T. [II. H
m pour réprimer Valus d'assujétir les mourants à décla- » rer le nom de leur confesseur, ou à en rapporter un cer- 0 tifieal, sous prétexte d'un prétendu usage, etc., etc. » L'arrêté s'exécuta le surlendemain 2 janvier; les Gens du Roi rapportèrent la réponse que le chancelier Lamoignon leur avait donnée par écrit , et qui avait été délibérée en conseil, a Je ne puis, disait le Roi, qu'approuver la der- » nière délibération de mon Parlement : dans l'affaire dont » vous venez de me rendre compte, on doit se reposer sur » moi du soin d'y pourvoir. J'aurais voulu que celte déli- » bération fût prise dès le commencement, et que mon Far- » lement se conduisît avec plus de modération à l'égard du » curédeSaint-Elienne-du-Mont, dont je n'approuve pas » l'emprisonnement. Au surplus j'emploierai toujours » mon autorité à maintenir la tranquillité publique, le » respect pour la religion, et la subordination due aux min nistres de l'Eglise. »
Cette réponse, disent les Nouvelles, répandit dans l'assemblée une consternation universelle, et ferma la bouche pendant quelque temps à tous les magistrats : l'un d'eux l'ouvrit enfin pour demander qu'on éclaircît ce qu'on disait s'être passé la veille (1C1 janvier 1751). C'est qu'en effet le malade avait été administré. Le lieutenant civil (président du Chàtelel), avait représenté à Coilin que le seul moyen d'obtenir les sacrements, était de se procurer un billet de confession; et en conséquence Coilin avait enfin consenti à s'adresser au curé de Saint-Paul (1). Celui-ci ayant laissé un billet de confession, le P. Bouetlin, à qui on alla le présenter, avait fait aussitôt administrer le malade par le prêtre de semaine.
Un dénoûment si naturel aurait dû faire comprendre au Parlement le seul moyen de prévenir dételles dilïieul-
(1) Le malade avait commencé sa confession dès le 31 décembre, mais IVtat d'épuisement oii l'avait mis les deus dépositions qu'il lui avait fallu fane pour obéir au Parlement, l'avaient obligé du ne terminer que le lendemain. C'est ce que rapportent les Nouvelles ecclésiastiques elles-mêmes. Coilin mourut le 10 janvier. « Il est étonnant, dit le gazclier, qu'il ne soit pas mort » plus tôt, ayant eu de tels assauts. »
tés ; mais ce grand corps était engagé dans une autre voie , et il voulut aller toujours en avant. La plupart des magistrats étaient persuadés qu'il leur appartenait de régler V extérieur des sacrements: on résolut donc de faire au roi des remontrances sur sa réponse; et pour fixer, disait-on, V objet des remontrances, on fit un arrêté en quatorze articles, dans lequel la conduite du P. Bouettin qui n'avait pas voulu reconnaître l'autorité royale, à l'occasion d'unscani> d a le qui troublait l'ordre public, et ce sous les yeux du » Parlement, dépositaire de i autorité royale, était appe- » lée un attentats la souveraineté du Roi-, flagrant délit » qui avait nécessité le Parlement à prononcer contre lui » la prise de corps. Si la Cour, ajoutait-on, ne l'a pas puni «des peines qu'il méritait, c'est que dans les interroga- » toires, qu'il a subis postérieurement, il s'est soumis à l'au- » toi ité qu'il n'avait pas voulu reconnaître. » La pratique des billets, la nécessité pour un mourant de nommer son confesseur, étaient présentées comme des abus dangereux que le Parlement doit réprimer. « Le fidèle, ajoutait-on, » qui n'est dans aucun des cas prévus et limités par les » canons, et qui néanmoins se trouve privé publiquement » pendant sa vie ou à la mort de la participation aux sa- » crements de l'Eglise, est en droit de recourir à l'auto- » rite séculière, à laquelle il appartient d'y pourvoir, et i) de faire cesser le scandaleetla diffamation publique. » Les remontrances, faites en conséquence, furent en effet présentées au roi le 4 mai-, et il se contenta de répondre qu'il les ferait examiner dans son conseil : on souffrit que leParlement publiât l'arrêté qui les avait précédées. Nous verrons sous 1752 les suites funestes de cette conduite molle et indécise.
— Le 1er août, Dénonciation en Soubonne contre V Esprit des lois, de Montesquieu. Cet écrivain s'était déjà fait connaître, sous la régence, par une production assez
161 année n;;o.
pen digne d'un magistrat, et que nous avons caractérisée. Depuis il se livra à l'étude de Ja législation, voyagea, observa les mœurs, les coutumes et les lois de chaque pays -, et ce fut le résultat de ses recherches qu'il consigna dans VEsprit des lois, ouvrage que l'on pourrait considérer sous quatre rapports, celui de la politique, de la littérature, de la morale et de la religion.
Sous le rapport littéraire, VEsprit des lois paraîtrait, il faut l'avouer, au-dessous de sa réputation. On demande pourquoi tout y est décousu ; pourquoi la distribution en est si bizarre; pourquoi cette multiplication de chapitres sans nécessité ; pourquoi tel chapitre n'est souvent pas plus long que son titre; pourquoi tel autre ne contient qu'une épigramme ou un fait isolé ; pourquoi celte affectation d'obscurité quand il fallait être clair?
Sous le rapport politique, VEsprit des lois provoquerait un nouvel examen. Cette distinction de pouvoirs imaginée par l'auteur est-elle appuyée sur un fondement bien solide? Suilit-il de son autorité pour faire croire qu'il y a tyrannie, là où la puissance législative, exécutrice et judiciaire se trouve réunie sur une seule tête? La France était-elle glacée d'effroi, quandsaint Louis jugeait à Vincennes les différends de ses sujets? Est-il bien sûr que dans une monarchie il est très-difficile que le peuple soit vertueux, et qu'on y trouvera rarement quelqu'un qui soit homme de bien -, assertion répétée plusieurs fois , et qu'on appuie sur ce principe : que pour être homme de bien, il faut avoir intention de l être ; comme si cette intention ne pouvait se trouver dans les sujets d'une monarchie ? Que penser de cet autre principe, qui n'admet dans les monarchies d'autre mobile que 1 honneur, qui réserve la vertu pour les républiques, et qui porte que la vertu dans une république est une chose très-simple, savoir l amour de la république? Comme de pareilles idées sont avancées sans preuves, il semble qu'il n'en faut pas non plus poulies détruire.
Mais c'est surtout sur la religion et la moralequ'on peut
faire h Montesquieu les plus graves reproches. Il avait imaginé la distinction de climats , doctrine bizarre qui fait varier la morale suivant le degré de température, et qui asservit la religion même à la différence du thermomètre. Heureux climat, est-il dit en parlant de l'Inde, qui fait naître la candeur des mœurs et produit la douceur des lois; et notez que cet heureux climat est celui où les préjugés ont établi l'inégalité la plus odieuse entre les castes, et obligent les femmes à se tuer sur le bûcher de leurs maris. Montesquieu prétend qu'on ne peut pas plus punir le suicide en Angleterre quon ne puîùt les effets de la démence. 11 ne voit dans la polygamie qu une affaire de calcul. Sur l'article de la religion, on trouve à la ibis dans l'Esprit des lois, et d'honorables témoignages, et des sarcasmes assez forts. L'auteur rend plus d'une fois hommage à la sainteté et à la nécessité de la religion. Ce seul passage: Chose admirable ! la religion chrétienne, qui ne, semble avoir d'objet que la félicité de l'autre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci; ce seul passage, auquel on pourrait en joindre beaucoup d'autres, montre la haute idée que Montesquieu avait du christianisme. Pourquoi faut-il qu'il ait atténué la force deces témoignages par des opinions singulières, hardies, outrées? Il applique à la religion sa doctrine des climats, et fait, à cet égard, des rapprochements imaginaires. Le christianisme, selon lui, n'est pas propre pour l'Asie, où il a néanmoins fleuri pendant plusieurs siècles, et où il a conservé encore de nombreux partisans. Il n'approuve point le zèle des missionnaires qui vont prêcher la foi dans l'Orient. Le chapitre xxv du livre XXV finit par des réflexions dirigées contre ceux qui veulent faire changer de religion aux peuples, et ce qu'on y dit a un rapport manifeste avec la Chine. En général, les deux livres qui traitent des lois dans leurs rapports avec la religion, abondent en traits de malignité et de satire, plus ou moins déguisés. Il y a sur l'état religieux, sur le clergé, sur le mariage, sur l'usure, beaucoup d'assertions peu dignes d'un législateur équitable.
Il n'est donc pas étonnant que, lorsque cet ouvrage parut, plusieurs écrivains aient cru devoir en faire remarquer les défauts. Les journalistes de Trévoux furent les premiers à en rendre compte. Leur critique était aussi juste pour ie fond que modérée pour la forme. Us combattirent entre autres ce principe, qu'il faut honorer la Divinité et ne la venger jamais. Un autre adversaire se mit quelques mois après sur les rangs. L'auteur des Nouvelles ecclésiastiques consentit à épargner un instant le Pape et les évêques. Dans deux feuilles du mois d'octobre 1749, il donna un examen sévère de l'Esprit des lois. Il cita plusieurs passages dont il releva les conséquences pernicieuses. 11 accusa Montesquieu de prêcher le déisme, de méconnaître les avantages de la religion, et de l'asservir à ses idées et à ses systèmes. Il prétendit même que le magistrat favorisait le spinosisme. Mais mêlant à ses observations ses animosités habituelles, il trouvait que V Esprit des lois était une de ces productions irrégulières qui ne s' étaient si fort multipliées que depuis l arrivée de la bulle Unigenitus. Il fallait avoir bien envie de maltraiter cette bulle pour lui attribuer ce qui ne pouvait avoir ni de près ni de loin aucun rapport avec elle. Aussi, Montesquieu n'eut garde, dans sa Défense, d'omettre cette accusation ridicule. Ii cita ies passages où il avait parlé convenablement de la religion; mais lui donnaient-ils le droit de la contredire ailleurs? Sa réponse paraît faible, insuffisante sous plusieurs rapports, et n'est pas modeste. L'auteur des Nouvelles prouva assez bien, ce semble, que Montesquieu avait éludé la plupart des dillicultés, et répondu à d'autres par des plaisanteries qui n'étaient pas toujours mesurées.
Au prima niensis d'août 1750, la Faculté de théologie de Paris s'occupa de plusieurs livres qui venaient de paraître, et principalement des deux traductions de Y Essai sur V Homme, de Pope, par Du Resnel et Silhouette, et de l Esprit des lois. Elle nomma douze commissaires pour les examiner. On négocia avec Montesquieu. On dit que la Faculté dressa, le 1er août 1752, une censure qui n'a point
ANNKE 1730. IGT
olé publiée. Montesquieu négligea de répondre davantage à ses adversaires, et il mourut peu après, en 1755(1).
Son livre a eu une grande réputation, que nous n'avons point intérêt d'atténuer. [[On y trouve ce mérite, que l'auteur a présenté, relativement à la politique et à la législation, des vues profondes, qui reposent plutôt sur une étude des institutions positives des nations, que sur la pure métaphysique : c'est là ce qui distingue cet ouvrage des écrits des philosophes, qui ont voulu refaire la société d'après des utopies imaginaires ou favorables aux passions.]] Des écrivains zélés ont cru cependant voir dans l Esprit des lois des sources de ces systèmes politiques et de ces idées nouvelles en législation, qui ont depuis si fort agité tant de tètes; et ils ont reproché à l'auteur d'avoir trop déprimé le gouvernement de son pays, et d'avoir provoqué des opinions et des changements dont les fruits ont été bien amers.
[[Nous venons de dire qu'on avait également dénoncé à la Faculté Y Essai sur l'homme de Pope : on trouvait dans ce poëme, l'un des chefs-d'œuvre de la poésie anglaise, une tendance manifeste au déisme ; et ces défauts étaient encore plus sensibles dans les deux traductions. Il paraît que l'abbé Du Resnel donna des explications, dont on crut alors devoir se contenter (2).
Pope fut sensible à ces reproches : il professait la religion catholique, et il résista toujours aux efforts qu'on fit pour l'entraîner dans le protestantisme, ou même pour
(1) [ La Beaumelle, donna en 1751, une Suite de la Défense de l'Esprit des lois. C'est moins une apologie qu'une satire et une diatribe. Les apôtres, les Pères et le clergé y sont traités avec indécence et hauteur. Montesquieu n'eût pas avoué sans doute un tel avocat.
(2) Il avait paru en 1745, trois lettres sons ce titre Le Poëme de Pope, intitulé Essai sur l'homme, convaincu dHmpiété. On y montrait que certaines parties de l'ouvrage sapaient les fondements de la religion et tendaient au déisme. Comment excuser ces vers de la traduction de Du Resnel?
Laissons ces faux zélés, dans leur prévention, Parler aveuglément de la religion, etc.
(Ep.iii.)]]
dissimuler ses principes. C'est ce qu'atteste le chevalier de Ramsai, dans une correspondance fort intéressante avec Louis Racine, qu'on trouve à la suite de Z« Religion, de ce poème qui est un des plus beaux hommages rendusà la révélation, à une époque où elle était si audacieuse ment attaquée (1). Pope lui-même écrivit à Racine une lettre, dans laquelle il rejette sur les traducteurs les reproches qui lui étaient adressés, et il terminepar cesbelles paroles : « Je » déclare hautement et très-sincèrement que mes senti- » ments sont diamétralement opposés à ceux deSpinosa, » et même à ceux de Leibnilz, puisqu'ils sont présente- » ment conformes à ceux de Pascal et de Fénelon, et que » je ferais gloire d'imiter la docilité du dernier, en sou- » mettant toujours toutes mes opinions particulières aux )> décisions de l'Eglise. » Ce qui lui valut cette belle réponse de Racine: » Ceux qui parmi nous ont comme vous » la louable ambition de mettre en vers des vérités utiles, » doivent toujours vous prendre pour leur modèle, etn'ou- » blier jamais que le plus grand poète de l'Angleterre » est un des plus humbles enfants de l'Eglise (2). » ]
— Le 26 août, tocs les missionnaires sont expulsés de Cochinchine. Cette mission dont nous n'avons point eu occasion de parlerdepuis le Tableau historique* servant d'introduction, était devenue florissante ; et l'exercice de la religion s'y faisait avec une entière liberté. Plusieurs vicaires apostoliques français s'y succédèrent. Nous avons nommé précédemment M. Perez, évêque de Rugic, et
(1) [[ L. Racine, montrant cet état de misères et d'affections toutes contraires, où le péché originel a l'ait tomber l'homme, avait dit:
Des bords de la Tamise,
Quelque obscur raisonneur, qui ne se plaint de rien, Dans son flegme anglican, répondra : tout est bien; En me parlant ainsi, tu prouves bien toi-même La grandeur du désordre, etc.
[La Religion, chant n, v. 93.)
Pope fut sensible à cette critique; et c'est ce qui provoqua sa lettre.
(2) Louis Racine, en publiant ces lettres, n'en eut pas moins le courage de déclarer que ce n'étaient pas seulement les traductions de l'Essai qui étaient réprehensibles ; mais que l'ouvrage anglais lui-même ne pouvait être justifié quejpar desinterprétations forcées.
M. Labbé, évêque de Tilopolis, son coadjuteur. Celui-ci repartit pour la Cocbincbine en 1704 et n'y arriva que plusieurs aimées après. Il y mourut le 24 mars 1723 ; l'éveque de Bugie le suivit au tombeau le 29 septembre 1728. Il fut remplacé daus le vicariat de la Cocbincbine par M. Alexandre de Alexandris, barnabite italien, missionnaire de la Propagande, qui avait éié sacré en 1727 évêque de Nabuce. Ce prélat ne gouverna la mission que dix ans; il mourut en septembre 1738. Son coadjuteur, Valero Rist, religieux franciscain, qu'il avait sacré évêque de Minda, était mort l'année même de son sacre.
Les successeurs de ces prélats furent tous français, comme le premier vicaire apostolique de la Cocbincbine. M. Armand- François le Fevre, né a Calais, était parti de France en 1737, et avait d'abord exercé le ministère dans la mission de France ; il y fut sacré évêque de Noélène en 1743 et se rendit l'année suivante en Cocbincbine. Il sacra, en 1748, son coadjuteur, M. Edmond Bennetat, qui travaillait en Cocbincbine depuis 1737, et qui eut le titre d'évêque d'Eucarpie. C'est sous ces deux prélats qu'éclata la persécution de 1750, provoquée par l'exemple de la Cbine et par la suggestion d'un favori du roi.
Le 24 avril un édit condamna tous les missionnaires au bannissement et proscrivit le christianisme. On chercha les missionnaires et l'on parvint à connaître leurs noms et leurs demeures. Ils étaient vingt-neuf en tout; l'éveque de Noélène, et celui d'Eucarpie, son coadjuteur ; sept prêtres français qui, comme les deux prélats, étaient sortis du séminaire pour les missions à Paris, deux missionnaires de la Propagande, deux jésuites, sept franciscains, etc. On n'excepta de la proscription que le P. Koflet, jésuite allemand, qui resta à la cour comme médecin. Un autre édit du 7 mai ordonna de raser toutes les églises et de confisquer tous les effets des missionnaires. En conséquence, environ deux cents églises furent abattues; il n'en resta que clans quelques provinces, où les gouverneurs ne mirent point de zèle à faire exécuter l'édit. Le 26 août, tous
170 ANNÉE HSO.
les missionnaires ayant été aisément réunis furent embarqués. L'évoque de Noélène se retira à Macao, et plusieurs années après, passa dans le Camboge où il mourut le '2? mars 1760. Le coadjuleur, M. Bennetat, essaya de rentrer en 1752, et apporta des présents au roi de Cochincbine, de la part de M. Dupleix, gouverneur français dans l'Inde. Le prélat fut d'abord assez bien accueilli, et eut la liberté de rester dans le royaume avec un missionnaire français qui l'accompagnait. Mais en 1753, un nouvel orage força l'évéque d'Eucarpie et l'autre missionnaire de sortir de Cocbincbine. Le prélat repassa en France et devint, comme nous l'avons dit ailleurs, coadjuteur pour le Tong-King.
Après la mort de l'évéque de Noélène, le vicaire apostolique de la Cocbincbine fut M. Guillaume Pignol, du diocèse de Vannes, parti pour la mission en 1747 et sacré en 1764 évèque de Canatb à Siam par M. Brigot, évêque deTabraca et vicaire apostolique de Siam. Comme la persécution continuait toujours en Cocbincbine, M. Pignolrésida presque toujours en Camboge, soit avant d'être évêque, soit depuis. Néanmoins en 1766 il passa la moitié de l'année en Cocbincbine. Le concours des ebrétiens était grand partout où il passait, quoique l'évéque leur recommandât la discrétion et la prudence. Pendant ses courses il confirma sept mille personnes et baptisa plus de six cents adultes. Le nouveau roi net lit point hostile à la religion, mais il y avait encore des poursuites dans les provinces ; les précédents édits n'ayant point été révoqués, le nombre des missionnaires français était fort restreint ; et l'évéque ne cessait d'en demander en Europe. On lui envoya, en 1767, M. Pigneaux, si célèbre depuis par son dévouement et ses services. Mais l'évéque aima mieux le charger d'abord de diriger le collège général des missions établi à Macao. Ce prélat mourut au Camboge le '21 juin 1771.
— Le 20 septembre. Clôture de l'Assemblée gékérale du cleugé. [(Peu d assemblées eurent à traverser des cir-
ANNEE ]~r,0. 171
constances pins difficiles que celles de 1750. Ce qui s'y
passa mérite d'autant plus l'attention, qu'on doit le regarder comme le premier prélude, quoique bien faible en lui-même, de ces coups qui arrivèrent à la spoliation du clergé.]] 11 s'agissait surtout des immunités relatives a ses biens qu'on commençait à attaquer ouvertement. 11 était assez naturel que ce fut un des premiers objets qu'attaquerait la pbilosophie irréligieuse, qui se répandait d'une manière si contagieuse. Le même esprit qui s'élevait avec audace contre les vérités les plusbautes, ne pouvait manquer de poursuivre les ministres de l'Eglise, soit dans leurs personnes, soit dans leurs possessions, et d'exciter la cupidité en lui présentant les richesses du clergé comme une proie abondante et légitime. Les agents du gouvernement eux-mêmes n'étaient pas entièrement étrangers à ces dispositions; et ce qui se passa dans cette assemblée le prouve assez. Les embarras des finances qu'avait laissés la dernière guerre leur servait de prétexte. Le clergé avait bien consenti à offrir, dans l'assemblée extraordinaire de 1748, un don gratuit de seize millions qui, réunis aux sommes qui avaient été données depuis 1738 , formaient un total de soixante-sept millions, don qui n'avait pu être que le fruit de bien des sacrifices (1); mais on n'était pas satisfait, et d'ailleurs on se lassait de cette nécessité de demander des subsides volontairement offerts.
Un édit, rendu en mai 1749, avait assujéli tous les revenus fonciers à l'imposition d'un vingtième-, on avait paru y assujétir même les corps privilégiés, et on laissait le clergé dans l'appréhension que ses biens n'y fussent soumis.
Une déclaration, rendue en août 1749, le concernait plus directement; elle était relative aux établissements dits des gens de main-morte. | [ Le préambule représentait leur multiplication comme contraire au bien des familles et de l'Etat, et rappelait l'édit de 1666, qui avait défendu d'en
(1) Voyez dans le tome précédent, p. 36f, 1<js observations du clergé,
former de nouveaux sans lettres-patentes, et avait ordonné à toutes les communautés établies depuis trente ans de représenter les lettres qui les autorisaient. En conséquence, l'article 1er de la déclaration défendait atout nouvel » établissement de chapitres , collèges , séminaires, mai- » sons religieuses , même sous prétexte d'hospices , con- » grégations, confréries, ou autres corps de communau- » tés, pareillement toutes nouvelles créations de béné- » fices, si ce n'est en vertu de lettres-patentes, enregistrées » au Parlement.» L'article 2 interdisait e à peine de » nullité, toute disposition par acte de dernière volonté, » pour fonder un nouvel établissement, quand même la » disposition serait faite à la charge d'obtenir des lettres- » patentes.» L'article 13 déclarait nuls «tous les établis- » sements faits depuis 1GG6, ou dans les trente années » précédentes, sans lettres patentes dûment enregistrées,» en réservant au roi, soit de les autoriser, s'il le jugeait bon, soit de les réunir à des établissements déjà existants, soit d'ordonner qu'ils fussent vendus pour être appliqués aux hôpitaux, ou à d'autres services publics. L'article 14 défendait « à tous les gens de main-morte d'acquérir aucuns » fonds de terre, maisons, rentes foncières ou non rache- » tables,, même des rentes constituées sur les particuliers, » si ce n'est après avoir obtenu des lettres-patentes (1).» ]] Cette déclaration jeta l'alarme dans le clergé, et était propre à troubler une foule d'établissements. Beaucoup d'écrivains en ont loué les dispositions. Nous nous contenterons d'observer que tous les biens tombés en main-morte depuis deux siècles avaient été acquis pour des hôpitaux, des Holels-Dieu, des séminaires, des écoles de charité, et autres établissements non moins utiles à l'Eglise qu'à l'Etat, et que ces biens n'avaient, à proprement parler, procuré au clergé aucune richesse.
Une autredéclaration, qui fut portée au Parlement, et en-
(1) Voyez la déclaration entière dans le Dictionnaire du Droit Canon de Durand de Maillant, aux articles Etablissements et Acquisitions.
ANNEE 17o0. 173
registréelel7 août 1750, augmenta l'inquiétude et la douleur du clergé. On ne la lui avait pas communiquée, quoique l'assemblée générale se tînt actuellement. Il était ordonné au clergé de donner l'état détaillé des biens appartenant à chaque bénéfice. Le but était, disait -on, d'arriver aux moyens de faire une répartition plus équitable des charges qui résultaient des subventions offertes à l'Etat; car le clergé lui-même avait plusieurs fois reconnu qu'il y avait des défauts dans cette administration. Il paraît qu'on voulait d'ailleurs vérifier quelle était la proportion des biens que le clergé possédait en France. Cette mesure , prise sans sa participation , le blessa vivement. «Quelle humiliation pour votre clergé assemblé, » disaient les prélats, dans les remontrances dont nous » allons parler: il verra paraître une loi nouvelle sur une » partie essentielle de son administration , sans que Votre » Majesté ait bien voulu la lui communiquer. »
Enfin, ce qui acheva d'indisposer l'assemblée, ce fut la manière dont les commissaires du roi , D'Ormesson , intendant des finances, De Machault , contrôleur général, et De Saint - Florentin , vinrent faire, le même jour, 17 août 1750, la demande de sept millions cinq cents livres. Les remontrances que le clergé adressa au roi, douze jours après, expliquent ce qui était l'objet de ses plaintes. On y rappelait d'abord que les immunités de l'Eglise étaient aussi anciennes que la monarchie ; et que si une possession aussi constante était méconnue, nulle condition, nulle propriété, ne seraient sacrées. On représentait les dangers qu'entraînaient les moindres nouveautés en cette matière. '< La partie de nos immunités qui nous est la plus » chère , continuait-on , consiste à Vous offrir des dons vo- » lontaires qui , pour être libres , n'en sont que plus abon- » dants. Cette liberté, Sire, est fondée sur la nature de )> la destination de nos biens, qui sont consacrés à Dieu, » et dont ses ministres seuls peuvent être les économes et » les dispensateurs. Cependant les commissaires de Votre » Majesté, dans leur discours , n'ont désigne ces dons que
i 7 i ANNEE 17o0.
» comme les effets d 'une obéissance nécessaire; au lien de
» la demande d'un don gratuit, terme jusqu'ici conslam-
» ment employé et autorisé par Votre Majesté même, ils
)) ont paru ne nous apporter qu'un ordre absolu, après le-
» quel il ne nous reste plus qu'à faire l'imposition (ou ré-
» partition). Un langage si peu attendu nous jetterait dans
» la dernière consternation , s'il ne nous restait dans la
» religion de Votre Majesté la même ressource que nos
» prédécesseurs ont trouvée dans la justice et la piété de
» vos aïeux. Plus d'une fois les commissaires, envoyés aux
>) assemblées du clergé , y ont avancé des principes con-
» traires à nos immunités : toujours ils ont été désavoués;
» et ces entreprises ont procuré au clergé les titres les
» plus précieux par les assurances que les rois lui ont
d données que ses dons étaient libres, et que les secours
» qu'ils accordent étaient de pures gratifications; ce sont
» les termes de la lettre de Louis XIV (1660). » Le clergé
terminait par ces paroles énergiques : « Nous ne devons
» pas craindre de le dire à un maître, dont la magnani-
» mité égale la puissance : notre conscience et notre hon-
» neur ne nous permettent pas de changer en tribut
m nécessaire ce qui ne peut être que l'offrande de notre
» amour (l). »
Ces remontrances ne furent pas agréables à la Cour. [Le3septembre, le roi envoya le comte de Saint-Florentin déclarer à l'assemblée qu'il se ferait rendre compte de ses remontrances , mais qu'il voulait qu'elle délibérât sans différer sur la demande qui lui avait été faite en son nom, et qu'elle fit une réponse positive. Le clergé fit de nouvillesreprésenlationssur les motifs qui l'empêchaient de se rendre avec empressement aux désirs du prince quant à la délibération. Un second ordre plus pressant lui fut envoyé, et en même temps le roi répondit à ses remontrances. Il déclarait d'abord n'avoir pas voulu porter atteinte aux pri-
(1) Collection des procés-verbaux des assemblées du elergéf t. mu, p. 261.
viléges et exemptions accordés par ses prédécesseurs ; il rassurait le clergé par rapport à ledit sur le Vingtième , et déclarait que sou intention n'était pas d'y assujétir les biens ecclésiastiques. Il justifiait la déclaration du 17 août, qui n'avait pour objet que de réformer les défauts qui se trouvaient dans le département générai des impositions, et qui étaient cause de l'inégalité des charges. Il expliquait pourquoi on n'avait pas celte année demandé un don gratuit dans les formes accoutumées; c'est que cette demande se faisait, non pour le roi, mais pour le clergé lui-même, afin d'accélérer le remboursement de ses dettes. Pour comprendre cette circonstance, il faut savoir cpie les dons offerts les années précédentes, au moyen d'emprunts onéreux , avaient fini par créer une dette considérable. C'était a l'amortissement de celte dette qu'étaient destinés les sept millions cinq cent mille livres demandées , payables annuellement par cinquième pendant cinq ans. N'était-il pas regrettable que dès le commencement on n'y eût pas écarté ces difficultés par des explications faites à l'amiable? En terminant, le roi se plaignait du refus qu'avait fait l'assemblée de délibérer.
La lettre du roi ne persuada pas l'assemblée, qui demandait à recouvrer une liberté nécessaire pour témoigner son zèle, et qu'effrayait d'ailleurs la tendance du gouvernement : elle reçut bientôt une lettre plus sévère, datée du 15 septembre : « Après, disait le roi!; après lesre- » fus réitérés que vous avez faits de prendre une délibé- » ration conforme à la demande qui vous a été faite en » mon nom , je ne dois pas différer plus longtemps de » remplir ce que je me dois à moi-même, et à la conser- » vation des maximes fondamentales de mon royaume, en » usant de mon autorité. Je vous envoie un arrêt , par le- » quel j'ordonne la levée de la somme que je vous avais » demandée. Vous y verrez mon attention à ne pas donner » atteinte au privilège dont vous jouissez de faire la répar- » tition et la perception de vos impositions. Vous recon-
» naîtrez à ce ménagement combien je conserve d'affection » pour le clergé, dans le temps même où j'ai le moins » sujet d'être content de sa conduite. Mon intention est » que vous mettiez fin à votre assemblée le 10 de ce mois, » et que vous retourniez dans vos diocèses pour y remplir » les devoirs de votre ministère, y vaquer à l'adminislra- » tion de vos bénéfices, et à l'exécution de la déclaration » du 17 août. » A cette lettre était joint un arrêt du conseil relatif aux mêmes points.
Avant de se séparer, l'assemblée, les cvêqnes et autres membres de l'assemblée, ayant à leur tête le cardinal de 'la Rochefoucauld, président, firent, le 19 septembre, une déclaration dans laquelle ils disaient que, pour l'acquit de leurs consciences, ils persistaient, dans les remontrances précédemment adressées au roi, afin que rien ne pût préjudicier aux droits et immunités de l'Eglise.
Les contestations sur les immunités n'eurent pas d'ailleurs pour le moment d'autres suites fâcheuses. Un arrêt du conseil , rendu en 1751, ordonna de surseoir à l'exécution de la déclaration du 17 août 1750. Mais l'opinion publique était éveillée surdes questions brûlantes qu'on verra se renouveler par la suite]] (1).
