‹ Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique pendant le XVIIIe siècleChapitre 10 sur 17 · SECULIERS QUI DEVAIENT TENIR A NAPLES LE COLLÈGE DIT DE · texte numérisé non relu

SECULIERS QUI DEVAIENT TENIR A NAPLES LE COLLÈGE DIT DE

la Sainte-Famille de Jésus. Le principal objet de cet institut était d'élever, en vue du ministère apostolique, de jeunes Chinois et Indiens qui viendraient de leur pays pour être instruits dans la religion catholique j on devait les préparer au sacerdoce et les envoyer ensuite comme missionnaires dans leur pays. On se proposait aussi d'y recevoir des jeunes gens des différents pays de l'Europe qui se disposeraient à l'état ecclésiastique et au ministère des missions. Cet institut devait suivre à peu près les mêmes règles que l'Oratoire de Saint- Philippe de Néri, ou la Congrégation des pieux ouvriers de Naples. L'empereur Charles VI, de qui Naples dépendait alors ,

(I) Nouvelles ecclésiastiques, 1732. Qui ne connaît les deux ver» qui furent affichés sur la porte :

De par le roi, défense à Dieu De faire miracle en ce lieu.

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prenait intérêt à cet établissement, auquel on assigna, pour l'entretien des élèves chinois et indiens, huit cents ducats a prendre sur les cathédrales de Tropea, de Gassano et de Reggio. L'institut était placé sous ia juridiction de l'archevêque de Na pies, mais ce serait à la Congrégation romaine de la Propagande à examiner, à approuver ou à refuser les prêtres élevés dans le collège, et qui auraient été reconnus par le supérieur capables d'aller dans les missionSi Le rescrit de Clément XII qui confirme cet établissement, fut rendu sur l'exposé du cardinal Àlvarès Cienfuegos, évêque de Montréal, en Sicile. Le 22 mars 1736, le même Pape approuva et confirma les règles et constitutions de la Congrégation et du collège de la Sainte-Famille.

— Le 27 avril. Mandement de m. de Vintimille pour condamner les Nouvelles Ecclésiastiques . C'était le titre très-impropre d'un journal qui paraissait depuis quatre à cinq ans. Il s'en débitait régulièrement une feuille toutes les semaines. Ce n'était d'abord que de simples extraits faits à la main, qui contenaient les événements les plus intéressants pour le parti, avec des réflexions analogues. On se les arrachait, et le mystère leur donnait un nouveau prix. En 1729, un prêtre, nommé Fontaine de La- Roche, se chargea de l'entreprise, et mit cette gazette sur le pied où elle parut pendant soixante ans. 11 s'était condamné lui-même à la plus grande retraite, et avait, diton, établi ses presses dans un bateau de la Seine. C'est de là qu'il lançait ses traits sur tout ce qui n'était pas favorable à la cause.

On aurait peine à croire jusqu'où allait la hardiesse du journaliste. Sophismes, injures, artifices, calomnies, tout lui était bon, pourvu qu'il servît son parti. En parcourant ses feuilles mensongères, on se sent souvent ému de pitié pour ceux que tant d'inepties et d'impostures pouvaient séduire. Parle-t-il de la Faculté de théologie de Paris ? c'est toujours la Faculté carcassienne.M. de Vintimille, il l'appelle U avocat du diable. 11 triomphe parce que dans t. ii. 22

AMSEK 173*.

Joannes-Josepftus Languet,\\ a trouvé, par un bizarre arrangement de lettres, ohl Pelagius Se/iorias venit. À ses veux , Fénelon n'était qu'//// auteur sans conséquence , à Oui il était permis de tout écrire*) sans que personne sentit en devoir de lui répondre (1). Voilà comme il traite tousses adversaires. Il réserve ses éloges pour des gens ignorés et dignes de l'être, pour les émissaires du parti, les colporteurs de libelles, les convulsionnaires, les prêtres qui oubliaient leur état pour se livrera 1 intrigue, les religieux déserteurs de leurs règles, les religieuses opiniâtres qui. selon lui, sortaient de leur couvent par piété, pour tous ceux enfin qui se consacraient à* une secte inquiète et turbulente (-2). Tel était même l'emportement du fougueux nouvelliste, que les plus modérés d'entre les appelants le blâmaient hautement. L'abbé Duguet, qui n'avait lu encore que le commcncementde ses diatribes, était choqué de voir cet écrivain, sans titre et sans autorité, juger de tout avec hardiesse, et soumettre à sa censure amère, ou plutôt à sa satire effrénée, tout ce qu'il y avait de plus respectable, u L'auteur des Nouvelles étant inconnu, disait-il (3), doit se mettre à la dernière place ; et dès qu'il oublie qu'on » ne sait ce qu'il est, ni quel droit il a de se donner une » autorité personnelle, il est permis à tout le monde de » l'en faire ressouvenir. » Petitpied ne traitait pas le folliculaire avec moins de mépris, et en parlait comme d'un

(1) Nouvelles eccléslastiques,Varia, le 6 octobre 1783.

(8) C'est vers cette époque que parut un déluge d'écrits satiriques enfantés par l'esprit de parti, entre autres YJlmanach du Diable, 1738, attribue à l'abbé Qucsnel, neveu de l'Oratorien ; Compliment et Requête des diocésains de Bethléem, a D. la Taste, par de Neuville-Montador ; Harangues des habitants de Sarcelles, par Jouin ; Pièces et anecdotes intéressantes, parle même; 2 vol. in- 12, etc. Le moindre défaut de ces pamphlets est d'être fjiossicrs, sans esprit et sans sel. Il y en avait d'autres d'un genre plus rcpréhcnsiblc encore.

f[ t Les Jansénistes, dit Lacrctcllc, loin. Il, pag. 89, n'ayant plus le talent » de terrasser leurs ennemis par des lettres provinciales, composaient et fai- > saient circuler des chansons et de sanglantes épigrammes, dont le ton était » plus licencieux qu'on n'avait le droit de l'attendre d'un parti qui se pre- » sentait comme le défenseur de fa religion. ]J *

(S) i etlre de Duguet U un Oratorien, du 9 février 1738.

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ÀiYKÉE 1732. 339

calomniateur, d'un furieux et d'un rebelle (1). Ainsi pensaient les moins-exaltés. Mais ce cerveau brûlé, ce menteur était utile à la cause, on le souffrait, on le protégeait même. On est étouné comment il put continuer impunément, pendant tant d'années, une entreprise que les deux puissances étaient intéressées à proscrire. La gazette s'imprimait, se publiait et se distribuait régulièrement toutes les semaines. Rien des gens y étaient abonnés. On en envoyait une grande quantité dans les provinces, et la distribution s'en faisait même avec tant de hardiesse, qu'où ne manquait pas , lorsque quelqu'un était maltraité dans une feuille, de la lui faire parvenir. Comment ne découvrit-on pas la source d'où partait le venin ? Comment, dans une ville où la police était si bien organisée, ne pouyailon pas prendre sur le fait ceux qui colportaient ce libelle ? On n'arrêta qu'une fois, en 1731, une femme qui en portait plus de hnit cents exemplaires. Si l'on veut se faire une idée du fanatisme du gazelier, il faut voir la manière dont il parle de cette femme. « Placée à l'imprimerie des » Nouvelles, dit-il (2), elle connaissait le prix 4e ee tra- » vail , et l'estimait ce qu'il valait aux yeux de la foi. » Cette femme n'avait pas montré .moins d impudence , lorsque, interrogée si elle savait que le roi eût défendu de colporter ce libelle, elle répondit qu'oui, mais que Dieu le lui avait ordonné. Que ne4evait-on pas attendre de gens égarés à ce point ?

Le Parlement sentit ce qu'un pareil écrit avait 4ç dangereux, et le 9 février 4731, il condamna les cinq premières feuilles de cette année à être lacérées et brûiées par le bourreau. L'avocat-général, dans son réquisitoire, reprocha au gazetier des faits ramassés au Jiasard, des imputations calomnieuses, des soupçons atroces, nulle circonspection, nulle mesure, nulle bienséance. Ce magistrat l'avait bien jugé. Les évêquesne furent pas des derniers à flétrir la gazette. Ceux deLaon, de Marseille, de Chartres

(1) Lettre ils Duguet du... 1735.

(2) Nom>olU$ «ctlcsiasliqu**, -feutlic ilu 31 novetubra t?B2.

3iO

la condamnèrent expressément. D'autres se contentèrent de l'indiquer comme une source empoisonnée. A Rome, plusieurs feuilles furent brûlées par la main du bourreau. À Paris, cette femme dont nous venons de parler, et qui avait été arrêtée avec un grand nombre d'exemplaires, fut bannie pour cinq ans, et les feuilles saisies furent livrées aux flammes.

Ce fut dans ces circonstances que, le 27 avril, l'archevêque de Paris donna son Mandement contre les Nouvelles* [[Un court extrait est nécessaire pour comprendre comment cet acte put exciter une tempête plus violente encore que les précédentes. «Nous ne pouvons, disait-il d'abord, diflë- » rer plus longtemps à employer l'autorité de notre mi- » nistère contre ces feuilles, qui, au grand scandale de tout » le royaume, paraissent régulièrement chaque semaine, » sans qu'un arrêt flétrissant qui les a proscrites (celui du » parlement), ait pu en arrêter le cours.» Ensuite le prélat, après avoir produit avec énergie les griefs que le parlement lui-même avait reconnus dans ces libelles, s'attache à montrer comment ils fomentaient la désobéissance, a Dans ces infâmes libelles qu'enfante une plume trempée » dans le fiel le plus amer, la puissance temporelle n'est » pas plus ménagée que la puissance spirituelle; le roi, » si on en croit le séditieux auteur, abusé par ses mi- » nistres, se prêle à l'erreur et à l'injustice pour périt sécuter la 'vérité et V innocence par des impostures » énormes, etc. De quels artifices ne se sert-il point pour » retenir les uns et engager les autres dans la révolte ! Il » comble d'éloges ceux qui signalent leur entêtement par » des excès. Si quelques-uns viennent à reconnaître qu'il » n'y a de sûreté et de paix que dans la soumission à l'au- » torité, il déplore comme une chute leur retour à l'obéis- » sance... Si d'autres persistent dans l'obstination jusqu'au » moment terrible où ils vont paraître au tribunal de » Jésus-Christ , il les donne pour des héros chrétiens, » dont la mort est précieuse devant Dieu. Le fidèle éclairé » sait que l'Église n'a jamais canonisé l'indocilité et la

3 il

» désobéissance aux supérieurs légitimes : mais combien » de personnes peu instruites peuvent être trompées par » ces artifices? » Le prélat concluait en condamnant les Nouvelles comme des libelles calomnieux, injurieux au Saint-Siège et aux évéques, contraires à des décrets reçus dans tout le royaume et par toute F Eglise, contenant d'ailleurs des propositions scandaleuses, erronées, favorisant le schisme et l'hérésie, et même liérétiques ,* en défendant de lire, distribuer et retenir lesdits écrits ou autres semblables, sous peine d'excommunication, et en ordonnant que son Mandement fût publié au prone. ]]

