MISSIONS DE L'INDE
On croit que Tapotre saint Thomas prêcha la foi dans l'Inde, et il était resté dansée pays quelques faibles traces de christianisme, loisque les Européens y arrivèrent après
DU CO]\niE]\'CJ:AlEJNT DU XVIIl" SJKCLK. 205
avoir découvert le passage du cap de Bonne-Espérance. Les Porlug.'iis, qui y abordèrenl les premiers, y firent plusieurs élablisseinenls dans lesquels la religion ne fut pas oubliée. On érigea plusieurs sièges épiscopaux. L arelievèque de Goa a le titre de primat des Indes. Celte ville est toute calbolique. On v conserve le corps de saint François-Xavier, regarde comme l'apotre et le prolecteur de ce pays. Le diocèse de Goa renferme environ quatre cent mille àmcs. Celui de Cochin n'en a guère que cinquante mille. L'évèché de Saint-Tbomé, sur la cote de Coromandel , embrasse un territoire immense, et renferme plus de catholiques que tout le reste de Tlnde. Pondicbéry est de ce diocèse. Cette ville, qui appartient aux Français, était administrée, quant au spirituel, par les Jésuites, les Capucins et les prêtres de la mission, dits de Saint-Lazare. L'archevêché de Cranganor, sur la même côte que Goa, s'étend beaucoup dans l'intérieur des terres. Les missionnaires s'étaient bornés longlemps à prêcher l'Evangile sur les cotes, et à diriger les chréiiens qui vivaient dans les élablissemenls européens. Il paraît que ce furent les Jésuites qui pénétrèrent les premiers dans l'inlérieur de la presqu'île. Ils formèrent trois missions dans le Mailuré, dans le Mavssour et dans le Carnatc. Ces missions étaient assez florissantes au commencement du dix-huitième siècle, mais il serait diiïicile d'apprécier le nombre des chrétiens qui s'y trouvaient. Il est certain que c; nombre augmentait journellement par les soins des ouvriers évaugéliqucs qui parcouraient ce pays.
Dans la presqu'île de Malacca était l'évêchéde Malacca, qui n'était plus que titulaire depuis que les Hollandais s'étaient emparés de ce pays.
MISSIONS DE SIAiM, DE LA CHINE Eï DU TONG-KING.
La mission de Siam avait été fondée, dans le dix-septième siècle, i)ar les Français, ainsi que d'autres missions de rOricnt, et l'origine en fait assez d'honneur à leur zèle
200 TABLKAU HISTORlQUr.
pour que nous ]a rapporlions ici brièvement. Le père Alexandre de Rhodes, jésuite d'Avignon, longtemps employé dans les missions de l'Inde et au Tong-King, comprit que le meilleur moyen d'affermir le christianisme dans ces contrées était d'y envoyer des évéques qui gouverneraient avec plus d'autorité, et formeraient un clergé indigène. Il revint en Europe pour proposer son dessein au pape. Arrivé à Rome en iG-iO, il exposa son plan à Innocent X, qui l'approuva. On voulait même le faire évêque, mais il refusa cette dignité. Il chercha des sujets propres à remplir ses vues. Etant venu à Paris, il communiqua son idée au père Bagot, Jésuite, qui dirigeait une congrégation de pieux jeunes gens et d'ecclésiastiques. Ceuxci accueillirent ce projet avec ardeur, et deux d'entre eux allèrent à Rome, vers 1650, pour suivre cette affaire (1). La protection de la duchesse d'Aiguillon leur procura celle du cardinal Bagni, qui avait été nonce en France. Alexandre VII accueillit les vertueux prêtres qui se consacraient à l'œuvre des missions, et choisit parmi eux deux évêques, M. Fallu, qu'il fit évêque d'Héliopolis et vicaire apostolique du Tong-King, et M. de la Mothe- Lambert, qu'il fit évêfjue de Béryle et vicaire apostolique de la Cochinchine. Peu après, M. Cololendy fut créé évêque de Métellopolis et vicaire apostolique de Nankin. Ces trois prélats partirent successivement accon) pagnes de J plusieurs missionnaires 5 mais ils ne purent, par diffé- h rentes circonstances, arriver au lieu de leur destination. ^ M. Cotolendy mourut. Les deux autres se trouvèrent réunis à Siam , et jugèrent, de concert avec les autres missionnaires , que cette ville était commode pour être le centre de leurs missions et le point de communication avecl'Europe. Ils écrivirent donc à Rome pour obtenir l'administration spirituelle dans ces parages, et le Pape ordonna, en effet, que le successeur de l'évêque de
(1) Voyez plus de détails sur ce commencement de Missions dans l'Essni historique sur l'injluence de. la Religion de France dans le dix-neuvième siècle, tome I, page 486 et suiv.
