ALLEM.\GNE
L'Allemagne, depuis les grands changements et les divisions intestines qui la déchirèrent au XVP siècle, présentait un singulier mélange de religions différentes : les catholiques, les luthériens, les calvinistes, plus ou moins nombreux suivant les pays, se partageaient entre eux les souverainetés et les églises de ce vaste territoire.
[[Pour faciliter l'intelligence de ce qui va suivre, nous rappellerons brièvement quelle était au commencement du dix-huitième siècle la division territoriale de l'Allemagne, et quelle était son organisation.
L'empire proprement dit était divisé en neuf cercles, espèces de généralités ou districts comprenant une multitude des principautés ou villes libres dans une même région, dont chacune s'attribuait la souveraineté, et ne dépendait du chef de l'empire que dans certaines limites (I). A ces neuf cercles se rattachaient naturellement plusieurs parties très-importantes, qui n'étaient pas censées appartenir à l'empire proprement dit, mais qui faisaient partie de l'Allemagne, comme la Prusse, la Bohême, etc.
Nous indiquerons les principales souverainetés ecclésiastiques qui étaient encore reconnues dans chacun
(1) On avait autrefois compté un dixième Cercle, celui de Bourgogne, parce que les empereurs de la Maison d'Autriche, ayant recueilli l'héritage des Ducs de Bourgogne, et en particulier les Pays-Bas avaient cherché à l'annexer à l'Empire, afin d'intéresser les autres Etats à sa défense. Mais dans la naliié ers provinces n'app.irlcnaient pas h l'Empire.
des neuf cercles, et l'on verra que, quoique l'Eglise eût fait de grandes pertes par suite du traité de Westphalie, en 1658, elle possédait encore de nombreuses et importantes principautés au commencement du dix-huitième siècle.
Les trois cercles du Nord, étaient la Westphalie, la Basse-Saxe, et la Haute-Saxe.
Dans les États de la Westphalie , le protestantisme dominait plus généralement \ et cependant on y comptait encore un grand nombre de souverainetés ecclésiastiques très-importantes. Les principales étaient les évèchés de Liège, deMunster et dePaderborn ; puis les anciennes abbayes de Cirrey, Essen et Stavelon. L'évéché d'Osnabruck, dont le titulaire comptait aussi parmi les princes de l'Empire, était, en vertu du traité de Westphalie, successivement occupé par un catholique et par un protestant, à condition que, dans le dernier cas, l'administration temporelle serait exercée par l'archevêque de Cologne. Dans la plus grande partie des Etats de la Basse-Saxe, comme dans le Holstein , le Mecklembourg, le Hanovre, le Brunswick, etc., etc., le protestantisme était dominant. L'Église avait perdu le riche archevêché de Magdebourg et l'évéché de Halberstadt, cédé aux électeurs de Brandebourg-, l'archevêché de Brème, cédé alors à la Suède j l'évéché de Lubeck, également occupé par un prince luthérien , qui était obligé d'avoir un grand-vicaire catholique , et d'autres possessions importantes. Elle conservait encore à titre de principauté souveraine les possessions de l'évêque d'Hildesheim.
Les catholiques ne laissaient pas d'être nombreux dans ces contrées. Lorsqu'en 1692, Léopold donna le bonnet électoral au duc Ernest-Auguste de Brunswick, en qualité de duc de Hanovre, il exigea que le nouvel électeur accordât une église aux catholiques du Hanovre, et qu'il permît à un vicaire apostolique d'y résider (1). Un frère
(1) Le pape Clément XI, ayant eu connaissance de la création du nouvel électorat, d'abord restée secrète, réclama avec force, soit en vertu des droits (lu Saiut-Sié-c dans la coustitulion de l'empire romain, soit à raison des iu-
DU COMMENCEMENT DU XVIll'' SIECLE. 129
(l'Ernest, Jean-Frédéric, duc de Calemberg, mort sur la fin du seizième siècle, était catholique, ainsi que la princesse son épouse et ses filles. Nous verrons dans la suite un autre prince de Brunswick-Volfenbuttel se déclarer pour cette religion avec beaucoup d'éclat.
Dans le cercle de la Haute-Saxe, les évêques de Mersbourg, de Meissen et de Naunsbourg, étaient encore comptés parmi les princes de TEmpire. Mais les princes prolestants s'étaient fait attribuer l'administration de ces riches propriétés. Le protestantisme dominait dans les États de l'électeur de Saxe et les autres principautés saxonnes , ainsi que dans les possessions de Télecleur de Brandebourg, qui avaient déjà agrandi sa puissance aux dépens de l'Église, ce que devaient continuer ses successeurs, jusqu'à l'entier anéantissement des principautés ecclésiastiques.
Les États de cet électeur s'étendaient bien au delà des limites de l'Empire, tout le long de la mer Baltique, et formaient ce qu'on appelait la Prusse proprement dite. Frédéric I^r venait, vers la fin de l'année 1700, d'obtenir le titre de roi de Prusse. L'empereur Léopold, qui, pour le récompenser d'avoir abandonné le parti de la France dans les guerres précédentes, lui avait fait cette grande concession ;, n'en prévoyait vraisemblablement pas toutes les conséquences. Dès lors les protestants purent opposer à l'Autriche une puissance rivale qui s'éleva rapidement à toute la hauteur d'un État de premier ordre, et dont les agrandissements au nord et au centre de l'Allemagne compromirent souvent la situation de l'Autriche elle-même. Le pape Clément XI semblait avoir le pressentiment de ce qui devait arriver, lorsqu'il réclamait avec énergie contre cette mesure , soit auprès de Léopold lui-même, soit auprès des princes catholiques. Le Pape s'appliquait surtout à faire comprendre combien il
tércts de la Religion qui était sacrifiée à lapnliîi<nic. Voyez Poliflori, De viUî cl gesti^ démentis XI, liwe iv, p. 10.