Qui aurait cru qu'on pût s'élever contre une censure si légitime? Cependant vingt-deux curés de Paris refusèrent formellement de la publier; et dans les paroisses où elle fut lue, les partisans de la gazette s'enfuirent en foule de l'Eglise pour ne pas participer à sa condamnation (1). Nulle démarche ne pouvait être plus scandaleuse que celle des vingt-deux curés. Des hommes, des prêtres, qui alîichaient une morale sévère, et qui se disaient les apôtres de la charité, pouvaient-ils excuser et protéger d'impudentes satires? L'archevêque fit signifier de nouveau son Mandement aux curés, et leur enjoignit de le publier. Ils persistèrent dans leur refus, à l'exception d'un seul ; ils publièrent une lettre où ils tâchaient

(I) « Le véritable grief des curés contre le Mandement, dit l'avocat Bar-

* Lier, c'est qu'il y est parlé de la Constitution apostolique comme décret » reçu dans toute l'Eglise : c'est ce dont ils ne conviennent pas, et le Man- » dément était, selon eux, un piège pour les en faire convenir. »

Le même auteur peint ainsi les scènes du désordre qui avaient lieu dans les églises. « Hier à Saint-Jacques du Haut-Pas, le nouveau curé, nommé par » l'archevêque, fit le prône ; il y avait un monde étonnant par curiosité, et

■ bien des gens de quelque chose, de robe comme d'épée. Il parla de l'o-

• beissance qu'on doit à ses supérieurs. En disant cela il fit le geste de tirer

■ quelque chose de sa poche : on s'est douté que c'était le Mandement; tout » le monde s'est levé, et est sorti de l'église avec un fracas effroyable, en

* renversant les chaises les unes sur les antres et se culbutant. Il y avait des » femmes qui pleuraient et qui disaient qu'il était bien indigne de lire des

• choses comme celles-là. Le curé a continué de lire à quelques personnes » qui sont restées. Le curé de Saint-Landri nymt publié le Mandement, tout » le monde est sorti, et il n'est resté que six personnes dans l'église. » Jour" nal de l'avocat Barbier, tom. t, pag. 411 et 412.

3i2 ANNÉE 1731

de se justifier; et ils se pourvurent au parlement, Êtait-il vraisemblable que ce tribunal pût approuver leur conduite, après ce qu'il avait fait lui-même contre la gazette? C'est cependant à cette occasion que nous allons le voir montrer le plus de zèle et de chaleur.

— Le 3 mai. Arrêt du conseil ou le rot défend db

FAIRE AUCUNE POURSUITE DEVANT SES COURS AU SUJET DES MIRA- CLES du sieur Paris, et autres matières y attenantes. Le prince voulait arrêter par là les écarts du parlement. Dès le 28 mars, le conseiller Pâris, frère du diacre, avait présente requête à sa compagnie contre les deux Mandements ou M. deVintimille défendait d'invoquer ce nouveau saint. Ainsi il n'était plus permis à un évêque de s'élever contre un culte superstitieux, parce que celui auquel on le rendait avait un frère au parlement. C'étaient de telles requêtes qu'accueillaient les magistrats. Afin donc de prévenir de tels excès, l'arrêt du 3 mai réservait au roi la connaissance de toutes ces sortes de matières, et en même temps faisait de nouvelles défenses aux imprimeurs et distributeurs de libelles.

Malgré cet arrêt, la requête des curés de Paris, relative au Mandement contre les Nouvelles, allait être admise, quand le roi, par de nouveaux ordres, défendit au parle-» ment de prendre connaissance des affaires relatives à la constitution. Le chancelier, le sage d'Aguesseau, en expliquant ces ordres, en déduisit les motifs, qui ne persuadèrent point ceux à qui il parlait. Le plus violent orage s'éleva au parlement. Toutes les chambres étaient assemblées. Les empêcher de protéger les miracles et la gazette, c'était les toucher par l'endroit sensible. Il était notoire que plusieurs conseillers avaient fréquenté Saint-Medard et admiré les scènes qu'on y donnait. Le culte du sieur Pàris, les miracles, les convulsions même trouvaient parmi eux des partisans, et c'étaient précisément ceux-là qui do* minaient dans la compagnie. Les Enquêtes, peuplées d'une jeunesse ardeale, qui cherchait à se faire un renom par la véhémence de ses opinions, par sa résistance à l'autorité,

par son dévouement aux préventions de son corps, les Enquêtes étaient un foyer d*où partaient les avis les plus exagérés (1). Le premier président, prévoyant les suites de ces mouvements, s'efforçait de calmer ces têtes bouillantes. L'avis de l'abbé Pucelle et autres prévalut.

Le roi mande à Gompiègne un certain nombre de députés du parlement ; il leur réitère ses ordres, et il croit devoir punir les conseillers Pucelle et Titon, qui s'étaient le plus signalés par la vivacité de leurs discours. Le premier est exilé dans une abbaye, et le second conduit dan* une prison d'État. Tous les magistrats prennent fait et cause pour leurs collègues, se retirent chez eux, et refusent de rendre la justice. C'était une tactique dont les avocats leur avaient donné récemment l'exemple, et q^ue l'on jugeait propre à effrayer la cour et à exciter le peuple. Le 21 mai, ordre formel et sous peine de désobéissance, signifié à chacun des magistrats, de retourner au palais et de reprendre leurs fonctions. Ils s'assemblent en effet, mais sans vouloir exercer les devoirs de leurs charges. Le 25 mai, lettres patentes du roi, dans lesquelles il ordonne aux magistrats de rendre la justice à ses sujets , et à ceux qui sont chargés de la défense des parties, de continuer à y vaquer. Le parlement les enregistre , mais il déclare en même temps que, continuant ses fonctions ordinaires, il donnera en toute occasion « des marques de m son zèle pour le maintien des droits de la couronne, et )) pour réprimer toutes les entreprises capables d'exciter » et d'entretenir le trouble dans l'Église et dans l'État. » Et immédiatement, malgré toutes les représentations du premier président, il arrête que le Mandement de l'archevêque contre les Nouvelles serait remis aux gens du

roi pour être examiné. On ne pouvait guère braver da-

(i) Racine, dans V Abrégé de l'Histoire ecclésiastique, toro. xv, p. 290 et suivantes, rapporte les diverses scènes qui se passèrent alors au parlement, et dont le détail fatiguerait inutilement le lecteur. Cet Abrégé, dans son dernier volume, n'est guère qu'un journal du parlement de Pari» , doi»f l'auteur était admirateur pnMÎonni',

vantage l'autorité royale. Les gens du roi refusent de donner leurs conclusions ; et l'avocat-général, Gilbert des Voisins, qui leur sert d'organe, fait voir entre autres motifs, que la marchedu parlement n'est pas régulière, et que la connaissance des appellations comme d'abus appartenant privativement à la Grand'chambre, les Enquêtes ne sont pas compétentes pour s'occuper de cette affaire. À cela, on répond que ce que la Grand'chambre peut toute seule, elle peut le faire unie au reste du corps ; et que si les Gens du roi négligent leurs devoirs, tous Messieurs sont procureurs- généraux (l). En conséquence, un arrêt du 13 juin déclare que le procureur- général est reçu appelant comme d'abus du Mandement; et qu'en conséquence, défense est faite de le publier et de l'exécuter : sur-le-champ l'arrêt est imprimé, et signification en est faite à l'archevêque.

Un pareil éclat méritait un exemple. Le roi se contenta de faire arrêter quatre conseillers. Les députés du parlement furent mandés à la cour, et on leur lut un arrêt du Conseil, du 16 juin, par lequel le roi cassait l'arrêt du Parlement, et défendait de rien proposer qui fût contraire à ses ordres, à peine de privation de charges et de désobéissance. À celte nouvelle, plus de cent-cinquante conseillers donnèrent leur démission. Dans toutes les Enquêtes et les Requêtes, il n'y eut que quatre ou cinq membres qui ne prirent point ce parti (2). La Grand'chambre n'y eut pas recours non plus, et voulut continuer ses fonctions. Mais la même cabale, qui avait fomenté les démarches des Enquêtes, empêcha les non-démissionnaires de rendre la justice. La première fois que la Grand'chambre s'ouvrit pour juger les affaires, des gens a postés et payés remplirent la salle de leurs clameurs et de huées séditieuses, et le tumulte ne permit pas aux magistrats.de continuer leurs travaux (3). C'était une véritable ligue contre l'aulo-

(1) Racine, jébrêgé de l'Histoire ecclésiastique, tom. xy, pag. 327.

(2) Le Journal Je l'avocat Barbier, tom. u, pag. 430, n'en compte q«e quatre, et parmi eux il cite «TOrmrsson et de Norion.

(3) ibidem, p?g. 4SI.

rite du prince. Les appelants, instigateurs bien connus de ces complots, prouvaient par là qu'ils n'étaient pas plus sujets paisibles du souverain, qu'enfants soumis de l'Église. Leur gazetier, en rendant compte de ces faits sur lesquels il appuie avec complaisance, s'extasie perpétuellement sur la sagesse des délibérations du parlement, et sur l'équité de ses arrêts. Il était juste en effet qu'il louât un corps qui le défendait si bien. Cependant, le 21 juin, le roi ayant mandé la Grand'chambre à Compiègne, la félicita du parti qu'elle avait pris, et accorda quelques jours aux démissionnaires pour réfléchir sur leur démarche. [[11 s'ensuivit une assez longue agitation ; beaucoup d'hésitations, bien des pourparlers ; enfin les chambres démissionnaires convinrent de reprendre leurs fonctions. Le roi consentit à les leur rendre, et le parlement fut rétabli ; mais son premier acte fut d'arrêter des remontrances pour faire connaître la justice des démarches de la compagnie, ]] Le 18 août, le roi rendit une Déclaration, qui avait pour but de régler la discipline du parlement, et de prévenir le retour des actes-semblables à ceux qui s'étaient passés, il y était défendu au parlement de s'occuper d'appels comme d'abus, à moins qu'il n'y eût un réquisitoire des gens du roi, ou du moins une dénonciation faite par l'un des présidents, et la Grand'chambre devait seule en délibérer. Le parlement ne voulut pas enregistrer : l'exercice de la justice fut de nouveau suspendu ; les particuliers ne pouvaient même obtenir que les avocats et les procureurs s'occupassent de leurs affaires (l). Le roi ordonna que son lit de justice fût tenu à Versailles le 3 septembre. Il y fit enregistrer sous ses yeux la déclaration, malgré l'opposition manifeste du parlement ; et de sa propre bouche il ordonna aux magistrats de rendre assidûment la justice qu'ils devaient à ses peuples. Mais le lendemain les chambres assemblées arrêtèrent qu'il serait fait au roi des repré-

(t) Racine, tom. iy, p*g. 326. — Journal de l'avocat Barbier, tom. î , pag. 460.

sentations sur V impossibilité dans laquelle était le parlement d'exécuter la déclaration du 18 août, disant que cependant il continuerait à se conformer aux anciennes maximes et à la discipline qui lui étaient propres et qu'il avait toujours suivies depuis son institution. Les chambres devaient rester assemblées jusqu'à çe qu'il eût plu au roi de donner une réponse.