DU COMMENCEMr.NT DU XVIIl' SIÈCLE. 207
Métellopolis résiderait à Siam , et prendrait soin des pays adjacents. Le séjour des évêques à Siam ne fut pas oisif. Le roi, ayant conçu de l'estime pour eux, leur accorda, près de la ville, un terrain assez vaste , où ils bâtirent une église et un séminaire. On y reçut plusieurs catéchistes de la Cochinchine et du Tong-King, parmi lesquels on choisit les plus âgés et les plus vertueux pour les préparer à l'état ecclésiastique. On érigea aussi un collège pour y élever les enfants des chrétiens. Enfin on construisit, non loin du séminaire, un hôpital pour les pauvres malades. On y en recevait autant qu'il était possible, et l'on distribuait gratuitement des médicaments à ceux que la maison ne pouvait contenir. De si heureux commencements avaient été traversés par quelques orages; cependant le séminaire de Siam a toujours continué , et a fourni des missionnaires zélés, qui, de là, se sont répandus dans les diverses contrées de l'Orient. Siam a eu constamment des vicaires apostoliques qui y ont consolidé l'établissement de la religion. M. de la Mothe-Lambert, dont nous avons déjà parlé, fut très-utile à cette mission par son zèle et par la bienveillance que le roi du pays lui témoignait. M. Laneau, qui lui succéda sous le titre d'évéque de Métellopolis, établit cinq nouvelles églises dans le royaume, eut les honneurs de la prison, et n'en sortit que pour travailler avec plus de courage à la conversion des infidèles. M. de Cicé, qui fut nommé à sa place, en 1700, avait d'abord été missionnaire dans le Canada, puis dans l'Orient. Il fut sacré évèque de Sabula, en 1701, et suivit les traces de ses prédécesseurs. La protection de Louis XIV n'avait pas peu contribué aux avantages que ces évéques avaient obtenus, ïl leur conférait le titre de ses chargés d'affaires, titre qui servit plusieurs fois à les soustraire à de grands dangers.
La mission de la Chine était une des plus considérables et des plus florissantes qu'il y eût au commencement du dix-huitième siècle. Elle devait cet avantage à une réunion de circonstances heureuses. Plusieurs religieux
20S TADLEAU HISTORIQUE
avalent successivement pénétré en Chine dans le cours du dix-septième siècle. Les Dominicains en furent chassés à plusieurs reprises. Les Jésuiles, plus heureux , s'y maintinrent constamment. Un d'eux, le père Ricci, établit cette mission, et des religieux du même corps la continuèrent. Depuis IG80 surtout, on y envoya d'Europe un assez grand nombre de Jésuites. Us n'avaient eu jusqu'alors que deux maisons, l'une h Pékin et l'autre à Canton, lis élevèrent, à celte époque, d'autres établissements en différentes provinces et bâtirent des églises. Ces progrès occasionnèrent d'abord quelques plaintes; mais la protection de l'Empereur fit surmonter ces obstacles. Ce prince était lîang-Hi, qui se montra toujours favorable aux missionnaires. Son goiitpour les sciences lui faisait accueillir des hommes en qui il trouvait des connaissances supérieures à celles de ses sujets. Les Jésuites français à Pékin s'appliquaient aux mathématiques, a l'astronomie, à la géographie, et servaient à diriger, à cet égard, les Chinois. kang-Hl les reçut dans son palais , les admit dans ses tribunaux , et leur donna sa confiance. Les pères Bouvet, Gerbillon, Parennin et plusieurs autres, étaient des hommes instruits, qui, en s'occupant des sciences, ne négligeaient pas non plus les Intérêts de la religion. Les Jésuiles portugais avalent déjà plusieurs églises. On en comptait plus de cent dans la seule province de Nankin, et au moins cent mille chrétiens. La faveur des Jésuiles français auprès de l'Empereur multiplia les missions. lisse répandirent dans les provinces, et étendirent la prédication de l'Évangile en des lieux où elle n'avait pas encore pénétré. Dans le même temps, d'autres missionnaires français arrivaient en Chine. Le séminaire des Missions élranp^ères venait d'être formé, el commençait à fournir des sujets pour rOrlenl. Un des vicaires apostoliques, que nous avons nommé, M. Pallu, évêque d'Héliopolis, aborda, en 1684, dans la province de Fo-Rlen avec quelques missionnaires. Pour régler les travaux de tous ces ouvriers évangéliqucs, le Pape partagea entre eux les différentes pro-
DU COMMENCEMF.XT DU XVIFl' SliCLt. 209
vincesde l'empire. Les Jésuites, les Dominicains, les Franciscains, les prélres du séminaire des Missions étrangères, eurent chacun leur territoire assigné. En 1698 et Tannée suivante, le Pape nomma des évèques et des vicaires apostoliques pour chacune des provinces oii le christianisme avait élé introduit. L'évéque in parlibus à' kr^oW^ qui était un religieux franciscain, fut faitévèquc de Pékin, le Pape ayant jugé à propos d'ériger la capitale de l'empire en évêché en titre. Des évêchés furent aussi créés à Nankin et à Macao.