était inconvenant et périlleux de sanctionner par ce titre l'usurpation odieuse que les marquis de Brandebourg avaient faite autrefois de la Prusse, qui appartenait à l'ordre Teutonique. Léopold , dans les explications qu'il donna au Pape, prétendit que ce titre ne donnait aucun accroissement réel de puissance à la maison de Brandebourg, et qu'il lui serait même plus onéreux qu'utile. La suite des événements n'a pas tardé à prouver le contraire (1). ]]
L'électeur de Brandebourg professait le calvinisme ainsi que sa famille, quoique le pays fût luthérien. Cependant, au commencement du dix-huitième siècle, les catholiques étaient assez nombreux à Berlin, et y oblinrent bientôt une église pour l'exercice public de leur culte.
L'électeur de Saxe , Frédéric- Auguste , avait renoncé au protestantisme en 1697, au moment de son élection au trône de Pologne. Quels qu'aient été dans l'origine les motifs de cette démarche, la Providence les destinait à en tirer un grand avantage. Nous parlerons ailleurs de la profession que fit également du catholicisme son fils et son successeur. Il était consolant pour l'Eglise de voir cette même maison, qui, dans les commencements de la prétendue réforme, avait si puissamment protégé l'hérésie, l'abandonner tout à coup. Dès lors Dresde, qui comptait très-peu de catholiques, les a vus se multiplier. Plusieurs membres de cette famille se sont distingués par une piété éminente. Un prince de Saxe-Zeils avait nonseulement renoncé au luthérianisme, mais il avait embrassé l'état ecclésiastique. Il devint depuis cardinal , et travailla elïicaceraent à la conversion de plusieurs de ses parents.
[[ Les trois cercles du centre étaient ceux du Bas- Rhin, du Haut-Rhin, et de Franconie.
Le cercle du Bas-Rhin était appelé le cercle Électoral,
(1^ PoHdnri, De vità et geslls Ctcmcutis W, livre xi, pp. 13 et 14.
parce que c'était là que se trouvait le siège des archevêques-électeurs (le Cologne, de Trêves et de Mayence. Le catholicisme s'était maintenu dans leurs Etats , et il dominait en général dans tout le cercle.
Dans le cercle du Haut-Rhin, dans les Hesses, le Palatinat, etc., les catholiques pouvaient être aussi nombreux que les protestants. Le landgrave de Hesse-Rheinfeld et d'autres souverains professaient le catholicisme. Les évêques de Worms, de Spire, et de Bâle, (celui-ci résidait à Porentrui) 5 et l'abbé de Fulde étaient princes souverains.
Dans le cercle de Franconie, dont une grande partie^ appartient aujourd'hui à la Bavière , les évêques de Wurtzbourg, Bamberg et d'Eichstet avaient le même rang, et les catholiques étaient nombreux.
Les trois cercles du sud étaient la Souabe , la Bavière et l'Autriche.
Dans la Souabe, on comptait comme principautés souveraines les évêchés de Constance (dont la capitale était Mersbourg, parce que Constance même appartenait à l'Autriche), l'évêché d'Augsbourg et les abbayes de Kempten, Reichnau, etc. Mais dans le margraviat de Bade, le duché de AVurtemberg, etc., il y avait beaucoup de protestants.
Dans le cercle de Bavière, l'archevêque de Salzbourg possédait un vaste territoire , ainsi que ceux de Ratisijonne, Passaw et Freisingen, etc. Les ducs électeurs de Bavière avaient toujours montré un attachement sincère à la religion catholique.
Dans le cercle d'Autriche , l'Église ne possédait aucune souveraineté. Les empereurs qui appartenaient depuis plusieurs siècles à la maison d'Autriche étaient parvenus à faire rayer de la matricule des princes de l'Empire plusieurs évêques qui y avaient été autrefois inscrits. L'Autriche avait fidèlement conservé la religion catholique, et elle était également dominante dans les vastes régions des royaumes de Hongrie et de Bohême, rangés
132 TABLEAU IIISTORIQIIF,
depuis longtemps parmi les possessions de la maison d'Autriche. ]]
On voit par le tableau que nous venons de présenter combien, malgré les spoliations du protestantisme et tant de revers. l'Eglise catholique était encore puissante dans ces contrées. Indépendamment de ces souverainetés, on comptait encore dans les provinces où dominaient le catholicisme un grand nombre d'évéchés florissants, de grandes abbayes et d'églises richement dotées. Enfin, dans les pays même où le protestantisme dominait le plus, .et où l'exercice public du culte catholique était en conséquence interdit, les fidèles, attachés à l'ancienne croyance, avaient des chapelles privées pour le service divin. Quelquefois ils partageaient les églises avec les protestants, ou faisaient leurs olïices à différentes heures. Le traité de Westphalie avait établi, à cet égard, et sur plusieurs autres points, des dispositions trop favorables aux protestants. Non-seulement il avait sécularisé des évêchés, et fort accru les domaines et les prérogatives des princes séparés de l'Eglise romaine, mais les catholiques avaient perdu en beaucoup d'endroits les privilèges les plus essentiellement liés à la religion.
