‹ Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique pendant le dix-huitième siècle (volume 3)Chapitre 25 sur 54 · TROISIÈME ÉPOQUE, LE QUESNELLISME · texte numérisé non relu

TROISIÈME ÉPOQUE, LE QUESNELLISME

Les contestations sur le silence respectueux n'étalent pas encore ternjinées, que l'on allait en voir naître d autres non moins funestes. Le siècle précédent avait vu l'Église troublée pour Y Juguslinus de l'évéque d'Ypres, par la chaleur et l'opiniâtreté qu'on avait mises à le défendre. Le livre des Réflexions morales sur le Noweau- Testament, du P. Qn^snel, excila dès les premières années dudix-huillèmesiècled'autres troublesnon moinsfunestes.

Cet ouvrage avait pris successivement différentes for-

mes. Ce n'était en 1671, époque où 11 parut pour^ In première fois, qu'un seul petit volume, sous le titre d'abrégé de la morale de l'Êi^angile, ou Pensées chrétiennes sur le texte des quatre Êi^angé listes. Le livre, dans cet état, ne conlenalt que de courtes réflexions sur les Évangiles , et ce fut alors que M. Vialart, évêque de Châlons-sur-Marne, y donna son approbation. Huit ans après, il parut un second volume qui renfermait les Actes des Apôtres et le reste du Nouveau-Testament, avec des réflexions fort courtes. Mais M. Vialart n'eut aucune connaissance de cette suite, et bien moins encore des nouvelles éditions faites depuis, et que cet évéque n'approuva ni ne put approuver, quoiqu'on y ait toujours inséré son approbation et qu'on ait voulu faire croire que l'ouvrage était imprimé par son ordre. Cependant l'auteur y travaillait sans cesse, et à force de le retoucher et de l'augmenter, il le fit paraître en 1693, en quatre gros volumes in-8% sous le titre de Réflexions morales sur le Nouveau-Testament. 11 était alors retiré en Belgique, auprès du fameux docteur Antoine Arnaud, qui était regardé comme le chef du parti janséniste, et lui-même servait avec ardeur la même cause en publiant pour sa défense de nombreux libelles: nous aurons occasion, dans la suite de ce Tableau historique, de raconter plusieurs de ses aventures.

On ne peut s'empêcher de reconnaître que le livre des

Réflexions morales était, sous bien des rapports, de nature

à faire la plus dangereuse illusion. Les erreurs y sont

cachées sous un vernis de dévotion, et exprimées dans un

style plein d'onction : on est étonné, en approfondissant

une réflexion pieuse en apparence, de voir qu'elle ne fait

que servir de voile à un principe faux, quelquefois même

à une satire. C'est cette adresse et ce ton qui ont malheu-

semenl séduit des gens qui ne cherchaient d'abord qu'à

s'édifier, et qui l'ont rendu si cher au parti. Au lieu que

X Auguslinus de Jansénius ne pouvait être abordé que par

les hommes d'étude; un ouvrage français, d'une lecture

facile, était propre à répandre le poison dans toutes les

DU COMMENCEMENT DU XYIIl"" SIÈCLE, 51

classes, et en particulier, h attacher à une doctrine pernicieuse les personnes de piété. En faisant tout à l heure l'analyse de la bulle Unigcnitus, nous donnerons une idée du système de l'auteur.

On ne manqua pas d'insérer dans l'édition de 1693, si notablement augmentée, l'approbation donnée autrefois par M. Vialart, qui était mort dès 1680. On y joignit avec plus de fondement celle que donna, en 1695, M. de Noailles, successeur de M. Vialart sur le siège de Chàlons. Ce prélat fit, dans un mandement, un éloge accompli de l'ouvrage, et assura qu'on y trouvait tout ce que les Pères ont écrit déplus beau et de plus touchant sur le Nouveau - Testament^ et c'est cette première erreur du cardinal de Noailles qui a été la source de tant de fausses démarches auxquelles il se laissa entraîner dans la suite.