M. de Lionne, ecclésiastique français, qui avait renoncé aux espérances de sa famille pour se dévouer aux travaux des missions, et qui avait le titre d'évéque de Rosalie, fut fait vicaire apostolique de la province du Sut-Chuen ; mais il se rendit à Rome , et fit passer à sa place quatre missionnaires. Le père Rasile , Franciscain, fut vicaire apostolique du Chen-Si 5 le père Alcala, Dominicain, du Tche-Kiang. Le père Turcotti, Jésuite, évéque d'Andreville, gouvernait le Koue-ïcheou^ le père Ponsatery, aussi Jésuite, était chargé du Chara-Si. M. Maigrot, évéque de Conon , était vicaire apostolique du Fo-Kien ; M. Leblanc, du séminaire des Missions étrangères de Paris, fut nommé vicaire apostolique du Yun-Nan , et le père Renavente, Augustin , évéque d'Ascalon , avait sous sa juridiction leKlang-Si. Cet arrangement, en assignant à chacun sa place, avait pour but de prévenir tout conflit d'autorité, et de favoriser la propagation de la foi. Aussi se forma-t-il, à cette époque, plusieurs missions nouvelles.
Cependant les mandarins voyaient avec chagrin ces progrès, mais ils étaient contenus par la bienveillance constante du prince pour les Jésuites. Les Portugais euxmêmes avaient cherché à traverser l'entrée de tant de missionnaires qui n'étaient pas de leur nation. Ils avaient craint que leurs intérêts politiques ne souffrissent de l'introduction de ces étrangers. Accoutumés à pénétrer seuls en Chine, ils virent avec jalousie l'arrivée des vicaires apostoliques français, et il y eut un ordre du roi de Pnr*
tupal pour arrêter ceux qui n'arriveraient pas sur des bâtiments portugais. On arrêta, en effet, plusieurs missionnaires à Macao. Cette jalousie nationale nuisit plus d'une fois aux ouvriers évangéliques. Mais le plus grand sujet de trouble pour ces missions vint du côté où on devait moins le craindre. Nous pouvons d'autant moins nous dispenser d'entrer, à cet égard, dans quelques détails, qu'il sera question, par la suite, de ces disputes fâcheuses, et que nous verrons plusieurs papes occupés successivement à les terminer.