Les cardinaux allemands étaient Léopold de Kollonltsclî, archevêque de Coiocza 5 Jean-Philippe de Lambergh , évêque de Passaw ; Guillaume-Egon de Furstemberg, évèque de Strasbourg, et Vincent Grimani : encore ces deux derniers pouvaient-ils être rangés parmi les cardinaux des autres nations. Le cardinal Grimani était Vénitien, mais il devait son chapeau à la protection de l'Empereur. Quant au cardinal de Furstemberg , attaché depuis longtemps à la France, il tenait encore à ce royaume par de nouveaux liens depuis qu'il était devenu évêque de Strasbourg, nouvellement conquis par Louis XIV. Le cardinal de Kollonitsch était hongrois et avait soutenu avec chaleur les intérêls de l'Empereur ])endant les dissentions de ce pays. Par son crédit et par
DU COMMENCEMENT DU XVIIl^ Sli.CLE. 133
ses libéralités, il racheta un j^rand nombre de chrétiens captifs chez les Musulmans. Le cardinal de Lambergh et lui avalent part à la confiance de Léopold.
Les trois électeurs ecclésiastiques étaient pour Mayence, Lolhaire-François de Shoenborn ; pour Cologne, Joseph- Clément de Bavière ; et pour Trêves, Jean-Hugiies d 'Orsbeck. Ces prélats, suivant un abus qui avait prévalu en Allemagne, possédaient encore d'autres évêchés. L'archevêque de Cologne entre autres était de plus, par une triple infraction des lois canoniques, évêque de Liège, d'Hildesheim et de Ratisbonne, réunissant ainsi sur sa tèle l'administration de quatre vastes diocèses. Il y avait même dans cette accumulation de dignités des abus de plus d'une sorte. Car ce prélat, évêque de quatre grands sièges, n'était pas encore prêtre ; il n'était même pas dans les ordres. H n'avait encore que onze ans, lorsqu'un bref d'Innocent XI l'avait déclaré éligible pour les sièges de Cologne, de Liège et d'Hildesheim, à condition que ceux de Ratisbonne et de Frisingue, qu'il possédait déjà, seraient dès lors censés vacants; condition qui ne fut pas remplie en entier, puisque le jeune prince retint encore Ratibonne. Une concession de cette nature, faite par un Pape aussi régulier et même aussi sévère qu'Innocent XI, ne peut s'expliquer que par les instances importunes de grandes puissances qui se croyaient en droit d'obtenir tout ce qu'elles désiraient. La maison de Bavière, la famille catholique d'Allemagne^ la plus puissante après la maison d'Autriche^ avait sollicité avec chaleur des dispenses qui n'étaient malbeureusement pas sans exemple. Les avoir arrachées une fois, paraissait un titre pour les extorquer encore. La maison d'Autriche, liée alors avec l'électeur de Bavière, avait appuyé ses demandes, et on n'avait pas cru apparemment qu'il fût possible de résister à de si puissantes intercessions. Les mêmes circonstances expliquent de semblables infractions des règles de l'Eglise, infractions que l'ambition avait presque consacrées, et qui n'étaient cependant pas sans de graves inconvénients
dans un pays où les diocèses sont très-étendus, et où le mélange des protestants et des catholiques exige plus de soins, de zèle et de vigilance. Il est vrai que les évêques allemands avaient tous des grands-vicaires, revêtus du caractère épiscopal, et chargés d'en exercer les fonctions à leur place. Mais ces prélats subalternes, si on peut parler ainsi, n'avaient pas, à beaucoup près, la même autorité que les princes-évêques qui les employaient, et leur zèle, quand il eût été fort actif, n'aurait pas produit d'aussi bons effets. Il faut le dire, le mélange d'autorité spirituelle et temporelle n'avait pas été, en Allemagne, aussi favorable à la religion qu'on pourrait le penser. Le sage Fleury l'a observé avant nous, et nous pouvons bien nous permettre les mêmes observations que cet homme si judicieux , sans paraître approuver un bouleversement qui n'a fait qu'accroître le mal au lieu d'y remédier. Ces évêques souverains oubliaient trop souvent qu'ils étaient évêques pour ne songer qu'à leur qualité de princes. Ce n'était point de l'administration temporelle qu'ils se déchargeaient la plupart. Ils auraient trouvé trop d'inconvénients à la confier à un ministre, qui aurait pu se croire le véritable souverain. Ils aimaient mieux retenir les rênes du gouvernement civil, et charger des détails ecclésiastiques un grand-vicaire dont ils n'avaient pas à redouter l'ambition, et qui se croyait rarement obligé d'y apporter plus d'attention et d'exactitude que le prince lui-même. De là l'éducation ecclésiastique négligée , moins d'instruction et de régularité, et les liens de la discipline rompus. On peut penser^ avec beaucoup de fondement, que les protestants auraient eu plus de peine à propager leurs doctrines en Allemagne, si les sièges épiscopaux de cette grande contrée avaient été remplis par des prélats bornés à un seul évêché, et non distraits par les soins du gouvernement temporel ^ si ces sièges n'avaient pas donné tant de richesses et de puissance qui excitaient l'ambition et la cupidité des princes temporels, et (^ui servaient de prétexte aux plaintes des
DU CuAnJEiNClv.MlùM DIJ Wlll' SIKCLii. 135
ennemis de rÉglise. Le temporel, au lieu de proléger le spirituel, contribua à le perdre (l).