L'assemblée voulut aussi opposer un acte d'une autre nature aux nouveautés qu'on cherchait à introduire, et aux efforts de la philosophie. Déjà, dans une de ses séances, M. de Montazet, évêque d'Autun , l'un de ses membres, avait combattu l'incrédulité dans un discours, où il montrait qu'elle était vicieuse dans son origine et dans ses progrès. 11 en avait assigné les causes et déploré les effets. L'assemblée avait, en conséquence, fait des représentations sur la licence et l'impunité avec lesquelles on répandait dans Paris et dans les provinces des pamphlets irréligieux et des libelles outrageants. Parmi ces écrits, il en était un
(1) [[Il parut peu après un Examen impartial fias immunités ecclésiastiques, qui fut misa Y Index pur un décret, du 2 mars ]7.")-2. D'un autre colc Carondas, chanoine de Soissons, publia une Défense des immunités eccîc-
SidSliques.1}
ANNEE 17o0. 177
surtout qu'on avait distribué avec profusion dans toute la France, el auquel les circonstances avaient donné un moment de vogue. Il portait simplement pour titre : Lettres, avec cette épigraphe : Ne repugnate vestro bono. On y avançait que les ecclésiastiques étaient la partie la moins utile à la société ; que Dieu même n'a pu accorder d'exemptions aux biens de l'Eglise; que les dons faits aux églises sont les fruits d'une piété séduite et mal entendue, et que le patriotisme peut les revendiquer. On disait que c'est au peuple qu'appartient la propriété du pouvoir suprême, dogme que nous avons vu ériger depuis en maxime fondamentale, et si bien réfuté par tant de crimes et de malheurs venus à sa suite. On y contredisait sans cesse les Ecritures; on y insultait à des saints que l'Eglise révère; on y représentait le célibat des prêtres comme nuisible aux Etats; enfin, l'ouvrage respirait une philosophie toute païenne, propre à éteindre la foi et la piété. L'assemblée arrêta de l'examiner; et M. Languet, archevêque de Sens, en ayant fait son rapport, elle le condamna, le 14 septembre, comme renfermant des propositions fausses, téméraires , injurieuses à l Eglise , erronées et, impies. Celte censure fut signée des seize évêques et des vingt' ecclésiastiques qui composaient l'assemblée ; et on envoya, dans tous les diocèses une lettre où l'on exposait en détail les vices de l'ouvrage condamné.
— Vers la même époque. Efforts du clergé pour combattre l'irréligion. Les progrès de la philosophie excitèrent dans le même temps le zèle de quelques évêques et auteurs. M. de Brancas, archevêque d'Aix, opposa aux systèmes des déistes, dans un Mandement du 28 octobre de cette année, les preuves de la religion de Jésus-Christ. M. de Pompignan, évèque du Puy, donna ses Questions sur V incrédulité , où il examine s'il v a de véritables incrédules, quelle est l'origine de l'incrédulité, si les incrédules sont des esprits forts, si l'incrédulité est compatible avec la probité, et si elle est pernicieuse à l'Etat. Ces cinq questions sont traitées avec beaucoup de modération
et de sagacité, et ce prélat y caractérise bien les ennemis de la religion. Dans le même temps, plusieurs autres écrivains signalèrent leur zèle. L'abbé de Pontbriand publia un ouvrage sous ce titre : L 'incrédule détrompé et le chrétien affermi. L'abbé le François fit paraître les Preuves de la religion contre les spinosistes et les déistes. In autre écrivain releva les défauts des Lettres persannes. Le Journal de Trévoux et autres ouvrages périodiques descendirent dans la lice. Le fils du grand Racine publiait son Poème de la Religion. Enfin, si la religion essuya des attaques, elle eut aussi ses défenseurs , dont les travaux bonorables eussent été couronnés de plus de succès, si leurs adversaires n'avaient pas été secondés par toutes les passions, et si toutes les circonstances n'avaient pas favorisé leurs projets.
[[Un autre moyen que le clergé employait avecellicacilé vers la même époque, c'était les missions qu'on donnait surtout dans les villes , et qu'on s'appliquait à relever par tout ce qui pourrait attirer les peuples. Le Père Bridaine, en particulier, missionnaire infatigable, recueillit les fruits les plus abondants de près de deux cent cinquante missions, qu'il fit avec un certain nombre d'ecclésiastiques dévoués, dans la plupart des diocèses du midi et du centre de la France. Nous l'avons vu plus haut appelé par Massillon lui-même, qui suivit avec assiduité ses exercices, et qui s'efforça d'établir comme une mission permanente dans son diocèse (1). La méthode que suivait Bridaine dans ses exercices , et qu'il appelait son Code, avait pour résultat de maintenir l'attention d'une population nombreuse , pendant plusieurs semaines, d'avancer comme par gradation dans l'œuvre si difficile de la conversion des pécheurs, et de préparer des fruits durables. 11 inspirait une dévotion solide, une vive charité pour les pauvres, et l'amour de toutes les vertus, par l'exemple qu'il en donnait luimême (2). La capitale elle-même le vit avec admiration,
(1) Voyez dans ce volume, p. 67.
(1) Voyez La vie de Biidaine, par Caron.
lorsqu'il parut à Saint-Sulpice , en 1753 , changer en mission régulière les stations de carême; et, les années suivantes, à Saint-Roch et a Saint-Merry, les hommes légers du siècle ne purent s'empêcher de lui décerner des éloges (1).
Plusieurs Jésuites brillaient aussi vers cette époque dans ce pénible ministère. Le Père Duplessis obtint des succès du même genre dans les provinces du nord de la France, en suivant à peu près la même méthode.
Ces hommes de Dieu , qui prêchaient partout l'obéissance à l'Eglise , étaient constamment dénigrés par les jansénistes, qui s'unissaient, pour les repousser, aux libertins et aux incrédules: et on ne peut lire sans douleur les invectives que leur adressaient les Nouvelles ecclésiastiques.1^
— Le 22 mars, Déclaration de M. de Buffojv sur plusieurs passages de son Histoire naturelle. Le premier volume de cet ouvrage avait paru en 1749, et avait excité l'attention de la Sorbonne comme celle du public. L'illustre auteur, en donnant sa Théorie de la terre, n'avait pu se refuser au plaisir de bâtir aussi une hypothèse, et d'expliquer à sa manière la formation de ce globe. 11 semblait pourtant que plus il était instruit, plus il devait s'interdire un système dont personne n'était plus en état que lui devoir le faible. Il expose , dans son livre , les théories imaginées avant lui par Whiston , par Burnet, par Woodward et quelques autres, et il les réfute avec avantage. « Toutes les fois , dit-il , tome I , page 260 , qu'on se per-
'1) Nous ne parlons pas ici seulement des éloges que Maury a donnés à Brida ine dans sa Défense sur l'éloquence de la chaire. Marmontel lui a rendu un bel hommage dans son Discours sur l'Eloquence, lu à l'Académie française en 1770.
Je l'ai vu : Massillon lui-même en fut témoin, De s'égaler à lui l'orateur était loin, etc., etc.
(Voyez Vie de Bridaine, par Caron.)
ISO ANNEE 1751.
» mettra d'interpréter dans des vues purement humaines w le texte divin des livres sacrés, et que l'on voudra rai- » sonner sur les volontés du Très-Haut et sur l'exécution » de ses décrets, on tombera nécessairement dans les té- ■» nèbres et dans le chaos où est tombé l'auteur de ce sys- » tème. » « Le grand défaut de cette théorie, dit-il encore, » page 285, c'est qu'elle ne s'applique point à l'état pré- » sent de la terre; c'est le passe qu'elle explique, et ce )> passé est si ancien cl nous a laissé si peu de vestiges, » qu'on en peut dire tout ce qu'on vouJra , et qu'à pro- » portion qu'un homme aura plus d'esprit, il en pourra » dire des choses qui auront l'air plus vraisemblables. » Enfin , M. de Bufïbn allait même plus loin , page 242 , où il s'exprime ainsi : « Le choc ou l'approche d'une comète , » l'absence de la lune, la présence d'une nouvelle pla- » nète , etc., sont des suppositions sur lesquelles il est ais '■ » de donner carrière à son imagination. De pareilles cau- » ses produisent tout ce qu'on veut, et d'une seule de ces » hvpothèses on va tirer mille romans physiques que leurs » auteurs appelleront théories de la terre. Comme hislo- » rien , nous nous refusons à ces vaines spéculations. » Il était impossible de se faire son procès à soi-même d'une manière plus formelle. Il était impossible de mieux caractériser d'avance le système que devait énoncer plus bas l'auteur lui-même*, et l'application est si naturelle et si palpable, qu'on est étonné qu'elle ait échappé à l'illustre naturaliste. Comment, après des réflexions aussi judicieuses , a-t-il pu , dans le même volume, se laisser aller à ces suppositions, fruit de Y imagination, à ces romans physiques décorés du nom de théories de la terre , à ces vaines spéculations, comme il les appelait si bien ? Comment , après s'être moqué de ces comètes, auxquelles on fait faire tout ce qu'on veut , a-t-il pu dire , page 193 : « Ne peut-on pas » imaginer, avec quelque sorte de vraisemblance , qu'une » comète tombant sur la surface du soleil, aura déplacé )) cet astre , et qu'elle en aura séparé quelques petites par- » lies, auxquelles elle aura communiqué un mouvement
» d'impulsion dans le même sens et par un même ehoc , » en soi te que les planètes auraient autrefois appartenu » au corps du soleil , et qu'elles en auraient été détachées » par une force impulsive commune à toutes, qu'elles con- » servent encore aujourd'hui (1). » Et il passe cinquante pages à confirmer celle supposition par des raisonnements, des faits , des conjectures, et par tout ce qu'il juge propre a l'appuyer. Nous ne réfuterons point ce système. Il n'a pas fait fortune, et depuis surtout que la physique, la chimie et la minéralogie se sont perfectionnées par les soins de plusieurs savants illustres, la Théorie de M. de Buffon n'est regardée que comme un rêve ingénieux, et le roman de la nature. Ce n'est cependant pas la seule erreur où soit tombé cet écrivain. 11 veut que ce soient les eaux des mers qui aient produit, par le flux et le reflux, les montagnes el les vallées (page 181)-, que ce soient les courants de la mer qui aient creusé les vallons et élevé les collines: que ce soient ces eaux qui, en transportant les terres, lésaient disposées les unes sur les autres par lits horizontaux, et que ce soient « les eaux du ciel qui, détrui- » sant peu à peu l'ouvrage de la mer, rabaissant conli- » nuellement la hauteur des montagnes, comblant les » vallées, et ramenant tout au niveau , rendront un jour » cette terre à la mer, qui s'en emparera successive- » ment, en laissant à découvert de nouveaux continenls » entrecoupés de vallons et de montagnes, et tout sembla- » blés à ceux que nous habitons aujourd'hui (2). » Un autre passage de son premier volume roulait sur les vérités, et renfermait, en métaphysique et en morale, quelques erreurs qui pouvaient donner lieu à de fâcheuses conséquences. Il disait, par exemple, page 79, que « les vérités » de la morale sont en partie réelles el en partie arbi- » traires, et qu'elles n'ont pour objet et pour fin que des » convenances et des probabilités. » Telles étaient en sub-
(1) Ce passage est la seconde des propositions que la Sorhoune avait le dessein de censurer.
(2) Première proposition déférée à la Sorbonne,
stanec les assertions répandues dans le premier volume , qui attirèrent l'attention- Le quatrième volume, qui parut peu après, renfermait aussi quelques propositions fausses et hardies , comme celle-ci: a que l'existence de notre » corps est douteuse pour quiconque raisonne sans préjugé » (page 155), qu'après noire mort notre corps ne sera plus » rien pour nous (page 158), etc. »
Au mois d'août 1750, Y Histoire naturelle fut donc déférée à la Sorbonne , qui nomma des commissaires pour l'examiner. Ceux-ci tirèrent des deux volumes que nous venons d'indiquer, quatorze propositions qui roulaient, tant sur le système du célèbre naturaliste, que sur différents autres articles. La Faculté allait statuer sur ces propositions , quand on sut que M. de Buffon était disposé à prévenir la censure. On lui envoya les quatorze propositions extraites de son ouvrage par les commissaires \ et , le 12 mars, il leur répondit en les remerciant de l'avoir mis à portée de s'expliquer d'une manière qui ne laissât aucun doute, ni aucune incertitude sur la droiture de ses intentions ; et , que, s'ils le désiraient, il publierait ses explications dans un des volumes suivants de son ouvrage. Ces explications étaient contenues en dix articles, dans lesquels il disait d'abord, par rapporta son système , qu'il n'avait eu aucune intention de contredire le texte de 1 Ecriture; qu'il croyait très- fermement tout ce qui y est rapporté sur la création, soit pour l'ordre des temps, soit pour les circonstances des faits, et qu'il abandonnait ce qui, dans son livre, regardait la formation de la terre, et en général tout ce qui pourraitètre contraire à la narration de Moïse, n'ayant présenté son hypothèse sur la formation des planètes que comme une pure supposition philosophique. 11 expliquait de même les autres points, et protestait de sa soumission aux vérités révélées. On trouve sa déclaration consignée, comme il l'avait promis , en tète du septième volume de son Histoire naturelle. Quoique plusieurs parties de ses explications laissassent à désirer, la Faculté se contenta de
cet acre, et il ne fut plus question de censure (l). Nous parlerons encore de M. de Bufîbn et de son système, sous le 18 mai 1780.
— Le 6 juillet, Benoit XIV supprime le patriarcat d'Aquilée, et érige a sa place deux nouveaux sièges. Le patriarcat d'Aquilée était depuis longtemps le sujet de contestations vives entre les princes d'Autriche et la république de Venise. Par une ancienne convention entre ces deux puissances, il avait été réglé qu'elles jouiraient alternativement du droit de nommer le patriarche ; mais les Vénitiens avaient toujours eu soin d'éluder ce traité. Les patriarches se donnaient successivement des coadjuteurs qui perpétuaientcette dignité dans leur nation. Lamaisond'Autriche en avait porté fréquemment ses plaintes; et comme on n'y faisait aucun droit, elle en vint au point de ne vouloir plus souffrir que les patriaches exerçassent aucune juridiction dans ses Etats. Cette résolution , qui laissait les peuples sans pasteurs, mettait le trouble dans le gouvernement spirituel de ce pays. Benoît XIV crut avoir trouvé un tempérament agréable aux deux puissances , en érigeant un vicariat apostolique pour la partie autrichienne du patriarcat, ce qu'il fit le 29 novembre 1749; et, le 17 juin suivant, il nomma à celte place Charles de Altembs, chanoine de Bàle , avec le titre d'évêque de Mennite ; il devait résider à Goritz. Il parait que la république de Venise se montra très -choquée de ces démarches du souverain Pontife : le sénat alla même jusqu'à rappeler son ambassadeur à Rome, le chevalier Cappello, et renvoyer le nonce du Saint-Siège, le prélat Caracioli(2). Benoît XIV n'opposa à cet éclat qu'une déclaration sage et modérée, qui le mettait hors de cause, et laissait le différend à vider entre l'impératrice et la république. Les rois de France et de Sardaigne employèrent leur médiation ,
(1) [[ Il parut en 1754, des Lettres d'un philosophe a un docteur de Sorbonne, sur les explications de M. de Bujj'on, in-1'2, où on s'attache à en démontrer l'insuffisance.]]
(2) Ait de vérifier les dates, article de Venise.
J8i ANNEE 17.il.
et il fut conclu entre Marie-Thérèse et le sénat vénitien un arrangement où celui-ci consentait à l'extinction du patriarcat d'Aquilée. Benoît XIV s'empressa de saisir un moyen qui terminait tout à coup tous les différends. Le (> juillet, il donna la bulle par laquelle il supprimait le patriarcat, et érigeait à sa place les deux archevêchés dUdine et de Goritz , le premier pour le territoire vénitien, et le second pour les Etats d'Autriche. Il fut convenu seulement que le cardinal Delfini, patriarche actuel d'Aquilée, en conserverait, sa vie durant, le titre et les prérogatives. Du reste, ni la bulle, ni l'allocution que le Pape prononça en consistoire secret avant de la donner, ne font mention du consentement du cardinal Delfini à l'extinction de son siège ; et Benoît XIV, si sage et si peu entreprenant d'ailleurs, ne se fonde dans sa bulle que sur « la ■» plénitude de sa puissance apostolique, en vertu de la- » quelle il peut, lorsque des causes légitimes le deman- » dent, ériger, transférer, supprimer et éteindre les égli- » ses patriarcales, archiépiscopales et épiscopales, etdivi- » ser et séparer leurs diocèses, selon qu'il le juge utile » dans le Seigneur. »
— Le 17 août. Censure de la Faculté de théologie de Paris contre l'Histoire du Droit public ecclésiastique français. Le 1er août 1750, on avait déféré à la Faculté plusieurs ouvrages; mais les auteurs ayant détourné la censure par des explications ou des rétractations, l'attention de la Faculté se porta sur le livre dont nous venons de parler, où l'on trouvait plusieurs des erreurs de Bicher et de Quesnel, mêlées avec d'autres. On en tira dix-neuf propositions, qui, après avoir été examinées dans plusieurs assemblées générales tenues à cet effet, furent condamnées chacune avec leur qualification propre. L'auteur s'y était attaché à rabaisser l'autorité de l'Eglise au profit de celle des magistrats (1). Quelques-uns attribuent l'ouvrage au
(l)Nous ne citerons que deux de ces propositions : Le for extérieur, disait la sixième proposition, appartient au roi seul ; et tout for autre que relui
marquis d'Argenson, et d'autres à Burigny ; il paraît qu'il était d'un jurisconsulte nommé Du Boulay.
— Le 18 novembre, Thèse de l'abbé de Piudes. Jean- Martin de Prades, du diocèse de Montauban, bachelier de Sorbonne, s'était lié, à ce qu'il paraît, avec les nouveaux philosophes. Il avait fourni à {'Encyclopédie un article que Diderot couvrit de ses éloges (1). On a dit que ce fut ce dernier qui suggéra au jeune de Prades d'insérer des propositions hardies dans une thèse qu'il devait soutenir en Sorbonne, et quelques-uns ont même prétendu que la thèse avait été rédigée par Diderot. Quoi qu'il en soit de cette imputation contre laquelle de Prades réclama vivement, celui-ci soutint, le 18 novembre, une thèse contenant des choses très hardies dont le venin n'avait pas frappé d'abord. Elle était fort longue, et imprimée en très-petits caractères. Le maître des éludes, Delangle, l'avait signée sans l'avoir lue (2). Le syndic de la Faculté, Dugard, chargé plus spécialement de veiller sur la discipline de l'école (3), et le professeur de Sorbonne, Hooke qui y avait rempli les fonctions de président, l'avaient lue rapidement et sans rienTemarquer et l'avaient signée : et elle avait ete, selon l'usage, envoyée à tous les docteurs. Quelques-uns des points qui furent relevés par la suite, et spécialement la fameuse proposition sur les miracles, dont il va être parlé, avaient été attaqués vivement ; dans la dispute le président avait parlé pour le bachelier, et l'avait aidé
des consciences est extérieur. — Il faut distinguer deux choses dans les clés, disait la cinquième ; la propriété et le ministère : la propriété appartient à l'Eglise; le ministère appartient aux pasteurs. Cette proposition, comme l'observe la censure, favorise une doctrine déjà condamnée; et en effet c'est presque la même que la quatre-vingt-unième de Qnesnel.
(1) [Cet article sur la certitude, qui n'est peut-être pas absolument à l'abri de tout reproche, a été souvent cité avec éloges par des auteurs très-catîioliques ; ei il est certain qu'il contient d'excellentes observations contre le scepticisme irréligieux, qui refuse d'admettre les miracles. Il y réfute directement les Pensées philosophiques de Diderot.]]
(2) Chaque bachelier, qui entrait en licence, était tenu d'avoir un docteur, qui dirigeât ses études, et qu'on appelait le maille ou le grand maître.
i Nous avons expliqué ailleurs les fonctions du syndic, t. i, p. 381.
lorsqu'il hésitait dans ses réponses. Enfin huit docteurs, qui assistaient à la thèse en qualité de censeurs, avaient accordé au soutenant des billets favorables. Cène fut que plusieurs jours après que quelques indices firent ouvrir les yeux. Le docteur Lerouge dénonça la thèse 5 et il se croyait d'autant plus obligé de manifester son improbation que c'était sur un de ses ouvrages, ayant les miracles pour objet, que de Prades prétendait appuyer la proposition, qui était la plus scandaleuse. C'était la suivante : « Toutes les guérisons opérées par Jésus-Christ, si on les » sépare des prophéties, qui répandent sur elles quelque » chose de divin, sont des miracles équivoques, parce que » les guérisons d'Esculape auraient, en quelques cas, les » mêmes apparences. » C'était en effet par les livres publiés à l'occasion des prétendus miracles du diacre Paris, que le bachelier et le syndic lui-même cherchaient à justifier cette proposition. On se mit à examiner cet écrit qu'on avait laissé passer imprudemment. Le 15 décembre, la Faculté le déclara condamnable, et arrêta qu'on l'examinerait plus amplement, et qu'en attendant de Prades serait suspendu de tout acte de licence. Deux jours après, les Gens du Roi déférèrent la thèse au parlement, et requirent que le syndic fut mandé. Le 22, celuici leur remit une déclaration, où il reconnaissait s'être trompé. 11 paraît qu'il eut de la peine à se porter à cette démarche, et l'on doit reconnaître qu'il y avait dans la Faculté plusieurs docteurs qui, sans approuver la thèse, ne la croyaient pas aussi condamnable qued'autresle pensaient. Ils convenaient bien que quelques propositions pouvaient paraître équivoques, dangereuses et hardies, et qu'aies prendre séparément, elles eussent mérité d'être censurées ; mais, selon eux, le reste de l'ouvrage montrait que l'auteur n'avait pas eu de mauvaises intentions, et les propositions censurables pouvaient être rectifiées parle contexte. La plus grande partie des docteurs ne jugeaient pas de Prades aussi favorablement. La hardiesse de quelques-unes de ses expressions, ses liaisons avec les encyclo-
pédistes, les louanges qu'ils lui donnaient, et la joie maligne qu'ils avaient montrée de sa ihèse, persuadèrent que cette pièce avait été rédigée à dessein par un parti, qui avait trouvé plaisant de faire prêcher l'erreur en pleine Sorbonne.
Le 3 janvier 1753, les députés de la Sorbonne terminèrent leur rapport: ils proposèrent de censurer spécialement dix propositions qui roulaient sur la nature de l'âme, l'origine de nos connaissances, l'autorité et l'intégrité des livres de Moïse ; la nature de la vertu, qu'on ne connaissait que par le vice contraire, l'autorité des miracles, etc., etc.
La première propositions était ainsi conçue : Toutes nos connaissances pullulent des sensations comme les branches du tronc. » Il était aisé d'y retrouver le système de Locke ; on fil remarquer que cette même proposition avait été publiquement soutenue en Sorbonne, un Imois avant la thèse de de Prades, par un autre bachelier, l'abbé Loménie de Briennes, le même que nous verrons se signaler dans la suite par tant d'autres écarts. On voit par là combien les idées nouvelles pénétraient dans cette ancienne école. Parmi les autres, celle que nous avons rapportée surjes mjj-acles excitait surtout la plus vive réclamation.
On délibéra : il se tint onze assemblées générales de la Faculté de théologie-, cent quarante-six docteurs furent entendus; la conclusion fut dressée le 27 janvier. Cent cinq voix furent pour censurer in globo les dix propositions comme « respectivement blasphématoires, héréli- » ques, erronées, favorisant le matérialisme, contraires à > l'autorité et à l'intégralitédes lois de Moïse, renversant >) les fondements de la religion chrétienne et dérogeant » avec impiété à la vérité et à la divinité des miracles de » Jésus-Christ. » Un certain nombre de docteurs opina dans un autre sens, pour les raisons qui ont été dites. On ne se contenta pas de flétrir la thèse: il y eut quatrevingt-trois voix pour exclure de Prades de la licence, et
ISS ANNEE 1751.
le rayer même de la liste des bacheliers. Il avait demandé à être entendu, et il avait promis de se soumettre. Mais on crut n'être pas obligé de suivre ces formalités, parce que les circonstances voulaient un exemple ; cette thèse paraissant liée avec un complot contre la religion. Ce soupçon semblait autorisé par la liaison que l'abbé de Prades avait avec les auteurs de V Encyclopédie , dont la tendance commençait à être appréciée, et dans laquelle il avait travaillé lui-même.
Le 29 janvier 1852, M. de Beaumont donna un mandement pour proscrire l'ouvrage avec, des qualifications analogues à celles de la Faculté. L'évêque deMontauban, au diocèse duquel appartenait l'abbé de Prades, et celui d Auxerre suivirent cet exemple. Benoit XIV, dans un bref du 2 2 mai, frappa également la thèse, comme contenant des propositions impies, favorables aux erreurs des déistes et des matérialistes, etc. (1).
Dans le même temps le Parlement sévissait contre de Prades; une lettre de cachet lui ordonna de sortir de Paris. Il s'enfuit en Hollande et ensuite à Berlin. Les recommandations de d Alembert l'y firent accueillir par Voltaire, d'Argens et les autres Français qui étaient à la cour de Frédéric. Il fut présenté par eux à ce prince, qui lui donna la place de son lecteur, vacante par la mort de La Meltrie. Ce fut apparemment là que de Prades composa son apologie. Il prétendait justifier les propositions censurées, protestait de la pureté de sa foi, écartait les conséquences (pie l'on voulait tirer de son système, et se plaignait qu'on l'eût jugé précipitamment. 11 se récriait surtout contre l'accusation d'un complot contre la religion. Si son apologie n'est pas convaincante, elle n'est pas du moins d'un incrédule, et de Prades ne l'était probablement pas (2). 11 peut avoir été égaré par une métaphysique obscure ou par de pernicieux conseils, et avoir rendu
(1) Bullaire, t. m, no 48.
■1 t.;i dernière pallie de cette apologie est i\r. Diderot.
sa foi suspecte par des démarches inexcusables ; mais il y a loin de là à la profession de l'incrédulité. L'apologie que le bachelier publia en pays étranger, prouve, à noire avis, que s'il se fit l'écho des sophistes, il était loin de penser en tout comme eux. Il confirma cette idée peu après. Nommé par le roi de Prusse à un canonicat de Breslaw, il écrivit à l'évéque de cette ville pour lui rendre compte de ses dispositions religieuses. Celui-ci, en instruisit le Pape, et, le 27 avril 1754, de Prades signa sa rétractation sur un modèle qui lui fut envoyé de Rome. Il souscrivait au décret du 22 mars 17o2, et détestait les propositions proscrites par ce décret, demandant que le saint Père lui pardonnât en considération de son repentir. De Prades écrivit aussi à la Faculté, qui, sur la demande expresse de Benoît XIV, le rétablit dans ses droits, afin qu'il pût être admis aux bénéfices qui exigeaient des grades (1). 11 mourut en 1782. 11 eut le malheur de trouver son nom lié avec ceux des ennemis de la religion.
[Le bachelier n'était pas le seul sur qui devait tomber la sévérité. Le svndic se vit obligé de résigner ses fonctions ; ce qui n'empêcha pas qu'il ne fût réprimandé avec les deux autres signataires de la thèse. Quoique le docteur Hooke eut donné une déclaration explicite pour regretter la part qu'il avait eue à cet acte, et justifier sa propre doctrine, une lettre de cachet provoquée par le cardinal deTencin, proviseur de Sorbonne, le destitua de sa chaire, et l'obligea à quitter ses fonctions. Plus tard, après que l'abbé de Prades eut été rétabli dans ses droits, Hooke se mit de nouveau sur les rangs pour obtenir une chaire vacante : l'élection était présidée par l'archevêque de Paris, qui portait un autre candidat; Hooke, ayant eu pour lui une très-faible majorité, ne fut pas admis par le prélat: il n'en prit pas moins possession ; il s'ensuivit un long procès,
(1) [| La Faculté joignit le bref (|iic lui avait adressé Benoît XIV, pour la réintégration de l'abbé de Prades, à la collection qu'< lie publia de toutes les pièces concernant celle affaire.
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dans lequel le docteur fut soutenu par le Parlement. Cette affaire ne fut terminée qu'en 1765, lorsqu'après la mort de Ladvocat, Hooke obtint la chaire d'hébreu, dans la même Sorbonne ]](l).
L'éclat que fit la thèse de l'abbé de Prades rattache cet événement à ces assauts qui furent livres publiquement au christianisme, dans le milieu du dernier siècle, et par lesquels l'Eglise aurait été ébranlée si elle n'avait pas des promesses contre lesquels il n'est pas donné à ses ennemis de prévaloir.
— Le 26 novembre. Mort du B. Léonard de Port-Maurice, MISSIONNAIRE DE l'OrDRE DES MlNEURS RÉFORMÉS. Il
était né le 20 décembre 1676, à Port-Maurice, diocèse dAlbenpa, État de Gènes. Son nom de famille était Casanova, et il reçut au baptême le nom de Paul Jérôme. Ses parents étaient des gens fort religieux et deux de ses frères et une sœur embrassèrent la vie religieuse. Le jeune Paul fut élevé dans la piété et fit ses études à Rome, où il avait été attiré par un oncle. Il y eut pour maître le Père Tolomei, jésuite, depuis cardinal. Il fréquentait l'oratoire du PèreCaravita, et celui des Pères de l'Oratoire à l'église Neuve. Après avoir éprouvé sa vocation il entra, en 1697, chez les Mineurs réformés franciscains, et fit profession le 2 octobre 1698. Ses études terminées, il fut ordonné prêtre. Sa mauvaise santé l'empêcha, pendant plusieurs années, de se livrer à l'ardeur de son zèle 5 mais au bout de cinq ans, ayant promis à Dieu de se consacrer aux missions s'il recouvrait ses forces, il se trouva guéri en peu de temps. En 1708, il fit sa première mission a Àrtallo, près Port-Maurice 5 les fruits qu'elle produisit l'encouragèrent à en donner d'autres. Cependant il s'occupait surtout de sa propre perfection, et il obtint d'habiter un couvent près d'Albenga, où tous les religieux étaient animés d'un désir très-vif de travailler à leur salut. Tou-
1 Les détails sur celte affaire se trouvent dans les Nouvelles ecclésiastiques pour 1703 p. 119 et suivantes; et par extrait dans l'édition donnée en 1S45, du Dictionnaire de Feller, art, Hooke.
tefois, il ne pul rester longtemps dans cette retraite. On lenvoya, en 1709, faire des missions en Toscane où le grand duc Corne III favorisait beaucoup ces pieux exercices. Léonard prêcha à Florence, dans les environs et dans le diocèse de Tiesola. On l'appela successivement dans toutes les parties de Toscane. Les peuples accouraient pour l'entendre; il remuait et touchait les cœurs, et on ne pouvait résister à la chaleur de ses exhortations, soutenues par ses austérités, sa ferveur et sa charité. Dans l'intervalle de ses missions, il se retirait dans un ermitage écarté, et s'y fortifiait dans la pratique des plus hautes vertus. La République de Lucques l'invita à donner des missions dans celle ville et dans le territoire. Le bruit de ses succès se répandant de plus en plus, il fut appelé à Rome en 1730, prêcha dans plusieurs églises, et y opéra grand nombre de conversions. On le redemandait en Toscane, et plusieurs cardinaux et évêques voulaient l'avoir pour leurs diocèses. Le zélé missionnaire ne se refusait à rien de ce qui pouvait tourner à la gloire de Dieu et à la sanctification du prochain -, ce qui lui était pénible, c'était l'estime qu'on paraissait faire de lui et les témoignages de respect qu'on lui donnait. Il retourna plusieurs fois à Florence où on voulait toujours l'entendre, visita plusieurs diocèses de la campagne de Rome, alla même dans la Marche d'Àncone et dans quelques parties du royaume de Naples. Partout ses missions étaient suivies des plus heureux fruits.