[[Ce prélat, ayant été transféré en 1696 sur le siège de Paris, fit paraître peu après une Ordonnance contre V Exposition de la foi, touchant la grâce et la justification, ouvrage composé par De Barcos, neveu de Saint-Gyran, l'ami de Jansénius, et tout-à-fait infecté des erreurs de V^ugustinus. Il est certain que cette Ordonnance, très-remarquable pour le fond et pour la forme, avait été composée par Bossuet, et c'est avec raison qu'on l'a insérée dans ses œuvres (tome vu, édit. de Versailles) : elle combat avec énergie toutes les fausses doctrines des jansénistes , et elle démasque tous leurs artifices. C'est à la suite de cette condamnation que parut un libelle qui piqua vivement la curiosité du public sous le litre suivant : Problème ecclésiastique, proposé à 31. Boileau, de iarcheuéché de Paris : A qui Von doit croire., de M. Louis-Antoine de Noailles, é\^êque de Chcilons en 1695, ou de M. Louis-Antoine de Noailles , archevêque de Paris en 1696. On y faisait le parallèle des Réflexions morales, approuvées à Chàlons, et de {'Exposition, condamnée à Paris, et l'on montrait assez clairement que la doctrine des deux ouvrages était parfaitement la même. Le parti janséniste aitribua d'abord cet écrit aux Jésuites, et eu particulier au père

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Daniel-, mais, au contraire, il paraît prouvé qu'il était l'ouvrage tic l'un des prétendus disciples de S. Augustin, et l'auteur était le bénédictin D. Thierry de Viaixne, fort connu par son attachement aux nouvelles doctrines. Déféré au parlement par Daguesseau , alors avocat général, le Problème fut condamné, par arrêt du 10 janvier 1699, à être lacéré et brûlé par la main du bourreau, j]

Les amis du P. Quesnel prièrent M. de Noailles de renouveler, pour le diocèse de Paris, l'approbation qu'il avait d'abord donnée à Chàlons \ mais le prélat, averti par la rumeur publique, ne voulut s'engager à renouveler lapprohadon qu'après avoir soumis l'ouvrage à la révision de quelques théologiens. Il invita Bossuet à diriger ce travail. Le savant prélat, prévoyant les orages que cet ouvrage susciterait à un archevêque dont rinlluence pouvait cire utile à l'Église, ne se refusa pas d'abord à ses désirs, et il composa même un yh'enissement qui devait être placé à la tête de la nouvelle édition -, mais il exigea, comme condition indispensable, qu'on fit à l'ouvrage un grand nombre de changements qu'il trouvait essentiels. Le P. Quesnel, et ceux qui agissaient en son nom à Paris, ne voulurent jamais se prêter aux vues de Bossuet. Le cardinal de Noailles lui-même eut la faiblesse de croire son honneur intéressé h n'admettre aucun changement à un ouvrage qu'il avait approuvé^ et d'un autre côté, par suite de cette indécision de caractère dont nous lui verrons donner tantde preuves, il refusa de renouveler son approbation. [[Bossuet retira dès VwsV Âi'eitissement c|u'il avait commencé à préparer, et il comprit tout ce que Quesnel et ses partisans avaient d'obstination. On voit, p<ir les preuves les plus authentiques, qu'il trouvait reproduites dans ce livre les erreurs de Jausénius, et qu'il avait enfin déclaré que le livre ne lui paraissait millement smceptihlc de correcùuns. Aussi, quand après la mort de Bassuet. le P. Quesnel, s'élant procuré, par un moyen friimluleux, les matériaux de l'écrit de Bossuet , les eut publiés sous le litre de Justification des Rê/lejcions mO"

Dl' COMAIEXCK^MFNT DV Wlir SIKCLF. 53

raies, par feu M. Bossuet ., le cardinal de Bissy, son successeur dans l'évéclié de Meau.x , réclama aussitôt par un mandement public, invoquant le témoignage des personnes encore vivantes qui avaient souvent entendu les déclarations de Bossuet, et des jansénistes eux-mêmes qui s'étaient vivement plaints de sa fermeté (l).]J

