TAIRE
Cette mince réparation de tant de scandales en était presque un nouveau dans la bouche d'un homme qui s'était si souvent joué de la religion, et qui avait profané ce qu'elle a de plus auguste. Aussi, dit Condorcet, dans la Vie de Voltaire, « cette nouvelle scandalisa un peu plus )) les hommes éclairés qu'elle n'édifia les dévols. » [[Au fond, quel que ait été le mobile de cet acte imparfait, il est propre à faire naître bien des réflexions. Voici quelquesunes de celles que faisait dans le même temps le célèbre journaliste Linguel. « M. de Voltaire a fait une déclara- » tion authentique de la ferme résolution où il était de » vivre et de mourir dans la religion catholique ; cet acte » a été signé de deux témoins, qui ont attesté le libre » et entier consentement du malade; rien de plus con- )) stant et de plus solennel. Quelque explication que l'on )) donne à cet événement, quelque commentaire que Ton )) fasse du fond même de l'action, c'est toujours une preuve )) qu'il est un terme où il faut désavouer la licence philoso- » phique. Pourquoi doucconsumersa vie dansdesscandales )) qui produisent, dans les derniers moments, ou des re- )) mords, ou au moins la honte dune rétractation PEnsup- « posant même que celle-ci ne fût qn apparente, que ce fût » un sacrifice fait, comme on dit quelquefois, aux préjugés,
ANNKi: 1778. 85
» à ia bienséance, à des consitlérauons politiques, est- il » (1 un homme sage de perdre quarante ans à accréditer » des opinions dont il sait qu'il sera un jour obligé de se » repentir.'.. Ouand ces génies élevés pensent à l'abjura- )) lion inévitable par laquelle il faudra toujours rendre un » hommage, extérieur au moins, à celle doctiinequ'ils au- » ront en vain lâché de détruire, ne doivent-ils pas être » un peu inquiets."^... Je ne parle pas de ceux qui conser- » veraient leur opiniâtreté jusqu'au bout : ceux chez qui )) elle se dément , et dont les remords sont vrais, sont bien )> autrement malheureux : il n'y a pas de termes pourpein- » dre leur situation (1).... « ]]
Cependant le curé de Saint-Sulpice, de Tressac, sur la paroisse duquel se trouvait le malade, ne fut pas satisfait de la profession de foi ; non-seulement il la trouvait insuffisanle , mais il était mécontent qu'on v dît que c'était luimême qui avait envoyé M. Gauthier. Voltaire, l'ayant appris, écrivit, le 4 mars, une lettre fort polie, pour lui expliquer pourquoi il s'était adressé à l'aumonier des Incurables (2). Un mieux se déclara dans sa situation ; il recom-
(1) jénnales politiques pour 1778, n. 23.
(2) [[Voltaire écrivait, le 4 mars, au curé de Saint-Sulpice : o M. le marquis
> d(; Villette m'a assuré que, si j'avais pris la liberté <le m'adresser à vous-
> même pour la demarciie nécessaire que j'ai f:iite, vous auriez eu la bonté » de quitter vos importantes occupations pour daigner venir remplir auprès » de moi vos fonctions, que je n'ai cru convenables qu'à des suballernes au-
> près d'un passager qui se trouve dans votre département. M. l'abbé Gau- ■ thier avait commencé [lar m'écrirc sur le bruit seul de ma maladie : il » était venu ensuite s'oflrir de lui-rnème, et j'étais fondé à croire que, » demeurant sur votre paroisse, il venait de votre part. Je vous regarde, » monsieur, comme un homme du premier ordre de l'Ktat. Je sais que vous » soulagez les pauvres en apôtre, et que vous les faites travailler en minisire.
> Plus je respecte votre personne, monsieur, plus j'ai craint d'abuser de vos j) extrêmes bontés. Je n'ai considéré que ce que je devais à votre naissance,
> à votre ministère et h votre mérite. Vous êtes un génrr;il à qui j'ai de- » mande un soldat. Je vous supplie de me pardonner de n'avoir pas prévu » la condescendance avec laquelle vous seriez descendu jusqu'à moi. Par- » donnez-moi aussi l'importunilé de cette lettre : elle n'exige pas l'cuibarras » d'une réponse. Votre temps est précieux.
