‹ Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique pendant le XVIIIe siècleChapitre 4 sur 17 · IIS · texte numérisé non relu

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remarquable que les principales calomnies dont on l'a chargé sont aujourd'hui reconnues? On convient que lhistoire d'un mariage qu'il aurait contracté dans sa jeunesse est une fable, et que la pension qu'il recevait de 1'Anglcierre n'est pas plus vraie. On a prouvé qu'il était faux qu'il • ût reçu les ordres sacrés dans une seule matinée. Le pacte fait avec Innocent XIII au sujet de la promotion au cardinalat est dénué de preuves, et répugne également au caractère du Pontife. Quelle confiance peuton avoir dans des écrivains qui nous ont donné comme des faits positifs des anecdotes inventées par la malice et dénuées de toute espèce de vraisemblance.

— 29 août. [[ Clôture de l'Assemblée générale du clergé de France. L'assemblée ordinaire du clergé n'avait pas été convoquée en 1720 ; elle le fut en 1723, apparemment pour subvenir par quelques subsides aux besoins de l'Éiat. Le clergé profila de cette réunion pour réclamer contre les empiétements dis parlements. Après avoir insisté pour que les constitutions des Papes, et en particulier la bulle Unigenitus , fussent plus inviolablement observées, comme faisant loi dans l'Eglise et dans l'État, les évéques faisaient au roi les remontrances suivantes, qui se renouvelèrent si souvent durant tout le règne de Louis XV : « Sa Majesté est très-humblement suppliée de » vouloir faire attention aux affronts qu'a reçus le clergé » de France, en ces dernières années, par une foule d'ar- » rets qui sont autant d'entreprises sur les droits les plus » sacrés de l'épiscopat , et qui ne tendent à rien moins » qu'à saper par le fondement toute l'autorité de l'Eglise. » Par ces arrêts, on s'en est pris personnellement aux » évéques ; on a fait saisir leur temporel ; ou les a inc- » nacés des plus grandes peines; leurs Mandements sur » des points de doctrine ont été déclarés abusifs ou sup- » primés; des particuliers de l'un et de l'autre sexe ont » été autorisés à se soulever contre les Mandements de » leurs évéques , unis au Saint-Siège ; des prêtres, des » curés même, se font un titre de ces arrêts pour mépri-

» set* les censures dont ils avaient été liés par leurs su- » périeurs, et ont continué impunément, sans s'en faire » absoudre , l'exercice des fonctions les plus saintes ; des » préires séculiers et réguliers , qui ne confessaient et » ne prêchaient qu'en vertu des pouvoirs volontaires » qu'ils avaient reçus defévêque diocésain, ont été mainte* » nus dans l'usage qu'ils faisaient de ces pouvoirs, malgré » la révocation de leurs évéques. Enfin, plusieurs arrêts » ont été rendus sur le réquisitoire des procureurs et avo- » cals-généraux qui combattent par de fausses maximes et » par des propositions téméraires, fausses et erronées, la » doctrine que les évéques enseignaient à leur peuple; et >i Ton en est venu jusqu'à insérer dans quelques-uns de » ces arrêts, qui renferment de pareils réquisitoires, des » injonctions aux curés de les publier dans leurs prônes, » et Ton a procédé contre plusieurs ecclésiastiques qui » ont refusé de le faire (1). »

Le passage suivant montre combien, dès cette époque, était profond le dissentiment entre le clergé et la magis» trature des parlements, ci Le clergé de France n'a pas » lieu d'espérer que le silence qu'il a gardé et sa patience m puissent faire revenir les parlements de leurs préven- » tions, après des contraventions si souvent manifestes et »si souvent réitérées, qui ne peuvent être regardées » que comme l'effet d'une partialité outrée : ce qui l'oblige » de supplier Votre Majesté de lui accorder un tribunal » non suspect , où soient portées toutes les contestations » qui pourraient naître par appel comme d'abus ou antre- » ment, à l'occasion des ordonnances des évéques, Ieur9 » vicaires-généraux, ou officiaux, en exécution des con- » stitutions des Souverains-Pontifes, revêtues de lettres » patentes, avec défenses auxdits parlements et autres » cours d'en connaître (2)....

(1) Cahier des remontrances de l'Assemblée de 1723, § 3. Dan* le Recueil des Alctes, etc., concernant les affaires du clergé de France, p. 1550.

(2) /Au*.. $ 4.

» Et d'autant que, durant les derniers troubles de 1É- » glise, plusieurs ecclésiastiques ont pris possession et » jouissent de cures, canonicats et dignités dans les chapi- » très, ou d'autres bénéfices, ayant des fonctions ecclé- » siastiques, en vertu seulement des provisions qui leur » oui été accordées, en conséquence d'arrêts des parle- » ments et autres cours par d'autres que les ordinait es, ou » leurs supérieurs dans l'ordre hiérachique, qu'il plaise »à Sa Majesté leur défendre d'en faire aucune fonction, » ni d'en percevoir les fruits, qu'ils n'aient obtenu une » collation ou institution canonique (l). »

Enfin le clergé se plaignait des progrès que le protestantisme faisait en plusieurs endroits du royaume : « Le » peu d'attention qu'on a eue depuis quelques années à te- » nir la main à l'exécution des ordonnances, données par » le feu roi contre le calvinisme, a donné lieu à plusieurs » contraventions qui y sont faites par les nouveaux convvertis du royaume et leurs enfants; ils tiennent des » assemblées ; ils refusent d'aller à l'Église et d'y envoyer » leurs enfants pour assister au catéchisme ; ils font des m mariages sans observer les lois de l'Eglise et de l'État; » ils vont se marier hors du royaume, et reviennent en- » suite avec leurs familles, sans faire abjuration, décla- )> ranl hautement et publiquement qu'ils sont prétendus » réformés, en sorte que cette secte se multiplie tous les » jours (2). »

Le roi fit répondre au clergé, le 7 septembre suivant, que l'on ne pouvait douter que les constitutions contre le jansénisme, et en particulier la bulle Unigenitus, ne fissent loi dans Y État comme dans l Église , a;nsi que \c prouvait suffisamment la déclaration du 4 août 1720, cl l'arrêt du conseil, portant condamnation de la lettre des sept évêques. Il promettait de faire examiner les arrêts des parlements qui étaient le sujet des plaintes du clergé,

(1) Cahier des Remontrances, etc. N/id., $ h. fî) Ihid., § 17.

et de maintenir l'autorité et la juridiction des évêques de la manière qui lui paraîtrait la plus couvenable ; enfin de recommander l'exécution des édits contre le calvinisme. Nous verrons , sous le H mai 1724, la déclaration relative à ce dernier point. ]]

— Le 11 octobre. Un missionnaire jésuite du Tong- King est décapité en haine de la foi. La persécution de 1712 recommença en 1721 avec encore plus de force. Ou poursuivit les missionnaires; deux Jésuites, les pères Messari et Buccbarelli, furent arrêtés. Le premier mourut en prison le 15 juin 1723 ; le second eut la téle tranebée le 1 1 octobre, ainsi que neuf ebrétiens du pays, qui lui servaient de catéchistes. Leurs noms méritent d'être recueillis : ils s'appelaient Pierre Frien, Ambroise Dao, Emmanuel Dieu, Philippe Uci, Luc Thu, Luc Mai, Thadée Tho, Paul Noi et François Kam. De plus, cent cinquante-trois autres chrétiens furent condamnés à l'esclavage et chargés d avoir soin des éléphants du roi.

La même année, mourut Mgr François-Gabriel Guinain, évêque de Laranda et vicaire apostolique du Tong-King occidental. Ce prélat était de Paris. Nous avons vu qu'il avait été expulsé du Tong-King en 1712, mais que les chrétiens lui avaient procuré les moyens d'y rentrer. Après la mort de lévêque de Basilée, il fut nommé, en 1718, vicaire apostolique, et sacré, en 1721, sous le titre d'évêque de Laranda , par le père Céru , dominicain , évêque deNicée, et coadjuteur du père de Sainte-Croix, vicaire apostolique du Tong-King oriental obligé de se cacher durant la persécution. M«r. Guinain futenlev?à la Mission le 17 novembre 1723, a cinquante-huit ans. Après sa mort, le Tong-King occidental resta quinze ans sans vicaire apostolique. La Mission fut gouvernée, dans cet intervalle, par M. Louis Neez, avec la qualité de pro-vicaire. Ce missionnaire était du diocèse de Baveux, et travaillait dans le Tong-King depuis 1715. Nous le verrons plus tard élevé par son mérite à l'épiscopat.

