‹ Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique pendant le dix-huitième siècle (volume 5)Chapitre 12 sur 15 · I. Y. \io · texte numérisé non relu

I. Y. \io

il2 ANNÉE 1786.

') voulait refuser la confirmation promise dans les concor- » dats, eî qu'elle ne saurait refuser sans raison canoni- » que, ou si elle refusait le palliuni, les archevêques et évè- » ques trouveront dans l'ancienne discipline ecclési;islique » des moyens avec lesquels ils exerceront tranquillement, » en conseruéint le respect et la subordination dus au siège » de Rome, leur ojfice archiépiscopal el épiscopal, sous la )) protection de Sa Majesté impériale. » On voit que ce dernier nom reparaît souvent, et qu'avec son secours, on espérait se passer du Pape pour la promotion des cvèques.

« Alix. XXII. Tous les objels qui, suivant l'observance » de l'ancienne discipline de l'Eglise, appartiennent a la )) juridiction ecclésiasiiquc , doivent être porlés en pre- )) mière iiislance devant le tribunal de l'évêque ; el vont, » en cas d'appel, au tribunal du métropolitain — Si les 1) parties appellent à la cour de Rome, celle-ci sera tenue » de donner dans la troisième instance des juges in parti- » bus.) mais qui soient des nationaux ; qu'on déterminera » suivant ce qui est prescrit par le concile de Trente, et » qu'on désignera ensuite à la cour de Rome. 11 serait » cependan* encore plus convenable que chaque arche- » vèque voulût, en se concertant avec ses sulFragants, » établir dans la province un seul tribunal provincial )> synodal, pour la troisième instance, el y juger toutes les » causes. L'archevêque pourrait nommer le président et )) quelques assesseurs, et chaque suffragant un ou deux » assesseurs. » Evidemment cet article tendait, non-seulement à anéantir toute la juridiction que les nonces étaient en possession d'exercer, mais à attribuer aux métropolitains la décision en deriiier ressort.

(( Art. XXÏÎI. Dès que les évèques scroîit une fois éta- )) blis sous la puissante protection de Sa Majesté inipériale » dans la possession de ces droits qui leur appartiennent » d'institution divine, et ajjianchis des principaux griefs )) contre la cour de Rome, pour lors seulement ils seront )) en état de procéder à la correction de la discipline de )) V Eglise dans toutes ses parties, suivant les principes

» communs, d'ordonner ce (jul est nécessaire louchaiii nu )) meilleur arrangement des cures et des monastères, et » de leméclier formellement aux abus qui se sont trlissés » jnsciu'ici à cet éf^ard. » Ainsi voulait-on faire entendre que les abus introduits devaient être attribues au Sainl- Sicge, et non à la néjjlii^erice des prélats. En quoi les réserves pontificales ont-elles entravé le zèle des saints évéques des derniers siècles? onl-elles enqjèclié S. Charles Borromée, JJartliélemi-des-Marlvrs, et d'autres f'rands nrélats, de réformer leur elenjé, d'instruire leurs troupeaux, d'en favoriser les études, d'exiirj)er la simonie, de s'occuj)erde la décence des saints oiliceS;, de rappeler en un mot la pureté de la discipline (1).'

Les vingt-trois articles furent immédiatement après ratifies par les quatre archevêques, et adressés par eux à l'empereur avec une lettre conunnnc datée du 8 septembi-e. Ils y imploraient à plusieurs reprises sa protection : ils s'y plaignaient avec beaucoup d'aigreur des attentats, lies usurpations, de l'oppression exercée par la cour de Rome : ils parlaient des curialisles romains, à peu près comme l'eussent fait des protestants : ils disaient qu'ils ne voulaient pas encore présentement cesser d'observer les concordats; ce qui annonçait assez le dessein qu'ils avaient de pousser plus loin leurs entreprises : ils demandaient la convocation d'un concile national, vu que le redressement des ahus qu'on espérait du concile de Trente étcnt resté sans effet, afin que dans ce nouveau concile la nation allemande fût délivrée de toute oppression et rétablie dans la par laiteliberté : singidier lanjjage dans la bouche des prélats qui ne voyaient pas que l'on pouvait tourner contre eux ces déclamationsamères, ce qui ne manqua pas d arriver quand on envahit toutes les principautés ecelésiastlc[ues.

L'empereur se contenia de répondre pour le moment (]uc les archevécjues devaient se concerter avec les autres

(1) Ci's réllcxioiis soiil fni|)i uiilécs ;i l'iuia, dans ses Mémoire:,, pai;c ;'.!). Li's ilctails ilaiis Ic.miihIs <'nlre li' jirolat sur la iiégli^rncc des cvOinics all'.iiiaiids, dutnic'iit iiiip [^raiidc force :i tes oljsfi'vatlons.

2i.4 ANM£E 17S0.

évéques d'Allemagne. Mais la plupart de ceux-ci ue donnèrent point dans le piège, et ils Tévilèrent d'autant plus facilement que les actes d'Ems ne furent pas publiés. L'évèque et le clergé de Liège résistèrent aux sollicitations qui leur furent faites. L'évèque de Spire, Aug. de Lynibourg-Styrani , se plaignit à l'empereur, le 2 novembre 1786, que les objets traités dans le congrès d'Ems n'eussent point été communiqués aux évêques, et qu'on leur eût fait un mystère du résultat 5 il disait que ces résolutions exciteraient plusieurs conleslations entre les métropolitains et les évéques, et que les dioiis du prince luiluème en souflriraient du préjudicie. 11 priait l'empereur de ne prendre aucune résolution avant d'entendre les autres prélats. Les évéques de Paderborn, d'Hildesheim, de Wurtzbourg, de Ralisbonne, de Fulde, etc., continuèrent à se conduire comme auparavant à l'égard du Pape et de ses nonces; et il paraît qu'il se trouva au plus un seul évêque qui sembla faire cause conunune avec les métropolitains. L'électeur de Bavière défendit d'avoir égard à leurs ordonnances, et tout resta dans ses étals, surtout relativement à la nonciature , sur le même pied qu'auparavant.

— Conséquences du congrès d'Ems. Cependant les quatre archevêques persistèrent dans leur plan; et voulurent commencer à mettre à exécution les règlements d Ems.

[[Il en résulta divers conflits dont les uns furent soutenus en commun par les quatre prélats, et les autres furent particuliers à quelques-uns d'entre eux. Nous croyons utile d'en noter la différence (l). «•

Outre l'aflaire de la nonciature de 31unich, qui continua à être l'objet de leurs réclamations, ils se plaignirent vivement d'une mesure qui en était la conséquence. Une délégation avait été donnée par le nonce de Munich, à des ecclésiastiques résidant à Dusseldorf età Heidelbei'g, pour y remplir en son nom divers actes appartenant aux atlri-

( I; Nui'iij suivuhb ici l'oinrii^t iiililiilt : l'u /■'' / Jiisj;oiisiu,

Liirions de son (ribiiiial, clans le (ItulR' de Jiilicrs, cjui apparlenait au duc de Bavière. Ici la plainte étail d'autant plus déplacée cju'il ne s'a.'jissait même pas de l'établissement de nouveaux tribunaux, mais seulement d une commission donnée pour (aire les enquêtes qui devaient être transmises à la nonciature, et pour communiquer plus facilement les réponses. Les prélats ne laissèrent pas de dénoncer cet acte à l'eniperein', coiinue une violation des lois .oer ma niques (l). |]

Mais ce fut surtout la question des dispenses de mariage, qui devint très-sérieuse. Les quatre archevêques commencèrent à donner, en leur propre nouî, des dispenses réservées au Saint-Siège, et qui n'étaient pas comprises dans les facultés (juinquennales accordées par le Saint-Siège (2). L'archevêque de Damiette, Paccn, avertit plusieurs fois les curés des inconvénients d'une telle conduite. En effet, le concile de Trente avant déclaré nuls les mariages contractés dans certains degrés de parenté, et ayant laissé au Pape, comme conservateur des canons, le soin de dispenser dans les cas convenables, c'était aux souverains Pontifes qu'il appartenait d'accorder les dispenses nécessaires-, et les archevêques ne pouvaient s'attribuer ce droit, sans contredire la décision d'un concile général, et sans trou-

(1) [[Le «lue (le Baviéif ne se coiileiila pas de se plaindre liault nient de la dénoneiation des prélats vomiue d'une ra/oniiite i/idecente : il annonça le dessein de demander an Saint-Siège l'érection d'nn évêché particnlier dans le dn( hé de Jiiliers. I,e chapitre de Cologne écrivit au Pape pour détourner un projet <|ui lui paraissait porter prejiidi'e an siège de Cologne : c'est à cette occasion que le Pape envoya au tiiapitre le bref ((lie nous avons cite en noie, page 233. Il y fait voir ([iie le projet du duc de liavière n'a rien (jue de juste, dans les circonstances oii se plaçait l'électeur de Cologne. ^

(2) ;iL'n incident particnlier ;i Cologne avait conlrihuè ;i irriter le débat. Un prince de Hohenlohe-Bartenstein, devant épouser une de ses cousinesgermaines, l'exécution de la dispense l'ut confiée au nonce de Cologne, i/electeur s'en olfensa et écrivit au nonce Pacca la lettre la pins dure : « Vous vous persuaderez facilement, disait-il, cpie ce serait une confusion B continuelle si un cVt-Vyuc étranger voulait exercer une juridiction dans > le diocèse d'un autre. Je me persuade donc que dorénavant, vous vous k abstiendrez de tout exercice de juridiction dans mou archidiocèse, etc. Il chargea son agent il Uon.e de se plaindre au Pape dans des termes ptu respectueux et même blessants.]]

246 ANNÉE d"86.

bler la sûreté des maringes, et par-là même le repos de la société. Pie VI ne crut pas pouvoir se laire sur un objet qui intéressait la validité des sacrements et la sainteté de l'union conjugale. Ce fut donc par ses ordres que rarcbevéque de Damiette envoya, le 30 novembre 1786, une circulaire aux curés et aux grands vicaires des trois électorats, pour les avertir que les arcbevêques n'avaient, sur les dispenses de mariages, d'autre autorité que celle qui leur était conférée par les induits quinquennaux, qu'ils avaient sollicités plusieurs fois. Il rappelait les demandes faites successivement à cet effet, depuis un siècle et demi, par les électeurs de Cologne, de Trêves et de Mayence. Cette circulaire, envoyée par la poste à tous les curés, excita les réclamations des trois métropolitains, qui ordonnèrent de la regarder comme non avenue, et même de la renvoyer au nonce. L'électeur de Cologne surtout montra un extrême mécontentement de cet avertissement, qu'il représenta comme un attentat porté à ces droits. Il s'en plaignit, et à l'empereur son frère, qui n'avait pourtant pas besoin d'être excité contre le Saint-Siège, et au souverain l'ontife lui-même, qui lui répondit par un bref du 20 janvier 1787 (l). Pie VI lui apprenait que c'était par son ordre exprès que le nonce avait publié la circulaire : il montrait que l'usage général de rEj'^lise, comme les décisions des conciles, réservaient aux souverains Pontifes le droit de dispenser dans certains cas: il opposait h l'archcvcque la pratique de son église de Cologne et la sienne propre, puisque lui-même avait demandé plusieurs fois ces induits qu'il prétendait aujourd'hui inutiles: il lui faisait voir que les édits de l'empereur son frère, loin de favoriser sa conduite, la condamnaient ouvertement, puisqu'ils permetlaient aux évêqucs d'agir relativement aux dispenses des degrés plus éloignés en vertu des délégations pontificales, et qu'ils réscivaieiit au Pon-

(1) Ce hvcf, très-impovlanl, se trouve à la suite dos Mcnioires flu rnrdinnl Parca, sin- fn iirinria'ine d'Allcrnagne, n. VF.

tife les dispenses pour les degrés plus proches (1). « D'où » il est aisé de voir, coiicltiail le Poutilé, que I empereur, » d(tns la cuiwenlio'i faite avec nous , a mieux aime se dé- » sisler de ces édils, par lesquels il avait ordonné aux évc- » qucs de dispenser de leur j)r()pre auloiiié, que d'occa- » sionner des troubles de eonseience aux jH'npIes qui lui )) sont soumis. »]] Passant à ce qui concernait le iionce eu particulier, Pie W icprésentait à l'électeui" tout ce q;;e la conduite tenue envers ce ministre avait d'élrange; combien il était odieux, après avoir refus('(le recevoir les lettres (|ui raccrétliiaient, de 1 appeler évéque étranger, que ne pouvaient regardei" les affaires du diocèse, (c comme si, ajou- ') tait-il, nous étions nous-méme <^'7/Y/«j^^r?/' dans votre dio- ') eèse, où en verlu du droit de ])rimaulé, éîabli par Jésus- )) Christ, nous l'avons constilué ])our fjércr nos alïaircs, et )) pour exercer notre autorité apostolique. » Il terminait en l'engageant de la manière la plus pressante à ne passe joindre aux ennemis de rHglisedans des tenipssidilliciles. L'archiduc ne fit à ce breC qu'une réponse assez courte, mêlée de protestations d'attachement qui contrastaient avec les faits 5 et il continua de soutenir ses prétentions avec liauteur. La conduite des autres prélats fut moins hardie. L'archevêque de Trêves parut abandonner la ligue : il ne tarda pas à demander les induits quinquennaux pour son diocèse d'Augsbourg, où il paraît que les réformes d'Kms n'avaient pas obtenu beaucoup de crédit. Il dérogea en plusieurs points aux vingt-trois articles; sa piété ne lui permit pas de s'avt ugler longtemps sur les vues ultérieures des promoteurs du nouveau code de discipline. Depuis il fil demander au Pape les lettres a|)pelées snnatoiias, pour réparer le vice des dispenses quil avait conférées. L'électeur de Mayenee entra aussi dans une autre voie. Désirant obtenir pour coadjulenr Charles de Dalberg, chanoine de Mayenee, il employa la médiation du roi de Prusse; et ce prince protestant se fit garant,

(I) l'rnez plus haut, pagr 17S, l'cdit i\c Jos<j)ti 11.

lant au nom de l'électeur, qu'au nom du futur archevêque, an ils ne seraient ni les fauteurs, ni les promoteurs de la convention cCEniSj et quils conserveraient les choses dans létat oit elles étaient. Ce fut en vertu de ces promesses que fut obtenu le bref d'éligibilité nécessaire pour que le chapitre de Mayence pût procéder à l'élection du Coadjuieur, quoique le siège ne fut pas encore vacant (1). On va voir à l'instant comment l'électeur de Mayence fut peu fidèle à ces promesses.

[[L électeur de Cologne s'engagea dans une autre affaire qui lui fut particulière. Dans le but d'anéantir la juridiction des nonces, il avait cherché à établir des juges synodaux, ou prosynodaux , au.xquels les affaires ecclésiastiques seraient portées en troisième et dernière inslancc . Les juges synodaux sont des ecclésiastiques que les évêques peuvent désigner au Pape afin qu'il leur donne une délégation pour discuter et juger sur les lieux les affaires qui sont déférées au Saint-Siège, et pour épargner par-là aux parties des frais dispendieux (1). Ce n'est don(^ que du Saint-Siège qu'ils peuvent tenir leurs pouvoirs. Le Pape avait plusieurs fois remontré à l'archevêque que sa seule nomination ne pouvait suppléer à ce point essentiel.

(1) [[Le baron de D«lherg, l'iilui- clectem- de Mayence, sorlait d'une des plus illustres familles de l'Allemagne, et s'était lait connaître par des rcfits i)lus pliilosopliiques que tliéologiques et par ses talents ))Our l'administiiilion civile. I>e cardinal Pacca le juge très-sévèrement dans ses Mémoiri's. Cependant, après avoir été nommé eoadjufeur de Mayence en 1787, il était nommé la même année coadjuteur de Worms, et l'année suivante coadjuteur de Constance; ce ne fut qu'alors qu'il reçut la prêtrise et la consécration épiscopale. Outre ces coadjutoreries, il se fit nommer à la prévôté de Wurtzbourg, dont le revenu était de 30,000 llorins. C'est le même qui, après la sécularisation des principautés ecclésiastiques, fut nommé au siège de Ratisbonne avec une juridiction qui s'étendait sur les territoires des quatre archevêchés, Cologne, Mayence, Trêves et Salzbourg. Voyez Biographie universelle, article Dai.ueiig.']

(2) [[Le concile de Trente, Sess. XXV, c. 10, de Reform., ordonne l'établissement des juges synodaux. Benoit XIV, dans la constitution XXVIII» du premier tome de son Bullaire, trace aux évêques la marche à suivre pour l'exécution. On peut voir aussi le traité de Synodo, livre IV, chapitre 5. N'est- il pas à regretter qu'une si salutaire institution n'ait pas eu d'executiun P ]]

ANNKE ITSfi. 2:0

Voulant passcroulre, le prélat constitua son ojficialitti d'une manière opposée aux rè{^lescanoni(pu'S : il donna aux assesseurs, non-seulement ecelésiastiques, mais laïcpies, ledroit (le porter suffrage (1)5 il dc'Iendit de reconnaître aucun appel, si ce n'est pour la j'ch'ision de la procédure par desjufj;es (pi'il ainait établis lui-même, et auxquels il prétendait donner le dernier ressort, conformément à la convention d'Ems (•>).

Une dilliculté d'un autre genre provoqua les plaintes dcii archevêques de Trêves et de Salzbourj;. Le Pape avait accordé h Télecteur Charles-Théodore de Bavière, par un bref donné le 6 novembre 1787, une subvention sur les biens ecclésiastiques de ses Etats. Ces deux prélats, qui n'avaient que quelques portions de leurs diocèses soumises à celte concession, se plaignirent vivement, et en termes peu respectueux, comme si le Pape eut porté aux droits des évêques d'Allemagne une atteinte qu'on ne pouvait trop déplorer.]]

Cependant l'empereur, à qui ces diverses plaintes avaient été portées, avait déféré au conseil aulicjue tout ce qui concernait les nonciatures. Quelque peu conqiétent que fut ce tribunal, sa réponse ne fut pas jugée assez favorable aux prélats pour être publiée, et l'empereur décida, par son décret du 9 août 1788, que les affaires seraient portées à la diète qui allait s'ouvrir à Ralisbonne. On vit alors un singulier spcciacle, des archevêques accusant le chef de l'Eglise devant une assemblée presque entièrement composée de laïques, et dans lacpielle siégeaient avec grande autorité des princes protestants, comme les rois de Prusse et de Danemark, le prince de Nassau, le stathouder de Hollande. L'électeur de Mayence, oubliant ses promesses, proposa les griefs des prélats à l'examen de la diète, en sa qualité d'archichancelier de l'empire, et à cette Un,

(1) Les assesseurs n'avaient auparavant <]iie le vole comiilUitif; l'électeur leur attribua le vote décisif, [foyez plus huit, page 242, l'artiilc 22 d'Eins.}

(2) Pu n Res/ionsio, caput V.

il adressa une circulaire à tous lesprincesde l'empire : l'électeur de Cologne et l'archevêque de Salzbourg répandirent également des mémoires et des pro-mémoires, où étaient longuement énumérées leurs plaintes(l). [[Ouelque temps avant l'ouverlnre de la dièle, en novembre 1788, les quatre prélats ne craignirent pas de s'adresser au Pape lui-même, pour le presser de nouveau d'abolir les nonciatures. C'est pour ramener, s'il élait possible, ces hommes prévenus, et pourdissiper lesnuagesqui pouvaient résulter des écrits lémérairesqul paraissaient chaque jour, que Pie VI publia, vers la fin de 1789, la réponse développée <à laquelle nous avons emprunté une grande partie de ces détails (2). Le Ponlife, après avoir repris les contestations depuis leur origine, relevait tout ce qu'avait d'indécent cet appel fait par des aichevêques à un tribunal laïque au sujet d'utie question toute ecclésiastique, oii il s'agissaitdes prérogatives du Saint-Siège. Puisdisculanl chacun des griefs, et insistant en })arliculier sur les nonciatures, il prouvait solidement que les Pontifes romains avaient exercé le droit qu'on leur contestait dans tous les temps, et même dans tous les pays, avec les modifications diverses que les circonstances avaient exigées-, et il donnait sur cette matière tous les éclaircissements désirables. « Nous » laissons maintenant, disait-il en terminant, à votre jus- » tice et à votre religion, à vous dire ce qui vous reste à « faire. Nous ne pouvons, nous ne devons ni comparaître » devant la dièle, ni y envoyer de légat extraordinaire, )) de peur que nous ne soumettions à un juge incompétent » le Siège apostolique. Nous ne pouvons non plus abdiquer » des droits essentiellement liés avec la priniauté qui nous » a été confiée. Reconnaissez-les, ces droits, vénérables » frères-, et si des abus, qui nous ont été jusqu'ici inconnus » se sont glissés dans l'exercice des facultés appartenant

(1) liO /"/o-mé moire de l'élertriir fie Cologne np contenait pas moins de SQixaiile-trei/e aiiicles de ^rieCs.

(2) Pu ri vpsjinnsio ad iiietr'opnlilanns Mogunliniini, f Je. , volump in-4, (!•■.■ o.5() ii.isçcs; Fxild^ne, 17f)0.

» aux nonces, vous pouvez nous les signnier, comme l'ont )) fait quelquefois vos j)ré(lécesseurs^ elaiiiant nous avons » de zèle pour défendic; nos prérojjalives, aulant nous » sommes disposé à écarler proniptcment foui ce qui ■') peut èlie pour vous un sujcl de [)laiuie. «]]

Ces din"icnltes, suscitées par rcsjirit de discorde, s'évanouirent hienlùt devant des querelles plus (àeheuses encon;. Les troubles du Hrabant, la mort de Joseph, et surtout la révolution française, firent avorter la li.«ue d'Enis. Les quatre archevêques (pii l'avaient conclue, expièrent par le pillaoe de leurs Etats, ensuite par la perte de leur puissance temporelle, et même de leurs sièges, les prétentions andiilieuses dont ils s'étaient laissé bercer au détriment de la paix de TLi^lise et des droits de son chef^ et dépouillés de tout, il apprirent à regretter dans l'exil ces nonciatures, contre lesquelles ils avaient montré une ardeur si peu réfléchie.

