‹ Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique pendant le dix-huitième siècle (volume 3)Chapitre 28 sur 54 · ESPAGNE · texte numérisé non relu

ESPAGNE

Nous avons peu de faits sur l'Espagne. Dans l'histoire civile, les temps ou une nation n'a point de guerre à soutenir, et où elle vit en paix au dedans et au dehors, offrent moins de matière à l'écrivain qui veut tracer ses annales. Le calme des Etals rend les histoires moins variées, et pour qu'elles deviennent piquantes, il faut de l'agitation et du mouvement. Il en est de même pour l'histoire ecclésiastique. Quand la religion se maintient dans un pays, quand l'erreur n'ose y paraître, quand l'harmonie y règne entre toutes les autorités, quand chacun suit avec simplicité le chemin qui lui est tracé, et que l'Eglise est respectée et obéie, alors tout se passe dans un ordre et un concert qui ne peuvent fixer longtemps les regards de l'historien. Il faut des volumes pour raconter des troubles; quelques pages sutîisent pour rendre compte d'un état de tranquillité. Nous aurons donc bientôt terminé ce que nous avons à dire de l'Espagne.

Cette graude portion de la catholicité, celle patrie de tant de personnages éminenls en sainteté, n'avait point été troublée, comme les autres Etats de l'Europe, par les réformateurs du seizième siècle. Elle avait entendu gronder autour d'elle les orages sans en être atteinte. Ni les nouvelles doctrines, ni les discordes et les guerres qu'elles produisirent, n'avaient pénétré dans son sein. Des mesures sévères avaient écarté loin d'elle tout esprit de discorde. On a souvent, et surtout de nos jours, blâmé avec beaucoup de force le tribunal de l'inquisition et la rigueur de ses procédés. Mais sans prétendre lé{jitimer en tout les

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opérations de ce tribunal rccluulc, ne devrait-on pos songer aussi que l'Espagne lui est redevable de n'avoir point été déchirée par les guerres civiles, et d'avoir été tranquille pendant que le reste de l'Europe était en feu? Un si grand avantage a pu être acheté par des sacrifices-, mais il doit être de quelque prix aux yeux des amis de l'humanité.

Nous n'avons à faire ici ni l'apologie ni la critique de l'inf|uisition espagnole. Nous serions même embarrassés pour écrire son histoire. Il y a tant d'exagération, d'amertume et de passion dans tout ce qui a été publié à cet égard, qu'on doit se défier beaucoup de ce qui y est raconté des procédés de ce tribunal. 11 a paru en 1818 une Histoire critique de V inquisition cV Espagne. L'auteur, Jean-Antoine Llorento, avait été attaché à l'inquisition 5 mais philosophe, quoique ecclésiastique, révolutionnaire, ennemi des papes, auteur d'écrits pleins d'une doctrine anti-catholique , Llorenlo n'était pas doué de l'esprit d'impartialité qui commande la confiance des lecteurs. On a de lui un Projet de constitution religieuse qu'on pourrait regarder comme un acte d'apostasie. 11 n'est pas tou(-à-fail aussi hardi dans son Histoire de l'inquisition , mais il laisse percer ses sentiments secrets d'antipathie pour les papes, pour les moines, pour les pratiques de piété. Il crie souvent contre les superstitions, et il admire le progrès des lumières dans le dernier siècle. Il exagère manifestement le nombre des victimes de l'inquisition. Ainsi, on trouve au tome 11, page 422, une liste des savants qui ont été victimes de ce tribunal. Celte liste offre, pour le dix-huitième siècle, les noms de cent dix-neuf personnages j mais sur ce nombre il y en a cinquante-huit qui ne sont là que pour grossir la liste, et contre lesquels il ne paraît pas qu'il ait été exercé aucune poursuite. D'autres furent mandés à l'inquisition, et on leur recommanda d'être plus réservés dans leur conduite ou leurs écrits, et Llorento les appelle des victimes. N'est-ce pas là vouloir en imposer au lecteur? Après cette liste, en vient une autre des rt^/e/?^^^