Lorsque le père Ricci , Jésuite , était arrivé en Chine, il y avait d'abord pris les manières simples et pauvres des Bonzes. Mais peu après, par les conseils des mandarins eux-mêmes, il prit les vêtements de soie , se fit porter en chaise, et adopta les autres usages des lettrés du pays. Les autres Jésuites firent de même , et il paraît que tous les missionnaires suivirent, quoique plus tard, cet exemple. On ne les soupçonnera pas, sans doute, d'avoir été mus en cela par un sentiment de vanité ridicule. Des hommes qui se condamnaient par piété à une vie austère , ne doivent pas être accusés légèrement d'agir par un motif petit et méprisable. Mais ils jugèrent apparemment que leur ministère souffrirait d'une apparence d'abjection, et qu'il fallait ménager les préjugés de ceux dont ils voulaient gagner la confiance . Ce fut par la même considération que plusieurs missionnaires permirent aux nouveaux chrétiens de conserver quelques pratiques auxquelles ceux-ci étaient fort attachés. Ricci se persuada que la doctrine de Confucius, sur la nature de Dieu, ne différait pas beaucoup de celle du christianisme, que ce n'était point le ciel matériel et visible dont il prescrivait le culte à ses disciples, mais le Seigneur du ciel, le vrai Dieu, et que les honneurs rendus aux ancêtres, les prosternementset même les sacrifices en leur mémoire, n'étaient, dans la doctrine du même Confucius, que des cérémonies civiles et des témoignages de piété filiale, qui n'avaient rien d'idolâirique et do superstitieux. La plupart des Jésuites adoptèrent
1)U COMMi: NCEMKN T DU XVIII* SIKCLE. 21)
l'opinion et la pratique de Ricci. On lui a reproché que sa condesceudance pour les préjugés des Chinois était allée jusqu'à leur dissimuler le mystère de la croix , et jusqu'à leur en cacher le signe auguste. Ces concessions furent l'objet d'une consultation portée à Rome et d'une décision du Saint-Oilice.
Quoi qu'il en soit, le sentiment de Ricci avait prévalu parmi ses confrères, lorsque les religieux Dominicains ayant pénétré en Chine se déclarèrent d'un avis contraire. Ils ne regardèrent point la doctrine de Confucius comme aussi Innocenie qu'on voulait le persuader. Ils prétendirent que lui et ses disciples ne s'éloignaient pas beaucoup de l'athéisme, que les Chinois ne reconnaissaient au fond que le ciel matériel, et que les honneurs rendus aux ancêtres portaient un caractère marqué de superstition et d'idolâtrie. Ils déférèrent donc les Jésuites à Rome, et, sur leur exposé^ un décret de la propagande, en 1645, défendit les cérémonies chinoises jusqu'à ce que le Saint- Siège eût prononcé. Les Jésuites se plaignirent de ce décret, et présentèrent un autre exposé, d'après lequel un second décret de 1656, permit l'observation des pratiques en question , parce qu'il parut qu'elles ne renfermaient qu'un culte purement civil et politique. Ces dispositions qui semblaient contradictoires ne firent qu'augmenter les disputes au lieu de les calmer, et la controverse fut de nouveau agitée à Rome, en 1669 et en 1674. Ce fut surtout après cette époque que les contestations prirent un caractère plus grave. Les prêtres du séminaire des Missions étrangères, fondé récemment à Paris, pénétrèrent en Chine, et se déclarèient aussi contre la pratique des Jésuites. Un des plus vifs pour ce sentiment;, fut M. Maigrot, depuis vicaire apostolique du Fo-Kien et évèque de Conon. Le 26 mars 1693, il donna un Mandement dans lequel r il ordonnait de se servir, pour signifier Dieu, du mot Tien-chu, Seigneur du ciel, et défendait les mots Tien et Xamti, ciel et. empereur; T il défendait d'exposer dans les églises le tableau avec ces mois King-tien, adorez
212 TABLEAU niSrORIQlE
le ciel; 3" il dcclarait que l'exposé fait à Alexandre VII s'écarlait de la vérité en plusieurs points; 4'' il interdisait l'assisiancc aux sacrifices ou oblalions usitées deux fois l'an envers Confucius et les morts; 5" il louait les missionnaires qui avaient proscrit les tablettes; 6" il condamnait quelques propositions avancées par des écrivains Jésuites; 7° il recommandait de se défier des superstitions des auteurs chinois. Enfin il déclarait que, pour le passé, il était éloigné de condamner ceux qni avaient toléré quelques cérémonies, et il reconnaissait qu'il n était pas étonnant que sur des matières aussi délicates tous n eussent pas été d'abord du même avis. Malgré la modération et la sagesse de cette conclusion, ce Mandement fit beaucoup de bruit et occasionna beaucoup de plaintes. Les Jésuites se plaignaient que -M. -Maigrot eût prétendu décider seul une si importante question.