» J'rti l'honneur d'è(re, etc. »
Nous lirons cette lettre des Nouvelles ecclésiastiques pour 1778, p. 138. Nous ne Novons aucune raison de douter de son authenticité.
La repori'ic du curé, qui s'\ (n.uve également, est peu remarquable. ¥ai
mença même à sortir; il alla recevoir au théâtre de bruyantes ovations; le 14 avril il se rendit à la loge des Neuf- Sœurs, pour se faire recevoir franc-maçon dans les formes. Ce fut le philosophe Lalande qui présida à la cérémonie. Dans le courant de mai, le danger reparut, et il devint bientôt imminent. Vers les derniers jours, le curé de Saint-Sulpice fut admis 5 mais il ne put amener Voltaire à faire une rétractation suffisante : la veille même de la mort, il renouvela ses efforts, et ne put rien obtenir. Quoique les témoignages soient assez contradictoires sur ses derniers moments, il paraît plus probable qu'il mourut dans d'affreuses convulsions (1).
voici l'endroit le plus saillant : « Mon ministère ayant pour objet le vrai bon- » heur de l'homme, en tournant à son profit les misères inséparables de sa B condition, et en dissipant par la foi les ténèbres qui offusquent sa raison » et le bornent au cercle étroit de cette vie, jugez avec quel empressement » je dois l'offrir à l'homme le plus distingué par ses talents, dont l'exefliple 1. seul ferait des millions d'heureux, et pourrait être l'époque la plus intéres- » santé aux mœurs, à la religion et à tous les vrais principes, sans lesquels la société ne sera jamais qu'un assemblage de malheureux insensés, divisés par leurs passions et tourmentés par leurs remords. Je sais que vous êtes bienfaisant. Si vous me permettez de vous entretenir quelquefois, j'espère que vous conviendrez qu'en adoptant parfaitement la sublime B philosophie de l'Évangile, vous pourrez faire le plus grand bien, etc., etc.»]] (1) M. Picot s'exprimait ainsi : « Le curé de Saint-Sulpice se présenta B chez lui et ne fut point admis. 11 lui écrivit et ne reçut que des réponses B évasives. Le malade était entouré d'amis qui faisaient la garde autour de » lui, et qui empêchaient qu'on ne l'approchât. Il mourut dans leurs bras, B avec la constance et l'intrépidité d'un philosophe, disent les uns; et, selon B les autres, dans les agitations du désespoir. On a prétendu que, bourrelé B de remords, tremblant à l'approche de l'éternité, l'ennemi du christianisme B avait passé ses derniers moments dans d'effrayantes convulsions. On a cité » les témoignages du maréchal de Richelieu et du médecin Tronchin, qui B sortirent de la chambre du malade épouvantés de ses fureurs. »
[[Nous ne voyons pas qu'on puisse douter que le curé de Saint-Sulpice ait été reçu par le malade. Non-seulement les JYoui>elles ecclésiastiques de 1778 le disent sans aucune hésitation, mais le Journal historique et littéraire de Liège pour 1778 rapporte une lettre de Paris, datée du 20 juin, et dont il garantit l'authenticité : o Je n'ai été bien sûr des funestes circon- » stances de cette mort qu'hier, par la bouche même de M. le curé de » 5'rt(>i«-iS'wZ/jice. Je ne voulais vous envoyer rien que de sûr, afin de ne point B donner prise sur vous aux soi-disant philosophes. La veille de la mort de B Voltaire, M. le curé de Saint-Sulpice, instruit de son état, était allé le B voir. L'ayant trouvé dans un sommeil léthargique, il l'en tira, et lui dit » quelques mots convenables sur sa situation. Le malade d'un air égaré de-