Léopold V' régnait en Allemagne depuis plus de quarante ans. Destiné, dans son enfance, à l'étal ecclésiastique, il avait reçu une éducation conforme à cette vocation prématurée; mais la mort de son frère aîné fit changer les vues de sa famille. Il était instruit, faisait profession de piété, et protégeait la religion en toute circonstance. Léopold devint empereur à dix-huit ans. On a loué ses connaissances, son habileté dans la politique, et son discernement dans le choix de ceux à qui il accordait sa confiance ; mais on lui a en même temps reproché une ambition qui l'a porté à susciter le fléau des guerres. Ce fut lui qui joua le principal rôle dans la liffue d'Auficsboure; contre Louis XIV: il contribua au détrônement de Jacques 11, roi d'Angleterre. Il voulait par là ôler à la France un allié, mais en même temps il dtait à la religion catholique un appui • conduite assez peu conséquente de la part d'un prince qui aimait la religion, et qui paraissait en remplir les devoirs avec zèle. Léopold était même ici doublement en opposition avec lui-même 5 car, tandis qu'il encourageait la révolte en Angleterre, il la réprimait d'une manière terrible en Hongrie. Sa sévérité avait produit dans ce royaume un esprit de mécontentement qu'il ne piU réprimer que par de plus grandes rigueurs. Un échafaud, dressé dans la ville d'Eperies, répandit la terreur parmi les Hongrois, et étoufTa leurs cris. Les Tékéli , les Ragotzi et les autres chefs des mécontents furent successivement abattus. Nous n'avons pas à nous occuper de ces événements, qui appartiennent à l'histoire présente. Léopold mourut à Vienne en 1705, à l'âge de soixante-cinq ans, et dans la qua-
(1) Quelque fondées que puissent être ces observations de l'auteur, il semble qu'on pourrait leur en opposer d'autres qui n'auraient peut-être pas moins de force. On ne doit pas juger d'une institution par les seuls inconvénients qu'elle a pu entraîner, surtout quand ce sont les ennemis mêmes de l'Eglise, qui, par leurs injustices perpétuelles, et par une suite de luttes acharnées, en ont ravi pres(|nc tous les avantages, fùtllciir.'i
136 TABLEAU IIISTORIQLE
ranle-clnqulèiiic année de son règne. Elc-onore de Bavicre-Neubourg , sa troisième épouse, fut célèbre par sa piété et sa vertu. On a publié sa vie.
Sur la fin du siècle précédent, plusieurs projets avaient été conçus pour la réunion des églises protestantes avec l'église catliolique. Le plus fameux de ces projets, par l'importance des questions qui y furent agitées, et par le mérite des tbéologlens qui les discutèrent, fut, sans contredit, celui qui fut formé vers 1 690 par Royas de Spinola, d'abord évèque de Tina en Hongrie, et depuis de Neustadt, en Autriche. Ce prélat avait été autorisé, par délibération des diètes de l'Empire, à faire quelques démarches auprès des princes protestants, et l'empereur Léopold lui donna encore de plus amples pouvoirs. L'évéque était d'autant plus propre à cette négociation, qu'outre sa qualité de théologien et de controversiste, il était doué de beaucoup de douceur et de modération. Il trouva principalement accès auprès des princes de la maison de Brunswick, [[qui avait des motifs particuliers de ménager l'Empereur : il avait créé en leur faveur un neuvième électorat ^ et, malgré une vive opposition , il avait confié la dignité d'électeur à Ernest- Auguste, duc de Brunswick-Hanovre, chef de la nouvelle maison de Hanovre. Les catholiques vovaient avec peine un prince protestant revêtu de cette qualité, et le pape en particulier faisait entendre d'énergiques réclamations.]] Le duc Ernest-Auguste avait nommé, pour traiter avec l'évéque de Neustadt, un théologien de leurs États, le docteur Molan ou Molanus , abbé luthérien de Lokkum, et directeur des consistoires du duché de Hanovre. C'était un homme instruit , d'un caractère conciliant, et fort considéré dans sa communion. Après quelques conférences avec lui, l'évéque de Neustadt crut devoir s'appuyer du secours de Tiillustre Bossuet, dont lu réputation s'était étendue en Allemagne, et qui, par son Exposition de la doctrine catholique , et par ses autres ouvrages de controverse, avait montré un talent supérieur dans cette partie. Une princesse, née dans le
DL CO-MMEKCE.MtM DU WIIl" SIÎXLE. 137
calvinisme, el qui ravaiiquitlé pour embrasser la religion catholique, et même la vie religieuse, contribua encore à faire entrer Tévêque de Meaux dans cette négociation. C'était la princesse Palatine, abbesse de Maubuisson. Elle souhaitait ouvrir les yeux à sa sœur, la princesse Sophie, épouse d'Ernest-Auguste, duchesse de Hanovre (l), et elle avait soin de faire passer dans celte cour les meilleurs ouvrages de controverse qui paraissaient en France. Elle fît prier Bossuet d'examiner un écrit de l'abbé Molanus, et d'en dire son avis. Bientôt un autre homme célèbre entra dans cette négociation. Ce fut le philosophe Leibnilz, qui était fort estimé des princes de Brunswick, et dont les vastes connaissances, le profond jugement et l'esprit de tolérance étaient assez connus. [[Ce philosophe avait depuis longtemps manifesté, par rapport aux questions qui divisaient les catholiques d'avec les protestants, une grande indépendance des préjugés de ceux de sa communion ; il avait même manifesté des tendances toutes catholiques (2).
