PREFACE
DE LA SECONDE ÉDITION, PUBLIÉE EN 18i3.
Il est peu d'époques qui offrent, pour l'iiisloiie ecclésiastique, une matière plus abondante que le siècle qui vient de finir, il n'en est point qui présentent des événements plus variés, des attaques plus nombreuses, des secousses plus violentes. La naissance et les progrès de l'incrédulité, les troubles excités dans l'Eglise par un parti remuant, les orages d'une révolution qui a ébranlé toute l'Europe, fournissent une suite abondante de détails souvent affligeants, mais toujours curieux, et donnent en même temps une division assez naturelle pour nos Mémoires. L'bistoire ecclésiastique de ce siècle peut en effet se partager en trois grandes divisions, où viennent aboutir la plupart des laits qui ont rempli cette période mémorable. Ces divisions, bien distinctement marquées et fertiles en événements, méritent, à beaucoup de titres, de fixer l'attention de l'éciivain observateur et celle de l'ami de la reli-
Vers le commencement du dix-liuilième siècle, l'incrédulité piend naissance, ou du moins se nuinifeste en Angleterre et en Hollande. Elle y est adoptée par des écrivains renommés, qui tantôt insinuent le déisme avec art, tantôt combattent de front le chiistianisme , tantôt sèment le doute et l'ironie sur les sujets les plus graves. Leurs ouvrages, ré[)andns dans ces deux pays, y popularisent
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l'irréligion. Elle est ensuite iiitrodnile chez n<uis par un liomme célèbre, doué de beaucoup d'cspiit et de talent, qui avait vécu en Angleterre et en Hollande, et qui, de letour dans sa patrie, parut mettre tous ses soins à y accréditer les opinions qu'il avait trou- \ées chez nos voisins. Après avoir préludé, dans sa jeunesse, par quelques écrits, où, tout en laissant voir son but, il gardait encore quelques ménagements, ce littéiateur s'enliardissant à mesure que son âge et ses succès lui doiniaient plus de poids et d'autorité, se consacra dans sa vieillesse avec une ardeur infatigable à combattre et à avilir la religion. Dans l'espace de quinze à \ingt ans, on le vit accumuler, dans cette intention, des éciits de toutes les formes^ histoires, pamphlets, essais pliilosophiques, contes, vers, facéties, etc. Autour de lui vinrent se ranger des disciples animés de son esprit , et qui, excités par son zèle, comme il excitait le leur, enlantèient en peu d'années de nombreuses et véhémentes diatribes contre une croyance qui avait civilisé le monde. La liste de ces productions est encore moins étoimante que le ton qui y lègne. La correspondance des principaux chefs a montré quel était leur but et le concert qui i égnait entre eux ; mais les effets nous en ont instruits encore mieux. Le torrent de leurs livres inonda toute la France, et leurs principes, accueillis dans des sociétés dominantes, se répandirent dans toutes les classes. Parle moyen des jouinaux, ils se rendirent maîtres de Topinion et distiibuteurs de la renommée; et un ministère faible les laissa piendre une consistance et un ascendant énormes. A la même époque, la même contagion gagnait l'Allemagne. Dans les Etats protestants de cette contrée, la réforme arbora ouvertement les
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étendards du déisme. D'autres Etats catholiques furent aussi atteints des ravages de l'incrédulité ; et avant la fin du siècle, une grande partie de l'Eiuope était en proie à cette doctrine nouvelle, ou plutôt à cette absence de toute doctrine, qui ne fut que trop en même temps une absence de toute morale.
Un autre parti, né dans le siècle précédent, réclame aussi l'attention de l'historien. Moins hardi sans doute et moins funeste, il donna lieu cependant à des troubles et à des divisions dont l'Église se ressentira longtemps. Actif, intrigant, opiniâtre, il enfanta une foule d'écrits qui blessaient la cbarité et éternisaient les querelles. Condamné par le corps des pasteurs, il se réfugia dans les bras de l'autorité séculière, et trouva un appui dans quelques-unes de ses branches. Sans parler du système de doctrine adopté dans ce parti, la manière dont il se défendit a produit de sinistres effets pour la religion. Les déclamations continuelles qu'on s'y permettait contre le Pape et les évéques, ont avili la puissance ecclésiastique. L'opiniâtreté avec laquelle on y soutint de faux miracles, a servi de prétexte aux déistes pour jetei- des nuages sur les miracles mêmes sur lesquels repose le christianisme. Ce parti offre à l'observateur impartial tous les caractères d'une secte véritable; cabales, émissaires, déguisements, libelles, mépris de l'autorité. L'Eglise a été troublée partout où il existait; elle n'a été tranquille qu'où il n'était pas. Il a déchiré pendant cinquante ans l'Eglise de France, y a fait naître une foule de contestations incidentes, y a fomenté des illusions déplorables, y a entretenu un esprit d'opposition^ de mutinerie et de dénigrement contre les premiers pasteurs. De la France, cet esprit passa dans quelques contrées étran-
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gères, et dans la dernièie moitié du di\-liiiiième siècle, l'Alleiiiagne et l'Italie le virent se développer dans leur sein sous la protection de quelques princes trompés, ou de quelques ministres séduits. C'est à la même influence qu'il faut attribuer les changements introduits dans les écoles de ces pays, les écarts de leurs canonisles, les réformes tentées à Vienne, à Florence et à Naples, le congrès d'Ems, le synode de Pistoie, l'enseignement de l'Université de Pavie, tant d'écrits contre le Saint-Siège, et cette conspiration sourde, mais active, pour tout innover dans l'Eglise, et pour la mettre sous le bras séculier. Ces deux grandes brandies de l'histoire ecclésiastique, pendant ce siècle, nous mènent à une troisième qui n'est que le résultat et le complément des deux autres. Bien que circonscrite dans le court espace de quelques années, la révolution française semljle renî'ermer autant de siècles. Ce fut alois que l'on vit les effets, et que l'on recueillit les fruits de cette fermentation et de cette ardeur d'indépendance entretenues par tant d'écrits. Ce fut alors que l'on jouit des résultats de ces doctrines philosophiques si constamment prèchées pendant quarante ans. Ce fut au nom de l'humanité, de la raison et de la libeité que tant d'hommes furent asservis, égarés, immolés; et les clameurs contre les rois et les prêtres amenèrent la chute des iiônes et le renversement des autels, la proscription des princes et celle des ministres de la religion. Au milieu de ces scènes de désolation, l'Eglise et l'Etat parurent ensevelis dans une ruine commune jusqu'au moment marqué dans les décrets éternels, où il fut donné à l'humanité, au christianisme et à la société de rentrer dans leurs droits, et de respirer après tant de désaslies.