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commis par les inquisiteurs contre les magistrats. Or, ces prétendus attentats se bornent souvent, pour le dix-huitième siècle, à des avertissements secrets et à des invita lions plutôt bienveillantes qu'autrement. D'ailleurs, dans cette liste des magistrats persécutés, il y en a, pour le siècle dernier, cinquante-trois qui étalent déjà dans la liste précédente. C'est un double emploi dont l'intention n'est pas douteuse, mais ce petit artifice n'annonce pas de bonne foi. La liste des évêques persécutés par l'inquisition est de trente pour le siècle dont nous nous occupons, mais il n'y a pour ce siècle aucun fait qui ait la moindre apparence de persécution : dix de ces prélats n'éprouvèrent aucune poursuite. N'est-il pas ridicule de mettre dans l'article des persécwtions de l'inquisilion l'Aragon, la Castille, la Sardaigne, Barcelone, Madrid, Tolède, Séville, etc.? Est-ce que linquisilion aurait persécuté l'Aragon, la Castille, les grandes villes d'Kspagne? Point du tout. A l'article de Madrid , vous trouvez qu'il ne s'agit que d'un alcade qui fut en butte à l'inquisition de 1634. Llorenlon'a donc cherché qu'à jeter delà poudre aux yeux.

Du reste, cet auteur convient que l'inquisition s'était beaucoup adoucie dans le dernier siècle. Le règne de Philippe V, dit-il, vil s'éteindre presque entièrement le culte judaïque en Espagne, où il s'était propagé en secret pour la deuxième fois depuis la réunion du Portugal. Peu à peu les /7«^o-<:/a-/e devinrent plus rares, il n'y en eut point de généraux sous Ferdinand YL Sous le règne de Charles lU, ditLlorento lui-même, les inquisiteurs Bonlfaz, Bertrnn et Cevallos, furent des hommes bienveillants-, presque tous les procès étaient suspendus, tout se passait sans bruit, les pénilences étaient secrètes, et les dénoncés ne perdaient point leurs places et leur considération. On mandait sous quelque prétexte le dénoncé au tribunal , on lui faisait connaître l'accusation, on lui donnait quelques avis et on le renvoyait. Tout cela ne donne pas une idée bien redoutable du tribunal de l'inquisition dans ces derniers temps.

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On a répélé souvent que rinqulsiliun a empêché, en Espagne, les progrès des sciences et des lettres. Mais dans le seizième siècle, ce tribunal conservait encore foule sa prépondérance et son autorité; il ne dépendait pas encore des ressorts secrets du gouvernement 5 et cependant, c'est dans ce même siècle que l'Espagne compte un plus grand nombi'c d'hommes célèbres par leurs ouvrages. C'est ce qu'on peut appeler le siècle d'or de ce pays. C'est alors qu'on y vit non-seulement des théologiens, mais des savants estimables dans tous les genres, des poètes, des littérateurs, des écrivains, dont les productions sont encore aujourd'hui recherchées et goûtées. Nous pourrions donner ici, si notre plan nous le permettait, une liste d'auteurs connus ou dignes de l'être. Si l'Espagne en a tant produit dans un temps où l'inquisition avait toute sa puissance, c'est apparemment que ce tribunal n'a point nui à ce développement des talents; et si depuis l'état des lettres est moins satisfaisant dans cette confi'ée, il est remarquable que l'inquisition elle-même a aussi perdu son influence. La décadence de ce tribunal concourt avec celle des sciences et des lettres. S'il s'agissait d'assigner les causes de cette dernière décadence, il paraît qu'on l'attribuerait avec plus de fondement à la fausse politique d'un gouvernement insouciant et peu éclairé.

Le clergé espagnol réclame contre les fausses idées qu'on se f^it, dans les pays étrangers, de l'esprit qui l'anime. Il est zélé pour la foi ; mais il déteste tout ce qui sent la violence et la cruauté. Les évêques sont, en général des modèles pour les troupeaux. Ils sont pris parmi les ecclésiastiques les plus vertueux et les plus instruits. Ce sont ces qualités qui conduisent ordinairement à l'épiscopat, sans distinction de naissance. On croit communément que le clergé régulier et séculier, en Espagne, est le plus riche de la chrétienté. II est vrai que les ordres religieux sont multipliés en Espagne. H y a des villes où les couvents sont très-nombreux. Mais il laut remarquer qu'il n'y a presque pas de couvents dans les campagnes. D'après un

dcnombremenf, l'ait en 1808, et qui peut s'appliquer, h très-peu de choses près, au commencement du dix-huitième siècle, il y avait en Espagne 1,925 couvents d'hommes, et 1,081 de filles. Ils renfermaient en tout 71,000 individus. Les prêtres séculiers étaient au nombre de 60,000, gouvernés par 52 archevêques ou évêques. La France en avait eu bien davantage par proportion. Le clergé d'Espagne était riche, c'est-à-dire que la plupart des évêques et plusieurs couvents avaient de grands revenus. Car d'ailleurs il y avait des pays où le clergé était plus opulent. Les individus étaient plus riches en Espagne, parce qu'ils étaient moins nombreux 5 mais ailleurs le corps l'ciait davantage.