Les niissionnaires qui se trouvaient en Chine furent partagés. D un côté étaient les Dominicains, les Franciscains, les prêtres français des Missions étrangères, et les évèques pris parmi eux, M. Quemener, évèque de Sura; M. de Cicé, évèque de Sabula; M. de Lionne, évèque de Rosalie; M. L^djbé, évèque de Tilopolis, etc.; de l'autre coté étaient les Jésuites auxquels se joignaient deux évèques, celui d'Ascalon et celui de Basilée. La controverse devint plus animée que jamais, et les deux partis défendirent leur opinion avec une chaleur dont la charité ne s'accommodait pas toujours. L'affaire fut de nouveau portée à Rome. Innocent XII nomma une congrégation pour s'en occuper. Des deux cotés, on envova des députés pour soutenir son sentiment. Les Jésuites alléguaient leur ancienneté dans la mission, leur connaissance des livres et de 1 esprit de la nation chinoise, la dilliculté de la faire renoncer à des usages qui lui sont chers, l'inconvénient qui résulterait pour la propagation de la foi, d'une proscription absolue de ces mêmes usages , enfin la praii(jue des plus célèbres missionnaires de la société. Leurs adversaires disaient qu'aucune raison ne pouvait faire tolérer
DU CO^rVÎENrEMFNT DU xviii* sirri.E. 213
des pratiques supersliiieiises. Ceux-ci étaient secondés en Europe par un grand nombre de docteurs de la Faculté de lhcoloj;ie de Paris; et cette Faculté coi'.damna, le \S octobre 1700, plusieurs propositions extraites d'un livre qu'un Jésuite avait publié en faveur des cérémonies chinoises. On verra dans le cours des ^lémoires^ année 1701, et ailleurs, la suite de cette alFaire.
Il se mêlait à ces discussions une aigi'eur cl une anlmosilé trcs-fàcheuse. Des ennemis ardents des Jésuites peignaient leur conduite sous les plus noires couleurs , exagéraient leurs torts, et les accusaient d'idolâtrie, tandis qu'on pouvait au plus les taxer de ménagements excessifs, de prudence humaine ou de relâchement. Ceux-ci, de leur coté, s'imaginèrent qu'ils avaient raison dans le fond, parce que leurs adversaires avaient tort dans la forme ; et ils s'atiachèrent d'autant plus à leur sentiment , qu'ils virent que bien des gens le combattaient sans l'entendre et par passion. C'est l'effet d'une extrême injustice d'aigrir et de révolter. C'est ce qui explique apparemment la longue résistance des Jésuites. Sans doute nous ne cherchons point à trouver coupable un corps que nous estimons, et dont nous proclamerons plus d'une fois les services. 3Iais les faits déposent ici contre plusieurs de ses membres. Déjà, dans notre première édition, nous avions rapporté h cet égard ce que nous avaient appris nos recherches. Notis avons reçu plusieurs réclamations, et on nous a renvoyé aux apologies publiées par différents écrivains de la société. Ces apologies ne nous ont point paru pallier entièrement les torts des missionnaires dont nous parlons. Les Mémoires du père d'Avrignv, et le recueil des Lettres édifiantes fourniraient plutôt des témoignages contre eux.
Le Tong-King, pays situé au midi de la Chine, sur les bords de la mer, vit se former, au commencement du dixseptième siècle, une mission qui fit d'assez grands progrès. Deux Jésuites y entrèrent les premiers en ]627, et commencèrent h V nrèclicr la foi. Leur 7.è|e rencontra bien
214 ïabli:au historique
des obstacles. Cependant, au milieu d'alternatives fréquentes d'orages et de calme, la religion se soutint et même s'étendit. En 1662, les Jésuites furent chassés du Tong-King en haine du christianisme, et n'y rentrèrent qu'en 1669. En 1666, M. Deydier, missionnaire français, parti en 1660 avec l'évéque de Bérythe, arriva au Tong- King. M. Fallu, évêque d'Héliopolis , avait été nommé vicaire apostolique de ce pays, mais de nombreuses traverses l'empêchèrent d'y arriver, et il cessa, en 1679, d'être vicaire apostolique du Tong-King. M. de Lamothe- Lambert, évêque de Bérythe, fut le premier évêque qui parut dans ce royaume. Il y aborda en 1669, y fit quelque séjour, y tint un synode, et retourna ensuite à Siam. Nous allons aussi le voir en Cochinchine.