Benoît XIV le chargea de donner des exercices spirituels dans plusieurs églises de Rome, à l'occasion du jubilé pour son exaltation. Il l'envoya ensuite, pour le même objet,àTerracine etàGaëte. Le Pontife voulut l'entendre, et assista a une de ses missions dans l'église des douze Apôtres. La République de Gênes, dont il était sujet, l'appela dans cette capitale, où il excita le même euipressement. Il exerça son zèle dans plusieurs villes du territoire Génois. A Port-Maurice, ses concitoyens l'accueillirent avec des transports de joie. Les chefs de la République,
voyant le bien qu'il faisait partout , espérèrent qu'il pourrait ramener Tordre dans la Corse, alors livrée à de grandes agitations ; ils prièrent le Pape de le leur accorder pour celle mission. Il alla donc en Corse; mais l'exaltation des esprits en ce pays et un accident qui lui arriva mirent obstacle au succès de ses travaux. On raconte cependant des traits admirables de son courage et de son don pour maîtriser les esprits les plus rebelles.
De retour sur le continent, il prêcba à Gènes et dans diverses parties de l'Etat. Il donna de nouvelles missions à Lucques et dans le diocèse, et passa pour le même objet à Bologne, à Ferrare, à Ravenne. Les peuples et le clergé lui faisaient partout le même accueil, et ses prédications avaient des effets surprenants, des conversions inespérées, des baines apaisées 5 les œuvres de piété et de ebarité en son honneur signalaient son passage. Il ne bornait pas son zèle aux villes et allait prêcher dans les campagnes. Après diverses missions à Ancone, à Spolète, à Terni, à Sabine, etc., rappelé à Rome, en 1749, pour préparer les fidèles au jubilé, il prêcha dans plusieurs églises : Benoît XIV voulut encore plusieurs fois l'entendre : le Pontife le visita même dans sa cellule, ayant appris que le missionnaire était retenu au lit par un mal qu'il s'était fait au pied en marchant; le Pape, qui connaissait son habitude de marcher pieds nus, exigea qu'il portât des sandales. L'année du jubilé était arrivée : l'infatigable apôtre recommença ses travaux, quoiqu'àgé de 74 ans. Il entendait les confessions dans son couvent de Saint-Bonaventure, et il lui venait des pénitents des lieux les plus éloignés. Un homme qui avait celé un p-'clié en confession vint, de 500 milles, se confesser à lui. Un protestant prussien, l'ayant entendu, se convertit et fit son abjuration. Léonard établit le chemin de la croix dans leColisée.
La République de Lucques le redemandaitavec instance au Pape. Benoît XIV lui permit de se rendre à ce pieux désir. Le missionnaire partit en avril 1751 ; il prêcha en
passant à Florence. A Lucques, la cathédrale de Saint- Martin ne se trouva pas assez grande, et il prêcha sur la place de Saint-Michel inforo. Il donna des missions dans les campagnes de Florence, de Modène et de Bologne. Rappelé à Rome par le Pape, il se mit en route pour y retourner; une indisposition qu'il éprouva ne l'empêcha point de continuer son voyage -, mais il arriva tout épuisé, demanda le saint viatique, et mourut le même jour au soir : c'était le vendredi 26 novembre 1751. Il élait âgé de 74 ans, onze mois et six jours, dont il avait passé 53 ans en religion, et 44 dans l'exercice continuel des missions. Le concours du peuple au couvent pour le voir après sa mort fut tel qu'il fallut mettre des gardes à féglise. On fit aussitôt des informations sur sa vie, sur ses vertus, et sur les miracles opérés par son intercession, et Pie YI le mit, le 19 juin 1796, au nombre des bienheureux (l).
— Même année. Consécration d'une Eglise catholique a Dresde. Depuis que Frédéric-Auguste, électeur de Saxe, se fit catholique en 1697, comme on l'a vu plus haut, le nombre des catholiques avait beaucoup augmenté à Dresde, malgré les entraves qui leur avaient été imposées. On les avait déclarés incapables de posséder des biensfonds, ni d'exercer aucune charge publique. Toutefois l'exemple delà famille régnante avait contribué à affaiblir les préjugés, et Dresde qui, dans le siècle précédent, comptait à peine quelques catholiques, avait vu leur nombre s'accroître jusqu'à plusieurs milliers. L'électeur Frédéric-Auguste, le même dont nous avons annoncé la conversion sous 1712, et qui était devenu ensuite roi de Pologne, fit commencer, en 1738, une église remarquable par son architecture et ses décorations. Les colonnes, les marbres et les statues y sont prodigués. La consécration en fut faite avec beaucoup de pompe par l'archevêque de
(1) Voyez sa vie sous le titre de Gesla,vlla e doni del Lento Leonardo di Porto Maurilio, V\ome, 1796, in-i° de 315 pages. L'auteur est le Père Marin de Masserano, du même ordre, postulatrurde la cause. La deuxième partie de la vie est consacrée aux vertus, aux dons surnaturels et aux guerisous miraculeuses.
Nicée, Albert Archinlo, alors nonce en Pologne et depuis cardinal. L'église est surmontée d'une haute tour, et on avait fait fondre des cloches pour les y placer ; mais telles étaient encore les exigences des protestants que l'on n'osa se servir de ces cloches. Par la même raison, l'église n'avait que le nom de chapelle royale de la cour, et ce n'est qu'au commencement du siècle suivant qu'elle est devenue l'église paroissiale des calholiques de Dresde. Dans le quartier appelé Neustadt, on bâtit, en 1738, une autre chapelle catholique pour l'Ambassade autrichienne : depuis, cette chapelle a été érigée en paroisse pour ce quartier. Dans le quartier Frédéric , la reine Marie- Joseph qui était une archiduchesse d'Autriche, fonda en 1747 un petit hôpital ; il y a dans ce quartier une autre église et une école. La même princesse fonda un institut de fdles, et en 1785, Joseph Preisler, chanoine de Varsovie et confesseur de la cour, établit une école catholique assez nombreuse.
Nous aimons à faire connaître les établissements catholiques formés dans un pays où le protestantisme est dominant. Il y a de petites églises à Meisen et à Pirna, près Dresde : à Pilnitz, où la famille régnante réside pendant l'été, est une église desservie par le clergé de la cour. Au château de Saint-Hubert, Frédéric- Auguste fil également bâtir une église en 1738. Depuis 1720, les catholiques de Leipsick étaient en possession d'une chapelle dans le château de Pleisenbourg • il y aussi des catholiques à Chemnitz et dans les environs de Leipsick. Au commencement du siècle suivant, on a bâti de nouvelles églises et des écoles pour les catholiques.
Dans la partie de la Haute-Lusace, qui appartient h l'électeur de Saxe, la juridiction spirituelle appartient au grand-doyen du chapitre de Saint-Pierre, à Bautzen, lequel est souvent un évêque. Ce chapitre n'adopta point la réforme, le prévôt seul est prolestant. L'église est partagée entre les catholiques et les protestants. Les premiers ont continué de jouir de tous leurs droits qui leur ont été
ANNEE 17o2. 195
reconnus, en vertu dune convention faite en 1636, sous la protection des cours d'Autriche et de Saxe. Outre l'église Saint-Pierre, il y en a encore une autre à Bautzen pour les villages voisins. H y a dans les environs des descendants des anciens Vandales, auxquels on prêche dans leur langue. Le nombre des catholiques, dans cette partie de la Lusace, était de 18,000 dans les premières années du siècle suivant. Trois couvents de religieuses ont résisté à l'invasion de la réforme,- ce sont les abbayes de Morgenstern, de Marienthal et le couvent de Lauban. Les religieuses des deux abbayes sont descirterciennes. Dans les domaines de ces couvents sont plusieurs paroisses qui résistèrent au torrent de la séduction, à l'époque des prédications de Luther; elles ont des églises et des écoles fondées ou soutenues par les abbayes. Dans la Basse-Lusace, a existé, jusqu'en 1817, le riche couvent de Neuenzelle, de l'ordre de Cîteaux, dont le prélat était premier député aux Etats du pays et avait juridiction sur plus de trente-trois villages : mais ce qu'avaient respecté tant de troubles et de guerres a été envahi en pleine paix. Le couvent a été cédé par la Prusse aux candidats protestants pour l'éducation.
Ce n'est que par le traité de Posen, en 1807, que les restrictions imposées aux catholiques ont été levées (1).
— Le 7 février. Arrêt du conseil du Roi supprimant les premiers volumes de l'Encyclopédie. Cet arrêt supprimait l'ouvrage, comme « renfermant des maximes tenw dantes à détruire l'autorité royale, à établir l'esprit » d'indépendance et de révolte, et sous des termes obscurs » et équivoques, à élever les fondements de l'erreur, de » la corruption des mœurs, de l'irréligion et de lincré- )) dulité. » Ce Dictionnaire de l Encyclopédie venait d'être
(1) Ce qui précède est extrait de deux articles qui ont paru dans l'Ami de la Religion, numéros 1200 et 1344, tomes l et lu.
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entrepris, et excitait alors l'attention générale. 11 avait, été annoncé, avec quelque emphase, comme le trésor le plus complet des connaissances humaines, comme un vaste dépôt où seraient rassemblées toutes les découvertes des sciences, tous les principes de la littérature, tous les procédés des art.s. Théologie, métaphysique, mathématiques, sciences naturelles, belles-lettres, morale, médecine, arts libéraux et mécaniques, tout devait se trouver dans cette collection, à laquelle était appelé h coopérer tout ce que la France comptait de savants, de littérateurs, d'écrivains dans tous les genres. A la tête de l'entreprise étaient surtout deux hommes, qui jouissaient d'une grande réputation, Diderot, dont nous avons déjà parlé, etd'Alembert, mathématicien habile, et un des membres les plus laborieux de l'Académie des Sciences. Outre les articles qu'ils rédigèrent par eux-mêmes, et qui sont en assez grand nombre, ils révisaient ceux qu'on leur fournissait. D'Alembert préluda à la publication de l'ouvrage par un Discours préliminaire, où il traçait l'enchaînement des sciences et les progrès de l'esprit humain. Ce discours, regardé par beaucoup de personnes comme un chefd'œuvre, contribua encore à la renommée de ['Encyclopédie. La première partie, celle qui traite des sciences exactes, passe, en effet, pour le fruit des méditations d'un savant très-exercé dans cette partie. Mais l'autre partie, qui traite de la métaphysique, n'est ni aussi solide ni aussi vraie. D'Alembert s'y empara des idées de Locke, et les poussa aux dernières conséquences. S'écarlant des anciennes routes de la métaphysique, telle qu'elle avait été l'objet des études des philosophes du siècle précédent, de Descartes, de Pascal, de Malebranche et de Leibnilz, d'Alembert la rabaisse, en assujélissant l'homme aux sensations, et en ne le considérant que sous leur influence. Quoique cette sorte de métaphysique ait prévalu à cette époque, elle a été depuis vigoureusement combattue par une foule de bons esprits qui se sont efforcés d'ennoblir la science de l'àme.
Une cause particulière contribua surtoutau succès qu'obtint alors Y Encyclopédie. Elle devint une affaire de parti. Les deux hommes qui en avaient conçu le projet, étaient l'un et l'autre d'ardents sectateurs de cette philosophie nouvelle, dont l'existence et les vues devenaient, de plus en plus, manifestes et effrayantes. Diderot avait déjà fait ses preuves, et ses articles dans le fameux Dictionnaire portent plus d'une fois l'empreinte du désordre de ses idées et de la fougue de son imagination. D'Alembert, avec les mêmes vues, avait un tout autre caractère. Moins exalté, moins emporté que Diderot, il allait à ses fins par des moyens moins hardis, mais non moins efficaces. Il ne heurtait pas de front, il attaquait de biais. Tandis que d'autres bâtissaient des systèmes, injuriaient les prêtres, et sapaient ouvertement la religion, lui, plus rusé, lançait une épigramme à laquelle il joignait de suite un léger correctif, laissait échapper un trait contre la religion, mais se hâtait aussitôt de se cacher sous quelque formule, et de se mettre à couvert par quelque explication, et donnait, pour nous servir de son expression triviale, une croquignole à la superstition, sauf à lui faire ensuite une salutation profonde, bien sûr que le coup ne serait pas perdu pour la malignité, et satisfait de pouvoir opposer quelques vaines démonstrations dont personne n'était dupe, à quiconque lui aurait reproché ses phrases artificieuses. Uni avec Voltaire, il était le confident de ses pensées, et il le secondait avec zèle dans ses projets. Nous parlerons plus tard de leur Correspondance, monument curieux qui fait si bien connaître l'esprit dont ils étaient animés. Pour nous borner ici à Y Encyclopédie, qui était le grand objet dont eux et leurs amis étaient alors occupés, ils parurent moins penser à en faire un dépôt utile pour les sciences et les arts, qu'à en faire un moyen de propager les idées nouvelles sur la religion. C'était, parmi les collaborateurs, à qui les insinuerait avec plus d'art, à qui attaquerait plus adroitement les anciens principes. Dans les articles les plus en évidence, on semblait encore res-
pectcr la religion ; mais on se dédommageait de cette contrainte dans des articles moins apparents, et on avait soin d'y renvoyer le lecteur. Là on détruisait ce qu'on avait élé obligé de souffrir ailleurs. Les premiers volumes étaient encore bien éloignés de la hardiesse des suivants ; mais déjà l'intention des auteurs perçait à chaque page. Mille traits, semés dans ces deux in-folio, avertissaient du but où on tendait. Des réflexions malignes, des sarcasmes mal déguisés, des sophismes, des objections sans réponse, des doutes sans solution, enfin tous les artifices et toutes les ruses de l'art d'écrire, y étaient employés avec persévérance.
L'impression de Y Encyclopédie fut suspendue pendant dix-huit mois. D'Alembert, dans ses préfaces, se plaint amèrement des obstacles qu'éprouvaient un livre si utile, et des auteurs si bien intentionnés. Voltaire voulait qu'ils se fissent prier pour recommencer leur travail. On sera obligé, écrivait-il à d'Alembert, de venir vous demander à genoux de continuer. Il faut ameuter V opinion publique en votre faveur. Il regardait l'achèvement de cet ouvrage comme une affaire de la plus haute importance. Je mets, disait-il, toutes mes espérances dans V Encyclopédie. Ses espérancesne furent point trompées. L'ouvrage s'acheva, et plus il eut de vogue, plus il répandit le poison qu'il recelait.
— Le 18 avril. Arrêt du Paklement de Paris au sujet des Refus des Sacrements. [[On a pu conclure des détails dans lesquels nous sommes entrés sur 1750, que le Parlement, encouragé par la conduite nulle et indécise du gouvernement, s'affermirait dans ses résolutions; il devait arriver bientôt à une sorte de persécution ouverte, et ne respecter aucune autorité. Avant d'en venir à l'arrêt qui fait l'objet de cet article, nous croyons indispensable de parler dTun autre orage, qui avait eu lieu à la fin de l'année précédente, et qui se rattache aux mêmes principes.
Des contestations sérieuses existaient depuis quelques années au sujet de l'administration de l'hôpital général (la Salpétrière, à laquelle se rattachaient alors Bicêlre et
la Pitié). Le jansénisme était toujours le fonds de la question: il avait fallu faire sortir de la Salpétrière une vingtaine de religieuses avec la supérieure, et un certain nombre des prêtres préposés aux soins spirituels. On ne s'était pas entendu sur le choix de la nouvelle supérieure : M. deBeaumont avait introduite une personne de son choix, quoique les administrateurs en voulussent une autre (l). D'autres difficultés concernaient le choix des administrateurseux-mêmeset les autres affaires de rétablissement. Après de très-longs débats, le roi envoya au Parlement, pour y être enregistrée, la déclaration du 23 mars 1751, portant un nouveau règlement pour V Hôpital général. Le Parlement ne consentit à l'enregistrer qu'en y ajoutant des modifications et des restrictions, dont les plus graves semblaient annuler cette déclaration, surtout par rapport à la part qu'elle attribuait à l'archevêque de Paris, dans les actes administratifs (2). Ordre du roi d'exécuter la déclaration, sans s'arrêter aux modifications: remontrances adressées au roi sur leur nécessité : en réponse, lettres de jussion d'enregistrer purement et simplement: nouvel arrêté pour faire des remontrances plus pressantes, dans
(1) r[ Le bureau central de l'administration de l'hôpital général devait se tenir à l'archevêché. Il comprenait deux sortes de membres : 1° les chefs de la direction, qui étaient l'archevêque de Paris, les premiers présidents du Parlement, de la Cour des Comptes et de la Cour des Aides, le procureur général, le lieutenant de police et le prévôt des marchands; 2° le corps des directeurs ou administrateurs, pris parmi les notabilités de la magistrature, de la bourgeoisie, etc.
Dans l'affaire de la supérieure, l'archevêque présidant le bureau, avait conclu en faveur de la personne qu'il favorisait contre la majorité absolue des suffrages, parce qu'elle avait pour elle les chefs de la direction. 'Nouvelles ecclésiastiques pour 1749, p. 142. Les remontrances du Parlement en 1751, allèguent le même fait.]]
(2) [[ Nous ne donnerons qu'un exemple des modifications. L'art. 1 1 de la déclaration portait: « Les délibérations prises dans les assemblées qui se tien- » dront en la maison archiépiscopale, seront signées par notre cousin l'arche- » vêque de Paris, ou en son absence, par celui des chefs qui aura présidé » l'assemblée. »
L'arrêt d'enregistrement portait : « L'article 11 n'aura lieu qu'à la charge » que toutes les délibérations seront arrêtées à la majorité des suffrages, et » signées par trois des plus anciens directeurs présents. » La note précédente explique suffisamment le but que se proposaient les magistrats. ]]
lesquelles on devait représenter au roi les torts de L'archevêque de Paris dans cette affaire, les inconvénients de l'autorité qui lui était attribuée dans l'administration, et Y impossibilité de V enregistrement pur et simple, ci Au- » jourd'hui , disait-on au roi , que V. M. paraît exiger •» l'enregistrement pur et simple, votre Parlement, con- » vaincu que sa vraie obéissance consiste à ne jamais con- » sentir à rien qui puisse porter atteinte à l'ordre public, » aux lois du royaume, et aux droits de la souveraineté, » ose supplier V. M. de ne pas imputer à désobéissance » l'impossibilité où il se trouve de procéder à l'enregis- » trement pur et. simple. » Nouvelles lettres de jussion, ordonnant d'y procéder instamment : on était à la veille des vacances ; le 7 septembre, le Parlement arrête que la délibération sur les secondes lettres de jussion sera continuée après la rentrée, le 24 novembre. Le roi ne juge pas à propos d'attendre ce terme ; il se fait apporter les minutes des actes du* Parlement ; il y fait transcrire l'arrêt du conseil qui casse ces actes du Parlement, et il interdit toute délibération à ce sujet. Les magistrats, réunis le 24 novembre, déclarent que la défense de délibérer sur ce qui s'est passé est, à leurs yeux, l'interdiction de toutes fonctions, et qu'ils ne peuvent continuer leur service. A l'exemple du Parlement , les tribunaux inférieurs se ferment, parce que les avocats et les procureurs refusent leur ministère dans les autres juridictions (1).
Le 27 novembre, des lettres de cachet furent portées par des mousquetaires à chacun des conseillers, pour leur ordonner de reprendre leurs fonctions. Chacun d'eux se rend dans la Chambre à laquelle il appartient, pour obéir au roi comme particulier; mais il faut des lettres-patentes pour que le Parlement reprenne ses séances. Les lettrespatentes arrivent 5 elles sont enregistrées le 2 décembre,
(1) « Jamais, dit Voltaire, plus petite affaire, ne causa une plus grande » émotion dans les esprits ; le Parlement cessa ses fonctions, les avocats fer- » nièrent leurs cabinets: le cours delà justice fut interrompu, pour deux » femmes de l'hôpital. » J/ist. du Parlement, chap. xlv.
pour y être exécutées selon leur forme et teneur, et en conséquence la cour reprendra ses fonctions , pour donner au roi, par les délibérations qu elle jugera convenables , des preuves de son respect pour ses ordres, et de la fidélité pour ce qui est de l'intérêt dans son service et du bien de ses sujets, etc., etc. (1).
Ces tempêtes, quiavaient éléoccasionnées pour des causes si secondaires, étaient à peine apaisées que les billets de confession les soulevèrent de nouveau, et ce fut encore le P. Boueltin , curé de Saint-Elienne-du-Mont, qui parut d'abord sur la scène (2).
Il avait refusé, malgré des sommations réitérées, d'administrer un ecclésiastique demeurant sur sa paroisse, et nommé Lemère, parce que celui-ci refusait positivement de présenter un billet de confession 5 il avait également refusé de le confesser, parce que le malade lui avait déclaré à lui-même persister dans son opposition formelle à la bulle. Le fait fut déféré au Parlement, le 23 mars, dans une de ces assemblées générales, auxquelles on avait accoutumé de porter ces sortes d'affaires. On ordonna que le curé fût mandé et interrogé, et que d'autre part l'archevêque fût invité à venir prendre sa place au Parlement, qui s'assemblerait le même jour, vers le soir. L'archevêque répondit que ses affaires ne lui permettaient pas de se rendre au Parlement, mais que dans le refus fait à Lemère, Bouettin n'avait agi que par ses ordres. L'interrogatoire du curé n'apprit rien de plus. Le Parlement resté en séance jusqu'au lendemain, à une heure du matin (3),
(1) Il paraît qu'il fallut encore négocier avec les avocats pour qu'ils recommençassent à plaider. « Les magistrats reprirent leurs séances; mais » les avocats, n'ayant pas reçu de lettres de cachet, ne parurent pas au » barreau: leur l'onction est libre; ils n'ont point acheté leur place ; ils ont le » droit de plaider et de ne pas plaider: aucun d'eux ne parut; leur intelli- » gence avec le Parlement irrita la cour de plus en plus. Enfin les avocats » plaidèrent: les procès furent jugés comme à l'ordinaire; et tout parut ou- » blié. » Voltaire, Hist. du Parlement, chap. t\\.
(2) Voyez plus haut, p. 155 etsuiv.
(3) « Il n'y avait jamais eu d'exemple d'une telle séance. » Voltaire, Hist. du Parlement, chap. r.xv.
porte un arrêt, par lequel il est fait défense à Bouettin de récidiver, et néanmoins on le condamne à trois livres d'aumône, et « on ordonne en outre que V archevêque soit tenu » de veiller à ce que pareil scandale n'arrive dans son » diocèse, et soit invité à faire administrer Lenière dans les » vingt-quatre heures. On enjoint au procureur général » de tenir la main à l'exécution et d'en certifier les » chambres assemblées, le surlendemain 27 mars. » Dans l'intervalle le roi mande une députation du Parlement, exprime son mécontentement, déclare que les arrêts sont cassés, et qu'il évoque l'affaire à lui-même. Les chambres assemblées lui députent de nouveau, pour le prier de leur permettre d'agir ; ils en rapportent celte réponse : « Je m vais donner les ordres les plus prompts et les plus conve- » nables pour pourvoira l'état du malade, mon Parlement » peut s'en reposer sur ma prudence, mon amour pour la » religion, et mon attention pour la tranquillité publique. » Presquau même moment, Lemère mourait sanssacremenls; et les magistrats toujours assemblés s'irritaient davantage. Quoique les Gens du Roi refusassent positivement de prendre des conclusions, le Parlement décréta de prise de corps le curé Bouettin, qui s'échappa. Le roi cassa l'arrêt, et ordonna positivement de cesser ces poursuites. Le premier président, de Maupeou porta, au nom du Parlement, des remontrances rédigées avec artifice, où non-seulement on présentait les refus des sacrements fait aux appelants comme une entreprise schismatique, mais où la bulle Unisenitus elle-même était directement attaquée ; et à cette occasion on se servait habilement de tous ces actes équivoques, par lesquels le gouvernement avait trop souvent cherché à tenir une espèce de milieu (1).
(1) Les remontrances rappelaient non-seulement les actes précédents du Parlement lui-même, mais aussi les lettres éerites par le Roi en 1731, pour exhorter les évéques a ne pas donner à la Bulle la qualification de règles de foi (voyez dans ces Mémoires, t. il, p, 306); les ordres donnés la même année pour imposer silence sur tout ce qui pouvait renouveler les disputes; (p. 30ï) les clauses insérées duis l'arrêt d'enregistrement de la Imlle
[[ La réponse du roi fut déplorable. ]] « J'ai examiné en
» mon conseil les remontrances de mon Parlement; j'é-
» coûterai toujours favorablement celles qu'il me fera,
» lorsqu'elles auront pour objet le bien de la religion et la
» tranquillité de l'Etat. Pénétré du danger de laisser in-
» traduire le schisme et de la nécessité d'arrêter tout
» scandale, je me suis toujours occupé du soin de maintenir
» le calme dans les espriis, et de faire rendre à l'Eglise le
» respect et l'obéissance qui lui sont dus ; f ai pris des me-
» sures pour retirer le curé de Saint-Etienne-du-Mont
» d'une paroisse dans laquelle il s'est conduit d'une ma-
m nière plus capable d'échauffer les esprits que de les
)> ramener à la paix et à la concorde. Mon intention n'a
» jamais été doter à mon Parlement toute connaissance
» de la matière dont il s'agit ; et si je lui ai ordonné de me
» rendre compte des dénonciations qui lui seront faites
» sur de pareils objets, ce n'a été que pour me mettre en
» état de juger par moi-même des voies qu'il convient
» d'employer dans quelques circonstances 5 la procédure
» extraordinaire n'étant pas toujours la plus propre par
» son éclat à maintenir le bon ordre et la paix, qui est le
» but que je me propose, et dans lequel mon Parlement
» doit chêrchêl* à concourir avec moi. Je renouvellerai tout
» ce que j'ai déjà prescrit pour imposer silence sur des
» disputes qu'on voudrait faire renaître. Mon Parlement,
» instruit de mes intentions, cessera toutes les poursuites
» qu'il a commencées sur cette matière, et reprendra sans
» différer ses fonctions pour rendre justice à mes
» peuples. »
Cette réponse ne pouvait manquer de faire un grand plaisir au Parlement. Sur-le-champ, l'abbé Ghauvelin en
en 1714, modifications relatives à la rameuse proposition sur l'excommunication qui ne duit pas nous empêcher de faire notre devoir. On prétendait que ces réserves étaient bien moins des modifications, que l'assertion absolue de la proposition condamnée, assertion évidemment fausse (Voyez plus haut dans ce volume la note de la pa:;e 121) Les remontrances du 15 avril se trouvent en entier dans les Nouvelles eccl. pour 1752, p. 81.
tira la conséquence, que si les magistrats prouvaient leur fidélité au roi en acquiesçant h la surséance demandée, celte même fidélité exigeait qu'on prîti'cs précautions conformes aux intentions de Sa Ma stéj, en prévenant, par un règlement, le danger de laisser introduire le schisme et d'arrêter tout scandale .Jj En conséquence, le Parlement rendit, le 18 avril, à la majorité de 122 voix contre 48, l'arrêt suivant : « La cour, toutes les chambres assemblées, » en délibérant à l'occasion de la réponse faite par le roi » aux remontrances de son Parlement, fait défenses à tous )> ecclésiastiques de faire aucun acte tendant au schisme, » notamment de faire aucun refus public des sacrements, » sous prétexte de défaut de billet de confession ou de dé- )> claration du nom du confesseur, ou d'acceptation de la » bulle Unigenitus ; leur enjoint de se conformer, dans )) V administration extérieure des sacrements, aux canons et )) règlements autorisés dans le royaume ; leur fait pareil- » lement défense de se servir, dans leurs sermons, à l'oc- » casion de la bulle Unigenitus, des termes de novateurs, » hérétiques, schismatiques, jansénistes, semipélagiens, ou » autres noms de parti, à peine contre les contrevenants » d'être poursuivis comme perturbateurs du repos public. » Ordonne que le présent arrêt sera lu, publié et affiché « partout où besoin sera, etc.»
C'est cet arrêt qui servit depuis de fondement h toutes les entreprises des tribunaux. Il fut répandu avec profusion, et combla tout le parti de joie. On y joignit une estampe allégorique, où la magistrature, sous l'emblème de la justice, avait cette devise fastueuse : Custos unitatis, scliismatis ultrix. Elle était armée , et foulait aux pieds une torche près d'un autel sur lequel étaient un calice et une couronne. On voulait indiquer apparemment qu'elle réunissait les deux pouvoirs (1). C'est ainsi que ces réfrac-
(1) On répandit aussi dans le môme temps, une autre gravure représentant le Parlementa genoux, sur lequel le Saint-Esprit tombe avec des langues de feu; et d'un autre côté l'archevêque de Paris environné de diables qui le caressent: et la tondre qui le terrasse.
taires anéantissaient l'autorité de l'Eglise, et transportaient à leurs patrons des titres et une puissance réservés aux premiers pasteurs.
— [[ Le 29 avril Arrêt du Conseil d'Etat relatif Aux refus des sacrements. Cet arrêt , tout en paraissant blâmer la magistrature, n'était guère moins regrettable dans l'ensemble que celui du Parlement qu'il paraissait copier en quelques endroits. « Le roi, était-il dit dans le préambule, » parles déclarations de 1720 et 1730, et par l'Arrêt rendu )> en son conseil, le 5 septembre 1731 (1), ayant eu pour » objet de faire rendre à la constitution Unigenitus le res- » pect et la soumission qui lui sont dus comme à une loi » de l'Église et de l'État, et à un jugement de l'Église )) universelle en matière de doctrine ,* et de pourvoir en w même temps, pour faire cesser toutes les contestations w qui s'étaient élevées à ce sujet, à ce qu'il ne fût rien )> exigé au-delà de ce qui est prescrit par l'article de la » Déclaration du 4 août 1720 5 et par celle du 24 avril » 1730(2), Sa Majesté avait vu avec satisfaction que la » sagesse de ces dispositions avait ramené la paix et la » tranquillité: mais voyant avec douleur s'élever sur la » même matière de nouveaux sujets de division , Sa Ma- » jesté se serait empressée de renouveler les dispositions » desdites Déclarations et Arrêtés, et de veiller de plus » en plus à ce que , sous prétexte d'arrêter le trouble et le » scandale, les juges ii excèdent point les bornes de l'auto- » rite qui leur est confiée , en imposant aux ministres de » l'Eglise des lois sur des matières purement spirituelles , » telles que la dispensation des choses saintes, dont ils ne •» tiennent le pouvoir que de Dieu seul ; et pour connaître » quelles peuvent avoir été les véritables causes des nou- » veaux troubles, et y remédier, Sa Majesté se propose de » nommer incessamment dans l'ordre épiscopal et dans la ma- » gislralure, ceux qu'elle jugera à propos de choisir, à l'effet
(1) Voyez t. ii, p. 330.
(•2) Le lecteur peut peser les ternies «le cette Déclaration de 1 730. Voyez t. n, p. 278.