— Le 18 septembre. Olveiiture nu synode be Pistoie EN Toscane. [[Le syrmde de Pisloie mérite doublement l'attention, d'abord parce qu'il présente conune le résumé de toute la doctrine janséniste, tellequ'elh; s était transformée avec le tenqxs 5 et aussi parce qu'il a été l'objet d'un juîjemenl dogmatique du Sainf-Siége, dans lequel les propositions les plus répréhensibles ont reçu la qualification qui leur était due. C'est pour faciliter l élude du lecteur que, tout en rcmeltaiii à parler, sous la date de 179^1, du fait de la j)ubIicalion de la bulle yluclovem fidei, nous placerons ici même, à coté des principaux décrets erronés, le jugement cpii les fi'appe. L'évèque de Pisloie avait été invite par le Pape lui-même à tenir son synode : mais ce qui eut sur cette convocation une influence plus directe, ce fut surtout un long mémoire envoyé parle graud-duede Toscane, Léopold , aux dois archevêcpies et aux cpiaiorze évêqucs de ses Etats, pour les inviter à op(''i'er une nuilti- Inde de réformes, e" à assembler à celte fin leurs synodes. (i II est nécessaire, pour le bien de l'Eglise, disait le prince, « d'assembler les svnodes diocésains, afin que les évêqucs,

252 ANNÉE ^7^^(i.

» informés par les cures et autres ecclésiasliques des abus » qui peuvent s èlre introduits, puissent, de concert avec » leur clergé, y apporter des remèdes ctîlcaces. Les curés » sont ceux qui ont le plus de droit d'y assister, préféra- » blemenl aux chanoines, et autres bénéficiers.... Un des » principaux soins des synodes sera de pourvoir à la ré-

» forme des bréviaires et dos missels Ils examineront

» s'il serait utile que les sacrements fussent administrés » en langue vulgaire. Un des objets importants dont on » doit s'occuper est de revendiquer en faveur de l'autoritf' » des évéques les droits primitifs, que la cour de Rome a » usurpés sur eux : on pourra donc examiner quelles sont » parmi les dispenses que Rome s'est réservées celles qu'on » peut regarder comme une usurpation sur la juridiction » des évéques, et que ceux-ci peuvent réclamer. » Ce passage sullit pour faire connaître l'esprit de tout le Mémoire (l).]] Il renfermait cinquante-sept articles, dans lesquels rien n'était oublié pour la discipline, l'enseignement, le culte, les cérémonies, etc. On y entrait dans les plus petits détails avec l'exactitude la plus minutieuse, et Léopold pouvait se vanter d'être, après Joseph, le premier prince catholique qui se fût mêlé de ces règlements. Il y était poussé par l'empereur son frère, qui se faisait des princes de sa famille autant d'auxiliaires dans son système.

L'évéque de Pistoie, enToscane, fut leplusardentàsuivre celte impulsion ; mais comme il n'eût pas trouvé dans son diocèse tous les prêtres disposés en sa faveur, il fit venir de différentscotés plusieurs allidés. De Pavie,celteécole fertile alors en amis de la nouvelle théologie, il appela le professeur Tamburini, dont il fît le promoteur du synode, quoiqu'il n'eût aucun droit d'y assister. D'autres hommes connus en Italie pour leurs sentiments, de Vecchi, Guarisci, Monti, Boitieri et Palmieri vinrent aider l'évéque.

» (1) Les Nouvelles ecclcsiaitiquei pour 1796, page 141, présentent de tiès-loiigs extraits de ce iiiéinoire, « ouvrage, diseut-elles, qui aurait été » digue des Tlicodose, des Cliarleiiiagne, des S. I.oiiis, des Klienne de Hoii- » grie, des S. Alfred d'Angleterre, etc.

AxVNÉE nSij. 253

On piétend même (|iie, pour mieux s assurer des sullrat^es, il fit écarter ou emprisonner les prèlres de sou clerjjé dont il pouvait craindre de 1 Ojjposiiion.

[[On voit, en elfel, par les Mémoires de Hicci lui-même, que quelque temps avant l'ouverture du synode, après certaines manifestations opposées à ses vues, et en particulier après le relus fait par les prêtres de la cathédrale de célébrer un mariage, auquel il ne wanijuait que la dispense de Jionie, le grand-duc avait déplacé les curés les moins coupables, et envoyé les autics, ainsi que les chanoines instigateurs, au séminaire, où l'oh ne parvint pas à les éclairer. « Certains esprits, ajoute Ricci, craignaient M refifel que pouvait produire contre l'ancienne machine » de la monarchie papcde un corps de doctrine et de dis- » cipline, bien lié, fondé sur TEvangile et la tradition, » et disposé de manière à battre en détail celle invention » diabolique et antichrétienne (l).]]

Le mandement de convocation était conçu de manière à flatter les curés. « A'ous êtes, vénérables pasteurs, plus à » portée que personne de connaître les besoins de noire >> Église, quant aux poriions respectives que vous gou- )) vernez, en vertu de l'autorité divine, et conjointement » avec l'évéque ; et c'est de vous covnne de nous que )) dépend la réforme, à laquelle nous devons travailler, >) de tant d'abus qui défigurent l'ancienne beauté de la

M discipline ecclésiastique Nous devons concourir

M tous ensemble pour le meilleur gouvernement du dio- ') cèse : la police doit en être réglée du consentement

» unanime de tous les pasteurs A Dieu ne ))laise cpie

» je veuille vous inviter à notre premier synode, pour 1) vous obli,;>cr à souscrire aveuglément aux décisions et

)) aux ordonnances épiscopales Me glorifiant de reeon-

» naître l'inslitulion divine des curés, je vous invite tous » au Synode.... : je vous prie d'y venir, sans aucune

(1^ i:\li.iit (lis .Mciiii.ir»;. (Il- l'.irti, [Kir tic Tctlir, I ic de Hini, Ioidc II

)) crainte que je veuille jamais donner aileinte aux droits )) qu'ont les prêtres dans le synode diocésain 5 je veux •» au contraire que les règlemenls déjà faits depuis le » commencement de mon épiscopal, reçoivent de votre » libre et commun suffrage un plus grand degré d'auto- )) rite et de stabilité (l). » Celte doctrine qui établit que la réjonue des abus dans les synodes concerne également les éuéques et les curés, et que la soundssion aux ordonnances des é^^éques, n est due qu autant qu'il y a eu liberté de décision, a été condamnée comme fausse^ téméraire, blessant l'autorité des és^éques, renversant la hiérarchie ecclésiastique , et fa\'orisa.nt l'hérésie d'Aërius. A plus forte raison, plusieurs endroits, soit de la lettre de convocation, soit des actes du synode, où les curés et les autres prêtres, membres du synode, étalent présentés comme, juges de la foi, et où l'on insinuait que le jugement des causes de la foi leur apparle/iait par un droit propre-, provenant de l'ordination, devait-elle être sévèrement flétrie des mêmes notes (2).]]

Le synode s'ouvrit le 18 septembre, par les cérémonies d'usage. Un des membres prononça un discours, qui renfermait toutes les maximes qu'on allait adopter; car on se doute bien que les déciels étaient dressés d'avance, et qu'on n'aurait pu, dans l'espace de dix jours (jue dura l'assemblée, préparer et rédiger toutes les matières qui y furent traitées. ïamburini paraît avoir eu la principale part à ce travail. 11 v avait à là première séance deux cent trente-quatre prêtres.

Dans la troisième séance, on adopta deux décrets, dont le premier traite de la foi et de l Église On commençait par préconiser la foi, cette vertu si excellente, disait-on, par laquelle commence l'admirable enchaînement des grâces qui nous conduisent à Dieu, la première voix qui nous appelle à Dieu et à l'Eglise ,

(1) IS'o'U'elles ecclésiiiUiques pour 178', piigo :2I.

(2) Bulle Jacloiem, u. 9 cl 10.

ANNEE usa. 255

comme si la grâce (|iil prévient la volonté n'élait pas antérieure à la loi elle-même; comme si Ja loi élaii Lt première ^rdce. C/élail clone, dès le début, renouveler là une pioposilion déjà condamnée dans Quesnel (l). On s'enjjaj^eail ensuite dans une exposition du mystère de la liinité, oîi l'on ne conservait j)as même rexaclilude des termes: par exemple, au lieu de dire que nous adorons un seul Uieu en iruis ficrsonnes dislincles, on disait que nous adorons un seul Dieu dislinct en trois personnes. On venait aux conséquences de l'incarnation ; et comme on avait surtout dessein de porter un grand coup, non-seulement à la doctrine de Berruyer, mais aussi au culte du Sacré-Cœur; on enseignait, (qu'adorer directenient Vhujnanité du Christ^ et surtout une partie de cette humanité, ce serait transporter à la créatu/'e L'honneur qui est dû à Dieu; connue si le culte que les fidèles rendent à la sainte humanité, se iap|)oriait à I humanité ou à la chair du Christ envisagée purement et directement en ellemême, et non à Thumanité en tant qu'elle est unie à la divinité; comme si ce n'était pas dans leur pensée une adoration unique rendue au Verbe incarné. Dans un autre endroit du synode, on reprochait aux adoraîeuis du Sacré-Cœur, de rendre le culte de latrie, soit à l'humanité sainte^ soit à une de ses parties, en faisant abstraction de la divinité: propositions dangereuses., offensives des oreilles pieuses, injui ieuses au iSié^e apostolique et aux adorateurs du Cœur de Jésus (2). Après avoir parlé des qualités et dtj^ ronclions du Sauveur, on traitait de la fondation de l'Eglise, de son autorité, de ses pasteurs: on appelait le Pape le chef nnnistériel de l'Eglise; ce f|ui, entendu en ce sens que cest de l Èglise-niénie que le successeur de saint Pieire reçoit ses pouvoirs, serait une hérésie (3). Tandis cpi'on réjîélail avec alTectaiion u qu'il n'y a de vrai, dans la doctrine ihi salut, (|uc ce

;1; Bulle ./iiclurcni, ii. T2.

(2) BiiUe .lucloiem, ii. UI, 0;' cl G!.

(3) Ibt(i.,n. 3.

236 Aî<i\El': 1786.

» qui esl ancien, que tout ce qui a été produit avec le 1) temps était nécessairement Taux ; d on présentait les » décisions doctrinales rendues dans les derniers siècles comme des décrets émanant d'une église particulière, destitués d'autorité suffisante, intioduits par la violence, propres à corrompre la pureté de la foi. En traitant des objets soumis à l'autorité de l'Église, on disait que ce serait un abus de la transporter au delà des bornes de la doctrine et des mœurs, de l étendre aux choses extérieures, et d'exiger par la contrainte extérieure ce qui ne dépend que de la persuasion et du cœur. C'était évidemn)ent attaquer dans sa source l'autorité législative de l'Église relativement à la discipline, le droit qu'elle a reçu de Dieu pour citer les contumaces à son tribunal, et les contraindre à la soumission par des peines.

Le synode adoptait la déclaration et les quatre articles de 1682, déclaration contre laquelle personne n'ignore que les Papes ont réclamé, et dont l'insertion dans un acte ayant pour titre : Décret sur la foi, cUni téméraire scandaleuse, et injurieuse au Saint-Siège (l).

Le second décret roulait sur la grâce. Des principes erronés qu'on cherchait à y établir, on voulait faire découler les règles de la morale. On commençait par déplorer cet obscurcissement général répandu dans les derniers siècles sur les vérités les plus importantes de la religion, qui sont la base de la foi et de la morale de Jésus- Christ, expressions vraiment hérétiques et dignes d'un synode luthérien. Les systèmes de Baïus, Jansenius et Quesnel étaient assez clairement renouvelés. L'état de la sainteté piimilive et l'immortalité qui en éiait l'apanage, étaient présentés comme des conséquences de la création, comme des conditions naturelles et non comme des dons gratuits. Entre les deux amours, la cupidité dominante dans l'homme pécheur, et infectant tous ses actes, et la charité dominante de l'homme justifié, on ne paraissait

(I) Bulk' iiuloicw, 11. i cl 5. cl vcis la fin.

ANNKK 1786. 2î)7

roconnaî(re aucun milieu, même dans les afleclions naturelles les plus lé.;;ilimes. llelaiivemenl au caractère de la loi de iMoïse, sous laquelle, disait-on, Thommc était impuissant pourVobseivativn du précepte ^suv la nature de la grdceproprementdiie, qu'on faisait uniquement consister dans celte inspirai ion de la charité pour laipieUe nous accomplissons les préceptes, avec un saint amour-, et sur tous les autres points capitaux, on répétait tout ce que, depuis cent cinquante ans, un parti oi)iniàlre ne cessait d'enseiîjner et de soutenir (1). En parlant ensuite de la morale, on s'élevait contre les nouveaux casuistes, à qui l'on reprochait d'avoir tout défiguré dans l'Eglise. On adoptait les vingt-quatre articles que la Faculté de théologie de Louvain avait présentés à Innocent XI, en 1677, et que nous avons vu le concile dUtrecht adopter en 1763. Pouvait-on prendre un meilleur modèle;* On approuvait de même les douze articles envoyés à Rome, en 17-25, par le cardinal de Noailles, et l'on assurait hardiment qu'il était notoire qu'ils avaient été autorisés par Benoît XIII-, fait dont on n'avait aucunes preuves, et qui a été formclieinent démenti par Pie VI (-2). Après cela, on ne peut être étonné que dans d'autres endroits du synode, on ail préconisé la iinneuse distinction entre le fait et le droit; distinction si téméraire et û favorable nu schisme et. à V hérésie ; et qu'on ait avancé, comme les Jansénistes avaient coutume de le faire, que la paix de Clément Xî reposait sur V approbation donnée à celte distinction. Cette casser t ion a été déclarée Jrtw.v^e et injurieuse à ce Pontife (3).

Dans la quatrième session, on présenta à la souscription des mcmhrcs quatre décrets sur la matière des sacrements.

Dans le décret sur le Baptême, on traitait d'invention

(1) Ihut. 11. U et suiv. Comparez à cos propositions l'analyse nue lions avons flonnce des erreurs de Quesncl, tome I, n.i"»; 56.

(2) foyrz sur l'a (Taire des douze articles, le tome II des Mémoires page 170. On y trouvera le texte même des articles. '

(3) Bulle Juclorem, n. 14. Sur la paix de Clément iX ; voyez le tome I des Mémoires, page 40.

m» ANNIÎE 1786.

pélagienne l'opinion théologique qui aduiet pour les enfants morts saJis baptême des limbes oii ils ne souffrent pas la peine du feu. Le décret sur TEucharislie conienait beaucoup de propositions inexactes, ou favorables à l'erreur, et bien des innovations téméraires. On proposait coatme plus convenable à la dignité des saints ofîices et à Tancien usage de n'avoir dans chaque église (ju un seul autel, sur lequel on défendait de placer des reliques ou des fleurs. On présentait l'usage de 1 Eglise de ne pas célébrer la liturgie en langue vulgaire, et de ne pas la prononcer tout entière à liante voix, comme provenant de l'oubli des principes c/uidoii^ent régler caUe matière. On condamnait comme une erreur, injurieuse aux droit de Dieu, Vapplication de la messe que le prêtre fait à qui il le veut, et, par conséquent Vopinion populaire que ceux qui donnent au prêtre des honoraires des messes, en retirent un fruit spécial. Toutes ces propositions sont évidemment contraires à la pratique universelle (l).

La matière des sacrements fut continuée dans les décrets de la dernière session. Celui qui traitait de la Pénitence, s'écartait en beaucoup de points de la disci{)line reçue dans l'Eglise. On insinuait que les actes de la pénitence appartenant à la satisfaction devaient précéder Vabsolution^ en sorte que la pénitence imposée au saint tribunal, pour être accomplie après Icd) solution, ne fût que comme le supplément aux défauts qui se seraient mêlés à l'œuvre de la réconciliation : c'était se rapprocher manifestement d'une erreur condamnée comme hérétique dans Pierre d'Osma (2). Non-seulement on s'écartait du sentiment général sur l'attriiion ; mais on demandait que la ferveur de la c/m/ife précédât l'absolution. On s'élevait ouvertement contre ces pratiques si salutaires, et si généralement approuvées dans l'Eglise, des exercices spirituels ou retraites, et missions. On prétendait qu'elles ii opéraient jamais ou

: (1) Bulle Àuctoreni, n. 28 et suiv.

(2) f'ojez ce qui a été dit sur une proposition seniLlable de Quesnel, dans les Mémoires, tome I, pc.ge 29.

ANNÉE 17S6. -ia'J

pi esque jamais de vraies conversions, et que tous les mouvements qu! en étaient le résultat n étaient que les éclaiis passagers d une secousse naturelle. Ou blâmait ccllt; confession si fréquente des j)é(liés vé/nels, approuvée par l'Ef^lise, et usitée parmi les saints. On avançait c|ue les indulj^ences n étaient pas autre chose que la rémission de la peine canonique : ce trésor des mérites de Jésus-Chrisl et des saints, sur lec[ucl elles sont fondées, était présenté connue une invention des scolastiques, enflés par leurs subtilités : on tiaitait de chimérique et de déf>lorable l'application qui en est faile aux défunts; les autels privilégiés, et lestablesd'iiululjjence étaient attaqués avec 1 àpreté la plus impudente. On n'était pas plus modéré sur ce qui concernait les cas réservés ; on espérait que la nouvelle ré vision du rituel ferait disj)nraitre toutes ces réserves, sans faire aucune distinction entre les cas réservés à l'évêquc et ceux qui le sont au Pape.

On ne reconnaissait d'autres censures que celles qui étaient portées parsenICMiee, aprèsun examen personnel 5 et par conséquent on n'attribuait qu'un effet comminatoire aux censures appelées ipso facto. En conséquence, on blâmait, comme une vaine fornnile, cette absolution générale des excommunications qui piécède l'absolution sacramentelle. On ne reconnaissait pas aux évéques le droit de porter les sentences appelées ex inj'ormatd conscientid j droit que le concile de Trente leur attribue dans la session XIV, cbap. ï, de Jieform.

Le décret sur l'Ordre n'était pas moins téméraire. On avançait que, dans la discipline ancienne, on conférait le diaconat ou le sacerdoce sans faire passer par les degrés inférieurs. Cette vénérable discipline , on la disait altérée par l'introduction de plusieurs usages éloignés de la pureté primitive : on donnait pour tels l'admission au sacerdoce de ceux qui u ont pas conservé l'innocence baptismale, et l'élévatioii aux ordres, sans assignation de fonctions propres et spéciales. On piésenlait comme un abus houleux l'usage de recevoir des îionuraires de messes, et en

général toutes rétributions offerti's à Voccasion des sacrements , des prières et de toutes fonctions pastorales .

C'était surtout en ce qui regardait les droits des évêques que le synode se montrait novateur. Dans la persuasion que résèque a reçu de Jésus- Christ tous les pouvoirs nécessaires pour le gouvernement de son diocèse , on Texhortait à poursuivre courageusement la réforme de la discipline ecclésiastique contre tous les usages, les réserves, les exemptions , et contraires au bon ordre du diocèse et au bien des fidèles ; et comme les droits reçus de Jésus- Christ ne peuvent pas s altérer^ on disait que si, par quelque cause que ce fût, leur exercice avait été interrompu, Vévêque pouvait toujours rentrer dans ses pouvoirs originaires, quand le bien de son église l'exigeait : propositions qui, prises dans leur généralité, tendaient manifestement au schisme et au mépris des lois établies par les souverains pontifes (1).

Par rapport au mariage, on avançait qu'il ji* appartenait originairement qiià la puissance civile d'établir des empê" chemenls dirimants du contrat de mariage ou d'en dispenser, en sorte que ce n était que de V assentiment ou de la connivence des princes que F Église avait pu user de ce droit : proposition qui a été déclarée hérétique. En conséquence, on disait qu'il fallait s'adresser au prince pour qu'il abolît certains empêchements, et qu'il ne laissât pas l'espérance d'obtenir dispense pour d'autres qui seraient conservés (2).

D'autres décrets sur la prière et sur les devoirs des prêtres avaient les mêmes vices. Les livres condamnés par l'Église, comme les Réflexions de Quesnel sur le Nouveau Testament, et d'autres semblables, étaient ceux qu'on recommandait le plus aux curés, et qu'on les engageait à faire lire à leurs peuples. On blâmait plusieurs dévotionsmanifestement approuvées par l'Église, comme la dévotion au Sacré Cœur, qui était qualifiée dans les termes les plus durs, la

(1) Bulle Aacloreni fidei, n. 7 et 8.

(2) Ihid., n. 59ct GO.

ANNÉE 1786. 26l

piélc qui porte les fidèles à honorer certaines images plutôt que d'autres, l'usage de faire certaines prières selon un nombre déterminé, etc.

On adopta ensuite six mémoires qu'on devait présenter au grand-duc pour lui demander d'user de son autorité relativement à quelques objets. II en est à peine un seul qui ne porte l'empreinte de l'esprit de secte. 1" On le priait d'abolir plusieurs empêchements du mariage, et les fiancailles: on présentait celles-ci comme un acte purement civil, contrairementà la jurisprudence ecclésiastique, qui les considérant comme un acte préparatoire à un sacrement, y a allaehc des effets canoniques. 2" On demandait à Léopold de réformer les serments, et, en particulier, ceux qui sont exigés dans les cours ecclésiastiques pour entier dans certaines fondions : on blâmait sans retenue ces serments, et, en particulier, celui que les évèques prêtent dans la cérémonie de leur sacre. 3" On désirait que le prince proscrivit certaines fêtes qu'on déclarait témérairement abusives; et, h cette occasion, on attribuait aux évèques le droit de transférer des fêtes et des jeûnes de précepte général, et d'abolir l'obligation d'entendre la messe qui avait été conservée dans certaines demi-fêtes où le travail avait été permis. 4" On désirait un nouvel arrondissement des paroisses. 5" Le mémoire concernant les ordres réguliers était le plus extraordinaire et le plus opposé à la pratique de l'Épliseet aux lois même des conciles généraux. Après des déclamations trop semblables à celles des protestants contre la multiplication des ordres religieux, contre l'abus prétendu d'appliquer des réguliers et des moines aux fonctions de la hiérarchie ecclésiastique qu'on disait incompatibles avec leur état, contre le danger d'admettre au sein de la société civile des corps qui forment dans son sein une petite monarchie à part; on demandait qu'on réduisît tous les ordres religieux à un seul, en choisissant la règle de saint Benoît, et en se réglant d'après les constitutions de Port-Royal, sur les modifications quon devait y apporter. 11 fallait qu'on exclut les réguliers des fonctions de la

262 ANNÉE i786.

liiérarchie ecclésiiTslique et même des ordres sacrés, à l'exception d'un ou deux qui seraient les chapelains du monastère; qu'on bannit la distinction entre les religieux de chœur et les frères appliqués aux travaux manuels 5 qu'on n'admît plus le vœu de stabilité, et que les autres vœux ne se fissent que pour un an. Quant aux religieuses, on demandait qu'elles ne pussent faire de vœux perpétuels avant quarante ou quarante-cinq ans. 6° On réclamait un concile national^ et on le présentait comme une voie canonique propre à terminer les controverses qui peuvent s'élever dans une contrée par rapport à la religion.