Lorsqu'il eut rendu le dernier soupir, ses amis voulurent obtenir un service et ses parents la sépulture ecclésiastique. On les demanda au curé de Sainl-Sulplce , qui les refusa. Les amis du mort jetèrent les hauts cris. Ils ne parlaient que d'intenter procès au curé. Ils trouvaient plaisant de forcer le clergé à rendre lesderniersdcvoirsde la religion aux restes d'un homme qui avait consacré une grande partie de sa vie à couvrir la religion et le clergé de haine et de mépris. D'Alembert voulait qu'on s'adressât au parlement. On réclama chez les Cordeliers le service qui s'y faisait ordinairement pour les académiciens ; mais on fut refusé. Alors on usa de ruse. L'abbé Mignot, neveu du défunt, et conseiller au parlement de Paris, ou au grand-conseil, était abbé de Scellières en Champagne. Il avait eu la précaution de demander au curé de Saint-Sulpice, quelques jours avant la mort de Voltaire, une copie certifiée conforme de la profession de foi rapportée plus haut. Il paraît qu'il obtint aussi après la mort un écrit pur lequel le curé
» manda : Qui est-ce qui me parle? — C'est, lui répondit-on, M. le curé » de Saint-Sulpice, qui, touche de votre état, vient vous offrir les secours » que la religion et son ministère lui permettent de vous procurer. Vol-
• taire alors, lui tendant ses mains décharnées, lui dit : Jh! monsieur
B Le curé, profitant du moment, lui tint un discours touchant sur les misé- « iicordes de Dieu, qui reçoit, même à la mort, un cœur contrit qui répare, » autant qu'il est en lui, ses crimes et ses scandales ; il ajouta que Jésusï Christ étant mort pour tous les hommes, personne ne devait désispérer de B son salut. Ace mol de Jcsus-Christ, linfoituné malade devint rêveur. Le > ruré s'étant arrêté un instant, reprit tranquillement son discours, et lui B dit ce qu'un pasteur peut dire en pareille circonstance. Le malade alors B lui lit signe de la main, en lui disant : Laissez-moi, monsieur, il n'y eut B plus moyen de gagner son attention: inutilement l'aumônier des Incu- B rahles (Gauthier), qui était présent, voulut lui parler ; le malade ne répon- B dit que de la main, faisant signe de le laisser tranquille. Un peu de temps » après, Voltaire, déjii niorihond, entra en fureur, et, le res(e de temps B qu'il vécut, ce ne fut qu'une continuité de blasphèmes horribles, qu'il » entremêlait quelquefois de ces paroles : Dieu m'abandonne, ainsi que B les hommes; miséricorde! On voyait un squelette informe, palpitant, B s'agitant, se déchirant, mangeant jusqu'à ses cxrréuients, vomissant mille B imprécations contre le ciel, faisant pâlir d'effroi les trois ou quatre spec- B tateurs qui étaient restés lii. » Ceux qui ont cité le témoignage de Tronchin, son médecin et son ami, qui aurait parlé de ces marques de fureur et de dé . poir, l'ont fait du vivant du docteur, qui ne les a pas démentis.]]
88 ANNÉE rnS.
déclarait consentir que le corps du défunt /ut emporté sans cérémonie. Le magistrat chargé de la police autorisa la famille à transporter le corps à Ferney, ou ailleurs. Muni de ces pièces, l'abbé Mignot détermina le prieur de Scellières à le placer en dépôt dans un caveau de son église. Les obsèques furent donc célébrées le 2 juin, en présence des ecclcsiasllques qu'on put réunir. Vingt-quatre heures après, l'évêque de Troyes écrivait au prieur pour lui défendre d'accorder la sépulture sans son ordre exprès: Tabbéde Pontlgny, de qui dépendait le prieur de Scellières, lui écrivit dans le même sens, en faisant observer qu'on ne devait enterrer dans une abbaye que les commensaux et ceux qui y mouraient par accident 5 mais il était déjà trop lard. Le prieur de Scellières publia une lettre apologétique de sa conduite, dans laquelle, après avoir dit qu'il ne lui était pas venu dans la pensée que le curé de Saint-Sulplce pût refuser la sépulture à un homme dont il avait légalisé la profession de foi six jours avant son décès, il insistait sur ce que Voltaire n'ayant été frappé d'aucune sentence , avait droit à la sépulture : mais le public n'en jugea pas comme lui, et l'abbé de Pontlgny se crut obligé de destituer le prieur, pour réparer le scandale donné par cette inhumation (l). L'évêque interdit la chapelle, où le corps resta , jusqu'au moment où, pour insulter à la religion, on le transporta en pompe à Paris.