— 25 décembre. Mort de Philippe d'Orléans, ex-régent

\n ANNÊK 1723.

de Fhakce. [[ Louis XV avait été sacré a Reims le «S octobre de l'année 1742 ; et ayant atteint sa quatorzième année, le 15 février 1722, il avait déclaré sa majorité dans un lit de justice, tenu au parlement le 22 du même mois. Cet acte avait terminé la régence du duc d'Orléans. La mort du cardinal Dubois, arrivée le 10 août suivant (1), avait obligé Philippe d'Orléans de prendre les fonctions de premier ministre, lorsqu'il fut lui-même frappé d'apoplexie à l'âge de quarante-neuf ans et quelques mois. Le duc de Bourbon lui succéda dans la charge de premier ministre; mais dès lors I ancien évêque de Fréjus, Fleury, que nous veirons bientôt revêtu du méin* titre, eut une grande influence, surtout dans les affaires de religion.

Nous avons raconté quelle avait été, depuis le commencement de la régence, la marche adoptée par le duc d'Orléans relativement aux affaires de l'Eglise. Il avait d'abord cru pouvoir amener une heureuse issue par des voies de douceur, et, en particulier, gagner le cardinal de Noailles par toute espèce de prévenances; mais il avait été forcé de reconnaître qu'il y avait dans les esprits rebelles à la voix de l'Eglise, un fond d'entêtement qui ne pouvait être vaincu que par une conduite pleine de fermeté. « Naturellement porté à la douceur, dit l'évéque Lafi- » tau, M. le Régent essaya d'abord de fléchir ceux que » Louis XIV n'avait pas eu le temps de réduire. Il les m combla de grâces et de bienfaits; mais quand il vit que » toute sa clémence n'avait pu fixer leurs agitations, il » résolut de punir leurs résistances, et il s'y prit en » maître qui sait inspirer la terreur : il exila les uns, il

» destitua les autres, et les apprêta tous à obéir 11 re*

» gardait la conduite du cardinal de Noailles comme un » pur effet de l'entêtement ; la licence du second ordro » comme un esprit de vertige qui s'était emparé des plus » factieux; tous leurs excès, comme une terreur qu'il

(t) Nom parlerons de ce cardinal mus lu rubrique dft 7 maf« I7tt.

» émit nécessaire deconlenir (1). >» Les déclamations du parti janséniste, répétées par les écrivains philosophes, qui attribuent à la politique et a l'intrigue les actes de ferm meté du Récent en faveur de l'Église, fortifient ellesmêmes ce témoignage, qui est d'ailleurs assez en rapport avec les faits que Ton a vus plus haut.

Un des actes qui nous paraît le plus à remarquer en ce genre, c'est que l'abbé Claude Flcury, ayant désiré, en 1722, cesser ses fonctions de confesseur du rot, à cause de son grand âge (il avait alors quatre-vingt-douze ans), le Régent nomma, pour le remplacer, un Jésuite, le P. Taschereau de Lignières, qui était déjà le directeur de la duchesse d'Orléans, sa mère. Le cardinal de Noai lies l'avait autrefois excepté de l'interdit général fulminé contre les Jésuites; il paraît qu'il fit alors tout ce qu'il put pour entraver son nouveau ministère; et il fallut qu'on menaçât l'archevêque de rendre publics les pouvoirs qu'on avait reçus de Rome pour le père de Lignières (2) ]j

Nous avons eu aussi occasion de parler du caractère du Régent, et des vices de son administration. 11 fil à la nation des plaies profondes. Il donna l'exempte d'une immoralité scandaleuse. 11 énerva l'autorité par de grandes fautes. Son gouvernement forme une époque aussi funeste que bien caractérisée dans I histoire de France au dixhuitième siècle. Il eut recours, pour réparer les finances de l'Etal, a un système destructeur dont le succès eût été un crime, et dont la chute fut une calamité. Des calculs honteux, une soif effrénée de l'or, la ruine d'un grand nombre de familles, l'élévation subite de fripons adroits,

(1) Histoire de la constitution tJnigenitns, lir. r. La fit nu , d'abord Jésuite, avait serri mu Régent et au cardinal Dubois, d'agent de tonfiance auprès de la cour de Rome, relativement aux affaires de la religion, sou* Clément XI et Innocent XIII. Éditeur.

(H) Histoire de In Compagnie de Jésus, par M. Créttncan-Joly, t. iy, ebap. 0. Selon l'observation de cet birlnrien, h Société de Jésus, qu«- ces imporitntes fonction!! rappelaient a H cour, comprit combien il était important que les confiseurs des rois rcstasacni étrangers aux affaires, et en particulier à la feuille des bénéfices. éditeur.

tels furent les effets sinistres d'un système immoral et insensé. Au milieu des manœuvres d'un agiotage inconnu jusqu'alors, on apprit à mettre l'argent au-dessus de tout, et à s'embarrasser peu des moyens pour en acquérir. La B licence des mœurs fut la suite de cet oubli des principes. Les sociétés familières du Régent ailicbaient un ton qui ne pouvait qu'aggraver le mal. Là, on se permettait tous les excès; on en faisait trophée. Tout, jusqu'au nom de roués que prenaient les allidés du prince, servait à montrer la turpitude de leur vie. Un historien du Régent, qui est souvent son panégyriste, n'a pu s'empêcher de dire que « ses vices avaient insulté l'honnêteté publique, et » soulevé les gens de bien. » Mais tandis que les gens de bien s'allligeaient de ces scandales, les gens faibles ou corrompus, enhardis par cet exemple, ne dissimulaient plus l.eurs penchants les plus honteux. La contagion se répandait de proche en proche. La ville, imitatrice de la cour, en prenait le langage et l'esprit, et les provinces accoutumées à recevoir la loi de la capitale, étaient moins révoltées d'une manière de vivre qui devait leur être nouvelle.

La liberté de penser croissait avec la corruption. Le Régent n'avait pas une incrédulité décidée,* mais la facilité de son caractère, et les désordres de sa conduite favorisaient l'irréligion (l). Ses roués se piquaient de ne rien respecter. Le petit nombre d incrédules qui pouvait exister alors, et qui, jusque-là, timide et réservé dans ses doutes, craignait de les laisser paraître, et de s'allicher par des sentiments que repoussait l'opinion générale, ce

(I) Le duc de Sa in (-Simon, quoiqu'ami et confident du Régent, n'en fait pas un portrait flatteur, « Le prince aimait, s dit-il, « à brouiller enseu.-ble

* les gens par de Taux rapports. Ce lut une de ses principales occupations » lorsqu'il fut Uégent, mais qui, étant découverte, le rendit odieux. Il était » inc.ipable de suite dans rien; avait une sorte d'insensibilité pour tout; se

• flattait de savoir tromper tout le monde ; se défiait aussi de tout le monde .. » On ne connaît que trop la licence de ses soupers, des ordures, des impie - » tés, des enivrements, etc. •

\[ Nous croyons devoir placer à côté des accusations d'un auteur, connu par

petit nombre mit moins de précaution dans sa conduite et dans ses discours. Il se forma, non pas encore un parti irréligieux, mais des coleries où la religion était peu ménagée. Les pamphlets, les libelles se multiplièrent. Le recueil des pièces licencieuses ou satiriques publiées à cette époque est très-considérable. Les écrits de Bayle commencèrent à être recherchés avec plus de curiosité.

Deux hommes surtout contribuèrent encore à étendre el à fortifier cette disposition de quelques esprits. Nous voulons parler de Montesquieu et de Voltaire. Charles de Secondât, baron de Montesquieu, né en 1G89, était entré très jeune dans la magistrature, et avait succédé, en 1716, à un de ses oncles comme président à mortier au parlement de Bordeaux. Sous le voile de l'anonyme, il publia, en 17*21, les Lettres personnes, roman où paraissent, dit un écrivain impartial, « cette témérité d'exa- » men,cc penchant an paradoxe, ce libertinage d'opinion, » si Ton peut parler ainsi, qui attestent à la fois la viva- » cité et l'imprudence de l'esprit. » L'apparition de ce livre semble faire époque. Un ton satirique, des détails licencieux, des plaisanteries, qui n'étaient qu'en apparence dirigées contre la religion musulmane, des attaques plus directes encore contre les dogmes du christianisme, tel est le fond de cet ouvrage. « La peinture des mœurs » orientales, réelles ou supposées, n'est, dit d'Alembert, » que le moindre objet de ces Lettres. Elle n'y sert, pour » ainsi dire, que de prétexte à une satire line de nos » mœurs, et à des matières importantes que l'auteur ap~ » profondit en paraissant glisser sur elles. Dans cette es- » pèce de tableau mouvant, Lsbeck montre la pbiloso-

IViprefé satirique et excessive de ses jugements, le portrait suivant, tracé par l'evêque Lafilan : « Le Régent «-ut l'esprit solide , élevé , enrichi des plus » belles connaissances. Il excellait en particulier dans le discernement des » esprits, el jamais prince ne sut mieux que lui démêler les différents carac- » teres : c'était un prince grand dan» l'entreprise, prompt daus l'exécution, »?ecret dans ses desseins, décide Jaus ses résolutions, attable dans ses niait nicres, infatigable daus ses travaux, brave dans l'action, intrépide dans le » danger, etc. » Histoire de la Constitution, liv. v. 1]