Le gouvernement ne pouvait supporter plus longtemps cette révolte ouverte \ et le 7 septembre, cent trente-neuf membres des Enquêtes et des Requêtes furent condamnés à l'exil. II est aisé de comprendre quel malaise produisaient dans le public tant de tiraillements : le besoin de procurer la tranquillité, et la perspective d'une guerre imminente avec l'étranger, parurent au cardinal de Fleury des raisons de ne pas prolonger ces luttes intestines (1). Les exilés furent rappelés sans exception et sans condition. La rentrée du parlement se fît le rr décembre, et presque aussitôt il obtint l'assurance formelle que le roi voulait bien que la déclaration du 18 août demeurât en surséance, ce qui équivalait au retrait de la loi. « Qui ne remarque ici , » dit avec raison un historien , la décadence progressive » dç l'autorité (2) ? »

«— Le 21 août. Trente Missionnaires sont expulsés de la. Chine. Nous avons vu que Yong-Tching n'accordait pas au christianisme la même protection que son père. On avait arrêté dans les différentes provinces plusieurs prêtres qui n'avaient pas la patente impériale, et on les avait transportés à Canton. Sans cesse on les menaçait de les en chasser et de les bannir tout-à-fait de Chine : mais les démarches des Jésuites de Pékin avaient quelque temps suspendu cette mesure. Le 18 août, ces missionnaires eurent ordre de quitter Canton et de se retirer à Macao. Leurs réclamations et leurs prières furent inutiles. On les embarqua le 20, et ils partirent sur de petites barques.

(1) Voltaire, Histoire du Parlement de Paris, chap. lxiv,

(2) LacreteUe, Histoire de France pendant le dix-huilième siècle, tpm.ji,

Un d'eux succomba dans le trajet. Cinquante chrétiens, qui les avaient suivis à Macao, furent saisis à leur arrivée par les mandarins et chargés de chaînes. On les fit revenir à Canton. Douze furent condamnes à la bastonnade, et les autres mis en prison. Le séjour des missionnaires à Macao donnait encore de l'ombrage aux païens, qui craignaient que ces étrangers ne trouvassent moyen de s'introduire de nouveau en Chine. Les mandarins envoyèrent donc des ordres pour les faire partir le plus toi possible pour l'Europe. Les Jésuites même, qui résidaient à Pékin comme savants, furent menacés d'être renvovés.

L'estime que l'Empereur faisait des talents d'hommes tels que les Pères Parennin, Gaubil, Bouvet, et plusieurs autres, le besoin qu'il avait des services qu'ils rendaient comme géographes, mathématiciens, interprètes, pouvaient à peine les garantir contre la persécution (l). Leur mérite même blessait l'orgueil des mandarins.

Dans quelques provinces les chrétiens étaient recherchés avec rigueur. Dans le Fo-Kien on en condamna plusieurs à des amendes, à la prison, aux coups de fouet, au bannissement. Deux missionnaires furent arrêtés. Un lettré chrétien fut condamné au dernier supplice.

La mort d'Yong-Tching, qui arriva le 7 octobre 1735, ne mit pas fin aux poursuites. Son fils Rien-Long, dont on espérait plus de douceur, ordonna aussi, en 1736, des recherches contre les chrétiens. Beaucoup furent traduits devant les tribunaux et souffrirent la torture. La plupart soutinrent ces épreuves avec courage : un très-petit nombre se laissa effrayer par l'appareil des supplices. Les Jésuites restés à Pékin essayèrent de fléchir l'empereur. Un d'eux, le Frère Castiglione, qui était peintre, profita d'un moment où le prince venait regarder ses tableaux, pour lui présenter une requête. La réponse de Rien-Long,

(1) On peut voir dans les Lettres édifiantes, ou dans M. Crétineau-Joly, Histoire de la Compagnie de Jésus, lom. v, ebap. 1, les détails que donnent sur la mission de Chine les lettres qu'écrivait vers cette époque le Pcre G iuliil : il porte à trois cent mille le nombre det chrétiens de la Chine.

sans condamner les rigueurs exercées, fit espérer au moins quelque adoucissement, et, en effet, les poursuites se ralentirent peu à peu. Elles reprirent encore en 1737, mais ne durèrent pas; et il y eut un intervalle de repos, dont les missionnaires profitèrent pour consolider leurs travaux, et faire de nouvelles conquêtes à la foi.

— Le 1er février. Mort de Frédéric-Auguste, roi de Pologne et électeur de Saxe. Ce prince est le même qui s'était fait catholique en 1697, qui avait été élu alors rot de Pologne, puis détrôné en 1704 par Charles XII, et qui ensuite était remonté sur le trône après la défaite de ce prince à Pultuwaen 1709. Pendant tout son règne il eut à lutter contre mille difficultés. La rivalité des différents partis, la jalousie des Polonais "contre les Saxons, les prétentions des puissances voisines qui intervenaient de plus en plus dans les affaires intérieures de la Pologne, suscitèrent à ce prince des embarras continuels. Les prolestants se prétendaient vexés par les catholiques et réclamaient l'appui de VAngleterre ; les Grecs portaient leurs plaintes à l'impératrice de Russie. George II, roi d'Angleterre, et d'autres princes, firent présenter des mémoires à Frédéric-Auguste en faveur de leurs protégés. Ce prince répondit assez singulièrement à leurs représentations; il promit de faire ce qui serait en lui pour écarter tout sujet de plaintes ; mais il craignait, disait-il, de ne pas réussir, vu l'ignorance des peuples et le zèle indiscret des prêtres (1). Un tel langage dans la bouche d'un roi, s'il est vrai qu'il ait été tenu, montrerait aussi peu de dignité que d'équité.

La mort de Frédéric-Auguste fut le signal de nouvelles divisions en Pologne. Théodore Potocki , archevêque de

" (I) Continuation italienne de Brrault-Bnrastrl, tom. xxtr, pag. 502.

Guesne et primat, prit en main la régence, suivant le droit de son siège, et s'occupa avec beaucoup d'activité de ce qui pouvait maintenir la paix du royaume. Mais les partis se formèrent aussitôt pour l'élection d'un roi. Un Polonais, d'une grande famille, le prince Czartoriski, eut d'abord quelque chance de succès ; mais deux autres candidats éclipsèrent bientôt celui-là. Stanislas Leckzinski , déjà élu roi de Pologne en 1704, et couronné à Varsovie, partit de Chambord où il résidait depuis 1725 , arriva le 8 septembre 1733 à Varsovie, et fut proclamé le 12 à l'unanimité par la Diète. Mais les puissances voisines avaient d autres vues. Elles repoussaient dans Stanislas l'ancien protégé de Charles XII et le beau-père du roi de France. La Russie envoya trente mille hommes en Pologne. Elle se déclara en faveur de l'électeur de Saxe, fils du dernier roi. L'empereur favorisait aussi ce prince; et la cour de Rome , quoiqu'elle évitât de se déclarer publiquement, penchait, à ce qu'il paraît, pour l'électeur de Saxe, qui, comme nous l'avons vu, avait fait abjuration du protestantisme en 1712, et se montrait ouvertement catholique. Un parti nombreux se forma donc pour lui en Pologne, et fut appuyé par les armes et l'argent de la Russie. La Diète qui avait élu Stanislas est obligée de se dissiper. Stanislas lui-même est contraint de quitter Varsovie : il se retire à Danlzick, ainsi que l'arche véque-pri mat et beaucoup de ses partisans. Une autre Diète s'assemble auprès de Praga, et proclame roi, le 5 octobre 1733, Frédéric-Auguste, fils du feu roi. Les évêques de Cracovie, de Posnanie, de Cujavie, étaient de ce parti, avec douze palatins et quinze cents gentilhommes. L'élection de Stanislas fut déclarée nulle. Frédéric-Auguste ne se pressa pas cependant de venir en Pologne où tout était en confusion et en désordre, et où les Russes régnaient en maîtres. Il ne quitta Dresde que deux mois après son élection, et fut couronné à Gracovie, le 17 janvier 1734, par l'évêque de cette ville, au défaut du primat qui était à Danlzick avec Stanislas. Le parti de ce dernier protesta contre la nou-

3o0 ANNÉE 1733.

vellc élection, mais bientôt les Russes vinrent mettre le siège devant Dan(zick,qui résista avec vigueur. Le siège commença le 20 février cl le bombardement le 30 avril. Un secours promis par la France n'arriva point. Stanislas ne voulut pas rendre plus longtemps les Dan tzikois victimes de leur dévouement. Il leur écrivit peur les remercier de leur zèle et sortit de la ville la nuit du 27 au 28 juin, déguisé en paysan. 11 raconta lui-même dans une lettre à la reine sa fille, les détails de son voyage et les dangers qu'il courut pour échapper aux troupes russes et saxonnes qui environnaient la ville. Cette lettre qui a été insérée par Proyarl, dans son Histoire de Stanislas (1), montre quels étaient le courage, le calme, la présence d'esprit et la confiance; du prince en la Providence. Ce ne fut qu'après avoir couru les plus grands périls, qu'il arriva à Alarienwerder, petite ville des Etals prussiens, où il était désormais en sûreté. On l'accueillit même avec honueur, et il fut invité à aller résider à Kœnigsberg, où il attendit les événements.

Après que Stanislas eut quitté Dantzick, la ville avait demandé à capituler : le général Munich, qui commandait le sîé^c, fut fort irrité que le prince ne fût plus dans la ville. Il exigea qu'on lui livrai l'archevêque de Guesne et l'ambassadeur de France, le marquis de Mouli, et tous deux allèrent se livrer à lui, et furent mis en prison. La capitulation fut signée le 9 juillet. Les seigneurs polonais retirés à Danzick furent mis en liberté, à condition de reconnaître Frédéric-Auguste et d'annoncer leur soumission au Pape, ce qu'ils firent par une lettre commune.

Cependant les partisans de Stanislas ne se regardèrent pas comme abattus. Le comte Potocki, palatin de Kiovie et frère du primat, le commandant de Lilhuanie et le palatin de Lublin, faisaient des courses continuelles en Pologne et dévastaient les terres des adhérents à Frédéric- Auguste. Ils formèrent dans le palatinat de Sandomir une

(I) Voyez aussi les OEnvres du philosophe bienfaisant, toin. i.