(1) Pour bien comprendre les jjrincipaux points de cette négociation, il faut faire attention aux détails généalogiques suivants. Frédéric V prince palatin du Rhin, f|ui fut pendant quelque temps roi de Bohème, mais qui fut dépouillé de tous ses Etats et même de son Electoral, en 1621 avait épousé Elisabeth, fille de Jacques I<^'', roi d'Angleterre, et sœur de Charles I^'''. Treize enfants naquirent de ce mariage. Ceux qu'il importe de remar<|uer sont Edouard, prince palatin, qui embrassa la Religion calholique , et qui épousa Anne de Gonzngue, cette même princesse dont Bossuet lit l'Oraison funèbre, et qui, il cause de son époux, était appelée princesse palatine; et Louise, appelée aussi princesse palatine, qui s'étant également convertie, devint Abbesse de Montbuisson; et Sophie, la treizième des enfants de Frédéric qui épousa le duc Ernest-Auguste de Brunswiek-Hanovre.
Ce fut cette princesse Sophie que le Parlement d'Angleterre déclara, le 23 mars 1701, avoir les premiers droits ii la succession du trône d'Angleterre, après le décès de la reine Anne, qui avait perdu son fils. Il était évident que cette décision qui frustrait les droits de tant de princes, beaucoup plus rapprochés du trône, n'était fondé que sur la haine de la Religion catholique, et sur la profession que la maison de Hanovre faisait du protestantisme.
C'est en vertu de cet acte du Parlement que Georges I<î'', fils d'Ernest- Auguslc et de Sophie, monta sur le trône d'Angleterre, et devint la souche des princes qui depuis cette époque ont gouverné le royaume britannique.
Edileur.
(2) On peut remarquer les autres dissertations publiées en 1071, sous le titre de Deiiioiistrutio possibililatis mjsleiiorum EucharislUe. Nous parlerons tout à l'heure du Sj'stema theologicum. Etlilciir.
138 TABLEAU lllSToraoUE
On possède une curieuse correspondance qui eut lieu vers 1683 et lG8'i, entre Leibnitz et Ernest-Auguste, landgrave de Hesse-Rinfeld, qui, après être rentré lui-même dans le sein de l'Église, avait conçu l'espoir d'amener la conversion du philosophe, et qui l'avait pressé avec ardeur, mais inutilement. Depuis cette époque, Leibnilz avait visité Rome en 1686, et il s'y était fait estimer par sa modération autant que par son savoir. C'est vers 1691 que, conjointement avec Molanus, il commença à se mettre en rapport avec Bossuet, au sujet du projet de réunion.]] Les négociateurs s'envoyèrent mutuellement des écrits pour parvenir au but qu'on se proposait ^ chacun indiquant la voie qu'il jugeait la plus propre pour réussir. On trouve ces écrits dans le recueil des OEuvres de Bossuet, et l'on y admirera le talent de ce grand homme, soit pour discuter les plans des deux Allemands, soit pour tracer la véritable route à suivre pour arriver à une conciliation sûre. Il paraît que Molanus se relira de celte discussion, et on a cru que Leibnilz n'avait pas été lâché de l'attirer à lui tout entière. On l'a même accusé de n'avoir pas apporté dans cette controverse le même esprit de modération que l'abbé de Lokkum, et d'avoir contribué, par des difiicultés et des incidents multipliés au peu de succès de celte tentative (1). Les années 1692, 1693 et 1694 se passèrent en lettres de Bossuet et de Leibnilz, qui n'avançaient pas beaucoup les choses. La correspondance fut ensuite interrompue. Elle recommença en 1699, par les soins du duc Antoine-Llric de Brunswick , de celui-là même qui re-
(I) Ce jugement, déjà porté par M. de Beausset dans son Histoire de Bos~ f,iict, nous paraît confiriué par Ijcaiicoup de preuves, et notamment par le i;enre de dillicultés que Leiljnilz op))osait aux arguments de Bossuet. Le ]iliiIosophe j)rélendait être catliolique quant à la suljstance des vérités qu'on devait croire, mais il ne reconnaissait pas la nécessité d'entrer dans la Communion extérieure de i'Eglise ; il altaquait l'autorité du Concile de Trente, etc. On s'aperçoit aisément que les intérêts temporels de la maison de Hanovre, et aussi ceux qui lui étaient personnels, le préoccupaient d'une manière bien étrange dans une afi'aire (|ui intéressait son salut éternel, et celui de tant d'àuies. ( Voyez une lettre curieuse écrite sur cette alïaire dans le Corrcsjiundiinl, tome xxx, itagc 742 et suivantes. ) Editeur.
DU COMiMKJSCE.MI'NT DU XMll" SliCLJ:. 139
nonca depuis au luthéranisme. Il connaissait tout le mcrile de Bossnet, et soubaiia avoir son avis sur ciuelqucs points. Lcibnitz en écrivit à l'illustre évèque, qui répondit, en 1700, par deux grandes lettres, d'uis lesquelles il satisfaisait à plusieurs dillicullés. Le duc de Brunswick l'en fit remercier, et c'est peut-être à ces lettres qu'il faut attribuer le premier germe de la conversion de ce prince. Leibnitz répliqua, et il y eut encore entre le prélat et le philosopbe quelques lettres qui n'aboutirent à rien. La dernière lettre est de Bossuct, et elle est datée du 17 août 1701. Elle roule sur le décret du concile de Trente, touchant la canonicité des Ecritures. Ce fut la dernière pièce de ce procès (I).