Ricci n'épargna rien pour faire entrer ses curés dans toutes les vues que renfermaient ses décrets 5 il chercha à les flatter par de vaines distinctions 5 il ordonna qu'ils portassent désormais, dans l'exercice de leurs fonctions , le rochet et le camail violet, et hors de leurs fonctions la rotonde et la ganse de même couleur à leur chapeau. Cette décoration nouvelle, ses caresses et ses manœuvres gagnèrent un grand nombre, et presque tous souscrivirent à ses décrets. On porte à onze le nombre de ceux qui refusèrent positivement d'y souscrire. L'évèque annonça, dans la dernière séance, que, pour se prémunir contre l'esprit de domination, il allait nommer un conseil qui l'aidât à régir son diocèse.

Ainsi finit ce synode, qu'il fut d'usage, dans un certain parti, d'appeler concile, quoique celte distinction fût réservée dans rÉglise aux assemblées d'évêques. Toutefois, ce qui s'y était passé fit dès lors grand bruit 5 mais les actes n'ayant été publiés que deux ans après, cette affaire se confondit bientôt avec celles dont nous parlerons sous la date du 28 avril 1787. Ce ne fut que quelques années plus tard, en 1794, que Pie VI publia la censure solennelle qui nous a servi de guide. A l'exemple de Ricci, les évêques de Colle et d'Arezzo tinrent aussi leurs synodes, qui n'ont eu ni l'éclat ni la vogue de celui de l'évèque de Pistoie.

— Le 16 octobre. Edit de l'empereur Joseph pour l'ê-

TABLISSEMEKT d'cN SÉMINAIRE GÉKÉRAL A LoUVAIN. Dcpuîs

1781, les innovations se succédaient avec rapidité dans les Pays-Bas. Cliaque année amenait des réformes, qui contrariaient les afleclions des peuples, leur ravissaient leurs usages, combattaient leurs penchanis religieux, et violaient le pacte que le souverain avait juré d'observer. Joseph, décidé à tout chanp:er sans consulter ni les localités ni les vœux de ses sujets, persuadé, d'après les abstractions de la philosophie, que tous les peuples doivent être jetés dans le même moule, allait toujours en avant sans s'embarrasser des obstacles. Des édits successifs furent portés sur les ordres religieux, sur les mariages, sur l'enseignement, sur les confréries, les fêtes, les processions, les jubilés, les biens ecclésiastiques et autres objets. Le civil comme le religieux était en proie à celte manie de changer et de détruire, et les réformes introduites dans ces deux parties avaient également contribué à mécontenter et à aigrir des peuples extrêmement jaloux de leur privilèges. Nous ne nous arrêterons point à détailler ici toutes ces innovations, surtout celles qui regardent l'administration politique; et nous nous bornerons aux faits les plus essentiels. L Université de Louvain, ce corps si célèbre dans ces contrées par les services qu'il rendait depuis longtemps à l'Église et à l'État, devait d'autant plus se ressentir de cet esprit de bouleversement, qu'on savait assez que celte compagnie était fort attachée aux principes qui avaient fait sa gloire. On travailla donc à changer son esprit, et surtout à introduire dans la Faculté de théologie des sentiments plus conformes aux vues du prince. On supprima dans les privilèges de cette Faculté, ceux qui auraient pu mettre obstacle aux projets qu'on avait sur elle. Il lui fut défendu de faire mention desopinions ultramontaines : on v abolit lasignature du formulaire et de la bulle Uni'^cniius. Mais ce fut à l'époque de l'établissement du séminaire général qu'on lui porta les plus rudes coups.

Le 16 octobre 1786, un édit impérial rendit commune aux Pays-Bas la mesure déjà prescrite pour les autres États héréditaires, et par laquelle les séminaires diocésains

avaient été supprimés pour établir à leur place , dans les villes principales, des séminaires généraux , où les évéques seraient obligés d'envoyer leurs sujets (1). Le motif de ce changement n'était pas équivoque. Joseph, choqué de voir ses systèmes repoussés par la meilleure partie des évéques et des ecclésiastiques, voulait refondre le clergé et se rendre maître de l'enseignement. L'édit déléndait rigoureusement toute école privée de théologie, et statuait qu'on ne pourrait être admis aux ordres ni aux vœux sans avoir passé cinq ans dans le séminaire général. En même temps, pour que l'esprit qui régnait dans l'Université de Louvain ne contrariât point celui qu'on voulait faire dominer dans la nouvelle école, on changea la Faculté étroile de théologie, composée de huit docteurs, qui étaient en même temps professeurs. Quatre d'entre eux, qui déplaisaient apparemment davantage, furent arbitrairement destitués (2), et leurs places furent confiées à des hommes sur la complaisance desquels on comptait. On laissa en place les docteurs Marant et Le Plat, professeurs, le premier d'histoire ecclésiastique, et le second de droit canon, connus tous les deux par des opinions hardies et des dispositions peu favorables pour le Saint-Siège ^ ce qui, à cette époque, tenait so'uvent lieu de mérite et était le seul moyen de parvenir aux emplois. On envoya de Vienne des directeurs pour les quatre Facultés, places créées exprès pour faire entrer dans l'Université des personnages à la dévotion du prince. L'un de ces directeurs était Sloegger , déjà, dit-on, chassé de Vienne pour son hétérodoxie; il était nommé de plus président du séminaire général. De pareils choix annonçaient assez ce qu'allait être cet établissement. Une théologie toute nouvelle devait s'élever sur les ruines de celle qui florissait à Louvain.

Le cardinal de Frankenberg, archevêque de Malines,

! (1) Forez plus haut, page 180.

(2) On (Itstilua vn particulier M, Van-de-Velde, dont la résistance aux nouvelles doctrines sur le mariage avait beaucoup déplu au gouvernement. Voyez plus hau!, page 201. i'

refusa d'abord d'envoyer ses étudiants au séminaire généra! ; mais Stocsfïer lui ayant rerais une déclaration qui portait que, tout évéque ayant essentiellement droit d nispection sur l'enseif^nemenldans son diocèse, ce serait à lui à 'procéiler, suivant les formes canonicinos, contre les prolesseurs trouvés répréheusibles, ie cardinal et un autre evèque des Pays-Bas n'écoutèrent plus leur répn,;jnance, et envoyèrent leurs élèves. Cet exemple entraîna tous les autres prélats du pays, et, le V décembre 1786, le cardinal vint lui-même à Louvain assister à ronverlure des cours. Tout fut tranquille les premiers jours ; mais les professeurs de Josepb laissèrenlbientof paraître le but de leur mission, et voulurent prècber la doctrine qu'on avait mise à la mode dans les autres écoles impériales. Les esprits étaient peu disposés h les entendre. Les élèves du séminaire, qui n'y étaient entrés que mal,;jré eux, et qui avaient déjà pour la plupart commencé leur tbéologie, s'irritèrent d'entendre de tout autres principes que ceux qu'ils avaient sucés jusque-là. Cette jeunesse ardente, déjà écbaufféepar les mécontemenls des peuples de ces provinces, en vint. Je 7 décembre, à des cris, des menaces, des invectives, des voies de fait (1). Elle en voulait spécialement à Stoegî^er et à Le IMat. Le premier s'enfuit à Bruxelles; les autres se cachèrent. Le gouvernement envoya de Bruxelles des troupes qui se saisirent des plus coupables. Avant que le tumulte fut apaisé, le cardinal de Frankenbcrg écrivit, ie 1 1 décembre, et envoya, par son secrétaire, aux séminaristes, une lettre très forte, où il leur reprochait les excès auxquels ils s'étaient portés. « Rien, disait-il, ne » peut les justifier, et je ne puis dans ce moment écouler » aucune (ie vos plaintes. Ce que j'exige de vous, c'est que » vous rentriez au plus tôt dans votre ancienne tranquillité )) et dans l'obéissance requise ; car, quoique vous depen- » diez de vos évêqucs pour le spirituel, vous êtes nean-

{^) Les NoweUes ecclésiastiques pour 1787, page 47, entrent b cotte occasion «lans ilc fçr.ir.ils <!t'!:i!l;>.

» moins entièrement soumis au souverain pour toutes les )) choses temporelles. C'est pourquoi vous devez Tobéis- » sance et le respect aux supérieurs qui vous ont été don- )) nés, quant à la discipline et au régime du séminaire » ro) rt/, dans lequel vous êtes élevés (l). Quant à la doctrine,- » c'est à nous de veiller à ce qu'on ne vous propose rien de » contraire à l'orthodoxie et à la religion. » 11 paraît que cette lettre produisit son effet. Les esprits se calmèrent 5 les plus ardents commencèrent à sentir leurs torts, et le 18 décembre tout était rentré dans l'ordre. On retira les troupes, et on laissa seulement aux arrêts dix-huit des plus coupables.

Cependant le séminaire général ne survécut pas beaucoup à celte première disgrâce. A peine la tranquillité avait-elle été rétablie, que les nouveaux professeurs recommencèrent à donner leurs leçons suivant le plan qu'ils s'étaient proposé, et peut-être se contraignirent-ils d'autant moins, qu'ils s'imaginèrent ne plus avoir de ménagement à garder. Pour cette fois, les étudiants n'excitèrent aucun trouble. Mais ne croyant pas pouvoir prendre part à des leçons dont ils n'avaient que trop sujet de se défier, ils se retirèrent presque tous les uns après les autres, et sur trois cents jeunes gens, il n'en resta bientôt plus qu'une trentaine (2).

Dans le même temps arriva l'affaire du cardinal de Frankenberg et du nonce, qui eurent ordre, l'un d'aller à Vienne rendre compte de sa conduite, l'autre de sortir des Pays-Bas ; leur crime, c'était surtout d'avoir fait connaître les lettres pontificales qui feront le sujet de l'article suivant. L'évêque de Namur fut envoyé en exil et ses biens confisqués. Cependant le mécontentement croissait dans ces contrées. Les Etats des différentes provinces présen-

(1) Celle partie de la leltre donna lieu à bien des discussions. Le cardinal fut obligé de la justifier, en expliquanl que, |)ar les choses spirituelles, qui dépendent des éucqiies, il cotiiprenait tout ce qui peut diriger un ecclé~ siastiquc vers lu fin surnaturelle de sa vocation.

(2) IV^oiu'elles ecclésiastiques pour 1787, page 49.

lèreni leurs reraoniraiiccs ; et en rcclamanl contre plusieurs cbangcnienis Introduils dans l'adniinislralion civile, et opposés à leurs consiiluiions et à leurs privilèges, ils n'oublièrent point le séminaire général , l'enseignenjent hétérodoxe {\u on voulait y introduire, et les autres innovations religieuses décrétées par Joseph. Leurs représentations, secondées des murmures des iirabançons, amenèrent un accommodement, conclu, le 17 mai 1787, p;-.r le général Murray. On y rétablissait les anciennes formes constitutionnellesdu Brabant, et l'on y suspendait l'exécution des diflérentes réformes introduites dans l'administration civile et dans le régime ecclésiastique. Cet accommodement excita une joie générale dans ce pays. Tout rejjrit la marche accoutumée. Le séminaire général (ut lérmé. Les docteurs exclus Tannée précédente renlrèrent en possession de leurs chaires. Le Plat fut obligé de cesser ses leçons. Mais ce retour à l'ancien ordre de choses dura peu. Joseph, mécontent des condescendances de Murray, ne ratifia que la partie de son règlement qui concernait les matières politiques, et voulut, malgré les obstacles, maintenir ses lois sur les objets religieux. Il en ordonna de nouveau l'exécution, et déclara surtout que le séminaire général aurait lieu. Les Etats firent de nouvelles représentations, qui furent infructueuses. L'Empereur persista, et pour mieux marquer ses intentions, il rappela de Bruxelles le général Murray, auquel il reprochait trop de douceur et de déférence pour les demandes des Brabançons, et il envoya pour lui succéder le comtedeTrautmansdorf avecdcs ordres sévères. La seconde ouverture du séminaire général fut indiquée au 15 janvier 1788. Nous verrons, sous le 10 mars 1789 , la suite des troubles qu'excita dans les Pays-Biis cette pomme de discorde, jointe aux autres mesures d'un Empereur, qui s armait, pour soutenir des lois inutiles ou pernicieuses, d'une raideur et d'une ténacité lesquelles eussent peut-être été funestes, même pour opérer le bien.

— Le 28 novembre. Pie VI dqnise les lettres Super

soliditaie contre le livre d'Eybel. Eybel était un des canonistcs allemands qui soutenaient les nouveaux systèmes. Il professait depuis longtemps le droit canon à Vienne. On a de lui un écrit contre la confession auriculaire condamné par Pie YI, dans son hve[ Medialor^ du 1 1 novembre 1784. Il donna encore, en 1782, une brochure sous ce titre : Qu est-ce que le Pape? C'était au moment du voyage de Pie YI à Yienne : le Pontife était attendu avec une religieuse impatience, qui blessait et irritait en secret les détracteurs de son autorité : Eybel se proposa de ralentir cet empressement des peuples, et d'élouffer ces sentiments de respect pour le Saint-Siège et de vénération pour le vicaire de Jésus-Christ. Son livre, répandu avec profusion, fut depuis traduit en plusieurs langues, et même en grec vulgaire, afin de propager de tous cotés l'esprit qu'il respirait. C'est alors qu'il parut au Pape nécessaire d'élever la voix, afin de prémunir les fidèles. [[Voici les passages des lettres apostoliques qui nous paraissent les plus importants : (c Tandis que, selon l'observation de saint Augustin, )) c'est dans la chaire de l'unité que Dieu a placé la doctrine » de la vérité, ce malheureux écrivain emploie tous les » moyens pour attaquer cette chaire de Pierre ; il n'a pas » craint d'appeler /iz/zafi'^j/e celte foule qu'il prévoyait )) devoir, à l'aspect du Pontife , reconnaître qu'il était celui M qui avait reçu de Dieu même une puissance de lier et de » délier, à laquelle on ne peut comparer le pouvoir donné ^) aux autres évèques ; puisque c'est de lui que les autres » évèques tenaient leur autorité, puisqu il est le vicaire de » Jésus-Christ, le chef visible de l'Eglise, et le juge suprême

» des fidèles Combien ne doit-on pas déplorer l'aveu-

M glement de cet homme, qui s'attache à renouveler tant » d'erreurs déjà condamnées, qui, dit-on, insinue en beau- » coup d'endroits, que chaque êvéque est appelé au gou- » vernement de V Eglise aussi bien que le Pape, et quil s est doué d\ine puissance qui ne lui est pas inférieure , » parce que Jésus-Christ a donné par lui-même à tous les » apôtres les mêmes pouvoirs : que tout ce que plusieurs

ANNKE 1786. 209

» croient ne pouvoir être accordé que par le Pape seul peut » être également ohlcnu de chaque évcque; que Jésus- )) CJtrist a voulu que son Eglise fût administrée comme )) une république } quelle avait sans doute besoin pour le » bien de l'unité d'être gouvernée, mais par un président « qui nosdt pas s'ingérer dans les affaires de ceux qui » gouvernent en même temps que lui} que la prérogative » de la primauté consiste uniquement à pouvoir suppléer » la négligence des autres, et à pourvoir par ses exhorta- » lions et son exemple au bien de Vanité; que les Pontifes )) ne peuvent rien dans le diocèse d'un évêque que dans un y) cas extraordinaire ; et que cest en 'violant les droits des » évêque s que les Pontifes se sont réservé des absolu- » tions, des dispenses, des collations de bénéfices, et )) d'autres fonctions. »

Pie V[ signale ensuite la fourberie de l'écrivain qui, en citant des passages pris çà et là pour relever la dignité épiscopale, passe sous silence les textes qui relèvent la dignité singulière de la puissance pontificale. C'est pour le confondre que lui-même cite les principaux témoignages que les Saints- Pères ont rendus àcette vérité, et les décisions des conciles généraux, qui s'y rapportent. Il montre en particulier que ceux de Constance et de Bàle sont loin d'être favorables à l'auteur. Pour montrer en quoi la primauté l'emporte sur la dignité épiscopale, il insiste sur ce raisonnement que « le successeur de Pierre reçoit de )) droit divin le gouvernement de l'Eglise universelle, lau- )) dis qu'il est nécessaire que la portion particulière du •» troupeau confiée à chaque évêque lui soit assignée, non » par le droit divin, mais par le droit ecclésiastique, non » par un oracle sorti de la bouche de Jésus-Christ, ??iais )) par une ordonnance de la hiérarchie ecclésiastique, afin )) qu'il puisse exercer sur eile la juridiction ordinaire. Si )) relativement à cette assignation faite à chaque évêque, )) on refuse l'autorité suprême au Pontife romain, on atta- » que nécessairement la succession légitime de tant d'é- » vêques, qui dans le monde entier gouvernent des églises

» créées par rantoritr pontificale, séparées d'autres dio- » cèses, formées de diocèses réunis. On ne peut par con- )) séquent, sans mettre la dignité épiscopale elle-même en » danger, ébranler cette prérogative de la chaire de » Pierre, parce que, comme dit saint Léon: si Jésus- )) Christ a i^oulu que les autres princes de V Eglise aient » quehjue chose de commun avec Pierre, il na jamais » donné que par lui ce quil n'a pas refusé aux au- » très (1). ')]]

(1) « On parle pompeusement desdroils priniilils des évèqiies, dit un écrii> vain. M;iis de cette unité inestiinalile ((ui fait le vrai caractère de l'Ki^lise de » Jésus-Christ, de cette union qui se resserre à proportion de l'attachement » au chef, de la bonne iiilelli!;ence du jjreniier pasti ur avec ses coopéiateurs, » c'est do (pioi ou ne paraît guère s'oceup( r. Cependant si de celte union » étroite avec le chef de l'Iv^Use naît la force de chaque évèque en particu- » lier, quel avantage n'en resuUe-t-il pas pour le soutien, l'uniformité et la » perpétuité de la doctrine, des coutumes et des lois? Quelle bigarrure au » contraire et quelle inconsistance prendrait la face des choses (hrelienues, » si chaque evêquc était isolé dans son diocèse, absolu, indépendant, déci- » dant de tout l\ son gré, faisant des règlements de discipline, portant des » jugenients doctrinaux, disposant de la liturgie, arrangeant les religieux » tantôt sur un plan, tantôt sur un antre, dispensant ou ne dispensant pas? ». Bientôt il y aurait autant d'églises diUerenles que d'evêques; et celte », belle et vaste société de chrétiens catholiques, qui embrasse les (jualre » points de la terre, partout la même, partout constante et uniforme dans » ses règlements généraux, dans ses usa^-^s essentiels comme dans sa doc- » trine, ne serait plus ((u'un corps morcelé sans mouvement suivi, sans beauté » et sans intérêt dans l'enscaiblc. C'est donc mal connaître les droits des » évè(|ues, que de les représenter comme indépendants de ceux du Pape.

K Ces mots de successeurs des apôtres , de plénitude de la puis- B sance épiicopale, de pouvoir apostolique, appliqués indistinctement a B tous les évêques, ont au moins besoin de quelque explication. De quel B apôtre es( succe^^seur tel ou tel évcque en particulier? Est-ce Matthieu, B Jean, ou André qui oiU fondé son église? N'est-ce pas l'Église romaine, » n'est-ce pas son Pontife, auxquels tout l'Occident doit ses évèques, ses B prêtres et sa foi? C'est de là que sont venus, soit médiatement, soit iinmé- » diateiiicut les ministres de la parole, qui ont porté la lumière de l'Evangile B il nos aieux, qui ont fondé nos églises. Et les successeurs de ces mêmes » évêques voudraient rabaisser celle Eglise mère, à qui ils doivent leur foi, B leur sacerdoce, leur caractère épiscopal ! Quelle ingratitude!

» Malheur aux chrétiens qui attacheraient leur adhésion en matière de foi, » à quelque évêquc, à quelque siège épiscopal en particulier, Piome exceptée ! T) Que sont devenus les évèques d'Angleterre, de Suède, de Danemark, et » des autres pays envahis par les hérétiques des derniers siècles? Que sont 8 devenus ces grands sié-cs d'Onent. si fameux dans les premiers âges de

Eybel s'appuyait sur les doctrines du clergé de France : Pie VI lui oppose et les premiers siècles et le moyen âge de l'Eglise gallicane, et dans les temps modernes, soit les décisions de la Sorbonne, soit l'iioinmage éclatant rendu à la primauté romaine par l'assemblée même de 1682.

(c Afin donc, conclut- il, que les fidèles qui nous sont » confiés évitent ces vains discours qui tendent à l'im- » piété,..., de peur qu'ils ne s'imaginent que ce qui a été )) établi par Jésus-Christ lui-même peut être attribué à » 1 ambition, à la flatterie, ou à l'ignorance; nous donc, )) après avoir fait examiner ledit opuscule, et après avoir w entendu les suffrages des cardinaux inquisiteurs, de y notre propre mouvement, de notre science certaine, et » dans la plénitude de la puissance apostolique, nous )) condamnons le libelle ii;litulé : Qu est-ce que le Pape, » comme contenant des propositions respectivement faus- » ses, scandaleuses , téméraires, injurieuses, conduisant au )) schisme, schismaticjues, erronées, induisant à Ihérésie, » hérétiques, et autres condamnées par V Eglise. »

Joseph, instruit quece décret se répandait dans les Pays- Bas, en ordonna la suppression : et comme le nonce de Bruxelles et l'archevêque de Malines étaient accusés d'avoir contribué à le faire connaître, il ordonna au premier de sortir de ses Etats, et au second de venir à Vienne rendre compte de sa conduite. Le livre dEybel avait paru

» l'Fglise, et occupes par ces doclcurs qui sont encore les lumières de » l'Eglise, par ces martyrs de la foi, par ces modèles de saiiUclé? L'erreur » a prévalu daus ces chaires d'où la vérité la plus pure se faisait autrefois » entendre. Ou sont aujourd'hui les sièges fondés par les apôtres eux- » mêmes ? Le christianisme y est ou éteint ou défiguré. Rome seule subsiste. » Dix-huit siècles se sont écoulés : sa succession et sa doctrine se sont peru pétuees sans changement. Par (jui 1 prodige, maigre les révolutions des » empires, les inondations des barbares, les efi'oris de l'hérésie, le dechaî- > nenicnt des passions, quand la mobilité seule des choses humaines scm- » blait devoir anéantir ce siège antique, interrompre cette succession, par » quel prodige ce siège et celte succession ont-ils triomphé de tant d'obs- » tacles et traversé tant de siècles, sinon parce qu'il est dit que les portes k de l'enfer ne prévaudront point contre cet édifice élevé ]iar le Fils de » Dieu même? » [[Nous ignorons à quel auteur M. Picot a emprunté cette citation intéressante.]]

jivec le sceau du gouvernement. Depuis, il a été traduit en français et imprimé à Paris. On remarqua qu'un ministre protestant de Berlin en fit l'éloge dans un journal : 11 indiquait par-là même aux catholiques ce qu'ils en devaient penser.