Cependant toute la littérature philosophique prit îc deuil; la poésie chanta les talents de Voltaire, et les académies prononcèrent son éloge. Parmi les discours faits à celte occasion, on remarqua surtout ceux de Frédéric, roi de Prusse, et de la Harpe. Celui-ci est beaucoup plus modéré que l'autre. Le monarque ne craignit pas, dans un discours d'appareil, de répéter, contre les prêtres, les épithètes douces et polies qu'il leur donnait depuis longtemps dans sa correspondance secrète. En 1779, sur les instances de d'Alembert, il fit célébrer, dans l'église catho-
(1) IVowMfs ecclésiastiques pour 1778, juge 140.
ANNÉE niH. S'»
jique de Berlin, un service pour son ami. D'Alenibert von lait même qu'il lui érigeât un monument dans l'église: mais Frédéric s'v refusa. Nous ne chercherons poini, en finissant cet article, h tracer un jugement sur la vie et les écrits de Voltaire. On les connaît sutlisamment d'après ce que nous en avons dit. Il ne reste qu'à déplorer Tuàngc que fit de SCS talents un homme qui, parvenu par ses écrits au comble de la gloire littéraire, eût pu rendre la fin de sa carrière si honorable et si utile, et qui sembla, au contraire, prendre plaisir à la dégrader par des excès condamnables aux veux même des plus indifférents. Nous ajouterons que peu après sa mort, une nouvelle édition complète de ses OEuvres ayant été annoncée et recommandée au public avec affectation, les évèques de France s'élevèrent avec force contre ce scandale. On remarqua entre les autres le mandement de 1 archevêque de Vienne, Lefranc de Pompignan, qui, après un tableau plein de force des funestes effets de tant d'ouvrages impies, déclarait à ses diocésains qu'ils ne pouvaient, sans péché mortel, souscrire à l'édition des OEuvres complètes , la garder, la lire, la communiquer. Le mandement de l'évêque d'Amiens s'exprimait avec la même sévérité (1).
— Le 21 juin et le 28 octobre. Sacre de deux évéques
SCHISMATIQUES EN HoLLANDE. CcttC églisC , qUcIqUC pCU
nombreuse qu'elle fut, se perpétuait dans ce pays, par le soin de ses partisans à ne pas se laisser manquer d'évêques. Van-Siiphout et Byevelt étant morts à peu près dans le même teiups, on se hâta de leur donner des successeurs, dans la crainte que ce schisme précieux ne s'éteignît trop lot. Brockmaun et Nelleman furent choisis pour remplir les sièges vacants de Harlem et Deventer, et sacrés par leur prétendu archevêque. Pie VI s'éleva, par trois brefs, contre
(1) Nous reviendrons encore sur Voltaire, dans la Liste chronologique des écvwains. année 1778; et nous y présenterons des faits et des réflexions qui conipleteront ce que nous avions à dire sur cet auteur et lur ses ouvrages.
cette élection et cette consécration, et déclara excommuniés l'électeur et les élus (l)^
— Le 2 juillet. Mort de Jean-Jacques Rousseau. Les dernières années de cet homme extraordinaire offrent un spectacle triste et humiliant. On le voit en proie aux plus sombres vapeurs, s'appliquer à se tourmenter lui-même par les soupçons les plus déraisonnables, se crééer autour de lui des monstres, découvrir partout des pièges et des complots, et accuser de noirceur et de perfidie des indifférents et même des amis. Rien dans ce genre ne donne une preuve plus forte des travers de son imagination, que sa lettre du 26 février 1770, à M. de Saint-Germain. Il y fait un portrait affreux du duc de Choiseul, qui na^ selon lui, entrepris la conquête de la Corse que pour lui jouer un tour. Il y maltraite tous ses anciens amis, Diderot, d'Alembert, Grimm, Tronchin, la société du baron d'Holbach, Hume, madame de Luxembourg, madame de Boulflers, sa protectrice la plus ardente, et qui lui avait procuré les bontés du prince de Conti, etc. Cette lettre est pleine d'exagération. Plusieurs autres lettres prouvent également les terreurs et les chimères dont l'auteur était agité. Il raconte lui-même, dans ses Confessions , plusieurs faits fort extraordinaires. Cette pierre jetée contre un arbre, et qui le tranquillisa sur son salut , parce qu'il avait touché l'arbre 5 cette espèce de délire qui le prit à la lecture du prix proposé par l'Académie de Dijon; ces noirs soupçons qu'il conçut pendant l'impression de son Emile, et qui le mirent hors de lui; ses terreurs, en plusieurs autres occasions, ont donné lieu de penser qu'il était attaqué d'une maladie terrible, et que sa tête souffrait d'étranges variations ; et il paraît, en effet, constant qu'il était sujet à des accès de folie. C'est sur quoi un de ses amis a donné des détails curieux. Corancez, Genevois fixé à Paris, et mort depuis quelques années seulement, publia en 1798, dans
M) Bullarlum PU VI, n. 1S7.