Il y eut pareillement, dans le cours du dix-huitième siècle, divers autres projets pour la réunion des branches du protestantisme entre elles et avec l'Eglise romaine. En 1722, Frédéric -Guillaume, roi de Prusse, entreprit de réunir les calvinistes et les luthériens. Il ne demandait, diton, que la conformité de culte, sans exiger la conformité de croyance, on ne songe pas apparemment qu'une réunion opérée sur une telle base ne pouvait être que passagère et simulée. Le culte n'est que l'extérieur et l'écorce de la religion. C'est la croyance qui en est l'âme et le fond.
(I) On a qUL-lcjuefois jiensé que c'était à ces controverses ((«'il fallait attribuer l'écrit (le Leibnitz Systenia t/icvlogictini. Une première édition de cet important ouvrage avait été donnée en 1816 par les soins de MM. de Saint-Siilpice, (jui avaient obtenu la communication du manuscrit original. M. l'abbé Lacroix l'édita de nouveau en I84S, ;iprès une révision plus sévère. On est IVapjté de la manière claire et mélhodicjiie avec laquelle Le bnitz y traite les principaux objets de controverse, et montre partout la sagesse des principes eatbolicjues. Toutefois cet ouvrage n'est pas complet, et l'on a peine h se rendre compte de l'intention de l'.iuteur. Ce (pii parait plus vraisemblable, c'est que Leibnitz, pour assurer li reunion par des moyens qui lui convenaient, s'était propose de faire, dans le genre de la célèbre Eji position tic In foi catholique (\e Bossuet, un ouvrage dont les Evcciues catlioli([ues auraient pu déclarer la doctrine ortliidoxe , sans ])Ourlant soupçonner ii quelle communion appartenait l'auteur. Par là il aurait espéré être reconnu catholi<|ue in furo iiitei no sans entrer dans la communion extérieure.
I! ])araît que cet ouvrage remonte à l'époque de sa correspondance avec le Duc de Hesse-Rhinfeld, vers 16'i8. Voyez le Correspondant, tome xxx, page
140 TAJU.KAU lilSTOlUOLE
Malheureusemejit les politiques ne s'arrêtent f^uère qu'à l'écorce, et i!s négligent le fond. Le roi tle Prusse écrivit ;uix cantons de Zurich et de Berne pour les engager à seconder ses vues. Il blâmait dans sa lettre la formule du Consensus^ prescrite en Suisse. Il chercha d'ailleurs vainement à faire réussir son projet. Le consistoire luthérien de Saxe, attaché aux principes rigoureux de la confession d'Augsbourg, rejeta ce plan comme contraire aux principes de sa communion.
Nous ne sommes pas assez instruits de l'état de la littérature en Allemagne, au commencement du dix-huilième siècle, pour présenter un état bien complet des écrivains ecclésiastiques de cette époque. Nous savons, en général, que les études étaient assez florissantes dans les universités catholiques, à Vienne, à Prague, à Munich, à Wurtzbourg, à Tyrnaw. Nous connaissons les noms de quelques écrivains. Augustin Eraih, abbé de Saint- André, était un religieux éditlant et un écrivain de mérite. Il mourut en 1719, après avoir rempli des fonctions importantes, réparé son abbaye, formé une bibliothèque choisie, et publié des Dissertations historiques et théologiques. L'abbé Shannat, mort en 1739, n'est pas moins connu par ses écrits sur l'histoire et sur les antiquités ecclésiastiques.
757 et suivantes. Malheuieusemeiit, les motifs politiques semblent toujours l'avoir re(enu jusqu'à sa mort arrivée en 1716.
Ce résultat est il'autant ])lus regrettable que la ])liiloso])hie de Leibnil/, quoique susceptible «le rcproclies graves sur quelques poiuts, est généralement élevée et digne d'estime. Il avait l'athéisme et le matérialisme en horreur: il écrivit contre Bajle, Toland et Shaftesbury, sur les attributs de Dieu, sur l'immorlalité de l'àmc, sur le bien et le mal, et sur plusieurs autres jioinls. Son principal ouvrai;c est la Thcodicée, oii il rend un continuel lionimage à la Religion, et oii il ne cherche presque qu'à en développer et à eu concilier les dogmes. On a sa correspondance avec le père Desbroiies, Jésuite, dans la- <|uelle il se déclare le défenseur du dogme de la Transsubslanlialion. Il é(ail très-favorable à l'autorité «les Papes et aurait même voiuu qu'ils eussent du pouvoir sur le temporel des Rois, idée assez remar(|uable delà ])art d'nu protestant, lùifin d ms tous ses écrils et même dans ses lettres familières, il n'y a pas un mot (pii puisse autoriser le plus léger soupçon contre le christianisme de ce grand homme, dont le langage sur le clergé, sur les Papes, sur les Ordres religieux, ferait honte ;i plus d'un callioli(iue.
DU CO-UMIJNCLMIÙNT Db XMll" SlicCLi;. 1^
11 était lié avec le cardinal Passionei. Nous ne noninious pas plusieurs autres écrivains catholiques, parce qu'ils ne parurent que plus tard sur la scène, et que nous avons voulu nous borner dans ce Tableau à l'époque que nous
avons assignée.