Nous ne devons pas dissimuler, en finissant cet article, une accusation intentée contre Pie YI, à l'occasion des lettres Super soliditate, accusation que l'on retrouve dans un écrit récent. Le docteur Le Plat prétendit que l'émeute des séminaristes de Louvain fut causée par le décret contre Eybel. Une seule observation renverse entièrement sa calomnie. Le décret contre le livre d'Eybel est du 28 novembre. Il est manifestement impossible qu'il fût connu à Louvain, le 7 décembre suivant, jour où l'émeute éclata.

— Le 23 avril. Assemblée de tous les évkques de Toscane a Florekce. Lcopold avait un vif désir d'amener tous les évèques de ses Etats à favoriser les changements qu'il voulait introduire. C'était pour y préparer les esprits qu'il leur avait adressé vers le commencement de 1786 une circulaire accompagnée d'une série de cinquante-sept questions sur les points les plus délicats de la discipline ecclésiastique, dans lesquels il voulait introduire des réformes (l). Il les avait aussi invités à tenir des synodes diocésains où seraient traités les mêmes points; mais il n'y avait guère que les évêquesdePistoie,deColleetde Chiusi qui fussent entrés dans ses plans (2). On vient de voir quels avaient été les résultais du synode de Pistoie. Nicolas Sciarelll, évêque de CoUe^ avait adopté plusieurs des innovations du grand-duc; et il avait donné des instructions pastorales analogues. Une Lettre pastorale de Panniliiii, évêque de Chiusi et Pienza, avait fait encore plus de bruit.

(1) f'oyez plus haut, page 252.

(2) Ihhlem.

ANNÉr: 1787. 273

Elle avait pour objet plusieurs vérités impoifantesde la religion, obscurcies, disait ce prélat, /.«^///r' niallicurdes leiiips. Il n'y dissimulait pas qu'à ses yeux le jansénisme n'était quuiic hérésie fanlasliqiie et iinni^inaire ; il s'y élevait contre la condamnation dite in gloho , des proj)osilions hétérodoxes. Pie VI s'était cru dans la nécessité de condamner cet écrit, et il avait donné à ce sujet deux brefs. Les trois archevêques, de Florence, de Pise, de Sienne, et tous les autres évèques, montraient des dispositions toutes différentes. (Martini, archevêque de Florence, le plus connu de ces prélats, avait obtenu de la célébrité avant sa promotion, par une traduction italienne de la Bible, accompaîjnée de notes, qui lui avait valu un bref Irès-laudatif de Pie VI (l). Cette circonstance, et quelques aulrcs, avaient fut espérer aux partisans des nouvelles réformes qu'il serait favorable aux innovations : mais il s'v montra, au contraire, très-opposé, lorsqu'il fut placé sur le siège le plus éminenl de la Toscane.) Ce fut donc pour triompher de celle opposition que Léopold, par un décret du 17 mars 1787, convoqua à Florence tous les évéques de ses Etals pour une assemblée, que devait suivre immédiatement un concile national (2).

(1) f[I-e l)icr à Marliiii, qui est daté du 17 mars 1778, est liès-ini|)nitaiit, et il n'y a <|iic la mauvaise toi (jui puisse en abuser : « Au milieu du diluée » des mauvais livres (|ui aUa<|uiiU la rel'gion calli(>lic|ue, et <|iii, pour le » malheur des âmes, deviennent iauiiliers il eeux nièuie qui mancpient d'nis- » truction, vous avez eu raison de penser (|u'on ne peut trop exciter les » ridcles à la leeturc <le« livres saints, (^e sont là en elTet des sources tri>s- ■ ai)nudan((s (|ui doivent êlre ouvertes ;i tout le mi)nde pour y ])uiser la » sainteté des mœurs et de la doctrine. C'est ee que vous dius avoir eu en o vue en nicîtant tes divins livres à la portée de eliacun, par votre iradnc- » tiou en langue vulgaire, et surlout en y ajoutant des remarques tirées des i> Saints-Pères, pour prévenir tout danger d'abus. Vous ne vous êtes pas I) écarté jiar lit (ics lois de la congrégalion de Yl/u/c.i , ni de la constitution » publiée sur cette matière par l'iMunortel Benoît XIV »]i

(2) [rOn verra i'aeilement par un court extrait de cette lettre, ilaiis (|Uclle voie d'usurpation un prince prévenu peut élre conduit, sous les piui spécieux prétextes : « Son Altesse Royale, ayant considéré combien il serait » utile d'établir l'uniformilé d;',us la disci|)line ecclésiastique, dans les fonc- » lions du saeié ministère, dans l'iuslrui lion des peuples et renseigneiiient » (le la morale, dans les ]>rincipt'S des études llieologi<pies, désir»- procurer

[[Les discussions de cette assemblée, où se trouvèrent réunis les trois métropolitains et les quatorze évêques de la Toscane, sont curieuses: elles font connaître la nature des questions soulevées, et elles montrent assez bien la situalion des esprits en Toscane 5 elles sont la contre-partie du synode de Pistoie. Ne pouvant présenter ici un détail complet qui s'étendrait à trop de matières, nous croyons du moins devoir signaler les points les plus importants. En général, sur tous les articles, les trois évêques de Pistoie, de Colle et de Chiusi, opinèrent pour qu'on entrât dans les vues du grand-duc : ils furent quelquefois appuyés par une voix ou deux 5 mais à très-peu d'exceptions près, ils furent en opposition avec leurs collègues.

Un des j)remiers points sur lesquels la division éclata, ce fut sur l'opinion manifestée par le prince, qu'il convenait d'accorder voix délïberalwe , dans les svnodes diocé-

» ce bien à ses sujets dans toute la Toscane, afin d'y faire cesser, s'il le peut,

» toutes diversités d'opinions sur des matières si importantes C'est pour

» cela qu'elle leur a communiqué ses propres vues sur les matières ecelésias-

» liques, afin qu'ils l'aidassent de leurs conseils. La réponse que Son Altesse

» Royale a reçue de chacun d'eux, lui a fait jug-er qu'il serait h propos

» ([ue les évêques manifestassent leurs vues à la tête de leurs synodes res- » pectifs : mais, ayant depuis considéré que les évêques, en continuant de

» tenir leurs synodes diocésains, pourraient prendre des résolutions contra-

» dictoires, elle a résolu de sus])endre pour le présent la convocation des

» synodes, et de travailler auparavant à réunir les évêques dans un concile

» national, suivant la pratique de l'antiquité et les canons de l'Eglise uni-

» verselle. Et afin qu'on puisse |)réparer les malières, elle a cru nécessaire,

» avant qu'on le convoquât, de tenir à Florence une assemblée générale de

» tous les prélats de Toscane, pour y fixer, préparer et examiner les articles

B qu'il conviendra d'offrir à sa décision. Cette assemblée se tiendra en

» présence d'un conimissaire députe de Son Jltesse. Chaque évêquc aura la

a faculté d'y amener pour son conseil deux ou trois personnes, pourvu

» qu'elles n'aient jamais été at(achées à un ordre régulier. Elles pourront

» assister à l'assemblée, mais sans avoir voix délibérative. Après avoir

» déterminé les règlements et formalités à observer dans le concile national, on

» y examinera les (cinquante-sept) articles relatifs aux matières ecclésias-

» tiques dont les évêques ont eu communication. En discutant ces articles,

0 les évêques délibéreront avec la libeité la plus entière : ils pourront les

» rejeter ou les modifier comme ils le jugeront à propos. Quand on aura

i> rempli ces préambules, on pourra procéder immédiatement à la tenue du

» concile, suivant les formes ordinaires > (La lettre entière se trouve

dans les Nouvelles ecclésiasliques pour 1787, page 18C.)

ANNKli 1787. 27:>

sains, aux simples prèlres. Elle fut i cjelée avec lorce par la niajorilc.J j

On assure qu'on tomba traccord sur la nécessité de corriger le missrl et le bréviaire, et que les trois niéliopolitains Curer»! cbarj^és de la comnnssiou d'y travailler sans délai. (Il est cependant certain que les mémoires de plusieurs évèipies, qui sont imprimés à la suite des actes de l'assemblée, sont formellement contraires à une innovation dans la liturgie.)

La dispute reprit avec force sur la matière des dispenses. La majorité soutint énergiquement ({ue, quel qu'ait été, dans rorlgine et avant les réserves, le pouvoir des évèques, par raj)port à la dispense des lois générales réclamée par la nécessité, on était tenu de respecter la possession où était présentement le Saint-Siège de Taccorder exclusivement aux évèciucs. Ricci et trois ou quatre autres, offrirent finalement, par respect, disaient-ils, pour le siège apostolique, de consentir à ce qu'on demandât, au Pape (ju'il leur permît de rentrer dans ce qu'ils ap[)claient leurs droits. Celte modification parut tout à l'ail insulîlsanle au reste de l'assemblée.

Pour amener l'uniformité dans la doctrine, le projet proposait que la doctrine de saint Augustin servît de base à renseignement. La plupart ne l'admirent qu à la condition que ce Père serait toujours accompagné de saint Thomas comme de son fidèle interprèle. On refusa de bannir la scolastique de l'enseignement tbéologique.

Apres beaucoup de discussions au sujet des nouveaux règlements relatifs aux ordinations, on rejeta les articles qui supprimaient tous les bonoraires des messes, et Tapplicalion du Saint-Sacrifice par le célébrant à telle ou telle personne, surtout aux défunts, ce que le projet présentait comme un abus ; ainsi que ceux qui proscrivaient les i\u\e]s pri^dlegiés, et qui défendaient qu'on célébrât à la fois plusieurs messes dans une église, et qu'on y eût même plusieurs autels. On repoussa l'étrange opinion que Léopold demandait aux évéquesd'inculqucr aux peuples, que

rinclulgence ne pouvait être appliquée aux morts, attendu qu'elle n'était que la rémission de la peine canonique.

Sur différents points concernant l'ordination des clercs, dont on voulait réduire le nombre, et la collation des bénéfices, on pria le prince qu'il laissât aux évéques à juger de cequ'exigeaienlles besoins de leurs églises. On ne consentit pas à la suppression universelle de toutes les cbapclles particulières. Toutefois, sur plusieurs de ces articles, les prélats se montraient disposés à admettre quelques modifications dans les limites du droit et de la prudence.

A l'occasion des règlements concernant la décoration des églises, les images, et les reliques, se présenta une question qui paraîtra d'abord bien minutieuse, mais dont les scènes qu'on va voir bientôt se passer à Prato, montreront l'importance. C'est l'usage en Italie que des images plus vénérées soient couvertes babituellement d'un voile (riiantellino) pour n'être montrées qu'à certains jours solennels. Léopold voulait qu'on olàt tous ces voiles. Ricci l'avait ainsi décrété dans son synode. Les évéques voulurent qu'on les conservât, à la condition que l'on instruisît les peuples, pour qu'ils n'y attachassent point aucune idée superstitieuse (l).

Le grand-duc avait proposé de recommander aux curés un certain nombre de livres, parmi lesquels se trouvaient des ouvrages condamnés, et en particulier les Pwflexions sur le Nouveau Teslament de Quesnel. On insista au contraire pour qu'on n'en recommandât aucun qui ne fût exempt de toute censure et de tout soupçon.

On ne fut pas plus favorable aux propositions qui concernaient ce qu'on appelait les serments inutiles, et surtout celui que les évéques prêtaient au Pape, dans leur consécration. On refusa de décréter la nullité générale de toute simple promesse de mariage. On rejeta les plans que

IV La Liille .diictorem fidei a censuré sous ce rapport le sjnotlc clt- Plstoic, parce qu'il avait prosciiî coiiiuio lui abus cet usage reru, et sériant à enlictc/iir la Tcin raîioit des peuples,

nous avons vu présenier pnr Ricci pour la réforme des ordres rclifjienx, (pioique la niajorilé parut fort désirer que leurs privilépjCs fussent restreints.

Au milieu de la discussion des ciiujuante-sept articles, quelques autres questions incidentes s'élevèrent. L'évèque de Chiusi avait cru trouver dans l'assemblée des juges moins sévères qu à Rome 5 et il lui avait soumis Texameu de cette même insiruclion que le Pape avait censurée. Les théologiens du grand-duc parlèrent et insistèrent en sa faveur. Hicci, en parlicidier, trouvait qu'il fallait exiger du Saint-Siège une rcparation c.clalanlc (l). Mais la majorité des évèques jugea comme le Pape, et repoussa 1 instruction comme infectée de l'esprit d hérésie. Ils entreprirent Ricci lui-même sur les livres qu'il faisait publier à Pisloie. et l'accusèrent de chercher à pervertir l'Italie et à y introduire le jansénisme le plus déclaré.

Le grand-duc, ayant donc acquis la conviction qu'il ne pouvait attendre le concours de prélals aliachés au Saint- Siège et ennemis des innovations , renonça au projet de convoquer immédiatement le concile national, et donna à l'assemblée l'ordre de se dissoudre. Ayant voulu auparavant (jue les évèques vinssent à son palais, il leur adressa des reproches amers : u La plupart d'entre vous, » leur dit-il, n'ont eu pour mobile dans leui's délibéra- » tions, ni la gloiie de Dieu, ni la paix de l'Église, ni le )) zèle de la discipline, mais la fausseté, l'artifice et la » méchanceté. Pourcpioi s'est-on emj)orié avec tant de » violence contre quelques évèques plus fidèles que les 1) autres à correspondre à nos desseins? Je n'ai jamais eu )) l'intention de rien changer en ce qui regarde le dogme, )) mais seulement de réformer les abus introduits dans la » discipline ecclésiastique. J'aurais pu, sur cet objet, » déployer l'autorité que Dieu m'a confiée, comme pro- » tecteur des canons; mais j'ai voulu agir de concert avec » vous pour faire le bien avec plus de solidité. Acluelle-

'^1) rie de Ricci, jiar de Poltcr, tome IIF, page 3i3.

)) ment, je vois que ceux qui auraient dû être les pre- » miers à seconder mes justes désirs, n'ont travaillé qu'à y

>) mettre obstacle J'ai pris la résolution de suppléer à

>■ votre négligence, et de pourvoir aux plus pressants

» besoins avant le concile national (1) » Telle fut,

le 5 juin, Tissue de celte réunion d'évéques, dont la convocation avait d'abord alarmé les amis de l'Église, mais qui prouva au contraire que les nouvelles doctrines n'avaient encore pu séduire qu'un assez petit nombre d'esprits, ou servi les ou prévenus (2).

— 20 mai. Emeute a Prato. Dans le temps même où Ricci travaillait, dans l'assemblée de Florence, à seconder les projets du grand-duc, une sédilion s'éleva contre lui à Prato, ville épiscopale dont le siège était uni à celui de Pistoie. [[Parmi les innovations, celles qui affectent le plus le peuple, ce sont celles qui touchent aux objets extérieurs du culte. Nous avons parlé de l'usage commun en Italie de couvrir de voiles certaines images plus vénérées pour ne les montrer qu'à certains jours (3). L'évéque de Pistoie avait fait enlever les ntantellini. On conservait dans une chapelle de la cathédrale , ornée d'un autel

(1) IVotn'elles ecclésiastiques pour 1787, page 191.

(2) Léopold fit imprimer, à ses frais et cinns son propre palais, tout ce qui avait ra])port à l'assemblée de Florence. Cet ouvrage est en sept volumes in-\°, et un in-%°. L.t rédaction en avait été confiée à l'alihé Tanzini, l'un des amis de Ricci ; car il s'y attache sans cesser à censurer la conduite des prélats, et à exalter celle de révê(iiie de Pistoie: de sorte qu'on réduirait cette collection à moitié, en retranchant de longues réflexions, et des commentaires aussi fastidieux que déplacés. Le ])reuiier volume renferme les règlements envoyés aux évèt(ues par le grand-duc avec leurs réponses; le second, les délibérations de l'assenililée ; le troisième, les rapports et mémoires des prélats (ces mémoires sont au nombre de 98, et conlicnnent une multitude de discussions importantes sur les questions proposées par Léopobl); le quatrième, les réponses à ces mémoires; le cinquième, l'examen de rinstrucliou pastorale de l'évéque de Cliiusi et Pienza, sur plusieurs vérités de la religion; le sixième, l'apologie des écrits publiés à Pistoie, contre la censure que quatorze évèques en avaient faile; le septième, un examen critique d'une lettre de M. Franzesi, évêquc de Montcpulciann ; et le dernier, l'histoire de l'assemblée, rédigée, comme elle pouvait l'être, par l'auteur du recueil. Une analyse développée de ces se|)l volumes ie trouve dans les appendices de la vie de Ricci, par de Potier, tome IH.

(3) Voyez plus haut, page 27f!.

ANNtE 1787. 279

d'argent, une ceinture de la sainte Fierté que l'on montrait solcnnelloniciit à certains jours, et avec laquelle on bénissait le peuple. Hicci avait prohibé ces cérémonies. On prétendit qu'il allait laire enlever l'autel d'argent-, et en réalité, il ne voulait qu'un autel dans une église. Pendant que les questions relatives aux images et au culte extérieur se diseuiaienl à Florence, les esprits s'échauffèrent à Pralo. Dans la nuit du 20 niai, le peuple s'élant armé de bâtons et de haches, lait iirtqition dans la calliédrale, place une garde devant l'auiel d'ai<ïent comme pour le défendre \ il met en pièces la chaire de 1 évèque, et ses armoiries suspendues à la voùie du tenqile, et vient les briller sur la place. (k>s hommes pénètrent dans le palais épiscopal, font niain-hasse sur les livres qu'ils jugent jansénistes, et en particulier sur les Béjïexiuns morales du père Quesnel(\)^ et les jettent égali incnl dans les flammes. Ils se transportent au séminaire, dont le supérieur éiail connu par son altaclunient à Ricci-, mais ils ne purent se saisir de sa personne (-2) ; ils parcourent toutes les églises de la ville où l'on avait découvert des images, et font rétablir les niantellini. Puis ayant envahi une maison où l'on gardait, par ordre du gouvernement tous les tableaux dts couvents supprimés, ils les pre:inent très-respectueusement et les portent en procession à la catluklrale : ils font illumi-

(I) Nouvelles ecch'siastiqucs pour 1*87, pngi- 19S.

(2j [[« I,c .su]>érieur (lu siiiiiiiiairc, avcc.M-s »o<)|irratciirs, avait en le teiiips de * s'alIt-T cacher au haut des clochers, tandis (jue les snninarislcs t'étaient rcfuiés dans des voûtes souterraines, 'l'o'is ceux de la ville (jui passaient pour

être amis de l'évê(|iic l'iircnt lueuaeés des mêmes traitements. M. iMnrandi, » arcliiprêlre de Notre-Dame des Prisons, avait phis .i ciaindre que tolit

» autre. Il ne doutait point (]ue son dernier moment ne fût arrive Dans

» cet'.e crise terrible, il prit le parti de se coucher, tenant un livre à la » main. A deux heures du matin, celte troupe fon enée entra dans son » presl)ylt;re. Ils entourèri;ut son liî, armes de hâtons et d'insirunienls meur- » triers de toute espèce. Alors ceux d'entre eux (|ui étaient connue les chefs, » lui dirent : f.ei'ez-voui : vcntz mec nous ddiis l'Eglise. Coin'iei la » inirtunleuic image de la Stadone, comme elle ùiail uvaiil que tous » fussiez curé. Il obéit, et au moyen de celle condescendance, il sauva sa n vie. <> i^llnilem.) Voilà des séditieux moins redoutables (jue ceux don nous aurons bientôt a raconter les e.\cès.]]

ner l'édifice ; el ils demandent qu'on leur montre la sainte, ceinture^ et qu'on les bénisse avec cette relique.

Dès le matin du jour suivant, le peuple des campagnes voisines, averti par le tocsin qui avait sonné toute la nuit, accourut à Piato. Tous veulent honorer les anciens saints, qu'il semble qu'on ait rendus à leur vénération. Puis il faut qu'on rétablisse les voiles. On ne peut les rassurer par les promesses les plus réitérées sur la conservation de l'aulel d'argent, et sur le rétablissement des anciens usages. Le jour entier se passe dans le trouble. Mais enfin la garnison reçoit des renforts, et peu à peu l'ordre se rétablit.]] Léopold prit à cœur de venger l'insulte faite à révêque son protégé, ou plutôt à des ordonnances qui lui étaient si chères à lui-même. Les commissaires royaux firent rétablir les églises dans l'état où elles étaient avant l'émeuie. Une procédure criminelle fut commencée contre les auteurs et complices du désordre. Il se trouva que le nombre en éiait si grand, qu'il fallut terminer l'enquête, quand on en eut arrêté eiii^iron deux cents des plus mutins, la plupart ouvriers ou laboureurs, mais ayant à leur tête quelques gentilshommes et ecclésiastiques. Tous ces criminels furent conduits à Florence. La ville de Prato implora la clémence du prince, et l'évêque lui-même écrivit une lettre pressante en faveur des coupables; mais Léopold ne crut pas devoir suspendre le cours de la justice. Soixante furent condamnés au fouet, et trente à être enfermés dans des maisons de correction ; quelques-uns à être relégués dans l'île d'Elbe. Six des plus qualifiés allaient être jugés plus rigoureusement, lorsque Ricci intercéda pour eux. Il offrit même de donner sa démission que Léopold refusa d'accepter (l). En même temps, il fit réta-

(t) M. Picot ajout;iit . On doiile que ce soit sérieusement que Ricc demanda la permission de 5e dénieltre. La letlre que Ricci écrivit il cette occasion an grand-duc, se trouve dans les IVoiwelles ecclésiaaliqucs de 1788, page Gf). Elle est curieuse : en voici quel(|ues passages |)roi)rcs a. faire connaître les dispositions dis esprils : « Je ne prétends pas juger si la ferveur de mon » z.èle n'a pas donné quelque sujet de douter que j'aie toujours uni la pru- » dence du scrjjent à la simplicité de la colombe. Je sais que ceux qui veulent

ANNÉli: 1787, 281

blir dans la cathédrale le Iroiie épiseopal avec celte inscription : « A la lionle perpétuelle du j)euple de Prato, tpd^ dans la nuit du 20 mai 1787, par un excès de fana" tisme, insulta son excellent eVeV/^e, en bridant ses armoiries et son trône ,• ce tiouyeau trône a été posé par la volonté

du très-pieux el irès-jusie prince Léopuld Il fit aussi

transporter à Florence toutes les reliques jugées /««.v^e^ d'après ses instructions, et les imaj^es, qui, d'après les mêmes règles, 'enlretenaient la superstition dans les esprits bornés. On en chargea six voitures (l). Ces mesures de sévérité parvinrent bien à rétablir pendant cpjclque temps l'ordre matériel. Mais la défiance et la désatreclion pour révcque ne firent que s'accroître. Chaque jour quelques-uns des curés qui avaient signé les actes du fameux svnode demandaient à se rétracter par des actes formels. Nous verrons sous l'année 1790, comment la réaction se manifesta quand Léopold quitta la Toscane.