» phie, longtemps étouffée, reparaissant tout à coup, m regagnant, par les progrès, le temps qu'elle a perdu, » pénétrant jusque chez les Hosse.*, tandis que chez » d autres peuples de I1 Europe, la superstition, semblable » à une atmosphère épiisse, empêche la lumière, qui les >» environne de toutes paris, d'arriver jusqu'à eux (1). n On comprend ce que signifie ce langage dans la bouche de d'Alembert. On pourrait s'étonner après cela d'entendre ce même d'Alembert dire que Montesquieu « n'at- » laqua que des abus, » N'allaquait-il que des abus, celui qui dit que « le Pape est une vieille idole qu'on encense » par habitude (lettre xxix*); que lorsqu'il arrive » quelque malheur à un Européen, il n'a d'autre res- » source que la lecture d'un philosophe qu'on appelle » Sénèque, et que les Asiatiques plus sensés prennent des » breuvugescapablesde rendre l'homme gai (lettre xxxiii'h » que lorsque Dieu mit Adam dans le paradis terrestre, à » condition de ne point manger d'un certain fruit, il lui » fit un précepte absurde pour un être qui connaîtrait les » déterminations futures des âmes (lettre uxe); qu'il n'a » point remarqué chez les Chrétiens cette persuasion vive h de la religion, qui se trouve parmi les Mulsurnans; que » le Pape est un magicien qui fait croire que trois ne » sont qu'un, que du pain n'est pas du pain, etc.?» L'auteur manque rarement, lorsqu'il en trouve l'occasion, de tourner en ridicule les mystères, les préceptes et les pratiques de la religion de son pays. Un tel livre, par l* s attraits qu'il offrait à la malignité et à la licence, ne pouvait que produire des effets funestes sur des lecteurs frivoles; et un grave magistrat eut la gloire de chercher à faire rire aux dépens de ce qu'il y avait de plus respecté dans sa nation. Il faut donc l'avouer, Montesquieu, dans ce rotnan, n'est point l'écrivain supérieur qui plus tard rendit hommage au christianisme. Je sais qu'on 1 excuse en disant que les Lettres persannes sont un ouvrage de

;1) Klog»' de Montesquieu.

jeunesse, et que l'auteur revint à des sentiments et à un langage plus convenable à son âge, à sa profession el à ses lumières. Mais l'impression était faite. Dans un temps de licence, les Lettres personnes eurent de la vogue. Une cour licencieuse dévora un livre analogue à ses goûts. Les détracteurs de l'ancien gouvernement sourirent à la satire du règne de Louis XIV. On parcourut avec avidité des plaisanteries sur la religion, sur ses ministres, sur les disputes théologiques. Ou en vint à traiter légèrement les choses les plus sérieuses, et sérieusement les choses les plus frivoles.

Un autre écrivain s'élevait alors qui devait avoir la plus grande influence sur son siècle. François-Marie Arouet, plus connu sous le^iom de Voltaire, né à Châlenay, près Paris, en 1694, commençait à cette époque à se faire connaître, et son nom reviendra souvent dans nos Mémoires. Ses premiers écrits furent quelques contes libres qu'on a insérés dans la collection de ses oeuvres. On y a fait entrer également quelques lettres, moitié prose, moitié vers, écrites à des hommes de plaisir. 11 y en a une qui mérite d'être remarquée, en ce qu'elle offre le premier exemple de ces plaisanteries irréligieuses par lesquelles Voltaire se signala si fort depuis. C'est l'Ëpître xi, du tome xm, adressée à madame de G., et qui est, disent les éditeurs, de 17 l6oude J717. Dans cette épitre, il demande si «un esprit » éclairé pourra jamais croire la chimérique histoire d'un » double Testament. » Il dit à cette dame, qui venait de se consacrer à la dévotion, que « le plaisir est le seul but des w êtres raisonnables , que c'est aux bégueules à faire leur » salut, et que la superstition est mère de la tristesse. » Toute cette épilre, qui est en vers, est dans ce sens. La tragédie d'OEdipe,qui commença sa réputation au théâtre, fut jouée en 1718. On connaît les deux fameux vers, qui semblent dirigés contre les prêtres des faux dieux, et doni les applaudissements d'un public malin et licencieux montraient l'application. Ces vers, suivant l'expression de Condorcet, « furent le premier cri d'une guerre

U* ANNÉE iVU.

» que la mort même de Voltaire n'a pu éteindre (1). >i Enfin, Voltaire composa encore sous la régence YEpitre à Urwn'e, intitulée aussi le Pour et. le Contre. Cette petite pièce fut faite pour M,n* de Rnpelmonde, cl contient les objections des incrédules contre le christianisme et contre les Livres saints. L'auteur y dit formellement : Je ne suis pas chrétien^ et il s'y home à la religion naturelle. A la vérité, cet écrit ne fut imprimé que plus tard ; mais Voltaire n'en faisait pas beaucoup de mystère, et le laissait circuler manuscrit.

k Chaque trait de sa conversation, dit M. Lacretelle, » indiquait un désir impétueux de braver et d'insulter les » croyances religieuses. » Il se fortifia dans ses dispositions à l'incrédulité par ses relations* avec lord Bolingbroke, alors retiré en France, et qu'il vit dans sa terre de la Source, près Orléans. Cet Anglais, très- décidé dans ses préjugés irréligieux, plein d'esprit d'ailleurs, de vivacité et même d'éloquence, était un a poire dangereux pour un jeune homme, qui, avec les mêmes talents, avait beaucoup de penchant pour les mêmes erreurs, et que les applaudissements de ses amis encourag aient dans sa liberté de penser. Nous le verrons quelques années plus tard s'enhardir après ces premiers essais, et faire successivement de grands progrès, tant daus la liberté de ses opinions, que daus leur manifestation et l'ardeur à les répandre.

-Le 7 mars. Moiit d'Inkocent XIII, après un pontificat de moins de trois ans. Ce Pontife prit uu vif intérêt

(I) Nos prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense, Moire crédulité fait toute leur science.

OEdipe, acte îv, scène 1™.

La lettre que Voltaire écrivit plus tard au P. Porée, Jésuite, en lui envoyant une nouvelle édition d'OEdipc, ne laisse pas d'être Irèv-curieuse : «-lie se termine par cette protestation : « Je suis pour toujours, à voi^s et aux » \ôtres, avec la tendre reconnaissance que je vous do:s, etc. » Editeur.

à Tordre de Malle, alors menacé de nouveau par les Turcs d'un siège dans l'île de ce nom. Il écrivit pour ce sujet aux princes et il exhorta les cardinaux dans un Consistoire à soutenir, chacun suivant ses moyens, un établissement qui avait été si souvent utile à la chrétienté. Luimême donna l'exemple en envoyant 20,000 écus sur ses propres fonds. Plusieurs cardinaux et prélats romains fournirent une somme assez considérable, à l'aide de laquelle le grand-maître augmenta ses troupes et ajouta de nouvelles fortifications à celles qui existaient déjà dans l'île. Le Pape fit passer pour le même objet des secours à Corfou, autre rempart de la chrétienté dans ses parages. Il déposa 100,000 ducats dans le mont-de-piété à Rome pour servir aux Stûarts, s'ils avaient quelque espérance de recouvrer leurs droits. Il sollicita de l'empereur la restitution de Commachio, occupé depuis plusieurs années par ses troupes, mais cette affaire ne se termina que sous le pontificat suivant. Le 9 juin 172*2 le Pape accorda au même prince l'investiture de Naples et de la Sicile ; la haquenée et le tribut ordinaire furent présentés en cette occasion. Le 27 mars 1713, Innocent XIII adressa à l'évêque de Constance un bref contre un décret du gouvernement du canton de Lucerne, relativement aux dots et pensions des religieuses, mais en même temps il chargea le prélat de remédier aux abus qui s'étaient introduits dans la fixation de ces dots. Les négociations pour terminer les différents avec le roi de Sardaigne reprirent sous ce pontificat. Mais le jeune comte Gubernati, ministre du prince à Rome, proposa de commencer par pourvoir les églises de Sardaigne qui étaient aussi en souffrance. Le prince voulait être reconnu roi de cette île et obtenir la nomination aux évêchés. Divers projets d'arrangements furent mis sur le tapis, et le Pape, qui voulait faire cesser la vacance des sièges, proposa un moyen qui paraissait devoir satisfaire la cour de Turin , lorsque sa mort vint rompre les négociations.