Eu 1679, le Saint-Siège partagea le Tong-King en deux vicariats, l'un à l'Orient, l'autre à l'Occident. Le premier vicaire apostolique du Tong-King oriental fut M. François Deydier, qui fut fait évêque d'Ascalon. 11 étnit déjà depuis plusieurs années dans le pays, et y avait travaillé avec autant de succès que de zèle. Il fut sacré en 1682 et mourut le 1" juillet 1693. Comme des religieux de divers ordres, et principalement des Dominicains, étaient venus dans ces derniers temps se joindre aux Jésuites pour prêcher la foi dans le Tong-King, le Saint- Siège leur confia la missiondu Tong-King oriental après la mort de l'évéque d'Ascalon, et tous les successeurs du prélat dans ce vicariat apostolique ont été des religieux italiens ou espagnols. Quant au Tong-King occidental, le premier vicaire apostolique fut M. Jacques de Bourges, Français, qui était aussi parti pour l'Orient avec l'évéque de Bérythe, et qui l'accompagna dans son voyage au Tong-King en 1669. Il resta dans le pays et y travailla, avec M. Deydier, à la propagation de l'Evangile et à la formation d'un clergé indigène. Ayant été nommé évêque d'Auren et vicaire apostolique du Tong-King occidental, il alla, en 1682, se faire sacrer à Siam, et était de retour la même année dans son vicariat. A la fin chi div-scplième siècle, ce pré'at gou-
DU co?.nip;NCîi:.Mr:NT du xviii* sii.CLE. 215
veruail encore leTong-King occidental. Les Jésuites continuèrent à travailler dans les deux parties du royaume sous la direction des évêques. TVous aurons à parler des traverses que cette mission éprouva dans le cours du dixhuitième siècle.
La Cochinchine, autre royaume au midi duTong-King, avait aussi reçu, vers 1625, la prédication de l'Évangile. Des Jésuites et des Franciscains y étaient entrés en diH'érents temps, et la religion s'y était longtemps soutenue, malgré différentes persécutions. M. de Lamothe-Lambert en fut fait vicaire apostolique en 1660, sous le titre d'évêque de Bérythe- il y passa plusieurs mois en deux différentes fois. Il obtint du roi du pays la permission d'y exercer ses fonctions. Il fonda à Siam un séminaire et un collège pour y élever des jeunes gens qui pussent être ensuite élevés au sacerdoce, ou devenir caléchisles. Il mourut le 15 juin 1679. Son successeur fut M. Guillaume 3Iahot , qu'il avait fait pro-vicaire. M. Mahot était parti de France en 1666 et était entré en Cochinchine en 1671. Le Saint-Siège le nomma évéque de Bida et vicaire apostolique. Mais comme on craignait qu'il ne refusât, M. Laneau , évéque de ôlétellopolis et vicaire apostolique de Siam , alla en Cochinchine exprès pour le décider, et n'y réussit qu'après la prière de tous les missionnaires. Il sacra M. Mahol le premier dimanche de l'Avent 1682, et tint à cette occasion un synode à Fayfo. L'évêque de Bida était un prélat plein de zèle et de piété, qui fut enlevé trop tôt à sa mission. Il mourut le 15 juin 1684, n'ayant que 54 ans. Après lui, M. François Paris fut vicaire apostolique avec le titre d'évêque de Bugis. Il était né à Tenacérim, dans le royaume de Siam, d'un Manillois et d'une Siamoise, et avait été élevé dans le collège de Siam. Il fut sacré dans cette dernière ville, en 1691, par M. Laneau, et se rendit la même année en Cochinchine, On lui donna dans la suite pour coadjuteur M. Marin Labbé, missionnaire parti de France en 1679, qui fut, vers 1700, sacré évéque de Tilopolis.