— Le 24 novembre. Louis XVI pouïe ai' paulement un

ÉDIT EN FAVEUn DES PltOTESTANTS. RÉSUMÉ DES nUKClPAUX FAITS POLITIQUES, LIÉS AVEC LES IjNTÉKÊTS DE l'EgLISE , QUI

puÉcÉDÈnENT CETTE DÉMAucHE. On uc pcul attendre de nous que nous entrions dans le détail circousiancié d'événements qui ne se rapportent qu'aecidenlellemenl à notre objet. 11 ne sera pas inutile cependant de jeter un coup d'œil en arrière, et de voir par quels degrés on en était

» passer poni' iitodcics. iiic rcjiroLliciit u:;c scltit iliulc lro]>ijreiiijiUc; tan- » dis (lue d'aulrcs, moins rt^scrvis, :nc taxent de J'a/uitisnie et (l'innbilion — » Je suis suffisaiiiiiient Irantjuillisé sur erllc dciiiiére aciusnlioii par le •) témoignai^e de ma eonscicnce. Mais, soil ipie les rcprotiies rpTou me tail » aient (pichpic Condenient réel, soit ([u'ils n'aieul d'autre souree (pie la n malice des lioiiinies pdvei's et intL'tess(is, je ne p.nis me dissimulef que

" Voppositinn a ctii si i^i nndc, que tous mes soiii<i ont cc/ioric Une par-

» tic (tu cleri;»'- et du niinislére est o;iiniati ciiienl re>ol'.;c de s'(>p|)Oser aux » maximes de Volie Altcs'.e l'ioyale : revè(pie de Pistoie passe pour le. elief » de ccu\ qui ont du zèle pour les soutenir : le peujdc est séduit par mille )) artifices pour servir d'instrument à telle opposition. (Ju'oii (ile rol)jet de » celle coutradicliou ; (pie rcv(;(pie de Tistoie se relire....; peut-èlrc alors » le ministère et le eleri,'(': s'oiiposerout a\eC moins d'obslinalioli an.v voeux » salutaires de V<;tre Altesse Royale.... d

(1) Noin'cttes ecclésiastiques pour 17S7, jjnge 19 >.

venu à celle fermentation et à ces troubles auxquels la France était alors en proie, et qui en présageaient de plus grands encore. Le nouveau règne avait vu se fortifier de plus en plus cet esprit philosophique, qui avait fait déjà de si grands progrès sous le règne précédent. Cet esprit s'éJait même accrédité à la cour, où de grands seigneurs le professaientou le protégeaient. Plusieurs ministres l'avaient successivement favorisé, et la guerre d'Amérique avait contribué à l'étendre. « Le gouvernement, dit un magis- ) Irat qui a écrit l'histoire de celte époque, avait appris ) aux Français à faire des vœux pour des rebelles. On ) s'habitua à goûter les maximes d'indépendance et de ) républicanisme. Le mot inswreclion, inusité jusqu'alors ) dans noire langue, remplaça celui de révolte, sans

en avoir la défaveur. Ceux qui avaienl traversé les mers ) pour aller défendre la cause des colons américains, rap- ■) portèrent dans leur pays le désir d'y voir fleurir des ) institutions pour rétablissement desquelles ils avaient ) versé leur sang. Celle guerre fut donc à la Pois l'espoir ) des méchants el la perversion de l'esprit public. Ce fut ) un triomphe pour le parti philosophique, et un moyen » dont il s'empara. Le désordre qu'apporta dans les finan- ) ces une telle guerre, entreprise sans préparation et sans ) argent, ne pouvait manquer de fournir lot ou tard des

occasions de troubles. Les idées d'irréligion et de liberté ) étaient devenues, en quelque sorte, une affaire de

mode. Elles dominaient dans la haute société. On van- ) tait la constitution anglaise, on déprimait celle de son I) pays. Il se formait des sociétés d'amis des hommes, d'a- ) mis des noirs. La licence des pamphlets était extrême. ) Chacun voulait écrire sur les matières d'Etat, de légis- ) lation, de finance. 11 y avait partout inquiétude, ardeur, » dégoût du passé, désir de changement (1). » Dans cette disposition générale, on saisit surtout les embarras de fi-

(1) Annales française':, dtintis 1774 jusqu'en 1789, par M. Sallicr, in-S». Paris, \Si-L {rnrcz plus hiut, pnge 131, ce qui concerne la guerre d'Aiiiérique.)

nances comme un prélexte à des plaintes contre le gouvernement. Les dettes de l'Eiat s'étaient accrues par des emprunts successifs qui n'étuient plus en harmonie avec les ressources de l'Etat. Le ministre Galonné, qui était chargé de celte branche dillicile de l'administration publique , redoutant l'opposition que le parlement n'eût pas manqué de faire à ses plans, avait proposé au roi de convoquer une assemblée des Jiotahles pour aviser aux remèdes que demandait la situation, et en particulier pour donner leur avis sur des modifications trèsgraves qu'il était question d'établir, telles que la tenue régulière d'assemblées provinciales , et une subvention territoriale, qui eût atteint d'une manière générale toutes les propriétés, sans exception de celles qui étaient privilégiées.

[[L'assemblée des notables, ouverte le 22 février, comptait dans son sein seize prélats des plus qrialifies du royaume, et quelques ecclésiastiques qui y figuraient comme représentant quelques Etats de provinces. Les autres membres appartenaietjt à la noblesse, à la haute magistrature, à l'administration municipale des grandes villes (1). Le ministre dut bientôt s'apercevoir qu'il n'avait pas la confiance de l'assemblée, et que ses projets rencontreraient, de la part des évèqiies surtout, une forte opposition. On lui demanda les étals du trésor royal 5 il paraissait,

{\) [[L'assemblée des Notables, ne ilevant pas délibérer en coiuiuun, était distribuée en sept bureaux, à la tête de chacun desiiiicls se trouvait un prince du sang on proche allié de la famille royale. 1° Dans le bureau de Mo-NsiEiR, comte de Provence, étaient iMM. de Uillon, archevêque de Narbonnc , de Stguiran, evt'^que de Nevers; et de licrnis, coadjuteur d'Alby cl frère du cardinal. 2» Dans le bureau du comte d'Artois, MM. de Brieiine, archevêque de Toulouse; et de la Luzerne, évêqnc de Langrcs. 3" Dans le bureau du duc d'Orléans, MM. de Iloisgi lin Ciissé, arduvtque d'Ai\ ; de Fontange,é%èque de Nancv. -i» D:ins le bureau du prince de Coudé, MM. Dulau , archevêque d'Arles ; et de L:iuziére, évêque de Blois. i>« Dans le bureau du duc de Bourbon, .MM. de Talleyrand-Périgord, arc!ievi(iuc de l'.cims, et de Beaussel, evê(iiie d'Alais. 'jo Dans le bureau du priiice de Conli, MM. de Juigné, archevêque de P;iris; et de Seignelay-Collu ri ilr (;:isl, évêqne deTihodez. 70 Dans le bureau du duc de IVnthièvre, MM. de Ciie, archevêque de Bordeau.x, Gallard de Terraiihe, évê(iue du Tuy, et de Hereé, évêque de Dol. On trouvera 1 1 liste complète des Notables dans Lacrctelle, Histoire ilr Fiance mt \viu« siècle, à la lin du livre X^ 11.]]

en effet, dilUcile de favoriser l'imposition de charges nouvelles, si Ton ne connaissait pas la vraie situation. On désirait que dans le cas où une subvention territoriale uniforme serait nécessaire, on conservât, du moins, quant à la manière de s'imposer, les privilèges des corps et des états. Galonné essaya de réunir les membres les plus influents de chaque bureau dans un comité très-nombreux (le 12 mars), et il ne put les persuader. Les archevêques de Bordeaux, etd'Aix, MM. de Cicé el de Boisgelin, insistèrent sur la nécessité d'une vérification des comptes propre à rassurer la France. Un autre prélat, l'archevêque d'Arles, mit en doute, si une autre assemblée que celle des étals-généraux avait le droit de voter une nouvelle charge d'impôts (l). Cette idée des états généraux, émise depuis quelque temps, gagnait tous les jours dans l'opinion -, et il était diihcile de résistera celte influence.]] Les esprits s'aigrirent; on ne crut pas devoir dissimuler au monarque la défiance qu'inspirait le ministre, et l'inquiétude qu'inspirait l'aveu qu'il avait été obligé de faire d un déficit de cent quinze millions, dont il cherchait à rejeter la cause sur des ministères antérieurs à sa propre gestion. Il fut congédié. L'archcvèque de Toulouse, Loménie de Brienne, qui s'était fait la réputation d'un administrateur habile, et qui était porté par un parti puissant, fut appelé au ministère, malgré la répugnance du roi, qui n'eslimait pas ce prélat ambitieux. [[L'assemblée des notables se sépara le 25 mai, en ne donnant qu'avec réserve son adhésion aux mesures qu'il s'agissait d'établir. On ne peut être étonné que les évéques en particulier désirassent conserver les prérogatives qui appartenaient au clergé, en sa qualité de premier corps de l'Etat; et qu'ils voulussent éviter que les assemblées provinciales , et les nouvelles subventions leur portassent préjudice. Quand on lit fliistoire de celte époque, on remarque à chaque pasqu'il était alors infiniment dilïicile de voir la route qu'il fallait suivre.]]

(1) Fojez sur cette rOuuion du 12 mars, les détails donnés par Droz, //(.'— toile de Louis Xf'I, tome I, et les autres historiens.

ANNÉE 1787. 2fiii

Les délibérations de cette assemblée avaient fixé davantage l'attention du public sur un désordre des finances qu'on exagérait. Toutes les sociétés s'agitaient : les femmes se passionnaient plus que les autres : tandis que, par esprit d'opposition, bien des espritss'intéressaient au maintien des privilèges, on voyait des courtisans rêver des changements dont ilsdcvaicnt élre les premières viclimcs. Oi'^'(|"es-uns des notables se laissaient aller à des déclamations indiscrètes, à des plaintes imprudentes, à des censures irréfléchies. Brienne, qui eut bientôt le talent de se faire nommer principal ministre ^ ne justifia pas la réputation d'habileté qu'on lui avait faite. Les mesures qu'il prit, annoncèrent la précipitation et l'étourderie. Il compromit l'autorité royale par ses disputes avec les parlements. « Ceux-ci en- » clins à la contradiction, dit un écrivain pris dans leur )) sein, et qui ne les a pas jugés avec rigueur, ceux-ci vi- » valent dans une défiance rigoureuse du ministère qu'ils » étaient toujours prêts à censurer. De cette disposition » habituelle il résultait qu'ils n'étaient pas à l'abri de l'in- » fluence des factions naissantes. Les deux tiers de ce corps » étaient dans làge où la vivacité de l'imagination n'est » pas encore tempérée par l'expérience. Les jeunes p-ens )) des enquêtes venaient aux assemblées des chambres » comme s ils eussent marché au combat (l). » On criait contre les nouveaux impots. Tantôt on exagérait le déficit, tantôt on le mettait en doute ; on exigeait la conununicalion des états du trésor. Le 16 juillet 1787, \m conseiller clerc, l'abbé Sabatier fit formellement la demande des étals-généraux, et le parlem.ent adopta son avis. Le lendemain, dans une séance plus nombreuse encore et relevée par la présence des pairs, le parlement adoptait des remontrances oîi se trouvait cette maxime générale : a La » nation, représentée par \q?, étals-généraux, est seule en » droit d'ociroyer au roi les subsides dont le besoin sera » évidemment démontré. »... L'auteur que nous citions à

(1) Annales françaises, di- ^l. Sallirr.

l'inslanl en s'efforçant d'excuser la compagnie, avoue néanmoins qu'elle fut en ce moment l'organe du parti insurrectionnel. Le roi, ayant mandé le parlementa Versailles, le 6 août, fit enregistrer sous ses yeux, dans un lit de justice, deux impots, lun sur une subvention territoriale, et l'autre, également odieux aux privilégiés, sur le timbre. Le parlement protesta le lendemain , et déclara nulle et illégale, une transcription clandestine, qui n'avait pas été précédée d'une libre discussion. Confirmant cette déclaration le 13 août, il ajouta que ce ne serait que par àes, états-généraux (\\ie pourraient être accordés de nouveaux subsides. V II serait dillicile dédire, ajoute M. Sal- )) lier, qui l'emportait alors en effervescence du public ou » des magistrats. Chaque délibération ajoutait un degré de » plus à la chaleur des opinions. » On qualifiait de désastreux les impots ordonnés. Pendant les délibérations, les salles du palais étaient pleines d'une jeunesse ardente, et soudoyée [[dit-onj] par un prince, aveugle instrument des factieux. « Les jeunes magistrats, enivrés de vains applau- » dissements, se faisaient comme un point d'honneur de » ne point connaître de modération. Si l'on essayait de » tempérer leur fougue, on tombait aussitôt dans leur dis- « grâce. Le 13 août 1787, le parlement s'oublia. Les édits » furent déclarés incapables de priver la nation de ses » droits. »

Les magistrats furent exilés à ïroyes. Le 27 août, ils réitérèrent la demande des états-généraux, en déclarant que la conduite du ministère tendait à réduire la monarchie en despotisme . Malgré ce langage si arrogant, le ministère qu'on accusait de despotisme, et qu'on aurait bien plus justement taxé de faiblesse, consentit à négocier, et le parlement fil la loi dans le traité. Il revint à Paris, où il reçut un accueil qui dut le flatter.

Ce fut peu après le retour des magistrats qu'arriva la séance royale du 24 novembre 1787 (1).

(1) [[On ne distinguait une séance royale que le roi tenait en son parle-

[[Bricnne y présentait doux édits. Le premier était relatif à un emprunt de quatre cent vinjji millions. Pour se concilier le parlement, il avait renoncé aux deux édits du timbre et de la subvention territoriale qui avaient provoqué les résistances : dr.ns la nécessité de trouver d'autres ressources, il proposait de faire cet emprunt, qui aurait Clé réparti dans cinq années, et il faisait j)rendrc au roi L engagement solennel de com>oquer les étals-généraux à l'expiration des cinq années , par conséquent en 1792.]]

Le second édit, qui paraissait destiné à concilier au premier la faveur du public, et de satisfaire à un vœu plusieurs fois exprimé dans le parlement même, rendait l'état civil aux protestants. Depuis plusieurs années surtout il avait beaucoup été question d'eux, et les plaintes contre la révocation de ledit de Nantes avaient redoublé, Malesherbes, l'ancien ministre, avait publié deux mémoires en faveur des protestants. Condorcet et Rulhièrcs avaient également plaidé leur cause. On avait déploré le tort irréparable que Louis XIV avait fait à la nation, en expulsant, disait-on , six cent mille Français qui étaient allés porter cliez l'étranger leur travail, leur industrie et leurs talents. Il n'y a dans ce calcul que deux faussetés manifestes. D'abord il n'est pas vrai que Louis XI Y expulsa les prolestants. Il ne bannit que les ministres, et prit, au contraire, des mesures pour empècber les autres de quitter la France. C'est une chose notoire d'après tous les mémoires et tous les historiens du temps. En second lieu on a excessivement exagéré le nombre des protestants sortis de France à cette époque. Le duc de Bourgogne, contemporain de cet événement, et qui avait eu en main les rapports des intendants, ne fait monter le nombre des réfugiés qu'à soixante-sept mille sept cent trente-deux ; encore suit-il, c'est son expression, les calculs les plus exagé-

ment d'un lit de justice qu'à raison de certaines (ormes. Le Lut ctait le même, exiger l'enregistrement simple d'un cdit. j]

rés (1). L'abbé de Caveyrac, qui a fait des recherches sur le même sujet, ne compte qu'environ cinquante-cinq mille réfugiés. Il y a un peu loin de là aux calculs des écrivains protestants. Benoît et Larrey portent le nombre de leurs coreligionnaires sortis de France à deux cent raille, laMarlinière à trois cent mille, Basnage à trois ou quatre cents. Celte énorme différence dans l'évaluation, montre un homme peu sûr de son fait, et qui ne mettait pas beaucoup de prix à être exact. Voltaire, dans ses premiers ouvrages, parle de quatre cent mille réfugiés; dans ses derniers écrits, où il ne gardait plus de mesure, il va jusqu à sept cent mille. Le compilateur Limiers veut qu'il y en ait eu huit cent mille. Enfin l'auteur d'un mauvais roman, les Anténors modernes, en met neuf cent mille 5 et nous avons ouï dire qu'un autre écrivain de cette force était allé jusqu'à deux millions. Ainsi on s'écartait de plus en plus de la vérité à mesure qu'on s'éloignait de l'époque. Ces appréciations absurdes avaient néanmoins obtenu quelque crédit, à force d'être répétées par la cohorte des déelamatcurs modernes, qui n'avaient pas manqué un si beau texte, et qui avaient poursuivi, à cette occasion, de leurs véhémentes invectives, et Louis XIV et son conseil, sans son.o-er que ce monarque n'avait rien fait contre les prolestants qu'on ne fit depuis longtemps dans tous les Etals protestants de l'Europe contre les catholiques. Quoi qu'il en soitjlesprotestantsdeFranceserenuKiient beaucoup depuis plusieurs années. Ils avaient à Paris un agent qui soutenait leurs intérêts avec zèle, Rabaud de Saint-Etienne, ministre de Nîmes, qui prit depuis une part fort active à la

(i) Voyez le Mt-moirc sur la rct'ocalion de l'tdil de Nantes, a la fin de la Vie «le ce prince, par Proyait.

[[Nous respectons les appréciations et les réflexions de M. Picot. Ce n'est point ici le lien de traiter de la révocation de l'édit de Nantes. Il est Lien vrai que Louis XIV ne voulait i.'annir que les ministres; mais la situation dans laquelle il pliçait les protestants était dure, et elle en engagea un grand nombre à sortir de France. On ne peut guère nier que cet événement n'ait porté un préjudice assez nctahie il la i)rospcrité temporelle, surtout par rapport au commerce et aux manufactures.]]

ANNKI' 1787. 28

révolution, la préparait alors par ses intrigues. Il tenait, (lit-on, des assemblées secrètes, se ménageait des partisans, et n'épargnait aucun moyen pour f()rmer l'opinion ])ubliciue en sa faveur. Parmi ceux qui le secondaient, on cite Mecker, Raynal, Clavière et autres. Il provoqua peut-être les écrits de Malesherbes, de Condorcet et de Rulbières. Il n'était pas non plus étranger à la demande, que fit l'assemblée des notables, de l'état civil pour les non catholiques.

Depuis plus de cinquante ans, les protestants jouissaient d'une liberté toujours croissante. [[L'abus qu'ils en faisaient provoqua souvent les plaintes des assemblées du clergé. On peut voir dans les mémoires au roi que présentèrent plusieurs de ces assemblées, que les plaintes des évéques tombaient surtout sur les rassemblements, sur les insultes portées publiquement au culte catbolique, sur la construction des temples^ et sur l'exercice extétérieur du culte appuyé par les autorités locales contre les dispositions des lois (1). Ces causes expliquent assez comment le nouvel édit excita les alarmes des amis de la religion. ]J 11 n'avait pas cependant pour objet d'autoriser l'exercice public de la religion proleslanle : il se rapportait principalement à l'étal civil 5 depuis longtemps les prolestants le réclamaient, et demandaient surtout que leurs mariages fussent reconnus; l'édit de novembre était rédigé dans ce sens : sous les autres rapports, il n'accordait que des droits très-restreints. Nous croyons d'autant plus nécessaire d'en rapporter ici textuellement les principales dispositions, qu'on n'a souvent que des notions confuses sur les concessions qu'il conlenait, et qu'il a eu une grande influence sur la législation présentement encore en vigueur parmi nous.

« A l'exemple de nos prédécesseurs, disait le préam- » bule, nous favoriserons de tout notre pouvoir les moyens » d'instruction et de persuasion qui tendront à lier tous

(1) V/tyrz nos Mémoii t-s, tome IV, page 333, et dans ce yoIuidc, page 2G. T. V. 19

» nos sujets par la profession commune de l'ancienne foi » de notre royaume-, et nous proscrirons avec la plus sé- » vère attention toutes ces voies de violence, qui sont » aussi contraires aux principes de la raison et de l'hu- » manité qu'au véritable esprit du christianisme. Mais en » attendant que la divine providence bénisse nos efforts, )) et opère cette heureuse révolution, notre justice et l'in- » térêt de notre royaume ne nous permettent pas d'exî) dure plus longtemps des droits de l'état civil ceux de î) nos sujets, ou des étrangers domiciliés dans notre em- » pire, qui ne professent pas la religion catholique. Une )) assez longue expérience a démontré que ces épreuves » rigoureuses étaient insullisantes pour les convertir 5 )» nous ne devons donc plus souffrir que nos lois les pu- » nissent inutilement du malheur de leur naissance. » Nous avons considéré que les protestants , ainsi dé- )) pouillés de toute existence légale, étaient placés, dans » l'alternative inévitable, ou de profaner les sacrements » par des conversions simulées, ou de compromettre M l'état de leurs enfants, en contractant des mariages •» frappes d'avance de nullité par la législation de notre •» royaume. Les ordonnances ont même supposé qu'il n'y » avait plus que des catholiques dans nos Etats-, et celte •» fiction, aujourd'hui inadmissible, a servi de motif au M silence de la loi, qui n'aurait pu reconnaître en France » des prosélytes d'une autre croyance, sans les proscrire » des terres de notre domination, ou sans pourvoir à leur » état civil. Des principes si contraires à la prospérité de M noire royaume auraient multiplié les émigrations et » auraient excité des troubles continuels dans les familles, » si nous n'avions pas profité provisoirement de la juris- )) prudence des tribunaux, pour écarter les collatéraux » avides qui disputaient à des enfants l'héritage de leurs » pères. Un pareil ordre de choses sollicitait depuis long- » temps noire autorité de mettre un terme à ces dange- » reuses contradictions entre les droits de la nature et les » dispositions de la loi. Nous avons voulu procéder à cet

ANNÉK 1787. 291

» examen avec tonte la matnrité qu'exigeait rimporlance

» de la décision Nous avons pris les mesures les plus

M eflicaces pour prévenir de funestes associations: la reli- » gion catholique que nous avons le bonheur de professer, )) jouira seule, dans notre royaume, des droits et des hon- )) neurs du culte public, tandis que tous nos sujets non )) catholiques, privés de toute influence sur Tordre établi » dans nos Etals, déclarés d'avance et à jamais incapables » de faire corps dans notre royaume, soumis à la police » ordinaire pour l'observation des fêtes, ne tiendront de » la loi que ce que le droit naturel ne nous permet pas de » leur refuser, de faire constater leurs naissances, leurs » mariages et leurs morts, afin de jouir, comme tous nos » autres sujets, des effets civils qui en résultent.... »

Les premiers articles réglaient d'une manière générale les droits et devoirs des non catholiques.