Si le règne de ce Pape fut très-court, « il sut cepen-

» dant l'immortaliser, dit le comte d'Àlbon j de grandes i> vertus et la science du gouvernement avaient faitd'In- » nocent XIII un grand prince. Aimé de tous les grands, » ils donnèrent à sa mort les marques des regreis les plus » vifs. Le peuple exprima sa douleur par des larmes (j). »

De la Lande lui rend le même témoignage dans son Fôyage d'Italie. « Innocent XIII, dit-il, est le meilleur a souverain dont on parle aujourd'hui. Les Romains ont » été bien des années à ne cesser d'en faire l'éloge et de

» regretter le peu de durée de son pontificat L'abon-

» dance était générale, la police exacte, les grands et le 1> peuple également contents (2). »

Innocent XIII ne fit que trois cardinaux. Le premier fut Bernard-Marie Gonti,soa frère, Bénédictindu Mont-Cassiu et évêque de Terracine. Le deux autres furent Alexandre Albani, neveu du dernier Pape, à la famille duquel Innocent XIÎÎ rendit ainsi, suivant l'usage, le chapeau qu'il en avait reçu, et Guillaume Dubois, Français, conseiller d'Etat et archevêque de Cambrai. On a beaucoup reproché ce dernier choix à Innocent XIII ; niais le blàme en devrait moins retomber sur ce Pape, que sur la cour de France qui avait présenté Dubois pour le chapeau à sa nomination. Dubois était sûrement moins connu à Rome qu'à Paris; et si tout ce qu on rappone de lui était vrai, la honte d'un tel choix serait un des plus grands torts du Régent, qui laissait son ministre solliciter en son nom une faveur dont il n'eut pu ignorer qu'il était si peu digne. Si la cour de Rome eut refusé d'accéder à cette présentation, peut-être en serait-il résulté une querelle entre les deux puissances. Car les couronnes se sont toujours montrées très-jatouses de maintenir la possession où elles sont, de présenter pour le chapeau les sujets qu'il leur plaît, sans permettre au Pape de les refuser. Il y a plusieurs exemples, de brouilleries qui n'ont pas eu d'autre origine. Quant a

(1) Discours sur l'Italie, tum. n, pag. 231.

(2) Vflyage en Italie, lom. y, pag. 2 10.

ce qu'on raconte du pacte fait avec Innocent Xlît, de la promesse de f élever à la papauté, a condition qu'il créerait Dubois cardinal, des menaces qu'il essuya, c'est la une de ces fables dignes des pamphlels qui la répandirent dans l'origine. La cour de France n'avait pas besoin de recourir à des moyens si bas pour réussir dans ce qu'elle désirait ; et l'abbé Dubois avait assez d'ascendant sur le Régent pour aller plus franchement et directement à son but. Si les manèges qu'on lui prête ne compromettaient que lui, nous aurions eu moins d'empressement à les démentir ; mais quand on en rend complices des personnages éminents par leurs places et respectables par leurs qualités personnelles, alors c'est un devoir pour l'historien de réclamer contre ces imputations calomnieuses et ces anecdotes apocryphes dont on farcit de misérables libelles, et qui peuvent tromper la postérité.

— Le 14 mai. Déclaration du roi au sujet des protestants. La mort de Louis XIV avait paru aux protestants une occasion favorable pour recouvrer ce qu'il leur avait fait perdre. 11 y eut, à la fin de juin 1716, quelques mouvements du coté de Montauban. On les calma, et on fit grâce à tous ceux qui avaient été arrêtés. Mais peu après les attroupements recommencèrent en plusieurs endroits, et notamment aux environs de Clérac. On fut obligé d'y envoyer des troupes, et de metire en prison quelques agitateurs. Duclos, dans ses Mémoires, parle d'Assemblées tenues en Poitou, en Lang^^dc^rt-^ Guyenne. Il dit que l'inquiétude du gouvernement augmenta Encore par la découverte d'un grand amas de fusils et de baïonnettes près d'un lieu où les protestants s'étaient assemblés (l). Le parlement de Bordeaux en condamna quelques-uns aux galères ou au bannissement 5 mais tout étant rentré dans 1 ordre, le Régent fit grâce à la plupart. Le même historien dit que ce prince fut sur le point d'annuler les édits de

(1) Mémoires secrets sur les règnes de louis XIF cl de Louis XV, p«r Duclos, tom. I», pag. 271.

m ANNÉE 172*.

Louis XIV, et de rappeler les protestants, mais qu'il en fut détourné par la plupart des membres du conseil ; et Duclos parait être du même avis. Il n'approuvait pas qu'on remît les prolestants sur le même pied qu'auparavant. 11 craignait l'effet d'une pareille mesure, qui exalterait les espérances des religionnaires et échaufferait leurs esprits. Cependant le Régent, qui était opposé par caractère aux actes de rigueur, laissa pendant toute son administration les protestants fort tranquilles, et non-seulement les édits sévères de 1685 ne furent pas ex 'cutés, mais une tolérance assez étendue en prit la place. Les protestants s'assemblèrent sans obstacle. Leurs ministres visitaient leurs troupeaux, répandaient des écrits, levaient des sommes, et délivraient des actes de baptême et de mariage comme par le passé. Toutes ces démarches se firent avec d'autant plus d'éclat, qu'on avait été comprimé plus longtemps. Il y eut en quelques endroits des désordres. Des prêtres furent insultés-, et des irrévérences publiques furent commises.

Le gouvernement crut enfin nécessaire de réprimer cette licence. 11 renouvela donc, en 17*24, les édits antérieurs, et en prescrivit de nouveau l'exécution. Les principaux abus auxquels se rapportent les différents articles regardent les assemblées et les prêches illicites, l'éducation des enfants, l'obligation pour ceux qui exercent les fonctions publiques de professer la religion catholique, les peines ordonnées contre les relaps, et la célébration des mariages qui doivent être faits avec les solennités prescrites parles saints canons (1).

Un historien récent dit que cet édit était absurde, impolitique et cruel. Même en convenant avec lui sur le fond, on pourrait trouver ces qualifications un peu dures. L'esprit qui dicta la loi nouvelle ne paraît pas avoir été un esprit de persécution. On se proposait bien moins de renouveler la sévérité des anciens règlements, que d'arrêter l'essor du zèle des protestants • et ce qui le prouve^

(1) Voyex plus haut, sous le 29 août 1723, les réclamations du clergé.

c est que l'édit de 1724 ne fut pas observé* Ou n'y tint point la main. Les parlements et les intendants étaient également éloignés des mesures de rigueur; et le ministère n'avait voulu qu'inspirer plus de réserve aux noncatholiques.

Nous n'examinons point ici s'il avait pris le meilleur moyen pour cela. Chacun sur cette question peut avoir des avis différents. On la considérait du temps de Louis XIV sous un autre jour qu'on ne le fait aujourd'hui. Les personnages les plus éclairés de ce temps-là n'avaient pas âe la tolérance une idée aussi étendue que celle qui a prévalu depuis. Nous avons, sur la révocation de ledit de Nantes, un mémoire du Dauphin, père de Louis XV. Ce prince, élevé par Fénelon, dont on connaît l'esprit de sagesse et de modération , ne blâmait cependant pas son aïeul de la mesure qu'il avait prise. Il la justifie au contraire. Il insiste sur l'opposition que les pro* testants ont toujours montrée pour la tranquillité et l'obéissance. 11 les représente comme faisant un parti dans l'État, et ayant des intérêts et des vœux différents de ceux du reste de la nation. Il prétend qu'à la révocation il n'y eut point, à beaucoup près, les abus, les désordres et les injustices dont quelques écrivains ont présenté des tableaux fort exagérés. Ce mémoire est curieux, et sera lu avec intérêt par ceux même qui ne pensent pas comme le prince sur le fond de la question (I).

Quant à la conduite des protestants postérieurement à la déclaration de 1724, elle paraît avoir été pendant plu-

(1) On le trouve à la fin de la Vie du Dauphin, parProyart.