Nous sommes un peu plus riches en renseignements sur l'état des sciences ecclésiastiques chez les protestants, qui ont été, en général, plus curieux de faire valoir les services que ceux de leur communion ont rendus aux différentes branches de la littérature. Nous trouvons chez eux, à l'ouverture du dix-huitième siècle, des savants très-distingués dans différents genres, relatifs néanmoins à la religion. Jean-Albert Fabricius, de Leipsick, héritier d'un non cher aux lettres, le soutint par son caractère, par ses connaissances, par sa vie laborieuse et appliquée, par ses recherches sur l'Ecriture sainte et sur les écrivains ecclésiastiques. 11 composa un grand nombre d'ouvrages , donna des leçous publirpies, et entretenaii en outre une correspondance très-étendue. Jean-Frédéric Mayer, luthérien comme le précédent, surintendant des églises de la Poméranie, avait de l'érudition, et travailla sur l'Écriture sainte, sur laquelle il a laissé de nombreux écrits. Meelfuhrcr s'appliqua principalement à la théologie. Jean Olearius, de Hall en Saxe, fut un des théologiens les plus instruits et les plus féconds de sa communion. Ses ouvrages sur la théologie sont multipliés et estimés parmi les siens. Son fils, Godefroi Olearius, qui mourut en 17 15, deux ans après son père, a écrit contre les sociniens. Jean-Georges Pritz, de Leipsick, jouit de beaucoup de réputation comme prédicant, comme moraliste et comme philologue. Il réfuta l'Anglais Asgill, montra la honte et les dangers de l'athéisme, fit une édition du Nouveau-Testament prec. et. publia divers autres ouvrages, dont quelques-uns ne sont pas sans mérite. Adam Rechenberg, professeur de théologie à Leipsick, est auteur de traités de controverse et d'éditions de divers livres.
On cite de Goëtze, pasteur à Lubeck, plus de cent cin-
quante écrits différenls sur des matières de religion , de théologie, de philosophie , de littérature et de critique. Jaeger, de Stutigard, est connu par une histoire ecclésiastique, par des traités de théologie, par un examen de la doctrine de Spinosa, et par desubservaiinns sur PufFendorf et Grotius. Enfin, il est plusieurs autres théologiens de la même communion, dont les connaissances et les productions sont prisées en Allemagne, et qui étaient même utiles à la cause commune du Christianisme, par leur zèle à défendre les grands principes de la révélation ou de la morale.
Il ne paraît pas que l'incrédulité eût alors des partisans bien décidés en Allemagne. Mais le socinianisme y avait déjà fait des ravages, et cette hérésie est bien voisine de l'irréligion. D'autres sectes se formaient, de temps en temps, à l'abri du principe constituliT de la réforme.
[[Une de celles qui mérite le plus d'être signalée, parce qu'elle montre avec plus de clarté comment, hors de la véritable Eglise, les meilleures intentions dégénèrent aisément, c'est le Piétisme. On appelle ainsi un parti, qui devint assez puissant en Allemagne au commencement du siècle, et qui, professant une tolérance fort étendue sur ce qui tient aux dogmes, s'applique à tourner toute l'attention vers le soin du cœur et la pratique morale des vertus. Philippe-Jacques Spener est regardé généralement comme le fondateur du piétisme (1). Né, en 1635, à Ribeauvilliers, en Alsace, il exerça longtemps, avec beaucoup de succès, les fonctions de pasteur luthérien, à Strasbourg (l'abord et ensuite à Francfort, à Dresde, et ensuite à Berlin j c'est surtout dans ces deux dernières villes qu'il
(1) M. Picot, dans le quatrième volume des 3Iémoires, jiage 26, seconde édition, dit que c'est à tort (jue Spener a été présente comme l'auteur du j/iclisme que Scliweneleld et Wengel avaient dtja développé, et dont le Cordonnier silésien, Boehm, mort en 1624, avait été autrel'ois un ardent promoteur. Nous croyons que cette assertion ne peut être admise qu'en ce sens que ces hommes avaient déjà cnseij^né (|uel(jue chose d'ana'.ogue. Les sectateurs de Boehm étaient une secte de niysti(iues illuminés^ qui dé' bitaient mille extravagance». Editeur.
DU COiMMl-NCF.MFiVT Dl! Wlll' SliCTF. 1 V3
donna plus de développement à son système. Il régnait alors une plus vive animosité entre les luthériens et les réformés, nom sous lequel on comprenait alors les dissidents qui s'écartaient des confessions et des livres dits symboli(/ues, ou (ovmules de la doctrine enseignée ofliciellement. C'était contre ces derniers que les plus chauds luthériens tournaient tous leurs efforts. Spener chercha au contraire à détourner les esprits de cette ardente polémique, pour les diriger vers une élude de l'Ecriture et un genre de prédication qui tendraient à l'édification de l'âme-, il prétendait qu'en vertu des principes de la réforme, on ne pouvait condamner les opinions qui s'écartaient des livres symboliques, ou des opinions plus généralement reçues. Une dispute curieuse s'éleva à Berlin , vers 1690, au sujet de la confession auriculaire, que les réformateurs du seizième siècle avaient conservée comme une préparation à lacommunion, et comme un moyen d'entretenir des rapports confidentiels entre les pasteurs et les ouailles. Spener fit décider que les fidèles étaient libres de se passer de cette formalité, et la décision obtint promptement le succès le plus complet. Un fond bien marqué de mysticisme se joignait à ses principes : la théologie ne pouvait, selon lui, cîre traitée que par des hommes imbus de l'esprit de Dieu, et éclairés d'une lumière surnaturelle.