ANNÉE i-Jl8. 91
le Journal de Paris (1), et fit ensuite imprimer à part, ce qu'il savait sur la vie et la mort de Rousseau. Son témoignage a d'autant plus de poids qu'il avait eu des relations très-fréquentes avec son compatriote pendant les dernières années de la vie de celui-ci, et qu'il professe pour sa mémoire un respect et un attachement inviolables. Il dit donc que Rousseau était attaqué de folie. « Il m'a réalisé, » dit Corancez, l'existence possible de Don Quichotte, avec )) lequel je lui trouve une grande conformité. Chez tous » deux se trouve une corde sensible. Cette corde en vi- )) bration amène chez l'un les idées de la chevalerie » errante, et toutes les extravagances qu'elle traîne après ') elle ; chez l'autre, cette corde résonnait ennemis, conspi- )) rations, coalition générale, vaste plan pour le perdre. » Les symptômes de sa maladie allaient toujours croissant, » dit Corancez, et il n'y avait rien qui ne pût être ma- » tière à soupçons (2). «
(1) Journal de Paris, an VI, n. 251, 256, 258, 269, 260 et 261. Voyez aussi l'écrit intitulé : De J.-J. Rousseau, en 75 pages in-S". C'est le recueil des articles du journal.
(2) Coranccï cite ensuite deux ou trois exemples qui sont en effet d'un fou. a Rousseau ne payait les petits pois qu'à un prix fort modéré. IL voyait là un » effet de la profondeur des niacliinalions de ses ennemis. On lui parlait des » applaudissements qu'avait reçus le Devin du •village. Il rougit de colère, B !Ve se lasseront-ils jamais, dit-il, de me persécuter? On voit, c'est Coran- » cez qui reprend ici, que non-seulement les soupçons se multiplient; mais B on doil remar(juer aussi que les raisonnements sur lesquels ils sont aj)- B puyés prennent un caractère véritable de folie. C'est ce qui me reste à » prouver. Depuis longtemps je m'apercevais d'un changement frappant dans » son physique. Je le voyais souvent dans un état de convulsion (|ui rendait D son visage méconnaissable, et surtout l'expression de sa figure réellement » effrayante. Dans cet élat, ses regards semblaient embrasser la totalité de » l'espace, et ses yeux paraissaient voir tout à la fois, mais dans le fait ils i> ne voyaient rien. Il se tournait sur sa chaise, et passait le bras par-dessus D le dossier. Ce bras ainsi suspendu avait un mouvement accéléré, comme ■ celui du balancier d'une pendule, et je fis cette remarque plus de quatre B ans avant sa mort, de façon que j'ai eu tout le temps de l'observer. Lorsque » je lui voyais prendre cette posture à mon arrivée, j'avais le cœur ulcéré, » et je m'attendais aux propos les plus extravagants. Jamais je n'ai été » trompé dans mon attente. C'est dans une de ces situations affligeantes u cju'il me parla de la mort de Louis XV. Voyant ses longs soupirs et toutes » les apparences des regrets les plus amers, je lui témoignai mon étonne- • meut. « D'après vos principes couuus en morale, lui dis-je, il me semble
Ces détails sont tristes et humiliants. Il devînt donc fou, cet esprit si élevé, cet écrivain si éloquent, ce législateur si profond, cet homme qui exaltait si fort les prérogatives de sa raison ; et la Providence permit que celui qui s'enorgueillissait de ses lumières, et qui asservissait la foi aux bornes de son intelligence, perdît, dans des accès de noire vapeur, celte faculté dont il avait exagéré les droits. Il n'est donc pas étonnant que toujours livré aux plus som-