D'autres écrits peu connus, et rédigés dans le même sens, auraient du moins lr mérite de montrer ce qu'on peut dire en faveur d'une cause généralement abandonnée aujourd'hui. Voyez entre autres une lettre de M. de Chabanne, évêque d'Agen, au contrôleur-général des finances, du 1er mai 1751 ; le Discours a lire au conseil du Roi, (par l'abbé Bonnaud) 1787 ; V Apologie de Louis XIV et de son conseil, sur la révocation de l'édll de Nantes, (par Caveirac) ; Les véritables auteur* de la révolution de France, 1797. Ces ouvrages ne sont pas tous également solides, et les preuves qui y sont énoncées ne sont pas également concluantes. Néanmoins on y trouve des laits curieux et des raisons qui ont quelque force*

sieurs années tranquille et modérée. Mais bientôt la paix dont on les laissait jouir, leur donna l'espérance d'obtenir plus encore. Ils établirent de nouveau des écoles et des consistoires, distribuèrent des livres et des catéchismes, indiquèrent des assemblées, et reprirent peu à peu l'exercice de leur culte. Ils firent plus • ils tinrent au mois d'août 1744 un synode national. Des députés de toutes les provinces se rendirent près Sommiçres, sur les confins du diocèse d U/ès. L'assemblée du clergé de 1745 dénonça cette infraction aux ordonnances, et se plaignit des entreprises des religionnaircs. Mais ils continuèrent à jouir de la plus grande liberté. L'esprit général du ministère leur était favorable, et ils profitèrent de celle disposition pour tenir leurs assemblées, pour relever quelques temples, et pour se remettre à peu près sur le même pied qu'avant les édits de Louis XIV. La Beaumelle dans ses lettres rend témoignage à la liberté étendue qu'on leur avait accordée. Il parle d'assemblées de vingt mille âmes qui se tenaient en Daupbiné, en Poitou, en Vivarais, en Béarn, de soixante temples érigés dans la seule province de Sainlonge, et d'un séminaire de prédicants qui avaient leurs cures, leurs fonctions, leurs appointements, leurs consistoires, leurs synodes, leur juridiction ecclésiastique,, — Le 29 mai. Le cardinal Opsiki est eu Pape, et prend le nom de Benoit XIII. Pierre- François Orsi n i était né le 2 février 1649 à Gravina, terre de sa famille, dans ie royaume de Xaples. Il était l'aîné des enfants du duc de Gravina, et fut élevé dans sa patrie. Après la mort de son père, ayant annoncé le désir de voyager, il se rendit à Venise et y entra dans un couvent de Dominicains. Il y changea ses noms de baptême et prit ceux de Vincent- Marie. Sa résolution était alors si bien prise qu'il céda ses droits et ses titres a son frère puîné. Sa mère et ses parents attribuèrent sa vocation à une ferveur passagère, et agirent auprès du supérieur de l'ordre des Dominicains et auprès du pape Clément IX pour le faire rentrer dans le monde. Le Pape le manda à Rome; mais le jeune no-

vice ayant paru devant le Saint-Père, y parla avec tant de chaleur pour soutenir sa vocation, qu'il obtint de la suivre en liberté. Dans son noviciat il ne se distinguait des autres que par sa modestie et son humilité. Il pronom i ses vœux le 13 février 1668 et soutint des thèses de philosophie et de théologie à Naples, à Bologne et a Venise» On l'envoya professer la philosophie à Breseia, et il y publia une lettre pour montrer que les religieux qui deviennent évéques doivent conserver leur habit. Dès ce temps il menait une vie austère, et n'accordait à la nature pour sa nourriture et le sommeil que ce qui était absolument nécessaire pour vivre. Sa vingt-deuxième année était à peine écoulée, quand il fut ordonné prêtre par dispense. Il devait prêcher la station du carême à Bologne, quand Clément X le fit cardinal le 22 février 1671*.

L'humble religieux fit tout ce qui était en lui pour décliner cet honneur, mais le Pape lui enjoignit, par un bref du 1" mars, d'obéir sans délai. Le nouveau cardinal vint donc â Rome, où il ne changea rien à ses habitudes d'étude et de piété. Le Pape le nomma préfet de la congrégation du concile, et en 1675 archevêque de iManfredonia. Le 3 février de cette année, le cardinal reçut la consécration épiscopale des mains du cardinal Alfiéri. Il partit aussitôt pour son diocèse. Sa cathédrale restaurée, le séminaire, qui avait été détruit dans une récente invasion des Turcs, réparé, un hospice créé pour les infirmes et les voyageurs, un mont-de-piété, un grenier pour recueillir les blés, furent des monuments de la prévoyance et de la générosité du cardinal Orsini. En 1678 il tint un synode diocésain dont il publia les décrets en un volume, avec un appendice qui en fait un second. 11 donna une nouvelle édition des statuts du concile provincial de Manfredonia, en 1567, sous le cardinal Galli , alors archevêque.

Transféré à Césène par Innocent XI, en 1680, le pieux Orsini y travaillait à faire observer la discipline dans le clergé, à ranimer la foi des peuples par les missions et k

procurer à son troupeau des établissements de piété et de charité, quand sa santé s'affaiblit. On lui conseilla d'aller respirer l'air de Naples , et l'archevêché de Bénévent étant venu à vaquer en ce moment, Innocent XI l'y nomma en 1686. Les premiers soins du nouvel archevêque furent pour sa cathédrale , l'église de Saint-Barthélemy, le séminaire, l'archevêché ; il dépensa pour les restaurer une somme considérable. Dès le premier samedi de son arrivée, il commença à prêcher un sermon en l'honneur de la sainte Vierge, et il observa cet usage tous les samedis, quand il était à Bénévent, tellement qu'il célébra près de deux mille fois la vie, les vertus ou les grandeurs de la sainte Vierge ; mais il ne publia qu'une centaine de ces discours. Il fonda même à perpétuité dans sa cathédrale un sermon pour tous les samedis, et il en chargea un religieux de son ordre. Il commença aussi, dès la première année, la visite de son diocèse, de manière à le parcourir tout entier en deux ans. Il tenait tous les ans son synode diocésain. Dans chacun il faisait des règlements pour la discipline, et il les réunit dans un volume sous le titre de Synodicon diocésain de Bénévent. Il établit pour son clergé des conférences qui se tenaient toutes les semaines, et où l'on traitait de la liturgie et de la morale.

Un violent tremblement de terre qu'essuya Bénévent lui donna occasion de montrer sa charité. En 1688, le samedi, veille de la Pentecôte, les secousses furent telles qu'une partie de la cathédrale croula, et que le reste fut fort ébranlé. L'archevêché fut renversé , et le cardinal, qui était alors dans son église pour l'office de Vêpres, fut enveloppé dans les décombres et parut n'avoir été conservé que par miracle. Toutes les autres églises de la ville furent détruites, et il ne s'en trouva pas une seule où l'on pût célébrer les saints mystères. Plus de deux mille personnes périrent dans la ville et dans le diocèse. L'archevêque ne fut point abattu par ce désastre, et s'occupa sur-le-champ de réparer les églises et les couvents. 11 envoya les religieuses à Naples, et les distribua dans diffé-

rents monastères. Dès 1690, il put les rappeler k Bénévent et habiter lui-même le nouvel archevêché. En 1692, il consacra sa métropole restaurée. En 1694, il tint son concile provincial où se trouvèrent quatorze suffragants, trois autres évêques et plusieurs abbés. Rien n'y fut omis de ce qui pouvait maintenir la discipline et ranimer le zèle. (Voyez les Annales de Barlolini, tomelV.) En 1698, eut lieu un deuxième concile provincial où se trouvèrent vingt-trois évêques, la plupart suffragants. Pendant ce concile, on transporta avec beaucoup de pompe les reliques de saint Barthélémy dans l'église de ce nom, qui avait été renversée dans le tremblement de terre de 1688, et dont les réparations venaient d être achevées.

En 1702, Bénévent fut encore affligé d'un tremblement de terre qui ébranla ou renversa des églises et des édifices; l'archevêché resta debout, non cependant sans éprouver de grands dommages. Le cardinal Orsini redoubla de zèle pour réparer les désastres, sans pourtant négliger d'autres bonnesœuvres. II appela à Bénévent lesClercs- Réguliers de la Mère de Dieu, et leur donna huit mille ducats pour les aider à bâtir un collège. Il contribua aussi pour de fortes sommes à la construction de l'église et du couvent des Servîtes, comme aussi de l'église et du collège des Jésuites. L'église et le couvent des Dominicains furent restaurés par lui à grands frais. Les Carmes-Déchaussés, les Frères-Mineurs réformés, les Gers-Réguliers, ministres des infirmes, lui durent leur établissement à Bénévent. Il fit une fondation dans sa cathédrale pour la récitation quotidienne de l'Office de la sainte Vierge, établit un chapitre de chanoines à Vitulacco, et il releva deux fois l'hospice de Saint- Barthéleiny ; il y allait laver les pieds des pèlerins et les servir à table.

Aucune bonne œuvre ne lui était étrangère ; les églises, les pauvres, les orphelins, les infirmes, tous les malheureux éprouvaient sa générosité ; elle s'étendait dans tout le diocèse. Il fonda des missions qui devaient être données tous les trois ans par des Jésuites. Il fit un fonds

i5* ANNÉE <7*4.

de 6,000 ducats pour réparer les églises les plus pauvres dans les campagnes. Il établit à ses dépens cent soixante greniers pour distribuer du blé aux indigents. (1 lit venir des eaux à Bénévent qui en manquait. On conçoit à peine comment il put suffire à tant de dépenses, car on estime qu'il dépensa en bonnes œuvres à Bénévent près de 600,000 ducats. Il est vrai qu'il était pour luîméme d'une simplicité et d'une frugalité qui lui laissait des ressources pour les bonnes œuvres. De plus, il reçç-r vait des fonds de sa famille et particulièrement de sa mère, Jeanne Frangipane, qui fonda à Gravina un couvent de Dominicains, y prit Tbabit, fit profession, et mourut en 1702 en lui léguant 25,000 ducats. Cet argent qui arriva au cardinal au moment du deuxième tremblement de terre, l'aida à réparer le désastre.