« Art. P'. La religion catholique , apostolique et ro- )) maine continuera de jouir seule, dans notre royaume, » du culte public j et la naissance, le mariage et la mort •» de ceux de nos sujets qui la professent, ne pourront, dans )) aucun cas, être constatés que suivant les usages de ladite )) religion , autorisés par nos ordonnances. Permettons 1) néanmoins à ceux de nos sujets qui professent une autre

» religion d'y jouir de tous les biens et droits qui pour-

» ronl leur appartenir à titre de propriété ou à litre succes- )) sif, et d'y exercer leurs commerces, arts et professions, )) sans que, sous prétexte de leur religion, ils puissent être )) troublés et inquiétés. Exceptons néanmoins desdites » professions, toutes les charges de judicature,... et toutes )) les places qui donnent le droit d' enseignement public.

)) Art. h. Pourront, en conséquence, ceux de nos su- » jets qui ne seraient pas catholiques, contracter des ma- » riages dans la forme qui sera ci-après prescrite; voulons )) que lesdils mariages puissent avoir dans l'ordre civil, les » mêmes effets que ceux qui sont célébrés dans la forme )) ordinaire par nos sujets catholiques.

» Art. IH. N'entendons néanmoins que ceux qui pro-

» fessent une religion différente de la religion calholique, )) puissent se regarder comme formant dans noire royaume » un corps, une communauté, ou une société particulière, » ni qu'ils puissent, à ce titre, former en nom collectif » aucune demande, donner aucune procuration, prendre » aucune délibération, faire aucune acquisition, ni aucun » acte quelconque.

» Akt. IV. Ne pourront non plus, ceux qui se préten- » draient ministres ou pasteurs d'une autre religion, pren- 1» dre ladite qualité dans aucun acte, porter en public un » habit différent de celui des autres de ladite religion, ni » s'attribuer aucune prérogative ou distinction : leur dé- » fendons spécialement de s'ingérer à délivrer aucuns cer- » tiBcats de mariage, naissance on décès, lesquels nous )) déclarons nuls.

)) Art. V. Faisons pareillement défense a tous nos su- » jets ou étrangers demeurant ou voyageant dans nos )) Etats, de quelque feligion qu'ils puissent être, de s'é- )) carier du respect dû à la religion calholique et à ses » cérémonies, à peine contre ceux qui se permettraient en ->) public des actions ou des discours qui y seraient contrai- » res, d'être poursuivis comme léseraient, en pareil cas, » ceux de nos sujels qui professent ladite religion.

)) Art. Vr. Leur enjoignons de se conformer aux règle- » ments de police à l'égard de l'observation des^di manches « et fêtes, à l'effet de quoi ils ne pourront vendre ni éta- » blir boutique ouverte, lesdits jours.

» Art. VII. Voulons, en outre, que tous parliculiers, » de quelque qualité ou condition qu'ils soient , établis » dans noire royaume, et qui ne professeraient pas la re- » ligion calholique, soient tenus de contribuer, comme )) nos autres sujets, aux entretiens et reconstructions des » églises paroissiales , chapelles , presbytères , logements » des prêtres séculiers ou religieux employés à la célé- » bration du service divin, et généralement à toutes les )) charges de cette nature , dont nos sujets catholiques >) peuvent être tenus. »

ANNEK 1787. 2>3

Les articles suivants réglaient spécialement ce qui concerne le mariage : les bans devaient être publiés et allichés à la porte des églises, dans le domicile actuel des parties, et si elles étaient mineures, dans celui des parents ou tuteurs; il était au cboix des parties de s'adresser, pour ces publications, ou aux curés, ou au grefiier de la principale justice du lieu, en présence du juge, ou de celui qui aurait été commis par lui. Les juges inférieurs pouvaient accorder aux non catholiques dispense de quelques publications, ainsi que les ordinaires des lieux étaient en droit d'en accorder aux catholiques, et aussi dispense de parenté au troisième degré et au-dessous ; pour les degrés supérieurs on devait s'adresser à la chancellerie. Quant aux formalités de l'acte de mariage, a les parties contrac- » tantes, dit l'article XVII, se transporteront, assistées de » quatre témoins, à la maison du curé ou du vicaire, où » l'une des parties aura son domicile, ou en celle dudit » juge, et y déclareront qu'elles se prennent en légitime » et indissoluble mariage, et qu'elles se promettent fidé- » iité.

» Art. XVIII. Ledit curé, vicaire ou juge, déclarera aux )) parties, au nom de la loi, qu'elles sont unies en légitime » et indissoluble mariage; inscrira lesdites déclarations, » sur les deux doubles du registre, signera le tout, et fera » signer par les parties et par les témoins. »

Des dispositions spéciales donnaient à ceux qui avaient contracté précédemment le moyen d'obtenir les mêmes effets.

« Art. XXV. La naissance des enfants de nos sujets » non catholiques, et qui auront été mariés suivant les » formes prescrites par notre présent édit, sera constatée M soit par l'acte du baptême, s'ils s'y sont présentés, soit » par la déclaration que (éront, devant le juge du lieu, le )) père et deux témoins, ou, en son absence, quatre témoins, » qu'ils sont chargés par la mère de déclarer, que l'enfant )) est né, qu'il a été baptisé, et qu'il a reçu nom, si ce n'est » que l'enfant fût né de père et de mère d'une secte qui ne

» reconnaît pas la nécessité du bapléme, auquel cas ceux » qui le présenteront déclareront la naissance de l'enfant, » la secte dans laquelle il est né, et justifieront que le )) père et la mère ont été mariés dans la forme prescrite » par le présent édit. »

» Art. XXVII. Arrivant le décès d'un de nos sujets, ou » étrangers demeurant ou voyageant dans notre royaume, » auxquels la sépulture ecclésiastique ne devra être accor- » dée, seront tenus les prévôts des marchands, maires, » échevins, capitouls, syndics, ou autres administrateurs » des villes, bourgs, ou villages, de destiner dans chacun ■-) desdits lieux un terrain convenable et décent pour Tinhu- » mation....

« AnT. XXVIII. La déclaration du décès sera faite par » les deux plus proches parents ou voisins de la personne » décédée, et, à leur défaut, par notre procureur,... soit )) au curé ou vicaire de la paroisse, soit aux juges, lesquels » sont tenus de la recevoir, et de l'inscrire, savoir: les » curés sur les registres ordinaires des sépultures, et le » juge sur les registres destinés à cet effet.

» Art. XXX. Ne seront point, les corps des personnes » auxquelles la sépulture ecclésiastique ne pourra être » accordée, exposés au-devant de leurs maisons, comme il » se pratique à l'égard de ceux qui sont décédés dans le » sein de l'Eglise. Pourront les parents et amis de la per- » sonne décédée accompagner le convoi, mais sans qu'il » leur soit permis de chanter, ni de réciter des prières à M haute voix ; comme aussi défendons à tous nos sujets » d'exciter aucun trouble, insulte ou scandale à l'occasion )) desdits convois. »

Les articles suivants règlent la forme matérielle des registres, leur dépôt, les droits à payer pour les différents actes, soit aux curés, soit aux juges, selon un tarif annexe à l'cdit. « N'entendons pas, disait le XXXVir et dernier » article, déroger par notre présent édit aux concessions » par nous faites, ou par les rois nos prédécesseurs, aux » luthériens établis en Alsace, non plus qu'à celles faites

AxNNÉE 1787. 295

» à ceux de nos autres sujets, aux([Lieis l'exercice d'une » religion différente de la religion catholique a pu être )) permis dans quelques provinces ou villes de notre » royaume, à l'égard desquels les règlements continueront » d'être observés. »

[[Il est aisé de voir que, quelque modération que le législateur ait cherché à mettre dans cet édit, il introduisait la faculté du mariage purement civil, légitime et indissoluble aux yeux de la loi, même dans les cas où existaient des empêchements canoniques, faculté qui allait bientôt être étendue à toutes les classes, et dont les inconvénients devaient être si sensibles, dans un pays où la foi avait reçu tant d'atteintes.

Quoi qu'il en soit, ce ne fut point par rapport à cet édit sur les non catholiques , que la séance royale où il fut présenté, le 24 novembre, vit naître les scènes orageuses qui la signalèrent, et qui furent un prélude bien mar([ué d'une révolution presque inévitable désormais. Ce fut à 1 occasion de ledit sur l'emprunt que s'élevèrent d'abord les réclamations de quelques magistrats. Deux conseillers, Sabatier et Fréteau, se plaignirent que la convocation des états-généraux fût renvoyée à cinq ans, et demandèrent qu'elle fût beaucoup plus rapprochée 5 ils furent appuyés par plusieurs de leurs co'lègues. Le duc d'Orléans se leva pour dire que l'enregistrement lui paraissait illégal, parce qu'il n'était pas fait avec liberté. Après que le roi fût sorti de la salle, le parlement déclara qu'il ne prenait point part à renregislrement illégal. Le roi ayant ensuite exilé le duc d Orléans dans son château de Villers-Colterets, et ayant fait enfermer les deux Conseillers Sabatier et Ftéteau, le parlement s éleva contre les lettres de cachet^ et réclama avec vigueur des garanties pour la liberté individuelle. Les conséquences graves de cette affaire allèrent fort loin, dans le cours de 1788 : nous devrons en signaler quelques-unes (l).]]

(1) Voyez plus bas l'article sur le 4 août 1788.

Ces agitations retardèrent beaucoup l'enregislrcment de ledit porté en faveur des non catholiques ; il ne se fit que le 19 janvier de l'année suivante, à la majorité de quatrevingt-seize voix contre dix-sept. Trois évêques et sepf conseillers se retirèrent de la délibération. La loi nouvelle fut reçue avec de grands témoignages de joie par les protestants du Midi (l).

— Le 28 novembre. Traité avaintageux a la keligion, FAIT ENTRE LA France ET LA CocHiKCHiNE. La Cocliinchine était depuis plus de dix ans en proie à de grands troubles. Le régent du Tong-king y avait fait une invasion en 1774, à la tête d'une grande armée, s'était emparé de plusieurs provinces, et avait forcé le roi de Cocliinchine à se retirer dans les provinces méridionales. D'un autre côté, un parti de brigands, conduit par un chef entreprenant, avait obtenu des succès. Ces brigands, appelés Tay-son, commettaient de grands désordres. Tout le royaume était dans la désolation , la misère y était extrême. Les chrétiens se ressentaient de cette situation déplorable; ils étaient vexés et pillés par les deux partis. Leurs églises avaient été détruites, leurs établissements dispersés. Les missionnaires avaient tout perdu, leurchapelle, et leurseffels, et ilsétaient contraints d'errer d'asile en asile. Le vicaire apostolique n'était pas encore à cette époque arrivé dans la mission ; ce prélat était M. Pigneaux, évêque d'Adran, qui montra un si grand caractère pendant les troubles de la Cocliinchine, et dont la mémoire est si chère à TEglise.

(1) « Malgré mes tentatives fré(|ueinment réitérées, dit Malesherbes, Je » n'obtins du roi, en faveur des protestants, que la suppression des disposi- » lions pénales portées contre eux. Le cardinal de Loménic fut plus heu- » reux que moi. Sous son ministère, les protestants ont recouvré la jouis- » sance de l'état civil. Cette faveur méritait de leur part quelque reconnais- » sance. Vous savez comme moi, que ^le roi n'a point eu de plus mortels » ennemis. » [Fojrez l'ouvrage intitulé : Dernières années du régne et de la vie de Louis X/^I, par M. Hue, page 500.) L'auteur y rapporte une conversation qu'il eut à ce sujet avec Malesherbes, el il en cite les propres j)aroles que nous venons de rapporter. Il y a aussi, au même endroit, une conversation curieuse entre Louis XVI et son minisire, relativement aux protestants.

M. Georges-Pienc- Joseph Pigneaux était né dans le diocèse de Laon, et avait fait ses études au séminaire des Trente-trois. Il parlit pour les missions en 1765, et était destiné d'abord pour la Cochinchine, mais il fut chargé de diriger le collège général des missions près Cancao, et depuis il en conduisit I( s élèves à Pondichéry (l). En 1770, le Sainl-Siége le nomma évècjue d'Adran et coadjuteur du vicaire apostolique de Cochinchine. Ce dernier étant mort en 1771, comme nous l'avons vu, M. Pigneaux devint vicaire apostolique, fut sacré évêque et se rendit à Macao. Il en partit le 1" mars 1775, et se rendit à Cancao et dans le Camboge. Les troubles de la Cochinchine l'empêchèrent d'y entrer immédiatement ^ car il était encore à Cancao en juillet 1776. Enfin il trouva moyen d'entrer en Cochinchine. Tout y était en confusion. Les Tay-son avaient fait prisonniers le roi légitime et son neveu et les avaient fait périr. Un jeune prince, appelé Nguycn-anh, resté seul de la famille royale, s'écba|)pa et resta caché un mois chez l'évéque d'Adran (2). Il n'oublia jamais ce premier service que lui rendit le prélat. Les Tay-son s'étant éloignés, il sortit de sa retraite, rassembla quelques troupes, se rendit maître de presque toute la basse Cochinchine, et fut proclamé roi en 1779. D'un autre coté, le chef des Tay-son se fit aussi déclarer roi, entra, en 1782, dans la partie mérionale du royaume, et força Nguyen-anh de fuir. Celte incursion obligea aussi l'évéque d'Adran de sortir de Cochinchine. En mars 1782 il se retira au Camboge avec le collège et deux Franciscains espagnols. Ce pays était également désolé par la guerre et la famine. L'évéque et ceux qui l'accompagnaient y eurent beaucoup à souffrir. Le roi de Cochinchine ayant trouvé moyen de rentrer dans une partie de son royaume, le vicaire apostolique retourna en Cochinchine en octobre 1782. Il y avaitlaissé enson absence trois de ses missionnaires et un Franciscain espagnol, Fer-

{i)\oyez Mémoires, tomcl\ , pageS'iS. Julien rfcCaricao, lisez Cancao.) (2) ('e prince est ajjpelé Gia-long dans les .annales de /«r propagation lie lu foi, tome XXVII, page 81.

298 AiNNÉE 1787.

dinand Odemllla, qui fut massacré par les rebelles. L'évéque profila de son séjour pour affermir la foi des chrétiens. Au milieu de ces tribulations, quatre vingt-treize adultes demandèrent le baptême.

Il était facile de prévoir de nouveaux orages, et, en effet, la situation du jeune roi était de plus en plus précaire. L'évèque d'Adran fit tous les préparatifs d'un prochain départ, et ayant appris l'approche des rebelles, il s'embarqua en mars 1783 avec quelques missionnaires, les écoliers du collège et les catéchistes. Son projet élait de se rendre dans le royaume de Siam ; mais il rencontra bien des obstacles, et fut obligé de rester dans les iles du golfe de Siam. Il raconte toutes ses traverses dans une lettre du 20 mars 1785 qui se trouve au tome \I des Nouvelles lettres édifiantes^ et qui sullirait seule pour donner une haute idée du courage, de la prévoyance et de l habileté du prélat. On admire avec quel calme il raconte toutes ses tribulations. Il passa neuf mois, en 1784, dans une île déserte du golfe de Siam, appelée Pulo-way, et là il s'occupa à composer en cochinchinois des instructions familières pour les dimanches et fêtes, et à revoir des livres de piété traduits dans la même langue. Dans ses voyages, il rencontra le roi de Cochinchine qui, comme lui, était errant et fugitif. Le prince manquait de tout 5 l'évèque partagea ses provisions avec lui. Dans une autre rencontre, le prince lui confia son fils qui n'avait que six ans. Un roi idolâtre ne pouvait sans doute donner une marque plus éclatante d'estime et de confiance à un missionnaire chrétien.

L'évèque d'Adran en était digne par ses belles qualités. De ce moment, il regarda cet enfant comme un dépôt que la providence lui avait confié. Il l'éleva dans la religion chrétienne, et le conduisit à Pondichéry avec les Cochinchinois de sa suite. Son intention n'était pas d'abord de le mener en Europe ; car d'après cette même lettre du 20 mars 1785, que nous venons de citer, il n'attendait que le temps favorable pour se rendre à Macao, et de là en Cochinchine 5 mais les affaires du roi de Cochinchine paraissant

ANNEt: 1787. 299

de plus en plus désespérées, M. Pigneaux résolut de passer en France avec son pupille et de solliciter des secours pour le père. Il lui semblait que non-seulement la France se ferait honneur en assistant un prince détrôné par des brigands-, mais que celte noble intervention pouvait être utile sous le rapport religieux et sous le rapport politi(}ue. Le prélat partit donc de Pondichéry au mois d'août 1786, arriva à Lorient en février 1787, et se rendit à Paris. D abord le ministère ne paraissait pas très-bien disposé en sa faveur, et les orages précurseurs de la révolution absorbaient Tatlention publique. Toutefois un traité fut signé, le 28 novembre 1787 enlre le comte de Montmorin, ministre des affaires étrangères, et l'évéque d'Adran au nom du roi de Cochincbine. Le roi de France promettait d'envoyer en Cochinchine des frégates et des troupes. 11 nomma le prélat son ministre en Cochinchine, lui fit des présents et le chargea de son portrait pour le roi. L'évéque repartit en décembre 1787 avec sept nouveaux missionnaires et arriva en mai suivant à Pondichéry. Mais le gouvernement des établissements français dans l'Inde fit échouer l'expédition projetée par les dilîicultés qu'il fit naître et par ses délais. L'évéque d'Adran obtint seulement des munitions et quelques ollicicrs.

Cependant le roi de Cochinchine, qui depuis deux ans était retiré à Bang-cok, trouva moven, en 1786, de réunir quelques troupes et de rentrer en possession des provinces voisines du Camboge. En 1789, l'évéque d'Adran arriva en Cochinchine après six ans d'absence. Il rendit le jeune prince à son père. Il paraît cependant qu'il conserva toujours une surveillance sur l'éducation de l'enfant; le roi lui témoignait de grands égards, il lui offrit même la première place de l'Etat que refusa M. Pigncaux. Du reste, le prélat ne s'occupait que de ce qui touchait la religion. Il allait rarement à la cour. Peu après son retour, il avait même voulu quitter la Cochinchine dans un moment où le parti des rebelles semblait prévaloir, de peur que sa présence ne fût funeste aux autres mission-

naires. En 1785, dix-neuf mandarins présentèrent une requête au roi pour oter au prélat le soin de l'éducation du jeune prince-, mais le roi rejeta la requête avec indignation, et il rappela à cette occasion tous les services de l'évêquc. On ne peut que louer la prudence et le zèle avec lesquels M. Pigneaux remplit jusqu'à la fin ses devoirs de vicaire apostolique. Si les révoltes et les guerres l'empêchèrent de visiter toutes les portions de son troupeau, il dirigeait et encourageait les travaux des missionnaires. Aussitôt que le roi fut rentré en possession des provinces du milieu, l'évèque s'y transporta avec plusieurs missionnaires. Dans les provinces du Nord occupées par les rebelles, la mission était dirigée par un coadjuteur qui avait sous lui des prêtres français et cocliinchinois. Ce coadjuteur était M. Jean Tabarlette, de Bayonne, parti de France en 1774, nommé évêque de Yéran en 1782, mais sacré seulement en 1793. En octobre 1785, le chef des rebelles avait rendu un édil contre les chrétiens; mais après quelques recherches contre les missionnaires et des traits de courage de plusieurs chrétiens, l'édit avait été révoqué.

Nous ne pouvons nous étendre sur les troubles du Tongking, qui depuis plusieurs années était en proie aux plus terribles fléaux. Les Tay-son de la Cochinchine y portèrent la dévastation en 1786; ils y revinrent les années suivantes, et leurs chefs, s'étant divisés, semblèrent rivaliser à qui ruinerait le mieux tout le pays. La famine et la peste suivirent ces ravages réitérés. L'anarchie fut complète jusqu'en 1803, époque à laquelle le roi de Cochinchine parvint à soumettre le Tong-king à son autorité; vingt années de paix sous le règne de ce prince donnèrent à l'Eglise annamite le temps de se préparer à de nouveaux combats.

M. Pigneaux mourut en 1799; et le roi lui fit faire des funérailles splendides, qui furent un nouveau triomphe pour la religion. Les canons ouvraient le cortège: à la suite de la croix, des pieux fidèles portaient des

ANM-E 1788. 30i

Cierges; des culéchistes de chaque éqflise précédaient le corps du prélat; la garde entière du roi était sous les armes; cent vingt éléphants marchaient des deux cotés; on comptait au moins quarante mille assistants. Peu content de ces honneurs, le roi adressa à la famille de M. Pigiieaux une lettre de condoléance, dans laquelle il expiimait toute son estime et sa reconnaissance (l).

— Le 19 juillet. Edit de religion donné par le roi de Prusse. Frédéric-Guillaume II avait succédé depuis deux ans, à son oncle, le célèbre Frédéric. Son édit est remarquable sous plusieurs rapports ; il confirmait la liberté de conscience et l'exercice du culte pour les trois communions principales, autorisées dans l'empire, et tolérait les juifs, les hcrnliuters, les mennonites et les frères Bohèmes. Il défendait l'introduction de toute autre secte. Il proscrivait toute espèce de prosélytisme, et ordonnait de veiller spécialement sur les prêtres catholiques, que l'on accusait de courir déguisés dans le royaume pour y travailler à la conversion des protestants. Quant aux ministres protestants, redit ne se plaignait pas d'un excès de zèle de leur part : il leur reprochait au contraire de se permettre une liberté effrénée à l'égard des dogmes de leur communion, de nier les fondements du christianisme, de réchauffer les erreurs des sociniens, et de rabaisser l'autorité de la Bible et la foi aux mystères. Il leur ordonnait de ne se point départir des règles de leur confession de foi et de suivre l'uniformité. Il permettait pourtant quelques changements dans les cérémonies. Cet édit est d'ailleurs long et détaillé. Le monarque finissait par de sages avis adressés à ses sujets pour leur conduite et leurs mœurs, et établissait une censure à laquelle les livres seraient soumis.

(1) Nouvelles lettres édifiantes, tome VIII, page 157.