ANNÉE 1733. 3oi

nouvelle confédération pour soutenir Stanislas. Plusieurs gentilshommes sortis de Danlzick, se joignirent à eux, et prolestèrent contre des actes souscrits par violence. Ils écrivirent a Clément XII pour exposer leurs motifs 5 Us faisaient valoir les maux de la religion, l'emprisonnement du primat par les Russes, le pillage des églises et des couvents, et les tourments des prêtres sous la domination des schismatiques. Le Pape voulut rester neutre entre les deux cou tendants; et il y avait à Rome deux résidents Polonais, l'un, le comte de Laguasko, pour Frédéric-Auguste; et l'autre, le comte Zaluski, pour Stanislas. Insensiblement le parti dece dernier s'affaiblit de plus en plus. Le comte Potocki fit sa paix avec Auguste. L'archevêque , toujours prisonnieràThorn et menacé d'être transporté en Ukraine, écrivit à l'impératrice une lettre noble et digne pour expliquer sa conduite ; il n'avait toujours en vue que le bien de la religion et l'indépendance de son pavs, et s'était conformé aux vœux d'une diète légitime. Cette lettre (1) irrita le cabinet de Pétersbourg, qui donna de nouveaux ordres pour son exil. Le palatin son frère et ses amis le conjuraient décéder à la force des circonstances. Il résistait toujours et alléguait ses premiers serments. Cependant à la fin, après un an de captivité, voyant toute résistance inutile et même contraire au bien de la religion, il offrit de se soumettre à Frédéric- Auguste. Aussitôt on le mit on liberté. Il retourna à Lowicz, sa résidence ordinaire. De là il se rendit à Varsovie pour remercier le nouveau roi, qui l'accueillit avec de grands égards. Il fit part de sa démarche au Pape et le remercia des lettres que le Pontife avait écrites a l'empereur Charles VI, pour le prier d'intervenir pour sa délivrance.

bientôt tout se calma en Pologne. Par les préliminaires du traité de paix conclu à Vienne le 31 octobre 1835, il fut stipulé que Stanislas conserverait ses biens en Pologne, qu'il conserverait aussi le titre et les honneurs de roi de

(1} Elle est rapportée dans une continuation deBérault-Bercaslel, imprimée à Turin en 1833, tom. xxiv, pag. 853 et suivantes.

Pologne, et qu'il serait tuis en possession des duchés de Lorraine et de Bar, qui après lui retourneraient à la France, mais qu'il renoncerait à ses droits à la couronne de Pologne. Ses partisans les plus zélés curent peine à souscrire à ces conditions, mais le prince leur adressa une lettre pleine des plus nobles sentiments pour les déterminer. 11 quitta Kœnigsbergen mai 1736. Ses plénipotentiaires prirent possession de la Lorraine au commencement de 1737. Lui-même y arriva le 3 avril suivant, et fixa sa résidence au château de Lunéville.

— Le 17 février. Ordonnance du roi, défendant, sous

PEINE DE PniSON, DE TENIR DES ASSEMBLÉES PUBLIQUES ET PRIVÉES DE CONVULSIONNAIRES ET D Y ASSISTER (l). L'ordoU-

nance du 27 janvier de l'année précédente n'avait fait qu'obliger les convulsionna ires à changer de théâtre. Ils s'étaient retirés dans des maisons de particuliers; et dans ces asiles privés ils donnaient encore plus l'essor à leurs extravagances. Le nombre de ces saltimbanques se multiplia prodigieusement. Des gens, réduits à l'indigence et à la mendicité, adoptèrent avidement un métier qui les dispensait d'inquiétudes et de travaux; car il est remarquable que presque tous les convulsionnaires étaient du plus bas étage. C'étaient des femmes d'une réputation suspecte, des pauvres sans piété, des hommes sans mœurs, toutes personnes enfin qui ne pouvaient que gagner à se donner des convulsions. Dès lors elles devenaient l'objet de la vénération des dévots du parti. Les caresses, les soins, les secours de toute espèce leur étaient prodigués. Avec un tel mélange, X œuvre des convulsions, car c'est ainsi que l'appelaient ses admirateurs, devint une école de défi) Les détails que nous insérons ici sont tirés des écrits de» appelants, et entre autres du Journal des Convulsions de madame Mol, nièce de l'abbé Duguet, et des ouvrages de Petitpied, de Fouilloux, de Delan, d'Asfeld, de Latour, de Bontiairc , d'Hecquct, etc. On peut même, pour le plus souvent, se contenter des aveux des défenseurs des convulsions ; Mongeron, de Gennes, Poncet et autres ont donné à ce sujet, dans leurs écrits, des détails qui sembleraient ne pouvoir partir que d'une inain ennemie.

[[La fameuse Consultation sur les convulsions ,dout nous donnons leprécis sur l'année 1735, est une preuve sans réplique.]] \

mence el d'impiété. On y vil éclater le ridicule, la fausseté, la cruauté, l'indécence, les blasphèmes.

Le ridicule. Des femmes, perchées sur la tête des hommes, dogmatisaient contre la bulle. D'autres, accroupies, se faisaient la barbe pour imiter l'abbé Paris. Les convulsions ne présentent , pour ainsi dire , qu'inepties. L'aliénation mentale les accompagnait très-souvent.

La fausseté. Les exemples s'en rencontrent à chaque pas. Là, des convulsionnaires prétendaient avoir le discernement des reliques. Ils décidaient si une pierre venait de Port-royal, si tel meuble avait appartenu au diacre Paris ; et la manière dont ils le discernaient, c'est quand ils étaient brûlés par l'objet. Les plaisants protecteurs que ces saints, qui brûlaient leurs amis! A la fin, on fut pour^ tant obligé de renoncer à ce genre de merveilleux, où l'on s'aperçut que le faux éclatait trop. Mais au moins le don de prophétie sera- 1« il à l'abri de la critique? Beaucoup de convulsionnaires s'en sont dits honorés. L'une annonça la conversion de l'abbé Duguet, et il mourut opposé aux convulsions ; une autre, celle de M. Hérault, lieutenant de police, qui n'en devint pas plus favorable au parti ; une autre prédit à un frère qu'il serait pendu en place de Grève : peut-être savait-elle qu'il l'avait bien mérité; mais il mourut dans son lit: une autre eut l'audace d'annoncer qu'au moment même la maison où elle était allait trembler, et que le diacre Pâris apparaîtrait à Saint- Mcdard ; une autre, que la division entre la cour et le parlement, en 1732, ne se terminerait pas sans effusion de sang, et que l'évêque de Montpellier serait à la tête des victimes. Mais quand on vit que ces prédictions et une foule d'autres ne s'accomplissaient pas, on se retrancha a dire que Dieu laissait pénétrer le faux dans l'œuvre pour mieux aveugler les endurcis $ réponse très-commode et très-péremptoire.

La cruauté. On connaît les secours violents et meurtriers que se faisaient donner les convulsionnaires. Celleci se faisait tirer par les quatre membres. Celle-là se faisait t. ii. 23

frapper du plat de la main sur le dos par deux hommes placés à côté d'elle, et qu'on relevait lorsqu'ils étaient i'aiif;ués ; et un appelant assure que cet exercice dura une Ibis plus dé cinq heures. Un écrivain, partisan des convulsions, prétend qu'il y avait des filles qui ont eu, pendant des mois entiers, des convulsions qui exigeaient des trente à quarante mille coups de bûche sur le corps. Une d'elles recevait quelquefois, dit-on, sur la tète jusqu'à cent coups d'un chenet de vingt-cinq livres pesant. On a publié des relations des journées de quelques-unes de ces tilles, qui font frémir par le détail des cruautés quelles faisaient exercer sur elles-mêmes, le fout, disaient-elles, pour se soulager. On commença aussi à parler de scènes de crucifiement (l).

De tels êtres devaient peu respecter les lois de la décence» Aussi était-elle violée avec audace dans leurs orgies, et les convulsions n'étaient, pour le plus grand nombre, que le voile de leurs turpitudes. Uu auteur du parti remarquait que les demandes laites par les convulsionnaires indiquaient une prédilection honteuse, que les secours favorisaient l'impureté, et que ce spectacle était également ignominieux pour ces filles et dangereux pour les assistants (2). Elles voulaient toujours, en effet, se faire aider, dans leurs convulsions, par des hommes, qu'on appelait frèt es servants, et leur demandaient les services les plus révoltants. Leurs convulsions, leurs propos, leurs habillements, leurs gestes, tout outrageait la décence ; et plusieurs d'entre elles finirent par des infamies si horri-

(1) [T« L'abbé Gdlet a été confiait à la Bastille j il tenait chez lut des as-

» semblées où il faisait des exhortations : les bonnes dames du quartier s'y » trouvaient. L'abbé Sellier devait, par révélation, représenter le Cbrist ; n et, en cette qualité, être crucifié par ses confrères : H a différé tant qu'il » a pu, on dit même qu'il a déclaré à l'assemblée qu'il n'avait pas encore la • grâce nécessaire, etc. n Journal de l'avocat Barbier, décembre 1734/]

(2) [' « Le jansénisme, dit l'avocat Barbier, fait, ma foi, de beaux progrès. » J'ai déjà parié des folies des convuhtonnairts et de leina assemblées ou » ils s'appellent frères et sœurs. Ou ne parle dans mon quartier que de ces b sottises : ce qu'il y a de certain, c'est qu'il y a dix à douze filles encein- » tes, etc., etc.» Journal dv l'a*>ocal Barbier ', tom. tr, pig. j;

bles> qu'on fut obligé de les séquestrer. Mais tirons le rideau sur ces détails.