» que sous tous les rapports, soit comme père de famille, soit comme roi, » Louis XV ne devrait pas vous intéresser à ce point. Ses mœurs et sa cou- > pable insouciance n'ont produit que du mal. — Vous n'apercevez pas, nie B dit-il, les conséquences de cette mort à mon égard particulier. Pour tous, B la mort de ce prince est peut-être un bien. Mais observez qu'il était géné- B ralement haï. Sans le mériter comme lui, j'ai le même sort. La haine uni- » verselle se partageait entre nous deux. Je reste seul, je vais donc seul en » supporter le poids. »
A ce trait inconcevable de déraison, Corancez en ajoute un autre : a Un a jour qu'il arrivait chez Rousseau, celui-ci prend d'abord l'attitude dont B on vient de parler, et lui dit très-sérieusement que le Tasse a prédit ses B malheurs, et qu'il y a dans son poëme une strophe qui n'a rapport qu'à • cela, et ([ui est clairement une prophétie. Comme il a vécu longtemps dans B cet étal, dit notre auteur, il a été assez généralement reconnu qu'il était
B devenu fou Il est certain qu'il avait en naissant le germe de cette
B affreuse maladie, qui, comme toutes les autres, a eu ses périodes, son B commencement, son milieu et sa fin. »
Ici l'auteur cite un trait de folie d'un cousin-germain de Rousseau, de même nom que lui, et qui lui ressemblait extrêmement. Tous deux croyaient à des ennemis qui voulaient les perdre, et tous deux ne voyaient dans les autres que des complices ou des agents. « Jean-Jacques avait eu, en Angle- B terre, longtemps avant que je le connusse, une attaiiue du même genre et B de la même force. C'est de sa propre bouche que je tiens le lait; il est B d'ailleurs d'autant plus précieux, que c'est la seule fois que je l'ai vu avoir B quel<|ue soupçon de sa maladie, et la caractériser lui-même sous le nom
> de folie. Il nous conta donc qu'il avait fui de l'Angleterre plutôt qu'il ne » l'avait quittée. Il se mit dans la tête que M. de Choiseul le faisait cher- B cher. Sa peur fut telle qu'il partit sans argent, et sans vouloir embarrasser B sa marche d'efftts ou de paquets qui ne fussent pas de première nécessité. B 11 brûla dans cette occasion une nouvelle édition de VEmile. Il payait B avec un morceau de cuillère ou de fourchette d'argent qu'il cassait ou » qu'il faisait casser dans les auberges. 11 arrive au port; les vents étaient B contraires. Il ne voit dans cet événement si ordinaire qu'un complot et
> des ordres supérieurs pour retarder le départ. Quoiqu'il ne parlât pas la B langue, il se met cependant sur une élévation, et harangue le peuple qui B ne comprenait pas un mot de son discours. Que mes lecteurs ne perdent B pas de vue que c'est de Rousseau que je tiens ces détails. Il ajouta qu'il ne B pouvait se dissimuler que c'était une nllaque d& folie, b
bres pensées, agile tic terreurs, il ait terminé, de la manière la plus tragique, une vie passée dans les angoisses. Ce n'était pas la première fois qu'il formait le projet de mettre fin à ses tourments. On voit, par plusieurs lettres qu'il écrivait en 1763, qu'il eut alors envie de recourir à ce moyen qu'il avait tour à tour justiûé et condamné dans ses écrits (1).