Celte mesure aurait eu besoin d'être soutenue par une conduite analogue. Malheureusement le monarque était livré, à ce qu'il paraît, à un autre genre de séduction. Il était entouré d'illuminés et de visionnaires qui le trompaient par des apparitions et des rêveries, et auxquels il prodiguait des récompenses plus solides. On renouvela pour lui l'exemple du landgrave de Hesse. Il avait répudié Elisabeth de Brunswick pour épouser une princesse de Hesse. 11 ne fut pas plus constant dans ce nouveau lien, et consulta ses ministres protestants, qui répondirent qu' iZ 'valait mieux contracter un mariage illégal, que de courir sans cesse d'erreurs en erreurs ^ décision qui, dit M. de Ségur (l), dégrade peut être autant ceux qui la font que celui qui la sollicite. Mais on en avait déjà trouvé un exemple dans l'histoire du luthéranisme, et l'on sait avec quelle vigueur Bossuet a reproché cette honteuse condescendance aux premiers chefs de la réforme. Le roi de Prusse profita aussi de la permission de ses docteurs, et le même M. de Ségur remarque qu'il avait à la fois trois femmes vivantes. Ce scandale n'était pas propre à donner beaucoup de crédit à son édit de religion, qui n'empêcha pas, en effet, les progrès du déisme, et n'arrêta pas la licence des écrits, par lesquels on minait chaque jour les fondements du christianisme.

— Progrès du naturalisme dans l'Allemagne protestante. Philosophie de Kânt. L'Edit de Frédéric-Guillaume II est un témoignage frappant de la défection générale qui gagnait tout le clergé protestant. Nous avons parlé ailleurs des progrès d'une philosophie impie, qui, s'appuyant tantôt sur un orgueilleux dogmatisme^ tantôt sur un PYQ?,%\ev matérialisme , attaquait ouvertement tous les dogmes (2). C'est sur tout à partir de la seconde moltiédudix-huilième siècle, que cette influence funeste se propagea rapi-

(1) Tableau historique et politique de VEurofje, depuis 1786 jusqu'en 1796. tome I, page 71.

(2) Voyez Mémoires, tome III, pages 353 et suivantes.

ANNÉE il88. 303

dément dans rAlIcma^ne cl en particulier dans la Pimissc. Le règne de Frédéric II l'avait publiquement favorisée. C'était à Berlin que paraissait depuis 1766 cette Bibliothèque ail cm and c. iinii^ersclle, fondée par Nicolaï, et qu'elle poursuivait avec persévérance sa tâche diabolique. Ledit du nouveau roi l'obliîîea d'aller chercher asile ailleurs; elle parut dans le Ilolstein jusciu'à la mort de Frédéric- Guillaume IL Mais ce même édit fut aboli en 1798 par le successeur de ce prince, sous prétexte que la raison et la philosophie doivent être les compagnes inséparables de la religion. Nous avons pareillement signalé les tendances non moins dangereuses des prétendus théologiens, qui, sous prétexte d'une nouvelle exégèse, abusant de recherches philologiques et ci'iliques, démolissaient pièce à pièce le canon des saintes écritures, en niaient l'inspiration, et introduisaient les explications les plus arbitraires. Les ministres protestants propageaient avec ardeur leur néologisme ou nouvelle exégèse. C'était tons les jours de nouveaux systèmes de théologie, de nouvelles explications de la Bible, qui ne tendaient à rien moins qu'à défigurer les livres saints et qu'à leur oter leur autorité divine. Semler, Eberhard, Doederlein avaient commencé cette révolution (l) ; d'autres l'achevèrent. «Aujourd'hui on

(1) [[f^oyez SUT Semler, ce que nous avons dit, tome 111 , page 358.

Eljerhaid, élève de l'université de Halle, avait publié à Berlin, en 1772, une Apologie de Socrate, qui avait eu en Allemagne un iiuintnse retentissement. Cet écrit avait paru à l'occasion de la condamnation faite par la Sorboniie du BcUsaiie de Marmontel. (Voyez ces Mcnioiies, tome IV, page 2i)l.) L'auteur passait en revue, et alla(|nait hardiment, dans cet écrit, les principaux dogmes chrétiens sur la coriuption de l'homme, sur la Rédemption, sur les conditions du salut. Dans un autre ouvrage [Jmynlor), publié en 1782, il semblait vouloir afïaiblir l'efiet du premier; mais en louant la morale évangcliquc, il en méconnaissait l'auteur. Dans VEsprit du christianisme piiiiiilif, 3 volumes in-8», 1807, il prétendit que la religion chrétienne était le résultat d'une sorte de fusion entre la culture intellectuelle des Grecs, et la culture morale des peuples de l'Asie et des Juifs en particulier.

Doederlein, professeur à léna, s'exerça principalement sur l'exégèse, et écrivit aussi sur !a théologie. Outre des traductions accompagnées de commentaires d'un grand nombre de livres saints, il publia, vers 1780, une Institutio Theologi chrisliani, qui eut un grand nombre d'éditions, et qui dut

» voit dans l'Allemagne protestante, le pasteur, le pro- )) fesseur, qui montent en chaire pour prêcher l'Evangile » et pour former des ministres futurs, jeter dans leurs » livres le cloute sur les doctrines reçues en théologie, ou )) ébranler les principes et la vérité des faits sur lesquels « repose la foi chrétienne; tant est grande la révolution » que les écrits d'Eberhard, et des théologiens de son )) parti, ont produite en quelques années (l). »

[[Les doctrines de Kant, tjui, à cette époque même, commençaient à avoir un grand retentissement, vinrent augmenter la confusion, et jetèrent les esprits dans des voies encore plus dangereuses. L'importance extrême qu'a eue cette philosophie pernicieuse dans les temps modernes, nous oblige à entrer, à son sujet, dans quelques développements. Sous prétexte de combattre à la fois les systèmes grossiers des matérialistes et \e ^dogmatisme spiritualiste de l'école wolfienne, le philosophe de Kœnisberg avait d'abord soumis à une analyse très-sévère les idées générales, qui sont la base de toutes nos connaissances. Dans la Critique de la raison pure^ il avait cherché à établir que notre intelligence, soumise à ne voir les choses que selon les lois et les formes qui lui sont propres, ne pouvait en saisir la réalité; qu'elle n'avait en conséquence qu'une valeur subjective, et non une valeur objective^ qu'elle percevait des phénomènes, mais n'atteignait pas les 720Mmèrte.f, ou les choses perçues en elles-mêmes. Appliquant avec hardiesse ces principes aux vérités les plus fondamentales, il niait la valeur des arguments de l'existence de Dieu reçus dans tous les âges, comme ceux qui sont tirés de la nécessité d'un créateur, de l'ordre du monde, de l'idée de l'être nécessaire et souverainement parfait : funeste travail qui a ouvert une large roule au scepticisme, à l'athéisme et au panthéisme. Depuis, cependant, dans la Critique de la

son succès à l'élégance du slvlc et à une vaste érudition. Sans aller aussi loin que d'autres démolisseurs, il a cependant beaucoup contribué, par sa réputation, à étendre la nouvelle exégèse. ■

(l) Biographie luwevselle, tome XH, page 444, article Eberhard.

ANMŒ iT88. 305

raison pratique, il avait reconnu l'existence et la force de la loi morale écrite dans lu conscience de l'homme, et du devoir absolu auquel devait être nécessairement sacrifié tout intérêt particulier: de ce principe, appelé par lui intpérat if catégorique, il remontait au léf^islateur suprême qui est nécessairement l'auteur de la loi vA le jufje de nos actions, et c'est ainsi sculcnicnl qu'il établissait l'existence de Dieu. On voit anssiiol pourquoi Kant et son école font dériver toute religion de l'élément pratique, et ne traitent de la ihéodicée qu'après avoir posé les principes de la morale. Selon le même philosophe, il n'y a d'autre religion que celle qui développe en nous Y idéal moral, et c'est pour cela qu'il transforme tous les mystères en allé- ."orics morales. La Trinité, c'est Dieu envisa";é comme législateur moral, comme conservateur moral et souverain plein de bonté, comme administrateur des lois morales et juge intègre (l). Le Verbe fait chair, c'est V idéal moral réalisé objectivement, le type de la perfection à laquelle nous devons aspirer, semblable à nous sous le rapport physique, semblable à Dieu sous le rapport moral, soumis comme nous aux besoins de la sensibilité, mais triomphant par la force morale de tous les combats et de toutes les séductions, et prenant sur lui toutes les souffrances jusqu'à la mort la plus ignominieuse pour ennoblir l'homme (2). Peu importe que sa personne soit un mystère, que son apparition sur la terre, sa vie active, son enlèvement au ciel aient été autant de miracles. Nous devons respecter V enveloppe sous laquelle a été répandue une doctrine dont le fond est dans Yâme de chaque homme ^ mais on doit combattre l'opinion que confesser des miracles fasse partie de la religion (3). V Eglise, le

fi) Théorie de Kant sur la religion, dans tes limites de la raison, 11. l67. Cet ouvrage, attribué à Kant lui-même^ est reconnu comme l'ahrcgé le i)lus exact d'un livre plus étendu sur cette matière et intitulé : La P,eligiou dans les limites de la raison.

(2) Ihid., n. 57.

(:j) //m/.,p.igcs S3 et 84.

véritable règne de Dieu, c'est une société morale^ un peuple ardent aux bonnes œuvres, une association d'hommes en harmonie avec Vidéal de la sainteté (l). La grâce, c'est ce que l'homme, s'il fait son devoir, a droit d'attendre que Dieu fera pour son amélioration morale. Mais c'est une opinion superstitieuse et une sorte d'idolâtrie de regarder la prière ou les sacrements comme un moyen d'obtenir la grâce ; et c'est vouloir échapper à la condition dure pour les faibles de se conformer aux exigences de la sainteté. Voilà quelques-unes des principales maximes que développait l'ouvrage de Kant, intitulé : la Religion dans les limites de la raison, ouvrage qui n'avait pu paraître qu'avec la permission de la Faculté de théologie de Kœnisberg, puisque la censure avait été rétablie par l'édilde 1788. Autantcette doctrine orgueilleuse s'écartait du véritable christianisme, autant elle était propre, par le mélange adroit de quelques vues profondes et par l'enchaînement même des propositions, à séduire des esprits destitués de toute base solide et flottants à tout vent. Aussi en peu d'années, elle obtint dans toute l'Allemagne une vogue immense, et c'est de là que sont sorties toutes ces erreurs monstrueuses, qui depuis, sous différents noms, ont propagé l'athéisme, et attaqué la réalité même des faits de l'Évangile (2).

Le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume II trouva mauvais quel'éditde 1788 eût été violé aussi audacieusement-, il écrivit lui-même pour s'en plaindre au très-digne, très-sa<^ant, ami etjéal professeur, ei après lui avoir reproché d'avoir plus d'une fois abusé de sa philosophie pour dénaturer les doctrines fondamentales du christianisme, il le menaça

(1) Théorie de Kant sur la religion, page 96.

^ (2) C'était en 1793 que parut l'ouvrage «ie Kant sur la religion, a Nous

> eûmes, dit à cette occasion un de ses disciples, des émeutes dans le inonde

> de la pensée, aussi bien que les Fiançais dans le monde matériel, et no'H j> nous échauffâmes à la démolition du vieux dogmatisme autant qu'à l'as-

> saut de la Bastille. C'était une révolution. > (Heine, de l'^Uemage, page 172.)

de sa disgrâce, s'il persistait dans une conduite si réprchensiblc. La nKinièrc dont se défendit le philosophe n'est pas moins étrange que la lettre du monarque. Jamais, ni dans ses leçons, ni dans aucun ouvrap^e destiné au peuple, il n'avait portédc jugement sur le christianisme. L'écrit incriminé, qui s^ adressait au public savant^ ne renfermait aucune dépréciation de la religion chrétienne. Du reste, pour tranquilliser le roi, il prenait l'engagement formel, tant quil serait le sujet de Sa Majesté^ de s'abstenir de toute discussion en matière religieuse (l). Cette promesse sullit pour qu'on le laissât en paix, et très-peu d'années après, la mort du prince le dégagea de sa promesse. A quels abîmes ne devait pas conduire une telle tolérance !]]

Cependant, ce n'était pas seulement l'Allemagne qu'envahissaient ces doctrines funestes. La déclaration que nous avons signalée sous 1758, et les circonstances qui ont accompagné cette affaire, ont montré combien le socinianisme avait envahi le corps des pasteurs de Genève (2). Un d'entre eux, Jacob Yernes, publia vers cette époque un Catéchisme à l'usage de toutes les conmiunions chrétiennes^ dans lequel il ne fait mention ni de la trinité, ni de l'incarnation, ni du péché originel. Un autre ministre, qui a été longtemps en fonction à Paris et fort accrédité dans sa communion, a déclaré qu'il se servait habituellement de ce catéchisme; et il paraît que le principal mérite de cet ouvrage était, à ses jeux, de ne faire mention d'aucun des dogmes controversés, comme on le voit par sa lettre du 9 novembre 1804, à l'archevêque de Besançon. Toute celte lettre et celles de deux autres ministres montrent combien les protestants attachent aujourd'hui peu d'importance à l'unité de doctrine (3). Us ne parlent que de la morale, et regardent la croyance comme indifférente pour le salut.

(1) A, Saintes. Histoire de la vie de Kant, pages 343 et suivantes.]

(2) Mémoires, tome III, page 3nO.

(3) On trouve ces trois lettres à la suite dcj Détails historiques et recueil

— Le 4 août. La dernière assemblée du clergé de France termine ses séances. Résumé des principaux événements POLITIQUES QUI LA PRÉCÉDÈRENT ET LA SUIVIRENT.

On était alors dans un de ces moments de troubles et d'ébranlement général, qui précèdent de bien peu la chute des empires. Des mécontements fomentés avec soin éclataient de toutes parts. Les anciens dififérends entre la cour et le parlement s'étaient renouvelés avec plus de force. Celui-ci, égaré par les applaudissements d'un parti qui voulait le perdre, s'écartait de plus en plus de la ligne de ses fonctions et de ses devoirs.

[[Le II avril, les magistrats renouvelèrent leurs remontrances au sujet de ledit sur l'emprunt, enregistré dans la séance royale de novembre 1787 (1). Bientôt une affaire plus grave occupa les esprits. Brienne avait formé un vaste plan, pour triompher du parlement. On établissait pour la vérification de l'enregistrement des édits, une cour plénière, qui ne serait composée que des pairs de France, de la grand'chambre, d'un membre de chaque parlement des provinces, et de personnages constitués dans de hautes dignités, nommés par le roi, mais irrévocables. (Dans ce nombre devaient être le grand aumônier, deux archevêques et deux évêques). La cour plénière aurait pu aussi enregistrer provisoirement les impots, en attendant la convocation des états-généraux. Selon les idées du ministre, cette cour plénière n'aurait été, ainsi que les états-généraux, que le rétablissement d'une ancienne institution de la monarchie française, dont il allait chercher la trace jusque dans les capitulaires de Charlemagne. En même temps, on devait créer de grands bailliages qui auraient eu à juger une multitude d'affaires, ressortissant jusque-là au parlement de Paris , dont on voulait

de pièces sur les diuers projets de réunion de toutes les communions chrétiennes par Rabaut le jeune, pa;^es 104-182. Le ministre que désigne ici M. Picot, est Marron, sur lequel il a donné une notice dans l'Ami d<s la Religion, tome LXXIII, page 47.

(1) Foyez plus haut, page 296.

.ViNNÉE 1788. 309

ainsi diminuer la puissance. Quelque profond que fût le secret dont le minislère cherchait à l'envelopper, les magistrats eurent le pressentiment du coup qu'on voulait leur porter, et c'est ce qui amena la séance si orageuse du 3 mai, dans laquelle les chamhres étaient réunies, et où siégeaient les pairs. Sur la motion du conseiller d'Espréménil, on y adopta, à V unaniniité , une déclaration sur les lois fondamentales de la monarchie, et une protestation contre tout ce qui changerait la constitution du parlement lui-même (1). Le lendemain, cet arrêté était cassé par le roi, et l'ordre était donné d'arrêter d'Espréménil et un autre conseiller. L'exécution se fit avec des circonstances qui contribuèrent singulièrement à exciter les esprits dans la France entière. C'est peu de jours après, le 8 mai, que le parlement fut convoqué à Versailles pour un lit de justice, où le roi venait faire enregistrer six édiis de sa pleine volonté et sans discussion : ils avaient pour objet le rétablissement de la cour plénière, la supj:)ression

(I) [[Cette dtchration est si iiuportaiitc pour l'histoire de ce temps, (|ue nous ciovons devoir en rapporter les principaux paragraphes. « La cour, » justement alarmée des événements funestes dont une notoriété trop con-

» stante paraît menacer la constitution de l'Etat et de la magistrature,

» déclare que la France est une monarchie gouvernée j»ar le roi, suivant » les lois; Que de ces lois, plusieurs, qui sout fondamentales, embrassent » et consacrent : le droit de la maison régnante au trône, par ordre de pri- K mogcniture, à l'exclusion des filles et de leurs descendants; — Le droit de » la nation d'accorder librement les subsides par l'organe des Etats-géné- » raux, régulièrement convoqués et composés; —Les coutumes et capitula- » tions des provinces; — Le droit des cours de vérifier, dans chaque prou vince, les volontés du roi, de n'en ordonner l'enregistrement qu'autant » qu'elles sont conformes aux lois constilutives de la province, ainsi qu'aux » lois fondamentales de l'État; — Le droit de chaque citoyen de n'être » jamais traduit, en aucune matière, devant d'autres juges que ceux que la loi » lui désigne ; — Et le droit, sans lequel tous les autres sont inutiles, celui de » n'être arrêté, par quelque ordre que re soit, que pour être remis sans délai » entre les mains des juges compétents ; — Déclare imanimemenl que ces s principes, également certains, obligent tous les membres de la Cour, et sont B compris dans leur serment; — En conséquence, qu'aucun des membres de » ladite Cour ne doit, ni n'entend autoriser par sa conduite la moindre inno- » vation à cet égard, ni prendre place dans aucune compagnie qui ne serait > pas la Cour elle-même, composée des mêmes personnes et revêtues des • mêmes droits »]]

d'un grand nombre de Iribunaux d'exception, la création de quarante-sept grands bailliages, la réduction du parlement qui ne devait plus compter que soixante-sept membres, et une réforme dans la législation criminelle, réforme qui, dans toute autre circonstance, eût été accueillie avec faveur. Malgré les protestations du parlement, la cour plénière était convoquée pour le lendemain 5 mais ceux de ses membres qui s'y rendirent par obéissance, protestèrent eux-mêmes contre les nouvelles mesures.

Dans la plupart des provinces, les conséquences des édils du 6 mai furent déplorables. On avait envoyé dans chaque province des commissaires qui étaient chargés de les faire transcrire uniformément, le 8 mai, sur les registres des différents parlements. Ces actes du pouvoir absolu, dont l'exécution n'avait pas d'ailleurs été préparée par des moyens assez sérieux, provoquèrent, presque partout, une résistance qui fut le prélude le plus marqué des prochaines catastrophes.]]

Les magistrats exaltés des divers parlements, rendaient publiques leurs remontrances, protestaient, oubliaient les procès des particuliers et augmentaient la fermentation par leurs agressions imprudentes. Dali leurs, il faut en convenir, tous les ordres participèrent à l'agitation générale.

[[Ce fut surtout dans la Bretagne et le Dauphiné que les troubles furent plus sérieux. La ville de Rennes devint le théâtre de scènes tumultueuses, et toute la province participa à une agitation qui se perpétua dans les années suivantes, el qui se confondit alors avec la révolution proprement dite. 11 y eut d'abord des scènes semblables à Grenoble 5 puis les Dauphinois cherchèrent un moyen de salut dans les états particuliers de la province 5 et ils se réunirent en effet, avec l'autorisation du gouverneur, dans la célèbre assemblée de Vizille, où les matières les plus délicates furent discutées avec ce mélange d'indépendance et de modération, que beaucoup d'esprits cherchaient alors à allier. La fermentation se communiquait rapidement de province à province.]]

Au milieu de tant d'embarras de tout genre, l'archevêque de Toulouse chercha un appui dans le clergé, et fit convoquer à ce dessein rassemblée extraordinaire de 1788. Il avait autrefois exercé une assez grande influence sur ces réunions, et il avait donné des preuves de capacité 5 mais depuis longtemps, il n'y avait plus la même autorité (1), et cette fois, il éclioua complètement. De même que Tannée précédente, dans l'assemblée des notables, il avait été un des plus redoutables adversaires de Calonne, il éprouva à son tour une opposition puissante de la part de quelques évéques, parmi lesquels on nomme spécialement M. de Thémiues,évêquede Blois(2). Non-seulement le minisire ne décida pas l'assemblée à se prononcer en faveur des édits, mais il ne put l'empêcher de faire au roi, le 13 juin, les remontrances les plus sérieuses contre des innovations repoussées par l'opinion générale

[[(( Lorsque, disaient les prélats, le premier ordre de l'É- » se trouve le seul qui puisse élever la voix, que le cri )) public le sollicite de porter les vœux de tous les autres » au pied de votre trône, que l'intérêt général de son zèle » pour votre service le commande, il n'est plus glorieux )) de parler, il est honteux de se taire. Notre silence serait » un crime, dont la nation et la postérité ne voudraient » jamais nous absoudre. » Les prélats s'exprimaient ainsi au sujet de la cour plénière, qu'on présentait comme le rétablissement d'une ancienne institution de la monarchie: « Quand même elle eût été le tribunal suprême de nos )) rois, elle ne présente plus maintenant cette assemblée )) nombreuse de prélats, de barons de France réunis; la » nation n'y voit qu'un tribunal de cour dont elle craln- » drait la complaisance, et dont elle redouterait les mou- » vemenîs et les intrigues dans les temps de minorité et )) de régence. » On remarqua ces passages de la péroraison : (( Le clergé de France vous tend, Sire, des mains sup-

(1) Comparer dans ce même volume le compte que nous avons rendu des assemblées de 1775 (page 28), et de 1780 (page 135).

(2) Droz, Histoire deLouis XVI, tome II, page 78.

M pliantes, et il est si beau de voir la force et la puissance » céder à la prière !.... La gloire de Votre Majesté n'est M pas d'être roi de France, mais d'être roi des Français^ » et le coeur de vos sujets offre le plus beau de vos » domaines (l). »

Relativement même aux dons gratuits, qui étaient le but direct des assemblées du clergé, Brienne trouvait les esprits si peu disposés, qu'il n'osa solliciter qu'une somme de 1,800,000 livres pour l'année courante, et une somme égale pour 1789. Encore joignait-il à la demande la promesse du roi, que les formes de l'administration du clergé seraient conservées. Les prélats, peu rassurés par ces promesses, accordèrent avec diiliculté un secours si inférieur aux soramesqu'ilsuvaient tant de fois données avec empressement; et telle était l'opposition aux plans du ministre, que leur hésitation fut applaudie comme une preuve de patriotisme (2). Le public fut beaucoup moins attentif aux mémoires que présenta le clergé sur les immunités ecclésiastiques et sur la conservation de ses privilèges.