Le zèle du cardinal Orsini ne se bornait pas à son propre diocèse. Il fut ebargé, comme délégué apostolique, des visites des diocèses voisins, et présida à des ebapitres d'ordres religieux. Son titre de cardinal était de Saint- Sixte-, mais, en 1701, il passa c]ans l'ordre des évêques et obtint révêcbéq'p Frascati, d'où il fut transféré, en 1715, à ce|ui de Porto et Sainte-Rufine. 11 visita ces deux diocèses et fit tenir à Frascati, en 1705, un synode diocésain, auquel il ebargea un autre évéque de présider en son npm j les règlements a*e ce Synode ont été imprimés. Il donna en 1718 un grande preuve de modération et d'éloignement pour les honneurs. Le cardinal Acciajusti, doyen du sacré Collège, était malade et fort âg On écrivit au cardinal Orsini, qui était alors à Bénévent, de revenir au plus vite, afin de se trouver à Rome au moment de la mort du doyen et c(e pouvoir ainsi lui succéder. Mais on ne put le décidera se mettre en route. Il ne partit qu'après avoir appris la mort du cardinal-doyen, et laissa l'honneur de lui succéder au cardinal Astalli. H céda de

même, en 1721, son droit au cardinal Tanari.

Le cardinal Orsini observa constamment la règle de Saint-Dominique. Il faisait toujours maigre, ne buvait

point de vin, cl nélait habillé qu'en laine. L'oraison et les offices de l'Eglise formaient son occupation la plus habituelle; il traitait tous les Dominicains comme ses frères, et célébra avec beaucoup de pompe, à Bénévent, en 1717, le cinquième anniversaire de la fondation de l'Ordre. Oulre les sermons et le Synodicon diocésain dont nous avons parlé, il publia, en 1715, le Synodicon de Bénévent, qui est un recueil des actes des Conciles de la province. On a encore de lui deux volumes de lectures sur l'Exode, avec douze sermons pour le Carême, soixante sur la Prière pour les morls, et d'autres opuscules. Son palais, à Bénévent, était en quelque sorte une c'*cole où il formait aux lettres et à la piété plusieurs ecclésiastiques, dont quinze arrivèrent à l'épiseopat, avant même qu'il ne fût élu pape (l).

Après la mort d'Innocent XIII, le Conclave s'ouvrit le 20 mars. Le choix fut assez longtemps douteux; deux mois entiers se passèrent à balancer le mérite des divers candidats : mais à la fin les suffrages se réunirent sur le cardinal Orsini, qui s'excusait sur son âge et sur le sentiment qu'il avait de sa faiblesse. Sur cinquante-trois cardinaux présents, cinquante-deux l'élurent unanimement, c'est-à-dire qu'il eut toutes les voix à l'exception de la sienne. [[ Orsini opposa même la plus vive résistance à la promotion : pour en triompher, on fut obligé d'appeler le général des Dominicains, pour lequel il avait continué d'avoir la plus grande déférence (2). Toute sa vie prouvait assez que ce n'était point chez lui une modestie feinte. Il céda enfin aux instances qu'on lui fit, et fut proclamé Pape le 29 mai 1724. Il prit le nom de Benoit XIII, en mémoire du bienheureux Benoît XI, pape dans le xiy siècle, qui était Dominicain. Il était alors âgé de 75 ans.

(1) On peut voir tous ces défaits clans ta vie de Benoît 1(111 , écrite par Alexandre Bor^ia, éveque de Ferino, et dédiée à Benoît XIV, Rome 1741.

(2) M. Art. me! rapporte même qu'avant de consentir à son élection, Orsini se fit délier par le cardinal pénitencier du vœu qu'il avait fait de n'accepter aucune dignité. Histoire des souverains Pontifes, Beuoît Mil. Éditeur.

[[Après l'élection, on remarqua qu'étant porté selon l'usage à la Basilique du Vatican, il voulut, malgré toutes les remontrances des maîtres de cérémonie, descendre à la porte du temple et baiser humblement le seuil, puis aller à pied à l'autel du Saint-Sacrement, répondant aux représentations qui lui étaient faites, « qu'il n'était pas digne d'exer- » cer les plus humbles fonctions dans ce temple sacré. » Puis il voulut passer trois jours entiers dans la retraite et la prière. 11 fut couronné le 4 juin; et quelques jours après, sa première sortie fut pour aller visiter l'hôpital du Saint-Esprit, où il voulut lui-même donner le viatique et l'extrême-onction à un pauvre malade (1). ]]

Le nouveau Pape s'appliqua à se montrer accessible à tous : il assigna des jours d'audience pour les différentes classes; il diminua les impôts, et il tâcha de corriger quelques abus, qui s'étaient introduits dans diverses parties de l'administration.

L'exaltation de Benoît XIII eut l'approbation générale; et les appelants français parurent même les premiers a y applaudir. Le cardinal de Noailles écrivit au nouveau Pape pour l'en féliciter. Benoît XIII, dans sa réponse, le pressa de rendre la paix à l'Eglise. Celle lettre en attira une autre du cardinal, qui mandait, le 1er octobre, au saint Père, qu'il acceptait la constitution de la même manière, dans le même sens et dans le même esprit que Sa Sainteté. On commençait à mieux augurer de ses dispositions, et le Pape lui montrait beaucoup de bienveillance.

Les opposants se flattaient quelquefois que Benoit XIII ne leur était pas contraire. On le savait attaché à l'école de Saint-Thomas, derrière laquelle ils aimaient à se retrancher. 11 donna en effet, le 6 novembre, un bref en faveur de la doctrine de cette école, et l'année suivante il publia la bulle Pretiosus tendant au même but : il y déclarait que la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas, sur la grâce efficace et sur la prédestination gratuite,

(1) Nous empruntons ce» détails édiBonts à l'Histoire des souverain Pontifes de M. Artaud.

ni

n'avait reçu aucun préjudice de la bulle Unigenilus. Mais en même temps il fit rendre, par le général des Dominicains, un décret pour exclure de cet ordre ceux qui ne voudraient pas se soumettre à la constitution de Clément XL Le charme qui avait séduit tant d'esprits se rompait peu à peu. Plusieurs corps, qui avaient été entraînés par tin moment de vertige, revenaient sur des démarches trop peu réfléchies. Les maison et société de Sorbonne venaient de prendre une délibération pour recevoir la bulle de 1713, et obliger tous les candidats à le faire. Les facultés de théologie de Reims, de Nantes et de Poitiers, prenaient la même résolution. M. Desmarets, évêque de Saint-Malo, qui avait appelé en 1717, accepta purement et simplement, fit accepter ses prêtres en synode, et écrivit au Pape pour lui annoncer son entière soumission. Quelques particuliers suivirent ce bon exemple.

— Le 4 juin, Benoît XIII promulgue la canonisation* de huit bienheureux. C'était Isidore, dit le Laboureur. André Corsini, Philippe Beniti, François de Borgia, Laurent Justiniani, Jean de Capistran, Catherine de Bologne et Félix de Cantalice. Ils avaient été canonisés, le premier par Grégoire XV, le second par Urbain VIII, le troisième et le quatrième par Clément X, les deux suivants par Alexandre Mil, et les deux derniers par Clément XI en 1712. Différentes raisons avaient apparemment empêché ces Papes de publier le jugement qu'ils avaient rendu. Benoît XIII suppléa à ce qu'ils n'avaient pu faire (t).

— Le lGjuillet. Émeute a Thorn, et rixe entre les catholiques et les protestants. C'est ici un événement moins important en lui-même que par les suites qu'il eut. Il a retenti longtemps dans toute l'Allemagne, et lespro* testants du nord en ont fait le sujet le plus ordinaire de

(I) Voyes dans le bnllairc de Benoît XIII les détails qu'il donne sur les vertus de chaque saint, sur les miracles dus à leur intercession, et sur les procédures suivies pour constater leur sainteté.