» de prendre, sur leur avis, les mesures les plus conve- » nables pour éleindre absolument toutes ces disputes , et » réprimer également de tous côtés ce qui pourrait altérer » l'accord du Sacerdoce et de l'Empire, dont la désunion » a été, dans tous les temps, la source du scandale et quel- » quefois du schisme ; et cependant Sa Majesté entend se » faire rendre compte des différends qui pourraient sur- » venir sur la matière dont il s'agit, afin , suivant les cir- » constances, déjuger par elle- même, de ceux qui de- » vront être renvoyés aux juges ecclésiastiques, ou à ses » juges , et de ceux qu'il conviendra de terminer par » d'autres voies que celles des procédures , dont l'éclat en » pareil cas est souvent nuisible au bon ordre et à la paix. » A quoi voulant prévoir, le Roi étant en son conseil a » ordonné , etc.
» 1° Que la constitution Unigenitus soit observée selon
» sa forme et teneur fait défense de rien dire ou écrire
» contre ladite Constitution -, ou de faire des actes tendant » à exciter le scandale , introduire le schisme , ou à renou- » vêler les disputes qui se sont produites au sujet de ladite » Constitution.
» 2o Renouvelle les défenses faites à toutes sortes de » personnes de s'attaquer et de se provoquer les uns les » autres par des termes injurieux d'hérétiques, schisma- » tiques, jansénistes , semipélagiens , ou autres noms de » partis, sous peine d'être traités comme rebelles, sé- » ditieux et perturbateurs du repos public ,• notamment » ceux qui auraient publié ou répandu des écrits con- » traires à la religion, au respect dû au Saint-Siège, à » N. S. P. le Pape, auxévêques, à l'autorité de l'Église, » à celle de ses ministres, aux ministres du royaume et n aux libertés de l Eglise gallicane.
» 3° Enjoint aux universités, facultés de théologie, w d'empêcher qu'on n insère dans les leçons et dans les )> thèses aucunes propositions qui puissent donner lieu )> d'agiter les questions décidées , ou d'en former de nou- » velles au sujet de ladite Constitution,
» 4° Exhorte et néanmoins enjoint aux évêquesde veiller » de plus en plus, chacun dans son diocèse, à ce que la » paix et la tranquillité soient charitablement observées;... » et que les ecclésiastiques, dans l'exercice des fonctions » de leur ministère, se conforment aux règles de 1 Eglise » et aux canons reçus dans le royaume.
» 5° Veut que par toutes les cours et juges, il lui soit )> rendu compte de toutes demandes, plaintes et dénon- » dations qui pourraient être faites sur la matière dont il )) s'agit, à l'effet d'en ordonner le renvoi, soit par devant » les juges ecclésiastiques s'il y échet, soit par devant les » cours et juges, ou de s'en réserver la connaissance pour » y pourvoir , ainsi qu'il appartiendra :
» 6° Déclare nulles toutes dispositions contraires. »
Le roi envoya cet Arrêt du Conseil aux évêques d'une part , et de l'autre aux procureurs-généraux des parlements. Il disait aux premiers que la lecture de cet arrêt leur ferait connaître son attention pour maintenir le respect et la soumission dus aux décisions de l'Eglise-, qu'il ne doutait pas que les prélats de son royaume, continuant à se conformer à ses intentions , ils ne concourussent avec lui pour arrêter de nouvelles disputes, etc.; et il leur rappelait les lettres écrites en 1731 (l). Il chargeait les seconds de veiller à ce que l'arrêt fût ponctuellement exécuté.
Cette conduite du gouvernement ne pouvait suffire à ramener le calme; aussi nous allons voir immédiatement le Parlement se montrer de plus en plus âpre et opiniâtre dans son opposition. ]]
— Le 5 mai. Arrêté du Parlement pour dénoncer au Roi l'Archevêque de Paris comme auteur du Schisme. Dès le 3 mai , dans une de ces assemblées générales des Chambres, qui étaient alors le principal moyen de fomenter l'agitation la plus funeste, on dénonça d'abord la conduite de quelques ecclésiastiques qui avaient porté
(I) Voyez t. U, p. 305.
quelques curés à signer une requête adressée à l'archevêque de Paris, pour certifier V usage des billets de confession, et en demander la conservation ; et on reconnut que la même requête avait été signée par d'autres curés à l'archevêché. En vain, le Roi avait ordonné qu'on suspendît toute poursuite à ce sujet, et ces ordres avaient été communiqués par le premier Président à sa compagnie : on prit, le 3 mai, un arrêté pour faire des remontrances au Roi : la rédaction seule suffirait pour caractériser une époque; et la publicité qu'on lui donna ajouta au scandale. « La Cour, sur le récit fait par le premier Président, a » arrêté qu'il sera fait au Roi une députation dans la forme » ordinaire, pour lui représenter que son Parlement, plus » animé que jamais de cette fidélité, qui a su quelquefois » ne pas redouter même l'indignation de ses souverains » pour les servir utilement, se trouve forcé, par la trop » juste crainte de renversement des formes aussi anciennes » que V Etat, et delà destruction de toute justice , d'exposer » au dit seigneur Roi : que les lois et les formes dont les m tribunaux sont les dépositaires et les gardiens, par devoir » et serment, sont le seul gage de la conservation d'une » juste monarchie, et sont toute la sûreté de la vie et de la » liberté légitime de ses sujets ; que dans les circonstances » présentes, il est plus important qu'en tout autre temps » que son Parlement fasse connaître à ceux qui voudraient )) abuser de la sainteté de leur ministère, pour se sous- » traire à toutes les règles, qu'ils sont soumis aux lois du » royaume et sujets à la justice royale. Que dans une conjoncture aussi délicate les* voies d'autorité, par lesquelles » ledit seigneur Roi paraîtrait vouloir d'une seule parole, )) ou par quelque acte étranger à l'ordre judiciaire, an- » nuler les arrêts du premier tribunal de sa justice souve- » raine, seraient le coup le plus fatal qu'il pût porter à la » constitution de son Etat, et du plus pernicieux exemple » contre ses intérêls et ceux de sa postérité. Que son Par- » lement y pourrait d'autant moins déférer qu'il est plus » fidèle au Roi. Qu'au surplus, les magistrats qui com-
» posent son Parlement ne peuvent cesser de lui répéter » que le schisme qui s'élève, et pour lequel V archevêque » de Paris ose se déclarer ouvertement, est ce qu'il peut » y avoir de plus fatal pour la religion, pour l'Etat, pour » la souveraineté. Que leur conscience exige d'eux d'agir, » et que si ledit seigneur Roi persistait dans la volonté )> d'anéantir ou de suspendre ce que son Parlement fera à )> chaque occasion des nouveaux faits tendant au schisme, » ils le supplient très-humblement de vouloir bien les » dispenser entièrement de continuer les fonctions des » charges, desquelles ils auraient à se reprocher à chaque » instant de ne pas remplir celles qui sont le plus essen- » tiel et le plus indispensable de leurs devoirs. »
Ainsi des magistrats séculiers intentaient, contre leur propre archevêque, l'accusation la plus odieuse dans le même temps que leurs arrêts défendaient de donner ce nom injurieux à qui que ce fût, et surtout aux adversaires de la constitution Unigenitus . Des hommes chargés d'exécuter les édits des princes se glorifiaient publiquement de braver Y indignation des souverains , et cela dans le but d'obliger les ministres de l'Eglise à donner les sacrements à des hommes également réfraclaires aux lois de l'Eglise et de l'Etat : ils traitaient comme des rebelles ceux qui ne se reconnaissaient pas soumis à leur autorité dans les choses spirituelles. On voit quelle étrange confusiou d'idées avait déjà prévalu.
Les Gens du Roi, qui étaient chargés de porter ces remontrances au monarque, le trouvèrent tout indigné de la conduite du Parlement, et en particulier de ce que les Chambres restant ainsi toujours assemblées, les magistrats ne remplissaient plus leurs fonctions ordinaires. « Tant que la justice ne sera point rendue à nos sujets, « disait-il, je n'écouterai rien de mon Parlement. » Afin donc d'arriver à ses fins, le Parlement prend, le 8 mai, un nouvel arrêté, portant que : « pour donner au Roi les » seules preuves d'obéissance, que dans les circonstances » elle puisse lui donner, la Cour vaquera tous les malins
t. m. ii
» à rendre la justice, en donnant aux affaires des parti- » culiers toute l'attention que peuvent lui laisser les objets » importants pour la religion et l'Etat, dont elle est uni- » quement occupée -, les Chambres demeurant assemblées » tous les jours à trois heures de relevée, jus qu à ce que lato dite Cour ait pourvu à maintenir l'ordre, et le repos » public, et la souveraineté du Roi. » C'est après une preuve aussi équivoque de soumission à ses volontés, que le Roi consentit à recevoir les remontrances hautaines du Parlement. La réponse qu'il donna par écrit se bornait à dire, que des vues de prudence, « auxquelles son Parlement » aurait dû se conformer, l'avaient déterminé à défendre » que les procédures commencées fussent suivies ; et que, » connaissant l'importance des objets qui lui étaient an- » nonces, il formerait incessamment une commission com- « posée de prélats et de magistrats, pour discuter une )> matière aussi intéressante pour le bien de la religion « que pour la tranquillité de l'Etat. »
Le Parlement, après avoir entendu cette réponse, arrêta qu'elle serait inscrite, sans par ladite Cour se départir de V exécution de ses précédents arrêts et arrêtés. On n'entendit plus parler que de dénonciations portées contre les curés et les vicaires, de mandats d'amener, de confiscations, de suppressions de mandements d'évèques, etc. Toutefois, pendant quelque temps encore, les ordres du Roi ralentirent les procédures : mais nous verrons bientôt cette faible barrière rompue. Ainsi qu'il arrive presque toujours à l'époque des luttes entre les partis, il se trouvait toujours à ces séances un grand nombre de spectateurs, dont l'office était d'indiquer à la compagnie, par des marques d'approbation ou de mépris, ce qu'elle avait à faire, et qui dominaient réellement le Parlement. Les libelles, les pampblets se multipliaient de plus en plus, et devenaient un moyen de succès pour les agitateurs.
Le Roi nomma enfin, le 30 mai, la commission qu'il avait annoncée : elle se composait du cardinal de la Rocbefoucauld, arebevèque de Bourges, du cardinal de Rohan-
Soubise, évêque de Strasbourg, de M. de Tavannes, archevêque de Rouen, de M. de Rochechouart, évêque de Laon et depuis cardinal, de MM. de ïrudaine, delà Granville, et Castanier d'Aurîac, membres du Conseil d'Etat, et de Jolv de Fleurv, ancien procureur-général. On ne connaît pas le résultat de ses délibérations : il est à présumer qu'elles auront influé sur la conduite que nous verrons plus tard adoptée par le gouvernement.
— Le 1 1 juin. Lettre que vingt-tjm Evêques assemblés a Paris adressent au Roi, et a laquelle adhèrent soixante- un autres Evêques. L'épiscopat ne pouvait voir avec indifférence les coups portés à l'autorité de l'Eglise. Vinp-t-un évèques réunis à l'archevêché de Paris, avec l'autorisation du Roi, lui adressèrent deux lettres, datées l'une et l'autre du 11 juin, et remplies d'une vigueur sacerdotale.
La première était relative à l'arrêt du Parlement, du 18 avril, portant règlement sur les refus de sacrements.
« Sire, lui disent-ils d'abord, le silence que nous avons gardé jusqu'à présent sur les maux qui nous affligent, et sur ceux dont nous sommes menacés , a eu la moderation et la charité pour principes. Contents d'élever nos mains vers le ciel, nous espérions que la prévention qui a séduit le plus grand nombre des magistrats de votre Parlement de Paris se dissiperait. Mais, Sire, la plaie que ce tribunal fait à la religion devient de jour en jour si profonde, que nous trahirions le ministère saint qui nous est confié, si nous différions plus longtemps à porter nos plaintes au pied du trône de Votre Majesté. Pouvonsnous en effet, Sire, sans être frappés du plus grand élonnemenl, voir le Parlement de Parisdéfendre, par un arrêt, de f.iire aucun refus public de sacrements, sous prétexte, dit-il, du défaut d'acceptation de la bulle tînigenitus , Quoi, un tribunal laïque, juge donc que la soumission à une constitution, qui est un jugement dogmatique etirréformable de l Eglise universelle, une loi de l'Eglise en matière de doctrine, et une loi de l État, esl une chose in-
différente au salut ? Il prétend donc qu'on doit administrer les sacrements à une personne qui refuse de se soumettre à une telle loi, sans en excepter le cas où ce refus serait obstiné, public, notoire ou scandaleux ? S'il détermine que dans un tel cas on ne peut refuser les sacrements, il pourra donc également déterminer qu'on ne peut les refuser dans un autre cas qu'il lui plaira de désigner? S'il a l'autorité de fixer les cas dans lesquels on ne peut refuser les sacrements, et pourquoi n'aurait-il pas celle de fixer les cas dans lesquels on ne peut les administrer? Voilà donc ce tribunal laissé en droit de statuer sur la sullisance ou l'insuffisance des dispositions dans lesquelles se trouve une personne, par rapport à la réception des sacrements! Quels reproches n'aurions-nous pas à nous faire, si, dépositaires des intérêts de ia religion, nous souffrions dans le silence que des juges séculiers s'arrogent, sur la dispensation des saints mystères, les droits sacrés du sacerdoce, et qu'ils usurpent hautement sur l'autorité spirituelle un pouvoir que ses ministres ont reçu de Jésus-Christ? »
Ici les prélats, après avoir rappelé les principales preuves de l'Écriture et de la tradition qui condamnent ces usurpations, leur opposent aussi celte suite de déclarations et d'édits, par lesquels les rois avaient si souvent déclaré que la connaissance de ce qui se rapportait aux sacrements appartenait exclusivement aux juges de l'Eglise; et ils insistent en particulier sur les actes nombreux que Louis XV lui-même avait faits à toutes les époques de son règne, pour reconnaître les mêmes principes. « Et cependant continuent-ils, comme si l'Evangile n'avait point parlé, comme si la tradition n'était pas constante, comme si les rois, vos prédécesseurs, n'eussent porté aucune loi; comme si Votre Majesté ne se fût point expliquéesur un objet aussi important, les ministres de l'Eglise, les curés, les premiers pasteurs, sont exposés à de plus grandes violences qu'ils n'en ont éprouvé depuis le commencement de la monarchie, dans l'exercice de leur ministère. On essaye d'à-
néantir tout ce que Votre Majesté a fait, depuis près de trente ans, pour rendre à la constitution Unigenitus l'obéissance qui lui est due. On veut abolir des usages anciens, respectables, autorisés, et dont la nécessité et l'utilité ne peuvent êlresujets à l'examen des magistrats séculiers. On s'arroge le droit de statuer sur l'administration extérieure des sacrements, et par là on nous fait appréhender qu'on ne veuille se rendre maître de toute l'administration et dispensation des sacrements, puisqu'en fait de sacrements il n'y a ni administration, ni dispensation qui ne soit extérieure... Ah! Sire, sera-t-il dit que sous le règne d'un prince aussi ami de la religion, que l'est Votre Majesté, des magistrats qui ne tiennent que d'elle tout ce qu'ils ont d'autorité, l'emploieront malgré vos lois les plus précises, malgré vos défenses mêmes les plus expresses, pour s'ériger en nouveau tribunal dans le temple du Dieu vivant, et pour exposer à la profanation le plus auguste de nos sacrements ! Quoi, Sire, on verrait, sous votre règne, employer les procédures les plus sévères, et dont les siècles les moins favorables à l Eglise ne fournissent point d'exemples, pour forcer les ministres de Jésus-Christ à livrer, contre leur conscience, contre les ordres de leurs évêques, contre le droit ecclésiastique et le droit divin, le Saint des saints aux personnes notoirement indignes de le recevoir, à des pécheurs publics, à ceux même qui font une profession ouverte de libertinage ou d'incrédulité. Si la crainte de se rendre coupables de prévarication arrête les prêtres instruits et fidèles, les prisons et les traitements les plus rigoureux seront le prix de leur fidélité, et nous tous, ministres du Seigneur, premiers pasteurs de vos peuples, nous nous trouverons exposés désormais ou à prévariquer ou a devenir les victimes de notre devoir. À Dieu ne plaise que nous délibérions un instant entre ces deux partis! C'en est fait de l'Église, disait saint Cyprien, si les menaces nous déconcertent, et nous font rendre les armes: nous irons au-devant des croix et des tribulations: et si de pareils scandales continuent, nous serons forcés
21 i ANNÉE iïtt
d'employer les armes spirituelles qui nous ont été mises en mains; et si ce glaive n'arrêtait pas des personnes déterminées à la mépriser, nous présenterions nos corps pour défendre celui de Jésus-Christ. »
Les prélats montrent que ce langage n'a rien cpie de convenable à la vue des excès inouïs auxquels le Parlement se porte contre des pasteurs, dont tout le tort a été d'obéir à leurs ordres. « Aussi, disent-ils, non-seulement nous emploierons pour eux nos vœux, nos sollicitations, notre autorité ; nous les accompagnerons, s'il le faut, dans les prisons ; nous ferons retentir partout nos gémissements et nos plaintes ; et l'on saura dans l'univers, que si en France des curés et des prêtres sont poursuivis parce qu'ils soutiennent la religion , lesévèques de France savent aussi partager ces tribulations. »
Ils peignaient ensuite les effets funestes de toutes ces rigueurs, relativement aux paroisses, dont les curés et les vicaires sont en prison ou en fuite, a obligés peut-être » d'aller chez les nations voisines chercher un asile à la )> catholicité, comme autrefois nos voisins, persécutés pour » la foi, venaient en chercher dans ce royaume. »
La lettre se terminait en demandant au roi qu'il annullàt l'arrêt du 18 avril , et tous les arrêtés et toutes les procédures qui en étaient la conséquence . et qu'il ordonnât la fidèle observation des édits et déclarations qui assuraient la liberté de l'Eglise (I).
La seconde lettre, souscrite par les mêmes prélats, à l'exception de l'archevêque de Paris, avait pour objet de défendre ce prélat, et de se plaindre en particulier de l'arrêté du 5 mai , où il était traité de schismatique par le Parlement, dans le temps même où cette Cour défendait de donner à qui que ce fût ce nom injurieux. Le prélat avait , d'après la défense du roi , supprimé une instruction qu'il avait préparée sur ces matières. « Si ce pasteur, di-
(1) Les principaux prélats, qui signèrent cette lettre éloquente, fuient M. de Beauinoiit, de Paris; M. de S iiiit-Albiu, de Cambrai; M. Languel, de Sens; M. de Brancas, d'Aix ; M. de la Roclie-Aymon, de Toulouse, etc.
» sent les éveques , plus attendri qu'irrité de l'écart dune » partie de son troupeau , n'oppose à cet outrage que sa v patience, son silence, sa charité; nous, Sire, qui pré- » voyons que la religion va souffrir dune injustice faite » au caractère et à la personne d'un de ses plus res- » peclables ministres, pouvons-nous nous dispenser de w représenter à Votre Majesté les suites d'une si atroce » imputation , répandue par toute la France , et consi- » gnée dans un monument authentique? Que pense- » ront les peuples, et que respecteront-ils désormais;, si » ceux qui sont préposés pour les contenir dans la subor- » dination , leur donnent eux-mêmes l'exemple de l'indo- » cilité, s'ils s'érigent en censeurs et en maîtres de celui » dont ils devraient être les disciples dans l'ordre de la » religion; s'ils vont jusqu'à entreprendre de flétrir leur » pasteur, jusqu'à se précipiter eux-mêmes dans le schisme, » en l'accusant d'en être le fauteur? Quel triomphe pour » les libertins, pour ces esprits forts, qui toujours pro- » filent des moindres occasions pour avilir l'autorité de » ses ministres! » Ils concluaient en suppliant le monarque d'apporter un prompt remède à un événement aussi affligeant, en effaçant par son autorité souveraine , jusqu'au souvenir, s'il était possible , d'un acte aussi pernicieux.
L[Ces lettres furent reçues du roi avec égards; mais elles ne firent pas sortir le gouvernement de la marche incertaine qu'il avait adoptée. Au contraire, tandis que les actes du Parlement, dont se plaignait le clergé étaient répandus avec profusion , le roi fit dire aux évêques qu'il ne voulait pas que leurs lettres fussent imprimées , ni que les autres éveques à qui elles pourraient être adressées en prissent des copies (l). Il y eut quelque chose de plus triste encore , c'est que, quelques jours après, la seconde
(1) C'est ce que porte la circulaire par laquelle l'abbé de Coriolis, agent général du clergé, envoyait aux éveques communication des letires, écrites le 1 1 juin : on la trouve dans le Recueil de pièces importantes, publié en 1756, à la suite de Y Instruction pastorale de M. de Beaumont.
2!i1 ANNÉE 1752.
lettre ayant été imprimée sans titre, un arrêt du Conseil d'Etat la supprima, conjointement avec une lettre de Tévêque d'Amiens, adressée au roi sur le même sujet.]]
Cependant la majorité de l'épiscopat adhéra expressément à la plainte des évêques, et soixante et un prélals adressèrent aux agents du clergé des actes positifs d'adhésion; ce qui portait à plus de quatre-vingts le nombre des évêques réclamants (l). Mais, aux yeux des tribunaux, c'était un crime dans les premiers pasteurs de défendre leurs droits : presque tous les écrits que publièrent vers cette époque différents prélals, subirent des arrêts, qui en réalité étaient moins flétrissants pour eux que pour leurs ennemis.
[[ La situation des partis se dessinait donc de plus en plus clairement; il n'était plus possible de se faire illusion. Toute la ressource des appelants ne consistait plus, à cette époque, que dans l'appui du Parlement, qui n'avait pas reçu la bulle Unigenitus , ou qui ne lavait admise, prétendaient-ils, qu'avec modification (2) , ce qui, concluaient-ils, entraînait la conséquence qu'on ne pouvait la regarder comme un jugement infaillible. L'absurdité de ces vains palliatifs se montraient de jour en jour avec plus d'évidence (3).]]
(1) [[Les réponses des soixante et un évêques se trouvent dans le Recueil que nous venons de citer, note précédente. ]
(2) [[Cette prétendue modification était elle-même destituée de fondement. Elle se rapportait à ces réserves, qui avaient été insérées dans les clauses de l'arrêt d'enregistrement du 15 février I714, et que nous avons rapportées plus haut, page 120. Ces clauses, quelles qu'elles fussent, ne modifiaient en aucune manière les bulles, puisqu'elles repoussaient une interprétation qui leur était étrangère.
(3) Les Nouvelles ecclésiastiques pour 1752, p. 16 1 .s'expliquent d'une manière curieuse sur la situation. « 11 va actuellement, disent-elles, entre le » Parlement et la plupart des évêques, par rapport au grand objet quioccupe » celle auguste compagnie (le Parlement, et non l'épiscopat) une opposition » de maximes et de sentiments, qu'il n'est pas possible de se dissimuler, et » quiéclate dans les différents écrits qui échappent aux prélats. Mais si on » prend le change dans cette importante contestation, ce ne sera pas faute » de lumières. » Kt ici le malheureux gazetier ne cilc avec éloge que des écrits publiés par les magistrats, pour prouver la compétence de l'autorité séculière, en ce qui concerne l'administration extérieure des Sacrements. ]
[[Le 20 novembre de la même année, Benoît XIV donna le hreîMilitantis , pour condamner un livre dont le titre seul était un scandale : apologie de tous les jugements rendus par les tribunaux séculiers en France contre le schisme, dans laquelle on établit : 1° L'injustice et l'irrégularité des refus de sacrement , de sépulture et d'autres peines quon prononce contre ceux qui ne sont pas soumis à la constitution Unigenitus; 2° La compétence des juges laïques pour s'opposer à tous les actes du schisme. Cet écrit, confié d'abord par le pontife à l'examen d'une commission de cardinaux et de théologiens, était condamné comme contenant des propositions fausses, téméraires, injurieuses au Saint-Siège et aux évoques , schismatiques et erronées. Nous verrons sous 1756 le pontife donner aux évêques de France un secours plus etlicace encore en leur traçant luimême solennellement des règles de conduite.
Ce qu'il y eut d'assez curieux par rapport à Yjtpologie, c'est qu'un arrêt de la Grand'Cbambre l'avait aussi supprimée, le 16 juillet de la même année. Nous sommes portés à croire que c'est là une de ces démarches que le gouvernement demandait quelquefois à cette compagnie pour avoir l'air de tenir la balance entre les partis. Le réquisitoire de l'avocat-général d'Ormesson faisait plutôt l'éloge que la critique de l'ouvrage. « Le dessein, disait-il, » qu'il semble qu'on se soit proposé dans cet ouvrage, » c'est de soutenir les droits de cette puissance publique » que Dieu même, en formant la société,, a fondée avec «elle pour y maintenir l'ordre légitime; c'est d'établir » que les troubles qui peuvent naître dans lEtat à l'oc- » casion de la religion ne sauraient être exceptés du » nombre des objets dont la connaissance appartient à «l'autorité temporelle, et que l'institution de l'autorité » spirituelle déférée aux ministres de l'Eglise ne peut li- » miter celle dont l'attribut essentiel et primitif est de » conserver la paix extérieure. » Mais en même temps l'avocat-général reprocbait au livre de tendre lui-même à troubler le repos pour lequel il forme des vœux-, le titre
(Yyfpologic lui paraissait contenir une sorte d injure : l'impression avait été faite sans privilège , etc. Un arrêt de ce genre causa de la surprise, mais il ne changeait rien aux dispositions déplorables de la magistrature (l).]]
— Le 5 octobre. Erection de l'abbaye de Fclde en évêché. L'abbaye de Fulde, de l'ordre de Saint-Benoît, fut fondée en 744, par saint Boniface, évêquede Mayence, et saint Sturm , mort en 779, en fut le premier abbé. L'abbé était prince de l'empire, et chancelier de l'impératrice. Son état, situé dans le cercle du Haut-Rhin, entre la Hesse et la Franconie, était de 30 lieues de long sur autant de large. Les religieux étaient au nombre de 14 , savoir : le doyen, qui était le premier dignitaire après 1 abbé , et qui résidait dans la prévôté de Saint-André, contiguë au monastère, huit prévôts qui résidaient hors du monastère dans des prévôtés plus ou moins éloignées; enfin cinq religieux capitulaires, non prévôts, demeurant dans le monastère. Benoît XIY, en érigeant l'abbaye en évêché , régla qu'elle resterait toujours dans l'état régulier, que l'évèque serait toujours un religieux, et que l'évèque et abbé serait élu par un même acte et exercerait la juridiction épiscopale et abbatiale. Les membres du chapitre devaient continuer à être religieux et en porter l'habit. La bulle statuait sur leur résidence, et conférait au doyen et aux prévôts le droit de porter la mitre et l'anmusse quand ils assistaient l'évèque officiant pontificalement.
Le 1 octobre précédent, le Pape avait confirmé un accord entre l'évèque de Wurtzbourg et l'abbé de Fulde relativement à la juridiction sur différentes parties du territoire de Fulde. 11 y avait eu un premier accord en 17 22, entre l'évèque et l'abbé qui vivaient alors; mais de nouvelles difficultés s'étant élevées , on fit en juillet 1751, un nouveau traité qui fut signé par l'évèque, l'abbé et les membres des deux chapitres ; ce traité est rapporté tout au long dans la bulle de confirmation.
(1) Nous avons cité un exemple assez semblable, sous la date du 17 lévrier 1747.
— Le 10 novembre. Bulle Dëtestabilem pour condamner cinq Propositions en faveur du Duel, et renouveler les peines des Duellistes. Le Pape commence par rappeler les décrets de ses prédécesseurs contre les combats singuliers. Le Concile de Trente avait décerné des peines, non-seulement contre ceux qui se battaient en duel, mais contre ceux qui favorisaient cette barbare coutume. Clément VIII avait donné une constitution, à ce sujet, en 1592. Alexandre VII et Innocent XI avaient condamné des propositions qui tendaient à excuser le duel. « Ces » condamnations, dit le Pape, n'ont pas empêché d'autres » auteurs plus récents de permettre le duel dans certains » cas, où il s'agit de la perte de son emploi, ou du déni » de justice fait par la magistrature-, c'est pourquoi, après » avoir fait mûrement examiner les propositions suivantes, » elles nous ont été présentées comme dignes de censure : » 1° Un militaire qui, s'il n'offre pas ou s'il n'accepte pas » le duel, passera pour poltron, timide, abject, indigne du » service militaire, et qui par conséquent est exposé à ne » pas conserver l emploi qui est nécessaire à sa subsistance, » ou qui est exposé à ne pas obtenir l avancement qui lui ■» serait du sans cela, n'encourra ni la faute, ni la peine, » soit, qu'il présente, soit qu'il accepte le duel. — 2° On peut » excuser ceux qui, en vue de défendre leur honneur, ou » d'éviter le mépris des hommes , présentent ou acceptent le )> duel, quand ils savent certainement que le combat n'aura » pas lieu, et sera empêché par les autres. — 3° Un officier » militaire peut accepter le duel par une crainte grave )) de perdre sa réputation ou son emploi.- — 4° En prenant » l'homme dans l'état naturel, il lui est permis de pré- » senter ou d'accepter le duel, pour conserver son honneur » et sa' fortune, quand il n'a pas d'autres moyens pour en » éviter la perte. — 5° Ce qui vient d'être affirmé pour » l'homme envisagé dans l'état naturel, peut aussi s ap- » pliquer à l'état d'une société civile mal organisée, dans » laquelle les magistrats, soit par malice, soit par négli- •» gence, refusent ouvertement la justice. »
Le Pontife condamne ces propositions comme fausses, scandaleuses et pernicieuses ; il défend de les soutenir ou en public ou en particulier, et de les réduire en pratique ; il renouvelle et confirme les constilulions de ses prédécesseurs sur cette matière, entreautrescelledeRenoîtXIII, du 8 juin 1725, qui privait les duellistes du droit d'asile. Il conjure les princes, les magistrats, les chefs militaires, de ne rien négliger pour extirper une si funeste coutume.
— Le 4 janvier. Le Parlement de Paris adresse au Roi de nouvelles Remontrances : son exil. Cette Cour s'était à peinereposée pendant les vacations de l'année précédente; et même, avant de se séparer, elle avait pourvu, par son arrêté du 6 septembre, à ce que la Chambre des Vacations continuât à procurer par toutes les voies que le zèle lui inspirerait, l'exécution due aux arrêts de la Cour. La recommandation n'avait été que tropeilicace, grâce au zèle de l'abbé Chauvelin et d'autres conseillers tout aussi ardents. La rentrée, à la fin de novembre, fut le signal de nouvelles hostilités. On se remit à s'occuper presque exclusivement de refus de sacrements et de billets de confession ; toutes les têtes du Parlement étaient montées de manière à enfanter chaque jour de nouveaux orages. Il faut évidemment, dans le nombre des faits déplorables de cette époque, se borner à ceux qui ont eu le plus d'éclat, et qui ont entraîné des conséquences plus marquées. Le 12 décembre, l'abbé Bourry, conseiller clerc aux enquêtes, dénonça aux Chambres assemblées un nouveau refus de sacrements fait, à défaut de billet de confession, sur la paroisse Saint-Médard, à des sœurs de la communauté de i)ainte-x\gathe. C'était une maison de sœurs d'école faisant simplement des vœux annuels. Dès l'année 1715, leur attachement aux nouveautés les avait rendues suspectes, et on les avait obligées de renvoyer leurs pension-
naires. Plus lard, M. de Vintimille avait interdit leur chapelle. Depuis quelque temps cinq religieuses de la maison étaient mortes sans sacrements, plutôt que de donner un billet de confession faite à un prêtre approuvé, ou de nommer du moins leur confesseur. Une d'entre elles, la sœur Perpétue, actuellement dans le plus grand danger, persistait dans la même conduite } et c'était pour cette raison que le curé de Saint-Médard lui avait refusé le saint viatique. Le Parlement décida aussitôt que le curé et ses deux vicaires seraient mandés sur-le-champ. Le curé ne so trouva point : les vicaires subirent un interrogatoire, et il parut, par leurs réponses, que le refus avait été fait de l'ordre de l'archevêque. On lui envoya un secrétaire pour l'inviter à faire administrer la malade. Il répondit qu'i/ riétait comptable qu à Dieu du pouvoir qui lui avait été confié ; qu il ri y avait que le Roi à qui il se ferait toujours un devoir de rendre compte de sa conduite ; et que le curé de Saint-Médard suivrait les lumières de sa conscience et les ordres qu il lui avait donnés. Une seconde invitation attira la même réponse; et c'est ici que commence une série d'actes plus extraordinaires les uns que les autres.