Fresque aussitôt après que l'édition de 1693 avait été publiée, le livre des Réflexions morales était devenu l'objet de sérieuses réclamations. Fromageau, savant docteur de Sorbonne , avait dénoncé, dès l'année suivante, 1694 , cent quatre-vingt dix-neuf propositions comme erronées et dignes de censure. Le Problème ecclésiastique dont nous venons de parler ne fit qu'exciter l'attention du public. Bientôt les condamnations formelles commencèrent et se multiplièrent rapidement. M. de Colongue, évéque d'Apt, le censura le 15 octobre 1703; il fut également proscrit en 1704 par l'évéque deGap, par l'évêque de Nevers et l'arcbevèque de Besançon en 1707. Le pape Clément XI le condamna paf un bref solennel, le 13 juillet 1708. L'auteur janséniste de V Histoire du livre des Piéflexions morales ^ dont le premier volume parut en 1719, convient, p. 12, qu'il fut déféré à l'inquisition peu

(I) On peut voir le précis de cette affaire dans l'iiistoire de Bossuet par Ms'' de Bausset, livre xi, n" \\ ; les observations placées dans l'édition des (Euvres de Versailles, tome i, paj;e Lxrii, on y trouver i la partie principale du mandement de M. de Bissy. Voyez aussi les Prcelectiones iheologicœ de gratiri, publiées par Montaigne sous le nom deTournely, tome i, pai^e 372. Cet auteur rapporte le précis d'une lettre très curieuse de M. de S. André, Archidiacre de Meaux, et Grand-Vicaire de Bossuet, dans laquelle il rapl»orle ce qu'il avait souvent entendu dire à Bossuet sur cette afi'aire , et en p irliculier qu'il y avait dans l'ouvrage plus de cent propositions il corriger, ete. Cette même lettre se trouve aussi dans la cinquième instruction de MS"" Languet, évèque de Soissons, et depuis arclu-vcciue de Sens.

On ne peut comprendre comment, après des documents si connus , M. Borbatlur, dans son Histoire de l'Eglise catholique, tome xxvi, page 313, a parle de celle prétendue /iisti/îcalioii, comme d'un ouvrage autlun!i(|ne, dans lequel Bissuet exalte l'oin'iage du jait.\eiti\te Quexnel. Les inductions de l'Historien sont encore plus étranges , lequil avance que, par cet écrit et par d'autres, il lui paraît d'ideni que Bos.suet u'aïuiit pas une idée bien nette da la nature et de la grâce, de l'ordre naturel et de l'ordre surnaturel qu'il coiifonduit l'un as'ec l'autre, ctc, etc. Edit.

de temps après qu'il eut été achevé, c'esl-à-dire apparemment vers 1693(1). Use trouva, ajoute-t-il, dans la congrégation, des personnages qui eurent l'équité de demander à l'auteur des éclaircissements; c'est ce qui fut fait, et Quesneleutcommunicaiion des ditïicultés : mais il n'était pas homme à reculer et à revenir sur ses pas.

Le bref proscrivait le livre « comme conforme à » la version condamnée par Clément IX , le 20 avril )) 1668, et comme contenant des notes et des réflexions )) qui, à la vérité, ont l'apparence de la piété, mais qui )) conduisent artificieusement à l'éleindre, e! qui offrent » fréquemment une doctrine et des propositions sédi- )) lieuses, téméraires, pernicieuses, erronées, déjà con- » damnées , et servant manifestement l'hérésie jansé- » nienne. » C'est ainsi que s'exprimait le Pontife (2).

De nouvelles contestations s'élevèrent en 1710, à l'occasion d'une Ordonnance que les évéques de Luçon et de La Rochelleavaient publiée contre le livre des Réflexions inorales, et dont le cardinal de Noailles se crut offensé. (Nous donnerons, sous la date de 1710, les détails particuliers de cette affaire.) Comme le Cardinal déclarait que, si le Pape jugeait à propos de porter contre cet ouvrage une censure solennelle, il recevrait la constitution avec une parfaite soumission d'esprit et de cœur, Louis XIV

(1) On ])eut jiigfT ])ar ces actes aiithcntic|ues avec quel fondement il est dit dans qiR'lc|ucs écrits que les Rcjlcxions morales avaient été lues pendant quarante ans avec édification, et sans excilev aucune plainte. Il faut d'abord de ces (|uarante ans retrancher tout l'intervalle depuis 1671 jusqu'à 1G93 , temps ou le livre était loin d'èlre ce ([u'il devint de|)uis; on vient de voir s'il est vrai que depuis 1G93, il n'avait excité aucune réclamation.