2Î0 TABLEA.U HISTORIQUE
A la fin du clix-sepîicme siècle, une violente persécnlion éclata contre les chréliens en Cochincliine. Elle commença, en 1698, sur Je faux prétextes d'accusation portés contre eux. Il y eut ordre d'abattre leurs églises. Elles furent pillées. Un missionnaire français, M. Lauglois, fut pris, garrotté, maltraité. On dévasta sa maison. L'évêque de Bugis n'échappa qu'avec peine ; son église et sa maison furent livrées au pillage : ces violences se reproduisirent dans les différentes provinces. Elles furent suivies d'une effroyable tempête et d'un débordement des eaux. Les chréliens se flattaient que ces désastres auraient fait oublier de les poursuivre. Ils recommencèrent à élever de nouvelles églises et à pratiquer la religion ouvertement, cjuand la persécution se renouvela au commencement de 1700. On arrêta dans la ville royale quatre missionnaires, deux Français, M. Langlois, pro-vicaire, et M. Capponi, et trois Jésuites, les pères Candone, Belmonte et Arnedo. Celui-ci fut élargi quelques jours après, mais les trois autres furent mis en prison, les fers aux pieds et la cangue au cou. Le roi fit publier alors un édit contre la religion -, il voulait qu'on forçât les chrétiens à abjurer. Plusieurs prirent la fuite, d'autres se cachèrent. Il y en eut qui échappèrent aux vexations à prix d'argent. D'autres succombèrent aux mauvais traitements; d'autres, en assez grand nondore, souffrirent courageusement les tourments. Les missionnaires furent mis à la question j on voulait leur faire donner la liste des chrétiens. Arrêtés au mois de marS;, ils furent amenés devant le roi le 22 avril. Outre les quatre missionnaires, il y avait trente-sept chrétiens; tous avaient la canfi;ue et les fers. On somma les chréliens d'abjurer, sans quoi ils subiraient la mort; sept qui refusèrent généreusement, furent condamnés à mourir de faim. Il y avait parmi eux trois femmes auxquelles on donna la bastonnade et on coupa le bout des doigts et des oreilles; on les renvoya ensuite. Les quatre autres chrétiens supportèrent courageusement un horrible supplice , et moururent successivement d'inanition au bout d'un
tcMiips plus OU moins long. Quaut aux missionnaires, on leur mit au cou des cangucs plus pesantes et de plus gros fers aux pieds. Deux autres missionnaires fuient pris, M. Senneurand, Français, et Fonséca, préire chinois; ils furent mis en prison avec les cangues comme les autres. Un jeune oOicier et deux soldats chrétiens souffrirent la mort pour la foi. Un colonel, qui, vaincu par les prières de sa famille, avait craché sur l'image du Sauveur, ayant été condamné à mort, protesta qu'il mourait chrétien, et demanda pardon de sa faiblesse. Un médecin, Jean Tuan, fut massacré par les païens en haine de la religion qu'il professait. D'autres chrétiens moururent en prison. Des six missionnaires, trois moururent en prison; le père Balmonler, âgé de cinquante ans, et dans la mission depuis huit ans, mourut le 28 mai ]700; le père Candone, Sicilien, âgé de soixante-quatre ans, mourut le 28 mai 1701, et M. Langlois, le 30 juillet 1700; il prêchait dans la Cochinchine depuis vingt et un ans. Tous donnèrent de grands exemples de patience. MM. Senneurand, Capponi et Fonséca restèrent en prison jusqu'en 1704. Trois autres missionnaires français, MM. Feret. Gouges et Destréchy furent arrêtés dans le Ciampa, vers Pâques 1700, sur un vaisseau chinois sur lequel ils s'étaient emharqués pour passer à Siam. M. Feret , parti du séminaire des Missions étrangères, travaillait depuis dix-huit ans dans le Ciampa, et était malade lorsqu'il fut arrêté; il mourut le 12 juin 1700, à l'âge de cinquantesept ans. MM. Gouges et Destréchy avaient été d'abord renfermés avec des chrétiens condamnés à mourir de faim; mais comme le roi ne condamnait que ses sujets à ce supplice, on les mit en prison avec la cangue et les fers, et ils n'en sortirent qu'en 1701. Un missionnaire jésuite fut également arrêté. La persécution ne cessa entièrement qu'en 1704. De tous les missionnaires qui étaient en Cochinchine, il n'y en eut que quatre qui échappèrent aux recherches, l'évêque de Bugis, MM. Forget et Audier, missionnaires franans, et un Jésuite deMacao, Chrys-
lopbe Coîciclio. M. Forget mourut de maladie le Vl octobre 1700, à rage de soixante ans, après trente années de travaux, dont il avait passé dix-huit en Cochinchine. Les missionnaires qui avaient été arrêtés ne purent recommencer leurs travaux qu'en 1704 (1).
Les îles Philippines ne doivent point passer pour un pays de mission, puisque la religion catholique y est dominante. Les Espagnols, qui sont maîtres de ces îles, y ont fait des établissements ecclésiastiques. Manille, la capitale, a été érigée en métropole, qui a sous elle trois sièges épiscopaux, Cacèrcs, Nom-de-Jésus et Nouvelle-Ségovie. Manille a des couvents, des collèges-, et le clergé y est sur le même pied qu'en Europe.