L'avocat général d'Ormesson, après un discours étendu, contenant un parallèle de la conduite du Parlement, pleine d'égards et de modération, avec la conduite inflexible et obstinée de l'archevêque (l), conclut à ce qu'on députât vers le Roi, pour lui représenter la nécessité de poursuivre \esconlrc\enanis, de quelque condition qu'ils fussent. L'arrêt dépassa ces conclusions. « La Cour, toutes les n Chambres assemblées, ordonne que l'archevêque de Paris » sera tenu de faire cesser, dans le jour, par ses ordres, » le scandale causé par des refus publics, réitérés, et per- » sévérants d'administrer les sacrements de l'Eglise à la » nommée Perpétue, de la maison de Sainte-Agathe, sous » prétexte du défaut de représentation du billet de con-
(I; Nouvelles ecclésiastiques pour 1753, p. 38.
» fession, ou de déclaration du nom de son confesseur; et » que, lant sur les faits résultant de l'information or- » donnée hier, que sur les réponses de l'archevêque de » Paris, les Pairs seront invités, en la manière accoutumée, » à prendre leurs places à la Cour, toutes les Chambres )> assemblées, lundi 18 décembre. » L'arrêt fut signifié à l'archevêque, dans la personne de son suisse (l).
Le lendemain, 14 décembre, nouvelles assemblées des Chambres, et le matin et l'après-midi. L'avis d'un grand nombre de membres était que l'on commit, pour administrer sur-le-champ la malade, le doyen des conseillers clercs du Parlement (c'était alors l'abbé Boucher, du chapitre de Saint-Honoré) : mais surdiverses représentations, on arrêta préalablement que chacun des prêtres de la paroisse de Saint-Médard, en commençant par le pins ancien, serait sommé de faire cesser le scandale. Cet arrêt n'amena pas plus de résultat que les précédents.
Le 15 décembre, les Chambres assemblées continuèrent leurs délibérations, lorsque le premier président déclara à la compagnie que le Roi avait défendu à son Parlement la convocation des Pairs ; et qu'il lui avait remis une lettre de cachet, qu'il devait lire aux Chambres assemblées: il commença la lecture, mais à peine eut-on entendu ces mots : M. de Maupeou, je vous fais cette lettre pour vous dire que par un arrêt de mon Conseil, qu'aussitôt un tumulte indicible s'éleva. Le premier président veut s'acquitter des ordres personnels qu'il a reçus du Roi. Tous les conseillers des Enquêtes et Requêtes se retirent, ainsi que la plus grande partie de la Grand'Chambre (2). A la fin de la lecture, le premier président ne se trouvait plus qu'avec les présidents à mortier, et deux conseillers de la Grand Chambre. Cependant des messages, des pourparlers réciproques s'engagent entre les Chambres, jusqu'à une heure très-avancée de la nuit. Le résultat fut que le sur-
(11 Nouvelles ecclésiastiques, \i. 39.
(1 ) Voyei sur L'organisation «.lu Parlement les détails douuçs t, u, p. 280.
lendemain (car cette scène avait lieu un samedi), toutes les Chambres seraient réunies avant septheures du matin. En conséquence, le 18 décembre, tout le monde était de bonne heure à son poste. On arrêta qu'une députaiion serait faite au Roi, pour lui dire que la défense de convo- » quer les Pairs intéressait tellement les droits de ceux-ci » qu'il était nécessaire que le Parlement en délibérât avec » eux. » On mit ensuite en délibération l'affaire toujours pendante de l'administration de la sœur Perpétue. Mais, messieurs, dit le premier président, vous ne vous souvenez pas sans doute des ordres du Roi et de V arrêt du Conseil ; puis, comme il prenait la lettre du Roi pour lire ses ordres, tous cesmessieurs se levèrent, et se retirèrent dans leurs Chambres; et peu après les conseillers des Enquêtes et des Requêtes lui envoyèrent une députation pour lui représenter avec quelle peine ils avaient vu qu'il avait insisté pour lire une seconde fois des ordres du Roi, qui il étaient pas revêtus des formes ordinaires.
Le 19 décembre, nouvelle réunion. Un membre lit à la compagnie un acte de la sœur Perpétue, passé devant notaire , par lequel elle déclarait que, «ayant l'espérance de » se présenter elle-même dans peu à l'église pour y recevoir » les sacrements, elle conjurait la bonté des magistrats de » ne pas suivre la vengeance d'un délit, dont il plaisait à » la divine miséricorde de faire cesser l'objet. » Nous allons bientôt voir que celte circonstance n'empêchera pas pour cela le Parlement de s'occuper encore de la chère sœur Perpétue.
En attendant, la députation envoyée au Roi est encore chargée de lui représenter que les lois et les ordonnances » du royaume défendent au Parlement d'entendre les or- •» dres du Roi, s'ils ne sont munis du sceau du Roi, et » des marques anciennes et respectables de son autorité. » Voici quelle fut la réponse du Roi : « La lettre que j'ai » écrite à mon Parlement et l'arrêt que j'ai rendu en mon » conseil lui ont fait connaître que j'ai évoqué à ma per- » sonne l'affaire qui servait de motif à la convocation des
Tli ANNÉE 1753.
)) Pairs, et que j'ai voulu eu prendre connaissance par » moi-même. C'est pour cette raison que j'ai défendu celle » convocation, et la défense que j'en ai faite n'a rien qui » puisse intéresser les privilèges attachés à la dignité des » Pairs, que mon intention est de conserver dans toute » leur intégrité. Quant à vos formes, je ne refuserai » jamais de vous entendre. Expliquez-vous avec mou » chancelier, qui m'en rendra compte. »
Cette réponse portée au Parlement, le 22 décembre, ne calme nullement les esprits : loin de là-, on insiste sur la nécessité où l'on est de faire connaître aux ecclésiastiques du royaume qu'ils sont soumis à la justice royale-, quelque évocation ou interdiction qui arrive, le Parlement ne peut se dispenser d'agir. Un nouvel arrêté est rendu : « La » Cour, toutes les Chambres assemblées, en délibérant sur « le contenu du récit fait par M. le premier président, a » arrêté que pour aviser à ce qui touche l'essence de » la Cour des Pairs , lesdits Pairs seront invités à » venir prendre leurs places en ladite Cour; toutes les >i Chambres assemblées, 29 du présent mois, et que » néanmoins il sera fait au Roi une députalion pour lui » faire connaître les causes dudit arrêté. » Ces causes, selon que le Parlement lui-même l'expliquait dans les instructions données pour la députation , étaient que l'évocation, dont le Roi avait parlé dans sa réponse, étant irréaulière dans la forme et dans le fond, rendait celte nouvelle invitation indispensable 5 que les formes que le Parlement réclamait étaient des lois de l'État, de l'observation desquelles dépendait le maintien de l'autorité royale; et que le Parlement, ne reconnaissant personne entre le Roi et lui, ne pouvait s'adresser qu' au Roi seul.
Les fêtes de Noël purent à peine suspendre tous ces mouvements. Le 27 décembre, les Gens du Roi font connaître que le Roi a fait une nouvelle défense de convoquer les Pairs, sous peine de désobéissance : mais un nouvel incident augmente l'agitation des esprits; on apprend que la sœur Perpétue a été enlevée de son couvent par l'ordre
ANNEE 17o3. 223
du Roi, pour cire transférée dans une autre maison. On s'échauffe, on trouve que cette translation intéresse l'honneur de la religion et la tranquillité publique; qu'elle attaque cette ancienne liberté qui n'avait pas encore été enlevée aux Français. On décide qu'une plainte sur cette affaire sera jointe aux autres objets des représentations à faire au Roi.
Ces représentations furent faites au Roi le 3 janvier 5 il répondit : « Que la connaissance qu'il s'était réservée de » l'affaire pour laquelle les Pairs avaient été convoqués, » était une preuve de l'attention qu'il voulait avoir de » conserver les privilèges de la pairie, et que son Par- » lernent était suffisamment instruit par les ordres qu'il » avait donnés verbalement et par écrit. Quant aux » ordres particuliers que je juge à propos de donner, ajou- » ta-t-il, je ne croyais pas que vous eussiez osé m'en » parler. »
C'est d'après celte nouvelle réponse que le Parlement se détermina, le 4 janvier, à adresser au Roi de très-humbles et très-respectueuses remontrances ; et qu'il nomma des commissaires pour en fixer l'objet. Ceux-ci arrêtèrent un projet en vingt-deux articles, qui, dans la séance du 25 janvier, fut approuvé par une acclamation universelle. [[Nous croyons devoir en insérer ici les principaux points, parce que d'une part cette pièce est assez curieuse par rapport à l'organisation des grands corps de l'État, et que d'un autre côté elle montre trop clairement les germes de tout ce qu'on verra à la fin du siècle.
« Du 28 janvier 1753, arrêté qu'il sera représentéau Roi :
« 1. Que la souveraineté du prince et son autorité sur tous ses sujets indistinctement, l'obéissance de ses peuples et leur liberté légitime forment l'essence de toute monarchie, et ne peuvent subsister que par le maintien des lois.
«II. Que son Parlement est chargé, par la constitution et par son serment, de garder et faire observer toutes les lois et maximes du royaume, et d'y conformer la police générale, dont il a la manutention.
220 ANISEE 1753.
« III. Que dans les différents siècles, les ecclésiastiques ont opposé à tous ces principes invariables un esprit d'indépendance, dont il importe de développer au Roi le système
suivi.
« IV. Que ce système toujours condamné par les rois, toujours réprimé par les Parlements, se manifeste aujourd'hui plus que jamais dans des écrits sans nombre, dans les déclarations judiciaires de plusieurs ecclésiastiques, et est avoué publiquement par les archevêques de Paris et de Tours, dans les réponses qu'ils ont osé faire (l).
« V. Que ceux d'entre les évêques, qui affectent aujourd'hui une semblable indépendance exercent une domination arbitraire sur les ministres inférieurs de l'Eglise ; et que ces inférieurs, par une soumission aveugle, servile ou intéressée, affermissent celte domination.
« YI. Que de ce système est né le schisme , dont le roi lui-même a senti tout le danger, et qui ne peut cesser d'exister, si ceux des supérieurs ecclésiastiques qui l excitent ,ne sont soumis à la justice royale, et si leurs inférieurs n'y trouvent la protection sous laquelle ils doivent exécuter les saints canons et les lois de l'Etat, nonobstant tous ordres contraires.
« VII. Que les fauteurs du schisme exécutent de failles lettres Pastoralis ojficii, que par ordre du roi tous les Parlements ont déclarées abusives (2).
« VIII. Quecependantcesecclésiastiquesl'autorisent par différents arrêts du Conseil, notamment par celui du 23 août 1752 (3) ; que ces arrêts, s'ils s'exécutaient, consacreraient les principes du schisme , annuleraient les juge-
(1) [On a vu dans cet article, et dans celui du l'î juillet 1740, quelles étaient les déclarations judiciaires des ecclésiastiques et les réponses de l'Archevêque de Paris qui blessaient les magistrats.
M. de Fleury, neveu du cardinal, récemment élevé sur le siège «le T< urs, avait fait une réponse semblable aux sommations du bailliagede Tours. ]
(2) La bulle Pasloralis avait surtout pour objet, de condamner l'appel. (Voyez t. ii, p. ') 1.) Ce qui est dit ici des ordres du roi est évidemment outré : la ((induite incertaine que tint quelque temps le Régent, pou\ait donner quelque apparence h celle assertion étrange.
(3) Voyez plus liaul, p. 205.
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gements les plus importants de la justice royale, et feraient passer aux ecclésiastiques une portion inaliénable de la souveraineté.
« IX. Que \e schisme fait encore de nouveaux progrès par les évocations, lesquelles, hors les cas prévus par les lois, sont contraires à l'ordre public, au bien de la justice, aux droits des sujets, destructives des tribunaux, prohibées par les ordonnances, surtout en matière criminelle.
« X. Que {évocation de la cause d'un pair, quel qu'en puisse être le motif, attaque directement l'essence delà pairie, celle de son parlement, seule Cour des Pairs ; et les droits de tous ceux qui y ont séance, le Parlement étant le seul tribunal où leur innocence puisse être sullisamment établie.
« XI. Que la défense de les y inviter donne atteinte aux droits respectifs, qu'ont les Pairs de venir, quand ils veulent, y prendre leurs places, et le corps dont ils sont les membres, de les appeler en toutes occasions, pour remplir les devoirs elles fonctions de leurs dignités.
« XII. Que ces évocations et prohibitions concernant l'ordre judiciaire peuvent encore moins être exécutées, lorsqu'elles parviennent au Parlement, sans être revêtues des marques anciennes et respectables de ï autorité du Roi, et scellées du sceau royal ; que ces formes font partie des lois qui intéressent la constitution de l'Etat.
« XIII. Que les ordres particuliers sont pour les ecclésiastiques qui les surprennent depuis longtemps à la religion de leur souverain, un moyen de répandre et de consommer le schisme, de devenir indépendants de l'autorité des lois, et d'assurer à chacun d'eux une domination arbitraire sur tous les sujets du Roi.
« XIV. Que. tels ont été les motifs des représentations que les circonstances de l'un desdils ordres (relatif à Perpétue) ont obligé le Parlementde faire au Roi le 3 janvier.
« XV. Que ces voies d'autorité si éloignées de l'esprit de la religion, n'ont jamais été plus multipliées à son préjudice qu'au sujet de la bulle Unigenilus $ que tous ces or-
dres n'ont eu pour fondement que l'opposition scrupuleuse à un décret indéterminé, qui ne peut jamais, par sa nature, quelque interprétation qu'on lui donne, autoriser l'abus qu'en l'ont quelques ecclésiastiques.
(c XVI. Que l'abus de ces ordres a été porté jusqu'à interdire, au nom du Roi, à des ecclésiastiques l'exercice de leurs fonctions et droits attachés à leurs titres, à des théologaux la prédication, à des archidiacres la visite, à des chanoines l'entrée au chœur, à des communautés régulières et séculières le droit d'élection ; à exclure des universités et autres corps un nombre considérable de leurs membres, capables de soutenir les véritables maximes du royaume, et de former des ministres éclairés pour 1 Eglise, et pour l'Etat des citoyens fidèles (l).
« XVII. Qu'un grand nombre de curés, dans différents diocèses, ont été enlevés à leurs paroisses-, des religieuses à leur monastère -, des citoyens de tout état privés de leur liberté légitime.
« XVIII. Que dans les conjonctures présentes, les seuls moyens de faire cesser les troubles dans l'Eglise et dans l'Etat résident, dans les droits certains de l'autorité souveraine, dans l'exécution des lois, et dans l'activité indispensable et continuelle du Parlement; que ne pas la laisser agir, serait l'anéantir, et porter le coup le plus funeste à la religion, à la souveraineté et à l'Etat. »
Ces articles, qui furent la seule pièce qui fut plus tard présentée au Roi, devaient être développés et munis de preuves dans des remontrances auxquelles une commission fut chargée de travailler sans relâche.]]
Dans le même temps, les magistrats ne cessaient d'aggraver leurs torts, persistant à s'occuper sanscessede refus de sacrements, décrétant des curés de prise de corps, etc. Un des arrêts qui firent le plus de bruit, fut celui qui concernait l'évêque d'Orléans. Des religieuses de ce diocèse
(1) Cette partie des remontrances mit en émoi l'Université, qui se trouvait déprimée : elle forma des projets de réclamations; mais ils n'eurent pas de suite. Nouvelles ceci, pour J7J0, p. lôO.
persistaient depuis vingt ansàêtre privées des sacrements, pendant la vie et à la mort plutôt que de se soumettre a la bulle Unigenitus, à laquelle elles avaient manifesté une résistance publique. Une sœur dangereusement malade avait fait sommer son évêque de la faire administrer: le prélat l'avait visitée lui-même, el elle lui avait manifesté toute son opposition à la bulle. L'affaire ayant été déférée au Parlement de Paris, celui-ci enjoignit à l'évéquede faire administrer la sœur dans l'heure <7e la signification de l arrêt. Le 23 janvier, au moment où le Parlement se fait rendre compte de l'exécution de l'arrêt, les gensdu Roi représentent qu'un arrêt du Conseil évoque l'affaire au Roi, et défend de continuer les procédures; et néanmoins un arrêt est rendu par les chambres assemblées, pour condamner l'évêqueàsix mille livres d'amende. Cetacte ayant de nouveau été cassé, il s'ensuivit une série de conflits, relativement à la manière dont pouvaient être signifiés au Parlement les arrêts du Conseil.
Le Roi crut devoir suspendre toutes ces mesures, en donnant, le 22 février, des lettres patentes, par lesquelles il ordonnait, sous peine de désobéissance, de surseoira toutes poursuites et procédures concernant la matière des sacrements, jusqu'à ce qu'il en eût autrement ordonné, et en enjoignant au Parlement de les enregistrer. C'était bien celte fois-là des ordres du Roi, munis de son sceau, et des marques anciennes et respectables de son autorité : tout 1 égard qu'y eut le Parlement fut d'arrêter qu'elles seraient l'objet de remontrances qui seraient jointes à celles qui avaient été précédemment ordonnées; et immédiatement on proposa de continuer l'examen des procédures instruites. M. Lepelletier deRosambo, qui présidait en ce moment, refusait par respect pour le Roi de mettre la proposition en délibération. Mais aussitôt, disent les Nouvelles ecclésiastiques, « tous messieurs se réunirent, et ils se ré- » crièrent que c'était donc vouloir faire exécutera la com- » pagnie des lettres patentes quelle avait refusé d'enre- » gistrer; » et les délibérations continuèrent en effet.
Cependant cY'tait surtout après la présentation des remontrances qu'on comptait reprendre ces affaires avec plus de vivacité : elles furent en effet rédigées définitivement et adoptées le 5 avril. Les gens du Roi furent chargés de prier le Roi d'indiquer le jour où il lui plairait de les recevoir. Mais le prince ayant demandé une expédition en forme de l'arrêté en vingt-deux articles , qui fixait l'objet des remontrances, refusa positivement et constamment de recevoir les remontrances elles-mêmes. Ayant fait appeler le 4 mai trois présidents, il leur dit qu'il avait examiné avec attention dans son conseil l'arrêté qui fixait les objets des remontrances ; il avait reconnu que dans les points qu'on proposait de traiter, il en était sur lesquels il s'était déjà expliqué; que la discussion des autres ne pouvait que nuire à ses vues pour le rétablissement de la tranquillité; que ces motifs l'avaient déterminé à ne pas recevoir les remontrances ; et qu'il ordonnait d'enregistrer les lettres patentes du 22 février.
Les magistrats ne s'étaient pas engagés si avant pour reculer : ils prirent le lendemain l'arrêté suivant. « La Cour, )) toutes les chambres assemblées, délibérant sur le récit » fait par M. le premier président; attendu que, dansl'im- » possibilité où elle est de faire parvenir la vérité jusqu'au » trone,/?<7/' les obstacles qu'opposent des gens mal inten- » tionnés, en continuant de surprendre la religion du Roi, » elle n'a plus d'autres ressources que dans sa vigilance » et son activité continuelles, a arrêté que pour vaquer à » cette fonction importante et indispensable, les chambres m demeureront assemblées, tout autre service cessant, » jusqu'à ce qu'il ait plu au Roi d'écouter favorablement » des remontrances, qui ont pour objet le bien de la Rc- ?> ligion et la tranquillité de l'État. » Puis à l'instant on reprend les procédures contre les refus de sacrements.
Cet arrêté attira de nouvelles lettres patentes de jussion. Après s'y être plaint que le Parlement non seulement n'eût pas obéi à ses ordres, mais que de plus il eût arrête de discontinuer le service ordinaire de la justice, pour ne
s'occuper r j uo des objets sur lesquels il lui était enjoint de surseoir à toute procédure, le Roi ordonnait, sous peine d'encourir son indignation, de reprendre sans délai l'expédition des autres causes et procès, et de procéder à l'enregistrement pur et simple des lettres du 22 février.
Quand ces lettres furent portées aux chambres assemblées le 7 mai, elles décidèrent à l'unanimité que persistant dans l'arrêté précédent, elles ne pouvaient, sans manquer à leur devoir et à leur serment, obtempérer ; et sans désemparer, elles ne s'occupèrent que de l'unique objet qui leur était interdit.
Une luttesi longue, si opiniâtre, provoqua enfin le juste ressentiment du souverain, dont on méconnaissait l'autorité. Le 9 mai, tous les conseillers des Enquêtes et des Requêtes furent exilés en différentes villes. On fit un exemple sur quatre d'entre eux qu'on regardait comme les plus ardents, parmi lesquels était l'abbé Chauvelin, qui se signala depuis contre les Jésuites. Ils furent conduits dans des prisons d'Etat (l). On avait ménagé la Grand'Chambre ; elle ne s'en montra que plus entreprenante : elle déclara dans sa séance du môme jour, persister dans tous les arrêts précédents, et, recommençant à s'occuper uniquement de son objet favori, elle se mita procéder contre des prêtres. Trois ou quatre membres seulement ouvrirent un avis plus sage. Le châtiment suivit de près ce mépris affecté des ordres du souverain. Il avait d'autant plus lieu d'être mécontent, qu'au sortir de cette même séance une foule d'hommes de parti ou de gens apostés s'étaient trouvés aux portes du palais pour prodiguer des acclamations séditieuses à ces juges indociles. [[ « Jamais, dit » le gazetier janséniste, )a grande salle du Palais n'avait » été si pleine, qu'elle l'était dans le moment que M. le
(i) [j Mary et Gautier de Besiglij, présidents aux Enquêtes, furent envoyés le premier aux îles Sainte-Marguerite, le second au fort de Ham. L'abbé Cliauvelin, conseiller aux Enquêtes, avait été envoyé au mont Saint-Michel; mais sa famille obtint, à raison de sa mauvaise santé, qu'il fût envoyé au château de Caen. Un autre, deBèze de Lys, fut envoyé au château dePierre- Encise, à Lyon. Notiv/fes eccl, pour 1753, p. 98. n
» président en sm*tit, suivi des autres magistrats. Dès qu'on » vit la porte de la Grand'Chambre s'ouvrir, il n'v eut » qu'un cri, qu'une acclamation , qu'un battement de » mains et dans la salle, et dans toutes ses avenues. Les » huissiers eurent bien de la peine à fendre la foule, pour » procurer h ces messieurs un passage étroit, tant était » grande l'avidité des assistants pour contempler avec i) autant de reconnaissance que d'admiration ces défen- » seurs intrépides de l'indépendance de la Couronne, de » la liberté légitime des citoyens, des lois enfin de la I»e- » ligion et de l'Etat. M. le premier président, d'un air de » dignité, fit quelques gestes pour calmer ce grand mou- » vement, et l'on vit couler de ses yeux quelques lar- » mes (1). » Où mènent les ovations de ce genre ! ]
Le 11 mai, chaque membre de la Grand-Chambre reçut un ordre de se rendre à Pontoise, où le Roi la transferait. Dès le 17, elle déclara persister de nouveau dans ses arrêtés, et continua de s'occuper des mêmes matières. Comme la justice n'était plus rendue aux particuliers, et que le Parlement paraissait avoir oublié entièrement ses devoirs et ses fonctions, le Roi établit des Chambres particulières pour rendre la justice. Mais les amis de la magistrature n'omirent rien pour discréditer ces tribunaux. Le parti tout entier se ligua contre eux. On répandit des libelles; on composa des chansons; on cria contre le despotisme, et tous les ennemis de l'autorité réunirent leurs efforts pour jeter le ridicule et le mépris sur les nouveaux établissements. Les magistrats exilés étaient au contraire les vrais appuis de l'État; et l'on exagérait leurs droits dans la même proportion qu'on affaiblissait ceux du souverain(-i).
Les autres Parlements n'étaient pas tous aussi généralement animés du même esprit. Mais on n'oubliait rien pour les amènera suivre la même marche que le Parlement de la capitale; et l'esprit de corps, l'ambition,
(1) Nouvelles eccl. pour 1753, p. 99.
(2) Voyei les détails (\ur nous donnerons sur 1754."
l'envie de mériter les applaudissements des factieux, les instances et les sollicitations réitérées dune cabale puissante, entraînèrent enfin quelques-uns de ces Parlements. Nous aurons bientôt occasion de rapporter les principales affaires particulières qui y donnèrent lieu à des scènes analogues à celles que vient de présenter le Parlement de Paris. Celui de Rouen lutta pendant six mois contre les ordres du souverain, fit aussi ses remontrances contre les évocations et les lettres de cachet, et montra une ténacité qu'enhardissait l'indécision de la Cour. Celui d'Aix fit, comme celui de Paris, des règlements pour fixer la discipline de l'Église, et ne tint aucun compte des défenses du Roi. Il y avait dans ce Parlement des têtes non moins ardentes qu'à Paris. Les noms desMonclar et des Castillon sont fameux dans l'histoire des troubles de ces temps-là. Le Parlement de Toulouse se montra plus lard.
— Le 1 1 janvier. Concordat signé a Rome entre Benoit XIV et Ferdinand VI, roi d'Espagne. Ce concordat complète celui du 18 octobre 1737, qui avait réservé à statuer sur quelques points en discussion. Il était d'usage dans ce royaume que le prince nommât aux archevêchés et évêchés-, qu'au royaume de Grenade et dans les Indes il nommât à toute sorte de bénéfices 5 et qu'à l'égard des autres bénéfices du reste de ses Etats, excepté ceux dont les fondateurs s'étaient réservé le patronage, les Papes y nommassent pendant huit mois de l'année, et les évèques et chapitres pendant les quatre autres. Rome percevait aussi les dépouilles des évèques décédés et les revenus de leurs évèchés pendant la vacance. Par le nouveau traité, Benoit XIV renonça à eet usage, et céda au Roi le droit de nommer, pendant leshuit mois, aux bénéfices situésen Europe, ainsi que les dépouilles des évèques et les revenus des sièges vacants. Il était seulement spécifié que ces revenus seraient appliqués aux usages marqués par les canons. Le Pape ne se réservait que la nomination de cinquante-deux bénéfices qu'il spécifiait en détail. Sa Sainteté s'engageait aussi à n'accorder dorénavant à aucun évèque la permission
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dedisposer par testament des biens provenants de l'évêché,
même pour des œuvres pies, l'application de ces biens devant être faite, une partie pour l'évêque successeur, une autre pour les besoins des églises de l'évêché, une troisième pour les pauvres du diocèse. Pour dédommager la cour de Rome des avantages qu'elle consentait à perdre, le Roi lui assurait des sommes qui furent réglées d'un commun accord ; et attendu qu'une partie des dépouilles, auxquelles la Cour de Rome renonçait, était attribuée au nonce résidant à Madrid, le Roi s'obligeait à lui donner tous les ans 50,000 livres. Telles furent les principales clauses dece concordat, qui fut signé à Rome, le 11 janvier, par le cardinal Valenti d'une part, et de l'autre par I). Figueroa, auditeur de Rote pour la couronne de Castille. Ferdinand VI le ratifia le 31 du même mois, et le Pape le 20 février suivant. Le 9 juin de la même année, il en confirma les dispositions, suivant les formes ordinaires, par une bulle expresse.
— Le 22 février, à Rome. Décret contre une édition des OEuvres de Voltaire. Nous n'avons point parlé de cet écrivain, depuis l'éclat que firent les Lettres philosophiques, Y Èpître à U ranie et le Mondain. Cet intervalle est le temps de sa vie où il donna le moins de prise sur lui, et où ses travaux furent moins répréhcnsibles. Il cultivait la physique dans sa retraite de Cirey; et il se chargeait de faire connaître à la France la philosophie de Newton. Il commençait à travailler sur l'histoire 5 et si son premier ouvrage en ce genre a été accusé d'être un peu romanesque, il est exempt du moins de défauts essentiels. Le théâtre et la poésie occupaient aussi les loisirs de Voltaire, qui donna successivement la Mort de César, les Discours en vers sur V Homme, Mahomet ou le Fanatisme, et quelques autres productions, où l'on a cru voir un but, mais qui paraîtront innocentes si on les compare aux écrits postérieurs par lesquels l'auteur se signala. Cette époque de sa vie serait donc à peu près sans reproches du moins aussi graves, comme écrivain, s'il ne s'y était appliqué à
metlre la dernière main à un poëme scandaleux et irop connu. Celait sous les yeux d'une femme qu'il prenait cet amusement licencieux. Il en récitait des fragments à ses amis; il leur en envoyait même, et se plaignait ensuite d'eux quand quelque chose de ces fragments perçait dans le public. Il n'avait pourtant guère le droit de compter sur leur prudence et leur réserve, en ayant si peu luimême. Un de ceux qui demandaient avec le plus d'instance communication de cette production coupable, était Frédéric, alors prince royal de Prusse, qui professait pour Voltaire une extrême admiration, et qui montrait déjà sur la religion les sentiments qu'il manifesta depuis avec éclat. Leur correspondance donne lieu de croire que, dès cette époque, ils avaient, l'un et l'autre, secoué tout joug à cet égard. Frédéric, après avoir reproché à Voltaire d'avoir parlé de Jésus-Christ dans son Discours sur la vertu, ajoute : Il vaut mieux garder un silence profond sur les fables chrétiennes, canonisées par leur ancienneté et par la crédulité des gens absurdes et stupides (1). C'est la première fois que l'on trouve dans la Correspondance ces expressions insultantes et grossières, auxquelles on n'était pas encore accoutumé. Voltaire écrivait à Frédéric, la même année 1738, qu'il était plus son sujet que celui du Roi sous lequel il était né ; ce qui n'était pas trop d'un bon Français. Ce qui n'en était guère non plus, c'est qu'il paraît, par plusieurs lettres, qu'il faisait à peu près l'office d'espion en France pour Frédéric, devenu roi de Prusse. 11 engageait ce prince à rendre la dignité impériale alternative entre les catholiques et les protestants.