L'Église d'Espagne continuait à jouir d'un calme parlait. Une succession de bons évêques y maintenait l'ordre et la régularité. Le pieux et savant cardinal d'Aguirre ne venait que de mourir. Le cardinal de Salazar, ancien général de l'ordre de la Merci , évêque de Salamanque, puis de Cordon e, était un prélat plein de piété, appliqué aux bonnes œuvres, et jouissant d'une considération générale. Il n'y avait, en 1701, que deux autres cardinaux espagnols, le cardinal Porlocarrero, archevêque de Tolède, et le cardinal Borgia, archevêque de Burgos. Des prélats et de simples ecclésiastiques rivalisaient de zèle et de piété. Nous n'en citerons qu'un petit nombre, dom Martin de Ascargorta, archevêque de Grenade, mort en 1719, en réputation de sainteté ; Manuel Ferez de Araciei Arada, évêque de Léon , puis archevêque de Saragosse, mort en 1726, et regardé, pour ses connaissances et sa charité, comme un des prélats les plus rccommandablcs de son pays-, dom Thomas Reluz, Dominicain, évêque d'Ovicdo, dont on a publié la vie, qui donne lieu d'admirer ses connaissances et ses vertus-, don Juan de Montalvan, évêque de Cadix, puis de Placentia, qui Tut un modèle des vertus épiscopales, et dont on a aussi publié la vie-, dom Pedro d'Ayala, depuis évêque d'Aviln ^ le père Antonio Arbiol Diez, Franciscain, théologien, casuiste, auteur de livres de théologie

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et de piélé, qui refusa l'évêché de Ciudad-Kodrigo; Jean de Ayala, de l'ordre de la Rédemption des captifs, écrivain modeste et pieux, prédicateur estimé, qui a laissé des ouvrages d'histoire, de critique et de théologie; don Juan de Ferreras, curé à Madrid, qui fut considéré pour ses connaissances, ses talents et ses qualités, et qui refusa l'évêché de Zamora; Joseph Casani, Jésuite, auteur de quelques vies de saints, etc.

Dans le nombre des hommes doctes et pieux, qui faisaient honneur au clergé d'Espagne, nous devons surtout remarquer deux personnages d'un mérite éminent, Louis- Antoine de Belluga de Moncade, et François de Posadas. Le premier, issu d'une famille ancienne, fonda la congrégation de l'Oratoire de saint Philippe de Néri en Espagne, fut fait évêque de Carthagène, se montra très-zélé pour les intérêts de Philippe V, mais le fut encore plus pour ceux des pauvres. Ses travaux, ses vertus, son zèle à défendre les droits de l'Eglise, les établissements de piété et de charité, qu'il fonda dans son diocèse, ses nombreux écrits sur la théologie et sur les matières ecclésiastiques, le firent connaître et respecter en Espagne et à Rome. Clément XI l'éleva au cardinalat, sans autre recommandation qne celle de son mérite. Le père Posadas, s'il fut illustre par ses dignités, ne le fut pas moins par la haute sainteté de sa vie. Ayant fait profession chez les Dominicains, il se consacra tout entier à la piété et à l'élude, et acquit de la réputation comme prédicateur. Il opéra dans ce ministère des fruits abondants. Il mourut à Cordoue, en 1713, après une vie passée dans les exercices de la pénitence, du zèle et de la charité. Nous le verrons plus lard mis au nombre des bienheureux.