Les blasphèmes. Une sœur dit un jour : Les sauvage* adorent le soleil et ils adorent Dieu: car Dieu est le soleil. Une autre portait l'impiété jusqu'à dire la messe 5 et, ce qui est à peine croyable, des prêtres la lui servaient, et voulaient faire admirer la majesté avec laquelle cette fille commettait ce sacrilège. D'autres exigeaient qu'on se prosternât à leurs pieds et qu'on reçût leur bénédiction. Une convulsionnaire fit mettre à genoux tous les specta-» teurs, et versant de l'eau sur la tète de chacun, elle disait : Dieu te baptise dans le feu et dans le sang, au nom du

Père Une autre imposait les mains en disant : Recevez

le sceau du Saint-Esprit. Et de pareils traits étaient admirés ! Et l'on regardait comme des oracles et des êtres inspirés les auleurs de tant d'extravagances et d'abominations! Des gens qui outrageaient le ciel avec tant d'impudence, pouvaient-ils respecter rien sur la terre ? On ne sera donc pas étonné de leurs invectives et de leurs imprécations contre le Pape et les évêques. C'était chez eux un plan tout formé de les insulter, et l'on trouve à cet égard on passage remarquable dans des Réflexions sur l'ordonnance du m, du 17 février. Voici ce qu'on lit dans l'avertissement : « On nous dira peut-être que nous ne » gardons pas assez de ménagement. Nous n'avons peint » d'excuse à faire sur ce reproche, et nous aurions tort de » nous en excuser , en disant que nous sommes tombés » dans cette prétendue faute par mégarde. Nous n'avons » jamais rien fait avec plus de dessein. Nous avons consi- » doré les évêques qui sont unis dans la persécution faite » aux œuvres de Dieu, ou ceux qui leur servent d'instru- » ments, comme des gens sans conscience et vendus à i*i- » niqutté, que nulles raisons ne peuvent toucher, et qui » sont dans un tel état, que si quelque chose est capable » -de *8ttodcrer ou d arrêter leur violence^ ce ne peut être )> que la crainte de l'infamie publique, que nous avons tâ- » ebéet que nous tacherons de plus en plus d'attirer sur

» tous les auteurs d'une si insupportable tyrannie. » C'est là sans doute parler franchement : on sait s'ils ont tenu parole. Mais ce qu'on ne sait peut-être pas encore assez, c'est que les convulsionnaires ne ménageaient pas plus le souverain que les pasteurs. On n'a pas craint d'imprimer, pour la plus grande édification publique, un recueil de leurs discours (1), où, parmi beaucoup de traits impies et blasphématoires, on en trouve qui sont dirigés contre le roi. « Il est juste, o mon Dieu, dit runc, que le règne de » l'impie soit confondu. Roi, tremblez; c'est le Roi des » rois qui s'arme contre vous... Allez hardiment annoncer » à ce roi impie, que les monstres qu'il nourrit et qui tour- » mentent mes enfants, se tourneront contre lui dans un » grand jour, et le tourmenteront cruellement... Moïse, » vous n'y gagnerez rien ; le cœur de ce Pharaon s'endur- » cira de plus en plus. Prince, dit une autre, on veut af- » fermir ta couronne en en soutenant les droits, et lu » prends pour des perturbateurs du repos public ceux » qui sont les plus zélés pour tes intérêts. J'ai entendu les » cris de l'innocent : ils ont percé jusqu'à mon tronc. C est » pourquoi je me lèverai, dit le Seigneur, je visiterai tous » les superbes... O prince malheureux, je te ferai des-

» cendre » (Suivent six lignes de points. On n'a pas

osé transcrire ce que la convulsionnaire dit ici au roi, et on se contente d'ajouter qu'elle finit par ces mots : V arrêt de mon juste jugement contre toi.) Un tel texte n'a pas besoin de commentaire. Quelles étaient donc les dispositions des scélérats qui débitaient ces horreurs, et des imbéciles qui les écoutaient respectueusement ? Faut-il s'étonner si, au sortir de ces assemblées, quelques magistrats ouvraient des avis si violents ?

— Le 2.5 avril. Arrêt du Pàklement de Paris. 11 est impossible de mentionner tous les arrêts des Parlements, et surtout de celui de Paris, qui ailligèrent l'Eglise à cette époque : il faut se borner à en choisir un petit nombre.

(1) Recueil de Discours de plusieurs convulsionnaires, imprimé en 1734.

Le 23 février précédent, cette cour en avait rendu un, par lequel, à l'occasion de quelques écrits qu'elle supprimait, elle défendait d'infirmer nos libertés, comme si on les eût attaquées, et de s'élever contre V appel au futur concile. Le 15 avril, acte plus violent d'hostilité. Un conseiller au Parlement déféra aux chambres assemblées, car c'était surtout dans ces réunions que l'esprit de parti s'électrisait et se donnait plus de carrière, un conseiller, dis-je, déféra un refus de sacrements fait à un appelant par le 'curé de Saint-Médard de Paris. Il y eut beaucoup de débats à ce sujet : les plus sages voulaient qu'on ne s'occupât point d'une pareille affaire, qui allait produire de nouveaux troubles, et qui d'ailleurs n'était point, disaient-ils, delà compétence du Parlement. Ce fut l'avis de tous les présidents et de plusieurs conseillers. Cependant, grâce aux déclamations des plus turbulents, le parquet eut ordre d'informer. On lui remit aussi deux écrits de l'abbé Claude Lepelletier, chanoine de Reims, en faveur de la Constitution ; car tels étaient les écrits que l'on poursuivait, tandis que l'on se taisait sur une foule de libelles qui circulaient et prêchaient la licence et l'insubordination. Le 25 avril l'arrêt fut rendu ; il supprimait les deux écrits, comme contenant des maximes séditieuses, excitant au schisme, et tendant à troubler Tordre et la tranquillité, en proposant la constitution Unigenitus comme règle de foi: il défendait de faire a l'occasion de cette Constitution aucun acte tendant au schisme ; et il ordonnait qu'il serait informé contre le curé de Saint-Médard et contre l'auteur des deux écrits.

Le roi ne crut pas pouvoir laisser passer cette démarche ; et le 1er mai, un arrêt du Conseil déclara nul celui du Parlement. Il portait que cette compagnie avait entrepris de décider des questions qui n'étaient pas de sa compétence, qu'elle avait retenu la connaissance d'une affaire particulière qui n'était pas de nature à être portée à son tribunal, et qu'elle avait prononcé sur un livre déjà supprimé. Cet arrêt et ses motifs amenèrent des plaintes de

kl part du Parlement i on y opina de la manière la plus hardie, et l'on arrêta des remontrances, auxquelles le roi répondit, le 18 mai, par la bouche du chancelier d'Àguesseau. La sagesse de la réponse ne persuada point les magistrats qui, le lendemain, prirent un arrêté où il était dit, « qu en toute occasion la compagnie représenterait au » roi les conséquences de sonarrèl du 1er mai, et combien u il était important pour l'intérêt du roi et le maintien de » la tranquillité, qu'on ne pût révoquer en doute lacom- » pétence du Parlement, à l'effet d'empêcher qu'on ne » donnât à la bulle le caractère de règle de foi, qu'elle » n'a reçu par aucune décision de l'Eglise, et qu'elle ne » peut avoir pur sa nature, et au surplus que la compa- » gnie persistait dans ses arrêtés.» C'est ainsi que Je Parlement allait toujours en avant. Quel titre avaient des laïques pour trancher ces questions, pour décider qu'un jugement ecclésiastique avait ou n'avait pas tel caractère? N'était-ce pas à la puissance qui avait prononcé ce jugement à déclarer quelle était sa nature ? La cour ferma les yeux sur ce nouvel écart. ' 1 J :

— [[Le 2 octobre, Bref de Clément XII en faveub db la liberté des écoles. Le Pape avait donné, quelques semaines auparavant , un bref commençant par Ces mots: Ferbo /ta', dans lequel, après avoir rappelé les éloges donnés par les Papes et les conciles œcuméniques à la doctrine de saint Thomas, il avait renouvelé les privilèges et prérogatives accordés à l'ordre de Saint-Dominique, et hii avait assuré le droit de conférer les grades théologiques aux étudiants, même séculiers, qui suivaient ses cours. Les partisans des nouvelles doctrines affectaient d'enseigner que les sentiments sur la prédestination gratuite et la grâce efficace par elle-même étaient des dogmes de foi, et cherchaient à attaquer par là, soit la bulle Unigenitus) qu'ils disaient leur être opposée, soit les opinions des autres écoles catholiques. C'est pour réprimer ces excès que le Pape donna, le 2 octobre, le bref Jpostelicœ Proviâentiœ. Après avoir rappelé les brefs de ses prédé-

censeurs Clément XI etBenoîtXIH (1), il s'exprimait ainsi: « Etant nous-même rempli d'une paternelle sollicitude, )> c'est avec grande douleur que nous voyons que les té- » nèbres répandues par les enfants de discorde, n ont pas » encore été suffisamment dissipées 5 mais que la plupart » soutiennent, avec une obstination intolérable, que la doc- » trine de saint Augustin et de saint Tbomas sur l'efficace » de la grâce divine a< été frappée de censure par la Con- » stitution Unigenitus. Afin donc de n'épargner aucun » moyen de ramener ceux qui s'égarent, nous défendons » rigoureusement, en vertu de la sainte obéissance et sous )» les peines canoniques, à tous les fidèles de Jésus-Christ, » à quelque rang et à quelque dignité qu'ils appartiennent, » d'avancer, soit dans la dispute, soit dans l'enseignement, » soit autrement, aucune proposition qui puisse confirmer » les calomnies des novateurs. Cependant, connaissant » pleinement les intentions de nos prédécesseurs, nous ne » voulons pas que les louanges données par eux ou par » nous à l'école thomistique , louanges que nous approu- » vons et confirmons de nouveau, soient en aucune ma- » nière préjudiciables aux autres écoles catholiques, qui » ont des sentiments différents de ceux de cette école dans » la manière d'expliquer l'efficace de la grâce divine, et » qui ont aussi rendu à ce Siège Apostolique des services » importants. Nous voulons qu'elles puissent continuer ù » défendre sur cette matière les doctrines qu'elles ont » jusqu'ici enseignées et soutenues publiquement et libre- » ment, en tout lieu, et même au grand jour de celte ville » de Rome. Nous défendons, sous les mêmes peines, d'o- » ser flétrir d'aucune censure théologique ces écoles ou » leurs sentiments, jusqu'à ce que le Siège Apostolique » ait défini et prononcé quelque chose sur cette contro- » verse. Nous devons en effet, entretenir et fortifier entre » les enfants de l'Eglise catholique cette paix que le Sei- » gneur nous a recommandé d'aimer ainsi que la vérité \

(I) Voyex plus haut, dans ce volume, pag. 1 18 et png. 410.

» afin que* les différentes écoles unissant leurs efforts, il » y ait une défense plus assurée contre les embûches de » Terreur (l). » Ce bref déplut beaucoup aux partisans des nouvelles erreurs \ ils cherchèrent inutilement à la mettre en opposition avec le bref précédent Verbo Dei: ces reproches, reproduits par des écrivains plus récents (2), tombaient d'eux-mêmes. ]]

— [[Le 26 janvier. Arrêt du conseil, supprimant plusieurs écrits purliés par des évêques. Si le gouvernement faisait casser les arrêts des parlements , qui lui paraissaient propres à troubler la paix de l'Eglise, d'un autre coté, sous prétexte de contenir le zèle trop ardent des évêques, il prenait quelquefois des mesures singulières, dont il faut au moins indiquer les principales : autrement on ne connaîtrait pas suffisamment quelle était la situation de l'Eglise. Nous avons parlé d'un arrêt du Conseil, rendu le 10 mars 1731, qui ordonnait un silence absolu sur plusieurs matières contestées (3). Un autre arrêt du 5 septembre de la même année défendait également tout ce qui pouvait ou entretenir les disputes , ou remettre en question ce qui était décidé. Le 22 juillet de la même année, le garde-des -sceaux, de Chauvelin, avait, par ordre du roi, adressé à tous les évêques une lettrecirculaire, où Ton improuvait formellement la dénomination de règle de foi donnée à la bulle, comme n'étant pas nécessaire, et pouvant donner lieu à des disputes dangereuses. Il était recommandé aux évêques de ne pas souffrir que des ecclésiastiques, poussés par un zèle indiscret, interrogeassent sur la soumission à la bulle, des personnes

(1) Voyex la plus grande partie du texte latin, dans le P. Péronne, 2Vactatus de Gratid, chap. w, art. u.