C'est avec regret que nous voyons se terminer si péniblement ces assemblées célèbres, où le clergé, paraissant comme le premier corps de l'Etat, avait donné tant de preuves de son zèle et de sa capacité.]]

Le premier ministre, ne sachant comment triompher de tant d'obstacles, prit coup sur coup diverses résolutions

(1) [[M. l'icot faisait ainsi en deux lignes l'analyse des opérations de l'assemblée de 1788. « L'assemblée, tout en protestant de son attachement au » gouvernement établi, et de son éloignenient pour l'esprit de trouble et » pour les innovations, sacrifia aussi quelques instants h l'illusion des opi- » nions dominantes; elle demanda le retour des parlement'* et la convoca- » tion des États-généraux. » On conçoit facilement qu'au sortir des malheurs de la révolution, l'auteur se soit exprimé ainsi. Mais lorsque l'on étudie les circonstances, on conçoit les motifs de la conduite qu'ont tenue, à l'assemblée de 1788, les prélats les plus éclairés et les plus vertueux de cette époque, les Dulau, les Boisgelin, etc.

Du reste , nous n'avons pas trouvé les procès-verbaux de l'assemblée de 1788, même à la Bibliothèque impériale. L'extrait des remontrances que nous citons est emprunté à l'Histoire de Louis XVI, par M. Droz, tome II, page 76. ]]

(2) Droz, Histoire de Louis XFI, page;^79. — Mercure de France, 1788,

ANNEE 1788. :ji;<

qui ne firent qu'accnVîirc les dlflicultcs. Un arrêt du conseil, du 5 juillet, déclarait que les recherches ordonnées par le roi sur le non>brc et la qualité des électeurs et des éligibles aux États-généraux, n'avaient pas produit des renseignements positils. En conséquence, on invitait les corps et les particuliers à présenter des mémoires sur cet objet, moyen infaillible d'accroître la fermentation des esprits, appel imprudent qui extdla les têtes encore davantage. Les écrits nombreux qui répondirent à cet appel sont presque tous remplis de cette exagération qu'enfantent les intérêts de parti (1). Le 8 août, un autre arrêt annonça que les États-généraux s'assembleraient le 1" mai 1789, et que le rétahlisseuiaiti de la cour plénicre était suspendu jusqu'à cette époque, annonce qui répandit dans le public une vive joie, sans concilier plus de bienveillance au ministère. D'autres mesures financières, prises coup sur coup, excitèrent de violents murmures. Le roi fut enfin obligé, le 25 août, de renvoyer Brienne, que tous les partis s'accordaient à blâmer (2). Il le remplaça par un homme plus adroit, et par-là même bien plus dangereux. Necker, cet étranger, dont le nom se lie si malheureusement avec l'histoire de nos désastres^ ce ministre, plus empressé de faire sa cour à la multitude qu'au prince qui l'avait investi de sa confiance ^ cet homme, plus avide de popularité que d'estime, ne sembla rentrer au ministère que pour faciliter les derniers coups qu'on allait porter au troue. Ce fut

(1) Qui n'a entendu parler de l'elTet inuncnsc produit par une simple brochure de l'abbé Sieyès : Qu'est-ce que le Tiers-Etat? La réponse était: que le Tiers-Etat n'avait été rien ; mais qu'il était tout.

(2) [[Brienne, en quittant le ministère, obtint le cbapeau de cardinal; il s'était fait transférer de Toulouse à la riche métropole de Sens. Il avait obtenu un de ses neveux pour coadjuteur. Les scènes licencieuses par lesquelles le peuple manifesta sa joie de la disgrâce du ministre, sont racontées dans toutes les histoires. Un mannequin qui le représentait en habits pontificaux fut brûlé sur le Pont-Neuf aux pieds de la statue de Henri IV. Toutes les voitures qui passaient étaient obligées de s'arrêter, et tous ceux qui s'y trouvaient devaient pousser un cri contre Brienne, etc. Les magistrats laissèrent ces excès impunis , ou plutôt ils ne parurent avoir de sévérité que contre la force année qui avait essayé de les réprimer.]]

lui qui fit adopter les règlements pour la convocation des États-généraux, et qui procura au tiers-Etat tant de prépondérance. On l'accuse même d'avoir répandu dans le temps des écrits pour exciter le peuple contre le clergé et la noblesse (l). Le gouvernement protégeait les clubs, faisait répandre des pamphlets, prêchait les innovations, excitait le peuple contre les deux premiers ordres. Il y eut en Franche-Comié et en Provence des émeutes mal réprimées. On voyait, pour la première fois, les ministres du roi favoriser les troubles et se séparer des deux ordres à la cause desquels l'autorité royale s'était toujours tenue attachée. On avilissait la noblesse, on encourageait à s'élever contre ses prérogatives les plus anciennes et les moins onéreuses de l'Etal (2).

[[La question qui préoccupait alors tous les esprits, c'était le nombre des députés qui, dans les Etats-généraux, seraient attribués à chaque ordre. De jour en jour, l'opinion qui demandait qu'une double représentation fût attribuée au tiers-État, acquérait de nouvelles forces : il était évident que cette question n'avait d'importance réelle que parce qu'elle se liait avec une autre bien plus

fl) M. Sallier, dans ses Annales, cite un grand nombre de faits qui tendent à l'aire voir dans Neckcr le moteur de l'elTervescence populaire.

(2) [[Il ne faut pas oublier que c'était en 1815 que M. Picot publiait la seconde édition des Mcmoires. Peut-être eùt-il depuis modifié son jugementsur Necker. Si ce ministre ne se montra pas un homme d'Etat supérieur , s'il ne fut pas au niveau des circonstances extrêmement difficiles dans lesquelles il arriva pour la seconde fois au pouvoir; s'il fit des fautes, on ne peut méconnaître les grandes qualités qu'il déploya et les incontestables services qu'il rendit au trésor public. Il était alors , au jugement de tous , le seul qui pût lui donner, pour quelques mois du moins, un peu de crédit. Il est d'ailleurs important d'observer qu'il serait injuste de lui attribuer, soit la convocation des Etats-généraux, fixée au l^f mai, soit l'appel fait aux écrivains sur la manière de les composer. Il trouvait, en entrant en fonction, la tâche infiniment difficile de les conduire et, en attendant, de relever le crédit public.

On ne croit pas non plus qu'il faille attribuer au gouvernement le dessein de favoriser les troubles. Si trop souvent il s'est montré faible pour empêcher les désordres, c'est qu'alors tous les liens de l'autorité étaient partout relâchés. On n'était pas même assuré de la coopération de la force armée, lorsqu'il s'agissait de réprimer les excès de la populace. Sous ce rapport, la magistrature, et le parlement de Paris en particulier, donnaient l'exemple de la faibleste la plus déplorable.]]

ANiNÉE 1788. 3to

grave, savoir si les trois ordres délibéreraient en commun, au moins dans certaines matières-, et c'était dans la prévision de cette hypothèse, que de part et d'autre on mettait tant d'intérêt au nombre des députés. La majorité du haut clergé et de la noblesse, d'une part, soutenait qu'il était de l'essence de la constitution française, que les Etatsgénéraux fussent composés de trois ordres, délibérant séparément, et pouvant, chacun, exercer le droit de -veto sur les autres : sans doute l'histoire fournissait des exemples d'Etats où l'on avait déhbéré en commun : mais ce n'avait été que du consentement unanime et libre de tous les ordres. D'un autre côté, on accusait \es privilégiés, comme on les appelait alors, de vouloir se rendre maîtres des déterminations. Une grande partie du clergé inférieur se prononçait lui-même pour la prépondérance numérique du tiers-État.

Le parlement de Paris était rentré en fonctions, le 24 septembre, au milieu des plus bruyants témoignages de la satisfaction publique : ce jour même, le ministre lui envoya une déclaration du roi, qui plaçait au mois de janvier 1789 l'ouverture des Etats-généraux. Les magistrats crurent devoir, à une assez forte majorité, insérer dans l'enregistrement cette clause, qui favorisait ouvertement les privilégiés: suivant la jorine observée en 16H. L'incertilude même que laissait cette restriction produisit sur le public la plus vive impression. Jamais le changement dans l'opinion ne fut plus rapide ni plus complet. A l'accueil flatteur qui avait accueilli la magistrature, succédèrent immédiatement l'indignation et une sorte de réprobation générale : on accusa le parlement de vouloir prendre, à l'égard des Etats-généraux, un ton impératif. Des pamphlets de tout genre, publiés sur les Etats de 1614, en rappelèrent toutes les circonstances qui, en général, avaient été peu favorables au bien public. Bientôt le parlement lui-même, effrayé, revint sur sa détermination, et il prit (le 5 décembre), un arrêté dans lequel, expliquant ses intentions dénaturées malgré leur

316 ANiNEi: 1788.

évidence, il déclarait que le nombre des députés de chaque ordre n'était fixé par aucune loi ni par aucun usage constant, et qu'il s'en rapportait à la sagesse du roi pour juger de ce que la raison, la liberté, la justice et le vœu général pouvaient indiquer. Cette espèce de palinodie ne rendit pas au parlement une popularité désormais perdue sans retour (l).

Dans 1 intervalle qui sépara les deux actes du parlement, Necker avait convoqué, pour la seconde fois, l'assemblée des notables, pour lui proposer des questions préparatoires à la tenue des Etats-généraux. C'étaient les mêmes personnages qui avaient été réunis l'année précédente (2). L'assemblée dura du 6 novembre au 10 décembre. La

(1) IJans la réalité, rien n'avait jamais été bien déterminé par rapport aux Etats-généraux, soit pour les arrondissements électoraux des diverses provinces, soit pour le nombre des députés attribués à chaque arrondissement, soit même pour la manière de délibérer. En 1G14, il y avait eu cent quatre députations ou arrondissements électoraux. Pouvait-on suivre la même démaication, lorsque la statistique démontrait la plus énorme disproportion entre la population, les ressources et l'étendue des différentes régions? Sur les cent (|«atre députations de 1614, il n'y en avait eu que trente-quatre, dans lesquelles les trois ordres fussent également représentés, dans quarante- .'^ix, la proportion avait tié inégale; dans vingt-quatre, la représentation du tiers avait égalé celle des deux premiers ordres.

On ne peut se dissimuler que d'autres questions non moins difficiles se présentaient sur les élections faites en 1614. Excepté un petit nombre de lieux, les habitants des campagnes n'avaient pas alors concouru à l'élection. Un très-grand nombre même de villes qui étaient devenues depuis très-importantes n'avaient eu aucun représentant, parce que ce droit n'avait été attribué qu'à ce qu'on appelait alors les bonnes villes; et même les municipalités avaient été chargées de l'élection. Or, dans une grande partie du royaume, les membres des municipalités devaient l'exercice de leurs fonctions à des offices achetés à prix d'argent. D'ailleurs , depuis 1614 , la France s'était notablement accrue; on estimait ces acquisitions à un septième du royaume. Fallait-il régler les élections dans ces provinces sur les règles suivies en 1614? Il faut ajouter qu'à cette époque les élections du clergé en particulier avaient été faites d'une manière très-différente dans les diverses provinces. De toutes ces circonstances avait résulté, en 1614, une multiiude de contestations relatives aux élections qui consumèrent une partie du temps de cette assemblée. Ces faits sont exposés dans l'arrêt du conseil du roi, du 5 octobre 1788, par lequel est convoqué l'assemblée des notables, dont il va être parlé à l'instant. C'eût été par rapport aux autres époques des Etats-généraux, un dédale de questions interminables. , (2) rqyez plus haut, page 283.

ANNliE 1788. 317

majorité annonça un grand respect pour les formes anciennes, et elle demanda qu'elles fussent maintenues en tout ce c[ui ne serait pas absolument inconciliable avec les changements survenus depuis deux siècles 5 elle exprima le désir que Ton conservât le nombre des députés attribué à chaque bailliage en 1614. Un seul bureau (celui de Monsieur), vota pour la double représentation du tiers. Toutefois presque tous consentirent h ce que le droit de suffrage pour les élections du tiers-Etat fut assuré dans le premier degré, à tout Français domicilié, majeur et inscrit au rôle des contributions -, pour les élections de la noblesse^ à toute personne ayant la noblesse transmissible, et non plus seulement, comme aux époques précédentes, aux seuls propriétaires de fiefs; pour les élections du clergé^ à toute personne engagée dans les ordres sacrés, et non plus seulement aux bénéficiers. On conçoit facilement comment ces différents votes des notables durent être interprétés et comment<''S dans un moment où les passions fermentaient de toutes parts.

Après d'autres incidents, qu'il n'entre pas dans notre plan de rapporter, le roi prit enfin une détermination, qui fut publiée sous le titre singulier de : Résultat du conseil du roi, tenu le 27 décembre 1788. Il était décidé que les États-généraux se composeraient de mille députés au moins ; que chaque bailliage aurait une représentation des trois ordres proportionnée à sa population et à ses contributions-, que les députés du tiers-Etat égaleraient en nombre ceux des deux premiers ordres ensemble; et que tout Français majeur, domicilié et inscrit au rôle des contributions, serait électeur dans les assemblées primaires et éligible. Un rapport du ministre, annexé à cette communication, développait les motifs pour lesquels ces diverses mesures étaient adoptées, ^lous en verrons l'application, lorsque nous parlerons de l'ouverture des États-généraux et de ce qui les précéda plus immédiatement.]]

— Le 20 septembre. Le grakd-duc de Toscajje abolit

LA JURIDICTION DES NONCES DANS SES EtATS. Léopold, dit

récrivain que nous avons déjà cité (l), k Léopold avait » eu le malheur de donner sa confiance à un homme d'un » caractère entreprenant, d'une humeur irascible, plutôt » amateur des innovations que des réformes, qui annonça )) de bonne heure l'envie de jouer un rôle, et se trouva M en possession d'un pouvoir extraordinaire, dont il fit un » usage tantôt ridicule et tantôt révoltant. » Grâce aux conseils du turbulent évêque de Pistoie, le grand-duc avait déjà, comme nous l'avons vu, opéré bien des changements en Toscane (2). Son édit du 20 septembre parut les consommer tous. Il abolissait le tribunal des nonces qui ne devaient plus être regardés que comme des envoyés diplotnaiiijiies ; défendait tout appel au Saint-Siège, et marquait lui-même les tribunaux auxquels on devait porter les causes ecclésiastiques. C'était aux trois archevêques de Toscane que devait être remis l'examen de toutes les affaires. Ainsi, le prince ôtait et donnait la juridiction spirituelle à son gré.

Quelques jours après, Léopold interdit aux religieux, sous peine de bannissement, toutes relations avec leurs supérieurs étrangers. H défendit d'entrer dans les ordres sacrés ou dans l'état religieux, sans en avoir obtenu la permission du gouvernement. Différents édits de même nature, calqués sur ceux qui se rendaient à Vienne, se succédaient avec rapidité. Le Pape alarmé nomma une congrégation composée des cardinaux Borromeo, Palotta, Negroni, Zelada et Buoncompagni. « La former ainsi, dit » l'auteur cité tout à l'heure, n'annonçait pas le dessein » de pousser les choses à l'extrémité. » Mais Léopold, loin d'entendre à aucune conciliation, voulait qu'on lui remît

(1) Mémoires historiques et philosophiques sur Pie Vl et son Pontifia eat, tome II, chapitre xviii.

(2) [[Nous pensons qu'il est douteux qtie Ricci ait été l'instigateur des mesures prises par.le grand-duc; nous avons vu par bien d'autres preuves, combien ce prince était porté aux innovations , ainsi que l'Empereur et l'électeur de Cologne, ses frères.]]

ANNÉE 1788. 31 d

les papiers de la nonciature. « Pie VI eut en celle occa- » sion un mouvement de vigueur tempère par la sagesse. >> Il déclara que, les papiers d'un ministre étant encore plus sacrés que sa personne, il ne les livrerait point; qu'il aimerait mieux tout soulîrirque de commettre une pareille bassesse ; que cependant i! pourrait bien, par amour pour la paix, communiquer ce qui était susceptible de Tètre. On refusa toute conciliation (I). L'année 1789 se passa au milieu des tracasseries, des menaces, des orages, jusqu'au moment de la mort de Joseph. Nous verrons plus bas quel changement apporta en Toscane cet événement important.

— Le 11 octobre. Dépèche nr noi de Naples aux évê- QUEs DE SES Etats , relativement aux sièges vacants. Précis des questions graves soulevées par le gouvernememt aapolitain. Ferdinand lY, roi des Deux-Siciles, semblait être aussi un des souverains qui s'étaient, donné le mot pour tourmenter (2) le souverain Pontife et l'Église.

(1) M. Picot ajoutait ici, d'aprc-s les 3femoires de Boiirgoin^ : o Ricci » trionipliait, et n'était pas modeste dans son triomphe. Sûr de l'appui du

> grand-duc, auprès duquel il jouait un rôle de premier ministre, il nar-

> guait le Saint-Siège et se riait de ses foudres, de ses prétentions et de ses » partisans. En annonçant au cardinal Salviati que Lcopold retenait les » revenus d'une riche abhaye qu'il possédait en Toscane, il afléctu de » méconnaître sa dignité, et adressa sa lettre au prctre Stili'iati. Il ne » gardait plus aucune mesure. » [[11 nous paraît constant par la vie de Ricci, donnée par de Pottcr, d'après les manuscrits de l'évèque de Pistoit, que jamais ce prélat n'a joue le iule de premier niinistre auju es du grand-duc.]]

(2) C'est l'expression dont se sert l'auteur non suspect des Mémoires historiques et philosophiques sur Pie VI et son pontifient, tome I, page 235. Nous suivrons encore ces Mémoires dans le récit qu'ils font des démêlés de Pie VI avec la cour de Xaples, et nous remarquerons les aveux de l'auteur, dont la philosophie n'est pas toujours conséquente. Rourgoing ne peut s'empêcher de blâmer les tracasseries du ministère napolitain, et il reproche au Pape de n'avoir pas cédé à ces tracasseiies. On remarque en cet écrivain comme deux rôles différents. Le |)hiIosophc applaudit à l'iiumiliation du chef de l'Eglise, et voit avec joie une guerre qu'il croit devoir produire le triomphe de la raison; mais l'historien, en rapportant la suite des faits, est obligé de qualifier convenablement les chicanes, les procèdes violents, les accès d'humeur d'une cour inconséquente et quinteuse ; et nous n'aurons souvent qu'à le copier pour faire sentir de quel côté étaient les torts. Voyez. les chap. xa, xx et su de ces Mémoires, tome II, pages 28-100.

Les ministres qui se succédèrent à Naples pendant cinquante ans, furent tous plus ou moins malveillants pour le Pape et pour le clergé. On les a vus élever des prétentions, opérer des réformes, susciter des querelles qui ne faisaient honneur ni à leur sagesse ni à leur esprit (l).

[[Cet esprit tracassier prit plus de développement à mesure que l'influence autrichienne, représentée surtout par les créatures de la reine, et en particulier par le ministre Acton (2), l'emporta dans le cabinet napolitain sur Tinfluence bourbonnienne que représentaient les ministres plus ou moins attachés à la cour d'Espagne. Nous croyons devoir séparer soigneusement quatre ou cinq chefs, sur lesquels, depuis 1779 jusqu'à 1789, s'élevèrent des querelles longues et fâcheuses, en ramenant à chacun les principaux incidents qui s'y rapportent.]]

La contestation la plus sérieuse concernait la nomination aux évèchés du royaume des Deux-Siciles -, elle était l'objet de la circulaire royale, annoncée en tête de cet article-, et elle divisait les deux cours depuis environ dix ans. Sur cent trente-neuf sièges épiscopaux, il n'y en avait, selon des usages très anciens, que vingt-six qui fussent reconnus pour èlre du patronage royal. Le Pape revendiquait la possession immémoriale où était le Saint-Siège, de nommer aux autres évèchés, ainsi qu'à la plupart des abbayes et à un assez grand nombre de bénéfices du royaume. Ferdinand IV, poussé par ses ministres, voulait s'attribuer cette nomination, qu'il faisait dériver les droits des fondateurs ou donateurs des anciens bénéfices. Un abbé Cestari avait écrit dans le sens de la cour : d'abord son livre en persuada plusieurs; mais l'abbé Bolp^eni, ayant publié un ouvrage sur la même matière, ceux

(1) Vojez plus haut dans ce volume^ page 108, les démêlés antérieurs à

(2) [[Acton, fils d'un médecin irlandais, était ué à Besançon. Après diverses aventures, il devint le confident de la reine Caroline, et eut la plus grande part aux actes de cette princesse, qui joua, en politique surtout, un rôle si singulier.]]

qui s'étaient prononcés contre les droits du Saint-Sié{^c, se rétractèrent. Le fijouvernement napolitain s'irrita de ces contradictions-, son andjassadenr à Rouie eut ordre de se retirer. On parla de faire marcher des troupes pour occuper Bénévent et Ponte-Corvo, de convoquer un concile national, et de choisir trois évèques qui, sur le refus du Pape, préconiseraient les sujets nommés aux sièges vacants. La cour d'Espagne, qui, au commencement de ces contestations, conservait encore du crédit à Naples, intervint pour prévenir ce scandale qu allait donner un prince catholique (l)-, et il y eut une sorte d'accommodement, ou plutôt de trêve, que rompirent bientôt de nouvelles disputes. L'archevêché de Naples devint vacant par la mort de Séraphin Filangieri : le roi y nomma aussitôt Joseph- Gapece Zurlo, évèque de Calvi. Le Pape, qui connaissait le mérite du prélat, consentit bien à le préconiser et même à le créer cardinal, mais sans faire mention de la nomination et de la présentation du roi (2). Une autre difficulté fut soulevée presque en môme temps à l'occasion de l'écrivain Serrao, que le roi venait de nommer à l'évêché de Potenza. Cet ecclésiastique passait pour attaché à un parti qui avait déjà fait des progrès dans le royaume à l'ombre de la protection de Tanucci. Dans l'ouvrage intitulé : De prœclaris catechistis, il était favorable à la doctrine des appelants français, et il vantait beaucoup, non-seulement les catéchismes de Fleury et celui de 3îontpellier, mais surtout VEaposition de la doctrine chrétienne de Mézengui, dont il n'attribuait la condamnation qu'à l'intrigue et à d'odieuses machinations (3). Aussi donnait-il le bref qui frappait ce livre

Page 1