(2) La date de ce premier décret prouve quel fonds il faut faire sur les re<Hieils d'anecdotes, ou l'on ])rétend (|ue ce fut le P. Letellier qui exigea iiiipérieusemcnt du Pape, la bulle Uniifcniiiis, qui mit le sceau à la condamnation du livre de Qncsnel. Le bref de 1708, rendu à une époque oii I^etellier ne pouvait avoir aucune influence à Rome , puiscju'il ne fut confesseur du mi (|ue l'année suivante, nnmtie ée ((u'on y pensait dès lors <iv& Ri-Jlexions moi aies, el si on les y avait jugées aussi innocentes que le j)ietendent (luclques histoi iens. lin général, il faut se <lérier des anecdotes qu'on trouve sur ce suj t dans le Siècle de Louis Xlf, par Voltaire; dans les Mcmoires secrets de Duclos , dans {'Histoire de la liéifcnce, par iMar-

Dl; C031MF.NCr.5n:>"T DU XVIII SIKCLE-

demandaau Pape une constitution solennelle qui tranchât définitivement tontes les questions. Tel fut 1 objet de la célèbre bulle Unige/iitus Dei Filins, qui, après un long et mûr examen, parut le 8 septembre 1713.

« Le Fils unique de Dieu, y disait d'abord le Souverain

» Pontife, nous a donné un excellent et salutaire

» avertissement, lorsqu'il nous a dit de nous teniren garde » contre les faux prophètes, qui viennenlà nous revêtus de )) la peau de brebis, et de nous défier principalement deces » maîtres de mensonges qui, sous Tapparence d'une piété ); solide, insinuent inqoercepliblemenl leurs dogmes per-

)) nicieux, s'enveloppant des paroles des saintes

» Écritures ou de celles du Nouveau-Testament, qu'ils )> dénaturent pour leur piopre perdition et celle des au- )) 1res. » Il montrait ensuite que ce caractère hypocrite se trouvait dans le livre des Réflexions jyiorales. « A la pre- (( raière ouverture du livre, le lecteur se sent attiré par » l'apparence de la piété; les paroles sont douces comme » l'huile, et cependant elles sont comme des traits prêts à )) partir de l'arc pour blesser dans l'obscurité ceux qui

)) ont le cœur droit C'est pourquoi, ajoutail-il, plu-

)) tôt que d'indiquer seulement en général, comme nous » l'avons fait précédemment, celle doctrine artificieuse, » il nous a paru plus opportun d'indiquer clairement et » distinctement celle pernicieuse ivraie, qui est cachée » par le froment auquel elle est mêlée. » Après avoir donc

niontel, et dans d'autres écrits, soit plus anciens, soit plus rceeiits. Leurs auteursse sont copiés les uns les autres. Us ont consulté its Mcnioi i es de Stimt- Simon, et d'autres sources suspectes; ils font parler et agir leurs personnages d'après des rapports et des tradilions sans aucune autorité. Ils racontent beaucoup de laits satiriques , de propos piquants, de conjectures malignes. Ce n'est point ainsi, à noire avis, qu'on doit écrire l'histoire, et l'on verra que nous nous sommes constamment interdit la ressource facile des anecdotes, des oui-dire et des conversations. Nous avons composé nos 3/c;noireA- sur des monuments plus graves et plus autiientiques, et nous avons laissé de coté tous ces menus det lils, ces traits malins, ces discours et ces plaisanteries qui portent le caractère de l'esprit de parti, et qui, étant dé- ])i)urvus de tout caractère d'authenticité, ne peuvent entraîner l'assentiment d'un lecteur judicieux, (^cst une observation que nous avons <léjà faite, et que nous sommes bien aise qu'on ne perde (îas de vue.