, Il est probable que c'est par erreur que ce fait est placé en 1724. Il parait appartenir à l'année suivante. Éditeur.

leurs reproches et de leurs plaintes. 11 faut convenir que si Ton s'en tient à leurs relations, tous les torts sont du coté des catholiques, tandis que les luthériens n'ont montré

3uc sagesse et modération. Cependant on peut conclure u récit même de ces derniers qu'ils étaient loin d'être irrépréhensibles. Nous allons présenter sur ce fait ce que nous trouvons de plus certain, soit dans les journaux du temps, soit dans les écrivains qui ont traité de l'histoire de la Pologne. Le 16 juillet était un jour de procession solennelle pour les catholiques de Thorn. Us la faisaient avec les cérémonies accoutumées, lorsqu'une rixe s'éleva entre les étudiants des Jésuites et de jeunes luthériens qui regardaient passer la procession. Chaque parti donna dans celte occasion le tort a son adversaire. Les luthériens dominaient dans la ville. Le peuple et les magistrats prennent fait et cause pour les jeunes gens de leur communion. On arrête quelques étudiants catholiques. Leur élargissement est réclame avec instance par leurs camarades. La querelle devient générale. On se bat dans les rues. Le peuple s'échauffe. Chaque parti prend les armes. Les étudiants catholiques, moins nombreux, se réfugient dans le collège des Jésuites. Ils y sont poursuivis par la populace, qui force les portes, pille le collège et y commet de grands désordres. Toutes les relations s'accordent sur ce point. Des images de saints et une statue de la sainte Vierge servirent principalement de jouet au peuple. Elles furent insultées, traînées ignominieusement dans la bouc et mises en pièces. La garde n'arriva qu'après que les assaillants eurent eu tout le temps de satisfaire leur ressentiment.

Les catholiques portèrent des plaintes à Varsovie, où 1'aflhire fut traitée fort sérieusement. On y vit à la fois une insulte à la religion et a l'autorité, et on se persuada qu'il était nécessaire de réprimer avec vigueur la licence des dissidents. On envoya des troupes à Thorn; et le 16 novembre suivant , le tribunal du grand-ehancelier de Pologne prononça une sentence terrible contre les coupables. On ota aux luthériens leur église de Sainte-Marie.

ANiNÉE 1124. 143

On bannit deux de leurs ministres ; el on statua que le corps de ville serait composé de catholiques et de prolestants. Ceux qui avaient pris part au soulèvement furent condamnés, les uns à mort, les autres à des amendes et a la prison. Les magistrats surtout lurent traités avec une extrême rigueur. Deux eurent la tête tranchée ; deux autres furent déclarés infâmes. Un tel châtiment porta la terreur dans l ame des dissidents de Pologne. Les puissances protestantes du voisinage réclamèrent vainement en leur faveur. Le roi de Prusse, le roi de Suède, la ville de Dantzick firent des représentations qui ne furent pas écoutées. Le gouvernement polonais ne fit grâce qu'à deux des condamnés. Il voulut même qu'une colonne élevée sur le lieu où s'était passé le désordre, rappelât sans cesse âux habitants de Thorn leur faute et la peine qui l'avait suivie. On trouvera sans doute toutes ces dispositions bien sévères, et nous le trouvons ainsi. Cependant la nation polonaise parut partager sur ce point l'avis du tribunal. Lés diètes qui suivirent virent cette affaire sous le même jour, tes dissidents furent comprimés de plus en plus. Déjà, par le traité de paix conclu à Varsovie le 3 septembre 1 7 1 6, èt ratifié le 30 janvier 1717, on avait stipulé un quatrième article qui restreignait les privilèges des grecs et des luthériens. Cet article reçut encore une nouvelle extension à la diète de convocation de 1733 et à la diète de 1736.

La Pdlôghc eut vers le même temps quelques démêlés avec lè Saiht-Siége. Vincent Sanlini, archevêque de Trébîzonde et nonce apostolique; en Pologne, ayant déplu à la noblesse, on ne sait pour quels motifs, la diète de Grodno porta en octobre 1726 une loi qui lui otait la juridiction. On y ajouta le mois suivant les peines les plus graves contre quiconque recourrait à son autorité et publierai ses censure*. Behoit XIII prit tous les moyens de coi ici l'un ion pour terminer ce différent, et il envoya en Pologne, comme nonce extraordinaire, Camille Paulucci, archevêque d'Iconium. Auguste, par la sollicitation du fcmtife, fit en sorte que la loi ne fût point exécutée ; mais

comme on ne la révoqua pas expressément, Benoit XIII la condamna par une constitution du 25 septembre 1728, pour mettre à couvert la prérogative du Saint-Siège. — Le 28 septembre. Lettres- patentes du roi pour auto*

RISER L'ÉTABLISSEMENT DES FREKES DES ÉCOLES CHRÉTIENNES A SAINT-YON, DANS UN FAUBOURG DE ROUEN. L'institution

des écoles chrétiennes estime de celles qui ont rendu le plus de services à la religion et a la société : l'histoire doit au moins une place à cette heureuse création due a la prévoyante charité d'un prêtre, l'abbé de La Salle.

Jean-Baptiste de La Salle, né à Reims le 30 avril 1651, était fils d'un conseiller au présidial de cette ville; il se destina à l'état ecclésiastique, et fut pourvu de bonne heure d'un canonicat de la métropole de Reims. Il passa quelque temps au séminaire Sainl-Sulpice; et, de retour à Reims, ilentra dans les ordres, et fut fait prêtre en 1678. Un autre chanoine de Reims, l'abbé Roland, avait établi dans cette ville des Sœurs de TEnfant-Jésus, pour tenir des écoles gratuites pour les filles. L'abbé de La Salle se joignit à lui, et dirigea sous lui cette œuvre naissante. Il se préparait ainsi à entreprendre une œuvre analogue pour les jeunes garçons. Une dame de Maillefer avait déjà commencé quelque chose de semblable, de concert avec le P. Barré, Minime ; deux écolesde garçons avaient été établies à Reims en 1679. L'abbé de La Salle y donnait du soin; mais en 1681 il prit la direction des nouveaux maîtres d'école et les réunit chez lui. Les années suivantes il forma de nouvelles écoles à Rhetel, à Guise et à Laon. En 1683, il se démit de son canonicat pour consacrer tout son temps à la nouvelle œuvre : non content de ce sacrifice, il vendit son pairimoine et en distribua le prix aux pauvres : la prudence humaine n'eut pas approuvé ce dépouillement entier : mais l'abbé de La Salle voulait montrer à ses disciples qu'il ne comptait que sur la Providence; et elle justifia en effet sa confiance.

Il menait avec les Frères la vie la plus pauvre et îa plus dure. En 1684, ils commencèrent à faire des vœux pour

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trois ans; ils prirent un habillement particulier et le nom de Frères des écoles chrétiennes. En 1688, l'abbé de La Salle vint à Paris, et s'établit sur la paroisse Saint -Sulpice, En 1691, il ouvrit un noviciat à Vaugirard. Quelques contradictions qu'il eut à essuyer ne refroidirent point son zèle. En 1694, tous les Frères se lièrent par des vœux perpétuels. Ils se répandirent dans divers diocèses. En 1705, on transporta le noviciat à Rouen, et la maison de Saint- Yon devint par la suite le chef-lieu de la congrégation. L'abbé de La Salle s'y relira, donna sa démission de là place de supérieur, et mourut le 7 avril 1719, qui cette année était le vendredi-saint. (Voyez sa vie, 1733, JRouen, 2 vol. in-4°.) On fait en ce moment des informations pour sa béatification ; et la cause est déjà introduite.

L'esprit du pieux fondateur se perpétua après sa mort. Les Frères montrèrent après lui la même union, le même dévouement, la même fidélité à leurs règles. Aussi la congrégation prospéra. L'établissement de Saint- Yon fut as* suré par des lettres-patentes de Louis XV du 28 septembre 1724. Le Pape autorisa l'institut et approuva ses règles par une bulle, en janvier 1725(1). Le 9 août 1725, il se tint à Saint- Yon un chapitre général des Frères. Les premiers successeurs de l'abbé de La Salle furent Joseph Truffer, dit le Frère Barthélemi, élu du vivant de l'abbé de La Salle, et mort le 7 juin 1720; et Guillaumc-Samson Bazin, dit le Frère Timothée, élu en 1720, démissionnaire en 1751, mort Ie6 avril 1752. Sous celui-ci, la maison de Saint-Yon s'accrut de nouveaux bâtiments; on y bâtit une chapelle où le corps de l'abbé de La Salle fut transporté le 16 juillet 1734, du cimetière de la paroisse de Saint-Sevcr. Le clergé de la ville et les premiers magistrats assistèrent à la cérémonie. Le lendemain, l'archevêque de Rouen, Nicolas de Saulx-Tavannes, bénit la chapelle qui était dédiée à l'Enfant-Jésus. On recevait dans

(1) On ne donne point la date précise de cette bulle, qui ne se (rouve pat «l.uis le huila ii «• du Pontife.

la maison de Saint-Yon trois espèces de pensionnaires : des jeunes gens libres qu'on y envoyait pour leur instruction; des jeunes gens indociles et dérangés qu'on voulait ramener à de meilleurs sentiments ; et d'au 1res qu'on y enfermait par lettres de cachet ou par arrêt, jusqu'à ce qu'ils donnassent des espérances d'amendement. Un grand nombre de Frères étaient attachés à cette maison, où était de plus le noviciat.