Il fut vivement sollicité, en 1740, de se rendre en Prusse; mais il ne céda point alors aux désirs du prince. Il souhaitait passionnément entrera l'Académie française, et il n'omit rien pour y réussir. Comme il craignait que quelques-uns de ses écrits précédents ne fussent un obs-
(1) Correspondance du roi de Prusse et.de î'oltaire, tome LXIV Je ses OEuvres, page 275, édit. in-8°.
tacle, il répandit une lettre adressée à un académicien supposé, mais laquelle n'était en effet que pour le public. Il s'y déclarait « adorateur d'une religion dont la morale » fait du genre humain une seule famille, et dont la praw tique est établie sur l'indulgence, et les bienfaits. » A cet éloge et à quelques autres du même genre, étaient jointes des cajoleries pour le précepteur du Dauphin, M. Boyer, ancien évêque de Mire poix, le même qu'il traite avec mépris dans sa Correspondance . Il échoua alors : mais il fut. plus heureux quelques années plus tard, la protection de Mme de Pompadour lui fit ouvrir les portes de l'Académie. Pour achever d'aplanir les obstacles, il publia une lettre écrite au P. la Tour, Jésuite, sous la date du 7 février 1746. Il s'y efforçait de dissiper l'idée qu'on avait dû prendre de ses sentiments touchant la religion. «Si » jamais, disait-il, on a imprimé sous mon nom une ligne » qui puisse scandaliser seulement un sacristain de pa- » roisse, je suis prêt à la déchirer. Je déteste tout ce qui » peut porter le moindre trouble dans la société. » Ces protestations de parade eurent leur effet : il fut enfin admis dans l'Académie.
Peu après avoir obtenu ce succès, il publia le roman Zadig, au sujet duquel il écrivait au comte d'Argental, le 10 octobre 1748 : « Je serais très-fàché de passer pour *> l'auteur de Zadig, qu'on veut décrier par les interpré- » tations les plus odieuses, et qu'on ose accuser de con- » tenir des dogmes téméraires contre notre sainte religion. » Quelle apparence! » C'est sur ce ton d'ironie qu'il s'accoutumait à parler de la religion. Il se plaignait qu'on troublât son repos pour des bagatelles; mais il était luimême le plus grand ennemi de son repos. L'activité de son esprit ne lui permettait pas de rester tranquille, et il s'attirait des traverses par son penchant à parler librement sur toutes sortes de sujets. Il publia, en 1749, la Voix du. Sage et du Peuple, pamphlet très-court, où il s'élevait contre le clergé à l'occasion des disputes sur les immunités. Comme il craignait que ce petit écrit ne l'exposât à
quelques désagréments, il céda aux instances de Frédéric, qui le pressait toujours de venir près de lui. Il partit de Paris en 1750, et alla joindre, à Berlin, d'Argens, La 31ettrie et Toussaint. Frédéric lui fit l'accueil le plus flatteur. Le titre de chambellan, la croix du mérite et vingt mille livres de pension, ne furent, pour ainsi dire, que les moindres caresses que lui prodigua le monarque. Ils soupaient, travaillaient et philosophaient ensemble. « Jamais, dit Voltaire dans ses Mémoires, on ne parla, en » aucun lieu du monde, avec tant de liberté de toutes les m superstitions des hommes, et jamais elles ne furent » traitées avec plus de plaisanterie et de mépris. » Le poëte corrigeait les vers du prince, qui lui permettait beaucoup de familiarité.
Ce fut en Prusse que Voltaire composa le poëme de la Heligion naturelle, qui parut d'abord sous ce titre, qui fut dédié sous ce titre à la duchesse de Saxe-Gotha; et que Collini, son secrétaire, assure avoir copié sous ce titre. Voltaire le désigne lui-même ainsi dans sa Correspondance ; et cependant, peu après, il jugea à propos de protester que cet ouvrage avait toujours été intitulé de la Loi naturelle.
Ce fut aussi à Postdam qu'il composa le Siècle de Louis XIV, ouvrage auquel on peut reprocher des jugements hasardés, des anecdotes fort suspectes, et des exposés infidèles de controverses que l'auteur connaissait mal. Tout ce qui regarde la religion y est traité avec cette légèreté qui est devenue comme le cachet distinctif des productions de cet écrivain.
Enfin, ce fut dans un des soupers de Frédéric, dit Collini, que Voltaire conçut le projet du Dictionnaire philosophique, qui ne fut exécuté que dans la suite. Ainsi la société de ce prince achevait de développer dans le poëte français celte liberté d'opinions et cette ardeur de les répandre, qu'il porta si loin. Lui-même écrivait à Mme du Deffant, pendant son séjour en Prusse, qu'il dînait régulièrement avec deux ou trois impies.
Quoi qu'il en soit, celle société entre Frédéric et Yol-
taire dura peu. Le monarque et le courtisan se brouillèrent bientôt pour des sujets qu'il est assez peu important d'approfondir. Après beaucoup de tracasseries peu dignes de l'un et de l'autre, Voltaire s'échappa de Berlin comme d'une prison. Arrête h Francfort, par ordre du Roi, il y subit le traitement le plus désagréable et le plus mortifiant. Jamais il n'oublia cette injure, et, dans son ressentiment, il chercha même à intéresser l'empire en sa querelle. Il erra quelque temps en Alsace et en Lorraine, jusqu'à ce qu'il se fixât aux Délices, et ensuite à Ferney, deux habitations peu éloignées de Genève, dont la dernière devint sa résidence habituelle. C'est-là qu'il composa tant d'écrits, dont nous aurons à parler en leur lieu. [La condamnation portée publiquement à Rome, en février 1753, contre l'édition de ses Œuvres, était d'autant plus importante à remarquer, que Voltaire, abusant de quelques marques d'intérêt que Benoît XIV avait cru pouvoir donner à un poète célèbre, cherchait à faire croire que le savant Pape lui était favorable. ]
— [[ 31 mars. Arrêt du Parlement de Paris, ordonnant l'exécution de l'Eoit de 1682, sur l'enseignement des quatre articles. Les faits qui amenèrent cet arrêt, nous paraissent devoir être rapportés en détail : on y verra les suites funestes et dangereuses des empiétements de la magistrature. Cet événement précéda l'exil du Parlement, dont il a été parlé sous la date du 4 janvier.
Personne ne doutera du zèle du Parlement de Paris pour maintenir la doctrine contenue dans les articles de la Déclaration de 1682. Les billets de confession ne l'absorbaient pas tellement qu'il ne s'occupât aussi de dénonciations qui avaient pour objet les thèses contraires à cette doctrine. C'est ainsi qu'un arrêt, rendu le 25 octobre 1752, avait condamné à être lacérée et brûlée une thèse ultramontaine, soutenue chez les Carmes de Lyon, et faisait en même temps défense, à toute personne séculière ou régulière, de soutenir, es écoles de théologie ou ailleurs, aucunes propositions directement ou
indirectement conlrairesàladéelaration de 1682, auxlibertés de l'Église gallicane, etc., sous peine d'être poursuivi.
Cet arrêt avait été imprimé à la suite d'un réquisitoire du substitut du procureur du Roi, Pierron, dans lequel on trouvait cette phrase bien peu orthodoxe : « La puissance » souveraine et législative attribuée au Pape, sa supé- » riorité sur les conciles, le droit qu'on lui donne de dé- » poser les évoques, sont des opinions aussi contraires à » l'antiquité qu'à Y indépendance de l'Église de France. » Mais ce qui donna la plus grande importance à cette affaire, c'est qu'un nouvel arrêt, rendu le 2(3 janvier suivant, pour confirmer le précédent, ordonnait que celui-ci serait « pu- » blié et envoyé à toutes les Universités et autres écoles de » théologie du ressort, pour y être lu et enregistré, avec » injonction aux syndics des Universités et aux supérieurs » ecclésiastiques desdites écoles de théologie, de certifier » le procureur-général de l'exécution. »
Un ordre de ce genre, relatif à une pièce aussi inquiétante que l'arrêt du 25 octobre, précédé du réquisitoire, ne pouvait manquer de soulever des difficultés. Il avait été adressé séparément au recteur de l'Université, et au syndic de la Faculté de théologie. Au tribunal du recteur, composé des quatre doyens de la Faculté des x\rts et des doyens des trois autres Facultés, on conclut d'abord tout dune voix à l'enregistrement pur et simple, conclusion qui, pour être valide, devait être relue et approuvée dans une autre assemblée.
Il y eut plus de résistance dans la Faculté de théologie (1). En vain, dans une assemblée extraordinaire, tenue le 12 février, le syndic représenta qu'on pouvait enregistrer le dispositif des arrêts, sans le réquisitoire
(1) Les Nouvelles ecclésiastiques font, à l'occasion des difficultés que l'enrci^trement ordonné par le Parlement rencontra dans la Fatuité de théologie cette réflexion, qui met à nu l'esprit des Jansénistes de cette époque: « Il semble que la Faculté de théologie, ne soit docile que pour le mal, ou > qu'elle ait épuisé en faveur de la bulle, tous les efforts de la docilité. » AWi eccl. pour 17W, p. 03.
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qu'on taxait formellement d'hérésie ; on ne put arriver a aucune conclusion, et l'affaire fui remise à une autre assemblée. Dans l'intervalle, un Mémoire, tendant à prouver que la Faculté ne pouvait procéder, sans risquer la foi et sans aller contre la conscience, à la lecture publique et à l'enregistrement des arrêts, avait été déféré au Parlement et condamné, le 27 février, à èlrc lacéré et brûlé, comme séditieux, injurieux au Roi et à la Cour, etc. Cet arrêt était précédé d'un nouveau réquisitoire, dans lequel l'avocat-général, d'Ormesson, s'était efforcé de rectifier ce qui avait paru le plus choquant dans les actes précédents. « En vain, dit-il, pour autoriser la déclamation à » laquelle on se livre contre les deux arrêts, on essaye » de prendre prétexte de quelques expressions peu exactes, » qui se sont glissées dans le réquisitoire du 25 octobre. » Si le substitut s'est servi du terme d'indépendance de » l'Eglise de France, pourrait-on raisonnablement soup- » eonner qu'il eût dessein de jeter des nuages sur les droits » légitimes qui appartiennent à Y Église de Rome, d'af- » franchir celle de France des hommages qu'elle rend » avec tant de zèle et de fidélité à cette Eglise, qui est le )) siège du premier pontife, le centre de l'unité, la mère )> de toutes les Eglises. » On remarqua fort bien ce que ce langage avait d'équivoque. L'évèque d'Amiens, M. de la Motte, publia immédiatement une lettre adressée au procureur général du Parlement, pour montrer qu'il ne sulïisait pas de parler d'hommages, d'appeler l'Eglise romaine le centre de l'unité, etc., si on ne lui rendait pas une fdiale et sincère obéissance, « Qu'on se tourne tant » qu'on voudra, disait-il, dès lois que, s'agissant des préro- » gatives du successeur de saint Pierre, je ne verrai pas ce » que porte la profession de foi, reconnue de toute l'Eglise, » je ne serai pas content : aucun catholique ne peut l'être.» Et ici le prélat faisait valoir ces expressions : Jereconnaisla sainte Eglise romaine pour la mère et la maîtresse de toutes les églises : je jure une véritable obéissance au pontife romain, etc. Il s'attachait également à maintenir (pie
ces principes n'avaient pas été méconnus par les prélats de l'ossemblée de 1682 (l);
D'un antre côté le Nonce du Pape, justement alarmé, et secondé par l'archevêque de Paris, avait obtenu du Moi des lettres de cachet, adressées à tous les supérieurs de communauté, au recteur de l'Université, et au syndic de la Faculté, pour défendre de délibérer sur l'enregistrement et d'y procéder : cet ordre fut suivi dans l'assemblée de la Faculté de théologie du 1er mars.
Le tribunal de l'Université crut devoir persister dans les conclusions qui avaient été prises avant la réception des lettres de cachet; l'enregistrement y fut fait; et ce qui pourrait étonner, si on n'avait pas vu des exemples nombreux de tergiversation du même genre, le chancelier, Lamoignon de Blancménil, fit appeler le recteur pour lui exprimer la satisfaction du Roi, au sujet de cet enregistrement, parce que le Roi désirant la paix, espérait que l'exemple de l'Université se/virait de planche aux autres compagnies. On assure de plus qu'ayant fait appeler une dépuration de la Faculté, ce magistrat l'engagea à enregistrer les arrêts, au moins quant au dispositif, mais qu'il échoua dans cette négociation.
Le Parlement, s'irritant des retards de la Faculté, envoya le 15 mars des commissaires pour faire enregistrer sous leurs yeux les deux arrêts, l'assemblée des Chambres étant continuée jus au à leur retour.
A cette conduite le gouvernement opposa le remède si souvent stérile d'un arrêt du Conseil d'Etat, du J 8 mars, qui cassait et annulait l'enregistrement fait par ordre du
(i) [| L'cvêque d'Amiens finissait la lettre au Proeureur du Roi par ce trait que la conduite du Parlement justifie assez : « .levons plie de rendre publics » mes sentiments, et d'assurer le Parlement que je suis prêt, comme un autre » Thomas Moins, de donner mon sang en témoignage. »
11 joignait une copte de la lettre qu'il avait adressée aux Dominicains d'Amiens. Ces Pères avaient enregistré les arrêts , avec le premier réquisitoire : le prélat leur déclarait que s'ils ne réparaient ce qu'ils avaient fait, il ne pourrait souffrir que les ecclésiastiques étudiassent chez eux. Cette lettre se trouve dans les recueils des actes de Mr de la .Motte. Les Nouvelles ecclésiastiques f'.c lT.')?, en donnent un extrait suffisant, p. .'01.
T. III. le
Parlement, et cet arrêt fut à son tour enregistré par la Faculté de théologie. 11 était dit dans le préambule que les expressions du premier réquisitoire n'avaient été réparées au imparfaitement par celui de JM. d Ormesson ; « et que » le Roi voulant prévenir jusqu'aux doutes qui pourraient » naître desdites expressions, sur le respect, qu il entendait » devoir être porté dans son royaume à l'Église romaine, » la première et la mère de toutes les Églises, le centre de » l'unité, et à notre Saint Père le Pape, chef visible de » l'Eglise, et père commun des fidèles, etc. (l). »
On ne manqua pas, au sein du Parlement, de mettre en opposition l'arrêt du Conseil avec les éloges donnés par le chancelier à l'enregistrement fait au tribunal de l'Université 5 on se plut à en conclure que cet arrêt, qui ne fut imprimé et publié que quelques jours après, était subrepticc: puis laissant la discussion sur les deux arrêts qui avaient causé tant de diflicultés, le Parlement rendit, le 31 mars, un arrêt de règlement pour presser sévèrement dans tous ses points l'exécution de ledit du 22 mars 1682. sur l'enseignement des quatre articles et sur la surveillance attribuée en ce point aux procureurs généraux, ordonnant à la fois que cet édit et l'arrêt de règlement fussent enregistrés dans toutes les Facultés de théologie et de droit.
On sait que Louis XIV, dans une lettre adressée en 1695, à Innocent XII, avait dit : « J'ai donné les ordres néces- » saires pour que les choses contenues dans mon édit du » 22 mars 1682, touchant la Déclaration de 1682, ne » soient pas observées (2).» Louis XIV écrivant peu avant sa mort, le 13 juillet 1713, au cardinal de la Trémoille, à l'occasion du différend concernant les bulles de l'abbé de Saint-Aignan, s'exprimait ainsi : « On a supposé contre » la vérité, que j'ai contrevenu à l'engagement que
(1) [f Ce n'était pas sans quelque apparence que les parlementaires faisaient observer que le mot de respect , dont us;\it 1<' Conseil, était moins loti que celui A' hommages, employé par M. d'Ormesson.
(2) [[Voyez sur ces différents points les OEwresde d'Aguesseau, t.xnr, et les Nouveaux opuscules de Fleury, p. 2C2 et suivantes; comparer la conduit* du Parlement en 1729, t. n, p. 251, noie. V.
m j'avais pris avec le prédécesseur du Pape ; car je n'ai » obligé personne à soutenir contre sa propre opinion » les propositions du clergé de France, s Le fait était bien connu, puisque le chancelier d'Aguesseau, qui avait été avocat général ou procureur du Roi au Parlement pendant les vingt dernières années de Louis XIV, atteste positivement que le Roi fut constamment fidèle à sa promesse. Mais dans un temps où la magistrature s'attribuait le droit de régler l'administration même des sacrements, on ne peut être étonné quelle crût également pouvoir régler l'enseignement de la théologie (l).
L'arrêt du 31 mars fut présenté à la Faculté de théologie, dans une assemblée du 1" avril. Les avis furent partagés; les uns voulaient qu'on n'enregistrât qu'avec des modifications : les autres voulaient qu'on examinât mûrement ce que la Faculté avait fait après l'édit de 1682 : on rappela qu'alors les docteurs avaient voulu différer
(1) [[Voici les principaux points de l'arrêt du 31 mars. « La Cour ordonne » ([lie l'edit de mars 1G82 sera exécuté selon sa forme et teneur; qu'en con— » séquence ceux qui seront choisis pour enseigner la théologie dans tous les » collèges de chaque Université , séculiers ou réguliers, se soumettront d'en- » seigner la doctrine expliquée dans la Déclaration des sentiments du clergé » sur la puissance ecclésiastique, attachée sous le contre-scel duditédit, et » que les syndics des Facultés de théologie présenteront aux Ordinaires des » lieux, et enverront au procureur général du Roi des copies desdites sou- » missions, signées par le greffier desdites Facultés, le tout conformément à » l'article n, dudit édit. Que conformément à l'article îv, les professeurs » seront tenus de représenter aux Ordinaires des lieux , et au procureur géné- » rai les écrits qu'ils dicteront à leurs écoliers, lorsqu'ils leur ordonneront de » le faire ; que conformément à l'article y, aucun bachelier , soit séculier ou » régulier, ne pourra être reçu licencié, tant en théologie qu'en droit canon, » ni être reçu docteur, qu'après avoir soutenu ladite doctrine dans l'une des » thèses, dont il fera apparaître à ceux qui ont droit de conférer les degrés » dans les Universités: Et qu'à cet effet, pour assurer de plus en plus Vexéi» cation dudit article, le syndic sera tenu d'envoyer aux Ordinaires tics » lieux, ainsi qu'au procureur général du Roi, les thèses ou ladite doctrine » aura été soutenue. » (L'édit de mars 1GS2 ne parlait pas de l'envoi des thèses au Procureur du Roi) « Ordonne que le présent arrêt sera imprimé, pu- >. hlié et affiché partout oii besoin sera, et (pie copies soient envoyées dans tor.- » testes Facultés et autres écoles de théologie, séculières ou régulières, ensemn ble dans les Facultés de droit du ressort, pour y être registre. Enjoint au » Procureur général du Roi de tenir la main à l'exécution du présent arrêt. » Fait en Parlement, toutes les chambres assemblées, le 31 mars 1753. ]]
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l'enregistrement, cl que le Roi en exila un certain nombre j
tandis que le Parlement interdit «à la Faculté ses assemblées. Soit par la crainte d'éprouver de semblables difficultés, soit pour ne pas paraître cpposé aux libertés, on admit enfin une conclusion qui passa avec bien de la peine à la pluralité (Y), et qui portait que la Faculté enregistrerait l'arrêt, d'autant plus volontiers que c'était pour « elle une occasion de manifester son affection pour les » quatre propositions qu'elle avait toujours défendues, et » qu'elles étaient même tirées de six articles, arrêtés par » la Faculté elle-même en 1663, etc. »
Cette conclusion fut beaucoup louée par le chancelier, qui manda aux docteurs que le Roi était très-content, et qu'il serait à désirer que toutes les disputes qui étaient alors si échauffées se terminassent de la sorte.
Quelque regrettable que soit celte affaire, dans laquelle nous voyons des magistrats donner des ordres aux écoles de théologie, et soumettre leur enseignement à la surveillance des procureurs du Roi, nous rappellerons toutefois que les quatre articles n'étaient alors même regardés que comme des opinions d'école. Louis XV, lui-même, s'était formellement opposé précédemment à une conclusion qu'avait prise la Faculté en 1719, lorsqu'elle était dominée par le parti janséniste, et qui qualifiait d'erronée la doctrine contraire (2). La Faculté nous paraît avoir agi avec intention, en rappelant dans ses conclusions les anciens articles de 1663, dont plusieurs n'étaient pas des assertions positives (3).]j
— Le 30 mai. Bref stpostolicum, donné par Benoit XIV ,
RELATIVEMENT AliX MISSIONS d' ANGLETERRE. Il s'agissait de
l'autorité des vicaires apostoliques et des pouvoirs des
(1) Ce sont les expressions des Nouvelles ecclésiastiques pour 1753, p 06. — Plusieurs docteurs firent un acte formel contre l'enregistrement.
(2) Voyez ce fait, Mémoires, t. n. p. 35.
(3) Les deux derniers articles de IG63 portaient: « 5o Doclrinnm facul- » talis non esse cpiod suminns Pontifes sit supra concilium œcumenicum ; » (jo pjon esse doctrinam, vel dogma Facullalis, (pod summus Pontife», » uullo acccdcntc Éccîesiœ consensu, sil înfallibilis »
réguliers employés dans celle mission. Nous avons vu qu'en 1688, le Saint-Siège avait établi en Angleterre quatre évéques, en qualité de vicaires apostoliques, pour gouverner les catholiques. En 1695, il avait été décidé que l'autorité de ces évéques faisait cesser celle du chapitre séculier et celle des religieux. Ceux-ci eurent peine à se rendre au décret. Ils faisaient valoir les privilèges qu'ils avaient obtenusdes Papes en différents temps, et qui ne les astreignaient qu'à prendre les pouvoirs de leurs supérieurs religieux. Les Bénédictins et les Jésuites étaient ceux qui mettaient le plus de zèle à soutenir leurs prétentions. Les derniers étaient fort nombreux en Angleterre et y rendaient beaucoup de services. Les Bénédictins anglais, restes d'une congrégation autrefois très-brillante, s'étaient voués exclusivement à l'ofîice de missionnaires. Ils avaient à Paris une maison nombreuse, d'où ils envoyaient des sujets dans leur patrie : l'un d'eux, Philippe-Michel Ellis, avait été compris dans la promotion d'évèques faite sous Jacques II, et avait été établi vicaire apostolique de l'Ouest, sous le titre d'évéqued'Auréliopolis. On avait cru sans doute ce choix propre à réconcilier les réguliers avec un ordre de choses qui leur faisait perdre quelques-unes de leurs prérogatives. Depuis, le Saint- Siège fut fidèle à celte mesure de prudence, et il eut toujours soin de prendre quelqu'un des vicaires apostoliques parmi les religieux. Ainsi, après la démission de M. Ellis, Matthieu Pritchard, Franciscain et de l'ordre des Récollets, fut fait vicaire apostolique de l'Ouest, sous le titre d'évèque de Myra, et ce vicariat fut constamment affecté à des réguliers. En 1741, Laurent York, Bénédictin, fut sacré évèque de Niba (1) et coadjuteur de M. Pritchard 5 et en 1756, M. York eut à son tour pour coadjuteur le pieux et savant Walmesley, dont il sera parlé dans la suite, et qui était aussi de la congrégation
(l)Cet cvêque fut foit inquii'-té lors de la descente tlu prince Edouard en 1745. Il fut obligé de se cacher, et erra, pendant dix-huit mois, de ville en ville.
des Bénédictins anglais. Les religieux avaient donné un autre vicaire apostolique pour le Nord, dans la personne de Thomas Williams, évèque de Tibériopolis, qui succéda à George Witham, en 1726, et qui mourut en 1740: il était, de l'ordre de saint Dominique, et les réguliers firent beaucoup d'instances pour que son successeur fût pris dans leur sein-, ce qui ne leur fut point accordé. Les trois vicariats, du Nord, du Milieu et du Sud, turent remplis par des prélats pris parmi les prêtres séculiers.
A Londres, district du Sud, B. Giffard, évèque de Madaure, B. Petre , évèque de Pruse , et R. Ghalioner, évèque de Debra, gouvernèrent successivement les catholiques de ce district avec zèle et sagesse. Le dernier est célèbre par ses talents et ses écrits: nous en parlerons dans notre liste chronologique.
Le district du Nord eut successivement pour vicaires apostoliques, après la mort de l'évêque de Tibériopolis, E. Dieconson, évèque de Malla ; F. Petre, évèque d'Amorie, et G. Wallon, évèque de Tracon, qui se firent estimer par leurs travaux.
Enfin, dans le district du Milieu, G. Witham, évèque de Marcopolis, le même dont nous avons parlé ci-dessus, passa au district du Nord, et laissa sa place, en 1718, à Jean Talbot Stonor, docteur de Sorbonne et évèque de Thespie. Ce dernier prélat, issu d'une famille honorable, avait été élevé a Paris, et même désigné pour coadjuteur de Londres. 11 était lié avec l'abbé Strickland, depuis évèque de Namur, et il le seconda dans le projet formé, en 1719, pour améliorer le sort des catholiques, projet qui n'eut point l'assentiment de ces derniers. Il fut blâmé de ses collègues, et eut ordre de quitter Londres, où il résidait habituellement, et de se retirer dans son district.
C'est l'évêque de Thespie qui paraît avoir provoqué les décrets dont nous avons à parler. Il avait envoyé, pour cet effet, à Rome, un agent, l'abbé Christophe Stonor, chargé de représenter la nécessité d'astreindre les réguliers à prendre, comme les autres, les pouvoirs des vi-
cairèS apostoliques. Un premier bref de Benoît XIV, du 2 septembre 1745, ordonna donc aux religieux de reconnaître la juridiction de ces évêques: ils réclamèrent. Les vicaires apostoliques même parurent un instant divisés à cetégard.LesévêquesdeThespie,de Pruse et de Malla publièrent le décret en 1748 : l'évêque de Myra, et son coadjuteur, l'évêque de Niba (tous deux réguliers), s'abstinrent de le publier, et réclamèrent contre ses dispositions. Il y eut plusieurs écrits, de part et d'autre. Les Bénédictins de la congrégation anglaise surtout firent valoir leurs services, et demandèrent le maintien de leurs privilèges-, mais le Saint-Siège crut devoir établir pour cette mission un gouvernement uniforme. Le 30 mai 1753, un nouveau bref prescrivit la manière dont les religieux devaient se conduire avec les vicaires apostoliques. Ce règlement est très-détaillé, et prévoit tous les sujets de discussion. Il assujettit entièrement les réguliers, même exempts, aux évêques, pour tout ce qui concerne l'exercice du ministère, le pouvoir d'entendre les confessions, de prêcher, etc. Il recommande aux missionnaires la plus grande discrétion \ il veut qu'on punisse sévèrement ceux qui ne parleraient pas convenablement du gouvernement politique; on doit même, dans l'œuvre des conversions, prendre bien garde à tout ce qui pourrait occasionner du trouble. Ce bref fut publié successivement dans les quaîre districts, et il est remarquable que le vicaire apostolique de Londres le communiqua à son clergé, par une lettre pastorale imprimée, et signée de lui et de son coadjuteur, l'évêque de Debra. C'était la première fois peut-être qu'on vovait des évêques catholiques ne pas craindre de se montrer, en Angleterre, avec cette liberté. M. York, évêque de Niba et vicaire apostolique dans l'Ouest, se soumit au décret comme les autres. Les réguliers protestèrent également de leur obéissance, et la plupart des vicaires apostoliques les consolèrent en déclarant qu'ils avaient lieu d'être satisfaits de leur conduite.
Il ne paraît pas qu'il y ait eu depuis de contestations
entre ces ordres religieux et les vicaires apostoliques. Nous trouvons pourtant encore une requête présentée au Pape, le 13 novembre 1760, par Placide Howard, président-général des Bénédictins anglais , pour demander quelque adoucissement aux derniers décrets; mais le Saint-Siège persista dans les mesures de prudence qu'il avait adoptées. Il régularisa même de plus en plus l'autorité des vicaires apostoliques, en leur prescrivant, le 8 août 1755, de choisir chacun un vicaire-général pour gouverner leur district après leur mort ; précaution qui fut rarement nécessaire, par le soin qu'on avait de donner à chaque vicaire un eoadjuleur, qui devenait son successeur de droit.
— Le 3 décembre. Assemblée de plusieurs Evèqles, A Conflans, contre le livre de Berrvyeu. Ce Jésuite avait publié, en 1728, son Histoire du Peuple de Dieu, tirée des Livres- saints ; ouvrage assez profane dans le mode d'exécution, où il semblait avoir prisa lâche de faire de la Bible une espèce de roman-. Il voulait, disait-il, rendre la lecture des divines Ecritures plus agréable aux gens du monde. Mais ne valait-il pas mieux laisser ces oracles sacrés dans leur noble et primitive simplicité, que de les dénaturer par les ornements du bel-esprit et les recherches de l'imagination ? Le P. Berruyer en avait une brillante, et s'y laissa trop aller. On jugea même qu'il favorisait quelques erreurs. Aussi la première partie de son ouvrage, la moins condamnable de toutes, fut mise à l'Index par décrets du 17 mai 1734 et du 18 février 1757 (1).
La seconde partie, qui parut en 1753, excita des plaintes plus vives encore. Ce futà cesujetque vingt-deux évêques s'assemblèrent à Conflans, dans la maison de l'archevêque de Paris. On y convint de prendre des mesures pour re-
(1) Le célèbre poëte J.-B. Uousseau s'exprime ainsi sur la première partie de cet ouvrage, dans une lettre adressée à Brosselte, du 20 mai 1732. « Pour » parler du livre du P. Berruyer, je vous avoue que l'indignation ne m'a pas » permis d'achever seulement le premier volume; et que je ne conçois pas » qu'on ait pu permettre l'impression d'un ouvrage aussi scandaleusement » écrit, etc. » Celte lettre setrouve dans les Nout'i eccl. pour 175S p. 10.
ANNKK 1753. 219
lirer le livre de Berruyer des mains des fidèles. Six évêques furent chargés de l'examiner. Dix jours après, les mêmes prélats s'assemblèrent à Conflans. On lut un Mandement que M. de Beaumont voulait publier sur ce livre, et qui lut approuvé d'une voix unanime. Ce Mandement était daté de ce même jour, 13 décembre, et défendait de lire l'ouvrage. L'archevêque se plaignait que l'auteur, après avoir promis une histoire tirée des seuls livres sainls, y mêlât fréquemment du sien sans en prévenir, exposât ainsi les fidèles à prendre la parole de Dieu pour la parole de l'homme, donnât un sens forcé aux paroles de l'Ecriture, osât même ajouter à l'Evangile pour le rendre susceptible d'interprétations singulières et dangereuses, et s éloignât de la rèffle du concile de Trente sur le sens des paroles du texte sacré. Le P. Berruyer se soumit à ce jugement. Peu auparavant, le provincial des Jésuites et les supérieurs de leurs trois maisons de Paris, avaient donné une déclaration pour improuver le livre et en désavouer l'impression. Les troubles qui suivirent empêchèrent les prélats de s'assembler de nouveau pour donner de concert un jugement doctrinal, comme ils se l'étaient proposé. Seulement quelques évêques condamnèrent le livre par des Mandements particuliers. Le Parlement s'en occupa aussi, ainsi que nous le dirons sous 1756. La seconde partie de Y Histoire du Peuple de Dieu, qui renferme l'histoire du nouveau Testament, fut condamnée par un bref de Benoît XIV, du 17 février 1758.