56 TABLIALI HISTORIQUE

lait incnlion des inslances qui lui iivaieni clé lailcs par les évè(|iu's de France et piif le roi lui -même, et apiès aVoir parlôde Texamen sérieux el approfondi fait par son ordre, le Pape sif^nalait les cent ei une propositions extraites du livre du P. Quesnel. « Toutes el chacune de ces proposi- )) sitions, disdit-il, nous les condamnons et réprimons res- >> peclivemeut, comme fausses, captieuses, mal sonnaules, « offensives des oreilles pieuses, scandaleuses, pernicieuses, » téméraires, injurieuses envers rÉj^lise et ses usages, ou- » trageanleS) non-seulement pour I Eglise, mais pour les » puissances séculières, séditieuses, impies, blaspliéma- » trices, suspectes d'hérésies et sentant l'hérésie, favora- )) blés à l'hérésie et au schisme, erronées, voisines de l'hé- » ré>ie el souvent condamnées, bien plus comme étant » héiéiiques et renouvelant diverses hérésies, en parii- » culier celles qui sont contenues dans les fameuses pro- » positions de Jansénius, selon le même sens selon lequel )) elles ont été condamnées, m

[[Ce n'est pas ici le lieu de rajiporler en détail les cent el une propositions; mais il sera si souvent parlé des conséquences de celte condamnation , la secte s'est lellcment attachée à défendre ce livre, qu'il nous paraît essentiel de présenter une courte analyse du système de Quesnel : nous espérons la rendre facile h suivre et à retenir, tout en y suivant l'ordre selon lequel sont placées les propositions dans la bulle Unigenitus. Cette analyse est nécessaire pour se faire une idée nette du Jansénisme. On comprendra mieux ensuite comment une doctrine, qui ne se présentait que sous les formes de la dévotion, a nonseulement ruiné la piété dans une infinité d'âmes, mais contribué au progrès de l'incrédulité, en obscurcissant toutes les notions, et en ruinant tout respect pour l'autorité de l'É^îlise.

Dans un si grand nombre d'erreurs, on peul signaler trois chefs principaux ;

I. Le premierse rapporte aux conséquences de ce funeste principe, base commune du baïanisme el du jansénisme.

DU coMMr.^'cimi'^t du xMii' sihcli:. 57

que, clans l'éiaî de In nnlnre lonibéc, le libre arbilre de rhonimc prclie iiccessaifenieiif , si une grâce dominante lui man(|ue; parce que sa volonlé obrit nécessairetnetit ou à la cupidité, ou à la f^iàce, selon (|u'ellt s l'emporlenl relalivemeni dans son cœur. Les 33 premières propositions se rappo»''cnt presque toutes aux cou>é(piences d'un si funeste principe. ;< Que reste-l-il, dit Onesnel, à » une âme qui a perdu Dieu et la f>ràce, sinon le péché et )) ses suites, une orgueilleuse pauvreté et une indigenne » paresseuse, c'est-à-dire une impuissance générale au » travail, à la prière et à toute bonne œuvre. ;> (Prop. 1.)

Les propositions suivantes déterminent bien le sens de l'auteur.

Ou y voit d'abord que, conformément à la première proposition de Jansénius, il y a des commandements impossibles aux hommes, parce qu'ils sont destitués d'une grâce rela ive à leurs besoins : « Quelle dififérence, 6 mon Dieu, )) entre l'alliance judaïque et l'alliance chrétienne. L'une )) et l'autre a pour condition le renoncement au péché et )) l'accomplissement de votre loi; mais là, vous l'exigez » du pécheur, en le laissant dans son impuissance ; ici )) vous lui donnez ce que vous lui commandez, en le pu- )) rifiant par votre grâce. » [Prop. 6 et 7.)

(( Nous n'appartenons à la nouvelle alliance qu'autant )) que nous avons part à cette nouvelle grâce qui opère » en nous ce que Dieu nous commande. » (Prop. 8.)

Cette autre proposition de Jansénius, «qu'on ne résiste )) jamais à la grâce intérieure, » est exprimée en bien des manières dans la proposition 10 et les 15 suivantes : « La )) grâce est une opération de la main toute-puissante de )) Dieu , que rien ne peut empêcher ni relarder. » (Prop. 10.)

Selon Quesnel , « l'accord de l'opération loute-puis- » saute de Dieu avec le libre consentement de sa volonté )) nous esl montré d'abord dans l'incarnation, comme dans )) la source et le modèle de toutes les autres opérations » de la gi^àce, toujours aussi gratuites et aussi dépendau-

» tes de Dieu que celle opéralion orij^iiiale. » Puis « dans la créatli)n, dans la résurreclloU;, dans les miracles, etc., » (^Prop. 22, et suw.) » ce qui renferme évidemment la troisième proposition de Jansénlus, que u pour que le libre )) arbitre puisse mériier dans l élat présent, il n'est pas V nécessaire qu'il soit affranchi de la nécessité. »

La cinquième proposiiion de Jansénius n'est pas moins nettement adoptée par Quesnel : « Jésus-Christ s'est livré » à la mort, afin de délivrer par son sang les aînés, » c'est-à-dire les élus, de la main de l'ange exlermina- )) teur.» [Prop. 32. Voyez également Prop. 31, 33, etc.)