(2) Biographie universelle, art. Clément XII.

(3) Voyez plus haut, pag. 304.

à qui leur état , lew profession, leur sexe, ne permettent pas Centrer dans ces discussions .

En conséquence de ces dispositions, le Conseil d'État rendit successivement, contre divers écrits d'évêques, plusieurs arrêts qui n'étaient guère moins flétrissants que ceux du Parlement. L'archevêque d'Embrun, de Tencin, ayant vu condamner par le Parlement son Instruction contre la Consultation des Quarante (1), sous prétexte qu'il y donnait la Constitution comme une règle de notre croyance, avait publié un nouveau Mandement pour soutenir cette expression, et pour s'élever contre les entreprises des juges séculiers. Le Conseil non-seulement supprima ce Mandement comme contraire au respect dû au roi et à la justice, et tendant à soulever les esprits contre V autorité légitime ; mais il révoqua le privilège général accordé à l'archevêque pour l'impression de ses écrits, et défenses lui furent faites de distribuer de pareils écrits, h peine d'être procédécontre lui par saisie de son temporel (2).

Des mesures aussi sévères avaien t été prises pour les mêmes raisons contre l'évêque de Laon, de La Fare, prélat trèszélé contre le jansénisme, et dont les actes avaient, en peu d'années, été l'objet de onze arrêts du Parlement. Il était l'auteur d'une Instruction dans laquelle, après s'être élevé avec la plus grande énergie contre laconduitede la magistrature, il défendait à ses diocésains, sous peine d'excommunication, de lire les arrêts et remontrances du Parlement contraires à la Constitution. Le Parlement voulait sévir, nonseulement contre cette Instruction, mais contre la personne du prélat : on parlait déjà de le décréter & ajournement personnel , pour comparaître, en sa qualité de pair de France, devant une assemblée générale des Chambres, à laquelle eussent été convoqués les ducs et pairs, lorsqu'il parut un arrêt du Conseil qui, non-seulement supprimait son Instruction et en défendait la distribution , mais lui

(1) Voyei plus haut, pag. 303.

{%) Arrêt du 24 septembre 1731. Voyez Nouvelles ecclésiastiques, 1731, pag. 19 i.

ôtait le privilège accordé pour l'impression de ses Mandements, attendu l'abus qu'il en avait fait, (l), Nous laissons plusieurs autres faits du même genre, i

Mais l'arrêt rendu par le Conseil, le 26 janvier 1734, fut peut-être encore plus sensible à l'Episcopat ; il tombait à la fois sur cinq ouvrages qu'il déclarait contraires à la disposition des arrêts, surtout à celui du 10 mars (2). Ces cinq écrits étaient : 1° une Instruction pastorale de l'évêque de Marseille, de Belzunce, sur les libellés de TEglise gallicane. L'évêque de Marseille y montrait la différence qui existait entre l'idée des libertés de l'Eglise gallicane, telle que nous ï avons reçue de nos pères, et les principes schismatiques qu'on établissait tous les jours dans des écrits séditieux; et à démontrer que c'était en vertu des mêmes libertés qu'on exigeait une soumission entière à la Constitution ; 2° Un écrit dogmatique du même prélat, sur le droit des souverains dans l'administration de l'Eglise ; 3° Une Dissertation, publiée par Duplessis-d'Àrgentré, évêque de Tulle, pour l'instruction de son diocèse, dans laquelle il expliquait en quel sens on peut dire qu'un jugement de l'Eglise catholique, qui condamne plusieurs propositions sous une multitude de qualités respectives, est une règle de foi, et en quel sens ce n'est pas une règle de foi; 4° Les Anecdotes, ou Mémoires secrets sur la Constitution Unigenitus; et 5* La Réfutation des mêmes Anecdotes , par Lafitau, évêqué de Sisteron. Les Anecdotes n'étaient, de l'aveu de tout le monde, qu'un tissu de faits calomnieux : le cardinal de Fleury avait luimême exprimé le désir qu'on réfutât cet ennuyeux et pernicieux ouvrage : n'était-il pas étonnant qu'on enveloppait dans la même défense, et ce mauvais livre, et l'écrit d'un évêque qui confondait ses mensonges (3).

(1) Arrêt du 2 septembre 17 51. Lafitau, Histoire de la Constitution, liv. t<? Nouvelles ecclésiastiques, 1731, pag. 173.

(2) Voyez plus haut, pag. 304.

(3) Lettre adressée par Lafitau au cardinal de Fleury; Histoire de la Constitution , liv. vi \ Nouvelles ecclésiastiques, Paris, 1731, pag. 64.

ANNKE 4734.

Neuf archevêques ou évêques adressèrent au roi, dans le cours de juin 1734, une lettre énergique, pour lui représenter que, dans l'arrêt du 26 janvier, sa religion avait été surprise, ainsi que celle du sage et digne minisire qui «tait le dépositaire de ses sentiments les plus intimes : « Cet » arrêt, disaient les prélats, attaque l'Eglise dans la per- » sonne de ses ministres ; l'Episcopat y est avili, et î'en- » seignement des premiers pasteurs confondu avec des » ouvrages séditieux, schismatiques, hérétiques, etc. » Ils montraient ensuite, par les exemples que fournissait l'histoire de l'Eglise, combien était funeste à la religion ce silence imposé par les princes dans les disputes de la religion (1). Non-seulement celte lettre ne produisit aucun effet; mais elle fut elle-même supprimée par un nouvel arrêt du Conseil, qui blâmait le concert des évêques en cette circonstance comme contraire aux lois et aux usages du royaume (2). Une lettre de l'évêque de Verdun , qui déclarait adhérer aux réclamations des neuf évêques, éprouva peu après le même sort (3).

Les mêmes prélats se proposèrent alors de porter leurs plaintes à l'assemblée générale du clergé, qni devait se tevir régulièrement en 1735. Mais le cardinal deFleury prit ses mesures pour qu'ils fussent exclus de la députation. En vain l'évêque de Laon, qui avait reçu Tordre de ne pas sortir de son diocèse, chercha-t-il à intéresser l'Assemblée à sa cause, en la prenant pour juge de sa doctrine^) : elle crut devoir se conformer au désir du car-

(1) Cotte lettre Tut signée par Forbin-Janson, archevêque d'Arles, qui avait aussi éprouvé la sévérité de la Cour, pour avoir publié un Mandement contre les entreprises de la magistrature ; de Tencin, d'Embrun ; de Braneas, d'Aix ; de Colongne , ancien éveque d'Apt; de Belzunce , de Marseille; du Doucet, de Belley ; Lafitati, de Sisteron; Feydeau, de Digne; de La Fare, de Laon. On en trouve le précis dans Lafitau, Hlstoirt de la Constitution, liv. VT.

(9) Le 14 aotit 1784.

(3) Arrêt du Conseil du 1er mai 1735; Nwcelles ecclésiastiques de 1785, pag. m.

(4) M. de La Fare avait auparavant fait d'autres tentatives auprès de l'asmu Idée des évêques delà province de Reims, qui avait précédé l'assemblé*

cC4 ANNÉE 1734.

dinal de Fleury ; et elle ne fit aucun acte relatif à ces affaires. C'était par ces moyens extrêmes qu'on achetait quelque apparence de trêve au milieu de divisions trop réelles.]]

— [[Le 19 mars. Clôture d'uke assemblée extraordinaire du clergé. Le pacifique cardinal de Fleury avait été entraîné, par suite de l'élection de Stanislas au trône de Pologne, dans une guerre avec l'Autriche. Pour subvenir aux frais de cette guerre, on convoqua extraordinairement le clergé et on lui demanda un subside. L'assemblée consentit à s'imposer pour douze millions. Ce don était d'autant plus généreux que la situation générale du clergé était moinsopulente qu'on ne le croit souvent. C'est ce qui résulte de la harangue de clôture, qu'adressa au roi l'archevêque de Tours : a S'il n'était question, Sire, que des » premiers pasteurs, ils vous offriraient leurs dons avec » une joie unanime. Tranquilles sur ce qui nous concerne » personnellement , nous ne saurions l'être sur la plus » nombreuse partie du clergé de nos diocèses. Qu'aperce- » vons-nous dans nos visites? Des pasteurs inférieurs, nos » frères et nos coopérateurs, qui, malgré nos attentions » pour les soulager, se trouvent accablés des impositions » les plusordinaires, et traînent dans une pauvreté humi- » liante une vie triste et languissante ; des vierges chrétiennes, qui, après avoir tout sacrifié pour suivre » l'Agneau sans tache, manquent de tout, et vivent le » plus fréquemment du pain de leurs larmes ; des temples » délabrés; des autels nus et dépouillés; une diminu- « tion sensible de décence et de dignité dans le service » divin ; une disette accablante d'ouvriers évangéliques. » Nous n'exposons qu'une faible partie de nos maux : votre » bonté saura un jour les adoucir. » Le prélat terminait

générale : les lettres qu'il lui avait adressées, et qui avaient été rendues publiques, avaient été supprimées par un arrêt du Conseil du 2 janvier 1735, comme contenant des expressions téméraires et séditieuses.

L'évêque de Laon ayant porté ses plaintes à Rome, reçut du cardinal Firrao des lettres qui l'assuraient que le Pape approuvait sa doctrine. Lafitau, Histoire de la Constitution, liv. xi.

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en représentant au roi, mais seulement d'une manière générale, combien il était intéressé à faire triompher la foi sur les nouveautés profanes. ]]

— Le 10 juin. Arrêt du parlement de Paris cohdamkant au feu les Lettres philosophiques de Voltaire. Nous avons parlé, sous J723, de cet homme célèbre et de ses premières productions, ou plutôt de ses premiers essais. Son OEdipe, YEpître à Uranie, et quelques pièces devers moins connues encore, c'était là à quoi se bornaient alors ses ouvrages, qui, s'ils n'annonçaient pas un ami de la religion, n'indiquaient pas du moins ce que l'auteur devint par la suite.

Une querelle qu'il eut, en 1725, avec un grand seigneur, contribua peut-être à faire naître en lui un esprit de mécontentement et d'aigreur contre son pays. Cruellement traité par un homme d'un grand nom, il le provoqua en duel, et fut forcé, par le crédit de son adversaire, de se cacher (1). Il se retira en Angleterre en 1726, emportant avec lui une amertume et un ressentiment profonds. Dans cette disposition , il se passionna pour le gouvernement, les lois et les usages de cette nation étrangère. La liberté qui y régnait, sur toute sorte de matières, flattait son esprit, et les progrès qu'y avait déjà faits le déisme fortifièrent son penchant vers l'indifférence religieuse. Il revit à Londres lord Bolingbroke , de retour dans sa patrie, et c'était même à ce seigneur qu'il faisait adresser ses lettres. Il put voir aussi Collins, Tindal, Woolston, Morgan, Chubb, et les autres écrivains anglais qui travaillaient vers cette époque à saper avec plus ou moins de hardiesse les fondements du christianisme. L'Angleterre était alors peuplée de libre-penseurs et on peut croire que les écrits des uns et les conversations des autres ne servirent pas peu à nourrir des sentiments analogues dans un homme encore jeune, et qui avait déjà montré son penchant pour une extrême indépendance d'opinions.