Restait une troisième partie de cette Histoire, que les Jésuites avaient pris, dit-on, l'engagement de supprimer, mais qui n'en vit pas moins le jour à Lyon en 1758. C'est celle que Clément XIII proscrivit par son décret du 2 décembre 1758, où il dit qu'elle a comblé la mesure du scandale. Celte partie, qui n'est qu'une paraphrase des Epîtres des apôtres, est en effet la plus répréhensible. Elle est rédigée d'après le Commentaire du P. Hardouin, et est en conséquence semée d'erreurs, d'idées singulières et de paradoxes. [[ On ne peut s'empêcher de reeon-
naître dans un grand nombre de passages une tendance singulière vers leNeslorianisme ; l'auteur admet quec'està l'humanité sainte du Sauveur, unie au Verbe au moment de la conception, que convient directement la qualité de Fils véritable et naturel, le titre de Fils de Dieu -, et, ce qui est le comble de l'absurdité, que dans un sens Jésus- Christ est Fils de Dieu en trois personnes ; que c'est à l'humanité sainte, unie au Verbe, qu'il faut rapporter directement les titres de Sauveur du monde, de pontife suprême, d'époux de l'Église, etc. ; que Jésus-Christ a institué les sacrements par l'autorité due à son humanité a unie à la personne divine, etc., etc. (1).
On reconnaissait facilement le disciple du P. Hardouin, dans la manière légère dont il parlait de la tradition des siècles passé-3, de l'authenticité du texte grec du nouveau Testament, des règles de la critique. Les diverses apologies de l'auteur et quelques écrits publiés pour sa défense n'avaient fait qu'augmenter le scandale. ]]
Un assez grand nombre d'écrits furent publiés pour réfuter Hardouin et Berruyer. Le 1" août 1759, M. de Fitz-James, évêque de Soissons, donna contre les deux Jésuites une instruction pastorale en sept volumes, où il combattait longuement leurs erreurs. L'auteur de cet écrit était l'abbé Gourlin, théologien appelant, qui avait déjà prêté sa plume à M. de Rastignac, archevêque de Tours, et qui ne sera pas accusé d'avoir ménagé les Jésuites. L'assemblée du clergé de 1760 se joignit aux évêques qui s'étaient déclarés contre l' Histoire du Peuple de Dieu. Enfin, en 1762 et en 1764, la Sorbonne publia sa censure contre les deux parties. Elle condamnaitquatrevingt quatorze propositions dans la première, et deux cent trente-une dans la seconde. Clément XIII, auquel la
(1) On peut voir une discussion étendue des erreurs fort subtiles d'Hardouin et de Bei ru ver dans le Traité de l'Incarnation de Legrand, t. m, p. Î77etsuiv. Ces erreurs répandues en divers endroits, se trouvent défendues ex f/rofesso par Berruyer dans les dissertations latines, qu'on trouve daus le tonte XI, édition itt-4" de 17B3, mi fome vm, de l'edit. in-12 de 1755.
Sorbonnc envoya ses censures de V Emile el de Y Histoire du Peuple de Pieu, l'en remercia par un bref du 26 octobre 1763. Il louait la première dont nous parlerons ailleurs, mais il trouvait celle contre l'ouvrage de Berruyer peu opportune, dans les circonstances où elle paraissait, puisque, disait-il, lui-même avait déjà condamné l'ouvrage, et que personne ne le soutenait.
Un écrivain récent, Tabaraud, suppose un parti qu'il appelle du nom peu sonore de parti hardouino-berruyériste, et auquel il accorde beaucoup d'influence. Il suppose que ce parti, contenu d'abord par l'autorité du P. Tournemine, prit le dessus après sa mort, et inonda le public d'apologies, de défenses, de satires et de broebures. Il insinue que ce parti était bien plus dangereux que le Jansénisme. On soupçonne qu'il y a quelque exagération, peut-être même quelque vengeance dans ces plaintes et ces suppositions. On serait fort embarrassé de nommer les partisans actuels d'une doctrine oubliée. Hardouin etBerruyer ont pu se tromper-, ils ont pu même donner dans l'erreur, sans avoir pour cela un parti dont l'existence n'est rien moins que démontrée \ mais les ennemis des Jésuites avaient intérêt à augmenter le mal et à outrer le scandale; cela pouvait opérer une diversion heureuse. S'ils ne se fussent plaints que des défauts de l'ouvrage, on aurait applaudi à leur zèle ; mais ils prirent occasion de cette affaire pour s'élever contre toute la société avec une chaleur et une vivacité qui ne permettaient pas de méconnaître le sentiment qui les animait.
— Le 14 août 1754. Rétractation nu professeur Chionio, a Turin. La fausse politique suivie longtemps en Piémont, les entreprises de la magistrature, les encouragements qu'elles recevaient, les brouilleries prolongées ovec le Saint-Siège, tout «ela était propre à égarer
l'opinion dans un pays d'ailleurs religieux . L'esprit d'opposition qui tendait à dépouiller l'Église de ses droits s'insinua jusque dans l'enseignement de l'Université de Turin. Un professeur de droit canonique enseigna, entre autres propositions hardies, que le régime ecclésiastique était soumis de droit divin au pouvoir civil. L'archevêque averti par la rumeur publique, et le Roi par l'archevêque, firent examiner les propositions du professeur, l'un par quatre théologiens recommandables, l'autre par le chef de la réforme des études, le comte Caisolti, premier président du Sénat. La commission ecclésiastique jugea à l'unanimité les propositions téméraires , scandaleuses , et même hérétiques. La commission laïque nommée par le comte Caisolti, et composée de membres du conseil d'État et de 1 avocat général, déclara au contraire que, parmi les propositions déférées, il y en avait à la vérité de hardies, d'équivoques, d'obscures et même d'imprudentes, mais qu'elles ne méritaient pas les qualifications que leur avaient assignées les théologiens de l'archevêque; elle ajoutait que la pensée de l'auteur n'avait pis été bien comprise. Les esprits se partagèrent sur la doctrine de Chionio, c'était le nom du professeur, et sur l'avis des deux commissions. On fit circuler une apologie manuscrite des propositions; et les théologiens de leur coté les mirent en parallèle avec d'autres propositions condamnées d'auteurs hérétiques. La conduite de Charles-Emmanuel, danscettecirconstance, lut celled'un prince sage et religieux. Chionio fut éloigné de l'Université; les copies de son traité furent retirées avec soin ; et le Roi imposa silence sur les questions soulevées. Bien plus, de concert avec l'archevêque, il invita l'auteur à rétracter ses opinions; et, ce qui ne fut pas moins heureux que l'accord des deux pouvoirs, c'est que Chionio, qui paraît n'avoir cédé dans ses erreurs qu'à un fâcheux entraînement, fil sa rétractation le 14 août 1754 avec toutes les marques d'une parfaite sincérité et d'une conviction profonde de ses loris. Sa vie fut depuis toute consacrée à 1 étude et à la pratique de la vertu, et rien dans sa conduite
ANNÉE 1784. 2ï>3
ne démentit la démarche honorable qu'il avait eu le courage de faire. C'est ainsi que ce qui , dans d'aulres temps peut-être, eût donné lieu à un grand éclat et à des discussions vives et prolongées, fut calmé par la sagesse de l'autorité et par la soumission d'un écrivain de bonne loi. — Le 25 août. Lettres apostoliques pour le clergé du rit slave latin. Dans le 9e siècle, le Pape Jean VIII avait donné aux catholiques illyriens un rit slave latin, dont on devait se servir avec l'idiome qu'on appelle aujourd'hui le slave littéral et avec des caractères dits hiêronj miens. Urbain VIII et Innocent X confirmèrent ce rit dans le 17e siècle, lorsqu'ils firent imprimer un Missel et un Bréviaire dans cette langue et avec ces caractères. Toutefois, quelques-uns se permettaient de composer des messes où ils inséraient des oraisons et des prières écrites en slave vulgaire ; ils récitaient dans la même langue le commencement de l'évangile de saint Jean et le psaume Lavabo) écrits avec des caractères latins. Ils avaient fait ce changement sans l'aveu du Saint-Siège. Benoît XIV, qui comme tous ses prédécesseurs, veillait constammentàceque chaque nation conservât son rit, ne crut pas pouvoir tolérer un abus qui aurait fini par mettre de la confusion dans la liturgie illyrienne. Il ordonna donc à tous les ecclésiastiques séculiers et réguliers qui suivaient le rit slave latin, de ne se servir à la messe, dans les Heures canoniales et dans tous les olïices, que des Missels et Bréviaires imprimés à la Propagande en caractères liiéronjmiens, comme c'était l'usage depuis plusieurs siècles ; et il défendit d'ajouter dans la liturgie des prières non autorisées par le Saint-Siège. Le Pape enjoignit aux évêques, dans le diocèse desquels le rit slave latin est en vigueur, de veiller au maintien des anciens rits.
— 2 septembre. Rentrée du Parlement a Paris, et Déclaration du Roi sur les affaires de l'Eglise. Depuis l'exil du Parlement, le gouvernement avait rencontré mille embarras, dont il ne s'était tiré que par tous ces subterfuges qui, selon fa remarque de Voltaire, compru-
mettaient V autorité royale (Y). Il est nécessaire d'entrer dans quelques détails, pour faire comprendre à quel point cette autorité était avilie. On avait laissé la Grand'- Chambre continuer ses fonctions à Pontoise (2), jusqu'à l'époque de la cessation ordinaire de ses séances. Le Roi établit, par des lettres patentes du 18 septembre, une Chambre de vacations en forme de Commission extraordinaire-, elle était composée d'un certain nombre de conseillers d'Etat et de maîtres des requêtes ; ils devaient siéger au couvent des Grands-Augustins. Ces lettres patentes devaient être enregistrées dans les tribunaux du ressort. [[ Dès le début, le Chatelet de Paris refusa d'obéir, et rendit, le 28 septembre, un arrêt curieux, dont nous rapporterons les points principaux, parce qu'il est très-propre à montrer comment se propageait la résistance de la magistrature : « Attendu que c'est une maxime de droit public, émanée de » la bouche même de nos Rois, que nulle loi générale ne » peut avoir de force dans l'Etat que par l'enregistrement » dans les cours de Parlement 5 que les lois du royaume » défendent l'érection d'aucun corps dans l'Etat, si ce » n'est en vertu de lettres patentes enregistrées dans les- » dites cours ; qu'il est enjoint expressément par les or- » donnances de Clotaire Ier, Clotaire II , Louis XII, etc., » aux juges d'observer les ordonnances non abrogées •,.... » que les juges du Chatelet ont fait serment d'observer les » ordonnances du royaume, arrêts et règlements du Par- » lement ; qu'il est de l'essence de leur tribunal de ne re- » lever que de la cour du Parlement de Paris, la Com- » pagnie ne peut, sans violer ses serments, et sans déroger » à son état, enregistrer lesdites lettres patentes. » Des protestations du même genre furent faites par d'autres tribunaux du ressort, et spécialement par le Présidial d'Amiens.
Peu de jours après, le Conseil d'Etat, cassant cet arrêt,
(li Voltaire, Histoire du Parlement, chap. UTi.
(î) [| La LGraud'Chambre avait été transférée à Soissons, en novembre 175J. Abrégé chronologique de Hainaut, continuée par Valkenaer, t. iv.
ordonnait que des commissaires enregistreraient d'office les lettres patentes sur le registre du Chatelet.]]
A la Chambre des vacations, qui ne devait exercer que jusqu'à la Saint-Martin, le Roi fit succéder une Chambre royale siégeant au Louvre, contre laquelle on ne manqua pas d'indisposer le public par tous les moyens, et surtout par le ridicule, toujours si puissant en France (1).
Le désordre s'étendait à tout le royaume. Les Parlements et les tribunaux inférieurs faisaient des arrêts contre les refus de sacrements, et la Cour y opposait ces évocations, ces lettres de cachet, ces arrêts du Conseil, dont on a pu si souvent remarquer l'insuffisance.
[[Nous croyons aussi devoir faire mention d'un grand nombre de livres, mémoires, lettres, qui se publiaient alors tous les jours, les uns pour la justification de la magistrature, et les autres pour la défense des droits du Clergé (2). Ceux-ci ne manquaient guère d'exciter la sévérité des tribunaux , qui trouvaient souvent moins d'obstacles dans la poursuite des livres que dans celle des ecclésiastiques (3). Parmi les procès de ce genre, nous choisirons un exemple bizarre, qu'on aura peine à com-
(1) [[ « Tout Paris, dit Voltaire, s'obstina à tourner la Chambre royale en » ridicule; il arriva cependant une affaire sérieuse. Je ne sais quel fripon, ■ nommé Saudrin, condamné à être pendu par le Chàtelel, en appela à la » Chambre royale, qui confirma la sentence. Le Chatelet prétendit qu'en ne
> devait en rappeler qu'au Parlement, et refusa de faire pendre le coupable. » Le rapporteur de cette cause criminelle fut mis a la Bastille, pour n'avoir
> pas fait pendre Saudrin. Le Chatelet alors cessa ses «fonctions comme le » Parlement : il n'y eut plus aucune justice dans Paris. Aussitôt lettres de » cachet au Chatelet, pour rendre la justice, enlèvement de trois conseillers » des plus ardents. La moitié de Paris riait, et l'autre moitié murmurait. Les » convulsionnaires protestaient que ces démêlés finiraient tragiquement. Ce » qu'on appelle à Paris la bonne compagnie, assurait que tout cela ne ferait i. jamais qu'une mauvaise fin » Voltaire, Histoire du Parlement.)}
(2) [f Parmi les ouvrages que publia le clergé, on remarqua le livre de l'évêque du Puy, Lefranc de Pompignan, Sur le Véritable usage de la puissance séculière dans les matières qui concernent la religion. Le fanatique auteur des Nouvelles ecclésiastiques ne peut s'empêcher de reconnaître que « cet » ouvrage est bien écrit, et qu'on y trouve une politesse et des égards qu'on » ne trouve pas ailleurs. » tfouv, eccl. pour 1753, p. 50. 1
(3) [[ Le huit novembre 1732, le Chatelet supprimait ou condamnait au feu quatre ouvrages différents, ou la conduite du Parlement était blâmée. J]
2o(J ANNEE 175 i.
prendre aujourd'hui. On supposait que le livre intitulé Lettres de l'évèque de.... à l'évèque de.... sur les remontrances du Parlement, était parti d'Angers. Il paraissait du moins qu'il y était répandu avee l'agrément de l'évèque, M. de Vaugirand, prélat très-odieux au parti, à cause de son zèle contre le jansénisme. La sénéchaussée d'Angers ordonna d'informer contre ceux qui auraient composé, vendu ou distribué l'ouvrage, et de se pourvoir par monitoires poui en découvrir les auteurs et distributeurs. Le procureur du Roi , s'adressant en conséquence à l'official et à son vice- gérant, les somma de délivrer le moniloire. Ceux-ci déclarèrent que l'évèque leur avait retiré le pouvoir de décerner des censures. Le procureur s'adressa à l'évèque lui-mèmepour ohtenirlc moniloire. Le prélat déclara qu'en effet l'édit de 1695 attribuait aux évèques de décerner des monitoires, pour crimes graves et scandales publics ; mais qu'il ne pouvait qualifier ainsi la distribution d'un livre qui n'avait subi aucune condamnation, et qu'on pouvait regarder comme un antidote nécessaire dans un temps où Ion répandait publiquement et avec affectation tant de libelles propres à inspirer l'indépendance et le mépris de l'autorité de l'Eglise et même du Roi. La solidité de cette réponse n'arrêta pas le procureur général, qui fit signifier aussitôt à l'évèque un appel comme d'abus. En même temps les magistrats avaient décrété d'ajournement personnel un prêtre accusé d'avoir contribué à la distribution. Il fallut que le chancelier écrivît aux juges d'Angers, pour leur ordonner de la part du Roi de surseoir à toute poursuite, jusqu'à ce qu'il en fût autrement ordonné. ]]
Cependant les amis du Parlement ne cessaient de travailler à son rétablissement. Les négociations se poursuivaient. Il semblait que la première condition eût dû être la soumission des magistrats ; ils étaient loin d'y être disposés : mais on était las d'un tel étal de choses, auquel on ne trouvait pas de remède efficace : « [[ On ne pou- » vaii, dit Voltaire, casser le Parlement, parce qu'il aurait
» fallu rembourser les charges de Conseillers qui, à cette » époque, étaient vénales, et qu'on avait très-peu d'ar- » gent. On ne pouvait le tenir toujours exilé, puisque » les hommes ne peuvent être assez sages pour ne point » plaider. Enfin le Roi prit l'occasion de la naissance d'un » duc de Berri pour faire grâce, et le Parlement tout en- » tier fut rappelé deux jours après, le 24 août 1754(1). » (Le jeune prince, dont le nom paraît ici pour la première fois,, devait monter sur le tronc après son aïeul, et devenir la victime de la plus épouvantable catastrophe, dont les orages que nous racontons maintenant étaient le prélude et la préparation). Le Parlement fut reçu dans Paris aux acclamations du peuple (2), et réintégré dans ses fonctions, après la dissolution de la Chambre royale.
Le Roi donna à cette occasion la Déclaration fameuse du 2 septembre, dans laquelle, avec l'apparence de la fermeté, il tenait ce langage équivoque, qui se prêtait aux interprétations les plus dangereuses : a La résolution, disait- » il dans le préambule , que les officiers de notre Parle- » nient ont prise, le 5 mai de l'année dernière, de cesser » de rendre à nos sujets la justice qu'ils leur doivent à no- )> Ire décharge ; les refus qu'ils ont fait de reprendre leurs » fonctions;.... nous ont forcé de leur montrer le mécon- » tentement que nous avions de leur conduite. Le pré- » texte même qu'ils ont donné à la cessation de leur ser- » vice ordinaire, était de leur part une nouvelle faute » d'autant moins excusable qu'on ne pouvait douter de » V intention oh nous sommes constamment d'écouler ce » que notre Parlement pourrait avoir à nous représenter » pour le bien de notre service, et celui de nos sujets : ils » n'ignoraient pas que nous étions instruit par leursarrêls )> de Yobjet de leurs remontrances. Us s'étaient eux-mêmes >i attiré le refus que nous avons fait d'entendre celles » qui avaient été rédigées. Mais, après leur avoir fait
(1) Voltaire, Histoire du Parlement, tl>ap. i.xvi.
(2) Voltaire, (ibidem) — Nom>. eccl. pour 1755.
2bS ANNÉIi 1754.
m pendant un temps assez considérable ressentir les 5> effets de notre mécontentement, nous avons écoulé vo- » lonliers ce que nous a dicté notre clémence... Cepen- •» dant toujours occupé du soin à* apaiser les divisions » qui se sont élevées depuis quelque temps , nous avons ») pris les mesures que nous avons jugées les plus capables w de procurer la tranquillité de l'avenir. »
Venait ensuite le dispositif. Après avoir (art. I'1) enjoint au Parlement de rendre la justice à ses sujets sans interruption et suivant les lois -, il était dit (art. II.) que S. M. ayant reconnu « que le silence imposé depuis tant » d'années sur des matières qui ne peuvent être agitées i) sans nuire également au bien de la religion et de l'Etat, » était le moyen le plus convenable pour affermir la trany> quillité publique, enjoignait à son Parlement de tenir -» la main à ce que d'aucune part il ne fût rien fait, tenté v ou innové qui pût être contraire à ce silence et à la paix, » lui ordonnant de procéder contre les contrevenants, conv fermement aux lois et ordonnances : et néanmoins » (art. III.) pour contribuer de plus en plus à entretenir « l'union, à maintenir le silence, et à faire oublier entiè- » rement le passé, S. M. entendait que toutes les pour- » suites et procédures qui pourraient avoir été faites, et » jugements définitifs , rendus par contumace, depuis le )> commencement et à l'occasion des derniers troubles, » jusqu'au jour des présentes, demeurassent sans aucune » suite, etc. »
On porta cette Déclaration au Parlement assemblé , le 4 novembre, et ce qu'on aura peine à croire, elle y éprouva de grandes difficultés \ le préambule surtout était difficile à digérer (l), Une longue délibération n'amena d'abord aucun résultat 5 mais le 5 mai on conclut à l'enregistrement de la Déclaration, « pour être exécutée con- » fermement aux lois et ordonnances du royaume, arrêts n et règlements de la Cour ,• et en conséquence n'être fait
(1) Now. eat. pour 175't,p. 182,
AWEE 175 5. 259
» aucune innovaiion clans Y administration extérieure et. » publique des sacrements; sans néanmoins reconnaître
» en aucune façon les imputations contenues au préambule » de ladite Déclaration. A cet effet, il sera fait au Roi une h députalion solennelle pour lui représenter que son « Parlement, dans les circonstances où il s'est trouvé, n'a » fait, en donnant pendant un temps la préférence aux <) affaires publiques sur les particulières, que ce qu'exi- » ^eaient de lui les devoirs indispensables de son état et » la religion de son serment. » Celte même cléputation devait en outre représenter au Roi que la dispersion des membres «du Parlement était d'un exemple dangereux, » portait atteinte aux lois fondamentales du royaume, et D était une source de maux pour les sujets du Roi. » Loin donc que leur disgrâce eût changé les magistrats, ils posaient pour fondement de leur conduite les arrêts et règlements que le Roi avait voulu punir : c'était donc véritablement eux qui remportaient la victoire, et ils annonçaient qu'ils ne tarderaient pas à se venger.
[[ Rien ne pouvait être plus vague que la réponse faite par le Roi à des actes dont la tendance était si manifeste. «Que mon Parlement reconnaisse mes bontés; qu'il se » conforme aux intentions que je lui ai fait connaître, et m dont le but est de maintenir les lois du royaume, sans » s'écarter du respect dû à la religion. Voilà mes vo- » lontés. » On put donc facilement pressentir que la nouvelle loi, loin de rétablir le calme, préparait de nouveaux troubles. C'est ce qui arriva presque immédiatement. (Le Parlement entra en vacances aussitôt après l'enregistrement (l) ; et dès sa rentrée, ses premiers actes furent ceux dont nous parlerons sous le 3 décembre.) ]]
Tel a été dans tous les temps le sort de ces édits de silence, qui, enveloppant dans une proscription commune et la doctrine de l'Eglise cl l'erreur opposée, favorisent celleci par là même. Ces édits si désirés ordinairement des sec-
(t) La chambre des vacations fut établie le 7 septembre.
260 ANNÉE l*o4.
laires, parce qu ils leur donnent le temps de se fortifier, ne sont jamais observés avec une égale impartialité ; et on en fit une cruelle épreuve au temps où nous sommes. La Déclaration du 2 septembre fut aussitôt enfreinte par les éloges qu'en firent les jausénistes. Ils imprimaient de gros volumes pour prouver qu'il fallait se taire. Ils n'inondèrent peut-être jamais le public de plus d'écrits. Vingt libelles, tous plus mauvais les uns que les autres, violaient tous les jours la Déclaration avec audace et impunité. Il y a plus : ils prétendaient expressément qu'elle n'avait pour but que de réprimer ceux qui parlaient de la soumission à la bulle ; et leur gazetier rapportant une sentence d'un tribunal contre un écrit des siens, que l'on supprimait comme contraire au silence prescrit, s'élève contre un pareil jugement, et assure qu'il ne fera pas d'honneur aux juges, attendu que si l'écrit en question rompait le silence, ce n'était réellement que pour défendre la loi du silence (l). C'est ainsi que ce sophiste cherche à donner le change. Au reste, il était tout simple qu'il parlât ainsi, lui qui enfreignait la Déclaration avec tant d'audace, qui invectivait régulièrement toutes les semaines contre la bulle et ses défenseurs , et qui ne cherchait qu'à éterniser les querelles en nourrissant l'opiniâtreté de ses partisans. Les appelants n'avaient pas toujours tenu ce langage. En 1721, le prince Eugène, gouverneur des Pays-Bas, ayant ordonne qu'on s'y tînt dans l'indifférence par rapport à la constitution , Duguet observa que (2) cet ordre ressemblait beaucoup au type de Constant, et décida qu'il fallait parler et agir. En 1754, le même parti applaudissait à la Déclaration. Cependant cette contradiction apparente s'explique. Les appelants pensaient de même aux deux époques. Aux deux époques ils voulaient bien une loi de silence, mais à condition de ne pas l'observer, tandis qu'on y astreindrait rigoureusement leurs adversaires. Leur conduite supposait du moins celte
l (1) Feuille du 24 avril 1757.
(2) Lettres de Duguet à de6 opposants de Flandre», des 8 et 16 août 17tl.
manière de voir, et le Parlement était de leur avis : car tandis qu'il était à l'affût de tous les ouvrages en faveur des droils de l'Eglise, tandis qu'il proscrivait le moindre écrit qui en soutenait les décisions, tandis qu'il ne manquait pas de livrer aux flammes les Mandements des cvêques, il laissait débiter sous ses yeux tous les libelles enfantés par le parti ; il ne touchait pas à cette scandaleuse gazette, que l'on distribuait publiquement dans Paris et dans les provinces. Toutes les rigueurs étaient pour les évêques et les prêtres qui aimaient mieux suivre leurs devoirs que les arrêts du Parlement. On n'entendit plus parler que de sommations, de sentences, d'amendes, de saisies, d'emprisonnements, de bannissements. Les ennemis de la bulle goûtaient toutes les douceurs de la victoire. Il suffisait qu'un d'eux en voulût à son pasteur, pour que celui-ci vît fondre sur lui les arrêts les plus foudroyants; et Ton eut plus d'un exemple de prêtres mandés pour porter les derniers sacrements à des gens pleins de santé, et qui ne feignaient d'être malades que pour satisfaire leur haine contre ces ecclésiastiques, et les faire emprisonner ou bannir. Sûrs de la protection des tribunaux, ils livraient, à l'envi , les choses saintes à la discrétion des séculiers, et triomphaient quand, à force de procédures et de terreur, ils avaient trouvé un prêtre qui, en vertu d'un arrêt, leur apportait, escorté d'huissiers, les trésors misa la disposition de l'Eglise.
— Le 16 octobre, Dénonciation des ouvrages de Lord
BOLINGBROKE PAU LE GttAND JURY DE WESTMINSTER. Henri
Saint- Jean, lord vicomte Bolingbroke est célèbre comme ministre et comme écrivain. Il venait de mourir en 1751, laissant ses écrits à David Mallet, qu'il avait chargé de les publier. Cet éditeur ne se hâta que trop de remplir ses désirs. Il fit paraître les ouvrages de Bolingbroke en cinq volumes, dont le premier vit le jour en 1753, et les autres l'année suivante. Ce recueil renferme plusieurs écrits, les Lettres sur l étude de l'histoire, les Lettres à Pope sur la religion et la philosophie , les Lettres à
2ô2 ANNÉE n:u.
31. de Puuil/y, qui, dit un écrivain célèbre, sont doublement précieuses comme étant fortes contre l'athéisme, et faibles contre la révélation, la Lettre à TFi/idhani, les Réflexions sur l'exil, etc.
La dénonciation du grand-jury de Westminster porta principalement sur les Lettres à Pope, comme tendant à la subversion de la religion, du gouvernement et de la morale. On craignit que les talents de l'auteur ne contribuassent à propager sa mauvaise doctrine. 11 est impossible en effet de refuser à Bolingbroke beaucoup d'habileté, d'imagination, d'esprit et d'éloquence. Il était, dit Coxe dans sa vie de Walpole, séduisant, dans la conversation, fécond en saillies, et très-instruit . 31ais en même temps il ne connaissait ni morale ni principes, et loin de cacher sa dépravation, il en faisait trophée. On a dit de lui qu'il n'était ni déiste déterminé ni absolument incrédule, et que ses sentiments se rapprochaient beaucoup de ceux de l'ancienne académie. Mais, en examinant ses écrits, on ne peut s'empêcher d'y voir un homme qui se joue de la religion, et qui se fait un plaisir d'en arracher les principes du cœur des autres. La publication de ses écrits posthumes même doit lui être imputée, puisqu'il l'a recommandée. Il combat à la fois et les dogmes de la lui naturelle et ceux de la révélation. Il nie que l'intention du Créateur, en formant l'homme, ait été de lui communiquer le bonheur, î! reconnaît une providence générale, mais ne veut point :'u'on retende aux individus. 11 avoue l'antiquité et l'utilité de la doctrine de l'immortalité de l'âme et d'un état futur, et il la traite ensuite de fiction puisée chez les Egyptiens. Il refuse à l'âme sa qualité de substance immatérielle et distincte du corps. Il avance que la modestie et la chasteté n'ont point de fondement dans la nature, et ne sont que des inventions de la vanité. Les hommes, selon lui, n'avaient nul besoin d'une révélation surnaturelle et extraordinaire, et les arguments de Clarke, à cet égard, n'ont aucune valeur. L'histoire de Moïse, son récit de la création et de la chute de l'homme, sont également ab-
surdes, et on ne peut lire ce qu'il a écrit, sans mépris pour le philosophe et sans horreur pour le théologien. C'est avec cette décence et cette mesure que Bolingbroke parle d'un si grand législateur. Il n'est pas plus réservé dans son jugement sur la révélation chrétienne. Elle n'est qu'une publication nouvelle et plus obscure de la doctrine de Platon. Il y a deux évangiles contradictoires, celui de Jésus-Christ et celui de saint Paul. Nous devons taire les épilhètes outrageantes qu'il donne à ce grand apôtre. Il s'efforce de renverser l'autorité de l'Evangile, et prétend que la propagation du christianisme ne prouve rien, et que cette religion n'a contribué en rien a reformer le monde. La justice divine surtout le choque, et la doctrine chrétienne à cet égard est, à ses yeux, contraire à la notion que nous devons avoir d'un être souverainement parfait. Tel est en résumé le système de lord Bolingbroke, si on peut donner le nom de système aux aberrations d'un esprit qui n'a ni plan ni méthode, et qui laisse errer sa nlume au pré de son imagination. On a peine à le suivre
au milieu de ses longues digressions et de ses répétitions fastidieuses, tandis que lui se complaît dans ce désordre et s'applaudit d'avoir su ainsi éviter l'ennui.
La modestie n'était pas la vertu favorite de cet écrivain. Dans une lettre à Pope, il se met au-dessusdes plus grands hommes. Jusqu'à lui, les philosophes et les théologiens avaient égaré le genre humain dans un labyrinthe d'hypothèses et de raisonnements. La religion naturelle était corrompue. Pour lui, il ne prend que la vérité pour guide et il n'enseigne que le pur théisme. Il blâme les librespenseurs qui troublent les consciences en parlant peu respectueusement de ce qui ne s'accorde pas avec leur manière de voir, et il n'est pas plus réservé qu'eux, puisqu'il assimile l'histoire du Pentateuque avec les romans dont Don Quichotte était si épris. Ses invectives contre l'ancien Testament et contre la législation juive ont un caractère d'aigreur et de violence qui indigne tout lecteur honnête. .L'épilhèledo/bu revient souvent sous sa plume. Saint Paul,
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les anciens philosophes, les théologiens modernes, ceux qui ne sont pas de son avis, sont des fous. Clarke était un sophiste présomptueux, un impie qui prétendait connaître Dieu, et qui dans le fait n'y croyait pas plus qu'un athée. Il ne semble pas qu'un écrivain qui traite ses adversaires avec ce ton grossier, mérite beaucoup de ménagements et inspire beaucoup de confiance. Plus Bolingbroke occupait un rang élevé dans la société, plus il devait s'imposer de mesure. Puisqu'il ne respecte ni lui ni le public, il n'a pas droit à réclamer des égards dont il s'affranchit.