H. Le second chef comprend les propositions qui renouvellent plus spécialement les erreurs propres à Baïiis.

Comme ce novateur, il disait, par rapport à l'état de la nature innocente^ que « la grâce d'Adam ne produisait » que des mérites humains;, qu'elle était une suite de la » création , et qu'elle était due à la nature saine et en- )) tlère. )) {Prop. 34 et 35. Voyez encore 35, 36 et 37.)

Par rapport à la nature tombée, il disait, ainsi que Baïus, « que le pécheur n'était libre que pour le mal, sans » la grâce du libérateur. » (Prop. 38 et suiv.)

En effet pour Quesnel, comme pour l'ancien professeur de Louvain, « il n'y a que deux amours d'où nais- » sent toutes nos volontés et toutes nos actions, l'amour » de Dieu, qui fait tout pour Dieu et que Dieu récom- )) pense-, l'amour de nous-mêmes et du monde, qui ne » rapporte pas h Dieu ce qui doit lui être rapporté, et » qui, pour celte raison même, devient mauvais. » {Prop. 44.)

(( Quand l'amour de Dieu ne règne plus dans le cœur, » il est nécessaire que la cupidité charnelle y règne et » corrompe toutes les actions . » {Prop. 45. Voyez aussi les suivantes, 46, 47, 48, 49, 50,51.)

Quant à l'élat de la nature réparée, pour Quesnel, comme pour Baïus, « la seule charité fait les actions chré- » tiennes chiétiennement. o {Prop. 53 et suw.)

« Celui qui ne s'abstient du mal que par la crainte du

DU CUM31i;-\Ci;.Ml]NT DL XMu' SIKCLi!. 59

)) chàlimcnl, le commet dans son cœur, et est déjà coupa- » ble devant Dieu. » (Prop. 62 et suiw.)

C'est encore à l'iinilaiion de Baïiis qu'il est dit que « Dieu n'afflige jamais des innocents, et que les afllictions » servent toujours ou à punir, ou à purifier le pécheur. » {Prop. 70.)

ïll. Le troisième chef comprend les erreurs relatives à l'Efjlise, à ses droits, à ses lois les plus générales-, et ce qu'avaient dit soit Luther et Calvin, soil P. d'Osma, soit Richer, se trouvait renouvelé.

Ainsi, de même que Luther et Calvin avaient voulu ne considérer l'Eglise que comme la société des élus, Quesiiel dit : «Marques de l'Eglise chrétienne : elle est calho- » lique, compi'cnant et tous les anges du ciel et tous les » élus, et les justes de la terre et de tous les siècles. » (Prop. 72.)

Les six propositions suivantes inculquent plus formellement encore la même erreur.

C'est d'une manière conforme à l'esprit du protestantisme que la lecture de l'Écriture est présentée comme nécessaire dans les propositions 79 et les six qui suivent : « Il est utile et nécessaire en tout temps et en tous lieux, » et à toutes sortes de personnes, d'étudier et de connaître » l'esprit, la piété et les mystères de TEcriturc sainte : » la lecture de TEcriture sainte est pour tout le monde. » (Prop. 79 et 80.)

On reconnaît encore le même esprit dans la proposition suivante, qui insinue ou la célébration de l'Office en langue vulgaire, ou du moins la récitation du Canon de la Messe à haute voix, pratique très-chère aux jansénistes : (( C'est un usage contraire à la pratique apos- » tolique et au dessein de Dieu que celui de ravir au sim- » pie peuple la consolation d'unir sa voix à celle de toute » TEglise. )) (Prop. 86.)