(I) Il avait blessé par une réponse satirique le chevalier de Rohan; celuici le flt maltraiter par ses valets.

Ce lui eu Angleterre qu'il composa la llenriade, poème que nous ne cherchous pas à appréc ier sous le rapport littéraire, mais dont un de ses historiens a regardé la publication comme ï heureuse époque de la liberté dépenser, el le service le plus important rendu à la philosophie (l). Voltaire eut soin d'inculquer dans plus d'un endroit de son poëme les maximes qu'il s'était faites sur la religion, et s'il y a d'un coté d'assez beaux vers en l'honneur du christianisme, il y en a aussi d'autres où ses préceptes et ses dogmes sont méconnus. Nous ne parlerons point de ces sorties fréquentes contre les Papes, le clergé et les moines, de cette affectation de confondre toujours le fanatisme a\ec la religion, comme s'il n'y avait pas plus d'une sorte de fanatisme, de cette autre affectation de don m r l'avantage aux protestanlssur les catholiques, quoique lesujet du poëme dût être le triomphe de la religion catholique (2).

Au surplus, les admirateurs exclusifs de Voltaire, comme ceux qui sont moins enthousiastes de sa gloire, ont regardé la Henriade comme un monument de son zèle naissant jxmr le système de l'indifférence religieuse. Condorcct l'appelle le Poëme de la Raison, et l'on sait que dans son langage, la raison est l'opposé de la religion.

(1) Cet écrivain assure même que jusque-là ta France élait dévote et bêlement fanatique ; expressions aussi conformes à la vérité qu'au bon goût, et manifestement bien applicables an siècle de Louis XIV, où chacun sait qu'il n'y eut que «le» imbéciles, Vie de Voltaire (par le marquis de Villette) ; Londres, 1787.

(2) Que dire de la malice de ces deux vers, où tout en ayant l'air d'admirer la bonté de Dieu, le poète lui reproche de n'avoir pas fait ce qu'il fallait pour que l'homme le servît ?

Hélas ! iin Dieu si bon, qui de l'homme est le maître,

En eût été servi, s'il avait voulu l'être. Henriade, liv. t.

Plus loin le porte met dans la bouche de saint Louis des maximes directement contraires au dogme de l'éternité des peines :

Sur la terre ou le peint (Dieu) l'exemple de* tyrans;

Mais ici c'est un père, il punit ses enfants :

Il adoucit les traits de sa main vengeresse,

Il ne sait point punir des moments de faiblesse,

Des plaisirs passagers, pleins de trouble et d'ennui,

Par des tourments aflreux, éternels comme lui.

Hetwiadc, chant vu.

AiYNÉE 1734. 367

Le même écrivain dit que, depuis son voyage en Angleterre* Vokaire se sentit appelé à détruire les préjugés de toute espèce dont, son pays était l'esclave. « Il sentit, ajoute l'historien, la possibilité d'y réussir par un mélange heureux d'audace et de souplesse, en sachant tantôt céder aux temps, tantôt en profiter ou les faire naître, en se servant tour à tour, avec adresse, du raisonnement, de la plaisanterie, du charme des vers ou desefîetsdu théâtre, en rendant enfin la raison assez simple pour devenir populaire, assez aimable pour ne pas effrayer la frivolité, assez piquante pour être à la mode. Ce grand projet en~ lia mm a l'âme de Voltaire, échauffa son courage. 11 jura d'y consacrer sa vie, et il a tenu parole. La tragédie de Brutus fut le premier fruit de son voyage en Angleterre (1). » C'est ainsi que le panégyriste de Voltaire nous révèle ses projets, ses moyens et son but (-2). Il travailla donc avec ardeur à remplir son serment et à terni' sa parrôle. tW<' *

Dans Brutus, qui fut représenté en 1730, et dans la Mort de César qui suivit de près, il déploya cette exaltation de l'esprit républicain et ces idées exagérées de liberté , qui , depuis, ont dérangé tant de têtes, provoqué tant de folies et autorisé tant de crimes. La beauté de la versification n'empêche pas d'être révolté du fanatisme de ces Romains si fort exaltés, et je ne suis pas surpris que le gouvernement se soit refusé alors à permettre l'impression de véritables manifestes contre la monarchie.

Voltaire eut dans le même temps une autre occasion de faire la guerre aux préjugés qu'il s'était senti appelé à détruire. Une comédienne, MUe Lecouvreur, mourut. On refusa de l'enterrer en terre sainte. Ce n'était point là

(4) fie de roiUtire , par Condorcet, tom. txa, de l'édition in-go de ses OEuvres, pag. 20.

(2) Voltaire lui-même ne faisait pas plus de mystère de ses plans irréligion». Il rapporte dans sa Correspondance qu'un jour M. Héraalt, lieutenant de police de Paris, lui ayant dit qu'il avait beau faire, qu'il uc détruirait pas la religiou chrétienne, il repartit sur-le-champ : Ccst ce que nous verrom.

une chose nouvelle. Les comédiens n'étaient point accoutumés à demander les prières de l'Eglise, et il était assez simple qu'elle n'accordât point ses suffrages à des personnes qui, notoirement exclues de son sein, n'avaient rien fait pour y rentrer. Mais Voltaire arrivait d'Angleterre, où d'autres usages avaient prévalu. Il avait vu une comédienne honorée d'un tombeau dans l'église de Westminster. D'autres auraient jugé qu'il était ridicule d'accorder le même honneur et aux grands hommes qui avaient bien servi l'Etat, et à une femme qui n'avait brillé que sur les trétaux. Mais lui ne trouvait rien d'excessif dans ces hommages. On ne pouvait en faire trop, à son gré, pour celle qui avait contribué au succès de ses tragédies. Il avait même des raisons plus fortes, comme il ledit dans ses Lettres, pour s'intéresser à la mémoire de cette actrice. Quoi qu'il en soit, il fil des vers sur sa mort. Mais au lieu de se borner au cercle d'éloges usités en pareil cas , au lieu de célébrer le talent ou la beauté de Ml,e Lecouvreur, il parla au contraire beaucoup plus dans sa pièce de l'ingratitude et de la superstition de ses compatriotes. Il loua l'Angleterre, seul pays où l'on ose penser, heureuse terre oh l'on a chassé à la j'ois les préjugés et. les tyrans. On trouva la leçon un peu forte, et l'ennemi des préjugés et des tyrans fut obligé de s'absenter pour quelque temps.

Voltaire profita de sa retraite pour faire imprimer les Lettres philosophiques, ou Lettres sur les Anglais, qui sont maintenant fondues, sous différents titres, dans le Dictionnaire pliilosopliique. Son objet apparent était de faire connaître en France l'état de la littérature, des sciences et des mœurs chez nos voisins. Mais son but réel était ce grand projet auquel il avait juré de consacrer sa vie. Il voulait transplanter chez nous cette liberté de penser qu'il avait trouvée dans les écrits des déistes anglais. Ses lettres, au nombre de vingt-cinq, embrassent une grande variété de sujets. L'auteur y effleure tout, la théologie, la métaphysique, l'histoire, la littérature, les sciences, les mœurs, un style léger et en même temps un ton très-décidé, des

plaisanteries, des épigrammes pouvaient, dans cet ouvrage, séduire un lecteur frivole, mais non contenter un esprit qui cherche des raisonnements et des preuves. La religion était d'ailleurs traitée dans ces lettres avec la même légèreté que tout le reste. 11 se moquait de notre clergé et de nos usages religieux, tandis qu'il louait outre mesure les quakers, ces sectaires enthousiastes et exagérés. A l'article de Locke, il triomphait d'une erreur de ce philosophe, qui avait dit que nous ne serons peut-être jamais capables de connaître si un être purement matériel pense ou non; et il soutenait, non plus comme une chose douteuse, mais comme un principe incontestable, qu'on peut attribuer la pensée à la matière. Il dit dans un endroit : Je suis corps, et je pense , je n'en sais pas davantage. Il veut que plusieurs Pères de l'Eglise aient cru Dieu, les anges et l'àme humaine corporels. Il regarde comme impossible de démontrer l'immortalité* de l'àme. Il admire qu'un Anglais, comme homme libre, aille au ciel par le chemin qui lui plait ; tant il était peu instruit de l'état de la législation dans ce pays relativement aux catholiques, sujets alors aux vexations dont nous avons parlé, ou tant il était peu touché de l'oppression sous laquelle ils gémissaient. Mais c'est surtout dans la lettre xxve qu'il S€ donne plus de carrière. Il y attaque les Pensées sut la Religion, de Pascal ; là, comme ailleurs, il n'oppose à des raisonnements solides que des chicanes, des railleries ou des sophismes : on fut choqué de la hardiesse avec laquelle , sous prétexte de n'attaquer que de mauvaises preuves, il ébranlait tour à tour les fondements du christianisme. C'était moins à Pascal qu'il en voulait qu'aux miracles, aux prophéties, au fond même de la religion.

Il n'y eut donc qu'un cri contre une liberté à laquelle on n'était pas accoutumé ; cl M. Gilbert de Voisins fut l'organe du public, quand, dans son réquisitoire, il peignit cet ouvrage comme extrêmement dangereux, là, par un scepticisme affecté, ici, par une critique amère, ailleurs, par des railleries déplacées. L'arrêt du parlement ordonna t. u. 24

d'informer contre l'auteur, qui se tint quelque temps caché , et il y eut une lettre de cachet pour l'exiler à Auxonne. On voit par sa Correspondance combien il était irrité de ce qu'il appelait une persécution, comme s'il ne s'y était pas exposé lui-même. Pour détourner l'orage, il soutint hautement qu'il n'avait eu aucune part à ces Lettres, et qu'il ne savait ce que c'était -, premier exemple de ces dénégations hardies dont il se fit depuis une malheureuse habitude.