Spener et ses disciples furent attaqués avec vivacité par les autres protestants. Comme pour appliquer sa méthode, Spener avait formé des réunions pieuses connues sous le nom de Collegia pietatis, on appela piétistes ceux qui suivaient ses principes. L'électeur de Brandebourg, depuis roi de Prusse, sous le nom de Frédéric I", ayant fondé, en 1G92, l'Université de Hall, la réforme proposée par Spener y fut complètement introduite, et des hommes d'un mérite éclatant la propagèrent rapidement. Au contraire, les universités saxonnes de Wittemberg et de Leipzig attaquèrent les nouvelles doctrines, et dénoncèrent même comme hérétiques jusqu'à 264 thèses, ex-
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traites des ouvrages de Spener (J). Celui-ci se justifia avec une grande supériorité de talent , dans un ouvrage où il cherchait à concilier ses principes avec la confession d'Augshourg 5 et cette juslificalion était complèle au jugement de Leibnilz. C'est qu'en effet, en se plaçant au point de vue des proleslanls, qui ont rejeté l'autorité de l'Eglise, il est impossible de soutenir la nécessité d'adhérer à tel ou tel livre symbolique rédigé pour l'Eglise d'une région par des hommes sans autorité, et contiaire aux livres symboliques des autres régions.
Sîais on peut facilement s'apercevoir que la tolérance introduite par Spener a nécessairement commencé à préparer les voies à ce rationalisme , qui allait bientôt tout envahir en Allemagne. C'est en vain que , peu après la mort de Spener, il se fit une sorte de conciliation entre les luthériens qui s'appelaient orthodoxes, et les piétistes, afin de combattre de concert les principes philosophiques de Wolf, qui leur paraissaient attaquer les bases delà religion révélée. Le coup était porté : on vit les plus pieux et les plus charitables des protestants professer une sorte d'indifférence pour le dogme. D'ailleurs les piétistes gâtaient ce qu'il y avait d'édifiant dans leur conduite par plusieurs bizarreries, et en particulier par une certaine affectation de sévérité dans le costume et dans l'extérieur. Leur mysticisme n'a pas été sans influence sur la propagation de l'ilhuDinisme. Le célèbre Frédéric li les appelait plus tard les Jansénistes du protest(mtisme , en disant qu'il ne leur maiiquait qu'un cimetière de Sainl-Médard pour imiter
(I) Un (le ceux qui furent des premiers h dénoncer le piétisnie fut Meyer, théologien de lîaniliourg. lia définition ([u'il donne du ])iétismc est cnrieuso. n Qu'est-ce que les Piclistes ? ce sont des fanatiques qui, sous les apjiarences >> de la pieté, persécutent la pure et vraie religion huliérienne , q\ii en nn- » versent la sainte base ( la confession d'.^ingsboiiri^ ) ainsi que les doc- » Irines qui en découlent, ([ui ouvrent la porte de l'f.glise a. tous les hérétiques, » qui les reçoivent et les défendent, accordant à chacun la liberté de croiic » ce qu'il vent qui avec hypocrisie ensorcellent les pauvres unies, etc. t'oyez HisUnic du lialionalisnte, par Armand Saintes, p. 77. Edilenr.
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les gambades des convulslonislcs (l). II paraît d'ailleurs que Spener et ses amis étaient l'avorables aux rêveries du Millcnarbine , sur une seconde venue du Christ, etc. (2).
Il faut pourtant reconnaître que les efforts des piétistes pour exciter aux bonnes œuvres et à l'amour de la vertu n'ont pas été entièrement stériles, quant aux effets prochains. Le plus célèbre des disciples de Spener a été Auguste-Hermann Franck. Né à Lubeck, en 16G3, il avait d'abord enseigné avec distinction dans l'université de Leipsick, et il y avait établi les conférences sur l'Ecriture sainte, connues sous le nom de Collegiimi pJulobibliciwi, qui ont subsisté jusqu'à nos jours. Ayant été depuis chassé de Leipsick avec d'autres professeurs, il contribua puissamment avec eux à la fondation et aux brillants succès de l'université de Hall. Cette ville dut à ses soins et à son zèle le magnifique établissement de la Maison des orphelins^ où six cents pauvres étaient nourris chaque jour, et où l'on comptait au moment de sa mort plus de deux mille jeunes gens élevés par plus de cent trente précepteurs. On comprend facilement que des œuvres de ce genre devaient concilier beaucoup de faveur aux piétisles, et elles ont par là même servi à étendre les funestes conséquences de leur système. ]]
Le protestantisme, ainsi déchiré par les sectes cjui naissaient dans son sein, allait être bientôt ruiné par une erreur capitale, qui devait engloutir les branches sorties du tronc de la véritable Eglise. Nous aurons souvent occasion d'en signaler les progrès dans le cours du dix-huitième siècle.
(1) Voyez l'article Spener dans la biograpliic de Micliautl.
(2) Un des apôtres les ])lus singuliers du Millénarisme était Pétersen, pasteur à Lubeck, puis à Luneburg. Il annonçait un prochain avènement de Jésus-Christ, une résurrcclion des morts, el la transmutation glorieuse des fidèles encore vivants, un règne de mille ans sur la terre, etc. li avait, disaitil, des révélations.
1 if) TABLEAU HISTORIQUE