Cependant, sous ce rapport, ses adversaires n'abusèrent point de l'exemple qu'il leur donnait. Leland, qui publia, en 1753, des Réflexions sur les lettres, sur l'étude et l'usage de l'histoire, Leland y traite l'auteur avec modération, en même temps qu'il le réfute avec vigueur. Depuis, ce savant controversiste consacra un volume presque entier de sa Revue des déistes, à un examen plus approfondi de la doctrine de lord Bolingbroke. Il passa en revue tout ce qui compose la collection de ses œuvres posthumes, fit ressortir les contradictions fréquentes où était tombé l'auteur, et résolut ses objections avec beaucoup de sagacité. Robert Clayton défendit l'histoire de l'ancien et du nouveau Testament, contre les accusations et les difficultés accumulées par ce lord. Mais le plus illustre de ses adversaires est le docteur Warburton, évêque de Gloucester, qui dirigea plusieurs de ses ouvrages contre la philosophie de Bolingbroke.
— Le 3 décembre. M. de Beaumont, Archevêque de Paris, est exilé pau le Roi a Conflaks. A peine les vacations furent-elles terminées, que le Parlement de Paris reprit avec ardeur les poursuites relatives aux refus des sacrements. Pendant un assez long temps, on va voir le gouvernement lui-même participer à celte étrange persécution. Quoique les détails dans lesquels nous allons entrer soient trop semblables à ceux qui ont déjà été donnés plusieurs fois, nous croyons nécessaire de présenter la suite des faits avec une scrupuleuse exactitude. Le 27 novembre,
immédiatement après les mercuriales de la rentrée, on dénonça aux Ghambresdu Parlement assemblées un nouveau refus de sacrements fait à une vieille fille, de la malheureuse paroisse de Saint-Étienne-du-Mont. On s'était d'abord adressé au prêtre, appelé Porte-Dieu, parce qu'il était chargé de l'administration du viatique. Celui-ci s'était transporté chez la malade, mais n'avait pu obtenir d'elle ni billet de confession, ni même aucun renseignement sur son confesseur, qu'on rechercha en vain dans toutes les communautés du voisinage. On lui avait donc refusé les sacrements conformément aux ordres de l'archevêque. Le curé étant en fuite, par ordre des arrêts précédents, le Parlement enjoint aux vicaires de la paroisse d'administrer la malade, et comme ils n'obtempèrent pas, trois prêtres sont décrétés de prise de corps; en même temps on députe vers l'archevêque pour l'informer des scandales causés par les refus réitérés et persévérants faits par les vicaires et le Porte-Dieu de Saint-Étienne-du-Mont, qui osent se couvrir de son nom, en supposant qu'il leur a prescrit lesdits refus, et qu'il a pu ainsi contrevenir à la Déclaration du 2 septembre, et fomenter un schisme que le Roi voulait éteindre; en conséquence, il était invité à détruire ces allégations, et à procurer les sacrements à la malade. Le prélat répondit : « L'affaire dont il s'agit étant » de même nature que celle du 13 décembre 1752, » je persiste dans la réponse que je fis alors (l). Au » surplus, les vicaires et le Porte-Dieu ont agi suivant » leurs lumières, et les ordres que je leur ai donnés.» En même temps, l'archevêque ne négligea rien pour donner une issue pacifique à celte affaire. Par ses ordres, le grand pénitencier alla chez la malade; des précautions avaient été prises pour qu'il ne la vît pas en particulier ; ce ne fut qu'à la troisième démarche, après s'être muni d'un ordre du Roi et s'être fait accompagner à la maison d'un exempt du guet, qu'il put l'entretenir secrètement; il ne
(1) Voyez plus haut, p. 22 t.
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réussit, ni à vaincre son oblinalioa, ni à connaître son confesseur. La persistance de l'archevêque ne pouvait manquer d'être présentée par le Parlement comme une infraction à la Déclaration du 2 septembre, à laquelle, selon eux, le prélat faisait injure, en rappelant la réponse qu'il avait donnée en 1752, comme si rien n'était survenu depuis celle époque. En conséquence, on arrêta, le 29 novembre, que le premier président se retirerait par devers le Roi, pour lui faire connaître tout ce qui résultait de la conduite de l'archevêque contre son autorité, la tranquillité publique et la religion elle-même.
Le premier président avait en effet gagné la confiancedu Roi: il en obtint d'abord une première réponse provisoire, par laquelle le Roi le chargeait de marquer au Parlement sa satisfaction sur V arrêt précèdent. La réponse définitive qui dut être délibérée en conseil, et qui fut rendue le 3 décembre, donnait entièrement sain de cause au Parlement. « J'ai marqué mon méconlement à l'archevêque » de Paris, en le punissant, de manière à faire connaître la » ferme résolution où je suis de maintenir la paix dans mon » royaume, et l'exéculion de ma Déclaration du 2 sep- » tembre dernier ; ainsi je compte que mon Parlement » n'ira pas plus loin contre l'archevêque. Au surplus, le » respect de mon Parlement pour mes volontés me répond » qu'en procédant contre ceux qui ont contrevenu a ma » Déclaration, ou qui oseraient y contrevenir dans la suite; » il en usera avec la plus grande circonspection, relalive- » ment aux choses spirituelles. Je vous charge de lui faire » connaître mes intentions, et j'attends de son zèle pour le » véritable bien de mon Etat, qu'il s'y conformera. » Le même jour, l'archevêque recevait une lettre de cachet qui l'exilait à Conflans, maison de campagne des archevêques de Paris. [ La malade n'était pas encore administrée: le A décembre tous les vicaires dvi la paroisse avaient disparu. Le Parlement ordonna que successivement tous les prêtres habitués, en commençant par le plus ancien, seraient sommésde lui porter les sacrements. Enfin
hmm i 75ï. 267
l'un doux, nommé Cerveau, obtempéra aux ordres du Parlement. L'administration se fit au milieu d'un grand concours de peuple qu'attirait cet étrange spectacle; et on put enfin rapporter aux Chambres, toujours assemblées, que leur arrêt avait reçu son exécution.
L'intrépide archevêque n'hésita pas à punir Cerveau, il lui interdit défaire aucune fonction curiale dans la paroisse de Saint-Etienne, et notamment d'administrer le viatique et l'extrême-onction. Quelque modérée que fût celte peine, elle fut l'objet de nouvelle procédures : le 30 décembre, le procureur général fut reçu par le Parlement, appelant comme d'abus, et plus tard le Parlement prononça qu'effectivement i! y avait abus. Les poursuites furent au contraire reprises contre les vicaires et le Porte- Dieu, qui avaient préféré obéir aux ordres formels de leur archevêque, en ce qui regardait les sacrements : sous prétexte queces ecclésiastiques étaient contumaces, et qu'il était nécessaire d'effrayer les ecclésiastiques qui voudraient les imiter, par des peines emportant la mort civile, et par conséquent l'incapacité de posséder des bénéfices, le Parlement les condamna, le 17 février 1/55, à être bannis du royaume à perpétuité (!)•]]
Avant que celte affaire fût terminée, il s'en éleva plusieurs autres du même genre, comme on pouvait facilement le prévoir. Le 29 janvier, on avait dénoncé deux nouveaux refus, l'un fait sur la paroisse Saint-Etienne, à la demoiselle Colïin, sœur de l'ancien principal, et tante de ce conseiller, qui avait déjà causé tant de (roubles en 1749(2); et i'autre fait sur la paroisse Sainte-Marguerite. Toutes les scènes recommencent, le Parlement députe à Conflans, pour inviter l'archevêque à faire administrer les malades, et lui représenter le scandale énorme que causent les refus multipliés, la forme d'administration
(1) On remarquera que dans cette délibération oii il s'agissait d'une peine infamante, les conseillers clerus se retirèrent. Dans tout le teste, ils votèrent avec le Parlement. Nouvelles ecclésiastiques pour 1755, |> 63.
(2) Voyést plusbaiit, p. !o9ef pliis spécialement la note ;1).
qui s'introduit dans les paroisses, et la conduite des ecclésiastiques préposés à leur desserte: (sur celle de Sainte- Marguerite, les huissiers n'avaient pas trouvé de prêtres auxquels ils pussent faire les sommations). « La Cour, » ajoutait-on , avant de prendre les mesures que de si grands » maux exigent, avait cru devoir lui donner celte preuve » de sa modération et de son zèle pour le rétablissement de )> la paix, conformément à la Déclaration. »
M. de Beaumont répondit par écrit, et fit voir qu'il n'était ni vaincu par les tribulations, ni effrayé par les menaces. « Il n'est personne, dit-il, qui désire plus ar- » déminent et plus sincèrement que moi le rétablissement » de la paix : mais il n'y a pas lieu de la voir renaître, tant » que le Parlement persistera à donner des ordres dans ce » qui concerne l'administration des sacrements ; la re- » traite des prêtres de Sainte-Marguerite et la forme sin- » gulière d'administration, dont le Parlement se plaint, » sont l'effet des poursuites rigoureuses et des décrets dé- » cernés contre les prêtres préposés à la desserte des pa- » roisses. Au surplus, je persiste dans la réponse que j'ai » faite le 28 novembre dernier ; attendu que l'incompé- » tence des tribunaux séculiers étant établie par les lois » divines et ecclésiastiques, et même par une suite d'édits, » déclarations et ordonnances du royaume, ce serait de ma » part donnerattein te aux droits de la religion que de donner » lieu de penser que je regarde le Parlement comme compé- » tent dans une matière qui appartient uniquement à la » puissance spirituelle, que l'Eglise tient immédiatement )> de Jésus-Christ, et de l'exercice de laquelle un évêquc » ne peut être comptable qu'à ses supérieurs dans l'ordre » de la hiérarchie (1). »
Avant de statuer sur cette lettre, le Parlement voulut absolument pourvoir à l'administration des deux malades ; on ordonna qu'injonction serait faite successivement à chacun des prêtres de Saint-Etienne, d'administrer made-
(I) Lettre du 20 janvier 1755, Woiwelles Ecclésiastique, p. 62.
moiselle Coilin : par rapport à Coquelin (c'était le nom du malade appartenant à Sainte-Marguerite), on décida que, «Attendu le cas de nécessité résultant de la dé- » sertion tolale des prêtres de la paroisse, il élait autorisé » par les règles de la discipline de l'Eglise à se pourvoir » par devers le curé dune paroisse voisine pour requérir » de lui les fonctions de son ministère ; et en conséquence » la Cour enjoignait au curé, auquel il s'adresserait, de » remplir à son égard les fonctions de son ministère, en » se conformant auxdites règles, aux lois du royaume, no- » tamment à la Déclara! ion du 2 septembre. » (Une savante discussion avait précédé, dans laquelle on avait cité saint Cyprien et saint Ambroise, et beaucoup raisonné sur la division des territoires, laquelle n'était que de droit ecclésiastique et civil, et sur la nature des fonctions spirituelles qui sont de droit divin.) 11 est triste de dire que le Parlement fut obéi par un prêtre habitué de Saint- Etienne d'une part, et de l'autre par le curé de Saint- Gervais, qui alla à cette fin prendre le saint Sacrement à Sainte-Marguerite. L'un et l'autre étaient punis peu de jours après, quoiqu'avec modération, par l'archevêque (l), ce qui ne manqua pas de provoquer l'appel comme d'abus. La lettre de M. deBeaumont fut dénoncée au Roi parle Parlement, comme un attentat à la souveraineté du Roi. « L'archevêque ne craignait pas de s'y mettre à découvert, » et développait le système d'indépendance qui fait la base m de sa conduite ; il osait contester à son souverain l'auto- » rite qu'il lient de Dieu même \ il refusait de recon- » naître dans la puissance temporelle aucune compétence » en matière de sacrements, même quant à leur adminis- » tration extérieure, sous le prétexte du mélange néces- » saire qui s'y rencontre , des choses purement spiri- » tuelles avec les temporelles: il se portait jusqu'à l'excès
(1) L'archevêque défendit au curé, sous peine de suspense encourue ipso facto, d'exercer aucune fonction hors de sa paroisse. Les magistrats prétendaient annuler celte défense par l'appel comme d'abus.
» de braver la puissance royale du lieu même de son exil, » en persistant dans ses réponses précédentes, jugées assez » criminelles pour lui avoir attiré une punition éela- » tante (1). »
De son coté, l'archevêque faisait ses efforts pour éclairer le Roi. «Qu'il me soit permis, Sire, lui écrivait-il le » 20 février, de vous démontrer que, comme pasteur, je » ne puis, ni dois me rétracter de mes premières dé- » marches. Le diocèse que Votre Majesté a confié à mes » soins est celui qui demande le plus d'exactitude: coui- » bien d'élrangers habitant la capitale, combien de gens
» sans être approuvés s'immiscent à confesser ? L'abus
» des sacrements, la perle évidente de ceux qui reçoivent » en cet état l'Eucharistie, voilà les seuls motifs qui me » forcent malgré moi à ne pas me rendre au devoir que » je vous dois, en qualité du plus fidèle de vos sujets. Que » Votre Majesté pèse au poids du sanctuaire les raisons » qui me forcent à paraître rebelle à sesordres ; elle verra » avec douleur que les voies violentes que prend son Par- » lemenl ne sont point de son ministère, etc. (2).
Ces raisons ne persuadèrent pas le Roi, qui voulait toujours que sa Déclaration tranchât toutes les dillicultés; il relégua l'archevêque à Lagny, et il fit au Parlement une réponse qui, pour avoir été attendue plusieurs semaines, n'en fut pas plus heureuse. « Je suis de plus en plus mé- » content de l'archevêque de Paris, et de sa dernière ré- )> ponse (celle donnée par le prélat le 29 janvier): je )> viens de lui en donner des marques certaines, en l'é- » loignant des mauvais conseils qu'il a suivis jusqu'à » présent. Mais dans l'espérance qu'il rentrera enfin » dans le devoir duquel il s' est écarté, j'ordonne à mon v Parlement de ne point faire contre lui les poursuites » auxquelles il s'est exposé. Mes intentions sont toujours
(1) Extrait du long rapport que de Mnupeou, premier président, fit au Parlement, le 4 février, sur les représentations qu'il avait faites au Roi. Nouvelles ecclésiastiques pour 1755, p. Go.
(1) Cette lettre se trouve dans tes Nouvelles ecclésiastiques pour 1755, p. 53.
» les mêmes pour procurer aux lois de mon royaume leur » entière exécution, et particulièrement h ma Déclaration » du 1 septembre dernier 5 que mon Parlement entre » toujours dans mes vues, en faisant exécuter cette Décla- » ration avec autant de modération que de vigilance. » 11 est aiséde comprendre quelle satisfaction causait aux magistrats celte disposition du monarque. S'il ne leur permettait pas encore d'agir comme ils le désiraient si ardemment, il reconnaissait du moins leur compétence et la criminalité de l'archevêque. Aussi, le Parlement n'en devint-il que plus âpre dans ses rigueurs. Le curé de Sainte-Marguerite, Laugier de Beaurecueil, sur la paroisse duquel s'était fait l'un des deux refus, fut déclaré convaincu d'être un perturbateur du repos public, et banni du royaume h perpétuité : ses biens étaient confisqués -, sa cure et ses bénéfices étaient déclarés impétrables. Cet arrêt, rendu le 8 mars, fut affiché un jour de marché, par l'exécuteur de la haute justice, sur la plus grande place du faubourg Saint-Antoine (l).
On ne tarda pas à trouver contre l'archevêque de nouveaux griefs, dans le détail desquels nous n'entrerons qu'en partie. Il avait obtenu de revenir à Conflans : le Parlement murmura hautement, et voulut qu"on représentât au Roi qu'il était impossible de concilier V exécution de sa Déclaration avec les marques inattendues de clémence dont il usait envers V archevêque de Paris. Le 20 mars, on dénonça des conversations que le prélat avait eues avec ses curés: il les avait mandés à Conflans, dans le but de leur tracer des règles en ce qui tenait à l'administration des sacrements : on n'aurait plus insisté précisément sur les billetsde confession; mais on devait continuer de refuser les sacrements, dans le cas où le malade interrogé s'il a été confessé régulièrement n'aurait pas déclaré qu'il s'était confessé à un prêtre approuvé, et dans celui où un appelant connu, ou même positivement suspect, n'aurait pas
(1) Nouvelles ecclésiastiques pour 1755, p. 89.
publiquement réparé le scandale. Le prélat avait parlé de ces mesures comme d'une sorte d'accommodement que les cardinaux de la Rochefoucauld et de Rohan -Soubise étaient venus lui proposer de la part du Roi, et auquel il avait consenti provisoirement, en attendant l'assemblée prochaine du clergé, à laquelle il voulait s'en rapporter pour le bien de la paix (1). Le Parlement mande les curés, il les interroge sur les ordres que leur a donnés l'archevêque, et il veut qu'on présente au Roi la copie de leurs déclarations. Ilestdillicilede voir sans indignation l'espèce d'acharnement avec lequel le premier président chercha dans cette occasion à indisposer de plus en plus le Roi (2). Aussi cette fois, le prince, au lieu d'entrer dans les vues des magistrats, fut choqué de leur raideur, et de l'odieuse inquisition qu'ils exerçaient \ et dans une réponse qu'il donna par écrit, le 7 avril, il exprima son vif mécontentement. « J'ai vu avec étonnement, disait-il, entre au- » très choses, la marche aussi inusitée qu'irrégulière , que » mon Parlement a prise pour forcer les curés de Paris h » rendre compte des conversations particulières que leur » archevêque a eues avec eux ; je désapprouve en tous » points cette conduite qui ne tend qu'à atténuer lasubor- » dination que les curés doivent à l'archevêque, et qu'à » entretenir et augmenter le trouble. Au surplus, que » mon Parlement se rappelle continuellement l'esprit de ■)) paix et de prudence que j'ai recommandé plusieurs fois; » et qu'il songe que, pour peu qu'il s'en écarte, il ne suit » pas les intentions que j'ai eues dans ma Déclaration du » 2 septembre. »
[[ Les magistrats étaient si accoutumés depuis quelque temps à trouver la Cour favorable à leur conduite, qu'ils se crurent autorisés à repr- senter au Roi la grande différence qui se trouvait entre cette réponse et celles qui
(î) Nouvelles ecclésiastiques pour 1755, p. 95.
(2) Le rapport détaillé que le premier président fit au Parlement des remontrances qu'il avait faites au Roi sur cette affaire, et la réponse du Roi ie trouvent dans les Nouvelles ecclcs,,\>. 105.
ANNEE tTSi. 273
avaient procédé (l). A leurs yeux, la convocation que l'archevêque avait faite de ses curés tendait h former une association contre F exécution de la Déclaration : on surprenait la religion du Roi, lorsqu'on lui présentait comme moyen de tout pacifier les délibérations de l'assemblée des évèques : on voulait donc parvenir à les rendre juges de ce qui était évidemment décidé par la Déclaration, etc., etc. Toutefois ces affaires restèrent en suspens pendant quelque temps, grâce à d'autres préoccupations et conflits qui partagèrent l'attention du Parlement (2).
— Vers le même temps. Situation générale de l'Eglise de France. Ce n'est pas seulement l'archevêque et le clergé de Paris qui ressentirent les conséquences funestes de la Déclaration de 1754, et de l'interprétation que lui donnait la magistrature, avec l'appui bien marqué du gouvernement lui-même. La persécution s'étendit alors sur un grand nombre de points de la France. Nous ne pouvons donner sur ce qui arriva dans les divers diocèses, des détails aussi circonstanciés que ceux dans lesquels nous sommes entrés par rapport à l'archevêque de Paris; mais nous croyons devoir signaler quelques-unes des principales affaires qui eurent lieu à la fin de celte année, ou au commencement de la suivante.
Le Parlement de Paris exerça contre M. de Montmorency, évêque d'Orléans , et contre son chapitre, ces procédures rigoureuses dont nous parlerons sous la date du 18 mars 1755.
L'archevêque et douze évêques de la province d'Auch avaient écrit au Roi une lettre, dans laquelle ils se plaignaient de la Déclaration, et surtout de la manière dont les tribunaux l'exécutaient. Le Parlement de Paris condamna cette lettre à être lacérée et brûlée par la main du bourreau.
M.Poncet de la Rivière, évêque de Troyes, prélat élo-
1 Discours du premier président au Roi, Nouvelles ccelés., p. CO. (2) Un conflit grave et long, mais étranger à notre sujet, s'éleva en 1755 entre le Parlement de Paris et le Grand-Conseil.
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qucnt et zélé, fut l'objet de persécutions humiliantes de la part des otliciers du bailliage et présidial de Troyes. Il avait fait connaître, par un Mandement, donné le 27 décembre 1754, qu'il était instruit que des prêtres, qui n'avaient jamais été approuvés ou qui avaient été interdits, osaient administrer le sacrement de pénitence (i). C'était pour remédier à un abus si déplorable qu'il voulait que ceux qui demandaient qu'on leur administrât les sacrements fissent connaître le nom de leur confesseur. Deux époux, de la paroisse de la Madeleine de Troyes, atteints d'une maladie dangereuse, avaient demandé les sacrements, sans vouloir obéir à cet ordre de leur évêque ; lui-même s'était rendu auprès d'eux, et tous ses efforts avaient éeboué. Comme afin de couvrir les prêtres, il avait déclaré se charger lui-même de desservir cette paroisse ; les magistrats s'appuyant sur la Déclaration du Roi, lui avaient enjoint de procédera l'administration. Ne pouvant vaincre la fermeté de l'évêque, ils le condamnèrent à trois mille livres d'amende ; puis ils firent vendre ses meubles ; ils ordonnèrent la saisie de son temporel entre les mains de ses fermiers. Le Parlement de Paris appuyait les procédures des juges de Troyes. Le Roi manda le premier président le 1er janvier 1755 : en lui disant que les olliciersdu bailliage avaient montré une chaleur qu'il désapprouvait, et qu'il entendait que les procédures apportées au greffe du Parlement ne fussent pas suivies, il ajouta : « Mais si je » suis mécontent de la conduite du bailliage, je le suis » aussi de celle de l'évêque; j'ai pris le parti de le punir, » je vous charge de le dire à mon Parlement. » En effet, M. Poncet était exilé à Méry, ville de son diocèse.
M. deBrancas,qui était sur le siège archiépiscopal d'Aix depuis près de vingt-quatre ans, subit le même traitement : un refus de sacrement avait été fait par son ordre h un militaire qui lui avait manifesté à lui-même son opposition
(1) Les Nouvelles ecclésiastiques présentent cette assertion comme une atroce calomnie, parce qise le prélat ne nommait pas les coupables.
h la bulle Unigenitus. Après un réquisitoire tle l'avocat général, Castillon, le Parlement le dénonça au Roi, comme contrevenant à la Déclaration. Le monarque exila M. de Brancas à Lanibesc, ville de son diocèse, en louant les magistrats de la modération quils avaient mise dans cette affaire.
Le même Parlement trouva la Cour également favorable aux poursuites qu'il exerça contre M. de Belzunce, évèque de Marseille. Le vénérable prélat, alors âgé de quatre-vingt-cinq ans, avait cru être obligé de réclamer, dans une lettre publiée le 5 février, contre des assertions odieuses des Nouvelles ecclésiastiques, qui, dans la feuille du 31 décembre 1754, avaient cherché à mettre sa conduite en opposition avec celle de ses collègues dans l'épiscopat, par rapport à la soumission due à la bulle Unigenitus et aux règles à suivre dans l'administration des sacrements. « C'est, avait dit le gazetier, un bref du Pape qui » l'a converti ; on dit que le prélat croit avoir des preuves
» aue le Pane Benoit XIV a abandonné la bulle, ele »
Quoi de plus juste et de plus nécessaire que la réclamation contre ces imputations ! Cependant sa lettre est aussitôt dénoncée au Parlement, comme insinuant des principes de conduite dangereux, propres à nourrir des préventions funestes au repos public, et contraires aux intentions de S. M. L'avocat général Gastillon avait supposé, dans un premier réquisitoire, que cette pièce, qui ne portait pas de nom d'imprimeur, n'était pas l'œuvre de l'évéque, mais d'un perturbateur du repos public. M. de Belzunce avait fait aussitôt paraître une déclaration par laquelle il s'en reconnaît l'auteur. C'est là un nouveau délit : le Parlement d'Aix,qui laisse entièrement impunies les Nouvelles ecclé siasliqucs, arrête qu'on poursuivra les imprimeurs de la lettre et de la déclaration du prélat, et qu'il sera fait rapport au Roi des faits concernant M. de Belzunce (1). Le
(1) [[L'avocat général insistait sur ce que la lettre de l'évêqUc ne portait pas le nom de l'imprimeur. Les ISouvcllcs ecclésiastiques paraissaient contrairement a toutes les lois de police: mais elles flattaient la magistrature.]]
comte de Saint-Florentin, ministre d'Etat, répond que le Roi approuve le zèle avec lequel les magistrats répriment des démarches aussi contraires à sa Déclaration : « mais, » ajoute-t-il, l'arrêt ayant suffisamment pourvu au main- » rien de l'autorité royale et de la tranquillité publique, » que S. M. a voulu rétablir, elle se croit d'autant plus » autorisée à écouter les sentiments de la clémence en fa- » veùr de M. de Marseille, que son grand âge et ses longs » services méritent de grands égards. Ce serait laisser à » ce prélat de nouvelles inquiétudes et de nouveaux dé- » goûts à essuyer que de continuer les poursuites contre » ceu i qui y ont eu quelque part. » En conséquence le ministre recommandait Yindulgence à l'égard du secrétaire de l'évêque.
Le Parlement de Toulouse ne poursuivait pas avec moins de chaleur M. de Guenet, évèque de Saint-Pons, et M. de Villeneuve, éveque de Montpellier. Un écrit du premier de ces prélats , Réflexions d'un èvêque de Languedoc sur quelques arrêts du Parlement de Toulouse, avait été condamné à être brûlé par la main du bourreau : les magistrats ne pouvaient souffrir que le prélat eût représenté comme un crime l'action de ceux qui, par ordre de pontifes laïques, livraient le corps du Sauveur à des hommes révoltés contre l'Eglise, et qu'il les eût avertis eux-mêmes qu ils marchaient à pas de géant vers le précipice. Ils reprochaient au second d'avoir autorisé des refus de sacrement, et d'avoir puni un prêtre qui, contrairement à ses ordres, avait exécuté les arrêts des magistrats (l); ils avaient cassé ses ordonnances, ils avaient menacé de saisir son temporel. Le Parlement demanda pendant longtemps au Roi ce qu'il appelait le châtiment
(1) |[ L'évùqtfe de Montpellier s'était assuré par lui-même de l'opposition obstinée d'uu malade aux décisions de l'Eglise. Il avait prii des mesures pour qu'on ne lui accordât pas les sacrements: mais un prêtre retiré dans un hùpital vint, à ta demande des magistrats, célébrer la messe à la chapelle du piésidial, puis alla solennellement administrer le malade. « Deux huissiers » portaient le dais, et deux cavaliers de la maréchaussée raccompagnaient. » Comme les missions de Dridaine ont rendu le peuple séditieux , on prit
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des deux prélats : « Faîtes sentir, lui disait-il, aux évêques » de Saint-Pons et de Montpellier tout le poids de votre » indignation, on permettez à votre Parlement de procé- )> der : votre clémence enhardit à de nouveaux délits. » L'évêque de Saint-Pons fut en effet exilé peu après par le Roi.
Le Parlement de Rennes n'était pas plus favorable. L'évêque de Vannes. M. Rertin, avait vu plusieurs de ses prêtres et même ses grands vicaires décrétés, condamnés à des amendes et bannis. Lui-même avait eu son temporel saisi. L'évêque de Nantes, M. de la Musangère, avait vu ses meubles deux fois vendus. Toutefois, la Déclaration de 1754 fut interprétée par ce parlement, en ce sens qu'elle suspendait les poursuites qui se rapportaient à des affaires antérieures.
Les premiers pasteurs n'étant pas ménagés, les ministres inférieurs avaient tout a craindre. On les poursuivait avec acharnement. On les accablait de dénonciations et de décrets 5 on les traînait devant les tribunaux ; on leur faisait subir des interrogatoires humiliants; on voulait qu'ils reconnussent la compétence et l'équité des arrêts rendus contre eux. La prison, les amendes, la perte de leurs places, la fuite, l'exil, le bannissement à perpétuité étaient la récompense de leur zèle:, et ils étaient contraints d'aller mener une vie errante dans des terres étrangères. La philosophie souriait sans doute à ce spectacle. Elle aimait à voir les magistrats poursuivre avec acharnement les ministres d'une religion qu'elle voulait détruire, faire perdre aux évêques le respect des peuples par des dénonciations injurieuses et des procédures flétrissantes, avilir la fui dans la personne de ses défenseurs, et préparer, par
» toutes les précautions nécessaires pour le contenir; des troupes furent » commandées : on en posta aux portes du palais, et dans les rues qui con- » (luisaient chez le malade. On y arriva avec tant de tranquillité, que les cu- » rieux qui se mirent aux fenêtres en lurent édiliés. «Nouvelles a des. pour 1755, ]>. 147. Le gouvernement, toujours flottant et incertain, comprenait ce que ces scènes avaient de malheureux: il éloigna le prêtre: mais il laissa les magistrats recommencer leurs arrêts. 11
ces vexations et ces rigueurs, la voie aux cruautés qui amendaient les piètres quarante ans plus lard.
[ Parmi les autres difficultés de celte époque que font connaître les écrits du temps, il est aisé d'en remarquer une qui n'était pas des moins embarrassantes, c'est que les premiers pasteurs, qui étaient alors unanimes sur l'enseignement, ne l'étaient pas également sur la conduite à tenir à l'égard des appelants, En certains lieux on les abandonnait à leur conscience et au jugement de leur confesseur; ailleurs on exigeaii d'eux, surtout pour leur administrer les derniers sacrements, une soumission expresse à la bulle Unigenitns. Ici on ne faisait aucune difficulté sur les obsèques et services funèbres ; là, au contraire, on refusait la sépulture ecclésiastique; ou, si on l'accordait, c'était en retranchant les solennités ou les services publics que réclamaient les familles. Quelques évoques faisaient difficulté de communiquer in divinis avec les appelants (l). Nous verrons bientôt les évoques de l'Assemblée de 1755 partagés entre eux sur les cas de refus de sacrements, et obligés de s'adi essor au souverain Pontife.]]
— Le 18 mars, Nouvel éclat du Parlement de Patus contre la bille Unigenitus. Il était arrivé l'année précédente à Orléans un événement qui avait fait un grand bruit. Un chanoine de celle ville, appelant et réappelant, étant tombé malade, le chapitre de la cathédrale
(1) [[L'évêqne d'Aiix cric, M. <lc Condorcct, qui en succédant àM.de Caylus, avait trouvé son chapitre fort attaché à l'appel, évita longtemps de communiquer avec lui in divinis, passa des années entières sans jamais officier dans sa cathédrale, ni à Pâques, ni au Jeudi saint, même pour consacrer les saintes huiles, aimant mieux les faire venir d'ailleurs , ni aux processions de la Fête-Dieu: dans lecas de prières publiques, comme le Te Deum, il s'absentait, etc., etc. Discours d'un des MM. [du Parlement) sur la conduite qu'a tenue M. de Condorcct t etci — Nouvelles ecclésiastiques pour 175B, p. 97 et