Toutefois il ne le fit point alors. ]>ïais on ne peut guère douter qu'il n'ait exécuté ce projet plus tard. C'est ce que Corancez établit par une réunion de circonstances et de réflexions qu'il regarde comme démonstratives. Rousseau venait d'être attiré h Ermenonville par 31. Girardin. 11 paraît que par suite de son caractère et des ses soupçons, il s'ennuya bientôt de ce séjour. Il voulut le quitter, mais contrarié par sa femme, sollicité par M. Girardin, il vit dans ce concert général un complot, et grossissant dans son imagination ses sujets de mécontentement, il prit, dans l'excès de ses frayeurs, le seul parti qu'il jugeât le pouvoir soustraire aux menées de ses ennemis. 11 avait écrit, peu avant de mourir, des lettres qui montrent combien il était agité d'inquiétudes. A la vérité, M. Girardin ne convient point que la mort de Rousseau ait été volontaire, mais il avoue une blessure au front. On raconte que
(l) Rousseau écrivait à Duclos, le !«'' août de l'année 17()3: « Masiiua- » tion physique a tellement empiré et s'est tellement déterminée, que ities » douleurs, sans relâche et sans ressource, me mettent absolument <lans le » cas de l'exception marquée par mylord Edouard en écrivant à Saint- B Preux. Usqiie adeone mori niiserum est? J'ignore encore (luel parti je » prendrai. Si j'en prends un, ce sera le plus lard (|u'il me sera piissible, et » ce sera sans impatience et sans désespoir, comme sans scrupule et sans » crainte. Si mes fautes m'éliraient, mon cccur me rassure. Je partirais avec » défiance, si je connaissais un homme meilleur (|ue moi... Adieu, mon cher » philosophe: quoi qu'il arrive, voici probablement la dernière fois que je » vous écrirai... Lorsque vous apprendrez que mon sort sera décidé, etc. » (OEuvres coniplèles de J.-J. Rousseau (édition de Mercier et Brizard) ; P;-.ris, 1788; tome XXXIV.) 11 dit ii peu près la même chose dans une lettre de même date au minisire iMoultou : « Je suis dans le cas de l'exception, ou » jamais homme au monde n'y dit: » et dans une lettre au sieur Martinet : a Adieu, monsieur, je pars ])()ur la patrie des àmrs justes. » (Ces deux lettres se trouvent dans le même volume, après la précédente.) Il est assez clair qu'il songeait en ce moment à se débarrasser du fardeau de la vie.
madame Girardin s'étant présentée à la porte de Rousseau, celui-ci lui dit : « Que venez-vous faire ici ? Votre sensi- )) bilité doit-elle être à l'épreuve d'une scène pareille, et » de la catastrophe qui doit la terminer ? Tout me porte à » croire, dit Corancez, que Rousseau s'est débarrassé » lui-même d'une vie qui lui était devenue insupporta- » ble (1). >)
Que dire après cela des enthousiastes qui nous ont peint avec une affectation si ridicule, et la tranquillité des derniers moments de Rousseau, et le calme de son âme, et ces belles paroles par lesquelles il dit adieu à l'univers (2)? On a peine à concevoir comment un homme mécontent de tout le genre humain a pu trouver tant d'admirateurs, (c comment il a pu persuader qu'il était ver- » tueux en racontant comment il ne l'était pas, com- )) ment il a pu conquérir l'estime , et se faire rendre une M espèce de culte en faisant connaître les moindres détails )> d'une vie qui n'a rien de grand, qui n'offre aucune ac- » tion élevée, et qui, au contraire, est remplie de détails » ignobles et de fautes impardonnables (3).» Cependant, à peine fut-il mort qu'on ht son apothéose. On lui érigea
(1) Le comte de Barruel-Beau\ert, dans sa Vie de Jean^Jacques, publiée en 1789, croit aussi que Piousscau s'est donné la mort. C'est l'opinion de .madame de Stacl, dans ses Lettres sur les otif rages et le caractère de Jean- Jacques, publiées en 1789; de Marmontel, dans ses Mémoires ; de Grimm, dans sa Correspondance ; et le témoignage de tous ces écrivains a d'autant plus de poids qu'ils ne sont pas suspects de partialité contre Rousseau.
(2) [[L'auteur ijui a publié les Lettres nouvelles de J.-J. Housseau, sur le motif de sa retraite à la campagne, adressées à M, de Malesherbes, SKJyies d'une relation des derniers moments de ce grand homme; Genève, 1780, raconte tout autrement la mort de Rousseau. Saisi de violentes coliques, il avait dit à sa femme : « J'ai toujours demandé de mourir sans mé- » decin. » U s'était fait conduire à sa fenêtre, afin de voir encore une fois la verdure. « Voyez, dit-il, comme le ciel est pur : il n'y a pas un seul nuage : > ne voyez-vous pas que la porte m'en est ouverte et que Dieu m'attend ! » A ces mots, il serait tombé sur la tôte en entraînant sa femme avec lui, et quand elle aurait voulu le relever, elle l'aurait trouvé sans parole et sans sentiment. On prétend aussi ([ue l'autopsie fit voir que Rousseau était mort de la rupture d'un vaisseau du cerveau. Voyez Biographie universelle, article Housseau.]]