Le jansénisme a renouvelé, en les exagérant même, les anciennes erreurs condamnées dans Pierre d'Osma, qui voulait que la satisfaction précédât l'absolution. « C'est,

166 TABLEVU IIISTOniQlJE

M dit Qusenel, une conduite pleine de sagesse, de lu- » mière et de cliarilé, de donner aux âmes le tenij3S de » porter avec humilité et de sentir l'état du péclié ; de » demander Tesprit de pénitence et de contrition, et de )) commencer au moins h satisfaire à la justice de Dieu, » avant de les réconcilier. » {Prop. 87. Voyez aussi la suivante.)

L'erreur capitale d'Edmond Richer se retrouve dans la 90""*^ proposition : « C'est 1 E;>lise qui a l'autorité de )) l'excommunication , pour l'exercer par les premiers » pasteurs, du consentement au moins présumé de tout le )) corps. »

Les conséquences que tire Quesnel de ce principe, qui .a rapport à l'excommunication , méritent d'autant plus l'attention, que manifestement il les appliquait, ainsi que son parti, aux censures ecclésiastiques relatives à ses propres erreurs, (c La crainte d'une excommunication in- )) juste ne nous doit jamais empêcher de faire notre de- » voir. On ne sort jamais de l'Eglise, lors même qu'il .') semble qu'on en soit banni par la méchanceté des hom- M mes, quand on est attaché h Dieu, à Jésus-Christ et à )) l'Eglise même par la charité. » (Prop. 9\ et siiw.)

Les dernières propositions reprochent à l'Eglise de laisser la domination s'exercer sur la foi de ses enfants, de supporter une manière de prêcher qui est une marque sensible de la vieillesse ; de laisser changer en odeur de mort ce qui avait été mis en elle comme une odeur de vie^ de favoriser la persécution contre les prédicateurs de la vérité, etc.

Du reste, « l'état d'être persécuté comme un héréti- )) que, un méchant, un impie, est ordinairement la dcr- » nière épreuve et la plus méritoire, comme celle qui » donne plus de conformité à Jésus-Christ. » [Prop. 98.)

Enfin , le dépit qu'inspirait aux sectaires les divers formulaires, est sensible dans la lOl""^ proposition : « Rien D n'est plus contraire à l'esprit de Dieu et à la doctrine » de Jésus-Christ, que de rendre communs les serments

i)L c():.]3i!;NCj;:.]r.-\"T du wjii

' sii.CLi:. 61

» dans l'Ej^lise, etc. » Il est assez nisé de voir ce que de semblables maximes avaient de séduisant pour des gens qui, se rendant eux-m(iincs juges de l'équité des condamnations portées contre eux, faisaient consister leur droit à soutenir des opinions proscrites, et à résister aux décisions de rÉq-Iise.

La bulle Unîgenitwi ne se contentait pas de condamner les cent et une propositions : le Pontife ajoutait qu'il n'entendait pas approuver les autres propositions non condanmées; qu'il s'était aperçu qu'il y en avait beaucoup d'autres qui contenaient les mêmes erreurs ; que le texte du Nouveau-Testament y était altéré, éloigné de la Vulgate, conforme à la veision condamnée de Mons, et détourné à des sens nuisibles. Il défendait enlin de lire ou de retenir l'ouvrage.

Telle est la sidaslance de cette constitution, que nous verrons attaquée avec tant d'opiniâtreté. Doit-on s'en étonner ? elle a eu le sort de plusieurs autres jugements de I Eglise, qui ont révolté ceux contre qui ils étaient rendus. La manière seule dont elle été combattue est un préjugé en sa faveur. Le simple amour de la vérité n'eût pas produit sans doute ce déchaînement violent^ cette opinion tumultueuse, ces clameurs et ces mouvements par lesquels les partisans de Quesnel se signalèrent , et que nous verrons si souvent se renouveler dans le cours du XVI I^ siècle (I).

Après la Bulle U/ii'genitns, commence uneautre période du jansénisme, celle de V^ppel.Jj

{V On peut consulter sur les faits cpie nous avons exposés, le traité De Gratiti, puhlié sons le nom de 'fournely, ])ar Montaigne; dans la partie histori(|ue. Voyez aussi l'Avertissement développé, que M. l'ablie Gossclin a mis entête du tome x des œuvres de Fénelon, édition de Vcrsaillc». Editeur

62 TABLEAL' HISTORIQLI:;

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