Lorsque le dix-huitième siècle s'ouvrit, un grand événementvenaitd'avoirlieuenEspagne.Labranchede la maison d'Autriche, qui régnait en ce pays, venait de s'éteindre. Le dernier roi, Charles II , mort sans postérité , avait, par son testament, déclaré pour son successeur Philippe, duc d'Anjou, petit-fils de Louis XIV et de Marie -Thérèse d'Aulrichc;,

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infante d'Espagne. On dit que le Pape Innocent Xli fut consulté sur ce testament, et confiiina Charles dans les dispositions qu'il méditait. Le cardinal Porto-Carrero paraît aussi avoir contribué à cet acte important. Le duc d'Anjou avait été élevé par Fénelon ; et s'il ne montra pas les qualités éclatantes du duc de Bourgos^ne , son aîné, il fit voir constamment l'amour de la vertu , un jugement droit, une piété sincère, et des mœurs pures et chrétiennes. Il partit de Versailles à la fin de 1700 pour aller recueillir le brillant héritage qui venait de lui être légué. Son aïeul, en se séparant de lui, lui adressa, dans un mémoire en trentetrois articles, des conseils dignes de son expérience et de sa sagesse. Nous en citerons plusieurs, qui, dans leur simplicité, sont pleins de sens et de raison : « Mon fils, disait M le roi, ne manquez à aucun de vos devoirs , surtout en- )) vers Dieu 5 conservez-vous dans la pureté de votre édu- » cation -, faites honorer Dieu partout où vous aurez du )) pouvoir j procurez sa gloire-, donnez-en l'exemple : )) c'est un des plus grands biens que les rois puissent faire. )) Déclarez-vous en toute occasion contre le vice... Aimez )) les Espagnols et tous vos sujets attachés à vos couronnes » et à voire personne ; ne préférez pas ceux qui vous flat- » teront le plus; estimez ceux qui, pour le bien, hasarde- » ront de vous déplaire : ce sont là vos véritables amis. » Faites le bonheur de vos sujets, et dans cette vue, n'ayez » de guerre que lorsque vous y serez forcé , et que vous » en aurez bien considéré et bien pesé les raisons dans

» votre conseil Ne quittez jamais vos affaires pour votre

» plaisir-, mais faites-vous une sorte de règle qui vous

» donne des temps de liberté et de divertissement

» Donnez une grande attention aux affaires quand on vous » en parle; écoutez beaucoup dans le commencement, » sans rien décider; quand vous aurez plus de connais- » sance, souvenez-vous que c'est à vous à décider; mais )) quelque expérience que vous ayez, écoutez toujours tous » les avis et tous les raisonnements de votre conseil avant » que de faire cette décision. Faites tout ce qui vous sera

» possible }3our bien connaître les gens les plus inipor-

» tants, afin de vous eu servir à propos Traitez bien

» tout le monde, ne diles jamais rien de fâcheux à per- » sonne, mais distinguez les gens de qualité et de mérite... » Ne paraissez pas choqué des figures extraordinaires que )) vous trouverez ; ne vous en moquez point ; chaque pays )) a ses manières particulières, et vous serez bientôt accou- )) tumé à ce qui vous paraîtra d'abord le plus surprenant. » Evitez autant que vous pourrez de faire des grâces à )) ceux qui promettent de l'argent pour les obtenir. Don- )) nez h propos et libéralement, et ne recevez guère de pré- » seuls , à moins que ce ne soient des bagatelles 5 si quel- » fois vous ne pouvez éviter d'en recevoir, faites-en de )) plus considérables à ceux qui vous en auront donné, M après avoir laissé passer quelques jours... Je finis par un » des plus importants avis que je puisse vous donner : ne » vous laissez pas gouverner, n'ayez jamais de favori ni 1) de premier ministre -, écoutez, consultez votre conseil, )) mais décidez. Dieu, qui vous a fait roi, vous donnera les » lumières qui vous sont nécessaires tant que vous aurez )) de bonnes intentions. » Telles étaient les instructions solides que Louis XIV donnait à son petit-fils. Celui-ci fut <rabord reconnu en Espagne, et par presque toutes les cours. Toutefois, un puissant compétiteur se disposait à lui disputer le trône. La maison d'Autriche voyait avec peine un royaume, qu'elle regardait comme son patrimoine, passer à une maison étrangère et rivale. L'empereur Léopold revendiquait l'Espagne pour l'archiduc Charles, son second fils, et plusieurs états embrassèrent sa cause. De là une guerre vive, dont l'Espagne fut le théâtre pendant plusieurs années. La plus grande partie de la nation avait reçu Philippe V avec joie; mais l'archiduc avait des partisans en quelques provinces, et surtout en Catalogne. Les deux contendants eurent tour à tour l'avantage, et le parti de Philippe V ne prévalut qu'après de longs efforts. L'élévation de l'archiduc Charles à l'empire d'Allemagne, en 1707, hâta cette solution.

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