUNEMENT RÉVOLUTIONNAI KE. CllR-

cuii s;iil (jnf celte conslilulion, dont le comédien Collotd'Herbois fui le rapporleur, n'éiait qu'un vain simulacre, à l'aide duquel les lytansqiii baif^iiaient la Fiance dans le sanfjdesesenfanls,cliei'chaient à fairecioireà la muliilude qu'elle élalt libre. Dans un moment où tous les droits élaienl violés, \es droits de l'homme, y compris la liberté des cultes et la résistance à l'oppression, élaienl inscrits en tèie du nouveau code, avec pins de développements que dans les constiiulions précédenles (l); et ils se lerminaienl par ces axiomes, qui coiisacraienl toules les insurreclions : « Il y a oppi'ession ccnire le corps social, lorsqu'un » seul de ses membres est opprimé. Quand le gouver-

lorilé étnit complice de cet acte de cruauté, d'autant plus révoltant que ee vieillard s'elait ac((uis une juste considération à Marseille par ses vertus et sa charité.

Le mois suivant, six ])rè(res furent massacrés i» La Rochelle. Trois d'entre eux étaient des curés du dincèse; C. Coiunaiilt, M.-J.-M. O-eard et C. Viollent; un <)uatrièine. Le Hulé, était curé dans le diocèse de l'oitiers. Quand ils se nûrent en route pour obéir h la loi de déportation, le ilélai accorde pal cette loi était expiré. I,r district de lîressuire, ou ils fuient arrêtes, voulut les faire déporter à la Guyane et les envoya à La Ilochilie, De La Rochelle il y eut ordre de les transférer à l'île de Re. C'est dans ce trajet (|u'uiie multitude égirée iunuola ces ((ualre |)rèlres. Avec eux périrent, le 21 murs, deux missionnaires de Saint-Lauren'-sur-Sèvrps, Danclieet Verger, (|ue l'on transportait des Sables d'Olonue à La Iiochelle. pour les envoyer ensuite à la Guyane; au mument ou ils descendaient delà Lar(iue qui les avait amenés, ils lurent immoles.

Un semblable meurtre eut lieu le î) mai .à Saint-Chinian, dépavlement 3e l'Her. ult. Cin(i prêtres, qui voulaient sortir de France, et (|ui avaient obtenu des passeports en rèyle, furent arrêtés à Saint-Cliinian ))ar des i^ardes nationaux; on les conduisit à la municipalité, ouïe peuple échaulTé les perça de coups de sabres et de baïonnetti's.

En outre, nous trouvons sept autres prêtres condamnés par les tribunaux et exéc tés dans les six premiers mois de cette année, Gouchaud, curé de Saint-Gilles, à Caen, le 3 février; Hayer, le 1er avril à JNiort; de Clinehamp, prieur de Clisson |)rps ile Nantes, condamné par le tribunal révolutionnaire de Paris, le 2I> avril; Brelu(|ue, h Vesoul, le 16 mai ; et dans le mois de juin, Blanchard à Chaumont, Gigouzae à Mende, et De la Mondière à Alençon. Ils furent condamnés comme piètres rcfractaires on comme déportés rentrés en France. Ou trouvera, dans les Mai Iris de la Foi, les détails relatifs à ers tristes événements.

(I) Foyez tome V, page 37 'i.

ANNÉK I7i);f. Ti:,

•n nement viole les droits flu peuple, Vinsinrpclion csi pour » le peuple le plus sacré des droits et le plus indispensuhL » des devoirs. »

Volée le 24 juin 1793, h\ nouvelle conslifiilion avait été soumise jiour la foiMue à raecepia(ioii des cilovens réunis en assemblées j)rimaires : elle avait obtenu 1,801.918 suffrages. Le 10 août, anniversaire de la ehuie du Irone, avait été ehoisi pour sa proelamation. Les fêtes qui eurent lieu à celte occasion lurent njarquées par une sorte de manifestation audacieuse d'ailiéisme et d»^ maiérialisaie (l).

En dépit des serments piétés sur l'aulel de la patrie, ce nouveau code d'une démocratie trop spnd)lable à la démagogie ne reçut pas un commencement d'exécution. La Convention se perpétua elle-méine; et on traita de conspirateui's ceux cpii demandaient fpi'elle fit place à une assemblée plus régulière ; la terreur Ç\n mise à [ordre du jour st'Ion le vœu exprimé par la Commune, et présenté à la Convention au nom du club des Jacobins. Le 5 septembre, une loi donna an tribunal réi>olutionnaire de Paris une nouvelle organisation, pour (prii put portera la fois un grand nombre de semences expéditivcs (2). Le même jour, une autre loi créait pour Paris, une aruîée révolutionnaire, destinée à comprimer les mouvements contre révolutionnaires, en exécutant, partout où besoin serait, les lois révolutionnaires et les mesures du salut public décrétées par la Convention. Quelques jours après,

(1) I.a IV'te commcncu sur la ])l;u:c de lu iiustillu, ;m ])i((l la statue de la Nature, et se teriiiiiia sur ii- Cliaiiip de Mars, au pied de l'autel de la Patrie. Le présidcnl de la (^oiiventiou, Hérault de Séclielles, salua en ces termes la Nature : « Souveraine du sau\ aL;e et des nations éelairees, 6 Salure, ce peuple » iniiiieuse, rassemblé ;ui\ premiers rayons du jour «levant ton imaT est » digne de loi; il est lilire : c'est dans tes sources sacrées (|u'il s'est rro-é- » neré. O Nature, reçois l'expression de l'altaclK^nient éternel des 'Français » pour tes lois.... n

(2) Par la loi du 5 septembre, le trilumal criminel (^.rlraordinnire , composé de seize juges, soixanle jures, et de l'aecusaleiir public et <le einf| substituts, était divisé en quatre sections, qui devaient être toutes à la Cois en activité, et dont chacune devait avoir la mèii;e compétence que reiisemble du tribunal.

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