Après le Frère Timothée, les supérieurs-généraux des Frères furent le Frère Claude, élu en 1751, démissionnaire en 1767 ; le Frère Florence, élu en 1767, démissionnaire en 1777 ; et le Frère Agathon, élu cette dernière année, mort à Tours le 15 septembre 1797. A l'époque de la révolution, la congrégation avait cent vingt et une maisons occupées par mille sujets. Le bien qu'elle faisait ne put la Sauver de la destruction. À cette époque les Frères furent dispersés. Le Frère Agathon fut obligé de quitter la maison de Melun, devenue le chef- lieu de l'institut, depuis l'acquisition qu'il en avait faite en 1778. Le Frère Salomon, son secrétaire, fut enveloppé dans le massacre des Carmes. Trois Frères enfermés dans les prisons de Rochefort, y périrent victimes du mauvais air et de la mauvaise nourriture.

Plusieurs Frères se retirèrent en Italie pendant la révolution, et y tinrent des écoles; d'autres se réunirent à Lyon, et recommencèrent leur œuvre; il y en eut aussi qui se réunirent à Saint-Germain-en-Laye, à Toulouse, au Gros-Caillou, à Paris. Le Frère Fromentin, qui avait été nommé vicaire-général par Pie VI en 1794, revint en France en 1804, et mourut à Lyon en 1810. Les Frères reprirent leur habit et formèrent de nouveaux établissements. L'institut fut légalement reconnu. En 1810, le Frère Gubard fut élu supérieur-général, et mourut le 18 août 1822. La congrégation comptait alors cent quatrevingts maisons composées de douze cents sujets. En 1825, elle avait deux cent dix maisons et près de dix -huit cents Frères, et ce nombre a encore augmenté depuis. Le Frère

Guillaume de Jésus, élu supérieur-général en 1822, mourut le 9 juin 1830. Le Frère Ànaclet, élu dans les circonstances les plus critiques, gouverna avec beaucoup de sagesse, etmourutdans la nuit du 6 au 7semptembre 1838. Il a eu pour successeur le Frère Philippe (I).

— Le 15 avril. Ouverture d'u» concile à Rome, daws l'église de Saimt-Jeak-de-Latraw. Le Pape avait convoqué ce concile quelques mois auparavant, et y avait appelé les évèques dépendant spécialement de la métropole de Rome, les archevêques sanssuffraganls, lesévêques qui relevaien t immédiatement du Saint-Siège, et les abbés qui, n'étant censés d aucun diocèse, exerçaient dans leurs abbayes une juridiction quasi épiscopale. Il fit l'ouverture de l'assemblée par un discours, où il insista particulièrement sur les motifs qui doivent porter les papes et les évèques à tenir fréquemment des synodes, et sur les avantages qui en résultent pour l'Eglise. 11 se tint en tout sept sessions, les 15, 22 et 29avrilj et les 6, 13, 22 et 27 mai. La clôture eut lieu le 29.

On fit dans ce concile plusieurs règlements* dont les principaux concernent les devoirs des évèques et des autres pasteurs, les instructions chrétiennes, la résidence, les ordinations, la tenue des synodes, les bons exemples que les pasteurs doivent à leurs peuples, la sanctification des fêtes, et différentes autres matières de discipline ecclésiastique. Tous ces décrets attestent le zèle religieux du Pape, et ne renferment presque que tes mesures qu'il avait prises lui-même dans les synodes qu'il tenait fréquemment étant archevêque. A la tête de ces décrets, le concile en mit deux principaux, dont le premier ordonne aux évèques, bénéficiers, prédicateurs et confesseurs, de

(!) Voyez la rie de M. de La Salle, par Garreau, nouvelle édition en I7?A, 2 vol. in-12,

i\S ÀNiNEli iï'Zo.

faire la profession de foi Je Pie IV. Le second est conçu en ces termes : « Comme pour maintenir et conserver dans son intégrité et sa pureté la profession de la foi catholique, il est très- nécessaire que tous les fidèles évitent avec le plus grand soin et détestent les erreurs qui, dans ces temps modernes, s'élèvent contre cette même foi, tous les évoques et pasteurs des âmes veilleront avec la plus grande exactitude, comme par le passé, à ce que la constitution donnée par Clément XI de sainte mémoire, constitution qui commence ainsi Unigenitus, et que nous reconnaissons comme une règle de foi, soit observée et exécutée par tous, de quelque grade et de quelque condition qu'ils soient, avec l'obéissance entière qui lui est due. S'ils apprennent donc que quelqu'un (soit qu'il soit de leur diocèse, ou de leur province, ou étranger) demeurant dans leur diocèse, ne pense pas bien ou parle mal de cette constitution, qu'ils ne négligent pas de procéder et de sévir contre lui selon leur pouvoir et leur juridiction pastorale. Et lorsqu'ils croiront qu'il est besoin d'un remède plus efficace, qu'ils dénoncent au Siège apostolique ces opiniâtres et ces rebelles à l'Eglise. Qu'ils aieut même soin de rechercher exactement les livres faits contre cette constitution, ou qui soutiennent les fausses doctrines qu'elle a condamnées, et qu'ils se les fassent remettre pour les déférer ensuite à nous et au Saint-Siège. »

Ce décret si fort et si précis a donné lieu depuis à une chicane singulière, et que nous devons d'autant moins taire qu'on l a répétée même dans des écrits récents. On a prétendu que le concile romain ne reconnut point la bulle comme règle de foi, et que cette proposition incidente fut ajoutée aux actes après coup par M. Fini, archevêque de Damas et secrétaire. C'est dommage que les Ariens aient ignoré cette manière commode de se débarrasser des décrets d'un concile. Une pareille assertion devrait, pour être crue, être appuyée sur des preuves solides, et l'on ne cite au contraire que des ouï-dire; on fait parler des gens morts qui ne peuvent plus donner de dér-

menti. Mais comment supposer que les pères du concile n'eussent pas réclamé contre une altération si manifeste de leurs décrets? Gomment Benoit XIH, dont les réfractaircs eux-mêmes ont loué la modération et la piété, aurait-il souffert une pareille falsification? Pourquoi le cardinal Fini, auquel on l'attribue, n'en aurait-il pas été puni, du moins sous Clément XII, lorsqu'il fut arrêté et qu'on lui fit son procès? Ses ennemis ne parlèrent point de cette imputation. L'auraient-ils oubliée, si le fait eût été aussi vrai qu'on le prétend ? Au reste on pourrait presque admettre cette supposition, toute étrange qu'elle est, sans que les appelants fussent fondés à en tirer avantage: car ils n'attaquent que la partie du décret qui porte que la constitution Unigenitus est une règle de notre foi, et n'accusent point de faux le reste où il est parlé des erreurs et des fausses doctrines de ces opiniâtres et de ces rebelles, et où il est tant recommandé de faire rendre à la constitution V obéissance entière qui lui est due. Ainsi, en retranchant même la clause qui choque les opposants, il en resterait encore assez pour faire voir combien le Pape et le concile condamnaient leurs erreurs et leur résistance.

D'ailleurs le parti n'avait rien épargné pour que les choses se passassent autrement dans ce concile. Il avait député à Rome deux théologiens chargés d'aider les pères de leurs lumières. D'Etemare et Jubé, connus tous les deux par d'importants services pour le soutien de cette cause, firent exprès le voyage d'Italie, et s'efforcèrent d'inspirer leurs sentiments aux membres du concile. Mais on rendit peu de justice à leur mérite, et ils furent même obligés de sortir de Rome.

Nous avons dit que la clôture du concile se fit le 29 mai; elle eut lieu avec les cérémonies d'usage. Les actes sont souscrits par le Pape et par trente-deux cardinaux, cinq archevêques, trente-huit évêques, trois abbés et deux secrétaires. Presque tous ces prélats étaient d'Italie, à la réserve de trois ou quatre cardinaux et de deux évêques. Outre ces quatre-vingt-un signataires, il y eut en-

cote d'autres prélats qui assistèrent par procureurs, savoir ; quatre cardinaux, vingt-six évêques, trois abbés et deux chapitres. Nous ne parlons point des officiers du concile, qui étaient en fort grand nombre. On y comptait quatre-vingt-deux théologiens ou canonisles, parmi lesquels était le prélat Lamberlini, alors archevêque de ïbéodosie, et depuis pape, sous le nom de Benoît XIV. — Le 10 août. Mavdement du cardinal de Noailles

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