Quand il crut avoir paré le coup, il publia cette Epître à Uraniex dont nous avons parlé ailleurs , et qui n'avait encore couru que manuscrite. Il la fit imprimer sous le nom de l'abbé de Chaulieu, imputation bien peu digne d'un homme qui s'annonçait comme l'ennemi mortel de l'hypocrisie, et à laquelle il eut recours beaucoup trop souvent pour son honneur. En 1736, il fit imprimer le Mondain, éloge du luxe contre lequel des philosophes austères se sont élevés, et qu'ils ont représenté avec raison comme déplacé dans la bouche d'un sage. Les personnes religieuses ne blâmèrent pas moins une morale aussi commode, et Voltaire fut encore obligé de se cacher. On voit qu'il mettait en pratique le plan qu'il s'était fait, usant tantôt d'audace, tantôt de souplesse, et se faisant un jeu de ces alternatives calculées de hardiesse et de fuite, se plaignant toujours qu'on le persécutait, et provoquant, par de nouveaux éclats, l'animadversion de l'autorité. Il s'était fixé à Cirey, auprès de la marquise du Châtelet, dame philosophe, avec laquelle il contracta une liaison dont ses amis n'ont pas dissimulé la nature, quoique cette dame fût mariée. Voltaire passa plusieurs années auprès d'elle, et cette retraite contribua à détourner de lui l'attention. Il y vécut fort tranquille, quoique criant toujours à la persécution, et il n'aurait tenu qu'à lui de cultiver en paix les lettres , s'il n'eût ambitionné que la gloire d'y exceller. Mais il avait, comme dit Condorcet , un serment à remplir, et il fallait qu'il tint parole. Aussi remplissait-il fort bien ce devoir qu'il s'était imposé, en travaillant à un

ANiNÊE 1734.

poème qu'il paraît avoir entrepris vers 1730, et qu'il con-r tinua les années suivantes dans les intervalles que lui laissaient ses autres productions. On n'attend pas de nous que nous caractérisions ce poërne, où la licence sTallie avec l'impiété, et où l'une sert à assaisonner l'autre. Il y a long» temps que cet ouvrage est jugé. S'il plaît à des lecteurs corrompus, il ne méritera pas sûrement les éloges, je ne dis pas des hommes religieux, mais de ceux qui font quelque cas de la morale et de la décence, des vrais sages, des philosophes dignes de ce nom ; et Ion rougit, pour celui qui prétendait à tous ces titres, qu'il se soit oublié jusqu'au point de donner un tel scandale. Il semble que luimême ait senti la tache qu'une telle production pouvait faire à sa gloire. Il s'abstint longtemps de la faire paraître en public.

La même année, 1734, le parlement sévit aussi contre un ouvrage plus hardi encore que celui de Voltaire. Il était intitulé : Les Princesses Malabares , ou le Célibat philosophique. L'auteur était , dit-on , un nommé Pierre de Longue. Il s'annonçait pour être entièrement incrédule : « La raison , dit-il , m'a détourné jusqu'à présent de tous » les liens avec quelque religion que ce soit. » Il dit encore : « Le parti des déistes ne périra pas. Je me flatte » qu'il fera notre consolation dans la vieillesse. On se dé- » goûtera des religions. » Enfin, il va plus loin, page 48 : « Si la raison en avait la force, elle étranglerait toutes les

» religions de sa propre main : l'entreprise n'est pas

» encore possible 5 les projets que nous en méditons, de » longtemps ne sortiront de ma bibliothèque. » Ce M. de Longue était, comme on voit, assez déterminé. Il n'était pas plus favorable k l'autorité du prince , et cependant, dans sa préface, il vante les Réflexions et les Apologies du P. Quesnel, les Hexaples , le Témoignage de la Vérité, comme des ouvrages dignes de la ferveur des apôtres, et suscités par Dieu pour le maintien de la sainte doctrine ; d'où il suit que ce déiste tend les bras aux opposants. Il s'efforçait aussi d'en imposer, en protestant qu'il était né

A.NSÉE 1734.

dans la religion chrétienne, et que tout son crime était de maltraiter un corps puissant. L'ouvrage est d'ailleurs ennuyeux, sans esprit et sans sel.

— Le 1er septembre. La Faculté de théologie de Paris

CENSURE LES LETTRES SUR LA JUSTICE CHRÉTIENNE. [[Ce qui

donne de l'intérêt à la condamnation de ce livre obscur et aujourd'hui oublié, c'est quece fait se rapporte à la situation où se trouvaient alors les jansénistes. Les évêques, s'étant universellement prononcés pour une entière soumission à la Constitution, n'accordaient pas de pouvoirs pour confesser aux prêtres réfractaires , et en particulier, ils n'envoyaientdans les communautés de religieuses que des confesseurs dont ils fussent certains. Beaucoup de ces maisons étant infestées des nouvelles erreurs, il en résultait qu'un grand nombre de ces vierges égarées passaient les années entières et mouraient même sans recevoir les sacrements. C'était aussi le parti que prenaient dans le monde les sectateurs du jansénisme. ]] Dans le but de les consoler, l'auteur des Lettres sur la justice chrétienne, après avoir déclamé contre la bulle (car c'était toujours par là que ces sortes de libellés commençaient), s'efforçait de porter le pécheur, comme le chrétien vertueux, à s'éloigner de la confession sacramentelle. En cela il avait ses vues, il voulait détourner ses partisans de s'adresser aux prêtres soumis aux lois de l'Eglise. Pour y parvenir, il avançait que la justice chrétienne se suffit à elle-même pour sa conservation, et qu'elle rend le juste tellement inébranlable dans le bien, qu'il peut se soutenir sans les appuis extérieurs et les signes sensibles dont le Fils de. Dieu a pourvu son Eglise. Il décidait qu'il faut reconnaître dans l'homme justifié une espèce à" impeccabilité morale. Il insinuait qu'on peut quelquefois commettre un péché, même en matière grave et avec uu consentement plein et entier, sans cependant perdre la justice. Il engageait expressément à donner de préférence sa confiance aux prêtres qui n'avaient plus le pouvoir d'absoudre , et faisait entendre aux pécheurs qu'il valait mieux pour eux passer plusieurs

années sans recourir à la confession, que de s'adresser à des prêtres approuvés et soumis. Telle était, d'après le préambule de la Censure dont nous allons parler, le précis de la doctrine de ces Lettres.

Le docteur Romigny, syndic de la Faculté, les dénonça à son corps , qui , après un long examen , condamna en détail vingt-cinq propositions extraites du livre, joignant à chaque proposition la qualification convenable. La censure fut imprimée (1). M. Languet, de Sens, adopta ce jugement Tannée suivante,, et condamna le livre et les propositions avec les mêmes qualifications que la Faculté. M. de Tencin, d'Embrun, l'avait aussi proscrit.

En 1735, la Faculté donna une nouvelle preuve de son zèle pour la foi, en censurant, le 15 septembre, une Co/isultation sur la juridiction et ï approbation nécessaires pour confesser. L'auteur de cet écrit, appelant, ainsi que le précédent, était un nommé Travers. Le but de son ouvrage était d'établir que tout prêtre non approuvé d'aucun évêque, pouvait absoudre validement, et souvent licitement, tout pénitent qui se présentait à lui. Travers avouait qu'il avait contre lui la pratique uniforme et universelle de l'Eglise*, mais il n'en était point effrayé. Il est condamné par le concile de Trente , qui décide que l'absolution donnée par un prêtre â celui sur lequel il n'a point de juridiction, soit ordinaire, soit déléguée, est une absolution de nul poids. Ce texte n'arrête point le téméraire écrivain. Il dit que ce décret ne parait fait que contre les prêtres qui vivaient alors -, que, pris à la lettre, il n'oblige que les réguliers à l'approbation de l 'évêque. Avec de pareilles défaites on se débarrasse aisé-

(1) [[ Nous ne citerons, pour exemple, qu'une des propositions des Lettres sur la justice avec les qualifications qui lui sont attribuées par la Faculté : die donnera une idée suffisante du livre et de la censure.

Cette proposition : Un ministre interdit à cause de son opposition h la Bulle est d'autant plus digne d'une parfaite confiance , qu'il a sacrifié a son devoir l'avantage de pouvoir absoudre, — est déclarée scandaleuse, Schtsmalique, Injurieuse aux pasteurs de l'Eglise, et tendant au méprit de l'autorité ecclésiastique.]]

ment de toutes les objections. Ailleurs, voici comme travers s'explique Cn parlant du même concile général : t< J'y n trouve un autre défaut* L'approbation des confesseurs » par révêque à l'exclusion des curés, peut passer pour » un jugement porté contre les curés qui n'ont point été m appelés jugement rendu par ceux qui, paraissant partie » dans cette affaire, n'en devaient pas être les solliciteurs » et les juges; jugement contre lequel, par conséquent, » les curés seront en droitde se pourvoir, quand ils en au* » ront la liberté. » Et c'est ainsi qu'on parle d'un décret universellement suivi , et d'un concile respecté par toute l'Église ! On voit par là ce qu'était l'appel au futur concile, dans l'intention de ceux qui y avaient recours. Si le jugement ne leur eût pas plu, ils se seraient dits condam* nés par leurs parties , et ils se seraient powvus. Tel fut l'ouvrage que condamna la Sorbonne (1). Sa censure porte sur quarante-quatre propositions rangées sous six articles et qualifiées diversement », la plupart étaient aussi fausses que hardies; elles favorisaient tellement l'erreur et le schisme, que les plus hardis jansénistes n'osaient les défendre. Les archevêques deScns etd'Embrun se joignirent encore à elle pour le proscrire. Nous aurons occasion de signaler, sous 1745, un autre ouvrage du même auteur, dont la condamnation eut encore plus de retentissement.

— Le 28 octobre. Sacre de Théodore Vah-der-Croon, comme archevêque d'Utrecht. Barehman-Wuytiers, étant mort à Rhynwich (2), le 13 mai de l'année précédente, on songea à lui donner un successeur-, car il ne fallait pas laisser éteindre un épiscopat si précieux. Les chanoines d'Utrecht élurent donc Van-der-Croon. Il fut encore sacré par Varlct, cet ancien évêque excommunié de Babylone, qui, comme le dit Moréri, avait une vocation particulière pour les œuvres abandonnées. On voit, par le récit même des écrivains du parti, que le marquis de Fénelon,

(1) Oh en voit la preuve (tons les Non 'elles ecclésiastiques, 1736, p. 03. (î) Histoire abrégée de l'Eglise d'Utrecht, p. fSfl.

ambassadeur de France à La flaye, avait vivement sollicité Varlct de ne plus prêter son ministère à ces consécrations sacrilèges, et lui avait promis toute espèce de sûreté s'il rentrait en France. Le malheureux prélat avait demandé deux jours pour réfléchir; mais il persista dans la ligne de conduite qu'il avait adoptée. Clément XII, par un bref du 27 février 1735, déclara excommunies de nouveau et schismatiques , l'élu , les électeurs et leurs adhérents.

Van-der-Croon eut recours à la ressource ordinaire des siens. Il appela de cette sentence, et envoya son appel aux évêques voisins, et entre autres au cardinal d'Alsace, archevêque de Malines, qui y répondit par un écrit où il montrait ce qu'il fallait penser de Van-der-Croon , du litre qu'il prenait, de son appel et de ses sectateurs. Ainsi cette malheureuse église était également rejeléc dû Saint- Siège et des évêques catholiques, et restait seule, isolée, sans centre d'unité, et sans communication avec les autres églises.

— Le 7 janvier. Consultation contre les convulsions

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