(3) De la littérature française pendant le X7iir siècle, par M. de
Barante, pa;;p 189.
ANNÉE i77S. 98
des monuments chargés d'inscriptions fastueuses. On lui éleva un tombeau. On alla en pèlerinage à Ermenonville, où reposait sa cendre, et à Montmorency, où il avait composé ses principaux ouvrages, et pendant plusieurs années, il fut de mode de faire ce voyage philosophique (1).
— Le 15 juillet. Ceksure de la Faculté de théologie DE Paris, et bref du Pape contre un Essai sur la prophétie d'Emmanuel. Il avait paru à Mayence, en 1773 , une dissertation en allemand sur la prophétie d'Enmmrniel , dont il est question dans Isaïe. Jean-Laurent Isenhiehl , prêtre du diocèse de Mayence et professeur d'exégèse , avait enseigné dans ses leçons que par 1 Emmanuel dont il est parlé au chapitre 7 d Isaïe, il ne faut point entendre le Messie, ni dans le sens littéral, ni dans le sens mystique, et que saint Matthieu n'avait cité le texte d'Isaïe que comme une simple note historique ou par forme d'allusion. Ce paradoxe renouvelé de Grotius et des Sociniens, Isenhiehl le soutint hardiment dans un nouvel Essai sur les prophéties d'Emmanuel, que la Faculté de théologie de Mayence condamna comme entaché de socinianisme. L'auteur fut destitué de sa chaire et relégué dans un monastère d'où il s'échappa en 1779; mais il fut repris ensuite. Son livre excita un grand scandale en Allemagne. Il fut examiné à Trêves, à Strasbourg, a Heidelberg, et condamné partout comme erroné. Des évêques d'Allemagne le proscrivirent aussi. Cependant comme le livre trouvait des partisans parmi certains membres du clergé , i'évéque suffragant de Spire voulut avoir l'avis de la Faculté de théologie de Paris. Il adressa au syndic, l'abbé Riballier, un exemplaire de l'ouvrage allemand avec une traduction en latin. Le
(1) La réputation de Voltaire et de Rousseau, le nombre et la nature de leurs ouvrages, le rôle qu'ils ont joue, les disciples qu'ils ont faits, l'influence qu'ils ont eue sur leur siècle, nous ont forcé de nous étendre sur ces deux écrivains. Nous reviendrons encore sur Ilousscau, dans la Ltsic chronologique, au tome IV de nos Mi^moives, et nous achèverons de faire connaître cet homme extraordinaire, dont la conduite, les opinions et l'influence peuvent être rangés parmi les phénomène» de ce siècle.
syndic donna connaissance à la Faculté de la lettre de Tévéque, dans l'assemblée àe prima mensis de juin 1778, et demanda que, suivant l'usage, on chargeât des docteurs d'examiner cet écrit. Un membre de cette commission , le docteur Régnier de Saint-Sulpice, fit son rapport au prima mensis de juillet suivant, et annonça qu'après avoir bien examiné le livre avec ses collègues, ils en avaient réduit la substance à quelques propositions dont il donna lecture. Il fit remarquer avec quelle témérité l'auteur torturait rÉcrlture et écartait les témoignages des Pères, et par quelle illusion il se flattait cependant de rendre un grand service à la religion, et de mettre les deux premiers chapitres de TEvangilede saint Matthieu hors des attaques des incrédules. Après ce rapport, la Faculté arrêta de renvover la délibération au 15 du mois, afin que les docteurs eussent le temps d'examiner les propositions extraites. On tint donc, le 15 juillet, une séance extraordinaire où, après avoir pris l'avis de plus de cent docteurs, la Faculté porta son jugement sur l'ouvrage déféré. Elle décidait que la doctrine contenue dans le nouveau commentaire était contraire à la parole de Dieu, téméraire, pernicieuse , scandaleuse et erronée. Le jugement montrait en détail en quoi ces différentes qualifications étaient applicable au